Ailleurs

Problématique générale : Ailleurs, carnet de voyage ou recherche poétique ?

Support : Henri Michaux, Voyage en Grande Garabagne et Au pays de la magie, in L'Espace du dedans, pages choisies, coll. nrf Poésie/Gallimard, éd. Gallimard, 1966.

Séance 01

Henri Michaux

Observation

En parcourant les pages consacrées à l'exposition Henri Michaux : L'autre côté sur le site du musée Guggenheim de Bilbao, expliquez :

1. Qui est Henri Michaux ?

2. Que cherche-t-il ?

3. Quels moyens utilise-t-il pour cette recherche ?

4. Quelles thématiques récurrentes peut-on identifier dans son oeuvre plastique ?

Pistes

Henri Michaux, Sans titre, 1938.

Henri Michaux, Sans titre, 1944.

Henri Michaux, Sans titre, 1950.

Henri Michaux, Sans titre, 1956.

Henri Michaux, Sans titre, 1962.

Henri Michaux, Sans titre, 1963.

Henri Michaux, Sans titre, 1981.

Henri Michaux, Sans titre, 1981.

Séance 02

Voyages en Utopie

Oral

1. Qu'est-ce qu'une 'utopie' ?

2. Parmi les textes suivants, lesquels présentent des utopies, et dans quels buts ?

Analyse

Étudiez le texte d'Henri Michaux.

Pistes

Document A

Les Utopiens divisent l'intervalle d'un jour et d'une nuit en vingt-quatre heures égales. Six heures sont employées aux travaux matériels, en voici la distribution :

Trois heures de travail avant midi, puis dîner. Après midi, deux heures de repos, trois heures de travail, puis souper.

Ils comptent une heure où nous comptons midi, se couchent à neuf heures, et en donnent neuf au sommeil.

Le temps compris entre le travail, les repas et le sommeil, chacun est libre de l'employer à sa guise. Loin d'abuser de ces heures de loisir, en s'abandonnant au luxe et à la paresse, ils se reposent en variant leurs occupations et leurs travaux. Ils peuvent le faire avec succès, grâce à cette institution vraiment admirable.

Tous les matins, des cours publics sont ouverts avant le lever du soleil. Les seuls individus spécialement destinés aux lettres sont obligés de suivre ces cours ; mais tout le monde a droit d'y assister, les femmes comme les hommes, quelles que soient leurs professions. Le peuple y accourt en foule ; et chacun s'attache à la branche d'enseignement qui est le plus en rapport avec son industrie et ses goûts.

Quelques-uns, pendant les heures de liberté, se livrent de préférence à l'exercice de leur état. Ce sont les hommes dont l'esprit n'aime pas s'élever à des spéculations abstraites. Loin de les en empêcher, on les approuve, au contraire, de se rendre ainsi constamment utiles à leurs concitoyens.

Le soir, après souper, les Utopiens passent une heure en divertissements : l'été dans les jardins, l'hiver dans les salles communes où ils prennent leurs repas. Ils font de la musique ou se distraient par la conversation. Ils ne connaissent ni dés, ni cartes, ni aucun de ces jeux de hasard également sots et dangereux. Ils pratiquent cependant deux espèces de jeux qui ont beaucoup de rapport avec nos échecs ; le premier est la bataille arithmétique, dans laquelle le nombre pille le nombre ; l'autre est le combat des vices et des vertus. Ce dernier montre avec évidence l'anarchie des vices entre eux, la haine qui les divise, et néanmoins leur parfait accord, quand il s'agit d'attaquer les vertus. Il fait voir encore quels sont les vices opposés à chacune des vertus, comment ceux-ci attaquent celles-là par la violence et à découvert, ou par la ruse et des moyens détournés ; comment la vertu repousse les assauts du vice, le terrasse et anéantit ses efforts ; comment enfin la victoire se déclare pour l'un ou l'autre parti.

Thomas More, L'Utopie, trad. de Victor Stouvenel, 1516.

