Le Colonel Chabert

Objet d'étude : Le roman et la nouvelle au XIXème siècle : réalisme et naturalisme.

Problématique générale : Quelle place pour les héros dans le Paris de la Restauration ?

Support : Balzac, Le Colonel Chabert, coll. Folio Classique, éd. Gallimard.

Séance 01

Le retour des morts

Cette séance est destinée à étudier un motif littéraire et ses déclinaisons

Oral

Quelles réactions peuvent susciter le retour d'une personne morte, ou que l'on croyait comme tel ?

Observation

Soit le film 'Les Revenants', du débat à 4'.

1. Quelle image des "revenants" est donnée dans ce film ?

2. Quelle est l'attitude des vivants vis-à-vis de ces "revenants" ?

Pistes

Notes

Le film de R. Campillo évoque les problèmes posés par le retour des morts parmi les vivants : leur retrouvailles avec leurs proches qui avaient fait leur deuil, leur réinsertion dans leur milieu professionnel.

R. Campillo, Les Revenants, 2004.

Le Colonel Chabert raconte l'histoire d'un héros de guerre, le colonel Chabert, déclaré mort par erreur lors d'une bataille, et qui revient à Paris plusieurs années après pour réclamer ses droits.

- Monsieur, répondit-il, j'ai déjà eu l'honneur de vous prévenir que je ne pouvais expliquer mon affaire qu'à monsieur Derville, je vais attendre son lever.

Boucard avait fini son addition. Il sentit l'odeur de son chocolat, quitta son fauteuil de canne, vint à la cheminée, toisa le vieil homme, regarda le carrick et fit une grimace indescriptible. Il pensa probablement que, de quelque manière que l'on tordît ce client, il serait impossible d'en extraire un centime ; il intervint alors par une parole brève, dans l'intention de débarrasser l'étude d'une mauvaise pratique.

- Ils vous disent la vérité, monsieur. Le patron ne travaille que pendant la nuit. Si votre affaire est grave, je vous conseille de revenir à une heure du matin.

Le plaideur regarda le Maître clerc d'un air stupide, et demeura pendant un moment immobile. Habitués à tous les changements de physionomie et aux singuliers caprices produits par l'indécision ou par la rêverie qui caractérisent les gens processifs, les clercs continuèrent à manger, en faisant autant de bruit avec leurs mâchoires que doivent en faire des chevaux au râtelier, et ne s'inquiétèrent plus du vieillard.

- Monsieur, je viendrai ce soir, dit enfin le vieux qui par une ténacité particulière aux gens malheureux voulait prendre en défaut l'humanité.

La seule épigramme permise à la misère est d'obliger la Justice et la Bienfaisance à des dénis injustes. Quand les malheureux ont convaincu la Société de mensonge, ils se rejettent plus vivement dans le sein de Dieu.

- Ne voilà-t-il pas un fameux crâne ? dit Simonnin sans attendre que le vieillard eût fermé la porte.

- Il a l'air d'un déterré, reprit le clerc.

- C'est quelque colonel qui réclame un arriéré, dit le Maître clerc.

- Non, c'est un ancien concierge, dit Godeschal.

- Parions qu'il est noble, s'écria Boucard.

- Je parie qu'il a été portier, répliqua Godeschal. Les portiers sont seuls doués par la nature de carricks usés, huileux et déchiquetés par le bas comme l'est celui de ce vieux bonhomme. Vous n'avez donc vu ni ses bottes éculées qui prennent l'eau, ni sa cravate qui lui sert de chemise ? Il a couché sous les ponts.

- Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon, s'écria Desroches. Ça s'est vu !

- Non, reprit Boucard au milieu des rires, je soutiens qu'il a été brasseur en 1789, et colonel sous la République.

- Ah ! je parie un spectacle pour tout le monde qu'il n'a pas été soldat, dit Godeschal.

- Ça va, répliqua Boucard.

- Monsieur ! monsieur ? cria le petit clerc en ouvrant la fenêtre.

- Que fais-tu, Simonnin ? demanda Boucard.

- Je l'appelle pour lui demander s'il est colonel ou portier, il doit le savoir, lui.

Tous les clercs se mirent à rire. Quant au vieillard, il remontait déjà l'escalier.

- Qu'allons-nous lui dire ? s'écria Godeschal.

- Laissez-moi faire ! répondit Boucard.

Le pauvre homme rentra timidement en baissant les yeux, peut-être pour ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d'avidité les comestibles.

- Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous donner votre nom, afin que le patron sache si…

- Chabert.

- Est-ce le colonel mort à Eylau ? demanda Hulé qui n'ayant encore rien dit était jaloux d'ajouter une raillerie à toutes les autres.

- Lui-même, monsieur, répondit le bonhomme avec une simplicité antique. Et il se retira.

H. de Balzac, Le Colonel Chabert, 1832.

Séance 02

Le portrait de Chabert

Recherche

Trouvez sur Internet un portrait qui corresponde à cette description.

Analyse

1. Montrez qu'il s'agit d'une apparition stupéfiante.

2. Comment le personnage de roman se transforme-t-il en personnage de tableau ?

3. Montrez comment le portrait présente un revenant au lourd passé.

Pistes

Prolongement

Comparez ce premier portrait avec le second p. 128-129. Que remarquez-vous ?

Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l'attendait. Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l'être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n'aurait peut-être pas été un sujet d'étonnement, si elle n'eut complété le spectacle surnaturel que présentait l'ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d'une taie transparente : vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage pale, livide, et en lame de couteau, s'il est permis d'emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L'ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu'un homme d'imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l'absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l'idiotisme, pour faire de cette figure je ne sais quoi de funeste qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un beau marbre l'ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l'aspect de cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres s'amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

H. de Balzac, Le Colonel Chabert, 1832.

Séance 03

La bataille d'Eylau

Observation

1. Comment le peintre souligne-t-il l'horreur de la guerre ?

2. Les hommes en habits verts sont des soldats russes. Que montre leur attitude ?

3. Quelle image de l'Empereur est ici donnée ?

Pistes

La bataille d'Eylau a lieu le 8 février 1807 dans le nord de la Prusse-Orientale entre l'Empire russe et l'Empire français. Napoléon reste maître du terrain mais au prix de très lourdes pertes.

A.-J. Gros, Napoléon à la bataille d'Eylau en 1807, 381 x 612 cm, 1808.

Recherche

1. Situez au sein des périodes historiques les évènements indiqués dans le roman p. 41, 64-84, 87, 128, 154, 155, 161.

2. Quelle image de la société de la Restauration est donnée ici ?

Repères historiques Indications chronologiques données dans le roman Évènements de l'intrigue
1789 : Abolition des privilèges.
1791-1792 : Une monarchie constitutionnelle est mise en place.
1792 : C'est la première république.
1793 : Louis XVI est éxécuté. Un régime d'exception, la Terreur, est mis en place.
1795 : C'est le Directoire.
1799 : Le général Napoléon Bonaparte met en place le Consulat par un coup d'Etat.
1804 : Napoléon est couronné Empereur. C'est l'Empire.
1815 : La bataille de Waterloo met fin à l'Empire. C'est la Restauration : une seconde monarchie constitutionnelle permet à Louis XVIII de régner.
1824 : Charles X devient roi.
1830 : Charles X est chassé par la Révolution de Juillet, qui donne lieu à la Monarchie de juillet. Louis-Philippe, surnommé le roi bourgeois, accède au trône.
1848 : Une révolution d'inspiration plus sociale donne lieu à la seconde république.
1852 : Louis-Napoléon Bonaparte installe le Second Empire par un coup d'Etat.

Séance 04

Enterré vivant

Cette séance est destinée à étudier la question des registres dans le récit

Oral

1. Préparez une mise en voix d'un des trois textes.

2. Quel texte vous touche le plus ? Justifiez.

Notion : Les registres

Recherche

1. Quelles qualités font de ce récit un moment captivant ?

2. Montrez que le colonel évoque un souvenir traumatisant.

Pistes

Document A

Lorsque je revins à moi, monsieur, j'étais dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas une idée en vous entretenant jusqu'à demain. Le peu d'air que je respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point d'espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l'air fut l'accident le plus menaçant, et qui m'éclaira le plus vivement sur ma position. Je compris que là où j'étais, l'air ne se renouvelait point, et que j'allais mourir. Cette pensée m'ôta le sentiment de la douleur inexprimable par laquelle j'avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent violemment. J'entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel je gisais.

Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse, quoique mes souvenirs soient bien confus, malgré les impressions de souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont brouillé mes idées, il y a des nuits où je crois encore entendre ces soupirs étouffés ! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence que je n'ai jamais retrouvé nulle part, le vrai silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts, je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur. Je pus donc mesurer l'espace qui m'avait été laissé par un hasard dont la cause m'était inconnue. Il paraît, grâce à l'insouciance ou à la précipitation avec laquelle on nous avait jetés pêle-mêle, que deux morts s'étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un angle semblable à celui de deux cartes mises l'une contre l'autre par un enfant qui pose les fondements d'un château. En furetant avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d'un Hercule ! un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré, je périssais ! Mais, avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous, je dis nous, comme s'il y eut eu des vivants ! J'y allais ferme, monsieur, car me voici ! Mais je ne sais pas aujourd'hui comment j'ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j'avais trois bras ! Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurait toujours un peu de l'air qui se trouvait entre les cadavres que je déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin je vis le jour, mais à travers la neige, monsieur !

H. de Balzac, Le Colonel Chabert, 1832.

Document B
La cloche fêlée

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,

D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,

Les souvenirs lointains lentement s'élever

Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,


Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux

Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,

Jette fidèlement son cri religieux,

Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !


Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis

Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,

Il arrive souvent que sa voix affaiblie


Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie

Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,

Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.

C. Baudelaire, "La Cloche fêlée", in Les Fleurs du mal, 1857.

Document C

L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France, accompagné de circonstances qui prouvent bien que la vérité est souvent plus étrange que la fiction. L'héroïne de l'histoire était une demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance, riche, et d'une grande beauté. Parmi ses nombreux prétendants se trouvait Julien Bossuet, un pauvre littérateur ou journaliste de Paris. Ses talents et son amabilité l'avaient recommandé à l'attention de la riche héritière, qui semble avoir eu pour lui un véritable amour. Mais son orgueil de race la décida finalement à l'évincer, pour épouser un monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mérite. Une fois marié, ce monsieur la négligea, ou peut-être même la maltraita brutalement. Après avoir passé avec lui quelques années misérables, elle mourut - ou au moins son état ressemblait tellement à la mort, qu'on pouvait s'y méprendre. Elle fut ensevelie - non dans un caveau, - mais dans une fosse ordinaire dans son village natal. Désespéré, et toujours brûlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la capitale et arrive dans cette province éloignée où repose sa belle, avec le romantique dessein de déterrer son corps et de s'emparer de sa luxuriante chevelure. Il arrive à la tombe. À minuit il déterre le cercueil, l'ouvre, et se met à détacher la chevelure, quand il est arrêté, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aimée.

La dame avait été enterrée vivante. La vitalité n'était pas encore complètement partie, et les caresses de son amant achevèrent de la réveiller de la léthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la porta avec des transports frénétiques à son logis dans le village. Il employa les plus puissants révulsifs que lui suggéra sa science médicale. Enfin, elle revint à la vie. Elle reconnut son sauveur, et resta avec lui jusqu'à ce que peu à peu elle eût recouvré ses premières forces. Son cœur de femme n'était pas de diamant ; et cette dernière leçon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa résurrection, et s'enfuit avec son amant en Amérique. Vingt ans après, ils rentrèrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps avait suffisamment altéré les traits de la dame, pour qu'elle ne fût plus reconnaissable à ses amis. Ils se trompaient ; car à la première rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la réclama. Elle résista ; un tribunal la soutint dans sa résistance, et décida que les circonstances particulières jointes au long espace de temps écoulé, avaient annulé, non seulement au point de vue de l'équité, mais à celui de la légalité, les droits de son époux. [...]

Il serait aisé de multiplier ces histoires ; mais je m'en abstiendrai ; elles ne sont nullement nécessaires pour établir ce fait, qu'il y a des cas d'inhumations prématurées. Et quand nous venons à songer combien rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les découvrir, il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que nous en ayons connaissance. En vérité, il arrive rarement qu'on remue un cimetière, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine étendue, sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour suggérer les plus terribles soupçons.

Soupçons terribles en effet ; mais destinée plus terrible encore ! On peut affirmer sans hésitation, qu'il n'y a pas d'événement plus terriblement propre à inspirer le comble de la détresse physique et morale que d'être enterré vivant. L'oppression intolérable des poumons - les exhalaisons suffocantes de la terre humide - le contact des vêtements de mort collés à votre corps - le rigide embrassement de l'étroite prison - la noirceur de la nuit absolue - le silence ressemblant à une mer qui vous engloutit - la présence invisible, mais palpable du ver vainqueur - joignez à tout cela la pensée qui se reporte à l'air et au gazon qui verdit sur votre tête, le souvenir des chers amis qui voleraient à votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance qu'ils n'en seront jamais informés - que votre lot sans espérance est celui des vrais morts - toutes ces considérations, dis-je, portent avec elles dans le cœur qui palpite encore une horreur intolérable qui fait pâlir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas sur terre de pareille agonie - nous ne pouvons rêver rien d'aussi hideux dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on raconte à ce sujet offre un intérêt si profond - intérêt, toutefois, qui, en dehors de la terreur mystérieuse du sujet, repose essentiellement et spécialement sur la conviction où nous sommes de la vérité des choses racontées.

