Alcools

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

Problématique générale : Comment ce recueil du début du XXe s. tente-t-il de renouveler le langage poétique en associant tradition et modernité ?

Support : Alcools, coll. Poésie Gallimard, éd. nrf/Gallimard.

Mise en place

L'univers d'Alcools

Cette séance est destinée à organiser les exposés des élèves

Sujets

Ci-dessous une liste d'exposés :

  • une brève biographie d'Apollinaire
  • les femmes inspiratrices : Annie Playden et Marie de Laurencin
  • les mythes d'Orphée et d'Apollon
  • la Loreleï et les nixes
  • Apollinaire et le Surréalisme
  • Apollinaire et la peinture
  • les calligrammes

Seance 01

"Le poème est toujours marié à quelqu'un"

Cette séance est destinée à contextualiser le projet du recueil et la démarche

Oral

1. Dans Partage formel (in Fureur et mystère, 1948), R. Char écrit : "Le poème est toujours marié à quelqu'un". Comment peut-on comprendre cette affirmation ?

2. Quels sont les textes que vous avez préféré ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Pistes

Notion

Les cycles dans Alcools

"Chacun de mes poèmes est la commémoration d'un évènement de ma vie" écrit G. Apollinaire dans une lettre à H. Martineau en 1913.

Les poèmes d'Alcools peuvent être regroupés en ensembles biographiques ou thématiques :

  • poèmes d'inspiration symboliste : Palais, Clair de lune, Le larron, Merlin et la vieille femme, L'ermite ;
  • poèmes d'inspiration rhénane : les Rhénanes, Les Colchiques, La Maison des morts, Marizibill, Saltimbanques, Le Vent nocturne, La Tzigane, Automne, Automne malade ;
  • cycle d'Annie : La Chanson du Mal-Aimé, L'Émigrant, L'Adieu, Annie ;
  • cycle de Marie : Zone, Le Pont Mirabeau, Marie, Cors de chasse, Le Voyageur.
  • arts poétiques : Le Brasier, Poème lu au mariage d'André Salmon, Les Fiançailles ;

Certains ensembles se repèrent facilement : ils sont regroupés dans le recueil, comme les poèmes écrits lors du séjour en prison d'Apollinaire. Cependant, la plupart sont dispersés dans le recueil.

Seance 02

"Le dernier des poètes élégiaques"

Cette séance est consacrée à l'étude comparée des deux versions du texte

Oral

Observation

1. Comparez les deux états du texte. Quelles différences remarquez-vous ? Que souligne la version retenue par l'auteur ?

2. Ecoutez la lecture faite par Apollinaire en 1913 du poème sur Ubuweb. Quelles remarques pouvez-vous faire ?

Pistes

Les Soirées de Paris, 1912 (premier état du texte).

Alcools, 1913 (version définitive).

Prolongement

1. Lisez les autres poèmes de fin d'amour appartenant au cycle de Marie : Zone (p. 12), Le Voyageur (p. 52-54), Marie (p. 55-56) et Cors de chasse (p. 135). Quelles en sont les caractéristiques communes ?

2. Observez dans votre manuel p. 99 le tableau d'E. Munch intitulé La Séparation.

a. Comment le tableau est-il composé ?

b. Ce tableau vous paraît-il propre à illustrer la poésie de G. Apollinaire ?

Analyse

1. Comment la fuite du temps est-elle évoquée dans ces textes ?

2. Comment Le Pont Mirabeau renouvelle-t-il un lieu commun de l'élégie ?

Notes

1. Galer : S'amuser, faire la noce, danser.

2. Partement : Départ.

3. Céler : Cacher.

4. Failli : Faible.

5. Cens : Redevance payée au seigneur d'une terre ; somme d'argent.

Document A

Héraclite dit que tout passe, que rien ne subsiste; et comparant au cours d'un fleuve les choses de ce monde : Jamais, dit-il, vous ne pourrez entrer deux fois dans le même fleuve.

Platon, Cratyle, , IVe s. av. J.-C., trad. de Victor Cousin.

Document B

Je plains le temps de ma jeunesse,

Ouquel j’ai plus qu’autre galé1,

Jusque à l’entrée de vieillesse,

Qui son partement2 m’a celé3.

Il ne s’en est à pied allé,

N’à cheval ; las ! et comment donc ?

Soudainement s’en est volé,

Et ne m’a laissé quelque don.

Allé s’en est, et je demeure,

Pauvre de sens et de savoir,

Triste, failli4, plus noir que meure,

Qui n’ai ni cens5, rente, n’avoir.

F. Villon, Le testament, XXII et XXIII (extraits), 1461.

Document C

Je vous envoie un bouquet que ma main

Vient de trier de ces fleurs épanouies,

Qui ne les eût à ce vêpre cueillies,

Chutes à terre elles fussent demain.


Cela vous soit un exemple certain

Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries,

En peu de temps cherront toutes flétries,

Et comme fleurs, périront tout soudain.


Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame,

Las ! le temps non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame :


Et des amours desquelles nous parlons,

Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle :

Pour ce aimez-moi, ce-pendant qu'êtes belle.

P. de Ronsart, Second Livre des Amours, 1555.

Document D

Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.


Tout à coup des accents inconnus à la terre

Du rivage charmé frappèrent les échos :

Le flot plus attentif, et la voix qui m’est chère

Laissa tomber ces mots :


« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !


Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.


Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m’échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore

Va dissiper la nuit.


Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! »

A. de Lamartine, Le Lac, Méditations poétiques, 1820.

Seance 03

Chant et poésie

Cette séance est consacrée à l'étude de la figure de la femme dans Alcools

Oral

Recherche

Quelle est la figure légendaire commune à tous ces poèmes : Clotilde, Lul de Faltenin, et Automne malade ?