Document B

Quinze jours après que j’eus obtenu ma liberté, Keldresal, secrétaire d’État pour le département des affaires particulières, se rendit chez moi, suivi d’un seul domestique. Il ordonna que son carrosse l’attendît à quelque distance, et me pria de lui donner un entretien d’une heure. Je lui offris de me coucher, afin qu’il pût être de niveau à mon oreille ; mais il aima mieux que je le tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commença par me faire des complimens sur ma liberté et me dit qu’il pouvait se flatter d’y avoir un peu contribué. Puis il ajouta que, sans l’intérêt que la cour y avait, je ne l’eusse pas si tôt obtenue ; car, dit-il, quelque florissant que notre État paraisse aux étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre : une faction puissante au dedans, et au dehors l’invasion dont nous sommes menacés par un ennemi formidable. À l’égard du premier, il faut que vous sachiez que, depuis plus de soixante et dix lunes, il y a eu deux partis opposés dans cet empire, sous les noms de Tramecksan et Slamecksan, termes empruntés des hauts et bas talons de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On prétend, il est vrai, que les hauts talons sont les plus conformes à notre ancienne constitution ; mais, quoi qu’il en soit, sa majesté a résolu de ne se servir que des bas talons dans l’administration du gouvernement et dans toutes les charges qui sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer que les talons de sa majesté impériale sont plus bas au moins d’un drurr que ceux d’aucun de sa cour. (Le drurr est environ la quatorzième partie d’un pouce.)

La haine des deux partis, continua-t-il, est à un tel degré, qu’ils ne mangent ni ne boivent ensemble, et qu’ils ne se parlent point. Nous comptons que les Tramecksans ou hauts talons nous surpassent en nombre ; mais l’autorité est entre nos mains. Hélas ! nous appréhendons que son altesse impériale, l’héritier apparent de la couronne, n’ait quelque penchant aux hauts talons ; au moins nous pouvons facilement voir qu’un de ses talons est plus haut que l’autre, ce qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Or, au milieu de ces dissensions intestines, nous sommes menacés d’une invasion de la part de l’île de Blefuscu, qui est l’autre grand empire de l’univers, presque aussi grand et aussi puissant que celui-ci [...]. Ces deux formidables puissances ont, comme j’allais vous dire, été engagées pendant trente-six lunes dans une guerre très-opiniâtre dont voici le sujet. Tout le monde convient que la manière primitive de casser les œufs avant que nous les mangions est de les casser au gros bout : mais l’aïeul de sa majesté régnante, pendant qu’il était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le malheur de se couper un des doigts, sur quoi l’empereur son père donna un arrêt pour ordonner à tous ses sujets, sous de grièves peines, de casser leurs œufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette loi, que nos historiens racontent qu’il y eut à cette occasion six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours fomentées par les souverains de Blefuscu ; et, quand les soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi de casser leurs œufs par le petit bout.

À mon arrivée, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me regardait avec admiration, et je regardai de même, n'ayant encore jamais vu une race de mortels si singulière dans sa figure, dans ses habits et dans ses manières : ils penchaient la tête tantôt à droite, tantôt à gauche : ils avaient un œil tourné en dedans, et l'autre vers le ciel. Leurs habits étaient bigarrés de figures du soleil, de la lune et des étoiles, et parsemés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de plusieurs autres instruments inconnus en Europe. Je vis autour d'eux plusieurs domestiques armés de vessies, attachées comme un fléau au bout d'un petit bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de petits pois et de petits cailloux : ils frappaient de temps en temps avec ces vessies tantôt la bouche, tantôt les oreilles de ceux dont ils étaient proches, et je n'en pus d'abord deviner la raison. Les esprits de ce peuple paraissaient si distraits et si plongés dans la méditation, qu'ils ne pouvaient ni parler ni être attentifs à ce qu'on leur disait sans le secours de ces vessies bruyantes dont on les frappait, soit à la bouche, soit aux oreilles, pour les réveiller. C'est pourquoi les personnes qui en avaient le moyen entretenaient toujours un domestique qui leur servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais.

