Les Faux-Monnayeurs

Séance 01

Deux incipit

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1. Commentez l'incipit du roman.

2. Comparez avec l'incipit du Journal. Quels éléments retrouvez-vous ?

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Prolongement

Quel est le rôle du journal pour Gide ?

Document A

"C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor", se dit Bernard. Il releva la tête et prêta l'oreille. Mais non : son père et son frère aîné étaient retenus au Palais ; sa mère en visite ; sa sœur à un concert ; et quant au puîné, le petit Caloub, une pension le bouclait au sortir du lycée chaque jour. Bernard Profitendieu était resté à la maison pour potasser son bachot ; il n'avait plus devant lui que trois semaines. La famille respectait sa solitude; le démon pas. Bien que Bernard eût mis bas sa veste, il étouffait. Par la fenêtre ouverte sur la rue n'entrait rien que de la chaleur. Son front ruisselait. Une goutte de sueur coula le long de son nez, et s'en alla tomber sur une lettre qu'il tenait en main :

"Ça joue la larme, pensa-t-il. Mais mieux vaut suer que de pleurer."

Oui, la date était péremptoire. Pas moyen de douter : c'est bien de lui, Bernard, qu'il s'agissait. La lettre était adressée à sa mère ; une lettre d'amour vieille de dix-sept ans ; non signée.

"Que signifie cette initiale ? un V, qui peut aussi bien être un N... Sied-il d'interroger ma mère ?... Faisons crédit à son bon goût. Libre à moi d'imaginer que c'est un prince. La belle avance si j'apprends que je suis le fils d'un croquant ! Ne pas savoir qui est son père, c'est ça qui guérit de la peur de lui ressembler. Toute recherche oblige. Ne retenons de ceci que la délivrance. N'approfondissons pas. Aussi bien j'en ai mon suffisant pour aujourd'hui."

Bernard replia la lettre. Elle était du même format que les douze autres du paquet. Une faveur rosé les attachait, qu'il n'avait pas eu à dénouer ; qu'il refit glisser pour ceinturer comme auparavant la liasse. Il remit la liasse dans le coffret et le coffret dans le tiroir de la console. Le tiroir n'était pas ouvert; il avait livré son secret par en haut. Bernard rassujettit les lames disjointes du plafond de bois, que devait recouvrir une lourde plaque d'onyx. Il fit doucement, précautionneusement, retomber celle-ci, replaça par-dessus deux candélabres de cristal et l'encombrante pendule qu'il venait de s'amuser à réparer.

La pendule sonna quatre coups. Il l'avait remise à l'heure.

"Monsieur le juge d'instruction et Monsieur l'avocat son fils ne seront pas de retour avant six heures. J'ai le temps. Il faut que Monsieur le juge, en rentrant, trouve sur son bureau la belle lettre où je m'en vais lui signifier mon départ. Mais avant de l'écrire, je sens un immense besoin d'aérer un peu mes pensées - et d'aller retrouver mon cher Olivier, pour m'assurer, provisoirement du moins, d'un perchoir."

André Gide, Les Faux-Monnayeurs, première partie, I, éd. Gallimard, 1925.

Document B

17 juin 1919.

J'hésite depuis deux jours si je ne ferai pas Lafcadio raconter mon roman. Ce serait un récit d'événements qu'il découvrirait peu à peu et auxquels il prendrait part en curieux, en oisif et en pervertisseur. Je ne suis pas assuré que cela rétrécirait la portée du livre ; mais cela me retiendrait d'aborder certains sujets, d'entrer dans certains milieux, de mouvoir certains personnages... Aussi bien est-ce une folie sans doute de grouper dans un seul roman tout ce que me présente et m'enseigne la vie. Si touffu que je souhaite ce livre, je ne puis songer à tout y faire entrer. Et c'est pourtant ce désir qui m'embarrasse encore. je suis comme un musicien qui cherche à juxtaposer et imbriquer, à la manière de César Franck, un motif d'andante et un motif d'allegro.

Je crois qu'il y a matière à deux livres et je commence ce carnet pour tâcher d'en démêler les éléments de tonalité trop différente.

Le roman des deux sœurs. L'aînée qui épouse, contre le gré de ses parents (elle se fait enlever) un être vain, sans valeur, mais d'assez de vernis pour séduire la famille après avoir séduit la jeune fille. Celle-ci, cependant, tandis que la famille lui donne raison et fait amende honorable, reconnaissant dans le gendre des tas de vertus dont il n'a que l'apparence, celle-ci découvre peu à peu la médiocrité foncière de cet être auquel elle a lié sa vie. Elle cache aux yeux de tous le mépris et le dégoût qu'elle éprouve, prend à cœur et tient à honneur de faire briller son mari, de couvrir son insuffisance, de réparer ses maladresses, de sorte qu'elle est seule à connaître sur quel néant repose son "bonheur". Partout on cite ce ménage comme un ménage modèle, et le jour où, excédée, elle voudra se séparer de ce fantoche, vivre à part, c'est à elle que tout le monde donnera tort. (La question des enfants à étudier à part.)

J'ai noté ailleurs (cahier gris) le cas du séducteur - qui finit par être captif de l'acte qu'il a résolu d'accomplir - et dont il a épuisé par avance et en imagination tout l'attrait.

Il n'est pas nécessaire qu'il y ait deux sœurs. Il n'est pas bon d'opposer un personnage à un autre, ou de faire des pendants (déplorables procédés des romantiques).

Ne jamais exposer d'idées qu'en fonction des tempéraments et des caractères. Il faudrait du reste faire exprimer cela par un de mes personnages (le romancier). - "Persuade-toi que les opinions n'existent pas en dehors des individus. Ce qu'il y a d'irritant avec la plupart d'entre eux, c'est que ces opinions dont ils font profession, ils les croient librement acceptées, ou choisies, tandis qu'elles leur sont aussi fatales, aussi prescrites, que la couleur de leurs cheveux ou que l'odeur de leur haleine..."

Exposer pourquoi, en regard des jeunes gens, ceux de la génération qui les a précédés, paraissent à ce point rassis, résignés, raisonnables, qu'on se prend à douter si, du temps de leur propre jeunesse, ils ont jamais été tourmentés des mêmes aspirations, des mêmes fièvres, s'ils ont nourri les mêmes ambitions, caché les mêmes désirs. Réprobation de ceux qui "se rangent" contre celui qui reste fidèle à sa jeunesse et ne renonce pas. Il semble que ce soit lui qui soit dans l'erreur.

J'inscris sur une feuille à part les premiers et informes linéaments de l'intrigue (d'une des intrigues possibles).

Les personnages demeurent inexistants aussi longtemps qu'ils ne sont pas baptisés.

il arrive toujours un moment, et qui précède d'assez près celui de l'exécution, où le sujet semble se dépouiller de tout attrait, de tout charme, de toute atmosphère ; même il se vide de toute signification, au point que, désépris de lui, l'on maudit cette sorte de pacte secret par quoi l'on a partie liée, et qui fait que l'on ne peut plus sans reniement s'en dédire. N'importe ! on voudrait lâcher la partie...

Je dis : "on" mais après tout,je ne sais si d'autres éprouvent cela. État comparable sans doute à celui du catéchumène, qui, les derniers jours, et sur le point d'approcher de la table sainte, sont tout à coup sa foi défaillir et s'épouvante du vide et de la sécheresse de son cœur.

André Gide, Journal des Faux-Monnayeurs, premier cahier, éd. Gallimard, 1927.

Séance 02

Les herbes folles

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1. Remettez dans le bon ordre les chapitres.

2. Comment le roman progresse-t-il d'un chapitre à un autre ?

3. Organisez les personnages en un schéma cohérent.

Pistes

Prolongement

Quelle image de la famille renvoie le roman de Gide ?

À la gare, Olivier est venu à la rencontre d'Édouard. Trop émus, ils ne parviennent pas à parler, et se quittent déçus l'un de l'autre. Distrait, Édouard jette son ticket de consigne.

À la terrasse d'un hôtel, Vincent expose à ses deux amis ses connaissances en zoologie. Passavant demande à Édouard d'intervenir auprès de ses parents pour qu'ils laissent Olivier partir avec lui en vacances.

Alors qu'il est seul chez lui, Bernard découvre une lettre adressée à sa mère qui lui révèle qu'il est un enfant naturel. Il décide de quitter le domicile familial, et va rejoindre son ami Olivier au jardin du Luxembourg.

