Le théâtre dans le théâtre

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique générale : On parle souvent de l'illusion théâtrale. En quoi consiste-t-elle ? Dans quelle mesure le théâtre propose-t-il réellement une illusion ?

Séance 01

Mises en abyme

Oral

Dans le tableau Les Ménines :

a. Quel est le sujet de cette toile ?

b. Comment l'espace est-il représenté dans cette toile ?

c. Où est le tableau ?

d. Comment le peintre est-il représenté ?

Pistes

Document A

D. Velasquez, Les Ménines, 318×276cm, 1656.

Document B

Séance 02

Éloges du théâtre

Lecture

Avant de choisir un sujet, vous lirez attentivement les trois textes.

Dans ce corpus, comment le théâtre fait-il l'éloge du théâtre ?

Pistes

Commentaire

Vous commenterez le texte de Corneille (document A).

Dissertation

Dans L'Impromptu de Paris (1937, p. 158-159), le dramaturge J. Giraudoux écrit : "Le vrai public ne comprend pas, il ressent... Ceux qui veulent comprendre au théâtre sont ceux qui ne comprennent pas le théâtre." (Document B)

Partagez-vous cette opinion ? Selon vous, le théâtre s'adresse-t-il seulement aux sens et aux sentiments ?

Vous répondrez à cette question en un développement structuré, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur ceux étudiés pendant l'année. Vous pouvez aussi faire appel à vos connaissances et lectures personnelles.

Invention

Un metteur en scène réunit ses comédiens et les techniciens de son équipe. Il expose, en les justifiant, les choix de mise en scène qu'il envisage pour L'Illusion comique, de Corneille (document A).

Votre texte prendre la forme d'un texte de théâtre.

Document A

Pridamant, bouleversé par la disparition de son fils Clindor, consulte le magicien Alcandre. La vie aventureuse du fils se déroule alors sous ses yeux, et, à la fin, Clindor est tué dans une histoire tragique. La scène ci-dessous suit le meurtre de Clindor.

(Ici on relève la toile, et tous les comédiens paraissent avec leur portier, qui comptent de l'argent sur une table, et en prennent chacun leur part.)

Pridamant

Que vois-je ? Chez les morts compte-t-on de l'argent ?

Alcandre

Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent.

Pridamant

Je vois Clindor ! Ah dieux ! Quelle étrange surprise !

Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse !

Quel charme en un moment étouffe leurs discords,

Pour assembler ainsi les vivants et les morts ?

Alcandre

Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique,

Leur poëme récité, partagent leur pratique :

L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié ;

Mais la scène préside à leur inimitié.

Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles,

Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles,

Le traître et le trahi, le mort et le vivant,

Se trouvent à la fin amis comme devant.

Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite,

D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite ;

Mais tombant dans les mains de la nécessité,

Ils ont pris le théâtre en cette extrémité.

Pridamant

Mon fils comédien !

Alcandre

D'un art si difficile

Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile ;

Et depuis sa prison, ce que vous avez vu,

Son adultère amour, son trépas imprévu,

N'est que la triste fin d'une pièce tragique

Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique,

Par où ses compagnons en ce noble métier

Ravissent à Paris un peuple tout entier.

Le gain leur en demeure, et ce grand équipage,

Dont je vous ai fait voir le superbe étalage,

Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer

Qu'alors que sur la scène il se fait admirer.

Pridamant

J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'était que feinte ;

Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte.

Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur

Où le devait monter l'excès de son bonheur ?

Alcandre

Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre

Est en un point si haut que chacun l'idolâtre,

Et ce que votre temps voyait avec mépris

Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits,

L'entretien de Paris, le souhait des provinces,

Le divertissement le plus doux de nos princes,

Les délices du peuple, et le plaisir des grands :

Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps ;

Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde

Par ses illustres soins conserver tout le monde,

Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau

De quoi se délasser d'un si pesant fardeau.

Même notre grand roi, ce foudre de la guerre,

Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre,

Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois

Prêter l'oeil et l'oreille au théâtre-François :

C'est là que le Parnasse étale ses merveilles ;

Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles ;

Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard

De leurs doctes travaux lui donnent quelque part.

D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes,

Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes ;

Et votre fils rencontre en un métier si doux

Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous.

