Gobseck

Objet d'étude : Le roman et la nouvelle au XIXème siècle : réalisme et naturalisme

Problématique générale : Dans quelle mesure Gobseck est-il une oeuvre réaliste ?

Support : Honoré de Balzac, Gobseck, éd. Flammarion, coll. GF.

Seance 01

Une peinture de la Restauration

Cette séance est destinée à situer avec précision le cadre de l'action

Oral

Le cadre du récit

Où et quand commence l'histoire ? Qui sont les personnages présents ? De quoi parlent-ils ? Pour quelle raison ?

Notion

La Physiologie du mariage et les Scènes de la vie privée

Prolongement

"Faire concurrence à l'État-civil"
Jean-Esther van Gobseck Derville Anastasie de Restaud Maxime de Trailles
État-civil : date de naissance et parenté, mariage(s), éventuellement date du décès
Trois anecdotes qui peignent le caractère du personnage (avec le titre du roman)

Seance 02

Gobseck

Cette séance est consacrée au portrait de l'usurier : rapace ou souverain ?

Observation

Dans quelle mesure ce tableau montre-t-il une scène de la vie courante ?

Pistes

Portrait d'un usurier

G. Dou, Le Peseur d'or, environ 1664.

Recherche

Étudiez le passage qui va de "Je dois commencer..." à "...toujours négative." en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- un homme en apparence sans intérêt

- un personnage au pouvoir fantastique

Prolongement

1. Quelles sont les caractéristiques des groupes d'hommes décrits dans ces extraits ?

2. Qu'est-ce que ces sociétés secrètes apportent aux hommes qui les composent ?

Notes

1. Thémis : déesse de la Justice ; elle connaît l'avenir et les secrets des hommes.

Document A

Il s'est rencontré, sous l'Empire et dans Paris, treize hommes également frappés du même sentiment, tous doués d'une assez grande énergie pour être fidèles à la même pensée, assez probes entre eux pour ne point se trahir, alors même que leurs intérêts se trouvaient opposés, assez profondément politiques pour dissimuler les liens sacrés qui les unissaient, assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins; ayant couru les plus grands dangers, mais taisant leurs défaites; inaccessibles à la peur, et n'ayant tremblé ni devant le prince, ni devant le bourreau, ni devant l'innocence; s'étant acceptés tous, tels qu'ils étaient, sans tenir compte des préjugés sociaux; criminels sans doute, mais certainement remarquables par quelques-unes des qualités qui font les grands hommes, et ne se recrutant que parmi les hommes d'élite. Enfin, pour que rien ne manquât à la sombre et mystérieuse poésie de cette histoire, ces treize hommes sont restés inconnus. [...]

Ce monde à part dans le monde, hostile au monde, n'admettant aucune des idées du monde, n'en reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu'à la conscience de sa nécessité, n'obéissant qu'à un dévouement, agissant tout entier pour un seul des associés quand l'un d'eux réclamerait l'assistance de tous; cette vie de flibustier en gants jaunes et en carrosse; cette union intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d'une société fausse et mesquine; la certitude de tout faire plier sous un caprice, d'ourdir une vengeance avec habileté, de vivre dans treize coeurs; puis le bonheur continu d'avoir un secret de haine en face des hommes, d'être toujours armé contre eux, et de pouvoir se retirer en soi avec une idée de plus que n'en avaient les gens les plus remarquables; cette religion de plaisir et d'égoïsme fanatisa treize hommes qui recommencèrent la société de Jésus au profit du diable. Ce fut horrible et sublime. Puis le pacte eut lieu; puis il dura, précisément parce qu'il paraissait impossible. Il y eut donc dans Paris treize frères qui s'appartenaient et se méconnaissaient tous dans le monde; mais qui se retrouvaient réunis, le soir, comme des conspirateurs, ne se cachant aucune pensée, usant tour à tour d'une fortune semblable à celle du Vieux de la Montagne; ayant les pieds dans tous les salons, les mains dans tous les coffres-forts, les coudes dans la rue, leurs têtes sur tous les oreillers, et, sans scrupules, faisant tout servir à leur fantaisie. Aucun chef ne les commanda, personne ne put s'arroger le pouvoir; seulement la passion la plus vive, la circonstance la plus exigeante passait la première. Ce furent treize rois inconnus, mais réellement rois, et plus que rois, des juges et des bourreaux qui, s'étant fait des ailes pour parcourir la société du haut en bas, dédaignèrent d'y être quelque chose, parce qu'ils y pouvaient tout.