Au matin, Liliane raconte à Vincent le naufrage du paquebot La Bourgogne et la leçon qu'elle en a tirée.

Bernard décide de venir en aide à Laura. Il se rend à son hôtel et se présente à elle. Édouard surprend leur conversation, et embauche Bernard comme secrétaire.

Bernard lit le journal d'Édouard : celui-ci y raconte la rencontre avec un jeune voleur, qu'il découvre être son neveu Georges ; puis sa visite à sa soeur et ses sentiments pour Olivier.

Bernard lit le journal d'Édouard : il y raconte le mariage de Laura avec Douviers et son passage à la pension Vedel, où il parle avec le vieil Azaïs, grand-père de Laura, puis avec un groupe de jeunes, dont Armand, frère de Laura, et Sarah, sa soeur.

Bernard lit le journal d'Édouard : il y raconte sa visite à son vieux maître La Pérouse, qui lui parle de son petit-fils Boris. Édouard parle de sa difficulté à communiquer avec Olivier, et veut partir pour Londres. Puis Bernard lit la lettre de Laura.

Bernard passe la nuit dans la chambre qu'Olivier partage avec son jeune frère Georges. L'avant-veille, Olivier a entendu une femme pleurer en appelant son frère Vincent. Il évoque son oncle Édouard qui doit venir.

Bernard, qui suivait discrètement Olivier et Édouard, ramasse le ticket de consigne, récupère la valise d'Édouard, se rend dans un hôtel et fouille le bagage.

Bernard se réveille alors qu'Olivier dort encore et quitte le domicile de son ami. Il se donne pour devise : "Si tu ne fais pas cela, qui le fera ?" Il part à l'aventure et s'endort sur un banc.

Dans le train pour Paris, Édouard lit une lettre de Laura puis relit son journal : il y expose sa conception du "roman pur".

Dans son journal, Édouard raconte sa visite à La Pérouse : ce dernier ne supporte plus sa vie et son épouse. Édouard s'engage à aller chercher le petit Boris à Saas-Fée en Suisse et à le ramener à Paris.

Le juge d'instruction Albéric Profitendieu parle avec son collègue Oscar Molinier d'une affaire de prostitution impliquant des mineurs. Rentré chez lui, il découvre la lettre de Bernard.

Le narrateur analyse la caractère de Vincent. Celui-ci s'interroge avec Lilian sur la conduite à tenir avec Laura. Robert les rejoint, et tous trois sortent.

Lilian Griffith raconte à Robert la rencontre et la rupture de Vincent avec laura. Vincent, qui a gagné au jeu, les rejoint et reste avec Lilian.

Passavant propose à Olivier la direction d'une nouvelle revue littéraire. On annonce la visite de Strouvilhou.

Vincent rend visite au comte Robert de Passavant, qui lui prête 5000 francs, lui demande de lui envoyer son frère olivier, et lui donne rendez-vous chez Lady Griffith. Le jeune frère de Robert, Gontran, veille leur père qui vient de mourir.

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Comparez les deux extraits ci-contre.

Pistes

Document A

La vie nous présente de toutes parts quantités d'amorces de drames, mais il est rare que ceux-ci se poursuivent et se dessinent comme a coutume de les filer un romancier. Et c'est là précisément l'impression que je voudrais donner dans ce livre, et ce que je ferai dire à Édouard.

André Gide, Journal des Faux-Monnayeurs, deuxième cahier, éd. Gallimard, 1927.

Document B

"Rien de nouveau, au sujet des lettres ?

- De nouveau ? De nouveau !... Qu'est-ce que vous voulez qu'il arrive de nouveau entre Oscar et moi ?

- Il attendait une explication.

- Moi aussi j'attendais une explication. Tout le long de la vie on attend des explications.

- Enfin, repris-je un peu agacé, Oscar se sentait dans une situation fausse.

- Mais, mon ami, vous savez bien qu'il n'y a rien de tel pour s'éterniser, que les situations fausses. C'est affaire à vous, romanciers, de chercher à les résoudre. Dans la vie, rien ne se résout ; tout continue. On demeure dans l'incertitude ; et on restera jusqu'à la fin sans savoir à quoi s'en tenir ; en attendant, la vie continue, tout comme si de rien n'était. Et de cela aussi on prend son parti ; comme de tout le reste... comme de tout. Allons, adieu."

André Gide, Les Faux-Monnayeurs, troisième partie, X, éd. Gallimard, 1925.

Commencer par faire un résumé de plusieurs chapitres consécutifs, et chercher la logique.

Comment Gide réalise-t-il cela dans le roman ? Justifiez votre réponse par des exemples précis tirés du roman.

Le roman est-il réellement désordonné ? Relevez tous les phénomènes de symétrie qui mettent en évidence une architecture très rigoureuse.

Un élan nouveau à chaque chapitre. De nombreux fils. Des personnages sans intérêt (Gontran de Passavant). Journal, p. 30.

Des personnages qui se révèlent, le juge Profitendieu, Pauline.

p. 63, Journal. "C'est à l'envers...", p. 83.

Le Journal, p. 90. Critique du roman habituel, tout ficelé.

Un roman sans structure ? Étudier les phénomènes de symétrie. Robert entraîné par le démon, Bernard luttant contre l'ange. Deux écrivains, deux manières, deux romans.

Séance 03

Dans le fourré

Invention

Choisissez un personnage et imaginez sa déposition après le meurtre final. Ce personnage ne pourra inclure dans sa version que les informations dont il dispose.

Dans le fourré (1922) est une nouvelle de Ryūnosuke Akutagawa. Elle consiste en une série de témoignages sur le meurtre d'un samouraï : d'abord le bûcheron qui a découvert le corps, puis un moine bouddhiste, puis un indic, puis une vieille femme, puis un brigand, puis l'épouse du samouraï et enfin le mort lui-même.

Anatole LA PÉROUSE Édouard Rachel VEDEL
Albéric PROFITENDIEU Oscar MOLINIER Pauline MOLINIER
Léon GHÉRIDANISOL Victor STROUVILHOU Boris

Séance 04

Un "pur roman"

Oral

1. Quels sont tous les romans qui apparaissent dans Les Faux-Monnayeurs ?

2. Quel propos est tenu sur le roman dans Les Faux-Monnayeurs ?

Pistes

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1. Quelle conception du roman est proposée ici par Gide dans son journal ?

2. Dans son Journal des Faux-Monnayeurs, Gide écrit qu'"il faut mettre tout cela dans la bouche d'Édouard". L'a-t-il fait ?

1er novembre.

Purger le roman de tous les éléments qui n'appartiennent pas spécifiquement au roman. On n'obtient rien de bon par le mélange. J'ai toujours eu horreur de ce que l'on a appelé "la synthèse des arts", qui devait, suivant Wagner, se réaliser sur le théâtre. Et cela m'a donné l'horreur du théâtre - et de Wagner. (C'était l'époque où, derrière un tableau de Munkaczy, on jouait une symphonie en récitant des vers ; l'époque où, au Théâtre des Arts, on projetait des parfums dans la salle pendant la représentation du Cantique des Cantiques.) Le seul théâtre que je puisse supporter est un théâtre qui se donne simplement pour ce qu'il est, et ne prétende être que du théâtre.

La tragédie et la comédie, au XVIIe siècle, sont parvenues à une grande pureté (la pureté, en art comme partout, c'est cela qui importe) - et du reste, à peu près tous les genres, grands ou petits, fables, caractères, maximes, sermons, mémoires, lettres. La poésie lyrique, purement lyrique - et le roman point ? (Non; ne grossissez pas à l'excès la Princesse de Clèves; c'est surtout une merveille de tact et de goût…)

Et ce pur roman, nul ne l'a non plus donné plus tard ; non, pas même l'admirable Stendhal, qui, de tous les romanciers, est peut-être celui qui en approche le plus. Mais n'est-il pas remarquable que Balzac, s'il est peut-être le plus grand de nos romanciers, est sûrement celui qui mêla au roman et y annexa, et y amalgama, le plus d'éléments hétérogènes, et proprement inassimilables par le roman ; de sorte que la masse d'un de ses livres reste à la fois une des choses les plus puissantes, mais bien aussi les plus troubles, les plus imparfaites et chargées de scories, de toute notre littérature. Il est à remarquer que les Anglais, dont le drame n'a jamais su parfaitement se purifier (au sens où s'est purifiée la tragédie de Racine), sont parvenus d'emblée à une beaucoup plus grande pureté dans le roman de De Foë, Fielding, et même de Richardson.