Défaites-vous enfin de cette erreur commune,

Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune.

Pridamant

Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien

Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien.

P. Corneille, L'Illusion comique, V, 5, 1636.

Document B

Dans cette courte pièce, Giraudoux met en scène l'acteur Jouvet et sa troupe. Les comédiens sont en pleine répétition, quand un député (Robineau) fait irruption sur la scène. Ayant à décicer d'une subvention, il demande à Jouvet et à ses comédiens de lui expliquer le théâtre en un quart d'heure.

Bogar

Ce que Jouvet veut dire, Monsieur, c'est que le théâtre n'est pas un théorème, mais un spectacle, pas une leçon, mais un filtre. C'est qu'il a moins à entrer dans votre esprit que dans votre imagination et dans vos sens, et c'est pour cela, à mon avis, que le talent de l'écriture lui est indispensable, car c'est le style qui renvoie sur l'âme des spectateurs mille reflets, mille irisations qu'ils n'ont pas plus besoin de comprendre que la tache de soleil envoyé par la glace.

Adam

Vous n'allez pas au Palais-Royal pour comprendre, Monsieur Robineau. Les réflexes de votre gaîté sont mécaniquement atteints par les bouffonneries, et vous riez. Pourquoi refusez-vous les mêmes droits aux réflexes de votre douceur, de votre ambition, de votre tendresse ? Puisque vous êtes au théâtre, –c'est-à-dire dans un lieu d'heureuse lumière, de beau langage, de figures imaginaires, savourez ce paysage, les fleurs, les forêts, les hauteurs et les pentes du spectacle, tout le reste est géologie.

Boverio

J'ai connu un enfant qui voulait comprendre le kaléidoscope. Il a raté toutes les joies du kaléidoscope. Ses camarades avec cet objet comprenaient qu'il y a le bleu, le rouge, les arcs- en-ciel, les nuages, les bâtons de feu, l'enfer, la volupté, la mort. Lui ne comprenait rien, et cassa sa machine.

Robineau

Ce n'est pas la même chose.

Jouvet

C'est la même chose. Et quand je vois aux fauteuils un spectateur qui roule les yeux, qui tend l'oreille, qui congestionné, se demande : qu'a-t-il bien voulu dire ? qui essaie de trouver un sens à chacun de nos gestes, de nos intonations, de nos lumières, de nos airs de scène, j'ai envie de venir à la rampe et de lui crier : Ne vous donnez donc pas ce mal, cher monsieur. Vous n'avez qu'à attendre vous le saurez demain !

Robineau

Demain ?

Jouvet

Vous dormirez et le saurez. Voilà ce que les critiques devraient justement vous dire : Demain, ou bien vous vous réveillerez plus lourd, vous aurez des nausées à l'idée du travail, vous serez précis, méticuleux, non purifié, non ressuscité, non embaumé, c'est que la pièce était mauvaise. Ou bien vous aurez en vous une poche d'air, vous sourirez aux anges, un horloger s'occupera à remonter dans votre cerveau les saisons et les heures, l'indignation et la douceur : c'est que la pièce était bonne. Parfois, de l'autobus, j'aperçois dans la rue un vieux monsieur rondelet au bras d'une jeune fille, dont la démarche est légère, la marche aimantée, le visage radieux mais tourné vers eux-mêmes ; je suis sûr qu'ils ont vu la veille une bonne pièce. Ils ne l'ont peut-être pas comprise. Mais à part la pièce, ils comprennent tout aujourd'hui, le beau temps, la vie, les feuilles des platanes, les oreilles des chevaux... Une pièce bien écrite, évidemment. Le style a passé sur les âmes froissées par la semaine comme le fer sur le linge ; elles sont toutes lisses...

J. Giraudoux, L'Impromptu de Paris, 3, 1937.

Document C

Dans L'Échange, Paul Claudel met en scène une actrice, Lechy Elbernon, qui explique sa vision du théâtre et de son métier d'actrice.

Lechy Elbernon : Et voici qu'il vous a emmenée ici. Moi je connais le monde. J'ai été partout. D'un côté et de l'autre du rideau. Tout le temps d'un côté et de l'autre du rideau. Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c'est ?

Marthe : Je ne sais pas.

Lechy Elbernon (elle prend position et en avant la musique !) : II y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant. Regardant.