L'occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se trouvaient ensemble, était de donner adroitement de la vessie sur la bouche de celui à qui c'était à parler, ensuite sur l'oreille droite de celui ou de ceux à qui le discours s'adressait. Le moniteur accompagnait toujours son maître lorsqu'il sortait, et était obligé de lui donner de temps en temps de la vessie sur les yeux, parce que sans cela ses profondes rêveries l'eussent bientôt mis en danger de tomber dans quelque précipice, de se heurter la tête contre quelque poteau, de pousser les autres dans les rues, ou d'en être jeté dans le ruisseau.

Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver, Voyage à Lilliput, trad. de Desfontaines, 1726.

Document C

Comme j'entrais dans ce village, je fus conduit par un bruit étrange vers une place pleine de monde au milieu de laquelle, sur une estrade, deux hommes presque nus, chaussés de lourds sabots de bois, solidement fixés, se battaient à mort.

Quoique loin d'assister pour la première fois à un spectacle sauvage, un malaise me prenait à entendre certains coups de sabots au corps, si sourds, souterrains.

Le public ne parlait pas, ne criait pas, mais uhuhait. Râles de passions complexes, ces plaintes inhumaines s'élevaient comme d'immenses tentures autour de ce combat bien "vache", où un homme allait mourir sans aucune grandeur.

Et ce qui arrive toujours arriva : un sabot dur et bête frappant une tête. Les nobles traits, comme sont même les plus ignobles, les traits de cette face étaient piétinés comme betterave sans importance. La langue à paroles tombe, tandis que le cerveau à l'intérieur ne mijote plus une pensée, et le cœur, faible marteau, à son tour reçoit des coups, mais quels coups !

Allons, il est bien mort à présent ! A l'autre donc la bourse et le contentement.

"Alors, me demanda mon voisin, que pensez-vous de cela ?

- Et vous ? dis-je, car il faut être prudent en ces pays.

- Eh bien ! reprit-il, c'est un spectacle, un spectacle parmi d'autres. Dans la tradition, il porte le numéro 24. "

Et sur ces paroles, il me salua cordialement.

Les Hivinizikis sont toujours dehors. Ils ne peuvent rester à la maison. Si vous voyez quelqu'un à l'intérieur, il n'est pas chez lui. Nul doute, il est chez un ami. Toutes les portes sont ouvertes, tout le monde est ailleurs.

L'Hiviniziki vit dans la rue. L'Hiviniziki vit à cheval. Il en crèvera trois en une journée. Toujours monté, toujours galopant, voilà l'Hiviniziki.

Ce cavalier, lancé à toute allure, tout à coup s'arrête net. La beauté d'une jeune fille qui passe vient de le frapper. Aussitôt il lui jure un amour éternel, sollicite les parents, qui n'y font nulle attention, prend la rue entière à témoin de son amour, parle immédiatement de se trancher la gorge si elle ne lui est accordée et bâtonne son domestique pour donner plus de poids à son affirmation. Cependant passe sa femme dans la rue, et le souvenir en lui qu'il est déjà marié. Le voilà qui, déçu, mais non rafraîchi, se détourne, reprend sa course ventre à terre, file chez un ami, dont il trouve seule- ment la femme. «Oh ! la vie !" dit-il, il éclate en sanglots ; elle le connaît à peine, néanmoins elle le console, ils se consolent, il l'embrasse. "Oh, ne refuse pas, supplie-t-il, j'en suis autant dire à mon dernier soupir." Il la jette le lit comme seau dans le puits, et lui, tout à sa soif d'amour oubli ! oubli ! mais tout à coup il se regalvanise, ne fait qu'un bond jusqu'à la porte, son habit encore déboutonné, ou c'est elle qui s'écrie en pleurs : « Tu n'as pas dit que tu aimais mes yeux, tu ne m'as rien dit !" Le vide qui suit l'amour les projette dans son éloigne- ment ; elle fait atteler les chevaux, et apprêter la voiture. "Oh ! Qu'ai-je fait ! Qu'ai-je fait ! Mes yeux qui étaient si beaux autrefois, si beaux, il ne m'en a même pas dit un mot ! Il faut que j'aille vite voir à la ferme si le loup n'a pas mangé un mouton ; j'ai comme un pressentiment." Et dare-dare sa voiture l'emporte, mais non vers ses moutons, car ils ont tous été joués et perdus par son mari ce matin, la maison de campagne, les champs, et tout, sauf le loup qui n'a pas été joué aux dés. Elle-même a été jouée... et perdue, et la voilà qui arrive brisée chez son nouveau maître.