Je crois qu'il faut mettre tout cela dans la bouche d'Édouard - ce qui me permettrait d'ajouter que je ne lui accorde pas tous ces points, si judicieuses que soient ses remarques ; mais que je doute pour ma part qu'il se puisse imaginer plus pur roman que, par exemple, la Double Méprise, de Mérimée. Mais, pour exciter Édouard à produire ce pur roman qu'il rêvait, la conviction qu'on n'en avait point produit encore de semblable, lui était nécessaire.

Au surplus, ce pur roman, il ne parviendra jamais à l'écrire.


Je dois respecter soigneusement en Édouard tout ce qui fait qu'il ne peut écrire son livre. Il comprend bien des choses ; mais se poursuit lui-même sans cesse; à travers tous, à travers tout. Le véritable dévouement lui est à peu près impossible. C'est un amateur, un raté.

Personnage d'autant plus difficile a établir que je lui prête beaucoup de moi. Il me faut reculer et l'écarter de moi pour bien le voir.

Art classique :

Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

(TARTUFE.)

André Gide, Journal des Faux-Monnayeurs, deuxième cahier, éd. Gallimard, 1927.

Document B

- Et... le sujet de ce roman ?

- Il n'en a pas, repartit Édouard brusquement ; et c'est là ce qu'il a de plus étonnant peut-être. Mon roman n'a pas de sujet. Oui, je sais bien ; ça a l'air stupide ce que je dis là. Mettons si vous préférez qu'il n'y aura pas un sujet... 'Une tranche de vie', disait l'école naturaliste. Le grand défaut de cette école, c'est de couper sa tranche toujours dans le même sens ; dans le sens du temps, en longueur. Pourquoi pas en largeur ? ou en profondeur ? Pour moi, je voudrais ne pas couper du tout. Comprenez-moi : je voudrais tout y faire entrer, dans ce roman. Pas de coup de ciseaux pour arrêter, ici plutôt que là, sa substance. Depuis plus d'un an que j'y travaille, il ne m'arrive rien que je n'y verse, et que je n'y veuille faire entrer : ce que je vois, ce que je sais, tout ce que m'apprend la vie des autres et la mienne...

- Et tout cela stylisé ? dit Sophroniska, feignant l'attention la plus vive, mais sans doute avec un peu d'ironie. Laura ne put réprimer un sourire. Édouard haussa légèrement les épaules et reprit :

- Et ce n'est même pas cela que je veux faire. Ce que je veux, c'est présenter d'une part la réalité, présenter d'autre part cet effort pour la styliser, dont je vous parlais tout à l'heure.

- Mon pauvre ami, vous ferez mourir d'ennui vos lecteurs, dit Laura ; ne pouvant plus cacher son sourire, elle avait pris le parti de rire vraiment.

- Pas du tout. Pour obtenir cet effet, suivez-moi, j'invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c'est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire.

- Si, si ; j'entrevois, dit poliment Sophroniska, que le rire de Laura était bien près de gagner. - Ce pourrait être assez curieux. Mais, vous savez, dans les romans, c'est toujours dangereux de présenter des intellectuels. Ils assomment le public ; on ne parvient à leur faire dire que des âneries, et, à tout ce qui les touche, ils communiquent un air abstrait.

- Et puis je vois très bien ce qui va arriver, s'écria Laura : dans ce romancier, vous ne pourrez faire autrement que de vous peindre."

Elle avait pris, depuis quelque temps, en parlant à Édouard, un ton persifleur qui l'étonnait elle-même, et qui désarçonnait Édouard d'autant plus qu'il en surprenait un reflet dans les regards malicieux de Bernard. Édouard protesta :

"Mais non ; j'aurai soin de le faire très désagréable."

Laura était lancée :

"C'est cela : tout le monde vous y reconnaîtra, dit-elle en éclatant d'un rire si franc qu'il entraîna celui des trois autres.

- Et le plan de ce livre est fait ? demanda Sophroniska, en tâchant de reprendre son sérieux.

- Naturellement pas.

- Comment ! naturellement pas ?

- Vous devriez comprendre qu'un plan, pour un livre de ce genre, est essentiellement inadmissible. Tout y serait faussé si j'y décidais rien par avance. J'attends que la réalité me le dicte.

- Mais je croyais que vous vouliez vous écarter de la réalité.

- Mon romancier voudra s'en écarter ; mais moi je l'y ramènerai sans cesse. À vrai dire, ce sera là le sujet : la lutte entre les faits proposés par la réalité, et la réalité idéale."

L'illogisme de son propos était flagrant, sautait aux yeux d'une manière pénible. Il apparaissait clairement que, sous son crâne, Édouard abritait deux exigences inconciliables, et qu'il s'usait à les vouloir accorder.

"Et c'est très avancé ? demanda poliment Sophroniska.

- Cela dépend de ce que vous entendez par là. À vrai dire, du livre même, je n'ai pas encore écrit une ligne. Mais j'y ai déjà beaucoup travaillé. J'y pense chaque jour et sans cesse. J'y travaille d'une façon très curieuse, que je m'en vais vous dire : sur un carnet, je note au jour le jour l'état de ce roman dans mon esprit ; oui, c'est une sorte de journal que je tiens, comme on ferait celui d'un enfant... C'est-à-dire qu'au lieu de me contenter de résoudre, à mesure qu'elle se propose, chaque difficulté (et toute œuvre d'art n'est que la somme ou le produit des solutions d'une quantité de menues difficultés successives), chacune de ces difficultés, je l'expose, je l'étudie. Si vous voulez, ce carnet contient la critique de mon roman ; ou mieux : du roman en général. Songez à l'intérêt qu'aurait pour nous un semblable carnet tenu par Dickens, ou Balzac ; si nous avions le journal de L'Éducation sentimentale, ou des Frères Karamazov ! l'histoire de l'œuvre, de sa gestation ! Mais ce serait passionnant... plus intéressant que l'œuvre elle-même...

Édouard espérait confusément qu'on lui demanderait de lire ces notes. Mais aucun des trois autres ne manifesta la moindre curiosité. Au lieu de cela :

"Mon pauvre ami, dit Laura avec un accent de tristesse ; ce roman, je vois bien que jamais vous ne l'écrirez.

- Eh bien ! je vais vous dire une chose, s'écria dans un élan impétueux Édouard : ça m'est égal. Oui, si je ne parviens pas à l'écrire, ce livre, c'est que l'histoire du livre m'aura plus intéressé que le livre lui-même ; qu'elle aura pris sa place ; et ce sera tant mieux. [...]

La discussion se perdait en arguties. Bernard, qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence, mais qui commençait à s'impatienter sur sa chaise, à la fin n'y tint plus ; avec une déférence extrême, exagérée même, comme chaque fois qu'il adressait la parole à Édouard, mais avec cette sorte d'enjouement qui semblait faire de cette déférence un jeu :

"Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il, de connaître le titre de votre livre, puisque c'est par une indiscrétion, mais sur laquelle vous avez bien voulu, je crois, passer l'éponge. Ce titre pourtant semblait annoncer une histoire... ?

- Oh ! dites-nous ce titre, dit Laura.

- Ma chère amie, si vous voulez... Mais je vous avertis qu'il est possible que j'en change. Je crains qu'il ne soit un peu trompeur... Tenez, dites-le-leur, Bernard.

- Vous permettez ?... Les Faux-Monnayeurs, dit Bernard. Mais maintenant, à votre tour, dites-nous : ces faux-monnayeurs... qui sont-ils ?

- Eh bien ! je n'en sais rien", dit Édouard.

Bernard et Laura se regardèrent, puis regardèrent Sophroniska ; on entendit un long soupir ; je crois qu'il fut poussé par Laura.

À vrai dire, c'est à certains de ses confrères qu'Édouard pensait d'abord, en pensant aux faux-monnayeurs ; et singulièrement au vicomte de Passavant. Mais l'attribution s'était bientôt considérablement élargie ; suivant que le vent de l'esprit soufflait ou de Rome ou d'ailleurs, ses héros tour à tour devenaient prêtres ou francs-maçons. Son cerveau, s'il l'abandonnait à sa pente, chavirait vite dans l'abstrait, où il se vautrait tout à l'aise. Les idées de change, de dévalorisation, d'inflation, peu à peu envahissaient son livre, comme les théories du vêtement le Sartor Resartus de Carlyle - où elles usurpaient la place des personnages. Édouard ne pouvant parler de cela, se taisait de la manière la plus gauche, et son silence, qui semblait un aveu de disette, commençait à gêner beaucoup les trois autres.