Marthe : Quoi ? Qu'est-ce qu'ils regardent, puisque tout est fermé ?

Lechy Elbernon : Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu'il y a derrière quand il est levé. Attention ! attention ! il va arriver quelque chose ! Quelque chose de pas vrai comme si c'était vrai !

Marthe : Mais puisque ce n'est pas vrai !

Lechy Elbernon : Le vrai ! Le vrai, tout le monde sent bien que c'est un rideau ! Tout le monde sent bien qu'il y a quelque chose derrière.

Thomas Pollock Nageoire : Un autre rideau ?

Lechy Elbernon : Une patience ! Ce que nous appelons une patience ! Quelque chose qui fait prendre patience ! Un rideau qui bouge ! Dans votre vie à vous, rien n'arrive. Rien qui aille d'un bout à l'autre. Rien ne commence. rien ne finit. Ça vaut la peine d'aller au théâtre pour voir quelque chose qui arrive. Vous entendez ! Qui arrive pour de bon ! Qui commence et qui finisse !

Louis Laine.)

Qu'est-ce que tu dis du théâtre, bébé ?

Louis Laine : C'est l'endroit qui est nulle part. On a mis des bâtons pour empêcher d'entrer. Maintenant, on est quelqu'un tous ensemble. On est quelqu'un qui attend. Quelqu'un qui regarde.

Marthe : Qui regarde quoi ?

Louis Laine : Ce qui va arriver.

Lechy Elbernon : C'est moi, c'est moi qui arrive ! Ça vaut la peine d'arriver ! Ça vaut la peine de lui arriver, cette espèce de sacrée mâchoire ouverte pour vous engloutir, pour se faire du bien avec, chaque mouvement que vous lui faites avec art avec furie pour lui montrer ! (Toute cette ligne dite d'un seul trait.) Et je n'ai qu'à parler, le moindre mot qui me sort, avec art, avec furie ! pour ressentir tout cela sur moi qui écoute, toutes ces âmes qui se forgent, qui se reforgent à grands coups de marteau sur la mienne. Et je suis là qui leur arrive à tous, terrible, toute nue ! Le caissier qui sait que demain on lui vérifiera ses livres, et la mère adultère dont l'enfant vient de tomber malade, et celui qui vient de voler pour la première fois et celui qui n'a rien fait de tout le jour. Et moi, je suis celle-là qui leur arrive à grands coups, coup sur coup pour leur arracher le cœur, avec art, avec furie, terrible, toute nue !

Louis Laine : Regardez-la ! J'ai peur ! Le personnage lui sort par tous les pores !

Thomas Pollock Nageoire : N'ayez pas peur ! Elle joue.

Lechy Elbernon : C'est moi qui arrive...

Marthe : C'est toujours une femme qui arrive.

Lechy Elbernon : II est vrai, c'est toujours une femme qui arrive. Elle est l'inconnue, elle est celle-là qui arrive de la part de l'inconnu, il n'y en a pas d'autre qu'elle pour arriver de la part de l'inconnu ! (Montrant Marthe.) Cette madame par exemple qui nous arrive de l'autre côté de la flaque aux harengs, voulez-vous que je vous joue son rôle? Je le jouerai mieux qu'elle !

Marthe : Pourquoi pas ?

Lechy Elbernon : L'épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, La jeune fille, La courtisane trompée, La pythie, une écume verte aux lèvres, qui mâche la feuille de laurier prophétique. Et quand je crie d'une certaine voix que je sais...

Marthe : Comme ses yeux brillent ! Ne me regardez pas ainsi avec ces yeux dévorants...

Paul Claudel, L'Échange, 1951.

Lechy Elbernon. - Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c'est ?

Marthe. - Non.

Lechy Elbernon. - Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

Marthe. - Quoi ? Qu'est-ce qu'ils regardent, puisque tout est fermé ?

Lechy Elbernon. - Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu'il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c'était vrai.

Marthe. - Mais puisque ce n'est pas vrai ! C'est comme les rêves que l'on fait quand on dort.

Lechy Elbernon. - C'est ainsi qu'ils viennent au théâtre la nuit.

Thomas Pollock Nageoire. - Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu'est-ce que cela me fait ?