*

C'est dans la nuit, par un léger clair de lune, que le combat est réputé le plus intéressant. La pâle lumière de la lune lui donne une prodigieuse allure, et l'expression et la fureur des combattants devient tout autre ; l'obscurité les décuple, surtout si ce sont des femmes qui combattent, la contrainte et le respect humain disparaissant pour elles avec la lumière.

Alors que dans la journée, la fureur elle-même ruse et se dissimule, jamais démoniaque, la nuit au contraire, elle congestionne ou blêmit le visage aussitôt, s'y colle en une expression infernale. Il est dommage qu'on ne puisse saisir cette expression que dans une demi-obscurité. Néanmoins, ce moment d'envahissement du visage est un spectacle inoubliable. Si furieux que soit le combat, il ne fait que développer cette première expression. (La nuit aussi est bonne pour cette raison qu'on y est plus recueilli, livré à sa seule passion.) Ces grimaces hideuses vous mordent, expressions qui peuvent ne pas apparaître en toute une vie, et qui apparaissent ici à coup sûr, attirées par la nuit et les circonstances ignobles. Les spectateurs de la haute société Hac ne manquent jamais de vous expliquer que ce n'est pas le combat qui les attire, mais les révélations qui sortent du visage. Il faut, bien entendu, que ce soit des proches parents qui luttent, ou au moins des ennemis invétérés.

Henri Michaux, Voyage en grande Garabagne, éd. Gallimard, 1936.

Document D

Au bout de trois jours, allant vers le midi, l'homme rencontre Anastasie, ville baignée par des canaux concentriques et survolée par des cerfs-volants. Je devrais maintenant énumérer les marchandises qu'on y achète avec bénéfice: agate, onyx, chrysoprase, et d'autres variétés de calcédoine; louer la chair du fai- san doré qu'on y cuisine sur la flamme du bois de cerisier sec et qu'on saupoudre de beaucoup d'ori- gan; parler des femmes que j'ai vues prendre leur bain dans le bassin d'un jardin et qui parfois -dit-on- invitent le passant à se dévêtir avec elles, et les pourchasser dans l'eau. Mais avec ces histoires, je ne te dirais pas l'essence véritable de la ville: car, tandis que la description d'Anastasie ne fait qu'éveiller les désirs l'un après l'autre, et t'oblige à les étouffer, pour qui se trouve un beau matin au milieu d'Anastasie les désirs s'éveillent tous ensem- ble et t'assiègent de partout. La ville t'apparaît comme un tout dans lequel aucun désir ne vient à se perdre et dont tu fais partie, et puisque elle-même jouit de tout ce dont toi tu ne jouis pas, il ne te reste qu'à habiter ce désir et en être content. Tel est le pouvoir, que les uns disent maléfique, les autres bénéfique, d'Anastasie, la ville trompeuse: si huit heures par jour tu travailles comme tailleur d'agates, d'onyx, de chrysoprases, ta peine qui donne forme au désir prend du désir sa forme, et tu crois jouir de toute Anastasie alors que tu en es seulement l'esclave.

L'homme marche pendant des jours entre les arbres et les pierres. L'œil s'arrête rarement sur quel- que chose, et seulement quand il y a reconnu le signe d'autre chose: une empreinte sur le sable indique le passage du tigre, un marais annonce une source, la fleur de la guimauve la fin de l'hiver. Tout le reste est muet et interchangeable; les arbres et les pierres ne sont que ce qu'ils sont.