André Gide, Les Faux-Monnayeurs, deuxième partie, III, éd. Gallimard, 1925.

Prolongement

1. Dans Pour une théorie du Nouveau Roman, Jean Ricardou écrit : "Le récit n'est plus l'écriture d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture" (éd. Seuil, 1971). Cette formule pourrait-elle s'appliquer aux Faux-Monnayeurs, le roman de Gide paru en 1925 ?

2. Les Faux-Monnayeurs, un "pur roman" ?

Séance 05

Fragments d'un journal

Observez

Choisissez trois des extraits ci-contre. Vous les présenterez en expliquant

- de quoi ils parlent

- pourquoi ils vous ont paru intéressants

- quel est leur point commun

Pistes

Quel est, selon vous, le rôle du journal pour Gide ? Vous vous appuierez, pour votre réponse, sur le roman et sur le Journal des Faux-Monnayeurs.

11 juillet 1919.

Furieux contre moi-même de laisser tant de temps s'écouler sans profit pour le livre. En vain tentais-je de me persuader qu'il mûrit. Je devrais y penser davantage, et ne point me laisser distraire par les menus soucis de chaque jour. Le vrai c'est qu'il n'a pas fait un pas depuis Cuverville. Tout au plus ai-je senti d'une manière plus pressante le besoin d'établir une relation continue entre les éléments épars ; je voudrais pourtant éviter ce qu'a d'artificiel une "intrigue" ; mais il faudrait que les évènements se groupent indépendamment de Lafcadio, et pour ainsi dire : à son insu.

30 juillet.

Je ne puis prétendre à être tout à la fois précis et non situé. Si mon récit laisse douter si l'on est avant ou après la guerre, c'est que je serai demeuré trop abstrait.

Par exemple, toute l'histoire des fausses pièces d'or ne peut se placer qu'avant la guerre, puisque, à présent, les pièces d'or sont exilées. Aussi bien les pensées, les préoccupations ne sont plus les mêmes, et pour souhaiter l'intérêt plus général, je risque de perdre pied.

Mieux vaut en revenir à mon idée première : le livre en deux parties : avant et après. Il y aurait à tirer parti de ceci : chacun trouvant dans la guerre argument, et ressortant de l'épreuve un peu plus enfoncé dans son sens.

1er août.

Brassé des nuages des heures durant. Cet effort de projeter au-dehors une création intérieure, d'objectiver le sujet (avant d'avoir à assujettir l'objet) est proprement exténuant. Et durant des jours et des jours, on ne distingue rien, et il semble que l'effort reste vain ; l'important, c'est de ne pas renoncer. Naviguer durant des jours et des jours sans aucune terre en vue. Il faudra, dans le livre même, user de cette image ; la plupart des artistes, savants, etc. sont des côtoyeurs, et qui se croient perdus dès qu'ils perdent la terre de vue. - Vertige de l'espace vide.

13 janvier.

Je ne dois noter ici que les remarques d'ordre général sur l'établissement, la composition et la raison d'être du roman. Il faut que ce carnet devienne en quelque sorte "le cahier d'Édouard". Par ailleurs, j'inscris sur les fiches ce qui peut servir : menus matériaux, répliques, fragments de dialogues, et surtout ce qui peut m'aider à dessiner les personnages.

J'en voudrais un (le diable) qui circulerait incognito à travers tout le livre et dont la réalité s'affirmerait d'autant plus qu'on croirait moins en lui. C'est là le propre du diable dont le motif d'introduction est : "Pourquoi me craindrais-tu ? Tu sais bien que je n'existe pas."

J'ai déjà inscrit un bout de dialogue qui n'a pour but que d'amener et d'expliquer cette très importante phrase, une des clés de voûte du livre.

22 avril 1921.

En attendant les bagages, à l'arrivée du train qui me ramène de Brignoles, j'ai la brusque illumination du début des Faux-Monnayeurs. La rencontre d'Édouard et de Lafcadio sur un quai de gare et le premier abord avec cette phrase : "Je parie que vous voyagez sans billet." (C'est avec cette phrase que j'abordai le curieux vagabond de la gare de Tarascon dont je parle dans mon journal) - tout cela me paraît très médiocre ; du moins fort inférieur à ce que j'entrevois à présent.

(Suit le projet du récit qui figure à présent dans le livre.)

3 mai.

Hier, avant de me rendre chez Charles Du Bos, qui ne m'attendait qu'à 1h30, et sorti de chez Dent avant midi - comme je m'attardais devant la devanture des bouquinistes, j'ai surpris un gosse en train de subtiliser un livre. il profita d'un instant où le bouquiniste, ou du moins le surveillant préposé à l'étalage, avait le dos tourné ; mais ce n'est qu'après avoir fourré le livre dans sa poche qu'il s'avisa de mon regard et comprit que je le surveillais. Je le vis aussitôt rougir un peu, puis chercher par quelle mimique hésitante il pourrait expliquer son geste : il s'écarta de quelques pas, eut l'air de balancer, revint, puis ostensiblement et pour moi, sortit d'une poche intérieure de son veston un petit portefeuille élimé, où il fit semblant de chercher l'argent qu'il savait fort bien ne pas y être...

Colpach, août 1921.

Peut-être l'extrême difficulté que j'éprouve à faire progresser mon livre n'est-elle que l'effet naturel d'un vice initial. Par instants, je me persuade que l'idée même de ce livre est absurde, et j'en viens à ne plus comprendre du tout ce que je veux. Il n'y a pas, à proprement parler, un seul centre à ce livre, autour de quoi viennent converger mes efforts ; c'est autour de deux foyers, à la manière des ellipses, que ces efforts se polarisent. D'une part, l'évènement, le fait, la donnée extérieure ; d'autre part, l'effort même du romancier pour faire un livre avec cela. Et c'est là le sujet principal, le centre nouveau qui désaxe le récit et l'entraîne vers l'imaginatif. Somme toute, ce cahier où j'écris l'histoire même du livre, je le vois versé tout entier dans le livre, en formant l'intérêt principal, pour la majeure irritation du lecteur.

Ce qu'on appelle un "esprit faux" (l'autre haussait les épaules devant cette locution toute faite et déclarait qu'elle n'avait aucun sens) - et bien ! je m'en vais vous le dire : c'est celui qui éprouve le besoin de se persuader qu'il a raison de commettre tous les actes qu'il a envie de commettre ; celui qui met sa raison au service de ses instincts, de ses intérêts, ce qui est pire, ou de son tempérament. Tant que Lucien ne cherche qu'à persuader les autres, il n'y a que demi-mal ; c'est le premier de gré de l'hypocrisie. Mais, avez-vous remarqué que, chez Lucien, l'hypocrisie devient de jour en jour plus profonde. il est la première victime de toutes les fausses raisons qu'il se donne ; il finit par se persuader lui-même que ce sont ces fausses raisons qui le conduisent, tandis qu'en vérité c'est lui qui les incline et les conduit. Le véritable hypocrite est celui qui ne s'aperçoit plus du mensonge, celui qui ment avec sincérité.

Pourquoi me le dissimuler : ce qui me tente, c'est le genre épique. Seul, le ton de l'épopée me convient et me peut satisfaire ; peut sortir le roman de son ornière réaliste. Longtemps on a pu croire que Fielding et Richardson occupaient les deux pôles opposés. À dire vrai, l'un est autant que l'autre réaliste. Le roman s'est toujours, et dans tous les pays, jusqu'à présent cramponné à la réalité. Notre grande époque littéraire n'a su porter son effort d'idéalisation que dans le drame. La Princesse de Clèves n'a pas eu de suite ; quand le roman français s'élance, c'est dans la direction du Roman bourgeois.

Annecy, 23 février [1923].

Bernard : son caractère encore incertain. Au début, parfaitement insubordonné. Se motive, précise et limite tout le long du livre, à la faveur de ses amours. Chaque amour, chaque adoration entraîne un dévouement, une dévotion. Il peut s'en désoler d'abord, mais comprend vite que ce n'est qu'en se limitant, que son champ d'action peut se préciser.

Olivier : son caractère peu à peu se déforme. il commet des actions profondément contraires à sa nature et à ses goûts - par dépit et violence. Un abominable dégoût de lui-même s'ensuit. L'émoussement progressif de sa personnalité - son frère Vincent de même. (Accentuer la défaite de sa vertu, au moment où il a commencé de gagner au jeu.) Je n'ai pas su indiquer cela assez clairement.