Lechy Elbernon. - Je les regarde, et la salle n'est rien que de la chair vivante et habillée.

Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu'au plafond.

Et je vois ces centaines de visages blancs.

L'homme s'ennuie, et l'ignorance lui est attachée depuis sa naissance.

Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c'est pour cela qu'il va au théâtre.

Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.

Et il pleure et il rit, et il n'a point envie de s'en aller.

Et je les regarde aussi, et je sais qu'il y a là le caissier qui sait que demain

On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l'enfant vient de tomber malade.

Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n'a rien fait de tout le jour.

Et ils regardent et écoutent comme s'ils dormaient.

Marthe. - L'œil est fait pour voir et l'oreille

Pour entendre la vérité.

Lechy Elbernon. - Qu'est-ce que la vérité ? Est-ce qu'elle n'a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ?

Qui voit les choses comme elles sont ? L'œil certes voit, l'oreille entend.

Mais l'esprit tout seul connaît. Et c'est pourquoi l'homme veut voir des yeux et connaître des oreilles

Ce qu'il porte dans son esprit, - l'en ayant fait sortir.

Et c'est ainsi que je me montre sur la scène.

Marthe. - Est-ce que vous n'êtes point honteuse ?

Lechy Elbernon. - Je n'ai point honte ! mais je me montre, et je suis toute à tous.

Ils m'écoutent et ils pensent ce que je dis ; ils me regardent et j'entre dans leur âme comme dans une maison vide.

C'est moi qui joue les femmes :

La jeune fille, et l'épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, et la courtisane trompée.

Et quand je crie, j'entends toute la salle gémir.

Paul Claudel, L'Échange, 1951.

Document B

La tragédie de Shakespeare met en scène un jeune homme, Hamlet, prince de Danemark, à qui le spectre de son père révèle que son frère Claudius l'a tué avec la complicité de sa femme, la reine. Le spectre confie à son fils le soin de le venger. Hamlet, incertain, fait venir une troupe de comédiens pour mettre le couple royal à l'épreuve.

La reine de la pièce

Que la terre me refuse la nourriture, et le ciel la lumière !

Que la gaieté et le repos me soient interdits nuit et jour !

Que ma foi et mon espérance se changent en désespoir !

Que le plaisir d'un anachorète soit la prison de mon avenir !

Que tous les revers qui pâlissent le visage de la joie

Rencontrent mes plus chers projets et les détruisent !

Qu'en ce monde et dans l'autre, une éternelle adversité me poursuive,

Si, une fois veuve, je redeviens épouse !

Hamlet, à Ophélia

Si maintenant elle rompt cet engagement-là !

Le roi de la pièce

Voilà un serment profond. Chère, laissez-moi un moment ;

Ma tête s'appesantit, et je tromperais volontiers

Les ennuis du jour par le sommeil.

Il s'endort.

La reine de la pièce

Que le sommeil berce ton cerveau,

Et que jamais le malheur ne se mette entre nous deux !

Elle sort.

Hamlet, à la reine

Madame, comment trouvez-vous cette pièce ?

La reine

La dame fait trop de protestations, ce me semble.

Hamlet

Oh ! mais elle tiendra parole !

Le roi

Connaissez-vous le sujet de la pièce ? tout y est-il inoffensif ?

Hamlet

Oui, oui ! Ils font tout cela pour rire ; du poison pour rire ! rien que d'inoffensif !

Le roi

Comment appelez-vous la pièce ?

Hamlet

La Souricière. Comment ? pardieu ! au figuré. Cette pièce est le tableau d'un meurtre commis à Vienne. Le duc s'appelle Gonzague, sa femme Baptista. Vous allez voir. C'est une œuvre infâme ; mais qu'importe ? Votre Majesté et moi, nous avons la conscience libre et cela ne nous touche pas. Que les rosses que cela écorche ruent, nous n'avons pas l'échine entamée. [...]

Entre sur le second théâtre Lucianus.

Celui-ci est un certain Lucianus, neveu du roi.

Ophélia

Vous remplacez parfaitement le chœur, monseigneur.

Hamlet

Je pourrais expliquer ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais remuer les marionnettes.

Ophélia

Vous êtes piquant, monseigneur, vous êtes piquant !