Pistes

Nuit Rhénane

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme

Écoutez la chanson lente d'un batelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds


Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n'entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées


Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été


Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Prolongement

A côté des grandes amours de G. Apollinaire, quelles sont les autres figures féminines qui apparaissent dans le recueil ? Relisez Rosemonde, Marizibil, Clotilde.

Seance 04

Zone

Cette séance est consacrée à l'étude du poème liminaire du recueil

Analyse

Comparez Zone, v. 1 à 24, et le poème suivant, dont Apollinaire s'est inspiré.

1. Quel tableau de la ville moderne chacun de ces poèmes dresse-t-il ?

2. Comment la quête de spiritualité de l'homme est-elle exprimée dans ces poèmes ?

Pistes

Le Cygne

À Victor Hugo

I

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,

Pauvre et triste miroir où jadis resplendit

L’immense majesté de vos douleurs de veuve,

Ce Simois menteur qui par vos pleurs grandit,


A fécondé soudain ma mémoire fertile,

Comme je traversais le nouveau Carrousel.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;


Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,

Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,

Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,

Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.


Là s’étalait jadis une ménagerie ;

Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux

Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie

Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,


Un cygne qui s’était évadé de sa cage,

Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,

Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.

Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec


Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,

Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :

« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »

Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,


Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,

Vers le ciel ironique et cruellement bleu,

Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,

Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

II

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.


Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :

Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,

Comme les exilés, ridicule et sublime,

Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous,


Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,

Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,

Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;

Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !


Je pense à la négresse, amaigrie et phthisique,

Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard,

Les cocotiers absents de la superbe Afrique

Derrière la muraille immense du brouillard ;


À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve

Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs

Et tètent la Douleur comme une bonne louve !

Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !


Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !

Je pense aux matelots oubliés dans une île,

Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

C. Baudelaire, Tableaux Parisiens, in Les Fleurs du mal, 1857.


Les Pâques à New York

Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,

J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion


Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles

Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.


Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.

Il traçait votre histoire avec des lettres d'or. [...]


Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,

Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.


Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice

Est ici, parquée tassée, comme du bétail, dans les hospices.


D'immenses bateaux noirs viennent des horizons

Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.


Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,

Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.


Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.

On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.


C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.

Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance. [...]


J'aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église ;

Mais il n'y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.


Je pense aux cloches tues : - où sont les cloches anciennes ?

Où sont les litanies et les douces antiennes ? [...]

Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire

Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.


Déjà un bruit immense retentit sur la ville.

Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.


Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.

Les ponts sont secoués par les chemins de fer.


La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,

Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.


Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or

Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.


Trouble, dans le fouillis empanaché de toits,

Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.


Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne...

Ma chambre est nue comme un tombeau...


Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre...

Mon lit est froid comme un cercueil...


Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents...

Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle...


Cent mille toupies tournoient devant mes yeux...

Non, cent mille femmes... Non, cent mille violoncelles...


Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...

Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...


Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.

New York, avril 1912.

B. Cendrars, Les Pâques à New York, Du Monde entier, 1912.


Zone

À la fin tu es las de ce monde ancien


Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin


Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine


Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes

La religion seule est restée toute neuve la religion

Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation


Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme

L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X

Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières

Portraits des grands hommes et mille titres divers


J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom

Neuve et propre du soleil elle était le clairon

Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes

Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

Le matin par trois fois la sirène y gémit

Une cloche rageuse y aboie vers midi

Les inscriptions des enseignes et des murailles

Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

J'aime la grâce de cette rue industrielle

Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

G. Apollinaire, Zone, in Alcools, 1913.

Seance 05

Apollinaire et le cubisme

Cette séance est destinée à souligner les liens entre poésie et peinture

Observation

1. Comment les différentes techniques utilisées s'opposent-elles ?

2. A propos de Picasso, Apollinaire écrit en 1913 : "Picasso étudie un objet comme un chirurgien dissèque un cadavre" (Méditations esthétiques, Les Peintres cubistes). Illustrez cette phrase en repérant les différents modes de représentation utilisés ici.

3. Repérez les points de convergence entre le tableau de Picasso et la poésie d'Apollinaire.

P. Picasso, Bouteille de Vieux-Marc, verre et journal, 1913, fusain, papiers collés et épinglés sur papier.

Seance 06

"J'émerveille"

Cette séance est consacrée à l'étude de la composition du recueil

Recherche

Dans sa critique d'Alcools, G. Duhamel écrit, à propos du recueil :

Je dis : boutique de brocanteur parce qu'il est venu échouer dans ce taudis une foule d'ojets hétéroclites dont certains ont de la valeur, mais dont aucun n'est le produit de l'industrie du marchand même. C'est bien là une des caractéristiques de la brocante : elle revend ; elle ne fabrique pas. Elle revend parfois de curieuses choses ; il se peut qu'on trouve, dans ses étalages crasseux, une pierre de prix montée sur un clou. Tout cela vient de loin ; mais la pierre est agréable à voir. Pour le reste, c'est un assemblage de faux tableaux, de vêtements exotiques et rapiécés, d'accessoires pour bicyclettes et d'instruments d'hygiène privée. Une truculente et étourdissante variété tient lieu d'art, dans l'assemblage des objets.

G. Duhamel, article paru dans le Mercure de France, 16 juin 1913.

1. Qu'est-ce que G. Duhamel reproche à Apollinaire ? Justifiez sa critique par des exemples tirés d'Alcools.

2. Imaginez la réponse qu'un critique fervent partisan d'Apollinaire pourrait faire à G. Duhamel.

Pistes