Questions d'architecture

Problématique générale :

Les étudiants qui le souhaitent peuvent proposer un exposé. On attend une présentation orale avec un support visuel. La présentation orale doit être structurée : introduction, développement, conclusion. En développement, les éléments suivants peuvent être traités : portrait de l'architecte, contexte de la réalisation (lieu, époque), réalisation elle-même (déroulement, défis techniques), description de l'ouvrage, principes poursuivis. L'ordre de ces éléments peut être adaptée à chaque cas. Pas de texte sur le support visuel, uniquement des images.

Exposés possibles :

- Louis Sullivan, Carson, Pirie, Scott and Company Building, Chicago, 1899-1904 ;

- Antonio Gaudi, Casa Batlló, Barcelone, 1907 ;

- Auguste et Gustave Perret, Immeuble d'habitation, Paris, 1903 ;

- Walter Gropius, The Bauhaus, Dessau, 1925-1926 ;

- William Van Halen, The Chrylser building, New York, 1928-1930 ;

- Frank Lloyd Wright, Falling water, Pennsylvania, 1935-1937 ;

- Frank Lloyd Wright, Guggenheim Museum, New York, 1943-1953 ;

- Le Corbusier, Cité radieuse, Marseille, 1947-1952 ;

- Ludwig Mies Van der Rohe, Philip Johnson, Seagram Building, New York, 1956-1958 ;

- Moshe Safdie, Habitat, Montreal, 1967 ;

- Richard Rogers et Renzo Pino, Centre Pompidou, Paris, 1977 ;

- Frank Gehry, Guggenheim Museum, Bilbao, 1997 ;

- Santiago Calatrava, HSB Turning Torso, Malmö (Suède), 2005 ;

Séance 01

Les villes modernes

Oral

Quel est, selon vous, le rôle d'un architecte ? Présentez votre point de vue.

Pistes

Recherche

Vous proposerez une confrontation organisée de ces quatre documents.

Ecriture personnelle

Dans son livre, Philippe Trétiak écrit : "l'architecture, c'est ce qui est moche et vieillit mal."

Selon vous, les architectes ont-ils fait un si mauvais travail avec les immeubles de banlieue ?

Document A

Dans la Charte d'Athènes, l'architecte Le Corbusier, à la suite d'un congrès international, énonce les principes qui doivent présider à l'architecture des villes modernes.

79. Le cycle des fonctions quotidiennes : habiter, travailler, se récréer (récupération), sera réglé, par l'urbanisme, dans l'économie de temps la plus stricte, l'habitation étant considérée comme le centre même des préoccupations urbanistiques et le point d'attache de toutes les mesures.

Le désir de réintroduire dans la vie quotidienne les "conditions de nature" semble, au premier abord, conseiller une plus grande extension horizontale des villes ; mais la nécessité de régler les diverses activités sur la durée de la course solaire s'oppose à cette conception, dont l'inconvénient est d'imposer des distances sans rapport avec le temps disponible. C'est l'habitation qui est le centre des préoccupations de l'urbaniste et le jeu des distances sera réglé d'après sa position sur le plan urbain en conformité de la journée solaire de vingt-quatre heures qui rythme l'activité des hommes et donne la mesure juste à leurs entreprises. [...]

82. L'urbanisme est une science à trois dimensions et non pas à deux dimensions. C'est en faisant intervenir l'élément de hauteur que solution sera donnée aux circulations modernes ainsi qu'aux loisirs, par l'exploitation des espaces libres ainsi créés.

Les fonctions clés, habiter, travailler et se recréer, se développent à l'intérieur de volumes bâtis soumis à trois impérieuses nécessités: espace suffisant, soleil, aération. Ces volumes ne dépendent pas seulement du sol et de ses deux dimensions mais surtout d'une troisième, la hauteur. C'est en faisant état de la hauteur que l'urbanisme récupérera les terrains libres nécessaires aux communications et les espaces utiles aux loisirs. [...]