Hamlet

Il ne vous en coûterait qu'un cri pour que ma pointe fût émoussée.

Ophélia

De mieux en pire.

Hamlet

C'est la désillusion que vous causent tous les maris...

Commence, meurtrier, laisse là tes pitoyables grimaces, et commence. Allons ! "Le corbeau croasse : Vengeance !"

Lucianus

Noires pensées, bras dispos, drogue prête, heure favorable.

L'occasion complice ; pas une créature qui regarde.

Mixture infecte, extraite de ronces arrachées à minuit,

Trois fois flétrie, trois fois empoisonnée par l'imprécation d'Hécate,

Que ta magique puissance, que tes propriétés terribles

Ravagent immédiatement la santé et la vie !

Il verse le poison dans l'oreille du roi endormi.

Hamlet

Il l'empoisonne dans le jardin pour lui prendre ses États. Son nom est Gonzague. L'histoire est véritable et écrite dans le plus pur italien. Vous allez voir tout à l'heure comment le meurtrier obtient l'amour de la femme de Gonzague.

Ophélia

Le roi se lève.

Hamlet

Quoi ! effrayé par un feu follet ?

La reine

Comment se trouve monseigneur ?

Polonius

Arrêtez la pièce !

Le roi

Qu'on apporte de la lumière ! Sortons.

Tous

Des lumières ! des lumières ! des lumières !

Tous sortent, excepté Hamlet et Horatio.

W. Shakespeare, Hamlet, III, 2, 1600.

Document D

Dans Mademoiselle de Maupin, le narrateur est très attiré par un jeune homme, appelé Théodore. Celui-ci est en réalité Madeleine de Maupin, une jeune femme qui a voulu apprendre à connaître les hommes sous un déguisement. Avec sa maîtresse, Rosette, et ses amis, le narrateur décide de jouer une comédie de Shakespeare, Comme il vous plaira. Théodore est choisi pour le rôle de Rosalinde, la fille d'un duc exilé, qui se travestit au cours de la pièce en homme.

La répétition a eu lieu aujourd'hui ; – jamais de ma vie je n'ai été aussi bouleversé, – non pas à cause de l'embarras qu'il y a toujours à réciter quelque chose devant beaucoup de personnes, mais pour un autre motif. Nous étions en costume, et prêts à commencer ; Théodore seul n'était pas encore arrivé : on envoya à sa chambre voir ce qui le retardait ; il fit dire qu'il avait tantôt fini et qu'il allait descendre.

Il vint en effet ; j'entendis son pas dans le corridor bien avant qu'il parût, et cependant personne au monde n'a la démarche plus légère que Théodore ; mais la sympathie que j'éprouve pour lui est si forte que je devine en quelque sorte ses mouvements à travers les murailles, et, quand je compris qu'il allait poser la main sur le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le cœur me battit d'une force horrible. Il me sembla que quelque chose d'important dans ma vie allait se décider, et que j'étais arrivé à un moment solennel et attendu depuis longtemps.

Le battant s'ouvrit lentement et retomba de même.

Ce fut un cri général d'admiration. – Les hommes applaudirent, les femmes devinrent écarlates. Rosette seule pâlit extrêmement et s'appuya au mur, comme si une révélation soudaine lui traversait le cerveau elle fit en sens inverse le même mouvement que moi. – Je l'ai toujours soupçonnée d'aimer Théodore.

Sans doute, en ce moment-là, elle crut comme moi que la feinte Rosalinde n'était effectivement rien moins qu'une jeune et belle femme, et le frêle château de cartes de son espoir s'affaissa tout d'un coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines ; du moins voilà ce que j'ai pensé : je me trompe peut-être, car je n'étais guère en état de faire des observations exactes. [...]

Il y avait là, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies femmes ; elles parurent d'une laideur révoltante. – À côté de ce soleil, l'étoile de leur beauté s'était éclipsée subitement, et chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estimés tout heureux de les avoir pour maîtresses en eussent à peine voulu pour servantes.

L'image qui jusqu'alors ne s'était dessiner que faiblement et avec des contours vagues, le fantôme adoré et vainement poursuivi était là, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour et la vapeur, mais inondé des flots d'une blanche lumière ; non pas sous un vain déguisement, mais sous son costume réel ; non plus avec la forme dérisoire d'un jeune homme, mais avec les traits de la plus charmante femme.

