Corps naturel, corps artificiel

Exposés : l'anorexie mentale ; le mouvement nappy ; le transhumanisme ; les prothèses intelligentes ; Aimée Mullins ; les transgenres ; le body art ; les gueules cassées ; les implants électroniques ; l'indisponibilité du corps humain...

Quelques films : Million Dollar Baby, Laurence anyways.

Séance 01

Corps naturel, corps artificiel

Oral

Qu'évoquent pour vous ces quatre mots : "corps naturel, corps artificiel" ?

Pistes

Document A

On parle peu du message global dans lequel nous entortille, jour après jour, la publicité. Un message à la fois global et subliminal dont les effets, à bien réfléchir, sont effarants. Tous ces spots nous montrent des ménagères impeccables, astiquant de spacieuses cuisines, des chaumières pimpantes, des septuagénaires d'attaque, des tablées de convives dans la lumière, des enfants radieux dégustant des friandises sucrées, des amoureux au physique hollywoodien, des monospaces traversant des campagnes automnales, des grands-mères au teint de pêche et des couchers de soleil etc. Bref, il existe une féerie publicitaire dont personne n'est dupe sur le moment mais qui, à la longue, engendre malgré tout cette funeste conséquence : l'évacuation du réel.

En d'autres termes, nous sommes publicitairement assignés à une fausse vérité ; nous sommes précipités dans un monde aseptisé et gentil où la consommation d'objets procure à chacun une félicité ébahie. Cette théâtralisation finit par substituer son omniprésence au réel, de sorte que ce dernier se trouve littéralement congédié. Par le truchement de ces "cartes postales" enchantées, nous vivons ailleurs, à côté, dans le simulacre.

Nos sociétés n'ont évidemment rien à voir avec cette représentation manipulatrice. Elles sont infiniment plus dures, plus inégalitaires, plus souffrantes.

Aujourd'hui, l'écart entre le réel de tous les jours et cette image fantasmatique est devenu si grand que le fonctionnement de la démocratie elle-même en est affecté. Comment débattre, comment délibérer sérieusement, comment réfléchir ensemble si personne ne sait plus vraiment dans quel monde on vit ?

J.-C. Guillebaud, "La féerie publicitaire", TéléCinéObs n°55, septembre 2004.

Document B

Séance 02

Les corps qu'on voit

Observation

Quels points communs pouvez-vous trouver entre ces deux documents ?

Pistes

Prolongement

Selon vous, la beauté est-elle nécessairement artificielle ?

Exposé : l'anorexie mentale

Document A

Ingres, La Grande Odalisque, 1814.

Document B

L'un des photomontages utilisés sur le site de H&M.

Des mannequins virtuels chez H&M

Les régimes draconiens de certains mannequins ne suffisent plus: pour sa campagne de Noël sur la lingerie, H&M a trouvé une solution encore plus drastique pour que ses modèles atteignent la perfection. La marque a simplement décidé de coller des visages de top-models sur des corps dessinés par ordinateur. Le montage a été révélé par le site suédois Aftonbladet. "Cela illustre très bien les exigences esthétiques exorbitantes que l'on a vis à vis des corps féminins", juge Helle Vaagland de la chaîne NRK, "elles sont si grandes que H & M ne réussit pas à trouver de corps et de visages suffisamment beaux pour vendre leurs bikinis".

"Il ne s'agit pas d'idéaux, ni de montrer un corps parfait, nous faisons cela pour montrer les vêtements ", a répondu Håcan Andersson, l'attaché de presse de H&M sur Aftonbladet, "cette technique (NDLR: des corps dessinés par ordinateur) est utilisée pour tous les vêtements, pas seulement les sous-vêtements, et aussi bien pour les vêtements pour femmes que les vêtements pour hommes".

La ministre suédoise des Sports et de la Culture, Lena Adelsohn Liljeroth, a appelé à un boycott des marques qui font la promotion de la "beauté déformée".

Next, 6 décembre 2011.

Séance 03

Le corps qu'on vit

Oral

Dans son Journal d'un corps, D. Pennac écrit : "Plus on l'analyse, ce corps moderne, plus on l'exhibe, moins il existe. Annulé, à proportion inverse de son exposition." Qu'en pensez-vous ?

Pistes

Observation

Que vous inspire le tableau de Gustav Klimt ?

Synthèse

1. Quels changements physiques sont évoqués dans ces trois documents ?

2. Quelles conséquences sur la vie en société ?

3. Comment les changements du corps affectent-ils l'esprit ?

Document A

Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.


Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,

Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé ;

Adieu, plaisant Soleil, mon oeil est étoupé,

Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble.


Quel ami me voyant en ce point dépouillé

Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant le face,


En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,

Je m'en vais le premier vous préparer la place.

Ronsard, Derniers vers, 1586.

Document A

Tout change dans la Nature, tout s'altère, tout périt ; le corps de l'homme n'est pas plutôt arrivé à son point de perfection, qu'il commence à déchoir : le dépérissement est d'abord insensible, il se passe même plusieurs années avant que nous nous apercevions d'un changement considérable, cependant nous devrions sentir le poids de nos années mieux que les autres ne peuvent en compter le nombre ; et comme ils ne se trompent pas sur notre âge en le jugeant par les changements extérieurs, nous devrions nous tromper encore moins sur l'effet intérieur qui les produit, si nous nous observions mieux, si nous nous flattions moins, et si dans tout, les autres ne nous jugeaient pas toujours beaucoup mieux que nous ne nous jugeons nous-mêmes.

Lorsque le corps a acquis toute son étendue en hauteur et en largeur par le développement entier de toutes ses parties, il augmente en épaisseur ; le commencement de cette augmentation est le premier point de son dépérissement, car cette extension n'est pas une continuation de développement ou d'accroissement intérieur de chaque partie par lesquels le corps continuerait de prendre plus d'étendue dans toutes ses parties organiques, et par conséquent plus de force et d'activité, mais c'est une simple addition de matière surabondante qui enfle le volume du corps et le charge d'un poids inutile. Cette matière est la graisse qui survient ordinairement à trente-cinq ou quarante ans, et à mesure qu'elle augmente, le corps a moins de légèreté et de liberté dans ses mouvements, ses facultés pour la génération diminuent, ses membres s'appesantissent, il n'acquiert de l'étendue qu'en perdant de la force et de l'activité.

D'ailleurs les os et les autres parties solides du corps ayant pris toute leur extension en longueur et en grosseur, continuent d'augmenter en solidité, les sucs nourriciers qui y arrivent, et qui étaient auparavant employez à en augmenter le volume par le développement, ne servent plus qu'à l'augmentation de la masse, en se fixant dans l'intérieur de ces parties ; les membranes deviennent cartilagineuses, les cartilages deviennent osseux, les os deviennent plus solides, toutes les fibres plus dures, la peau se dessèche, les rides se forment peu à peu, les cheveux blanchissent, les dents tombent, le visage se déforme, le corps se courbe, etc. les premières nuances de cet état se font apercevoir avant quarante ans, elles augmentent par degrés assez lents jusqu'à soixante, par degrés plus rapides jusqu'à soixante et dix ; la caducité commence à cet âge de soixante et dix ans, elle va toujours en augmentant ; la décrépitude suit, et la mort termine ordinairement avant l'âge de quatre-vingt-dix ou cent ans la vieillesse et la vie.

Buffon, 'De la vieillesse et de la mort', Histoire naturelle, générale et particulière, 1749.

Tout change dans la nature, tout s'altère, tout périt. Lorsque le corps a acquis son étendue en hauteur et en largeur, il augmente en épaisseur ; voilà le premier point de son dépérissement ; elle commence au moment où la graisse se forme, à trente-cinq ou quarante ans. Alors les membranes deviennent cartilagineuses, les cartilages osseux, les os plus solides, et les fibres plus dures ; la peau se sèche, les rides se forment, les cheveux blanchissent, les dents tombent, le visage se déforme, et le corps s'incline vers la terre à laquelle il doit retourner.

Les premières nuances de cet état se font apercevoir avant quarante ans ; elles augmentent par degrés assez lents jusqu'à soixante, par degrés plus rapides jusqu'à soixante et dix. Alors commence la vieillesse qui va toujours en augmentant ; la caducité suit, et la mort termine ordinairement avant l'âge de quatre-vingt-dix ou cent ans, la vieillesse et la vie.

Diderot, L'Encyclopédie, article 'Homme', 1751-1772 (d'après Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, 1749).

Document B

Le vieillissement de l'être sain provoque des changements corporels évidents : la taille diminue, par tassement des vertèbres et accentuation des courbures de la colonne vertébrale, jusqu'à vingt centimètres, de quinze à quatre-vingt-cinq ans. On a un beau jour le nez par terre, l'air de compter ses malheurs. On n'y voit plus devant soi.

Document C

Gustav Klimt, Les trois âges de la femme, 1905.

Boris Vian avait imaginé, dans L'Arrache-Coeur, une "foire aux vieux". On y vendait aux enchères des vieillards désargentés, presque aveugles. Des couples aisés en faisaient cadeau à leurs galopins pour qu'ils s'en amusent.

*

Les handicaps sensoriels conditionnent la vie affective et sociale, en favorisant les incompréhensions, les peurs, les hontes. Si l'on précise qu'en grec le presbyte désigne le vieillard, alors ce petit défaut d'accommodation dans la vision proche du quadragénaire dit purement et simplement que le ver est dans le fruit. Plus tard, le cristallin, opaque et jauni, sera cause de cataracte. Ce handicap affecte en France quarante pour cent des sujets de plus de soixante-dix ans, tandis que sous les yeux un cerne bleu s'étend : la trace du coup porté par l'âge.

La qualité fonctionnelle de l'audition se détériore parallèlement, cette presbyacousie affecte sans répit la qualité des relations sociales. Puisqu'on n'ose plus faire répéter, alors on se tait et on quitte la table. [...]

*

L'odorat et le goût s'éteignent.

L'appétit - les appétits sont minés.

La viande est dure, les haricots verts sont aigres, ce pain, si bon la minute d'avant, est sec ou froid ou terne, rien ne peut plus me convenir, cela signifie : je ne m'aime plus, je ne vous aime plus, je déteste la vie que je tire derrière moi.

Régine Detambel, Le Syndrome de Diogène, éd. Actes Sud, 2008.

Séance 04

Les corps tatoués

Oral

À partir des documents suivants, vous organiserez, par groupes de cinq, une table ronde.

L'un des étudiants sera l'animateur, les autres représenteront chacun l'un des auteurs.

Rappel

Le rôle de l'animateur est

- de présenter la question à l'ordre du jour (quoi ? pourquoi ?) ;

- d'introduire les participants (qui ?) ;

- d'expliquer quels seront les points abordés au cours de la table ronde (quelles étapes ?) ;

- d'animer les échanges en orientant les participants et en distribuant la parole de façon équitable ;

- de conclure.

Document D

Une jeune femme amnésique est retrouvée totalement nue en plein milieu de Times Square à New York, recouverte de tatouages mystérieux, fraîchement réalisés. Un agent du FBI, chargé de l'enquête, suit les indices dispersés sur son corps, qui révèlent bientôt une conspiration de grande ampleur...

Affiche de la série Blind Spot, créée par Alex Berger, Eoghan Mahony , 2015.

Document A

Non, le tatouage ne se résume pas à ce fulgurant phénomène de mode qui, durant les trois dernières décennies, a conquis près de 20% des Américains et un Français sur dix ! Comme le appelle aujourd'hui le Quai Branly, il s'agit d'une pratique millénaire et universelle. Difficile de dire à quand elle remonte exactement, mais les archéologues en ont trouvé la trace sur tous les continents, de la Sibérie au Pérou, de la Polynésie à l'Arctique. Le plus vieux tatoué connu s'appelle Ötzi. Conservé dans la glace des Alpes pendant quatre millénaires, son corps a révélé de peines marques sur les zones souffrant d'arthrose. Le tatouage, ici, aurait été pratiqué à des fins magico- thérapeutiques, mais il pouvait alars aussi bien être réalisé lors de rites de passage ou dans le cadre de coutumes religieuses. Cet usage païen est frappé d'interdit par l'Eglise dès le début du Moyen Age et disparaît d'Occident jusqu'à ce que les explorateurs européens ne le redécouvre… lors de leurs expéditions, à partir du XVIIe siècle. On doit ainsi au navigateur James Cook le terme "tattow", "tatau" en tahitien, qu'il découvre lors d'un voyage dans l'île polynésienne en 1759. Dès lors, les marins vont ramener à même la peau les témoignages de cette pratique ancestrale et la réintroduire dans leur pays d'origine.

Passage obligé dans la marine, largement répandu dans l'armée, le tatouage a également été utilisé pour marquer à jamais l'épiderme des esclaves, bagnards, prisonniers de camps, taulards ou prostituées. Et celte image très négative va longtemps lui coller à la peau. [...] Subversif, sulfureux, le tatouage devient petit à petit l'emblème d'une contre-culture aux États-Unis, qui dépasse largement le champ des taulards et de l'armée. Il accompagne le mouvement pacifiste et hippie, la libération des femmes, qui s'y mettent franchement à la manière d'une Janis Joplin tatouée par Lyle Tuttle. [...]

Se faire tatouer, c'est dévoiler une partie de soi, affirmer et afficher son identité. C'est aussi un acte radical, sans retour en arrière possible ; un engagement à vie. Pour les "porteurs d'encre", comme les nomme le sociologue Elise Müller, il s'agit souvent de s'approprier son corps et de l'inscrire dans une certaine permanence à l'heure eu tout se consomme et se jette à une vitesse vertigineuse... Dans l'intimité du studio, des liens, indélébiles eux aussi, se créent entre tatoueurs et tatoués, parmi lesquels on trouve de véritables collectionneurs près à attendre des années avant de pouvoir passer entre les mains de leur idole. L'expérience peut s'avérer bouleversante. Tatouée intégralement par Shinge, véritable légende vivante dans le domaine, Uki Yoko raconte ainsi, dans La Voie de l'encre (film diffusé au Quai Branly): "Mon tatoueur m'a révélé des choses sur ma personnalité. Désormais, je me sens plus libre de vivre selon mes propres règles."