84. La ville, définie dès lors comme une unité fonctionnelle, devra croître harmonieusement dans chacune de ses parties, disposant des espaces et des liaisons où pourront s'écrire, dans l'équilibre, les étapes de son développement.

La ville prendra le caractère d'une entreprise étudiée à l'avance et soumise à la rigueur d'un plan général. De sages prévisions auront esquissé son futur, décrit son caractère, prévu l'ampleur de ses développements, et limité à l'avance leur excès. Subordonnée aux nécessités de la région, destinée à encadrer les quatre fonctions clefs, la ville ne sera plus le résultat désordonné d'initiatives accidentelles. Son développement, au lieu de produire une catastrophe, sera un couronnement. Et l'accroissement du chiffre de sa population n'aboutira plus à cette mêlée inhumaine qui est une des plaies des grandes villes. [...]

87. Pour l'architecte, occupé ici à des tâches d'urbanisme, l'outil de mesure sera l'échelle humaine.

L'architecture, après la déroute des cent dernières années doit, de nouveau, être mise au service de l'homme. Elle doit quitter les pompes stériles, se pencher sur l'individu et créer pour le bonheur de celui-ci, les aménagements qui entoureront, les rendant plus aisés, tous les gestes de sa vie. Qui pourra prendre les mesures nécessaires pour mener à bien cette tâche, sinon l'architecte qui possède la parfaite connaissance de l'homme, qui a abandonné les graphismes illusoires et qui, par la juste adaptation des moyens aux fins proposées, créera un ordre portant en soi sa propre poésie ?

88. Le noyau initial de l'urbanisme est une cellule d'habitation (un logis) et son insertion dans un groupe formant une unité d'habitation de grandeur efficace.

Si la cellule est l'élément biologique primordial, le foyer, c'est-à-dire l'abri d'une famille, constitue la cellule sociale. La construction de ce foyer, depuis plus d'un siècle soumise aux jeux brutaux de la spéculation, doit devenir une entreprise humaine. Le foyer est le noyau initial de l'urbanisme. Il protège la croissance de l'homme, abrite les joies et les douleurs de sa vie quotidienne. S'il doit connaître intérieurement le soleil et l'air pur, il doit, en plus, être prolongé au-dehors par diverses installations communautaires. Pour qu'il soit plus facile de doter les logis des services communs destinés à réaliser dans l'aisance le ravitaillement, l'éducation, l'assistance médicale ou l'utilisation des loisirs, il sera nécessaire de les grouper en "unités d'habitation" de grandeur efficace.

89. C'est à partir de cette unité-logis que s'établiront dans l'espace urbain les rapports entre l'habitation, les lieux de travail et les installations consacrées aux heures libres.

La première des fonctions qui doit attirer l'attention de l'urbaniste c'est habiter et... bien habiter. Il faut aussi travailler, et le faire dans des conditions qui exigent une sérieuse révision des usages actuellement en vigueur. Les bureaux, les ateliers, les usines doivent être dotés d'aménagements capables d'assurer le bien-être nécessaire à l'accomplissement de cette deuxième fonction. Enfin ne faut-il pas négliger la troisième qui est : se récréer, se cultiver le corps et l'esprit. Et l'urbaniste devra prévoir les emplacements et les locaux utiles.

Le Corbusier, La charte d'Athènes, points de doctrine, 1942, éd. de Minuit.

Document B

C. Rochefort, dans son roman, raconte la jeunesse d'une jeune fille dans le milieu ouvrier des années 60. La sortie du livre est contemporaine de la construction des grands immeubles de la banlieue parisienne.