En wagon, vers Cuverville, 8 février 1924.

Puisqu'ils m'empêchent de lire et de méditer, je noterai, tout-venant, les propos de la grosse dame qui occupe avec son mari deux autres places de notre compartiment :

- C'était pourtant pratique, les wagons avec des portières à chaque compartiment... en cas d'accident (notre wagon est à couloir). Tiens ! on dirait d'un bonhomme, au haut du toit, regarde... cette girouette. Je ne savais pas qu'Amer Picon avait une usine à Batignolles.

Le mari : - Ça, c'est la banlieue. La banlieue qui est déjà...

La dame : - il y a des nuages, mais il ne pleuvra pas... La ! la, la, la.

Le mari : - Eh ?

La dame : - La, la, la, la... Ça n'est pas Rouen là-bas ?

Le mari : - Oh ! la, la : d'ici deux heures.

8 mars 1925.

Vu Martin du Gard, à Hyères. Il souhaiterait voir s'allonger indéfiniment mon roman. Il m'encourage à "profiter" plus des personnages que j'ai créés. Je ne pense pas suivre son conseil.

Ce qui m'attirera vers un nouveau livre, ce ne sont point tant de nouvelles figures, qu'une nouvelle façon de les présenter. Celui-ci s'achèvera brusquement, non point tant par épuisement du sujet, qui doit donner l'impression de l'inépuisable, mais au contraire, par son élargissement et par une sorte d'évasion de son contour. il ne doit pas se boucler, mais s'éparpiller, se défaire...

Figaro, 16 septembre 1906.

Voici quelle était leur manière de procéder :

Les pièces fausses étaient fabriquées en Espagne, introduites en France et apportées par trois repris de justice: Djl, Monnet et Tornet. Elles étaient remises aux entrepositaires Fichat, Micornet et Armand et vendues par ceux-ci à raison de 2f50 pièce, aux jeunes gens chargés de les écouler.

Ceux-ci étaient des bohèmes, étudiants de deuxième année, journalistes sans emploi, artistes, romanciers, etc. Mais il y avait aussi un certain nombre de jeunes élèves de l'École des Beaux-Arts, quelques fils de fonctionnaires, le fils d'un magistrat de province et un employé auxiliaire au ministère des finances.

Mon cher ami


Excuse-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt, je n'aurais pu.

On ignore ce qui a déterminé D... à se tuer.

... J'ai eu avec D... une conversation sur le suicide à un moment où nous étions tous les deux fort déprimés. Je le blâmais de son ancienne tentative, en lui déclarant que moi, je ne me tuerais qu'après une joie telle que je serais certain de ne plus pouvoir en éprouver jamais une semblable. D... m'a approuvé, mais m'avait avoué aussi n'avoir jamais eu que des déceptions, et qu'il était complètement désespéré. Or, vendredi soir, je sais qu'il avait un rendez-vous avec un jeune homme. Il a passé toute la nuit hors de chez lui et n'est revenu que le matin. Samedi il était joyeux comme il n'avait pas encore été ; la nuit il se tuait.

Évidemment, et malgré tout ce que je viens de vous dire, en parfaite sincérité je ne crois pas au démon. J'en prends tout ce qui en est comme une puérile simplification et explication apparente de certains problèmes psychologiques -- auxquels mon esprit répugne à donner d'autres solutions que parfaitement naturelles, scientifiques, rationnelles. Mais, encore une fois, le diable lui-même ne parlerait pas autrement ; il est ravi ; il sait qu'il ne se cache nulle part aussi bien que derrière ces explications rationnelles, qui le relèguent au rang des hypothèses gratuites. Satan ou l'hypothèse gratuite ; ça doit être son pseudonyme préféré.

Séance 06

Un "art de la fugue" ?

Observation

Complétez la lecture du texte ci-contre par l'écoute de l'émission de France Musique, "Le Matin des musiciens" du 29 janvier 2014 (de 4' à 7'40 et de 23'30 à 30').

Recherche

En quoi peut-on parler d'un "art de la fugue" pour le roman de Gide ?

Contrepoint et fugue

En musique, lorsque deux ou plusieurs lignes mélodiques sont combinées de façon harmonieuse, on parle de contrepoint. Dans la forme la plus élaborée, comme les fugues de J.-S. Bach, plusieurs mélodies indépendantes ou voix se superposent tout en maintenant une cohérence harmonique.

Le contrepoint peut être relativement simple, comme par exemple, dans les "Inventions à deux voix" pour le clavier de Bach dans lesquelles deux mélodies sont opposées. Ces lignes mélodiques sont appelées parties ou voix.

Dans le contrepoint, chaque mélodie est perçue comme continue, si bien qu'on a l'impression d'un progression dynamique. L'habileté du compositeur se situe dans sa capacité à lier toutes les lignes mélodiques de telle sorte qu'elles puissent être entendues individuellement ou comme un tout. [...]

La forme le plus complexe du contrepoint imitatif est la fugue, mot qui suggère une idée de fuite ou de poursuite. Les fugues commencent par une voix qui expose la mélodie, le sujet, suivi par la même mélodie, mais dans une tonalité différente : la réponse. La première voix continue avec une phrase musicale qui accompagne la réponse soit sous forme d'une mélodie secondaire, le contre-sujet, soit avec une mélodie libre. Le couple sujet et réponse continue jusqu'à ce que toutes les voix - généralement entre trois et six - soient entrées. Cette introduction successive des voix appelée l'exposition est la partie de la fugue la plus strictement ordonnancée [...]

Dans le traitement du sujet et après l'exposition, les compositeurs peuvent utiliser divers artifices pour introduire davantage de complexité. Le sujet peut être renversé (inversion), écrit à l'envers (rétrograde) ou répété si vite par une autre voix que deux exposés ses superposent (stretto). Dans son ultime grande oeuvre, L'Art de la fugue, Bach fait une brillante démonstration de toutes ces techniques de composition.

Histoire illustrée de la musique, éd. Gründ, 2014.

Séance 07

L'écrivain et ses personnages

Analyse

Étudiez cet extrait de roman, en vous appuyant sur les axes de lecture suivant :

- en quoi la position du narrateur est-elle singulière ?

- qu'apprend-on sur les personnages ?

Pistes

Prolongement

Dans ses Maximes, La Rochefoucauld écrit : "Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes."

En vous appuyant sur le roman de Gide, et le Journal des Faux-Monnayeurs, vous montrerez comment cette maxime peut éclairer Les Faux-Monnayeurs.

Dans ses Maximes, La Rochefoucauld dénonce les apparences trompeuses : "Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés".

Frontispice des Maximes de La Rochefoucauld, 1665.

Le voyageur, parvenu au haut de la colline, s'assied et regarde avant de reprendre sa marche, à présent déclinante ; il cherche à distinguer où le conduit enfin ce chemin sinueux qu'il a pris, qui lui semble se perdre dans l'ombre et, car le soir tombe, dans la nuit. Ainsi l'auteur imprévoyant s'arrête un instant, reprend souffle, et se demande avec inquiétude où va le mener son récit.

Je crains qu'en confiant le petit Boris aux Azaïs, Édouard ne commette une imprudence. Comment l'en empêcher ? Chaque être agit selon sa loi, et celle d'Édouard le porte à expérimenter sans cesse. Il a bon cœur, assurément, mais souvent je préférerais, pour le repos d'autrui, le voir agir par intérêt ; car la générosité qui l'entraîne n'est souvent que la compagne d'une curiosité qui pourrait devenir cruelle. Il connaît la pension Azaïs ; il sait l'air empesté qu'on y respire, sous l'étouffant couvert de la morale et de la religion. Il connaît Boris, sa tendresse, sa fragilité. Il devrait prévoir à quels froissements il l'expose. Mais il ne consent plus à considérer que la protection, le renfort et l'appui que la précaire pureté de l'enfant peut trouver dans l'austérité du vieil Azaïs. À quels sophismes prête-t-il l'oreille ? Le diable assurément les lui souffle, car il ne les écouterait pas, venus d'autrui.

Édouard m'a plus d'une fois irrité (lorsqu'il parle de Douviers, par exemple), indigné même ; j'espère ne l'avoir pas trop laissé voir ; mais je puis bien le dire à présent. Sa façon de se comporter avec Laura, si généreuse parfois, m'a paru parfois révoltante.