Au quotidien elle dissimule ses tatouages sous des vêtements amples et porte une perruque car au Japon le tatouage reste très mal vu et c'est sa nature secrète qui lui confère sa beauté. Certains tatoués, au contraire, se mettent en scène dans des performances spectaculaires, n'hésitant pas à recouvrir leur visage peur aller au bout de leur personnage.

Le tatouage a désormais conquis de nouveaux territoires, envahissant les champs de la publicité, de la musique et de la mode. Les hard-rockers d'ACDC ou les Red Hot Chili Peppers en avaient fait leur tenue de scène avant qu'il ne devienne l'apanage des stars du hip-hop tandis que Jean-Paul Gaultier le faisait défiler dès 1994. Il a ensuite rapidement séduit la planète people, des frêles épaules d'Angelina Jolie aux biceps de David Beckham, en passant par la nuque de Rihanna. Résultat - la pratique s'est démocratisée, voire banalisée - elle est même la star d'une émission de télé-réalité américaine. Avec pour conséquence, une explosion du nombre de tatoueurs : en France, il existait une quinzaine de boutiques en 1952, contre plus de 1500 aujourd'hui. Tous les tatoueurs ne sont évidemment pas des artistes et beaucoup se contentent de reproduire les motifs diffusés sur Internet. Comment réagissent les aficionados, les purs et durs ? "On ne choisit pas toujours ses voisins", répond l'un d'eux, la mâchoire serrée. D'autres, comme Filip Leu, se félicitent de cet engouement populaire qui, selon lui, attire de nouveaux talents prêts à renouveler l'art du tatouage. Jusqu'où ira la déferlante "tattoo" ? Nul ne le sait, mais il a d'ores et déjà laissé son empreinte indélébile sur les sociétés du XXIe siècle.

Daphné Bétard, "Le tatouage dans la peau", Beaux-Arts magazine, juillet 2014.

Document B

Journaliste, correspondant à Tokyo pour le quotidien Le Monde, Philippe PONS évoque, dans Peau de brocart le tatouage traditionnel au Japon. Le titre de son ouvrage est la traduction de "nishiki hada", expression désignant les tatouages par rapprochement avec cette étoffe de soie, d'or et d'argent qu'est le brocart.

Se faire tatouer, c'est non seulement accepter un investissement financier important (de trois à cinq millions de yens pour un corps intégral au début des années 1990). mais encore endurer pendant des mois, voire des années. un traitement douloureux. C'est enfin choisir de réduire délibérément son champ d'activités sociales - se marginaliser. Qu'est-ce qui pousse des individus à se marquer ainsi dans une société où précisément le conformisme est de mise ? (Un dicton populaire ne dit-il pas "Lorsqu'un clou dépasse il faut l'enfoncer" ?).

On peut penser que, sous-jacente au désir de tatouage, existe une aspiration à un lien total, un lien qui "ne mente pas". Un lien dont l'homme est délibérément l'auteur et le produit. Un lien symbolique qui, à la lettre, ligature tout son être dans un rapport narcissique à soi. Mais au Japon, de telles aspirations communes aux tatoués de par le monde doivent être replacées dans un contexte culturel spécifique qui infléchit la signification du tatouage par rapport à celle prévalant en Occident. Dans ce dernier cas, le tatouage est généralement perçu comme un signe de refus individuel à l'intégration sociale : des marins et des bagnards, premiers Occidentaux en contact avec les peuples primitifs d'outre-mer au XVIIIe siècle, il s'est étendu à un monde en rupture de ban (voyous, prostituées) et, par la suite, à un cercle d'amateurs n'appartenant pas a ces milieux, mais il a conservé de manière diffuse sa signification de transgression des normes sociales. Alors que le tatouage en Occident relève d'une revendication d'individualité et de différence, au Japon il paraît en revanche l'expression d'une volonté d'adhésion à un groupe, note Donald Richie dans son analyse de la psychologie du tatoué. [...]

Le tatouage devient une expression de repérage social, d'autodéfinition par un façonnement de son propre corps en emblème d'appartenance. Le tatouage est enfin le symbole de l'entrée dans une communauté : la voyouterie ou le corps des sapeurs- pompiers à l'époque d'Edo, des charpentiers ou des mineurs d'autrefois. C'est le signe de l'appartenance à un groupe, à une communauté (nakama). Se faire tatouer, c'est entrer dans une relation de fraternité élective avec d'autres.

La pression pour se situer socialement dans la mouvance d'un groupe et ainsi se doter d'une appartenance est, au Japon, particulièrement forte. Les groupes dont l'un des signes de reconnaissance est le tatouage sont évidemment ceux dont les liens sont particulièrement étroits (c'est le cas de la pègre).

La plupart des tatoués japonais, estime Donald Richie, sont des individus isolés qui cherchent un ancrage. Le tatouage devient pour eux un acte irréversible par lequel leur vie change : ils acquièrent quelque chose, un insigne, qu'ils auront en commun avec d'autres. Ils ne se sentent plus isolés. Le tatouage est leur jardin secret. [...]

A la suite de vedettes du spectacle sacrifiant à une mode venue des États-Unis, certains jeunes Japonais affectionnent les petits tatouages comme une sorte de cachet sur un membre. Les hommes et les femmes à la "peau de brocart", quant à eux, continuent à former un monde marginal, ramassé dans les zones d'ombre de la société. Avec la scène classique, immortalisée au kabuki et abondamment reprise par les feuilletons télévisés au les films de yakuza, du personnage qui découvre une épaule superbement tatouée en abaissant d'un geste brusque la manche de son kimono, le tatouage a été investi d'une signification de bravade et abusivement identifié à la pègre. Il est assurément une expression de défi à l'ordre établi, une forme de revendication d'identité plébéienne et il peut encore de nos leurs être porté par des truands. Si la volonté de se couper de la société admise existe toujours, le tatouage s'apparente davantage à une beauté secrète qui s'offre, dans son dévoilement, comme l'expression gravée sur la peau des ténèbres que chacun porte en sol.

Philippe PONS, Peau de brocart, 2000

Document C

Le roman de François GARDE évoque le destin de Narcisse Pelletier, jeune matelot français abandonné au milieu du XIXe siècle sur une plage d'Australie et retrouvé dix- sept ans plus tard, nu, tatoué et ayant perdu l'usage de sa langue maternelle. II est pris en charge par Octave de Vallombrun, le narrateur, qui le ramène en France. Ce dernier le présente ici à l'Impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III.

"Mais, dit la princesse, vous avez été certain dès le début de la véracité de cette histoire ? Vous n'avez pas craint d'être la victime d'une mauvaise plaisanterie ?

- A Paris, de peur d'être dupé, on n'ose plus rien, déclara M. Mérimée.

- Lorsque j'ai vu ce malheureux garçon pour la première lois dans les jardins du gouvernorat, il ne portait qu'un pagne. Ses tatouages sur tout le corps parlaient pour lui.

- Les tatouages ne sont-ils pas habituels chez les marins ? objecta la princesse.

- En effet, votre Altesse. Mais ceux-là - et les autres signes gravés sur sa peau - ne ressemblent à rien de connu. Peut-être seriez-vous intéressées à les voir ?"

Une inclination de l'éventail impérial accepta l'offre, et je priai Narcisse de quitter sa veste et de rehausser sa manche de chemise droite jusqu'à l'épaule.

Une scarification part du biceps, s'enroule deux fais autour de l'avant-bras et vient finir sur le dos de la main. Elle traverse un long tatouage en damiers, réalisé avant, et qui est comme labouré par ce tracé tortueux. Dans les espaces restants, des lignes brisées, des cercles, des tourbillons alternent sans ordre visible, Les motifs réalisés avec un pigment noir, rehaussés de rouge sur la face intérieure de l'avant-bras, sont d'une netteté parfaite, et l'on devine les dizaines d'heures de travail qui ont permis leur réalisation.

S. M. et son entourage, même les officiers de hussards, restèrent bouche bée devant un spectacle aussi nouveau. Narcisse, avec un rien de fatuité, tournait lentement le bras, ouvrait et fermait le poing pour faire ressortir l'étrange décor de sa peau.

"Mère, moi aussi je veux un dessin sur le bras !"

La princesse Pauline expliqua au Prince impérial qu'il fallait un millier de piqûres avec une aiguille très longue et très grosse, et le Prince impérial parut alors mains décidé.

Je fis signe à Narcisse de redescendre sa chemise et de remettre sa veste, pour éviter qu'on ne lui demande l'autre bras - voire les jambes, avec sa blessure à la cuisse, ou le dos. Ces marques n'étaient pourtant que l'écume de ce que Narcisse avait enduré, et j'espérais que de nouvelles questions allaient lui permettre d'en révéler d'autres pans.

François GARDE, Ce qu'il advint du sauvage blanc, 2012

Spécialiste des représentations du corps humain. David LE BRETON répond ici aux questions de Jeanne RAY, pour le magazine Causette.

Que signifient les tatouages, les piercings qu'arborent de plus en plus de jeunes aujourd'hui ?

David Le Breton : C'est une manière d'embellir son corps, d'esthétiser son rapport au monde. Les piercings et les tatouages renvoient, la plupart du temps, à la satisfaction d'être soi. Ils apportent un plaisir, un bonheur supplémentaire. Les personnes qui se sont fait poser un piercing ou tatouer, que j'ai rencontrées dans mon travail, sont bien dans leur peau, mais elles s'y sentent encore mieux après s'être fait faire ces marques. Il y a comme une forme de "narcissisation", d'érotisation du corps, qui s'amplifie quand elles se regardent dans le miroir et quand les autres les regardent.

C'est ce que vous appelez les "formes heureuses" d'appropriation du corps ?

D. L. B. : Exactement. D'ailleurs, l'expression "je me suis réapproprié mon corps" revient souvent dans les enquêtes que j'ai menées. Les tatouages et les piercings sont comme une signature. On signe son corps en disant : "il m'appartient, ]e suis libre". Les tatouages sont devenus une marque d'identité dans le monde actuel. Les gens les affichent avec bonheur. Alors que, dans les années 60-70. ils étaient un objet de stigmatisation, de dissidence, de rébellion, aujourd'hui ils renvoient plutôt au narcissisme.

La douleur a-t-elle aussi une valeur symbolique ?

D. L. B. : Dans ces pratiques, elle est presque toujours revendiquée par les jeunes, car elle permet de sanctionner un moment très fort de leur vie. Une sorte de rite de passage initiatique où ils vont faire peau neuve. La douleur signifie l'importance de l'instant, elle est consentie. donc elle ne fait pas mal. Beaucoup de femmes tatouées évoquent la métaphore de l'accouchement, qui n'est jamais totalement un plaisir ni totalement une douleur. [...]

Les marques corporelles, dans nos sociétés, ont-elles quelque chose à voir avec celles des sociétés dites "traditionnelles" ?

D. L. B. : Pas du tout. Dans les sociétés traditionnelles, les scarifications ou les tatouages renvoient à une vision religieuse, culturelle, collective. Elles traduisent l'appartenance au groupe, à la communauté, à un "nous autres". Chez nous, elles renvoient au "moi", au "je", à l'individualisme. Quand un jeune emprunte aux tatouages maoris, dans la majorité des cas, il ne connaît pas leur culture. Parfois même, il ignore leur localisation géographique.

David LE BRETON, "La scarification fait office de saignée identitaire", in Causette, propos recueillis par Jeanne RAY, avril 2013.

Évaluation

Chirurgie et médecine esthétiques

Synthèse

Vous réaliserez une synthèse organisée de ces documents :

- Document A : Yannick Le Henaff, 'Chirurgie esthétique et beauté : le corps à l'état naturel est un fantasme', L'Obs - Le Plus, août 2013 ;

- Document B : Anne-Claire Genthialon, Tous piqués, Libération, le 29 octobre ;

- Document C : Emmanuelle Béart, Propos recueillis par Brigitte Salino, Le Monde, mars 2012.

- Frédéric Doazan, Supervénus, 2013.

Document A

En établissant la quasi inefficacité d'un lifting auprès d'un panel d'une cinquantaine d'individus, une récente étude met en doute les capacités de la chirurgie esthétique à nous rendre plus beaux. L'amélioration de l'attractivité y est jugée minimale (0.8 sur une échelle de 10) et surtout sans aucune corrélation avec la satisfaction des opérés, qui lui est bien supérieure. [...]

Des résultats en trompe l'œil

Certes, il existe dans le monde de la cosmétique des procédés discutables, inutiles et parfois même dangereux ; mais qu'il en soit ainsi pour le lifting, une opération qui fête son centenaire, rien n'est moins sûr. Sans écarter la possibilité que cette intervention ne puisse faire valoir que des résultats médiocres, focalisons-nous sur un détail d'importance : le panel censément représentatif d'observateurs jugeait des bienfaits d'une opération esthétique.

Ce n'est donc pas seulement une apparence, mais également une technique, avec toutes les implications morales que celle-ci peut véhiculer, qui était jaugée.

Observez bien autour de vous les réactions lorsqu'une discussion s'anime à ce sujet. Il n'y est pas question que d'esthétique (est-ce beau ?) mais également de morale (est-ce bien ?), certains d'entre nous prenant position contre son existence même.

Ceci est particulièrement sensible dans le cas du lifting où le rajeunissement ambitionné tend la main à la caricature présentant de vieilles femmes futiles censément trop "tirées" pour manifester la moindre expression. En outre, il arrive que cette opération soit "visible", comprenez que l'on puisse lire – plus ou moins distinctement – le travail du praticien.

Chassez le naturel…

La chirurgie esthétique se voit en effet régulièrement reprochée sa propension à créer de l'artificiel et même de l'inauthentique. Pour ces opposants, le corps ne doit pas tricher pour révéler la vraie "nature" de l'homme. Deux exemples suffiront à montrer la prégnance de cette tendance.