Maintenant, notre appartement était bien. Avant, on habitait dans le treizième, une sale chambre avec l'eau sur le palier. Quand le coin avait été démoli, on nous avait mis ici ; on était prioritaires ; dans cette Cité les familles nombreuses étaient prioritaires. On avait reçu le nombre de pièces auquel nous avions droit selon le nombre d'enfants. Les parents avaient une chambre, les garçons une autre, je couchais avec les bébés dans la troisième ; on avait une salle d'eau, la machine à laver était arrivée quand les jumeaux étaient nés, et une cuisine séjour où on mangeait ; c'est dans la cuisine, où était la table, que je faisais mes devoirs. C'était mon bon moment : quel bonheur quand ils étaient tous garés, et que je me retrouvais seule dans la nuit et le silence ! Le jour je n'entendais pas le bruit, je ne faisais pas attention ; mais le soir j'entendais le silence. Le silence commençait à dix heures : les radios se taisaient, les piaillements, les voix, les tintements de vaisselles ; une à une les fenêtres s'éteignaient. A dix heures et demie c'était fini. Plus rien. Le désert. [...]

Il faisait nuit. Presque toutes les fenêtres des grands blocs neufs, de l'autre côté de l'Avenue, étaient éclairées. Les blocs neufs étaient de plus en plus habités. Un bloc fini, et hop on le remplissait.

Je les avais vus construire. Maintenant ils étaient presque pleins. Longs, hauts, posés sur la plaine, ils faisaient penser à des bateaux. Le vent soufflait sur les plateaux, entre les maisons. J'aimais traverser par là. C'était grand, et beau, et terrible. Quand je passais tout près, je croyais qu'ils allaient me tomber dessus. Tout le monde avait l'air minuscule, et même les blocs de notre Cité auprès de ceux-là ressemblaient à des cubes à jouer.

Christiane Rochefort, Les Petits Enfants du siècle, 1961, Grasset, Coll. Poche

Document C

Dans son essai, Philippe Trétiak réfléchit sur les erreurs de l'architecture en France.

Par une dérive inquiétante, la préoccupation d'hier des architectes - transformer toute la société par l'architecture et l'urbanisme, rêve d'ordre nouveau porté par Le Corbusier et les CIAM (congrès international d'architecture moderne) - est reprise à présent par les politiques, qui, à coups de ministères et de secrétariat à la Ville, espèrent estomper la "fracture sociale". [...] On sait que Le Corbusier fut un architecte à philosophie autoritaire, on pensait les architectes revenus de cette idée qu'un bon plan urbain rendrait les foules radieuses pour ne pas dire dociles. [...]

La question de la banlieue est assurément essentielle. Il faut penser un urbanisme qui saurait l'intégrer, qui cesserait d'enclore les villes dans des périphériques-barrières de classe infranchissables ; on en est loin. Pour distraire les foules, on les hypnotise par quelques destructions spectaculaires de barres et de tours. on fait sauter les HLM pourries des Minguettes, de Vaulx-en-Velin, la Muraille de Chine à Saint-Etienne, les Tarterêts, l'immeuble Renoir aux 4000 à La Courneuve, et chaque explosion culpabilise un peu plus les architectes montrés du doigt. Rasons l'architecture maudite.

Il est vrai que les architectes, longtemps exclus du champ de la commande, se sont retrouvés dans les années 50, puis durant les années de la reconstruction d'après-guerre, investis d'un pouvoir extrême. Au début des années 70, on construisait 500 000 logements par an, et ce sont près de 13 millions et demi de logements neufs qui sont sortis de terre en quatre décennies, quantité bien supérieure à tout ce qui avait été bâti jusque-là. la France est un pays neuf, et la destruction spectaculaire de quelques barres n'est qu'une goutte d'eau dans la mer des "cités". On se souvient que les effets de cet urbanisme ravageur ont même donné naissance au néologisme infamant de "sarcellite" et le jugement populaire s'est fait plus radical. En résumé, l'architecture, c'est ce qui est moche et vieillit mal. Ce qui n'est pas complètement faux. Gardons toutefois à l'esprit que ces logements édifiés dans l'urgence étaient censés céder leur place à d'autres, de meilleure qualité. Près d'un demi-siècle plus tard, ils nécessitent tous des travaux de remise aux normes, ne serait-ce que pour satisfaire à des impératifs de sécurité. A défaut, ils passent pour ce qu'ils sont : un ersatz surdimensionné de l'électroménager des années 60. Plutôt que de les entretenir, on veut les mettre à la poubelle. L'architecture n'en sort pas grandie.

