Portraits de femme

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique générale : Le personnage féminin, un héros de roman à part entière ?

Séance 01

Clichés romanesques

Oral

Faites une liste des personnages féminins de roman que vous connaissez. Se ressemblent-ils ?

Pistes

Recherche

1. Quelle image est donnée des personnages féminins dans cet extrait ?

2. Que font les personnages dont Emma lit les histoires ?

Prolongement

Documentez-vous sur les héroïnes de roman célèbres.

Quelques suggestions :

  • Manon Lescaut
  • Milady
  • La Dame aux camélias

Au début du roman de Flaubert, un retour en arrière nous permet de connaître la jeunesse et l'éducation du personnage principal, Emma Bovary.

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par coeur des chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons1 qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles2 au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts3, salle des gardes et ménestrels4. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté. [...]

À la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les keepsakes5 qu'elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c'était une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces.

Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était, derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière6 à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient7 une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus.

G. Flaubert, Madame Bovary, I, 6, 1852.

Notes

1. Postillon : Conducteur d'une voiture de poste.

2. Nacelle : Petite embarcation à rames.

3. Bahut : Grand coffre de bois à couvercle bombé, d'usage courant au Moyen Âge.

4. Ménestrel : Musicien ambulant, qui, au Moyen Âge, accompagnait un chanteur ou qui chantait des pièces de vers.

5. Keepsake : Livre-album, élégamment présenté, comportant des poésies, des fragments de prose, et illustré de fines gravures, couramment offert en cadeau au début du xixe s.

6. Aumônière : Petit sac.

7. Becqueter : ici, donner des baisers.

Séance 02

Portrait de Mlle de Chartres

Lecture

1. En quoi Mlle de Chartres est-elle un personnage hors du commun ?

2. Quel genre d'éducation a reçu Mlle de Chartres ?

Pistes

Prolongement

Mlle de Chartres vous paraît-elle être un personnage féminin stéréotypé ?

Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner : Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable, pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité ; les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance; mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille. La voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison : la blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.

Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1678.

Seance 03

Portrait d'une libertine

Oral

Définissez le mot "libertin".

Pistes

Recherche

1. Quel regard Mme de Merteuil porte-t-elle sur son époque ?

2. Quels talents a-t-elle cherché à développer ? Comment s'est-elle formée ?

Notes

1. Les femmes ordinaires, qui se livrent à leurs sentiments.

Les Liaisons dangereuses est un roman épistolaire. À travers les lettres que s'échangent la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, le lecteur découvre les manoeuvres des deux libertins. Dans cette lettre, la marquise explique la formation de son caractère et de sa pensée.

Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées1 ? Quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu'on s'empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon gré ; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sécurité, même celui de la joie ; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

J'étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n'avais à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en essayai l'usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m'amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j'observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des figures et le caractère des physionomies ; et j'y gagnai ce coup d'oeil pénétrant, auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui, en tout, m'a rarement trompée.

Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre 81, 1782.

Seance 04

Portrait de A...

Cette séance est consacrée à l'étude d'un portrait du Nouveau Roman

Lecture

1. En quoi le portrait de A. reste-t-il lacunaire ?

2. Étudiez l'attitude du narrateur.

Pistes

La Jalousie

Le roman met en scène trois personnages : une femme, appelée A..., un ami, nommé Franck, et un troisième personnage dont on devine la présence et qui semble être le narrateur. Les mêmes scènes, les mêmes descriptions sont répétées de nombreuses fois, avec de subtiles variations. Les descriptions de A..., en particulier.

A... est asssise à table, la petite table à écrire qui se trouve contre la cloison de droite, celle du couloir. Elle se penche en avant sur quelque travail minutieux et long : remaillage d'un bas très fin, polissage des ongles, dessin au crayon d'une taille réduite. Mais A... ne dessine jamais ; pour reprendre une maille filée, elle se serait placée au plus près du jour ; si elle avait eu besoin d'une table pour se faire les ongles, elle n'aurait pas choisi cette table-là.

Malgré l'apparente immobilité de la tête et des épaules, des vibrations saccadés agitent la masse noire de ses cheveux. De temps en temps elle redresse le buste et semble prendre du recul pour mieux juger de son ouvrage. D'un geste lent, elle rejette en arrière une mèche, plus courte, qui s'est détachée de cette coiffure trop mouvante, et la gêne. La main s'attarde à remettre en ordre les ondulations, où les doigts effilés se plient et se déplient, l'un après l'autre, avec rapidité quoique sans brusquerie, le mouvement se communiquant de l'un à l'autre d'une manière continue, comme s'ils étaient entraînés par le même mécanisme.

Penchée de nouveau, elle a maintenant repris sa tâche interrompue. La chevelure lustrée luit de reflets roux, dans le creux des boucles. De légers tremblements, vite amortis, la parcourent d'une épaule vers l'autre, sans qu'il soit possible de voir remuer, de la moindre pulsation, le reste du corps.

A. Robbe-Grillet, La Jalousie, 1957, éd. de Minuit.

Séance 05

Bilan de la séquence

Cette séance est destinée à faire un bilan de la séquence

Oral

Les héroïnes de roman protestent.

Un personnage féminin (Mme de Clèves -née de Chartres-, Emma Bovary ou la marquise de Merteuil) interpelle son auteur et lui reproche de ne pas avoir fait d'elle un héros à part entière.

Par groupes de deux, imaginez leur dialogue. L'échange comprendra au moins trois arguments (reproche du personnage et réponse de l'auteur).

Vous vous appuierez sur les textes étudiés pour nourrir le dialogue.

On attend

  • que votre dialogue soit vivant et crédible ;
  • que les arguments échangés soient développés, variés et pertinents.

Écriture

Vous traiterez un des deux sujets suivants par écrit (au choix).

Invention

Une délégation de personnages féminins (dont Mme de Chartres, la marquise Merteuil, Madame Bovary) se rend au syndicat des auteurs pour protester contre le rôle qui leur est donné dans les romans.

Un représentant du syndicat les reçoit et leur répond.

Vous imaginerez et écrirez cette rencontre. Le texte sera de genre romanesque ; il inclura récit, portraits et dialogue. Il fera au moins deux pages.

Vous vous appuierez sur les textes étudiés pour nourrir le dialogue.

Dissertation

Selon vous, le personnage féminin est-il un héros de roman à part entière ?

Vous appuierez votre développement sur les textes étudiés, ainsi que sur vos lectures personnelles.

Pistes

Vous serez évalués sur les compétences suivantes (ce sont les mêmes pour les deux sujets) :

  • S'exprimer avec correction, rigueur et clarté à l'écrit ;
  • Organiser sa pensée et exercer son jugement pour argumenter efficacement ;
  • Maîtriser des connaissances et une culture littéraire.

Lecture

Les lectures suivantes peuvent prolonger votre réflexion et nourrir l'entretien de l'EAF.

Romans du patrimoine :

  • Mme de la Fayette, La Princesse de Clèves, 1678.
  • Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.
  • Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias, 1848.
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857.

Romans contemporains :

  • Dai Sijie, Balzac et la petite tailleuse chinoise, 2000.
  • Marie NDiaye, Trois femmes puissantes, 2010.
  • Julie Otsuka, Certaines n'avaient jamais vu la mer, 2012.