Ce qui ne me plaît pas chez Édouard, ce sont les raisons qu'il se donne. Pourquoi cherche-t-il à se persuader, à présent, qu'il conspire au bien de Boris ? Mentir aux autres, passe encore ; mais à soi-même ! Le torrent qui noie un enfant prétend-il lui porter à boire ?... Je ne nie pas qu'il y ait, de par le monde, des actions nobles, généreuses, et même désintéressées ; je dis seulement que derrière le plus beau motif, souvent se cache un diable habile et qui sait tirer gain de ce qu'on croyait lui ravir.

Profitons de ce temps d'été qui disperse nos personnages, pour les examiner à loisir. Aussi bien sommes-nous à ce point médian de notre histoire, où son allure se ralentit et semble prendre un élan neuf pour bientôt précipiter son cours. Bernard est assurément beaucoup trop jeune encore pour prendre la direction d'une intrigue. Il se fait fort de préserver Boris ; il pourra l'observer tout au plus. Nous avons déjà vu Bernard changer ; des passions peuvent le modifier plus encore. Je retrouve sur un carnet quelques phrases où je notais ce que je pensais de lui précédemment :

"J'aurais dû me méfier d'un geste aussi excessif que celui de Bernard au début de son histoire. Il me paraît, à en juger par ses dispositions subséquentes, qu'il y a comme épuisé toutes ses réserves d'anarchie, qui sans doute se fussent trouvées entretenues s'il avait continué de végéter, ainsi qu'il sied, dans l'oppression de sa famille. À partir de quoi il a vécu en réaction et comme en protestation de ce geste. L'habitude qu'il a prise de la révolte et de l'opposition, le pousse à se révolter contre sa révolte même. Il n'est sans doute pas un de mes héros qui m'ait davantage déçu, car il n'en était peut-être pas un qui m'eût fait espérer davantage. Peut-être s'est-il laissé aller à lui-même trop tôt."

Mais ceci ne me paraît déjà plus très juste. Je crois qu'il faut lui faire encore crédit. Beaucoup de générosité l'anime. Je sens en lui de la virilité, de la force ; il est capable d'indignation. Il s'écoute un peu trop parler ; mais c'est aussi qu'il parle bien. Je me défie des sentiments qui trouvent leur expression trop vite. C'est un très bon élève, mais les sentiments neufs ne se coulent pas volontiers dans les formes apprises. Un peu d'invention le forcerait à bégayer. Il a trop lu déjà, trop retenu, et beaucoup plus appris par les livres que par la vie.

Je ne puis point me consoler de la passade qui lui a fait prendre la place d'Olivier près d'Édouard. Les événements se sont mal arrangés. C'est Olivier qu'aimait Édouard. Avec quel soin celui-ci ne l'eût-il pas mûri ? Avec quel amoureux respect ne l'eût-il pas guidé, soutenu, porté jusqu'à lui-même ? Passavant va l'abîmer, c'est sûr. Rien n'est plus pernicieux pour lui que cet enveloppement sans scrupules. J'espérais d'Olivier qu'il aurait mieux su s'en défendre ; mais il est de nature tendre et sensible à la flatterie. Tout lui porte à la tête. De plus j'ai cru comprendre, à certains accents de sa lettre à Bernard, qu'il était un peu vaniteux. Sensualité, dépit, vanité, quelle prise sur lui cela donne ! Quand Édouard le retrouvera, il sera trop tard, j'en ai peur. Mais il est jeune encore et l'on est en droit d'espérer.

Passavant... autant n'en point parler, n'est-ce pas ? Rien n'est à la fois plus néfaste et plus applaudi que les hommes de son espèce, sinon pourtant les femmes semblables à lady Griffith. Dans les premiers temps, je l'avoue, celle-ci m'imposait assez. Mais j'ai vite fait de reconnaître mon erreur. De tels personnages sont taillés dans une étoffe sans épaisseur. L'Amérique en exporte beaucoup ; mais n'est point seule à en produire. Fortune, intelligence, beauté, il semble qu'ils aient tout, fors une âme. Vincent, certes, devra s'en convaincre bientôt. Ils ne sentent peser sur eux aucun passé, aucune astreinte ; ils sont sans loi, sans maîtres, sans scrupules ; libres et spontanés, ils font le désespoir du romancier, qui n'obtient d'eux que des réactions sans valeur. J'espère ne pas revoir lady Griffith d'ici longtemps. Je regrette qu'elle nous ait enlevé Vincent, qui, lui, m'intéressait davantage, mais qui se banalise à la fréquenter ; roulé par elle, il perd ses angles. C'est dommage : il en avait d'assez beaux.

S'il m'arrive jamais d'inventer encore une histoire, je ne la laisserai plus habiter que par des caractères trempés, que la vie, loin d'émousser, aiguise. Laura, Douviers, La Pérouse, Azaïs... que faire avec tous ces gens-là ? Je ne les cherchais point ; c'est en suivant Bernard et Olivier que je les ai trouvés sur ma route. Tant pis pour moi ; désormais, je me dois à eux.

André Gide, Les Faux-Monnayeurs, deuxième partie, VII, éd. Gallimard, 1925.

Document B

Le mauvais romancier construit ses personnages ; il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir ; il les entend parler dès avant que de les connaître, et c'est d'après ce qu'il leur entend dire qu'il comprend peu à peu qui ils sont.

J'ai ajouté : les regarder agir - car, pour moi, c'est plutôt le langage que le geste qui renseigne, et je crois que je perdrais moins, perdant la vue, que perdant l'ouïe. Pourtant je mis mes personnages; mais non point tant leurs détails que leur masse, et plutôt encore leurs gestes, leur allure, le rythme de leurs mouvements. Je ne souffre point de ce que les verres de mes lunettes ne me les présente pas tout à fait "au point" ; tandis que les moindres inflexions de leur voix, je les perçois avec la netteté la plus vive.

J'ai écrit le premier dialogue entre Olivier et Bernard et les scènes entre Passavant et Vincent, sans du tout savoir ce que je ferais de ces personnages, ni qui ils étaient. Ils se sont imposés à moi, quoi que j'en aie. Rien de miraculeux là-dedans. Je m'explique assez bien la formation d'un personnage imaginaire, et de quel rebut de soi-même il est fait. [...]

Il n'est pas d'acte, si absurde ou si préjudiciable, qui ne soit le résultat d'un concours de causes, conjonctions et concomitances; et sans doute est-il bien peu de crimes dont la responsabilité ne puisse être partagée, et pour la réussite desquels on ne se soit mis à plusieurs - fût-ce sans le vouloir ou le savoir. Les sources de nos moindres gestes sont aussi multiples et retirées que celles du Nil.

Le renoncement à la vertu par abdication de l'orgueil.

Coxyde, 6 juillet.

Profitendieu est à redessiner complètement. Je ne le connaissais pas suffisamment, quand il s'est lancé dans mon livre. Il est beaucoup plus intéressant que je ne le savais.

André Gide, Journal des Faux-Monnayeurs, deuxième cahier, éd. Gallimard, 1927.

Document C

Le roman ne donne pas les choses, mais leurs signes. Avec ces seuls signes, les mots, qui indiquent dans le vide, comment faire un monde qui tienne debout? Car un livre n'est rien qu'un petit tas de feuilles sèches, ou alors une grande forme en mouvement : la lecture. Ce mouvement, le romancier le capte, le guide, l'infléchit, il en fait la substance de ses personnages ; un roman, suite de lectures, de petites vies parasitaires dont chacune ne dure guère plus qu'une danse, se gonfle et se nourrit avec le temps de ses lecteurs. Mais pour que la durée de mes impatiences, de mes ignorances, se laisse attraper, modeler et présenter enfin à moi comme la chair de ces créatures inventées, il faut que le romancier sache l'attirer dans son piège, il faut qu'il esquisse en creux dans son livre, au moyen des signes dont il dispose, un temps semblable au mien, où l'avenir n'est pas fait. Si je soupçonne que les actions futures du héros sont fixées à l'avance par l'hérédité, les influences sociales ou quelque autre mécanisme, mon temps reflue sur moi ; il ne reste plus que moi, moi qui lis, moi qui dure, en face d'un livre immobile. Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman, les meilleures analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles. Ce que Rogojine va faire, ni lui ni moi ne le savons; je sais qu'il va revoir sa maîtresse coupable et pourtant je ne puis deviner s'il se maîtrisera ou si l'excès de sa colère le portera au meurtre : il est libre. Je me glisse en lui et le voilà qui s'attend avec mon attente, il a peur de lui en moi; il vit.

Jean-Paul Sartre, "M. François Mauriac et la liberté", Situations I, éd. Gallimard, 1947.