Pour le premier, puisons dans les magazines, en particulier ceux que l'on nomme "people", qui font régulièrement leur choux gras en épinglant les changements physiques trop visibles des personnalités les plus en vues, à grand renfort de photos avant-après. Ce procédé sacrifie à l'autel du naturel ceux qui combattent trop ostensiblement les signes du temps ou les supposées imperfections.

Une autre illustration nous est fournie par le règlement du concours Miss France qui fait explicitement mention aux prétendantes de l'interdiction d'un recours à la chirurgie esthétique. Il se trouve que l'élue est justement présentée comme un symbole de pureté physique… et morale. L'injonction est contradictoire : nous devons à la fois être beaux – et plus encore belles – c'est-à-dire répondre à des critères esthétiques normatifs, tout en étant davantage nous-mêmes.

Créer le naturel par l'artificiel

Le petit monde de la chirurgie esthétique a une conscience aigüe de cette contradiction, ses acteurs revendiquant eux-mêmes le naturel (comprenez le beau). Prêtez l'oreille aux discours des chirurgiens et de leurs patients : tous ou presque dénoncent les méfaits des opérations "trop" : "trop" visibles, "trop" gros, "trop" souvent, etc. Et pourtant me direz-vous, ces résultats "trop" existent. En fait, si notre sensibilité au beau diffère d'un individu à l'autre – assez peu à vrai dire – nous partageons globalement le rejet de l'artificiel.

La contradiction est plus saillante encore du côté des industriels dans le choix de leurs slogans : "la beauté naturelle fabriquée en Suède" (Groupe Restylane) ou bien encore "la beauté est naturelle, la perfection chirurgicale" (Eurosilicone). Il en est ainsi du paradoxe de la chirurgie esthétique : pour être naturel, il faut travailler la nature même !

Le naturel n'existe pas !

Ce paradoxe n'est pas nouveau. Au cours de l'Histoire, les modifications à visée esthétique ont régulièrement été stigmatisées. Le maquillage a ainsi longtemps été soupçonné de falsification comme la polysémie du mot le rappelle ; on parle ainsi d'une voiture ou d'un passeport "maquillé" ou a contrario d'un individu qui "parle sans fard", et donc qui ne triche pas.

Un acte parlementaire promulgué au XVIIe siècle en Angleterre dénonçait déjà l'usage des cosmétiques, lui appliquant dans certains cas la loi édictée contre la sorcellerie. Pourtant, ce corps à l'état naturel est un fantasme. Il est en grande partie le produit de notre culture. Toutes les sociétés se sont en effet attachées à le transformer par le biais de tatouage, piercing, scarification, musculation, coiffe, habillement, alimentation, etc. La chirurgie esthétique n'est qu'un avatar supplémentaire.

Pour une chirurgie esthétique imparfaite

La technique est-elle donc à notre bénéfice ? Dans le cadre de la chirurgie esthétique, elle dissipe des souffrances (certains d'entre nous éprouvant d'importants complexes), en même temps qu'elle participe (énième paradoxe) à les construire. Nous devons en ce sens nous réjouir des résultats encore imparfaits de ses procédés.

Dans le cas contraire, la tentation pourrait être grande de passer sous le fer du bistouri. Et d'autant plus que cette industrie de la chirurgie esthétique est porteuse de rêves auxquels croient fermement ceux qui s'y adonnent, et qui expliquent en partie leur satisfaction à la suite de l'opération. Ses promesses laissent entrevoir l'espoir d'une vie meilleure au-delà d'une apparence retouchée.

Yannick Le Henaff, 'Chirurgie esthétique et beauté : le corps à l'état naturel est un fantasme', L'Obs - Le Plus, août 2013.

Document B

Aux États-Unis, on parle déjà de "phénomène de société". Signe incontestable de sa popularité, on a déjà trouvé un néologisme pour baptiser cette tendance : le "brotox", contraction entre "brother" (frère, mec) et botox. Longtemps, on a cru les hommes guère concernés. Comme immunisés contre les complexes corporels et épargnés par les injonctions sociales sur le corps. Complètement désintéressés par toutes les procédures esthétiques. Laissant aux femmes, et à une poignée d'acteurs ou de présentateurs de télé, injections, interventions, liposuccions, produits de comblement et autres liftings.

Oui mais voilà, il y a la fameuse ride du lion, bien calée entre les deux yeux et qui donne un air sévère. Les paupières tombantes qui font un regard fatigué. Les sillons d'amertume autour de la bouche, le double menton, les pattes d'oie. Le visage qui perd en volume. Tous ces signes du temps qui passent et qui marquent les mines. S'ils se sont tenus à bonne distance des cabinets de chirurgies et de médecines esthétiques, les hommes sont de plus en plus nombreux à venir squatter les consultations en quête d'une cure de jouvence express. Les hommes n'ont certes pas attendu ces dernières années pour prendre soin d'eux. "Depuis une vingtaine d'années, on assiste à une androgynisation de l'esthétique du corps, relève Isabelle Queval, chercheur au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis/CNRS). Il y a un rapprochement des modes de vie féminin et masculin, les consommations se rapprochent. Cette tendance s'inscrit dans un discours général qui accentue l'importance du sport, de la santé avec des incitations de plus en plus nombreuses à s'entretenir, à montrer qu'on prend soin de soi."

La manne masculine

Selon les statistiques de l'American Society of Plastic Surgeons, le nombre d'interventions cosmétiques pour les hommes a ainsi augmenté de 273 % depuis 1997. En 2014, ils auraient fait l'objet de plus de 2,7 millions d'actes esthétiques. Ils représenteraient désormais presque 14 % du marché. "C'est une croissance relativement faible mais nous constatons désormais dans les consultations entre 12 et 20 % de clientèle masculine", note le docteur Benjamin Ascher, chirurgien plasticien et directeur scientifique du Congrès mondial de l'esthétique médicale et chirurgicale, Imcas.

Dans le top 5 des chirurgies esthétiques effectuées en 2014, on trouve les rhinoplasties, les opérations des paupières, les liposuccions, des opérations de gynécomastie (ablation des seins) ou encore les opérations des oreilles décollées. Mais à l'instar du secteur, les hommes sont de plus en plus portés sur la médecine esthétique, un ensemble de gestes n'impliquant ni anesthésie, ni bistouri, ni interruption des activités. [...] Et en tête de ces demandes, la championne incontestée reste l'injection de toxine botulique qui empêche les muscles à l'origine de la formation de rides de se contracter. En seconde place, l'acide hyaluronique qui permet de combler les rides au niveau des "plis d'amertume" et des sillons entourant les lèvres mais qui peut aussi combler des joues creusées ou regalber des pommettes. Selon The American Society of Plastic Surgeons, le nombre d'hommes ayant reçu des injections a plus que quadruplé entre 2000 et 2014. Une demande croissante également constatée en France. "Il y a trente ans, je ne voyais pas d'hommes dans mon cabinet", constate Isabelle Rousseau, dermatologue lilloise. "Aujourd'hui, j'en ai un ou deux par jour !"

Marketing ciblé

Allergan, le laboratoire pharmaceutique qui commercialise la toxine botulique sous le nom de Botox, a annoncé en juin dernier partir à la conquête du marché masculin. Objectif espéré de Brent Saunders, PDG de la branche américaine: que les hommes représentent 20 à 25 % du marché de l'esthétique facial américain contre 13 % aujourd'hui. Pour les séduire, le laboratoire entend développer un marketing ciblé notamment en diffusant des publicités où figurent des hommes pour leur produit phare. Une première. "Les hommes restent difficiles à atteindre. Contrairement aux femmes, ils ont une utilisation moindre de produits dermo-esthétiques et le passage à la médecine esthétique n'est pas encore une évidence", dit Philippe Mauvais, directeur de la division esthétique chez Allergan France. Mais la demande est de plus en plus importante, les soins et les produits de plus en plus adaptés."

Car la clientèle masculine du Botox et autres injections de comblement est assez spécifique. "Les injections s'adressent préférentiellement aux sujets jeunes qui préfèrent ne pas en passer par la case chirurgie. Elles ne sont pas dans la culture des hommes de plus de 50 ans", analyse le docteur Catherine de Goursac qui compte près de 20 % d'hommes dans sa patientèle. "Les hommes plus âgés ne vont pas vers la médecine esthétique, confirme son confrère Benjamin Ascher, ils ont directement recours au lifting et à la chirurgie des paupières qui sont devenues des interventions moins invasives, plus limitées dans les suites et dont les résultats sont entretenus par le Botox et l'acide hyaluronique."

Désormais décomplexée, la médecine pour hommes n'a plus rien d'"anormale". "On n'aurait jamais vu Jean Gabin se faire faire des injections!", lance en riant le docteur Sylvie Poignonec, auteur de Faut-il être beau pour réussir ? (1). Mais aujourd'hui, les prix ont baissé, ce genre d'acte est plus abordable pour tout le monde et tend à se banaliser. Nos clients ont grandi avec l'idée qu'ils peuvent améliorer leur apparence et que celle-ci a un impact sur leur réussite professionnelle."

Si nombre de clients des médecins esthétiques et des dermatologues ne recherchent pas le rajeunissement à tout prix, ils ne veulent surtout pas paraître "fatigués" ou montrer un visage crispé. Rester "frais" et "compétitif" pour mieux aborder le monde du travail. "La beauté et la jeunesse passent parfois avant les diplômes et l'expérience", poursuit Sylvie Poignonec. "Les injections de Botox, qui détendent le front permettent d'avoir l'air moins sévère, moins soucieux. Les retirer donne une image plus avenante, attractive pour les autres". Et tous les secteurs d'activité sont touchés. Les médecins interrogés dans le cadre de cet article comptent dans leur patientèle aussi bien des informaticiens, des agriculteurs, des techniciens, que des écrivains…

Mais pour Bernard Andrieu, philosophe du corps, il n'y a pas de quoi se réjouir d'une démocratisation des injections en tout genre. "Désormais, les hommes, comme les femmes, sont censés avoir tous les moyens à leur disposition pour paraître plus jeunes, plus beaux, expose le chercheur. Le fait que les hommes rejoignent les femmes dans leur utilisation de la médecine esthétique ne fait que renforcer, prolonger les stéréotypes de la jeunesse, de l'entretien du corps. Qui pèsent désormais sur les deux genres au lieu de les faire évoluer."

Anne-Claire Genthialon, Tous piqués, Libération, le 29 octobre.

Document C

J'ai fait refaire ma bouche, à l'âge de 27 ans. Ce n'est une énigme pour personne : c'est loupé. Si quelqu'un, homme ou femme, refait quelque chose, c'est parce que, pour une raison qui ne regarde personne, il n'arrive pas à vivre avec, et que cette partie de son corps ne lui est plus supportable. Alors, soit on est aidé et on a la force de la combattre, soit on y va, et on passe à l'acte. J'ai entendu des témoignages de femmes disant que ça leur avait rendu la vie plus jolie, plus facile. Tant mieux. Il y en a d'autres que ça a profondément affectées, et je fais plutôt partie de celles-là.

Aujourd'hui, je pourrais dire : je suis contre la chirurgie esthétique. Parce que c'est un acte grave, dont on n'évalue pas forcément les conséquences. Et c'est un acte qui touche à notre âme. Mais je n'aurais jamais la "dégueulasserie" de porter un jugement sur quelqu'un qui l'a fait. Je dirais que c'est son problème. Et je trouve plus intéressant et humain de dire que cette personne était en manque de confiance. Evidemment, si ma bouche m'avait plu, je n'aurais jamais eu envie de la refaire. Mais, franchement, je ne suis pas près d'y retourner, parce que j'ai eu un tel choc, avec tout ça, et sous le regard des autres. Ça a été effroyable. Aujourd'hui, rien que l'idée d'une piqûre me foudroie. Mais en même temps, je me dis que ce n'est pas facile de vieillir, dans ce métier, quand on est une femme. Surtout au cinéma. Alors il y en a qui vont se trafiquer complètement, d'autres qui vont sombrer dans l'alcool. Mais chacun fera, mon Dieu, à sa façon, et comme il le pourra. Moi-même, je ne sais pas comment je vais réussir à passer ces étapes.

Emmanuelle Béart, Propos recueillis par Brigitte Salino, Le Monde, mars 2012.

Document D

Frédéric Doazan, Supervénus, 2013.

Séance 05

Le corps réparé

Oral

Quelles parties du corps peut-on aujourd'hui remplacer par des éléments artificiels ?

Lecture

D'après le texte de Fabien Soyez, comment évoluent les nouvelles prothèses et les nouveaux organes ?

Exposé : les prothèses intelligentes ; Aimée Mullins

Débat

Le corps artificiel, miracle ou menace ?

Jon Favreau, Iron Man, 2008, de 14:20 à 40:50.

Aujourd'hui, un organe malade ou un membre amputé peuvent être remplacés, telles des pièces détachées. Le pacemaker était déjà une grande avancée, mais bientôt, les personnes souffrant de problèmes cardiaques devraient pouvoir se faire implanter un coeur totalement artificiel.

En France, la société Carmatsa a conçu le premier cœur artificiel bioprothétique. Cet organe "complet" est composé, comme un cœur naturel, de 4 valves, de 2 ventricules et d'un système de régulation. Techniquement, le coeur est au point. Reste à passer la phase des tests. Objectif, pour Carmat : produire en masse ce cœur artificiel "total", une fois la "salle blanche" (de fabrication) prête. [...]

Moins sophistiqué que la prothèse française, le cœur artificiel de l'américain Syncardia est alimentée par un système externe de 6 kilos. Il a déjà été posé chez plus de 1300 patients dans le monde (300 en France). Il est "provisoire", car destiné aux malades en attente de greffe – mais des essais sont en cours aux Etats-Unis pour une implantation permanente.

D'autres organes sont susceptibles d'être remplacés par une version "artificielle". Ainsi, au CHU de Montpellier, une équipe de scientifiques planche sur un système utilisant des cellules pancréatiques non humaines, implantées dans une poche en matériaux biocompatibles, et permettant de concevoir un pancréas bio-artificiel, qui "assurerait la sécrétion d'insuline" – un espoir pour les 10 millions de diabétiques à travers le monde.