P. Trétiack, Faut-il pendre les architectes ?, coll. Points, éd. du Seuil, 2001.

Document D

Cette photo, qui représente une ville du nord de la Chine dans le brouillard, le 10 décembre 2015, a obtenu le premier prix du World Press Photo 2015, catégorie "Sujets contemporains".

Zhang Lei, "Brouillard en Chine", Tianjin Daily, 2015.

Sarcelles, avenue du 8 mai 1945, photographie de l'exposition "Le Grand ensemble: entre pérennité et demolition", Ecole Nationale Superieure d’Architecture Paris-Belleville.

Séance 02

Seul dans la foule

Cette séance est destinée à étudier les regards portés sur le mode de vie urbain

Oral

Préférez-vous vivre à la campagne ou à la ville ? Pourquoi ?

Pistes

Synthèse

Comparez les quatre documents ci-contre. Quel regard portent-ils sur le vie dans la ville ?

Prolongement

"Dans une rue, la confiance s'établit à travers une série de très nombreux et très petits contacts dont le trottoir est le théâtre". Selon vous, les grandes villes favorisent-elles les contacts humains ?

Notes

1. Ribote : Excès de table ou de boisson.

2. Interné : Contraint à résider dans une certaine localité sans permission d’en sortir.

3. Ineffable : impossible à exprimer.

4. "Urbanifié" (néologisme) : habitué à la vie urbaine.

Document A

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote1 de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poète jouit de cet incomparable privilége, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné2 comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable3 orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

C. Baudelaire, Les Foules, in Petits Poèmes en prose, 1869.

Document B

Le bonheur du citoyen convenablement "urbanifié4" consiste à s'agglutiner aux autres dans le désordre, abusé qu'il est par la chaleur hypnotique et le contact contraignant de la foule. La violence et la rumeur mécanique de la grande ville agitent sa tête "urbanifiées" - comme le chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les arbres, les cris des animaux ou les voix de ceux qu'il aimait remplissaient autrefois son coeur.

Au stade actuel, dans la machine que la grande ville de l'ère automobile est devenue, aucun citoyen ne peut créer autre chose que des machines.

Le citoyen vraiment "urbanifié" devient un courtier en idées-rentables, un vendeur de gadgets, un commis-voyageur qui exploite les faiblesses humaines en spéculant sur les idées et inventions des autres, un parasite de l'esprit.

Une agitation perpétuelle l'excite, le dérobe à la méditation et à la réflexion plus profondes qui furent autrefois siennes lorsqu'il se vivait et se mouvait sous un ciel pur, dans la verdure dont il était, de naissance, le compagnon.

Il a échangé son commerce originel avec les rivières, les bois, les champs et les animaux, pour l'agitation permanente, la souillure de l'oxyde de carbone et un agrégat de cellules à louer posées sur la dureté d'un sol artificiel. "Paramounts", "Roxies", boîtes de nuit, bars, voilà pour lui l'image de la détente, les ressources de la ville. Il vit dans une cellule, parmi d'autres cellules, soumis à la domination d'un propriétaire qui habite généralement l'étage au-dessus. Propriétaire et locataire sont la vivante apothéose du loyer. Le loyer ! La ville n'est jamais qu'une forme ou une autre de loyer. S'ils ne sont pas encore de parfaits parasites, ses habitants vivent parasitairement.

Ainsi, le citoyen parfaitement "urbanifié", perpétuel esclave de l'instinct grégaire, est soumis à une puissance étrangère, exactement comme le travailleur médiéval était l'esclave d'un roi ou d'un État. Les enfants poussent, parqués par milliers dans des écoles construites et dirigées comme des usines : des écoles qui produisent des troupeaux d'adolescents, comme une machine produit des souliers.

La vie elle-même est de moins en moins "tenable" dans la grande ville. La vie du citoyen "urbanifié" est artificielle et grégaire, elle devient l'aventure aveugle d'un animal artificieux.