Pour finir, le voyage conduit à la ville de Tamara. On y pénètre par des rues hérissées d'enseignes qui sortent des murs. L'œil ne voit pas des choses mais des figures de choses qui signifient d'autres choses: la tenaille indique la maison de l'arracheur de dents, le pot la taverne, les hallebardes le corps de garde, la balance romaine le marchand de fruits et légumes. Statues et écussons représentent des lions, des dau- phins, des tours, des étoiles: signes que quelque chose - qui sait quoi? - a pour signe un lion ou un dau- phin ou une tour ou une étoile. D'autres signes aver- tissent de ce qui est quelque part défendu - entrer dans la ruelle avec des charrettes, uriner derrière le kiosque, pêcher à la ligne du haut du pont - et de ce qui est permis - faire boire les zèbres, jouer aux bou- les, brûler les cadavres de ses parents. Par la porte des temples on voit les statues des dieux, tous représentés avec leurs attributs: la corne d'abondance, le sablier, la méduse, par quoi le fidèle peut les reconnaître et leur adresser les prières qui conviennent. Si un édifice ne porte aucune enseigne ou figure, sa forme même et l'endroit qu'il occupe dans l'ordonnance de la ville suffisent à en indiquer la fonction: le château royal, la prison, l'hôtel de la monnaie, l'école pythagori- cienne, le bordel. Même les marchandises que les commerçants disposent sur leurs étalages valent non pas pour elles-mêmes mais comme signes d'autre chose: le bandeau brodé pour le front veut dire élé- gance, la chaise à porteurs dorée pouvoir, les volumes d'Averroès sagesse, le collier de cheville volupté. Le regard parcourt les rues comme des pages écrites: la ville dit tout ce que tu dois penser, elle te fait répéter son propre discours, et tandis que tu crois visiter Tamara tu ne fais qu'enregistrer les noms par lesquels elle se définit elle-même et dans toutes ses parties.

Comment sous cette épaisse enveloppe de signes la ville est-elle en vérité, que contient-elle ou cache- t-elle, l'homme ressort de Tamara sans l'avoir appris. Au-dehors s'étend jusqu'à l'horizon la terre vide, s'ouvre le ciel où courent les nuages. Dans la forme que le hasard et le vent donnent aux nuages, l'homme déjà s'applique à reconnaître des figuresÞ: un voilier, une main, un éléphant...

Si vous voulez me croire, très bien. Je dirai maintenant comment est faite Octavie, ville-toile d'araignée. Il y a un précipice entre deux montagnes escarpées : la ville est au-dessus du vide, attachée aux deux crêtes par des cordes, des chaînes et des passerelles. On marche sur des traverses de bois, en faisant attention à ne pas mettre les pieds dans les intervalles, ou encore on s'agrippe aux mailles d'un filet de chanvre. En dessous, il n'y a rien pendant des centaines et des centaines de mètres : un nuage circule ; plus bas on aperçoit le fond du ravin.

Telle est la base de la ville : un filet qui sert de lieu de passage et de support. Tout le reste, au lieu de s'élever par-dessus, est pendu en dessous : échelles de corde, hamacs, maisons en forme de sacs, porte-manteaux, terrasses semblables à des nacelles, outres pour l'eau, becs de gaz, tournebroches, paniers suspendus à des ficelles, monte-charges, douches, pour les jeux trapèzes et anneaux, téléphériques, lampadaires, vases de plantes aux feuillages qui pendent.

Suspendue au-dessus de l'abîme, la vie des habitants d'Octavie est moins incertaine que dans d'autres villes. Ils savent que la résistance de leur filet a une limite.

Italo Calvino, Les Villes invisibles, éd. Gallimard, 1972.

Séance 03

Des personnages tampons

Oral

1. Cherchez la définition d'"état-tampon".

2. Comment la citation de l'encadré éclaire-t-elle les textes des recueils étudiés ?

Pistes

Analyse

Étudiez l'extrait du Voyage en Grand Garabagne.