Lecture

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés.

5. La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.

10. Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre.

44. L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit ; et pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre.

119. Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.

147. Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit.

158. La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre vanité.

François de La Rochefoucauld, Maximes, 1665.

Séance 08

Gide et son temps

Recherche

1. A quel mouvement littéraire renvoie le banquet des Argonautes, p. 283-291 ?

2. A quel mouvement littéraire fait allusion le projet de revue Avant-Garde ? Relevez les clins d'oeil de Gide p. 319-320 et 356-357.

Oral

Préparez une lecture orale de la scène d'exposition d'Ubu roi. Vous veillerez à mettre en évidence le comique de la pièce.

Pistes

Analyse

Étudiez l'extrait du roman.

Prolongement

Les Faux-Monnayeurs, un roman de son temps ?

Document A

L'action d'Ubu roi se déroule en Pologne, "c'est-à-dire nulle part". Le père Ubu est l'officier de confiance du roi Ladislas. Au début de la pièce, son épouse le pousse à trahir le roi pour usurper le trône.

PÈRE UBU. - Merdre.

MÈRE UBU. - Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.

PÈRE UBU. - Que ne vous assom'je, Mère Ubu !

MÈRE UBU. - Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.

PÈRE UBU. - De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.

MÈRE UBU. - Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ?

PÈRE UBU. - De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux ?

MÈRE UBU. - Comment ! Après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ?

PÈRE UBU. - Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

MÈRE UBU. - Tu es si bête !

PÈRE UBU. - De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant ; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants ?

MÈRE UBU. - Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ?

PÈRE UBU. - Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.

MÈRE UBU. - Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?

PÈRE UBU. - Eh vraiment ! et puis après ? N'ai-je pas un cul comme les autres ?

MÈRE UBU. - A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.

PÈRE UBU. - Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.

MÈRE UBU. - Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.

PÈRE UBU. - Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.

MÈRE UBU. - Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.

PÈRE UBU. - Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir !

MÈRE UBU (à part). - Oh ! merdre ! (Haut) Ainsi, tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu.

PÈRE UBU. - Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.

MÈRE UBU. - Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?

PÈRE UBU. - Eh bien, après, Mère Ubu ?

Il s'en va en claquant la porte.

MÈRE UBU, seule. - Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.

Alfred Jarry, Ubu roi, Acte I, scène 1, 1896

Document B

"Qui donc est-ce ? demanda Bernard.

- Comment ! tu ne connais pas l'auteur d'Ubu Roi ?

- Pas possible ? c'est Jarry ! Je le prenais pour un domestique.

- Oh ! tout de même pas, dit Olivier un peu vexé, car il se faisait une fierté de ses grands hommes. Regarde-le mieux. Tu ne trouves pas qu'il est extraordinaire ?

- Il fait tout ce qu'il peut pour le paraître", dit Bernard, qui ne prisait que le naturel, mais pourtant était plein de considération pour Ubu.

Vêtu en traditionnel Gugusse d'hippodrome, tout, en Jarry, sentait l'apprêt ; sa façon de parler surtout, qu'imitaient à l'envie plusieurs Argonautes, martelant les syllabes, inventant de bizarres mots, en estropiant bizarrement certains autres ; mais il n'y avait vraiment que Jarry lui-même pour obtenir cette voix sans timbre, sans chaleur, sans intonation, sans relief.

"Quand on le connaît, je t'assure qu'il est charmant, reprit Olivier.

- Je préfère ne pas le connaître. Il a l'air féroce.

- C'est un genre qu'il se donne. Passavant le croit, au fond, très doux. Mais il a terriblement bu ce soir ; et pas une goutte d'eau, je te prie de le croire ; ni même de vin : rien que de l'absinthe et des liqueurs fortes. Passavant craint qu'il ne commette quelque excentricité." [...]

À ce moment, il entendit Jarry, qui circulait de groupe en groupe, dire à demi-voix, en passant derrière le petit Bercail :

"Et maintenant nous allons tuder le petit Bercail."

Celui-ci se retourna brusquement :

"Répétez donc ça à voix haute."

Jarry s'était éloigné déjà. Il attendit d'avoir tourné la table et répéta d'une voix de fausset :

"Et maintenant, nous allons tuder le petit Bercail" ; puis, sortit de sa poche un gros pistolet avec lequel les Argonautes l'avaient vu jouer souvent ; et mit en joue.

Jarry s'était fait une réputation de tireur. Des protestations s'élevèrent. On ne savait trop si, dans l'état d'ivresse où il était, il saurait s'en tenir au simulacre. Mais le petit Bercail voulut montrer qu'il n'avait pas peur et, montant sur une chaise, les bras croisés derrière le dos, prit une pose napoléonienne. Il était un peu ridicule et quelques rires s'élevèrent, couverts aussitôt par des applaudissements.

Passavant dit à Sarah, très vite :

"Ça pourrait mal finir. Il est complètement soûl. Cachez-vous sous la table."

Des Brousses essaya de retenir Jarry, mais celui-ci, se dégageant, monta sur une chaise à son tour (et Bernard remarqua qu'il était chaussé de petits escarpins de bal). Bien en face de Bercail, il étendit le bras pour viser.

"Éteignez donc ! Éteignez !" cria des Brousses.

Édouard, resté près de la porte, tourna le commutateur.

Sarah s'était levée, suivant l'injonction de Passavant ; et sitôt que l'on fut dans l'obscurité, elle se pressa contre Bernard pour l'entraîner sous la table avec elle.

Le coup partit. Le pistolet n'était chargé qu'à blanc. Pourtant on entendit un cri de douleur : c'était Justinien qui venait de recevoir la bourre dans l'œil.

Et, quand on redonna de la lumière, on admira Bercail, toujours debout sur sa chaise, qui gardait la pose, immobile, à peine un peu plus pâle.

Cependant la présidente se payait une crise de nerfs. On s'empressa.

"C'est idiot de donner des émotions pareilles !"

Comme il n'y avait pas d'eau sur la table, Jarry, descendu de son piédestal, trempa dans l'alcool un mouchoir pour lui en frictionner les tempes, en manière d'excuses.

Bernard n'était resté sous la table qu'un instant ; juste le temps de sentir les deux lèvres brûlantes de Sarah s'écraser voluptueusement sur les siennes. Olivier les avait suivis ; par amitié, par jalousie... L'ivresse exaspérait en lui ce sentiment affreux, qu'il connaissait si bien, de demeurer en marge.

André Gide, Les Faux-Monnayeurs, III, VIII, 1925.

Prolongement

Marcel Duchamp, Fontaine, 1917.

Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q., 1919.

Man Ray, Cadeau, 1921, réplique de 1972.

Séance 09

L'esprit français

Oral

1. Renseignez-vous sur Maurice Barrès et l'Action Française.

2. Comment Maurice Barrès interprète-t-il le suicide du jeune Nerry ?

Recherche

Commentez le passage ci-contre.

Prolongement

1. Que signifie, selon vous, le dialogue et la lutte avec l'ange, racontée par Gide dans le chapitre XIII de la IIIème partie ?

2. "Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles […], Je suis chose légère et vole à tout sujet, / Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet." Vous montrerez en quoi ces vers de La Fontaine peuvent s'appliquer à la manière dont Gide a écrit son roman.

3. Les Faux-Monnayeurs, un roman engagé ?

"Tu déjeunes avec moi, hein ? Oui, je dois rappliquer à une heure et demie pour le latin. Ce matin, c'était le français.

- Content ?

- Moi, oui. Mais je ne sais pas si ce que j'ai pondu sera du goût des examinateurs. Il s'agissait de donner son avis sur quatre vers de La Fontaine :

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

À qui le bon Platon compare nos merveilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet,

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.

"Dis un peu, qu'est-ce que tu aurais fait avec ça ?"

Olivier ne peut résister au désir de briller :

"J'aurais dit qu'en se peignant lui-même, La Fontaine avait fait le portrait de l'artiste, de celui qui consent à ne prendre du monde que l'extérieur, que la surface, que la fleur. Puis j'aurais posé en regard un portrait du savant, du chercheur, de celui qui creuse, et montré enfin que, pendant que le savant cherche, l'artiste trouve ; que celui qui creuse s'enfonce, et que qui s'enfonce s'aveugle ; que la vérité, c'est l'apparence, que le mystère c'est la forme, et que ce que l'homme a de plus profond, c'est sa peau."