F. L. Wright, The Living city, 1958 (cité dans F. Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, coll. Points, éd. du Seuil, 1965).

Document C

Les moralistes ont, depuis longtemps, observé que les citadins flânent dans les endroits les plus actifs, s'attardent dans les bars et les pâtisseries, boivent des sodas dans les cafétérias ; et cette constatation les afflige. Ils pensent que si les mêmes citadins avaient des logements convenables et disposaient d'espaces verts plus abondants, on ne les trouverait pas dans la rue.

Ce jugement exprime un contresens radical sur la nature des villes. Personne ne peut tenir une maison ouverte dans une grande ville, et personne ne le désire. Mais, que les contacts intéressants, utiles et significatifs entre citadins se réduisent aux relations privées, et la cité se sclérosera. Les villes sont pleines de gens avec lesquels, de votre point de vue ou du mien, un certain type de contact est utile ou agréable ; vous ne voulez pas, pour autant, qu'ils vous encombrent. Eux non plus, d'ailleurs. J'ai indiqué plus haut que le bon fonctionnement de la rue était lié à l'existence, chez les passants, d'un sentiment inconscient de solidarité.

Un mot désigne ce sentiment : la confiance. Dans une rue, la confiance s'établit à travers une série de très nombreux et très petits contacts dont le trottoir est le théâtre. Elle naît du fait que les uns et les autres s'arrêtent pour prendre une bière au bar, demandent son avis à l'épicier, au vendeur de journaux, échangent leur opinion avec d'autres clients chez le boulanger, saluent deux garçons en train de boire leur coca-cola, réprimandent des enfants, empruntent un dollar au droguiste, admirent les nouveaux bébés. Les habitudes varient : dans certains quartiers les gens s'entretiennent de leur chien, ailleurs de leur propriétaire.

La plupart de ces actes et de ces propos sont manifestement triviaux ; mais leur somme, elle, ne l'est pas. Au niveau du quartier, c'est la somme des contacts fortuits et publics, généralement spontanés qui crée chez les habitants le sentiment de la personnalité collective et finit par instaurer ce climat de respect et de confiance dont l'absence est catastrophique pour une rue, mais dont la recherche ne saurait être institutionnalisée.

J. Jacobs, The Death and life of Great American Cities, 1961 (cité dans F. Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, coll. Points, éd. du Seuil, 1965).

Document D

A. Titarenko, City of Shadows, 1992-1994

Séance 03

Les mues de Paris

Cette séance est destinée à étudier l'évolution de Paris

Oral

Quelle est votre ville préférée ? Pour quelle raison ?

Recherche

Par rapport au corpus ci-contre :

1. Comment évolue la forme de Paris depuis le milieu du XIXe s. ?

2. Quelles sont les causes de ces évolutions, et quels sont les objectifs poursuivis ?

3. Quelles relations les habitants de Paris entretiennent-ils avec leur ville ?

Pistes

Notes

1. La place du Carrousel devant le Louvre est affectée par les aménagements du plan Haussmann.

Prolongement

Quels sont les grands projets de rénovation urbaine passés et futurs de votre ville ?

Document A

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,

Pauvre et triste miroir où jadis resplendit

L’immense majesté de vos douleurs de veuve,

Ce Simois menteur qui par vos pleurs grandit,


A fécondé soudain ma mémoire fertile,

Comme je traversais le nouveau Carrousel1.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;


Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,

Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,

Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,

Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.


Là s’étalait jadis une ménagerie ;

Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux

Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie

Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,


Un cygne qui s’était évadé de sa cage,

Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,

Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.

Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec


Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,

Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :

« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »

Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,


Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,

Vers le ciel ironique et cruellement bleu,

Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,

Comme s’il adressait des reproches à Dieu !


Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.


Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :

Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,

Comme les exilés, ridicule et sublime,

Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous,


Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,

Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,

Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;

Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !


Je pense à la négresse, amaigrie et phthisique,

Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard,

Les cocotiers absents de la superbe Afrique

Derrière la muraille immense du brouillard ;


À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve

Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs

Et tettent la Douleur comme une bonne louve !

Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !


Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !

Je pense aux matelots oubliés dans une île,

Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

C. Baudelaire, "Le Cygne", Les Fleurs du mal, II, 1857 (extrait).

Document B

L'un des objectifs du nouveau plan de Paris est de relier les gares entre elles par des boulevards. La gare, dont Hittorff va créer le prototype avec la gare du Nord, devient l'un des monuments essentiels de la cité industrielle. C'est la nouvelle "porte" de la ville. De la gare, on doit pénétrer dans la cité machiniste par une voie triomphale : ce sera, partout, le boulevard de la Gare, qui deviendra (c'est dire en quelle estime on le place !) le boulevard de la République. A Paris, pour le boulevard de Strasbourg, Napoléon III impose aux ingénieurs réticents une largeur sans précédent : 35 mètres.

Le monument, que l'on découvrait par surprise dans la cité médiévale, devient le point de mire. L'avenue, le boulevard y conduisent tout droit. L'avenue de l'Opéra bute sur l'Opéra, etc. Autre phénomène, le monument est dégagé, entouré d'une place, sorti en quelque sorte de la gangue des siècles pour être présenté comme un objet, sur un écrin. Ce n'est plus un élément organique de la ville, mais une pièce de collection que l'on met en valeur pour le spectacle. Dans cette perspective, l'île de la Cité est vidée de presque tous ses habitants. Ancien point chaud des émeutes que favorisaient ses innombrables ruelles, la Cité devient un ensemble de monuments surveillés par la caserne de la préfecture de police. La police dispose d'ailleurs d'une esplanade devant Notre-Dame, véritable terrain de manoeuvre ou d'apparat. derrière l'Hôtel de ville, également dégagé selon les mêmes principes, on place encore une caserne, la caserne Lobau. Avec ses perspectives axiales, Haussmann tombe dans la contradiction la plus totale. D'une part il veut assurer une circulation rapide par la ligne droite ; d'autre part, en butant sur un monument, le mouvement est stoppé net. A moins que la ponctuation des lignes de mire par des monuments soit une manière d'offrir, lors de possibles batailles de rues, des camps retranchés aux forces de l'ordre dans des bâtiments publics qui dominent les rues. C'est en effet en s'emparant de l'Opéra que les Versaillais purent venir à bout des barricades de la Commune qui défendaient le quartier. Du haut du monument, ils pouvaient balayer de leur tir tout le voisinage. La place donnée à la rue par Haussmann est un phénomène nouveau en urbanisme. C'est la rue qui domine la ville et non pas l'habitat qui semble devenir secondaire. L'impératif numéro un est la circulation. Les 5 kilomètres en ligne droite de la rue La Fayette étaient la grande fierté d'Haussmann.

M. Ragon, Histoire de l'architecture et de l'urbanisme modernes, t. 1, 1986, coll. Points Essai, éd. Casterman.

Document C

A côté des projets des architectes, des plans des promoteurs, de la vision des aménageurs, « il y a le Grand Paris vécu par ses habitants », rappelle Dominique Alba, directrice de l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur) et coordinatrice de L'atlas du Grand Paris 2013 (collection Paris Projet #43, co-édition Apur/Wildproject , 225 p., 23 €).

A l'heure où le gouvernement entend créer une nouvelle collectivité baptisée Métropole du Grand Paris, LeMonde.fr publie des cartes extraites de cet ouvrage qui montrent la réalité de son futur territoire sous un angle inédit. Il s'agit de montrer « des faits avérés qui ne sont pas assez débattus », résume le géographe Michel Lussault, auteur de l'un des chapitres de l'atlas. [...]

Première évidence « perturbante » pour ceux qui recherchent « de bonnes solutions de gouvernement urbain », écrit M. Lussault, « la périurbanisation massive » du Grand Paris. Dans l'atlas, la carte de « l'occupation physique des sols » montre que l'étalement urbain se propage bien au-delà des trois départements de la petite couronne – qui doivent délimiter la future Métropole du Grand Paris, prévue par le projet de loi en cours.