E. A. Poe, L'ensevelissement prématuré, trad. par F. Rabbe, 1887.

J'étais arrivé à cette partie si connue de l'histoire où Ethelred, le héros du livre, ayant en vain cherché à entrer à l'amiable dans la demeure d'un ermite, se met en devoir de s'introduire par la force. Ici, on s'en souvient, le narrateur s'exprime ainsi :

« Et Ethelred, qui était par nature un cœur vaillant, et qui maintenant était aussi très fort, en raison de l'efficacité du vin qu'il avait bu, n'attendit pas plus longtemps pour parlementer avec l'ermite, qui avait, en vérité, l'esprit tourné à l'obstination et à la malice, mais, sentant la pluie sur ses épaules et craignant l'explosion de la tempête, il leva bel et bien sa massue, et avec quelques coups fraya bien vite un chemin, à travers les planches de la porte, à sa main gantée de fer ; et, tirant avec sa main vigoureusement à lui, il fit craquer et se fendre, et sauter le tout en morceaux, si bien que le bruit du bois sec et sonnant le creux porta l'alarme et fut répercuté d'un bout à l'autre de la forêt. »

À la fin de cette phrase, je tressaillis et je fis une pause ; car il m'avait semblé, - mais je conclus bien vite à une illusion de mon imagination, - il m'avait semblé que d'une partie très reculée du manoir était venu confusément à mon oreille un bruit qu'on eût dit, à cause de son exacte analogie, l'écho étouffé, amorti, de ce bruit de craquement et d'arrachement si précieusement décrit par sir Launcelot. Évidemment, c'était la coïncidence seule qui avait arrêté mon attention ; car, parmi le claquement des châssis des fenêtres et tous les bruits confus de la tempête toujours croissante, le son en lui-même n'avait rien vraiment qui pût m'intriguer ou me troubler. Je continuai le récit :

« Mais Ethelred, le solide champion, passant alors la porte, fut grandement furieux et émerveillé de n'apercevoir aucune trace du malicieux ermite, mais en son lieu et place un dragon d'une apparence monstrueuse et écailleuse, avec une langue de feu, qui se tenait en sentinelle devant un palais d'or, dont le plancher était d'argent ; et sur le mur était suspendu un bouclier d'airain brillant, avec cette légende gravée dessus :

Celui-là qui entre ici a été le vainqueur ;

Celui-là qui tue le dragon, il aura gagné le bouclier.

« Et Ethelred leva sa massue et frappa sur la tête du dragon, qui tomba devant lui et rendit son souffle empesté avec un rugissement si épouvantable, si âpre et si perçant à la fois, qu'Ethelred fut obligé de se boucher les oreilles avec ses mains, pour se garantir de ce bruit terrible, tel qu'il n'en avait jamais entendu de semblable. »

Ici je fis brusquement une nouvelle pause, et cette fois avec un sentiment de violent étonnement, - car il n'y avait pas lieu à douter que je n'eusse réellement entendu (dans quelle direction, il m'était impossible de le deviner) un son affaibli et comme lointain, mais âpre, prolongé, singulièrement perçant et grinçant, - l'exacte contre-partie du cri surnaturel du dragon décrit par le romancier, et tel que mon imagination se l'était déjà figuré.

Oppressé, comme je l'étais évidemment lors de cette seconde et très extraordinaire coïncidence, par mille sensations contradictoires, parmi lesquelles dominaient un étonnement et une frayeur extrêmes, je gardai néanmoins assez de présence d'esprit pour éviter d'exciter par une observation quelconque la sensibilité nerveuse de mon camarade. Je n'étais pas du tout sûr qu'il eût remarqué les bruits en question, quoique bien certainement une étrange altération se fût depuis ces dernières minutes manifestée dans son maintien. De sa position primitive, juste vis-à-vis de moi, il avait peu à peu tourné son fauteuil de manière à se trouver assis la face tournée vers la porte de la chambre ; en sorte que je ne pouvais pas voir ses traits d'ensemble, - quoique je m'aperçusse bien que ses lèvres tremblaient comme si elles murmuraient quelque chose d'insaisissable. Sa tête était tombée sur sa poitrine ; - cependant, je savais qu'il n'était pas endormi ; l'œil que j'entrevoyais de profil était béant et fixe. D'ailleurs, le mouvement de son corps contredisait aussi cette idée, - car il se balançait d'un côté à l'autre avec un mouvement très doux, mais constant et uniforme. Je remarquai rapidement tout cela, et je repris le récit de sir Launcelot, qui continuait ainsi :

