La beauté en question

Objet d'étude : La poésie du XIXème au XXème siècle : du romantisme au surréalisme

Problématique générale : Comment la notion de beau a-t-elle évolué dans le domaine de la poésie ?

V. Hugo, "Réponse à un acte d'accusation".

Baudelaire, "La beauté", "Une charogne".

Rimbaud, Une Saison en enfer.

André Breton, Nadja.

Séance 01

Réponse à un acte d'accusation

Oral

1. Dogme : Point fondamental et incontestable d'une religion.

2. Idiome : Langue.

3. Grimaud : Elève des petites classes.

4. Phèdre, Jocaste, Mérope : Reines, héroïnes de tragédie.

Document A

En 1856, V. Hugo publie Les Contemplations, vaste recueil de poésie. Beaucoup de textes évoquent la mort de sa fille Léopoldine. Mais de nombreux textes s'efforcent également de défendre l'esthétique romantique.

Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.

Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,

J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois

Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : Sois !

Et l’ombre fut. - Voilà votre réquisitoire.

Langue, tragédie, art, dogmes1, conservatoire,

Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis

Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits. [...]

Je suis le démagogue horrible et débordé,

Et le dévastateur du vieil A B C D ;

Causons.


Quand je sortis du collège, du thème,

Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême

Et grave, au front penchant, aux membres appauvris,

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris

Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome2,

Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;

La poésie était la monarchie ; un mot

Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud3 ;

Les syllabes pas plus que Paris et que Londre

Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre

Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;

La langue était l’État avant quatre-vingt-neuf ;

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes4, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois ; quelques-uns aux galères

Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,

Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,

Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;

Populace du style au fond de l’ombre éparse ; [...]

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

Je fis une tempête au fond de l’encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ; [...]

J'ai dit aux mots : Soyez république ! soyez

La fourmilière immense, et travaillez ! Croyez,

Aimez, vivez ! - J'ai mis tout en branle, et, morose,

J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.

V. Hugo, Réponse à un acte d'accusation, Les Contemplations, I, 1856.

Séance 02

Portrait du poète en monstre

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Document A

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.


A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.


Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !


Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, "Spleen et Idéal", 1857.

Document B

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ? Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence, et, quand l’un d’eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu’il ne s’en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable d’entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim : il faut que chacun vive. Mais, quand un parti déjoue complétement les ruses de l’autre, ils ne trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse délicate qui couvre mes côtes : j’y suis habitué. Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa place : elle m’a rendu ennuque, cette infâme. Oh ! si j’avais pu me défendre avec mes bras paralysés ; mais, je crois plutôt qu’ils se sont changés en bûches. Quoi qu’il en soit, il importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur. Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui n’a pas refusé, l’intérieur de mes testicules : l’épiderme, soigneusement lavé, ils ont logé dedans. L’anus a été intercepté par un crabe ; encouragé par mon inertie, il garde l’entrée avec ses pinces, et me fait beaucoup de mal ! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement alléchées par un espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain, et, se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu, tandis qu’il est resté deux monstres, sortis du royaume de la viscosité, égaux par la couleur, la forme et la férocité.

Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant IV, strophe 4, 1869.

Document C

Tristan Corbière, poète excentrique, pratique dans son recueil Les Amours jaunes l'autodérision, cultivant les images du laid et le goût du paradoxe.

Un chant dans une nuit sans air…

- La lune plaque en métal clair

Les découpures du vert sombre.


… Un chant ; comme un écho, tout vif

Enterré, là, sous le massif…

- Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…


- Un crapaud ! - Pourquoi cette peur,

Près de moi, ton soldat fidèle !

Vois-le, poète tondu, sans aile,

Rossignol de la boue… - Horreur ! -


… Il chante. - Horreur !! - Horreur pourquoi ?

Vois-tu pas son œil de lumière…

Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Bonsoir - ce crapaud-là c’est moi.

(Ce soir, 20 Juillet.)

T. Corbière, Le Crapaud, Les Amours jaunes, 1873.

Document D

Séance 03

Cultiver la laideur

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À Paul Demeny


À Douai.


Charleville, le 15 mai 1871.

[...] La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !

A. Rimbaud, lettre à P. Demeny dite lettre 'du voyant', 15 mai 1871.

Séance 04

"La beauté sera fulgurante..."

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