Mes pays imaginaires : pour moi une sorte d'États-tampons, afin de ne pas souffrir de la réalité.

En voyage où presque tout me heurte, ce sont eux qui prennent les heurts, dont j'arrive alors, moi, à voir le comique, à m'amuser...

Mes "Émanglons", "Mages", "Hivinizikis" furent tous des personnages tampons suscités par le voyage.

Henri Michaux, Passages, éd. Gallimard, 1963.

Toujours pressés, en avant d'eux-mêmes, fébriles, courant de-ci de-là, ils perdraient jusqu'à leurs mains. Impossible de leur donner une satisfaction un peu prolongée.

Enthousiastes, impétueux et "en pointe", mais toujours pour peu de temps, diplomates-papillons, posant partout des jalons qu'ils oublient, avec une police et un état-major possédant des dizaines de codes secrets extrêmement ingénieux, dont on ne sait jamais lequel appliquer, qui changent et se truquent à nouveau constamment.

Joueurs (du matin au soir occupés à jouer aux dés leur fortune, qui change de mains d'un instant à l'autre, à ne plus savoir jamais qui est l'endetté, qui le créancier), escamoteurs, combinards, brouillons, non par confusion et brume de l'esprit, mais par une multitude de clartés surgissant hors de propos, logiciens effrénés, mais criblés de fuites et de départs intuitifs, prouvant l'existence et la non-existence et tout ce qu'on veut en général et ce qu'on ne veut pas, par raisonnement, par non-raisonnement, par raisonnements tirés de non-raisonnements, distraits mais roublards et presque infatigables, entrant (mais pour peu d'heures) dans le lit et le sommeil à la fois, en sortant pareillement, comme une porte qu'on ouvre et qu'on ferme, se fâchant pour un rien, distraits de leur colère par moins que rien, par mouche qui vole, offerts comme voile à tous les vents, tout en larmes très sincères au chevet du père malade, courant au testament, discutant l'héritage, assis sur le lit encore chaud, l'enterrant en un tournemain (ça vaut mieux ; sans quoi ils l'oublieraient jusqu'à ce qu'il pue).

Se prosternant devant leurs dieux comme mécaniques remontées à fond, des centaines de fois, puis repartant d'un bond, sans se retourner ; aimant comme ils adorent, vite, avec ardeur, "et puis n'en parlons plus", se mariant sans préméditation, au hasard d'une rencontre, sur-le-champ, et divorçant de même, sans préparation, travaillant et faisant marché ou métier d'artisan en pleine rue, dans le vent et la poussière et les ruades des chevaux ; parlant comme une mitrailleuse tire ; à cheval tant qu'il se peut et au galop, ou s'ils sont à pied, les bras en avant, comme s'ils allaient enfin dégager et débroussailler pour de bon cet Univers plein de difficultés et d'incidents qui se présente sans cesse devant eux.

Henri Michaux, Voyage en grande Garabagne, éd. Gallimard, 1936.

Séance 04

Les explorateurs

Corpus

Comment, dans ces textes, la poésie conduit-elle dans des territoires extraordinaires ?

Commentaire

Vous commenterez le texte d'Henri Michaux.

Invention

Imaginez et réalisez quatre cartes postales envoyées par le poète de différents lieux lors de ses voyages dans les pays d'Ailleurs.

Chaque carte postale aura un recto illustré et un verso écrit.

Dissertation

Pensez-vous que la poésie soit une invitation au voyage ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.

Notes

1. Personne ou animal qui remorque un bateau.

2. Lanternes.

3. Acides.

4. Nom inventé par Rimbaud à partir de l'adjectif bleu.

5. Orthographe de Rimbaud.

6. Retour des vagues sur elles-mêmes.

Document A

À Paul Demeny


À Douai.


Charleville, le 15 mai 1871.

[...] La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !

A. Rimbaud, lettre à P. Demeny dite lettre 'du voyant', 15 mai 1871.

Document B

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs1 :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.