« Et maintenant, le brave champion, ayant échappé à la terrible furie du dragon, se souvenant du bouclier d'airain, et que l'enchantement qui était dessus était rompu, écarta le cadavre de devant son chemin et s'avança courageusement, sur le pavé d'argent du château, vers l'endroit du mur où pendait le bouclier, lequel, en vérité, n'attendit pas qu'il fût arrivé tout auprès, mais tomba à ses pieds sur le pavé d'argent avec un puissant et terrible retentissement. »

À peine ces dernières syllabes avaient-elles fui mes lèvres, que - comme si un bouclier d'airain était pesamment tombé, en ce moment même, sur un plancher d'argent, j'en entendis l'écho distinct, profond, métallique, retentissant, mais comme assourdi. J'étais complètement énervé ; je sautai sur mes pieds ; mais Usher n'avait pas interrompu son balancement régulier. Je me précipitai vers le fauteuil où il était toujours assis. Ses yeux étaient braqués droit devant lui, et toute sa physionomie était tendue par une rigidité de pierre. Mais, quand je posai la main sur son épaule, un violent frisson parcourut tout son être, un sourire malsain trembla sur ses lèvres, et je vis qu'il parlait bas, très bas, - un murmure précipité et inarticulé, - comme s'il n'avait pas conscience de ma présence. Je me penchai tout à fait contre lui, et enfin je dévorai l'horrible signification de ses paroles :

« Vous n'entendez pas ? - Moi j'entends, et j'ai entendu pendant longtemps, - longtemps, bien longtemps, bien des minutes, bien des heures, bien des jours, j'ai entendu, - mais je n'osais pas, - oh ! pitié pour moi, misérable infortuné que je suis ! - Je n'osais pas, - je n'osais pas parler ! Nous l'avons mise vivante dans la tombe ! Ne vous ai-je pas dit que mes sens étaient très fins ? Je vous dis maintenant que j'ai entendu ses premiers faibles mouvements dans le fond de la bière. Je les ai entendus, - il y a déjà bien des jours, bien des jours, - mais je n'osais pas, - je n'osais pas parler ! Et maintenant, - cette nuit, - Ethelred, - ah ! ah ! - la porte de l'ermite enfoncée, et le râle du dragon, et le retentissement du bouclier ! - Dites plutôt le bruit de sa bière, et le grincement des gonds de fer de sa prison, et son affreuse lutte dans le vestibule de cuivre ? Oh ! où fuir ? Ne sera-telle pas ici tout à l'heure ? N'arrive-t-elle pas pour me reprocher ma précipitation ? N'ai-je pas entendu son pas sur l'escalier ? Est-ce que je ne distingue pas l'horrible et lourd battement de son cœur ? Insensé ! »

Ici, il se dressa furieusement sur ses pieds, et hurla ces syllabes, comme si dans cet effort suprême il rendait son âme :

« Insensé ! je vous dis qu'elle est maintenant derrière la porte ! »

À l'instant même, comme si l'énergie surhumaine de sa parole eût acquis la toute-puissance d'un charme, les vastes et antiques panneaux que désignait Usher entr'ouvrirent lentement leurs lourdes mâchoires d'ébène. C'était l'œuvre d'un furieux coup de vent ; - mais derrière cette porte se tenait alors la haute figure de lady Madeline Usher, enveloppée de son suaire. Il y avait du sang sur ses vêtements blancs, et toute sa personne amaigrie portait les traces évidentes de quelque horrible lutte. Pendant un moment, elle resta tremblante et vacillante sur le seuil ; - puis, avec un cri plaintif et profond, elle tomba lourdement en avant sur son frère, et, dans sa violente et définitive agonie, elle l'entraîna à terre, - cadavre maintenant et victime de ses terreurs anticipées.