Des prothèses intelligentes

Depuis plus de 20 ans, dans les pas des prothèses "intelligentes" conçues par l'armée américaine à destination de ses soldats blessés et amputés, les chercheurs en robotique rivalisent de projets. Finis, les bras en cire inertes. Désormais, les personnes amputées portent des membres "bioniques", munis d'électrodes.

L'exemple le plus emblématique est celui de Jesse Sullivan. En 2005, cet Américain a perdu ses deux bras à la suite d'une électrocution. Aujourd'hui, il porte des prothèses de bras bioniques. Grâce à elles, il peut accomplir de nombreux gestes de la vie quotidienne – comme saisir un verre d'eau. Tout cela… par la pensée.

Pour parvenir à ce résultat, les ingénieurs en biomécanique de l'Université Northwestern et du Centre pour la médecine bionique de Chicago ont "relié" la prothèse au cerveau, grâce à des électrodes, qu'ils ont placés au niveau des terminaisons nerveuses du membre disparu. Depuis les nerfs, un "signal" est transmis à un micro-ordinateur, situé dans le bras bionique.

Les prothèses myoélectriques restent chères (environ 10 à 15 000 euros pour les modèles d'Otto Bock, de Touch Bionics et de RSLSteeper, leaders du marché). Mais les mains et les bras low cost se développent peu à peu – le plus souvent en open source. [...]

Ainsi, la main bionique Handiii, mise à disposition des internautes par le japonais Exiii, est imprimable en 3D, pour un coût de 179 euros. Le système est moins sophistiqué que celui animant les bras de Jesse Sullivan : il s'agit d'un petit capteur, placé sur le bras, et qui s'active via un smartphone, lors de la contraction d'un muscle.

Lève-toi et marche

Plus fort encore : désormais, des exosquelettes, des prothèses et des implants permettent aux paraplégiques de remarcher. En 2012, Claire Lomas, paralysée suite à un accident de cheval, a parcouru plus de 40 km à pied lors du marathon de Londres, grâce à des jambes bioniques. [...]

Conçu par le japonais Cyberdyne, l'exosquelette robotique HAL (Hybrid Assisted Limb) se porte comme une combinaison. Il utilise les signaux émis par le cerveau de son porteur (handicapé, le plus souvent paraplégique), afin de le faire marcher.

La plupart des exosquelettes déjà disponibles sur le marché, comme HAL ou Ekso, nécessitent toutefois l'utilisation de béquilles pour se stabiliser. Pour remédier à ce problème, la startup française Wandercraft conçoit un exosquelette qui utilise l'équilibre dynamique de l'utilisateur afin de le stabiliser et de lui permettre de commander ses déplacements. Il permet ainsi aux paraplégiques ou aux myopathes de marcher à nouveau, sans béquilles. Sa commercialisation auprès des établissements de soin est prévue pour 2017.

Imprime ton organe

Les prothèses de bras, de mains ou de jambes ne sont plus les seules "pièces" du corps humain susceptibles d'être conçues via une imprimante 3D. En février 2016, l'équipe du docteur Ralph Mobs a réalisé la greffe d'une vertèbre artificielle (en titane), imprimée en 3D.

En 2014, des chirurgiens néerlandais ont de leur côté utilisé une imprimante 3D… pour implanter un crâne artificiel, en polymère. "Pour fabriquer l'implant, il fallait d'abord créer un modèle en 3D du crâne de la patiente. Un scanner a été réalisé pour obtenir une image de sa forme optimale. Après l'impression d'une copie tridimensionnelle à partir du fichier numérique, l'opération a ensuite consisté à enlever le crâne malade et à le remplacer par l'artificiel", explique Sciences et Avenir.

Enfin, last but not least, l'impression de vaisseaux sanguins. Grâce à une imprimante 3D, des chercheurs de l'Université de Sydney, de Harvard, de Stanford et du MIT, ont mis au point un "réseau vasculaire artificiel". Il imite le système de circulation du sang dans le corps humain, et permet d'alimenter des cellules humaines en nutriments essentiels, ainsi qu'en sang. Une avancée technologique qui devrait permettre, un jour, d'aller plus loin que la fabrication de tissus imprimés simples, pour créer des structures vascularisées – et imprimer de véritables organes. Pourquoi pas un cœur artificiel, comme le prévoient depuis 2013 des scientifiques de l'université de Louisville ?

Fabien Soyez, Implants, prothèses, organes artificiels… jusqu’où réparer le corps ?, Techniques de l'ingénieur, mars 2016.

Document A

Grâce aux prothèses orthopédiques sportives, les athlètes du handisport peuvent désormais atteindre des niveaux de performances proches de ceux de valides.

Deux semaines après la clôture des Jeux olympiques de Rio, c'est au tour des Jeux paralympiques de démarrer ce mercredi au Brésil. Du 7 au 18 septembre, 4350 athlètes handicapés vont s'affronter dans 24 disciplines. Parmi eux, les athlètes amputés bénéficient aujourd'hui de dispositifs sophistiqués qui leur permettent d'atteindre des niveaux de performances proches de ceux d'athlètes valides.

L'exemple le plus célèbre est certainement celui d'Oscar Pistorius. Amputé des deux jambes depuis l'enfance, le Sud-Africain a réussi à se qualifier en demi-finales du 400 mètres aux Jeux olympiques de Londres en 2012 aux côtés de concurrents non-handicapés.

Des prothèses plus souples

Grâce aux progrès scientifiques des dernières décennies, les prothèses orthopédiques sont aujourd'hui fabriquées avec du titane et de la fibre de carbone, des matériaux utilisés notamment dans l'aéronautique et l'aérospatiale. Elles disposent d'un appareillage plus léger et résistant que les prothèses classiques afin d'assurer une plus grande souplesse, et sont conçues sur mesure pour s'adapter à la morphologie propre à chaque membre amputé.

Le "Flex-Foot" est sûrement la prothèse la plus connue et la plus utilisée par les amputés au niveau de la jambe. Ce pied artificiel qui rappelle une patte de guépard, parfois appelé lame, est fabriqué avec des fibres de carbone imprégnées dans de la résine époxyde, ce qui apporte un retour d'énergie efficace à son porteur. Inventé par l'Américain Van Phillips, qui perdit lui-même son pied dans un accident de ski nautique en 1976, puis racheté par la compagnie orthopédique Össur en 2000, il est depuis commercialisé sous le nom de "Cheetah" et existe aujourd'hui dans de nombreux modèles. Très en vogue en athlétisme, il rend des disciplines telles que la course à pied ou le saut en longueur accessible à tous. C'est grâce à cette prothèse que le coureur américain Jannyd Wallace, amputé de la jambe droite, a pu établir un temps de 10,71 secondes sur 100 mètres, soit 1,13 seconde de plus qu'Usain Bolt seulement. [...]

Le "Total Knee", une prothèse faisant office de genou, peut être utilisé en addition d'une lame de course. Il contient un système de dépressurisation hydraulique et des calculateurs intégrés qui corrigent la posture et s'adaptent à la façon de marcher de leur utilisateur, en lieu et place des muscles manquants. L'athlète spécialisée dans le triathlon Sarah Reinertsen, amputées de la jambe au-dessus du genou à l'âge de 7 ans, utilise cet accessoire pour la course à pied et le vélo.

Meilleures performances

Si les prothèses permettent à certains athlètes de pratiquer un sport en dépit de leur handicap, leur perfectionnement a aussi suscité sa part de polémique. Peu avant les Jeux olympiques de Pékin en 2008, la fédération internationale d'athlétisme (IAAF) avait jugé que le port de certaines prothèses favorisait les athlètes handicapés s'ils concourraient avec des valides. Le Tribunal arbitral du sport (TAS) était revenu sur cette décision peu après pour finalement la déjuger.

Pour Matthieu Balagué, responsable technique à Chabloz Orthopédie, une entreprise spécialisée dans la fabrication de prothèses qui fournit de nombreux athlètes du handisport, c'est une question sur laquelle il est difficile d'être catégorique: "Même s'il y a eu quelques polémiques, on ne sait pas vraiment si celles-ci favorisent leurs porteurs quand ils concourent contre des valides. Quand vous prenez l'exemple d'Oscar Pistorius, vous voyez bien qu'au début de la course, il a du mal à se lancer, puis sa foulée devient de plus en plus rapide. Est-il pour autant plus avantagé ? On ne sait pas."

En revanche, pour les systèmes à dépressurisation (Total Knee) auxquels on ajoute des pieds Össur, comme c'est le cas chez de nombreux athlètes amputés en dessous du genou, on sait que la longueur des lames influe sur la performance. "On voit bien avec la forme en C de la lame que plus elle est grande, plus elle se déforme sous le poids du porteur, ce qui augmente la restitution d'énergie et permet d'améliorer la performance."

Créées pour rechercher l'efficacité plutôt que le confort, ces prothèses ne sont pas utilisées dans la vie quotidienne, mais seulement portées quelques heures pour la pratique sportive. Néanmoins, il faudra faire de sérieuses économies pour quiconque souhaiterait en acquérir un modèle, qui coûte en moyenne 10 000 €.

Robin Cannone, Le Figaro, le 07/09/2016.

Document B
Document C

Pour elle, les prothèses, c'est comme les chapeaux. Il en faut une par activité. Pour le moment, elle en a douze. En terre cuite, en bois, en verre, en acier, en polyuréthanne, pour la journée, le soir, le sport, la nuit."Vous voulez voir ?" demande-t-elle en sirotant son thé. Elle allume son iPhone et montre ses photos. La voilà en maillot d'athlète, juchée sur des cercles de métal qui ressemblent à des faucilles inversées. "Mon époque 'Blade Runner' pour les Jeux paralympiques de 1996 à Atlanta. Je faisais partie de l'équipe américaine du 100 mètres, du 200 mètres et du saut en longueur." Là, elle porte des jambes transparentes en Plexiglas pour les besoins du film de Matthew Barney, le plasticien américain, compagnon de Björk et auteur du Cremaster Cycle. Ici, ses prothèses sont en frêne sculpté de feuilles de vigne et de magnolias. "Alexander McQueen les a réalisées pour moi, pour son défilé de 1999."

Toute petite, Aimee a décidé qu'à défaut d'être normale, elle serait "extra-ordinaire". "Dans les histoires qu'enfant je m'inventais, j'étais toujours un homme, un chevalier très courageux. J'avais le temps de peaufiner mes rôles. J'étais souvent seule dans les hôpitaux. Mes parents travaillaient dur. Je les voyais peu. Mais j'y ai rencontré des médecins et des infirmières qui n'arrêtaient pas de me dire : 'Aimee, tu es forte, courageuse. Tu vas y arriver.' Je crois que cela m'a donné la rage de me surpasser." Le père d'Aimee était maçon d'origine irlandaise. Sa mère, qui avait été religieuse pendant cinq ans chez les franciscains, était vendeuse.

"Quand il a fallu m'amputer, maman a dû se dire que c'était la volonté de Dieu et elle est passée à autre chose ! Trois ans plus tard, mes deux frères sont nés. On n'avait pas beaucoup d'argent. Je n'étais pas le centre du monde. On me traitait comme les autres. Cela a dû m'aider à admettre que ne pas avoir de jambes pouvait devenir une force. Ce qui est bien en Amérique, c'est que si une petite fille dit à son entourage : 'Vous allez voir, je vais dépasser mon handicap et le transformer en atout', les gens la croient et l'aident à accomplir ses rêves. C'est la grande qualité de ce pays. "

Aimee surfe sur l'excellence. À l'école, c'est la meilleure. Elle ne sait pas comment payer ses études à l'université ? Le département de la Défense offre une bourse d'études à trois candidats. Elle est sélectionnée parmi des milliers. Elle entre alors à l'université de Georgetown, section Relations internationales. Grande sportive, elle participe aux Jeux paralympiques d'Atlanta de 1996, où elle bat le record du monde du 100 mètres, du 200 mètres et du saut en longueur. Elle veut devenir comédienne ? Oliver Stone l'engage dans son World Trade Center. Elle veut être mannequin ? Dior et Valentino se l'arrachent. En 1998, la conférence TED l'invite à Monterey, en Californie. Dans la salle, Bill Gates, Al Gore, Warren Buffett. "Je ne savais pas quoi dire. Alors j'ai raconté que mes prothèses n'avaient rien d'un handicap, que Pamela Anderson avait plus de prothèses que moi et que ça n'en faisait pas une handicapée, que la beauté n'avait rien à voir avec la normalité et que chacun, devant sa propre réalité, doit toujours se réinventer. Enfin, j'ai demandé à des fabricants de concevoir des prothèses qui associent à la fois la science, la fonction et l'esthétique." De ce moment, Aimee devient une star. Elle vit aujourd'hui à New York avec son amoureux et répète à l'envi cette phrase qui sonne comme un cri de guerre : "L'adversité est une formidable occasion d'innover et de se reconstruire." Finalement, chez elle, il n'y a qu'une seule chose de vraiment normal, ce sont ses jambes.

Isabelle Girard, Le Figaro Madame, 29 janvier 20111.

Ils sont riches, intelligents, très influents et pour la plupart américains. Mais comme nous tous, ils sont mortels. Une fatalité insupportable qui depuis quelques années pousse des Larry Page (cofondateur de Google), Peter Diamandis (physicien et multi-entrepreneur), Mark Zuckerberg (fondateur de Facebook) ou Craig Venter (biologiste et multi-entre- preneur) à dépenser des sommes importantes et beaucoup d'énergie dans des projets d'extension de la vie.

Tous sont convaincus qu'au XXIe siècle, les sciences et les technologies vont révolutionner la médecine. Dans son livre The Singularity Is Near paru en 2005, le futurologue américain Ray Kurzweil, gourou du transhumanisme et prophète de l'immortalité, annonçait les grandes ruptures pour les années 2020. Faisant déjà référence aux cellules souches, il y prédisait ainsi les transformations profondes que connaîtront les humains grâce aux avancées de la génétique et des biotechnologies : "Les personnes seront capables de reprogrammer leur propre biochimie, loin des maladies et du vieillissement, étendant de manière radicale l'espérance de vie." Délire de futurologue adepte de science-fiction ?