J'étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.


Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.


La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots2 !


Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures3,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.


Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;


Où, teignant tout à coup les bleuités4, délires

Et rhythmes5 lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l'amour !


Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs6, et les courants : je sais le soir,

L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

A. Rimbaud, "Le Bateau ivre" (extrait), Poésies, 1871.

Document C

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,

Fatigués de porter leurs misères hautaines,

De Palos de Moguer, routiers et capitaines

Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.


Ils allaient conquérir le fabuleux métal

Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,

Et les vents alizés inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde Occidental.


Chaque soir, espérant des lendemains épiques,

L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques

Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;


Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

José-Maria de Heredia, Les Trophées, 1893.

Document D

Quoiqu'ils sachent parfaitement que les étoiles sont autre chose que des lumières considérables sur l'apparence du ciel, ils ne peuvent s'empêcher de faire des semblants d'étoiles pour plaire à leurs enfants, pour se plaire à eux-mêmes, un peu par exercice, par spontanéité magique.

Celui qui n'a qu'une petite cour lui fait un plafond fourmillant d'étoiles qui est la chose la plus belle que j'ai vue. Cette pauvre cour, entourée de murs fatigués au point de paraître plaintifs, sous ce ciel personnel, étincelant, grondant d'étoiles, quel spectacle ! J'ai souvent réfléchi et tenté de calculer à quelle hauteur pouvaient bien se trouver ces étoiles ; sans y arriver, car si quelques voisins en profitent, leur nombre est peu considérable et ils les voient assez floues. Par contre, elles ne passent jamais sous un nuage.

Toutefois, j'ai remarqué qu'on prenait grand soin de leur éviter les environs de la lune, par crainte sans doute de les faire passer devant par distraction.

Il paraît que plus que toute autre manifestation de force magique, celle-ci excite l'envie et les désirs. Les voisins luttent, luttent hargneusement, essaient de souffler les étoiles d'à côté. Et des vengeances sans fin s'ensuivent.

Henri Michaux, Au Pays de la Magie, 1941.

Séance 05

Au Pays de la Magie

Présentation

Punition des voleurs, leurs bras durcissent, ne peuvent plus être contractés, ni tournés, ni pliés. Et plus durcissent, et plus durcissent, et chair durcit, muscle durcit, artères et veines et le sang durcit. Et durci, le bras sèche, sèche, bras de momie, bras étranger.

Mais il reste attaché. Vingt-quatre heures suffisent et le voleur insoupçonné, croit-il, et savourant l'impunité, sent tout à coup son bras sécher. Déchirante désillusion.

Les bras d'argent sont les bras d'une princesse royale qui vécut il y a des siècles, du nom de Hanamuna.

Elle avait dû voler. Malgré son sang royal elle ne peut échapper au châtiment des Mages.

En l'espace peut-être d'une heure de sommeil, ses bras durcirent. En rêve, dit-on, elle se vit des avant-bras d'argent. Elle se réveilla, et avec horreur, les vit au bout de ses bras. Vision atroce. On montre encore son corps embaumé, ses petits avant-bras d'argent. Je les ai vus.

Henri Michaux, Au Pays de la Magie, 1941.

Parmi les personnes exerçant de petits métiers, entre le poseur de torches, le charmeur de goitres, l'effaceur de bruits, se distingue par son charme personnel et celui de son occupation, le Berger d'eau.

Le berger d'eau siffle une source et la voilà qui, se dégageant de son lit, s'avance en le suivant. Elle le suit, grossissant au passage d'autres eaux.

Parfois, il préfère garder le ruisselet tel quel, de petites dimensions, ne collectant par ci par là que ce qu'il faut pour ne pas qu'il s'éteigne, prenant garde surtout lorsqu'il passe par un terrain sablonneux.

J'ai vu un de ces bergers - je collais à lui fasciné - qui, avec un petit ruisseau de rien, avec un filet d'eau large comme une botte, se donna la satisfaction de franchir un grand fleuve sombre. Les eaux ne se mélangeant pas, il rattrapa son petit ruisseau intact sur l'autre rive.