Je m'enfuis de cette chambre et de ce manoir, frappé d'horreur. La tempête était encore dans toute sa rage quand je franchissais la vieille avenue. Tout d'un coup, une lumière étrange se projeta sur la route, et je me retournai pour voir d'où pouvait jaillir une lueur si singulière, car je n'avais derrière moi que le vaste château avec toutes ses ombres. Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de sang, et maintenant brillait vivement à travers cette fissure à peine visible naguère, qui, comme je l'ai dit, parcourait en zigzag le bâtiment depuis le toit jusqu'à la base. Pendant que je regardais, cette fissure s'élargit rapidement ; - il survint une reprise de vent, un tourbillon furieux ; - le disque entier de la planète éclata tout à coup à ma vue. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles s'écrouler en deux. - Il se fit un bruit prolongé, un fracas tumultueux comme la voix de mille cataractes, - et l'étang profond et croupi placé à mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la Maison Usher.

Séance 05

L'itinéraire de Chabert

Cette séance est destinée à étudier la topographie du récit

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1. Où Chabert est-il né ?

2. A l'aide des pages 64 à 72 et 77 à 84, placez les lieux traversés par Chabert sur la carte.

3. Quels sont les lieux parisiens décrits dans le roman ?

4. Où Chabert finit-il ?

Pistes

Andriveau-Goujon, Carte de l'Europe, 1838.

Séance 06

Une société nouvelle

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1. Quels sont les différents noms de la comtesse Ferraud ? Que révèlent-ils ?

2. Faites le portrait du comte Ferraud. Quel est son rôle dans l'action ?

3. Quels sont les différents noms pris par Chabert ?

Prolongement

1. Le récit de Balzac a porté plusieurs titres : La Transaction (1832), La femme à deux maris (1835), Le Colonel Chabert (1842). Sur quoi ces différents titres mettent-ils l'accent ?

2. Quelle vision de la justice est proposée dans ce texte ? Comparez-la avec la caricature ci-dessous.

3. En quoi peut-on dire que Derville est le double et le porte-parole du romancier ?

H. Daumier, Album des Gens de Justice, 1845-1846.

Séance 07

L'apparence et la réalité

Cette séance est destinée à étudier un extrait en lecture analytique

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1. Montrez que la comtesse est une actrice accomplie.

2. En quoi s'agit-il d'une bataille inégale ?

L'air de vérité qu'elle sut mettre dans cette réponse dissipa les légers soupçons que le colonel eut honte d'avoir conçus. Pendant trois jours la comtesse fut admirable près de son premier mari. Par de tendres soins et par sa constante douceur elle semblait vouloir effacer le souvenir des souffrances qu'il avait endurées, se faire pardonner les malheurs que, suivant ses aveux, elle avait innocemment causés ; elle se plaisait à déployer pour lui, tout en lui faisant apercevoir une sorte de mélancolie, les charmes auxquels elle le savait faible ; car nous sommes plus particulièrement accessibles à certaines façons, à des grâces de cœur ou d'esprit auxquelles nous ne résistons pas ; elle voulait l'intéresser à sa situation, et l'attendrir assez pour s'emparer de son esprit et disposer souverainement de lui. Décidée à tout pour arriver à ses fins, elle ne savait pas encore ce qu'elle devait faire de cet homme, mais certes elle voulait l'anéantir socialement. Le soir du troisième jour elle sentit que, malgré ses efforts, elle ne pouvait cacher les inquiétudes que lui causait le résultat de ses manœuvres. Pour se trouver un moment à l'aise, elle monta chez elle, s'assit à son secrétaire, déposa le masque de tranquillité qu'elle conservait devant le comte Chabert, comme une actrice qui, rentrant fatiguée dans sa loge après un cinquième acte pénible, tombe demi-morte et laisse dans la salle une image d'elle-même à laquelle elle ne ressemble plus.

H. de Balzac, Le Colonel Chabert, 1832.

Séance 08

Les différentes fins

Cette séance est consacré à un travail de comparaison des différentes fins proposées

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1. Comparez les deux fins proposées dans votre édition (Folio classique) :

  • de "Après avoir foudroyé..." (p.150) à "...ce loyal soldat" (p. 154)
  • l'Appendice extrait du manuscrit (p. 188-190)

2. En quoi aurait pu consister une fin plus "romanesque" ?

3. Comparez l'épilogue du roman (p. 163-167) avec la fin du film.

3. Dans quelle mesure les fins choisies par Balzac sont-elles révélatrices de l'esthétique réaliste ?