De fait, la réalité commence à donner raison à Kurzweil. En 2012, le chercheur japonais Shinya Yamanaka recevait le prix Nobel de médecine pour ses travaux révolutionnaires sur les iPS (voir lexique), des "cellules souches pluripotentes induites", obtenues par modification génétique de cellules de peau et à partir desquelles il est possible de produire tout type cellulaire. Une rupture pour la médecine régénératrice car ces cellules, faciles à produire, peuvent être utilisées pour la reconstruction de tissus et d'organes. Imprimer en 3D des organes "de rechange"

Aujourd'hui, Ray Kurzweil ne se contente plus de prédire l'avenir dans des livres ou lors de conférences. Il peut passer de la théorie à la pratique. En 2012, il a été recruté par Google pour diriger son laboratoire sur l'apprentissage des machines et le traitement du langage. De surcroît, il est impliqué dans Calico, société créée par le géant de Mountain View avec l'objectif très général "de s'attaquer au vieillissement et aux maladies". Google avec ses milliards de dollars et Kurzweil, en petit génie de la vie éternelle, parviendront-ils à nous guérir de la mort ?

Dans cette révolution de la biologie qu'ils pronostiquent et préparent, ils peuvent déjà compter sur l'essor fulgurant de l'impression 3D. Ce qui au départ, n'était qu'une technique permettant de fabriquer des objets en plastique, est devenu un moyen prometteur pour construire tissus et organes à la demande, à partir de cellules vivantes, notamment des cellules souches. Les enjeux de cette "bio-impression 3D" (lexique) sont considérables puisqu'il est question de pouvoir réparer le corps en imprimant les "pièces" défectueuses (lire S. et A. n° 806, avril 2014).

En février, l'équipe de Jennifer Lewis, de l'université Harvard (États-Unis), est ainsi parvenue à imprimer un tissu formé de trois types cellulaires différents. Elle y a intégré en particulier un réseau de vaisseaux sanguins qui alimente les cellules en oxygène et nutriments, et évacue leurs déchets. Une brique indispensable pour la fabrication d'organes flambant neufs... graal de la jeune société californienne Organovo. "Nous avons déjà réussi a? imprimer une grande variété de tissus humains : du foie, du poumon, de l'os, des vaisseaux sanguins, du cœur et de la peau", assure Mike Renard, vice-président d'Organovo. Malheureusement, l'organe entier n'est pas pour tout de suite. "Vu la complexité d'un rein, d'un cœur ou même d'un foie, ce ne sera pas avant 2040 ou 2050 !", estime prudemment Fabien Guillemot, chercheur à l'Inserm de Bordeaux et créateur de Poietis, seule entreprise française à développer des tissus biologiques par bio-impression laser. En attendant, il faudra se contenter de prothèses. Une vie de cyborg qui est déjà une réalité pour certains d'entre nous. Pendant deux ans, l'Américain Igor Spetic, amputé du bras droit, a testé une prothèse de main à la technologie inédite qui restaure le sens du toucher !

Conçue par l'université de Cleveland, cette main robotisée reproduit même des sensations que Spetic pensait avoir définitivement perdues comme la chair de poule provoquée par le frottement d'un morceau de coton sur sa peau. Comment ? Par la stimulation électrique de certains nerfs de l'avant-bras, normalement chargés de relayer le sens du toucher vers le cerveau. Concrètement, des capteurs sur la main évaluent les forces exercées, renvoient un signal vers un boîtier externe qui l'analyse puis émet les impulsions électriques correspondantes : elles stimulent les nerfs en fonction des informations transmises par les capteurs. Le cerveau fait le reste : dur, mou, râpeux, lisse, etc.

Guérir le corps par la stimulation du cerveau

Cette stimulation, on la pratique même directement aujourd'hui sur le cerveau. Avec la connaissance qu'ils ont des différentes régions cérébrales et de leurs fonctions, certains chercheurs et médecins adoptent le principe de la stimulation afin de corriger des troubles handicapants. Les travaux menés en France depuis près de trente ans par Alim-Louis Benabid sur la maladie de Parkinson sont devenus célèbres dans le monde entier. Ce chirurgien du CHU de Grenoble a montré que la stimulation électrique d'une structure cérébrale profonde, le noyau sous-thalamique, à l'aide d'électrodes très fines, permettait de réduire sensiblement les symptômes de la maladie dont les fameux tremblements. Plus de 100 000 personnes dans le monde ont bénéficié de cette technique. Et une vingtaine de maladies pourraient encore être ainsi traitées : dépression, troubles obsessionnels, épilepsie, etc.

Une véritable révolution récompensée cet été par le prestigieux prix de la Fondation Lasker aux États- Unis, considéré comme la dernière marche avant le Nobel. L'approche visant à moduler l'activité du système nerveux est promise à un bel avenir. En août, le président des États-Unis Barack Obama a ainsi présenté en personne un nouveau projet de la Darpa (Agence pour les projets de recherche avancée de défense) pour le moins surprenant.

Baptisé ElectRx, ce programme militaire, financé à hauteur d'environ 80 millions de dollars, prévoit de traiter les maladies grâce à de petits implants électriques branchés sur les neurones. L'idée repose sur le fait que nombre de maladies sont contrôlées et régulées par le système nerveux : des maladies neurologiques bien sûr (Parkinson, épilepsie, etc.), mais aussi des maladies inflammatoires comme la polyarthrite rhumatoïde. Le programme ElectRx vise donc à surveiller en permanence l'état du corps. Si une anomalie est détectée, de minuscules électrodes connectées sur les nerfs reliés aux organes, enverront de petites décharges afin de rétablir un fonctionnement normal. La Darpa envisage de mener les premiers tests sur l'homme avant 2020. Vers la création de "surhommes"

De l'homme "réparé", porteur d'espoir, un glissement semble déjà s'opérer vers une autre humanité, celle de l'homme "augmenté", que prônent avec vigueur Ray Kurzweil et le mouvement transhumaniste (lexique), très actif aux États-Unis. En 2002, la National Science Foundation (NSF) publiait un rapport prescripteur qui avait frappé les esprits : Les Technologies convergentes pour l'augmentation des performances humaines. Au programme, nanosciences, biologie, sciences cognitives et technologies de l'information se voyaient réunies pour la fabrication d'un... surhomme.

Un concept exploité par plusieurs programmes américains, par exemple Talos, une tenue de combat ultralégère à base de nanomatériaux qui résiste aux balles. Ses capteurs physiologiques surveillent l'état du soldat dont la force est augmentée au moyen d'un exosquelette. Cette armure façon Iron Man devrait être opérationnelle en 2018.

Mais Talos n'est qu'un vêtement d'un nouveau genre. De nombreux travaux visent à augmenter les aptitudes humaines, en particulier cognitives, grâce àla mise au point d'implants. À l'université de Californie du Sud, l'ingénieur et neurobiologiste Theodore Berger développe depuis plus de 20 ans, des puces électroniques implantables dans le cerveau et censées restaurer la mémoire à long terme. Testées chez le rat et le singe, elles sont actuellement à l'essai pour des hommes ayant subi des lésions cérébrales altérant les facultés mnésiques.

Mais l'enjeu de ces travaux ne se limite pas à ça. Ils visent avant tout à comprendre et à reproduire le fonctionnement du cerveau : "Quand nous en serons capables, nous pourrons en faire des copies fonctionnelles avec d'autres matériaux", expliquait Marvin Minski, en préambule du congrès Global Future 2045, l'an dernier à New York. Ce chercheur du MIT, spécialiste de l'intelligence artificielle, est l'un des grands théoriciens du téléchargement de l'esprit.

Ce rêve ultime du transhumanisme prévoit de transférer notre esprit depuis le cerveau vers une machine. Une vie éternelle enfin débarrassée de ce véhicule encombrant et vieillissant, le corps.

Olivier Hertel, 'De l'homme réparé à l'homme augmenté', Sciences et avenir, numéro 814, décembre 2014.

Séance 06

Le corps sportif

Oral

Transformer son corps par le sport est-il naturel ?

Pistes

Observation

1. D'après Robert Redeker, quel est le moteur du sport moderne ? Quelles conséquences, selon vous ?

2. Comment le début de Million Dollar Baby (jusqu'à 37'50) montre-t-il l'évolution du corps du sportif ?

Prolongement

Pensez-vous qu'on puisse indéfiniment repousser les limites de notre corps ?

Dans un article publié par le quotidien Le Monde, le philosophe Robert Redeker s'intéresse aux origines historiques et au sens de la notion de "perfectibilité". Sa réflexion le conduit à envisager l'évolution et les caractéristiques des sociétés occidentales à partir de l'idée d'un constant dépassement et d'une planétarisation du sport.

Commencés en Europe au xviie siècle, les Temps modernes se manifestent par le refus de la finitude. Rousseau, ainsi que la plupart des autres penseurs des Lumières, en particulier Kant, dissertent sur la " perfectibilité1" de l'homme. La butée2 de la mort est trouée par la perfectibilité, où l'on reconnaît le concept central de l'anthropologie3 des Lumières : l'homme est fini mais, à l'opposé des autres espèces vivantes, il est perfectible. Il se perfectionne lui-même, l'histoire le perfectionne. La perfectibilité imaginée par les philosophes des Lumières est tout ensemble : celle de chaque individu et celle de l'espèce prise dans son entier. De fait, quand Pascal compensait notre inconsolable finitude4 par Dieu, les modernes, sur le modèle de Rousseau et de Kant, la compensent par la perfectibilité.

Non seulement le sport exige chaque jour des performances dépassant celles de la veille, mais aussi il réclame toujours plus de spectateurs, toujours plus d'Audimat, toujours plus d'événements. Il apparaît ainsi analogue à la technique et à l'industrie : aller toujours plus loin dans l'exploitation des potentialités de la nature. Sous cet aspect, il est une machine à alimenter le vertige du quantitatif.

Le sport ne supporte pas la limite – cette haine de la limite signalant le trait saillant distinguant la civilisation moderne occidentale de toutes les autres. Désormais, l'existence humaine épouse les contours du sport – il est exigé d'elle de faire toujours plus, de courir toujours plus vite, de vivre plus longtemps, de travailler plus intensément, de gagner toujours plus d'argent, d'améliorer ses performances, de rester jeune le plus longtemps possible, de plus en plus longtemps au fur et à mesure que passent les générations. [...]

L'infatigable popularité du sport s'explique par là : il est l'imagier de la préoccupation constante de l'être humain contemporain, tout attaché à repousser les limites de ses forces, de l'âge, du vieillissement, de la mort. Un étrange étonnement, mâtiné d'incrédulité, nous saisit lorsque nous apprenons la mort d'un champion. Un étonnement plus grand encore, mêlé d'admirative frayeur, nous fait frémir lorsque le champion, à l'instar d'Achille, a été fauché pendant l'action même de pulvériser toutes les limites, tel Ayrton Senna5. Comme nous usons de l'"illimitation" à la façon d'un remède contre la mort, nous peinons à comprendre que le trépas puisse rattraper le champion, lui qui avait pour ainsi dire passé la limite, comme on passe le mur du son, la laissant derrière soi.

R. Redeker, Sport mondialisé et ruse de l'histoire, Le Monde, article publié dans l'édition du 11/06/2010.


1. Capacité à s'améliorer.

2. L'obstacle.

3. Etude de l'homme, science de l'homme.

4. Fait d'être limité

5. Champion automobile.

Séance 07

Le corps détruit

Observation

Sur Million Dollar Baby (de 1'31'50) à la fin :

1. Comment le moment de la chute est-il filmé ?

2. Quelles réflexions vous inspire la fin du film ?

Prolongement

Quelle image du corps est donné dans le texte de Philipp Roth ?

Exposé : les gueules cassées

Document A
Document B

Clint Eastwood, Million Dollar Baby, 2005.

Le premier cas de polio, cet été-là, se déclara début juin, tout de suite après Memorial Day, dans un quartier italien pauvre à l'autre bout de la ville. Dans le quartier juif de Weequahic, au sud-ouest, nous n'avions entendu parler de rien, et nous n'avions pas non plus entendu parler de la douzaine de cas qui s'étaient déclarés ici ou là, sporadiquement, dans presque tous les quartiers de Newark sauf le nôtre. Ce n'est que le 4 juillet, quand il avait déjà été fait état de quarante cas dans la ville, que parut à la une du journal du soir un article intitulé "Le directeur de la Santé met en garde les parents contre la polio", dans lequel on citait le docteur William Kittell, directeur du service de la santé, qui demandait aux parents de surveiller leurs enfants de près et de contacter un médecin si l'un d'eux présentait des symptômes tels que mal de tête, mal de gorge, nausées, torticolis, douleurs articulaires, ou fièvre. Même si le docteur Kittell reconnaissait que quarante cas de polio, c'était deux fois plus que ce que l'on comptait normalement au début de la saison de la polio, il voulait que l'on comprenne bien que notre ville de 429 000 habitants ne souffrait absolument pas de ce qui aurait pu être considéré comme une épidémie de poliomyélite. Cet été-là comme tous les étés, il y avait des raisons de se montrer vigilant et de prendre les mesures d'hygiène appropriées, mais il n'y avait pas encore lieu de céder à l'affolement dont avaient fait preuve, "ce qui pouvait se comprendre", les parents, vingt-huit ans plus tôt pendant l'épidémie de 1916, la pire qu'on eût connue, dans le nord-est des États-Unis, épidémie qui avait fait plus de 27 000 victimes, dont 6 000 morts. À Newark, il y avait eu 1 360 cas de polio, et 363 morts.