Le Grand Paris est le fruit du « rêve pavillonnaire et de l'idéal d'une société de propriétaires », rappelle M. Lussault. Pour tenir compte de cette continuité du bâti, la future collectivité métropolitaine devra avoir des « limites évolutives et souples si on veut qu'elle agrège plus qu'elle ne divise », prévient, dans la préface, Pierre Mansat, adjoint au maire de Paris en charge de la métropole.

L'atlas rappelle aussi que Paris ne « trône pas en majesté » au milieu de « périphéries concentriques », énonce M. Mansat. La carte des « centralités » multiples montre qu'autour des commerces, des petits équipements, des stades, conservatoires, médiathèques, s'organise à l'échelle locale la vie des habitants. Ces « micro-polarités » produisent « une valeur ajoutée ordinaire », souligne M. Lussault, qu'il convient de « prendre en compte » au même titre que celle des grands pôles (La Défense, les aéroports, les zones commerciales) dans la conception de la métropole.

Alors qu'il est le plus souvent question de logements à construire dans les débats sur la métropole, la « carte du patrimoine végétal » et celle de « l'espace public » font apparaître l'importance des « vides » dans l'agglomération : plus d'un quart de la surface de Paris est faite de rues et de places. En dehors de la capitale, l'espace public représente en moyenne 15% du territoire. Il diminue au profit de l'espace privé créé par les jardins pavillonnaires.

Cet espace non loti est un « des ingrédients de base » du Grand Paris, selon l'expression de M. Mansat. Lieu de sociabilité et de « respiration » de la métropole, il ne doit pas être considéré systématiquement comme une réserve foncière à bâtir, insiste M. Lussault. Aux yeux de ceux qui y habitent, « le calme qu'apporte la faible densité, les espaces ouverts ou le silence » font « la richesse de la banlieue », souligne le géographe Fréderic Gilli dans le portrait des « grands Parisiens » qu'il brosse dans L'atlas du Grand Paris.

Iconoclaste, l'ouvrage l'est aussi en publiant la carte, réalisée par Bernardo Secchi et Paola Vigano, des « propriétés de Lucifer », ces lieux déplaisants (aéroports, voies ferrées, autoroutes, zones industrielles, cimetières, grands ensembles dégradés), qui rendent compte des zones d'ombre du Grand Paris. Ceux-ci se concentrent au Nord et à l'Est, là également où vivent les habitants aux plus bas revenus.

C'est aussi au Nord et à l'Est que des habitants ont initié, depuis une trentaine d'années, des « promenades urbaines » un phénomène spécifique à la métropole parisienne. Loin des visites de monuments, de parcs ou de musées, elles ont pour but de découvrir les rives industrielles du canal de l'Ourcq, la diversité architecturale des logements sociaux, les portes de Paris ou bien encore les traces de l'Occupation entre Drancy et Bobigny (Seine-Saint-Denis).

L'atlas publie la carte de quelque 150 « drôles de balades » du Grand Paris. Ces itinéraires vers des lieux « décalés, tabous, parfois tristes, résume l'urbaniste Sameh Sioud, témoignent du besoin des habitants de donner de la valeur aux lieux où ils vivent ». Ces balades pour « s'approprier » l'espace métropolitain selon l'architecte Paola Vigano, font apparaître aussi les barrières, les obstacles, les clôtures qui le segmentent.

Inventer la métropole, « ce n'est pas seulement imaginer des immeubles un peu tous semblables ou des monuments emblématiques, c'est aménager l'espace public, installer des passerelles par-dessus le périphérique, des pistes cyclables connectées avec la banlieue, soutient Mme Alba. Si s'y déplacer devient confortable, alors le Grand Paris deviendra un territoire. »

Béatrice Jérôme, Le Grand Paris abat ses cartes, Le Monde.fr, 03 décembre 2013

Document D

Le Corbusier, Plan Voisin, projet d'une solution pour le centre de Paris, réalisé entre 1922 et 1925.