J'éprouvais une sensation de bien-être énorme, comme si l'on m'eût ôté une montagne ou deux de dessus la poitrine. – Je sentis s'évanouir l'horreur que j'avais de moi-même, et je fus délivré de l'ennui de me regarder comme un monstre. Je revins à concevoir de moi une opinion tout à fait pastorale, et toutes les violettes du printemps refleurirent dans mon cœur.

Il, ou plutôt elle (car je ne veux plus me souvenir que j'ai eu cette stupidité de la prendre pour un homme), resta une minute immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps à l'assemblée de jeter sa première exclamation. Un vif rayon l'éclairait de la tête aux pieds, et, sur le fond sombre du corridor qui s'allégeait au loin par-derrière, le chambranle sculpté lui servant de cadre, elle étincelait comme si la lumière fût émanée d'elle au lieu d'être simplement réfléchie, et on l'eût plutôt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour une créature humaine faite de chair et d'os.

Ses grands cheveux bruns, entremêlés de cordons de grosses perles, tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues ! ses épaules et sa poitrine étaient découvertes, et jamais je n'ai rien vu de si beau au monde ; le marbre le plus élevé n'approche pas de cette exquise perfection. – Comme on voit la vie courir sous cette transparence d'ombre ! comme cette chair est blanche et colorée à la fois ! et que ces teintes harmonieusement blondissantes ménagent avec bonheur la transition de la peau aux cheveux ! quels ravissants poèmes dans les moelleuses ondulations de ces contours plus souples et plus veloutés que le cou des cygnes ! – S'il y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te ferais une description de cinquante pages ; mais les langues ont été faites par je ne sais quels goujats qui n'avaient jamais regardé avec attention le dos ou le sein d'une femme, et l'on n'a pas la moitié des termes les plus indispensables. [...]

Sa robe était faite d'une étoffe de couleur changeante, azur dans la lumière, or dans l'ombre ; un brodequin très juste et très serré chaussait un pied qui n'avait pas besoin de cela pour être trop petit, et des bas de soie écarlate se collaient amoureusement autour de la jambe la mieux tournée et la plus agaçante ; ses bras étaient nus jusqu'aux coudes, et ils sortaient d'une touffe de dentelles ronds, potelés et blancs, splendides comme de l'argent poli et d'une délicatesse de linéaments inimaginable ; ses mains, chargées de bagues et d'anneaux, balançaient mollement un grand éventail de plumes bigarrées de teintes singulières et qui semblait comme un petit arc-en-ciel de poche.

Elle s'avança dans la chambre, la joue légèrement allumée d'un rouge qui n'était pas du fard, et chacun de s'extasier, et de se récrier, et de se demander s'il était bien possible que ce fût lui, Théodore de Sérannes, le hardi écuyer, le damné duelliste, le chasseur déterminé, et s'il était parfaitement sûr qu'il ne fût pas sa sœur jumelle.

Mais on dirait qu'il n'a jamais porté d'autre costume de sa vie ! il n'est pas gêné le moins du monde dans ses mouvements, il marche très bien et ne s'embarrasse pas dans sa queue ; il joue de la prunelle et de l'éventail à ravir ; et comme il a la taille fine ! – on le tiendrait entre les doigts ! – C'est prodigieux ! c'est inconcevable ! – L'illusion est aussi complète que possible.

T. Gautier, Mademoiselle de Maupin, 1835.

Séance 03

Cachés

Observation

Document A

Molière, Le tartuffe, IV, 5, 1669.

Document B

Racine, Britannicus, II, 6, 1669.

Document C

A. de Musset, On ne badine pas avec l’amour, III, 3, 1834.

Racine, Britannicus, acte II, scène 6 : Caché, Néron surprend l’en- tretien entre Junie et Britannicus ; Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte II, scène 12 : Chérubin s’est réfugié dans le cabinet attenant à la chambre de la Comtesse lorsque le Comte entre dans la chambre ; Musset, On ne badine pas avec l’amour, dernière scène (Voir dans le livre de l’élève, p. 205-206) ; Edmond de Rostand, Cyrano de Bergerac, acte III, scène 7 : la scène du balcon.