Or, même dans une année avec un nombre moyen de cas, où les risques de contracter la polio étaient bien moindres qu'en 1916, l'éventualité d'une maladie paralysante qui laissait un jeune à jamais infirme et difforme, ou incapable de respirer hors d'un appareil cylindrique en métal qu'on désignait sous le nom de poumon d'acier, ou qui pouvait conduire à la mort par la paralysie des muscles respiratoires, une telle éventualité était de nature à provoquer chez les parents de notre quartier une grande appréhension et à troubler la tranquillité d'esprit des enfants qui, libérés de l'école pendant les mois d'été, pouvaient jouer dehors toute la journée jusqu'aux longues heures du crépuscule. L'inquiétude concernant les conséquences dramatiques d'une attaque de polio sévère était renforcée par le fait qu'il n'existait aucun remède pour traiter la maladie ni aucun vaccin pour vous immuniser contre elle. La polio, ou paralysie infantile, comme on l'appela tant qu'on pensa qu'elle affectait principalement les enfants en bas âge, pouvait tomber sur n'importe qui, sans raison apparente. Bien que les jeunes de moins de seize ans fussent les victimes habituelles, les adultes eux aussi pouvaient être gravement atteints, ce qui avait été le cas de l'actuel président des États-Unis.

Franklin Delano Roosevelt, la plus célèbre des victimes de la polio, avait contracté la maladie quand il était un homme vigoureux de trente-neuf ans, et depuis lors il ne pouvait pas marcher sans soutien. Même ainsi, il devait porter un lourd appareil de cuir et de métal des hanches jusqu'aux pieds pour se tenir debout.

Philipp Roth, Nemesis, éd. Gallimard, 2012.

Document A
Document B

Frida Khalo, La Colonne brisée, 1944.

Recroquevillé sur le fauteuil que leur mère pousse le long des couloirs de l'hôpital, j'observe mes enfants à la dérobée. Si je suis devenu un père quelque peu zombie, Théophile et Céleste, eux, sont bien réels, remuants et râleurs, et je ne me lasse pas de les regarder marcher, simplement marcher, à côté de moi en masquant sous un air assuré le malaise qui voûte leurs petites épaules. Avec des serviettes en papier, Théophile essuie, tout en marchant, les filets de salive qui s'écoulent de mes lèvres closes. Son geste est furtif, à la fois tendre et craintif comme s'il était en face d'un animal aux réactions imprévisibles. Dès que nous ralentissons, Céleste m'enserre la tête entre ses bras nus, couvre mon front de baisers sonores et répète : "C'est mon papa, c'est mon papa", à la manière d'une incantation. On célèbre la fête des pères. Jusqu'à mon accident nous n'éprouvions pas le besoin d'inscrire ce rendez-vous forcé à notre calendrier affectif, mais, là, nous passons ensemble toute cette journée symbolique pour attester, sans doute, qu'une ébauche, une ombre, un bout de papa, c'est encore un papa. Je suis partagé entre la joie de les voir vivre, bouger, rire ou pleurer pendant quelques heures, et la crainte que le spectacle de toutes ces détresses, à commencer par la mienne, ne soit pas la distraction idéale pour un garçon de dix ans et sa petite sœur de huit, même si nous avons pris en famille la sage décision de ne rien édulcorer.

Nous nous installons au Beach Club. J'appelle ainsi une parcelle de dune ouverte au soleil et au vent où l'administration a eu l'obligeance de disposer tables, chaises et parasols et même de semer quelques boutons d'or qui poussent dans le sable au milieu des herbes folles. Dans ce sas situé au bord de la plage, entre l'hôpital et la vraie vie, on peut rêver qu'une bonne fée va transformer tous les fauteuils roulants en chars à voile. "Tu fais un pendu ?" demande Théophile, et je lui répondrais volontiers qu'il me suffit déjà de faire le paralysé, si mon système de communication n'interdisait les répliques à l'emporte-pièce. Le trait le plus fin s'émousse et tombe à plat quand il faut plusieurs minutes pour l'ajuster. À l'arrivée on ne comprend plus très bien soi-même ce qui paraissait si amusant avant de le dicter laborieusement lettre par lettre. La règle est donc d'éviter les saillies intempestives. Cela enlève à la conversation son écume vif-argent, ces bons mots qu'on se relance comme une balle sur un fronton, et je compte ce manque forcé d'humour parmi les inconvénients de mon état.

Enfin, va pour un pendu, le sport national des classes de septième. Je trouve un mot, un autre, puis cale sur un troisième. En fait, je n'ai pas la tête au jeu. Une onde de chagrin m'a envahi, Théophile, mon fils, est là sagement assis, son visage à cinquante centimètres de mon visage, et moi, son père, je n'ai pas le simple droit de passer la main dans ses cheveux drus, de pincer sa nuque duveteuse, d'étreindre à l'en étouffer son petit corps lisse et tiède. Comment le dire ? Est-ce monstrueux, inique, dégueulasse ou horrible ? Tout d'un coup, j'en crève. Les larmes affluent et de ma gorge s'échappe un spasme rauque qui fait tressaillir Théophile. N'aie pas peur, petit bonhomme, je t'aime. Toujours dans son pendu, il achève la partie. Encore deux lettres, il a gagné et j'ai perdu. Sur un coin de cahier il finit de dessiner la potence, la corde et le supplicié.

Jean-Dominique Bauby, Le Scaphandre et le Papillon, 1997.

Document B

Je suis réveillé quelques heures plus tard par une douleur si forte et si diffuse que je suis incapable d'en localiser l'origine précise. Mes pieds bougent. Les deux. Les mains aussi. Chacun de mes yeux perce la semi-obscurité. Je suis entier. Avec ma langue, je fais le tour de ma bouche. En bas, elle vient s'appuyer sur les gencives de la mâchoire inférieure : les dents ont été pulvérisées. Les hauteurs, elles, s'annoncent comme un couloir sans fin ; ma langue ne rencontre pas d'obstacle et lorsqu'elle vient toucher les sinus, je décide d'interrompre cette première visite. C'est tout ce vide qui me fait souffrir.

De nouveau, je vois s'agiter au-dessus de moi deux mentons.

Les deux hommes sont en blouse blanche. Nouvelle tentative pour parler, qui se solde par un gargouillis sourd comme la plainte d'un grand mammifère.

Les médecins n'ont pas remarqué ma tentative malheureuse et continuent à discourir sur mon cas. Deux longues sangles me maintiennent pieds et mains liés au lit de camp et m'interdisent le moindre geste. On s'agite beaucoup dans ce couloir qui ressemble à une gare de triage. La guerre a donc bel et bien commencé. Je n'ai pas été victime d'un coup de semonce.

- Une fiche a été faite au poste de secours, mais elle est illisible.

Couverte de salive et de sang mélangés.

- Voyons voir. Destruction maxillo-faciale. Notez, mon vieux ! Béance totale des parties situés du sommet du menton jusqu'à la moitié du nez, avec destruction totale maxillaire supérieur et du palais, décloisonnant l'espace entre la bouche et les sinus. Destruction partielle de la langue. Apparition des organes de l'arrière-gorge qui ne sont plus protégés. Infection généralisée des tissus meurtris par apparition de pus.

Il poursuit :

- Sérions les problèmes ! Risque de gangrène par infection des parties meurtries. Risque d'infection des voies aériennes et régions pulmonaires par manque de protection. Risque d'anémie par difficulté d'alimenter le blessé par voies buccales et nasales. Conclusion, Charpot : vous me dégagez ce bougre à l'arrière. Direction Val-de-Grâce. A ma connaissance, il n'y a que là qu'on puisse faire quelque chose pour lui. Si la gangrène ne s'y met pas.

En attendant, nettoyez les plaies. Faites-lui ordre de transport par wagon sanitaire. Surtout s'il est conscient au moment de le nourrir. Il risque de souffir.

- Rien d'autre, major ?

- Rien d'autre, Charpot. En attendant, ne le laissez pas là. Ses plaies dégagent une telle puanteur qu'il va faire tomber ceux qui tiennent encore debout.

Marc Dugain, La Chambre des officiers, 1998.

Document C

Séance 08

Les frontières du corps

Recherche

Exposé : le transhumanisme, les transgenres

Document A

Le sentiment que l'organe greffé est chargé encore de l'individualité du "donneur" nourrit une folle interrogation sur l'identité de ce fantôme dont la mort a signifié pour le greffé une étrange délivrance. Ainsi, ce jeune homme transplanté depuis deux ans après une insuffisance rénale qui lui imposait la longue dépendance de l'hémodialyse. Quand on lui demande ce qu'il pense de l'opération subie, il évoque d'emblée le "rein" venu du cadavre d'un jeune homme décédé dans un accident de la route. "On ne peut oublier ça… Ça fait drôle… On sait qu'il n'est pas mort exprès. Parfois, on se demande si ses parents sont au courant que le rein de leur fils est encore vivant… Est-ce qu'ils avaient donné leur accord ?" Comme sa mère explique qu'elle aurait aimé connaître les antécédents de ce jeune homme, son fils se récrie aussitôt : "Il ne vaut mieux pas. Je suis le receveur. En savoir plus, non ! Ne rien savoir c'est mieux. Il est mort. Mais c'est pas ça qui l'a fait mourir ! C'est pas moi qui le lui ai pris !" Volonté tenace d'ignorance afin de ne pas accentuer une dette déjà terrible et une culpabilité qui l'amène à revenir encore sur le fait que nul ne peut lui reprocher d'être à l'origine de la mort du jeune homme. Mais deux ans après l'opération, l'insistance sur ce fait, le désir que les parents de la victime aient été tenus au courant du prélèvement, en disent long sur la difficulté d'intérioriser cet organe même s'il lui vaut d'être libéré de la contrainte des dialyses. Il rappelle que ses propres reins, détruits, ont été "jetés". L'organe inséré dans sa chair est à ses yeux "comme une machine qui évite la dialyse. C'est presque artificiel, mais c'est quand même à quelqu'un". L'organe, plus ou moins ravi à un autre, demeure étranger et l'institue tributaire d'une dette qui alimente le travail de la culpabilité, même si, au fil de l'entretien, il évoque enfin sa "délivrance". [...]

L'intégration du greffon en élément de soi entraîne une crise intérieure plus ou moins aiguë et durable selon les individus, leur histoire antérieure, les conditions psychologiques de la greffe, la qualité de l'accompagnement familial et hospitalier. La transplantation est une intromission identitaire en même temps qu'organique. Le discours médical, insistant sur le mécanisme corporel, est démenti par l'ébranlement de l'identité personnelle du receveur. La greffe ouvre la voie à une contagion possible par l'imaginaire associé à l'inconnu pourvoyeur d'organe et de vie. L'organe étranger introduit une brèche dans le réel et l'image du corps, les limites personnelles se dissolvent et subissent les assauts du fantasme. Le greffé sent en lui une présence étrangère, trace persistante d'un autre homme. Une part de soi échappe. "Je ressens la présence de quelqu'un dans mon corps, c'est plus fort que moi. Comme si la moitié de mon corps m'échappait" ; "On ne sait plus très bien qui on est" ; "J'ai l'impression d'avoir changé de corps..." sont des propos courants. [...]

Dans les imaginaires collectifs, les organes sont associés à des qualités morales ou physiques particulières : les reins renvoient à la puissance génésique, à la force. Le cœur à l'intelligence, à l'intuition, à l'affectivité ; le foie au courage, à la force, à la colère ; les poumons au rythme, au souffle, etc. La nature de l'organe greffé n'est pas sans incidence sur la psychologie du receveur. Il est plus facile pour le sentiment d'identité d'accepter un rein, dont l'image n'est guère valorisée, qu'un coeur ou des poumons dont le degré d'humanité est fort et accompagné en permanence d'une dimension sensible (le greffé sent battre le coeur, il respire par les poumons). A chaque instant, il est renvoyé à l'étonnement de son statut.

D'autres questions identitaires sont également soulevées si les greffés ont connaissance de "fuites" sur une particularité de leur donneur. Le rein d'une femme fait craindre à l'homme une perte de sa virilité ; la femme recevant celui d'un homme s'inquiète que sa féminité ne soit altérée. Le jeune greffé est effrayé que l'âge plus élevé de l'homme sur qui l'organe a été prélevé ne nuise à sa vie future. Un homme âgé est ravi de recevoir le cœur ou le rein d'un jeune, mais il s'effraie que le cœur, par exemple, ne "s'emballe" et ne le contraigne à une vitalité qui "n'est plus de son âge". Ou bien, à l'inverse, il souhaite "profiter" de ce cœur neuf. Certains parents ou receveurs effectuent des recoupements avec les décès par accidents des jours ou des heures qui précèdent le prélèvement en quête de la trace de l'éventuel "donneur". Ils se livrent à des recherches sur sa moralité, sa profession. Des romans se construisent sur de maigres indices ("Il avait vingt ans", "c'était un routier", "Il revenait de vacances", etc.) qui ont échappé aux médecins. On s'effraie de savoir que l'accidenté était un buveur ou menait une vie dissolue ; on se réjouit de ses qualités morales, de sa force physique ("c'était un sportif") ou de sa jeunesse, avec l'effroi ou le bonheur de recevoir en même temps que l'organe une part de sa personnalité présumée. Les frontières organiques sont largement débordées par le rayonnement imaginaire du greffon.

L'ablation de son propre organe pour y transplanter celui de l'autre n'ouvre pas seulement une brèche dans la chair, elle entame aussi en profondeur les valeurs, les raisons d'être du malade. [...] Ce mélange de vie et de mort, où toute frontière symbolique est abolie, bouleverse les représentations et met le malade en position d'extrême transgression, à laquelle s'ajoute celle de posséder en soi la chair d'un autre homme et de perdre aussi les limites de son identité propre.