Cette dernière phrase, Olivier la tenait de Passavant, qui lui-même l'avait cueillie sur les lèvres de Paul-Ambroise, un jour que celui-ci discourait dans un salon. Tout ce qui n'était pas imprimé, était pour Passavant de bonne prise ; ce qu'il appelait "les idées dans l'air", c'est-à-dire : celles d'autrui.

Un je ne sais quoi dans le ton d'Olivier, avertit Bernard que cette phrase n'était pas de lui. La voix d'Olivier s'y trouvait gênée. Bernard fut sur le point de demander : "C'est de qui ?" mais, outre qu'il ne voulait pas désobliger son ami, il redoutait d'avoir à entendre le nom de Passavant, que l'autre jusqu'à présent n'avait eu garde de prononcer. Bernard se contenta de regarder son ami avec une curieuse insistance ; et Olivier, pour la seconde fois, rougit.

La surprise qu'avait Bernard d'entendre le sentimental Olivier exprimer des idées parfaitement différentes de celles qu'il lui connaissait, fit place presque aussitôt à une indignation violente ; quelque chose de subit et de surprenant, d'irrésistible comme un cyclone. Et ce n'était pas précisément contre ces idées qu'il s'indignait, encore qu'elles lui parussent absurdes. Et même elles n'étaient peut-être pas, après tout, si absurdes que cela. Sur son cahier des opinions contradictoires, il les pourrait coucher en regard des siennes propres. Eussent-elles été authentiquement les idées d'Olivier, il ne se serait indigné ni contre lui, ni contre elles ; mais il sentait quelqu'un de caché derrière ; c'est contre Passavant qu'il s'indignait.

"Avec de pareilles idées, on empoisonne la France", s'écria-t-il d'une voix sourde, mais véhémente. Il le prenait de très haut, désireux de survoler Passavant. Et ce qu'il dit le surprit lui-même, comme si sa phrase avait précédé sa pensée ; et pourtant c'était cette pensée même qu'il avait développée ce matin dans son devoir ; mais, par une sorte de pudeur, il lui répugnait, dans son langage, et particulièrement en causant avec Olivier, de faire montre de ce qu'il appelait "les grands sentiments". Aussitôt exprimés, ceux-ci lui paraissaient moins sincères. Olivier n'avait donc jamais entendu son ami parler des intérêts de "la France" ; ce fut son tour d'être surpris. Il ouvrait de grands yeux et ne songeait même plus à sourire. Il ne reconnaissait plus son Bernard. Il répéta stupidement :

"La France ?…" Puis, dégageant sa responsabilité, car Bernard décidément ne plaisantait pas : "Mais, mon vieux, ce n'est pas moi qui pense ainsi ; c'est La Fontaine."

Bernard devint presque agressif :

"Parbleu ! s'écria-t-il, je sais parbleu bien que ce n'est pas toi qui penses ainsi. Mais, mon vieux, ce n'est pas non plus La Fontaine. S'il n'avait eu pour lui que cette légèreté, dont du reste, à la fin de sa vie, il se repent et s'excuse, il n'aurait jamais été l'artiste que nous admirons. C'est précisément ce que j'ai dit dans ma dissertation de ce matin et fait valoir à grand renfort de citations, car tu sais que j'ai une mémoire assez bonne. Mais, quittant bientôt La Fontaine, et retenant l'autorisation que certains esprits superficiels pourraient penser trouver dans ses vers, je me suis payé une tirade contre l'esprit d'insouciance, de blague, d'ironie ; ce qu'on appelle enfin 'l'esprit français', qui nous vaut parfois à l'étranger une réputation si déplorable. J'ai dit qu'il fallait y voir, non pas même le sourire, mais la grimace de la France ; que le véritable esprit de la France, était un esprit d'examen, de logique, d'amour et de pénétration patiente ; et que, si cet esprit-là n'avait pas animé La Fontaine, il aurait peut-être bien écrit ses contes, mais jamais ses fables, ni cette admirable épître (j'ai montré que je la connaissais) dont sont extraits les quelques vers qu'on nous donnait à commenter. Oui, mon vieux, une charge à fond, qui va peut-être me faire recaler. Mais je m'en fous ; j'avais besoin de dire ça."

Olivier ne tenait pas particulièrement à ce qu'il venait d'exprimer tout à l'heure. Il avait cédé au besoin de briller, et de citer, comme négligemment, une phrase qu'il estimait de nature à épater son ami. Si maintenant celui-ci le prenait sur ce ton, il ne lui restait plus qu'à battre en retraite. Sa grande faiblesse venait de ceci qu'il avait beaucoup plus besoin de l'affection de Bernard, que celui-ci n'avait besoin de la sienne. La déclaration de Bernard l'humiliait, le mortifiait. Il s'en voulait d'avoir parlé trop vite. À présent, il était trop tard pour se reprendre, emboîter le pas, comme il eût fait certainement s'il avait laissé Bernard parler le premier. Mais comment eût-il pu prévoir que Bernard, qu'il avait laissé si frondeur, allait se poser en défenseur de sentiments et d'idées que Passavant lui apprenait à ne considérer point sans sourire ? Sourire, il n'en avait vraiment plus envie ; il avait honte. Et ne pouvant ni se rétracter, ni s'élever contre Bernard dont l'authentique émotion lui imposait, il ne cherchait plus qu'à se protéger, qu'à se soustraire.

André Gide, Les Faux-Monnayeurs, troisième partie, V, éd. Gallimard, 1925.

Fiche

Problématiques

Questions à 8 points

Quelle est "la part du diable" dans le roman de Gide ?

Édouard, un double de Gide ?

Quelle image de la famille renvoie le roman de Gide ?

Quelles sont, selon vous, les fonctions du journal pour Gide ?

Quelle vision de l'adolescence est proposée dans le roman ?

Quelle image des grands-pères est donnée dans le roman de Gide ?

Quelle est la part de fait divers dans le roman de Gide ?

"Ces faux-monnayeurs... qui sont-ils ?" (II, III)

Quels rôles jouent les lieux et les décors dans le roman de Gide ?

Quelle est la fonction des lettres dans Les Faux-Monnayeurs et le Journal des Faux-Monnayeurs ?

Quel sens donnez-vous à l'épisode de la lutte avec l'ange (III, 13) ?

"Les Faux-Monnayeurs ne sont pas le roman de la femme" écrit Pierre Chartier. Souscrivez-vous à ce jugement ?

Questions à 12 points

Dans son Journal des Faux-Monnayeurs, Gide écrit : "Il n'est pas bon d'opposer un personnage à un autre, ou de faire des pendants." S'est-il tenu à cette règle dans son roman et dans son Journal des Faux-Monnayeurs ?

Dans ses Maximes, La Rochefoucauld écrit : "Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes." En vous appuyant sur le roman de Gide, et le Journal des Faux-Monnayeurs, vous montrerez comment cette maxime peut éclairer Les Faux-Monnayeurs.

Dans son Journal, Gide écrit à propos des Faux-Monnayeurs : "je ne serai satisfait que si je parviens à m'écarter du réalisme" (3 octobre 1921). En vous appuyant sur le Journal des Faux-Monnayeurs et sur le roman, vous étudierez dans quelle mesure Gide s'écarte effectivement du réalisme.

Les Faux-Monnayeurs, un "pur roman" ?

Les Faux-Monnayeurs, un Art de la fugue ?

En quoi peut-on dire que Les Faux-Monnayeurs est "le roman du roman", selon l'expression de F. Maguet ? Vous vous appuierez, pour répondre à cette question, sur Les Faux-Monnayeurs ainsi que sur le Journal des Faux-Monnayeurs.

"Tant pis pour le lecteur paresseux : j'en veux d'autres..." prévient Gide dans son Journal des Faux-Monnayeurs. Dans quelle mesure la lecture conjointe des deux œuvres engage-t-elle la collaboration active du lecteur ?

De quel(s) genre(s) littéraire(s) relève, selon vous, Les Faux-Monnayeurs ? Vous vous appuierez, pour répondre, sur le roman et sur le Journal des Faux-Monnayeurs.

Dans Pour une théorie du Nouveau Roman, Jean Ricardou écrit : "Le récit n'est plus l'écriture d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture" (éd. Seuil, 1971). Cette formule pourrait-elle, selon vous, pleinement s'appliquer aux Faux-Monnayeurs, le roman de Gide paru en 1925 ?

"Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles […], Je suis chose légère et vole à tout sujet, / Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet." Vous montrerez en quoi ces vers de La Fontaine peuvent s'appliquer à la manière dont Gide a écrit son roman.