Tour de force que ne réussit pas le premier ruisseleur venu. En un instant, les eaux se mêleraient et il pourrait aller chercher ailleurs une nouvelle source.

De toutes façons, une queue de ruisseau forcément disparaît, mais il en reste assez pour baigner un verger ou emplir un fossé vide.

Qu'il ne tarde point, car fort affaiblie elle est prête à s'ébattre. C'est une eau 'passée'.

Henri Michaux, Au Pays de la Magie, 1941.

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Préparez un bref exposé sur deux des groupements de poèmes suivants :

  • dans Voyage en Grande Garabagne : "Comme j'entrais dans ce village..." (p. 155-156) ; "Je connais des villes..." (p. 158-159) ; "Au bout d'une allée..." (p. 182-183) ; les Nonais et les Oliabaires (p. 185-187) ;
  • dans Voyage en Grande Garabagne : "Je vis le combat de deux frères..." (p. 159-160) ; "Quand un Émanglon respire mal..." (p. 163-164) ; "Chez les Émanglons..." (p. 169-170) ; "Même dans la magistrature..." (p. 189-190) ;
  • dans Au pays de la magie : "On voit la cage..." (p. 255) ; "J'ai vu l'eau..." (p. 256-257) ; "Tout à coup on se sent touché..." (p. 259-260) ; "Si l'on pouvait..." (p. 262) ;
  • dans Au pays de la magie : "Quoiqu'ils sachent parfaitement..." (p. 260-261) ; "Parmi les personnes exerçant..." (p. 261-262) ; "Le poseur de deuil..." (p. 265-266) ;
  • dans Au pays de la magie : "Là les malfaiteurs..." (p. 263) ; "Saignant sur le mur..." (p. 265) ; "Punition des voleurs..." (p. 270) ; "Qui donc voulait sa perte ?" (p. 272)

Vous proposerez un titre pour le groupement choisi. Après une brève introduction globale, vous présenterez chaque poème (vous situerez le texte, lirez quelques vers, résumerez le propos), puis vous mettrez en évidence les points communs entre les textes.

L'exposé

Éléments restrictifs

Une prestation orale ne peut atteindre la moyenne si l'un des éléments suivants est présent :

- l'exposé montre que les poèmes ne sont pas compris

- l'exposé est une simple redite des poèmes

- l'exposé n'est pas compréhensible en plusieurs endroits

- l'exposé est très court

/20 De 1 à 5 De 6 à 10 De 11 à 15 De 16 à 20
S'exprimer à l'oral

L'expression et le niveau de langue orale sont acceptables.

L'expression et le niveau de langue orale sont corrects.

L'expression est fluide et le niveau de langue orale est correct.

La lecture est correcte.

L'élève s'adresse à son auditeur.

L'expression est fluide et le niveau de langue orale est correct.

La lecture est vivante et expressive.

L'élève communique avec aisance et conviction.

Lire, analyser, interpréter ; tisser des liens entre différents textes

Le sens littéral des deux poèmes est globalement compris.

Le sens littéral des deux poèmes est compris.

Un rapprochement est effectué entre les deux poèmes.

Le sens littéral des deux poèmes est compris.

Plusieurs rapprochements sont effectués entre les deux poèmes.

Le sens littéral des deux poèmes est compris ; l'implicite des poèmes est perçu.

Plusieurs rapprochements sont effectués entre les deux poèmes.

Les rapprochement mettent en évidence un sens commun aux poèmes.

Construire un jugement argumenté

La réponse est structurée : introduction, développement, conclusion.

La réponse est structurée et suit une logique perceptible.

Des références précises au texte sont faites.

La réponse est structurée et suit une logique explicite et pertinente.

Des références précises au texte sont faites.

Mobiliser une culture littéraire

Des connaissances linguistiques et littéraires sont utilisées à plusieurs reprises.

Des connaissances linguistiques et littéraires sont utilisées régulièrement pour éclairer le texte.