L'altérité est désormais au coeur de soi. Le greffé est contraint à une forme inverse du deuil : la nécessité de reconstruire son existence en intériorisant la perte d'une part de soi et l'adjonction difficile à assumer de l'organe d'un autre homme. Des projets ou des résolutions personnelles ("j'aiderai les autres à mon tour", "moi aussi, je ferai don de mes organes à ma mort") sont des formes de résistance à l'exigence de la dette. Des périodes affectives contrastées se succèdent. Au fil du temps, l'intériorisation se réalise. L'organe se mêle à l'image du corps, même si parfois le souvenir insistant du donneur se fait jour et si le rêve nocturne en éveille encore le fantôme. Le greffé retrouve une part de son goût de vivre accrue par la probabilité de sa mort s'il n'était passé par là. Mais ce parcours n'exclut pas la persistance du sentiment de dette et d'inquiétante étrangeté, ni l'angoisse diffuse de transgresser la ligne symbolique partageant la vie et la mort. La nécessité quotidienne et à vie de médicaments immunosuppresseurs aux effets secondaires non négligeables, pour lutter contre le rejet du greffon, rappelle en permanence la précarité de cette alliance avec l'Autre et avec la mort. L'oubli est interdit par la nécessité d'une surveillance constante et d'une existence médicalement assistée. [...]

La plupart des greffés acceptent ces épisodes de souffrance ou de doute, les considérant comme le prix à payer d'une existence qui, sinon, aurait été perdue. S'ils finissent par assumer plus ou moins leur situation équivoque, d'autres sont affectés par l'intromission de l'organe étranger et l'intolérable de la dette. Certains auteurs décrivent les complications psychopathologiques consécutives à des greffes : dépression, dépersonnalisation, apathie, désespoir donnant parfois lieu au suicide. Le receveur butte sur une identification narcissique écrasante au donneur inconnu et échoue à mobiliser ses défenses contre ce processus intrusif et persécutif. Il vit la greffe sur le mode de la dissolution de soi et de la possession par un Autre. Les rejets de greffes sont sans doute parfois les incidences organiques d'un refus plus profond, mettant en œuvre les instances préconscientes et inconscientes du sujet.

Les troubles de la personnalité, plus ou moins graves, qui suivent parfois la transplantation, montrent les ruses du symbolique pour s'imposer malgré tout dans une opération que le discours médical voudrait purement mécanique : remplacer une pièce défaillante dans la machine du corps par une autre plus fiable. Existentiellement, le cœur n'est pas une pompe, les reins une station d'épuration ou les poumons des soufflets. S'il en était ainsi, l'homme serait en effet un mécanisme composé de pièces interchangeables et les greffes ne soulèveraient aucune question psychologique ou éthique. Mais s'agissant de la chair de l'homme, et donc d'une part fondatrice de l'identité, les organes ne sont pas des compensations mécaniques à des défaillances personnelles ; elles impliquent un remaniement de l'identité, la résolution d'un deuil et une forme subtile de greffe imaginaire avec le don de l'autre. L'élément corporel intégré à la substance du receveur n'est pas indifférent, il est chargé de valeur et de fantasmes, il est parcelle d'autrui et soulève la question des limites identitaires, de la frontière entre soi et l'autre, entre la mort et la vie en soi et dans l'autre. Bien avant d'être médicale, la réussite existentielle de la greffe est conditionnée par la relation symbolique nouée avec le receveur. Et la greffe est probablement l'une des expériences humaines les plus troublantes et les plus difficiles à assumer malgré le gain de santé et d'autonomie.

Dictionnaire du corps, sous la direction de Michela Marzano, coll. Quadrige, Dicos poche, éd. PUF, 2007.

Séance 09

Des corps sélectionnés

Recherche

Expression

Document A

Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca, 1997.

Document B

Dans Valeurs Actuelles du 6 septembre 2006, le Professeur Bernard Debré, chef de service d'urologie à l'hôpital Cochin à Paris, également député, prend position ici sur les récentes avancées qu'ont permis les progrès en génétique.

Valeurs Actuelles : Qu'entendez-vous par "eugénisme de liberté" ?

Bernard Debré : Dans l'imaginaire collectif, "eugénisme" est un mot épouvantable qui évoque les atrocités commises par les nazis ou bien celles réalisées par la social-démocratie suédoise qui, dans les années 1970, a stérilisé des femmes qui présentaient des troubles mentaux, avaient trop d'enfants ou étaient considérées comme asociales. Aux antipodes de ces eugénismes d'État, il existe un eugénisme de liberté, que je défends. À ce titre, le diagnostic préimplantatoire, qui permet de sélectionner les embryons non porteurs d'une maladie génétique. La liste des maladies pour lesquelles on pourra y recourir ne va cesser de s'allonger, car on sait maintenant lire dans le livre de la vie. Récemment, à l'hôpital, un jeune couple a demandé un tri d'embryons parce que chacun avait un parent atteint d'un Alzheimer précoce. Ils souhaitaient que leur enfant à venir soit préservé de cette maladie. Quoi de plus légitime ? Au nom de quoi leur interdire cette possibilité ?

Vous défendez également le clonage thérapeutique, pourtant toujours interdit en France….

Le clonage thérapeutique est l'une des plus grandes inventions du XXe siècle ! Cette technique permettra un jour à chacun de réparer ses organes défaillants. Quel principe supérieur nous permettrait d'interdire l'autoréparation, qui pourrait sauver un nombre considérable de malades ? Il y a quelques décennies, il se trouvait des censeurs pour s'y opposer. D'ailleurs, on effectue déjà des réparations qui sauvent des vies. Cela s'appelle la greffe d'organes. L'avantage énorme, avec le clonage thérapeutique, c'est que l'on ne sera plus confronté au risque de rejet. Non à la frilosité !

Justement, vous pointez du doigt la frilosité de la France, sur la question de la recherche sur les embryons…

Les barrières législatives érigées contre la recherche en France lui ont déjà fait perdre au moins six précieuses années. La loi bioéthique autorise l'étude sur les embryons congelés surnuméraires, mais seulement à titre exploratoire, pour une durée de cinq ans et dans un contexte expérimental encadré. C'est totalement insuffisant ! Nos chercheurs sont obligés de s'exiler. Et la Chine est en passe de devenir la référence mondiale en matière de clonage. L'embryon, qui n'est rien d'autre qu'un tas de cellules, ne doit pas être déifié. Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser des embryons destinés à être détruits ? Ce sont pourtant des milliers de vies humaines qui pourraient être sauvées dans un délai très bref.

"Non à la frilosité", propos recueillis par Alix Leduc, Valeurs Actuelles, 8 septembre 2006.

Document C

Un bâtiment gris et trapu de trente-quatre étages seulement. Au-dessus de l'entrée principale, les mots: CENTRE D'INCUBATION ET DE CONDITIONNEMENT DE LONDRES-CENTRAL, et, dans un écusson, la devise de l'Etat mondial: COMMUNAUTE, IDENTITE, STABILITE.

L'énorme pièce du rez-de-chaussée était exposée au nord. En dépit de l'été qui régnait au-delà des vitres, en dépit de toute la chaleur tropicale de la pièce elle-même, ce n'étaient que de maigres rayons d'une lumière crue et froide qui se déversaient par les fenêtres. Les blouses des travailleurs étaient blanches, leurs mains, gantées de caoutchouc pâle, de teinte cadavérique. la lumière était gelée, morte, fantomatique. Ce n'est qu'aux cylindres jaunes des microscopes qu'elle empruntait un peu de substance riche et vivante, étendue le long des tubes comme du beurre.

- Et ceci, dit le Directeur, ouvrant la porte, c'est la Salle de Fécondation.

Au moment où le Directeur de l'Incubation et du Conditionnement entra dans la pièce, trois cents Fécondateurs, penchés sur leurs instruments, étaient plongés dans ce silence où l'on ose à peine respirer [...], par quoi se traduit la concentration la plus profonde. Une bande d'étudiants nouvellement arrivés, très jeunes, roses et imberbes, se pressaient, pénétrés d'une certaine appréhension, voire de quelque humilité, sur les talons du Directeur. Chacun d'eux portait un cahier de notes, dans lequel, chaque fois que le grand homme parlait, il griffonnait désespérément. [...]

- Je vais commencer par le commencement, dit le D.I.C., et les étudiants les plus zélés notèrent son intention dans leur cahier: Commencer au commencement. - Ceci - il agita la main - ce sont les couveuses. - Et, ouvrant une porte de protection thermique, il leur montra des porte-tubes empilés les uns sur les autres et pleins de tubes à essais numérotés. - L'approvisionnement d'ovules pour la semaine. [...]

Toujours appuyé contre les couveuses, il leur servit, tandis que les crayons couraient illisiblement d'un bord à l'autre des pages, une brève description du procédé moderne de la fécondation; il parla d'abord, bien entendu, de son introduction chirurgicale [...]; il continua par un exposé sommaire de la technique de la conservation de l'ovaire excisé à l'état vivant et en plein développement; passa à des considérations sur la température, la salinité, la viscosité optima; fit allusion à la liqueur dans laquelle on conserve les ovules détachés et venus à maturité; et, menant ses élèves aux tables de travail, leur montra effectivement comment on retirait cette liqueur des tubes à essais; comment on la faisait tomber goutte à goutte sur les lames de verre pour préparations microscopiques spécialement tiédies; comment les ovules qu'elle contenait étaient examinés au point de vue des caractères anormaux, comptés, et transférés dans un récipient poreux; comment (et il les emmena alors voir cette opération) ce récipient était immergé dans un bouillon tiède contenant des spermatozoïdes qui y nageaient librement - "à la concentration minima de cent mille par centimètres cube" insista-t-il; et comment, au bout de dix minutes, le vase était retiré du liquide et son contenu examiné de nouveau; comment, s'il y restait des ovules non fécondés, on l'immergeait une deuxième fois, et, si c'était nécessaire, une troisième; comment les ovules fécondés retournaient aux couveuses; où les Alphas et les Bêtas demeuraient jusqu'à leur mise en flacon définitive, tandis que les Gammas, les Deltas et les Epsilons en étaient extraits, au bout de trente-six heures seulement, pour être soumis au procédé Bokanovsky.

"Au procédé Bokanovsky", répéta le Directeur, et les étudiants soulignèrent ces mots dans leurs calepins.

Un oeuf, un embryon, un adulte, - c'est la normale. Mais un oeuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de proliférer, de se diviser: de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé, et chaque embryon, un adulte de taille complète. On fait ainsi pousser quatre-vingt-seize humains là où il n'en poussait autrefois qu'un seul. Le progrès. [...]

"Des jumeaux identiques, mais non pas en maigres groupes de deux ou trois, comme aux jours anciens de reproduction vivipare, alors qu'un oeuf se divisait parfois accidentellement; mais bien par douzaines, par vingtaines, d'un coup."

- Par vingtaines, répéta le Directeur, et il écarta les bras, comme s'il faisait des libéralités à une foule. Par vingtaines.

Mais l'un des étudiants fut assez sot pour demander en quoi résidait l'avantage.

- Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas ? Vous ne voyez pas ? Il leva la main; il prit une expression solennelle. Le procédé Bokanosky est l'un des instruments majeurs de la stabilité sociale !

Instrument majeurs de la stabilité sociale.

Des hommes et des femmes conformes au type normal; en groupes uniformes. Tout le personnel d'une petite usine constitué par les produits d'un seul oeuf bokanovskifié.

- Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! - Sa voix était presque vibrante d'enthousiasme. On sait vraiment où l'on va. Pour la première fois dans l'histoire. - il cita la devise planétaire: "Communauté, Identité, Stabilité."

Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes, 1932, éd. Plon, 1977.

Évaluation

Mauvais genres

Présentation

Document A

La décision est inédite. Le tribunal de grande instance (TGI) de Tours a ordonné, le 20 août, la rectification de l'état civil d'une personne née avec une "ambiguïté sexuelle" et la substitution de la mention de "sexe masculin" par la mention "sexe neutre". "C'est la première fois qu'on reconnaît en Europe l'appartenance d'un adulte à un sexe autre que masculin ou féminin", insiste Benjamin Moron-Puech, auteur d'un mémoire Les Intersexuels et le droit (université Panthéon-Assas).

Cela n'a pas échappé au parquet, qui a fait appel d'une décision qu'il estime relever d'un "débat de société générant la reconnaissance d'un troisième genre". "Nous ne sommes pas dans le rôle du législateur pour créer la loi", a observé le vice-procureur de la République de Tours, Joël Patard. "C'est une décision importante, analyse M. Moron-Puech. Et le parquet estime souhaitable que d'autres juridictions, et sans doute à terme la Cour de cassation, se prononcent sur cette question afin de dégager une solution claire et faisant autorité."

D'ores et déjà, Vincent Guillot est "heureux". Celui qui a cofondé, en 2004, l'Organisation internationale des intersexués (OII), voit dans cette remise en cause de la binarité sexuelle la "suppression du principal prétexte aux mutilations des enfants en bas âge". "Des traitements irréversibles"

Car c'est avant tout cette revendication que portent les personnes intersexuées, qui représenteraient 1,7 % de la population ou encore environ 200 nouveau-nés par an en France. L'intersexualité renvoie à une variation de l'aspect des organes génitaux externes et internes souvent corrigée par un traitement hormonal ou une chirurgie génitale à la naissance, dans le but d'assigner à l'enfant un sexe féminin ou masculin.

"Dès les années 1940, les traitements précoces tels que la réduction clitoridienne ou la vaginoplastie ont commencé à se systématiser, rappelle Cynthia Kraus, philosophe à l'université de Lausanne, en Suisse. Certains cliniciens continuent de justifier ces traitements irréversibles pour assurer le prétendu bon développement psychologique et sexuel de l'enfant. En réalité, ils privilégient l'apparence des organes génitaux au détriment de l'intégrité corporelle et du droit à l'autodétermination, alors même qu'on ne sait pas comment la morphologie de l'enfant va évoluer ni à quel sexe il va s'identifier."

En mai 2015, le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Nils Muiznieks, a présenté un rapport sur le sujet dans lequel il évoque ces "conséquences tout au long de la vie, incluant : la stérilisation, des lésions graves, des infections de l'appareil urinaire, une réduction ou la perte complète des sensations sexuelles, la suppression des hormones naturelles, la dépendance aux médicaments et un sentiment profond de la violation de leur personne".

D'après Vincent Guillot, seules deux procédures au pénal contre des médecins seraient en cours en France. "Le combat des intersexes est récent, rappelle Joëlle Wiels, généticienne au CNRS et coauteurs de Mon corps a-t-il un sexe ? (Editions La Découverte, 2015). L'intersexuation a longtemps été taboue, considérée comme une maladie." Le cas des transsexuels

Les malentendus ne sont pas tous dissipés. Sur Twitter, La Manif pour tous a vu dans la décision du TGI de Tours l'œuvre de "l'idéologie du gender" (du genre). Le directeur de l'hebdomadaire Valeurs actuelles, Yves de Kerdrel, parle, lui, du "début d'un effondrement des piliers de notre civilisation".

Cette décision a-t-elle ouvert une boîte de Pandore ? De l'avis de Benjamin Moron-Puech, "les juges qui seront prochainement saisis de cette affaire s'attacheront sans doute à circonscrire très nettement leur décision aux seules personnes intersexuées". Peut-on imaginer, par exemple, que les personnes transsexuelles puissent à l'avenir se revendiquer elles aussi d'un sexe neutre ? Aujourd'hui, elles peuvent seulement modifier le sexe mentionné à l'état civil si elles attestent d'une transition "irréversible", c'est-à-dire d'une stérilisation. Bien que l'ablation génitale ne soit pas obligatoire, les demandeurs doivent souvent se soumettre à des expertises attestant d'une opération chirurgicale de réassignation sexuelle.

"Biologiquement, les transsexuels n'ont rien à voir avec les personnes intersexuelles, tranche Joëlle Wiels. Mais, du point de vue de la reconnaissance des droits, il y a cet objectif commun de faire tomber la bicatégorisation mâle/femelle". A l'inter-LGBT (Interassociative lesbienne, gaie, bi et trans), Clémence Zamora-Cruz, chargée des questions trans, précise : "Des personnes peuvent réclamer un troisième genre, mais ce n'est pas une revendication globale des associations trans. A l'inter-LGBT, on pense que la personne doit pouvoir s'autodéterminer selon sa conviction intime."

Document B

Manifestations contre "le mariage pour tous", polémiques sur l'enseignement du genre à l'école, victoire de Conchita Wurst à l'Eurovision et loi australienne en faveur d'un sexe neutre…. Plusieurs événements récents ont mis les questions de genre et de sexualités au centre du débat public. Avec une problématique récurrente : qu'est-ce qui relève du choix, qu'est-ce qui relève du déterminisme biologique dans nos pratiques et identités sexuelles ?

Aussi fondamentales paraissent-elles, ces problématiques sont en réalité récentes. Dans un article de 1981 intitulé "Histoire critique du mot hétérosexualité", Jean-Claude Féray souligne qu'il a fallu attendre 1869 pour que l'écrivain et essayiste hongrois Karl-Maria Kertbeny délimite pour la première fois une différence entre "l'homosexualité" et ce qu'il nomme la "normalsexualité" (qui deviendra l'hétérosexualité). L'hétérosexualité reste alors la seule forme normale, agissant comme un fantôme souverain, une injonction normative puissante mais jamais questionnée.

Le genre : entre injonctions et transformations

Alors que l'homosexualité s'est d'abord définie comme une pathologie, d'autres théoriciens comme Magnus Hirschfeld développent à son égard l'idée d'une "variance normale" de la sexualité. Mais un autre concept, en provenance des États-Unis, vient ébranler cette idée. Les recherches d'Alfred Charles Kinsey autour du concept de "bisexualité" (1948) poussent l'hétérosexualité à perdre son statut d'universalité pour devenir, théoriquement dans un premier temps, une pratique sexuelle parmi d'autres dans la mosaïque des sexualités. Aujourd'hui, la théorie queer permet de reformuler cette opposition. Dans son épistémologie du placard (1990), Eve Kosofsky Sedgwick montre ainsi que le "placard" qui symbolise la "honte" ou le "secret" de l'homosexualité socialement perçue comme anormale, dissimule une caractéristique plus large des identités sexuelles : entre homosexualité et hétérosexualité, entre masculin et féminin, les frontières et les hiérarchies parfois se dérobent. La "découverte" de la pluralité des formes de sexualité entraîne dans son sillage une série d'interrogations sur la notion d'identité de genre (masculinité/féminité) : comment s'émanciper des normes de genre ?

Popularisée par Anne Oakley en 1972 dans son livre Sex, Gender and Society, la notion de genre connaît en France deux grandes acceptions. La première permet d'insister, à la manière de Christine Delphy (L'Ennemi principal, 1998), sur la dimension matérielle des oppressions de genre et sur les hiérarchies qu'elles fabriquent. Le "patriarcat" crée des inégalités entre les femmes et les hommes, par exemple, dans le milieu domestique (80 % des tâches ménagères sont accomplies par les femmes) et professionnel (salaires féminins inférieurs de 25 %, en équivalent temps plein, en moyenne à ceux masculins). Une seconde tendance, inspirée par les théoriciennes queer Térésa de Lauretis et Judith Butler, permet d'appréhender la pluralité des identités de genre en s'intéressant, par exemple, à celles qui dépassent la binarité masculin/féminin, comme les drag-queens ou drag-kings. J. Butler en déduit que les identités de genre reposent en grande partie sur des "pratiques d'improvisation qui se déploient à l'intérieur d'une scène de contrainte" (2006). Le genre est précisément cela : la manière dont les individus composent avec les contraintes sociales et biologiques. La plupart acceptent d'appartenir soit au genre féminin soit au genre masculin, mais certains ne se reconnaissent ni dans l'un ni dans l'autre. Certain(e)s, comme Conchita Wurst, gagnante 2014 de l'Eurovision, veulent être les deux à la fois. L'invention de la transidentité

D'autres identités sont possibles, au-delà des assignations de genre classiques (masculin/féminin). C'est dans cette perspective que se développent aujourd'hui les trans studies. Elles tentent de rompre avec la pathologisation des personnes trans. L'histoire des transidentités, restituée par Maxime Foerster (2012) ou Karine Espineira (2008), insiste alors sur les transidentités dans leurs diversités ainsi que sur leurs revendications. En France, par exemple, certains psychiatres et tribunaux considèrent encore le changement de genre comme une maladie mentale et demandent que les personnes trans soient stérilisées pour accorder un changement d'état civil. Mais des figures comme Thomas Beatie – un homme trans americain qui, ayant gardé ses organes reproducteurs, est tombé enceint – interrogent en retour ces normes juridiques. Aujourd'hui, ces multiples formes transidentitaires (hommes ou femme trans opéré(e)s, non opéré(e)s…) s'éloignent donc du modèle médical et psychiatrique du "transsexualisme" (cette maladie inventée par la psychiatrie en 1958) pour développer de nouveaux rapports aux genres et aux corps.

Les sciences naturelles ne sont pas en reste dans la reconnaissance d'une possibilité pour les individus d'inventer leur identité sexuelle. En neurobiologie, Catherine Vidal a montré que "chaque cerveau est différent, quel que soit le sexe" (2013). Les études de Priscille Touraille sur la taille des garçons et des filles (2008) soulignent également que les comportements culturels influencent de manière non négligeable notre apparence physique. À la suite d'Anne Fausto-Sterling (2012), il s'agit de considérer que la frontière entre les sexes est moins épaisse qu'il y paraît. Les recherches sur le monde animal y contribuent. Par exemple, Joan Roughgarden (2012) met en avant la pluralité des formes sexuées dans le règne animal. Au final, une lecture biologique ne dit rien d'autre que la pluralité et la contingence des caractéristiques sexuelles du vivant.

Document C

Passionné par le mélange des genres, de l'antiquité grecque aux photos de mode d'aujourd'hui, l'éditeur et écrivain Patrick Mauriès publie Androgynie, une image de mode et sa mémoire. Un beau livre, d'une érudition extraordinaire. Il s'en explique à L'Express diX. D'où est venue l'envie de réaliser ce livre?

Par curiosité. En 2013, j'ai constaté l'explosion du nombre de modèles androgynes, hommes comme femmes, dans les revues de mode anglo-saxonnes. J'ai cherché à comprendre d'où venait ce phénomène, pourquoi il advenait à ce moment-là, et ce qu'il disait de l'actualité. Quel est le fruit de votre recherche?

J'ai d'abord remarqué que notre époque faisait étrangement écho à la fin du XIXe siècle, elle aussi obsédée par le mélange des genres avec des artistes tels que Gustave Moreau, Oscar Wilde ou Joséphin Peladan... J'en suis venu à la conclusion que la figure de l'androgyne surgit en réaction aux grandes révolutions industrielles qui uniformisent le style et la pensée. Aujourd'hui, face à la mondialisation, l'avènement d'Internet et des réseaux sociaux, la singularité se réaffirme. Par ailleurs, le travail de philosophes français tels que Jacques Derrida, puis ceux d'universitaires américains comme Judith Butler avec les gender studies, ont infusé dans la culture populaire. La notion figée de genre masculin ou féminin a volé en éclat. Pourtant, avec Mick Jagger, David Bowie ou les New York Dolls, les figures androgynes existent depuis des décennies dans la culture pop... La mode a-t-elle un train de retard?

D'une certaine façon. Mais dans les années 1970, ces icônes musicales se mettaient en scène de façon théâtrale en créant des personnages de toutes pièces ; je pense notamment au Ziggy Stardust de David Bowie. Aujourd'hui, l'androgynie moderne, telle qu'on la découvre dans l'univers de la mode, mais aussi, plus simplement, dans les rues de Londres ou de New York, est devenue profondément naturaliste. La nouveauté est là. Ces jeunes gens ne mettent plus de maquillage et ne s'habillent plus de façon excentrique : ils sont tels qu'ils sont, homme et femme, et refusent de rentrer dans l'une de ces deux catégories. Mais vous vous intéressez également aux grands invariants de l'androgynie...

En effet. Les deux grandes caractéristiques qui traversent l'histoire de l'Occident sont la blancheur de la peau et le culte de l'adolescence. De façon générale, la question de la vieillesse pose problème aux androgynes. Il semblerait que l'on ne puisse pas vieillir sans choisir de devenir pleinement homme ou femme. Par exemple, dans une nouvelle de Balzac intitulée Sarrasine, le héros tombe amoureux d'un jeune castrat qu'il retrouvera des années plus tard sous les traits d'un véritable monstre. Ce motif est courant dans l'histoire de l'art. Que pensez-vous des tendances réactionnaires actuelles? En avril, France 2 diffusait un documentaire sur les stages de "masculinité", visant à reviriliser les hommes.

Cette tendance existe. Mais comme vous le dites, c'est une simple réaction, qui est donc ponctuelle. Globalement, nous allons vers une pluralité des identités, qui existeront toutes sans s'exclure. Les androgynes, les transgenres, agenres... Socialement, ce qui a été acquis devrait le rester. Pendant l'élection présidentielle de 2017, Nicolas Sarkozy avait dit d'Emmanuel Macron : "Il est un peu homme, un peu femme, c'est la mode du moment. Androgyne." Qu'en pensez-vous?

La tendance actuelle est au dépassement des oppositions habituelles. Le "en même temps" d'Emmanuel Macron n'a jamais été autant dans l'air du temps, c'est indéniable. Est-il possible, alors, d'être en même temps viril et androgyne?

Bien sûr. Prenez Mick Jagger par exemple. Il joue magnifiquement avec les attributs de la féminité, dans ses poses, dans sa façon de danser, avec sa voix et ses costumes... Et pourtant, sur scène, il dégage une puissance et une férocité absolument démentes. Cet artiste est un ogre. C'est l'illustration même de la virilité androgyne. Non, l'un n'empêche pas l'autre. Existe-t-il aujourd'hui des icônes androgynes comparables ?

Oui, mais on les trouve moins du côté de la culture populaire que du côté de la mode. Je pense notamment à Andreja Pejic, Irina Kravchenko, Oliverbizhan Azarmi et Leonardo Gaist... Ce sont tous des modèles, hommes et femmes, qui ont fait tomber des barrières. On les a vus porter des vêtements pour des défilés hommes et femmes. En ce sens, peut-on dire que ce sont des modèles politiques?

Ils sont les porte-voix d'une génération qui ne se sent ni tout à fait homme ni tout à fait femme. Après, bien sûr, les créateurs savent les mettre en scène. Est-ce que l'androgynie change fondamentalement les rapports entre les hommes et les femmes?

Non. Certains, à l'instar d'Eric Zemmour, affirment que la société se féminise. Pour ma part, j'estime que les hommes se sophistiquent. Mais je ne crois pas à la déchéance de la masculinité. Les aristocrates à la cour de Louis XIV, avec leur maquillage et leurs costumes, n'étaient pas forcément plus virils que les hommes d'aujourd'hui ! Quels attributs donner à la virilité? Les attributs habituels : la force, la paternité, l'autorité...

Angela Merkel manque-t-elle d'autorité? Ces clichés sont périmés. Je me réjouis de la mode androgyne et de la perméabilité générale des genres : l'ambiguïté a toujours été plus féconde et créative que la normalité.

Visite

Le corps au musée

Observation

En parlant des peintres, Rubens écrit : "Au lieu d'imiter la chair, ils ne représentent que du marbre teint de diverses couleurs."

Pisano, Vierge à l'enfant, XIV, tempera sur bois.

Botticini, La Vierge, saint Jean Baptiste et un ange adorant l'enfant, vers 1470, huile sur bois.

Léonard de Vinci, L'Homme de Vitruve, dessin à la plume et au lavis, vers 1490.

Rubens, Silène ivre, XVIIe s, peinture à l'huile sur bois.

Philippe de Champaigne, L’Enfant Jésus retrouvé dans le Temple, 1663, Huile sur toile.

Fragonard, Jupiter sous les traits de Diane, séduisant Callisto, 1750-1755, huile sur toile.

Ingres, Paolo et Francesca, 1819, Huile sur toile.

Pierre Brunclair, Un rêve, 1884, Huile sur toile.

Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, Huile sur toile, 1863.