H. de Balzac, Histoire des Treize, Préface, Paris, 1831.

Document B

Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux et inconnus, les arbitres de vos destinées. [...] La vie n’est-elle pas une machine à laquelle l’argent imprime le mouvement. Sachez-le, les moyens se confondent toujours avec les résultats : vous n’arriverez jamais à séparer l’âme des sens, l’esprit de la matière. L’or est le spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous nous rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis1, près du Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la finance. Aucune fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les familles. Nous avons une espèce de livre noir où s’inscrivent les notes les plus importantes sur le crédit public, sur la Banque, sur le Commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un Saint-Office où se jugent et s’analysent les actions les plus indifférentes de tous les gens qui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la masse financière ; l’un la masse administrative, l’autre la masse commerciale. Moi, j’ai l’oeil sur les fils de famille, les artistes, les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompées, les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements, les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés à n’aimer le pouvoir et l’argent que pour le pouvoir et l’argent même. Ici, dit-il, en me montrant sa chambre nue et froide, l’amant le plus fougueux qui s’irrite ailleurs d’une parole et tire l’épée pour un mot, prie à mains jointes ! Ici le négociant le plus orgueilleux, ici la femme la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier prient tous, la larme à l’oeil ou de rage ou de douleur. Ici prient l’artiste le plus célèbre et l’écrivain dont les noms sont promis à la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main à son front, se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les intérêts de Paris tout entier.

H. de Balzac, Gobseck, 1834

Document C

Parmi ceux qui vivent encore était Horace Bianchon, alors interne à l’Hôtel-Dieu, devenu depuis l’un des flambeaux de l’École de Paris, et trop connu maintenant pour qu’il soit nécessaire de peindre sa personne ou d’expliquer son caractère et la nature de son esprit. Puis venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les formule et les traîne aux pieds de son idole, l’HUMANITÉ ; toujours grand, même dans ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. Ce travailleur intrépide, ce savant consciencieux, est devenu chef d’une école morale et politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères à celles où ses camarades se sont élancés, il n’en est pas moins resté leur fidèle ami. L’Art était représenté par Joseph Bridau, l’un des meilleurs peintres de la jeune École. Sans les malheurs secrets auxquels le condamne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le dernier mot n’est d’ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands maîtres de l’école italienne : il a le dessin de Rome et la couleur de Venise ; mais l’amour le tue et ne traverse pas que son cœur : l’amour lui lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou trop heureux ou trop misérable, Joseph enverra pour l’exposition tantôt des esquisses où la couleur empâte le dessin, tantôt des tableaux qu’il a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires, et où le dessin l’a si bien préoccupé que la couleur, dont il dispose à son gré, ne s’y retrouve pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis. Hoffmann l’eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est complet, il excite l’admiration, il la savoure, et s’effarouche alors de ne plus recevoir d’éloges pour les œuvres manquées où les yeux de son âme voient tout ce qui est absent pour l’œil du public. Fantasque au suprême degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé auquel il trouvait l’air trop peigné. - C’est trop fait, disait-il, c’est trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et toutes les félicités des organisations nerveuses, chez lesquelles la perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne, mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée ont une saveur inouïe. Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices, qu’il porte dans les sentiments comme dans son faire. Il était cher au Cénacle précisément à cause de ce que le monde bourgeois eût appelé ses défauts. Enfin Fulgence Ridal, l’un des auteurs de notre temps qui ont le plus de verve comique, un poète insouciant de gloire, ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires, et gardant dans le sérail de son cerveau, pour lui, pour ses amis, les plus jolies scènes ; ne demandant au public que l’argent nécessaire à son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu’il l’aura obtenu.

Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands poètes comiques, comme Molière et Rabelais, de considérer toute chose à l’endroit du pour et à l’envers du contre, il était sceptique, il pouvait rire et riait de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe pratique. Sa science du monde, son génie d’observation, son dédain de la gloire, qu’il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur. Aussi actif pour autrui qu’il est indifférent à ses intérêts, s’il marche, c’est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment rabelaisien, il ne hait pas la bonne chère et ne la recherche point, il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le chien du régiment, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, au moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient succomber par intervalles : Meyraux d’abord, qui mourut après avoir ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, grande question qui devait partager le monde scientifique entre ces deux génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour une science étroite et analyste contre le panthéiste qui vit encore et que l’Allemagne révère. Meyraux était l’ami de ce Louis qu’une mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel. À ces deux hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd’hui malgré l’immense portée de leur savoir et de leur génie, il faut joindre Michel Chrestien, républicain d’une haute portée qui rêvait la fédération de l’Europe et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le mouvement moral des Saint-Simoniens. Homme politique de la force de Saint-Just et de Danton, mais simple et doux comme une jeune fille, plein d’illusions et d’amour, doué d’une voix mélodieuse qui aurait ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de Béranger à enivrer le cœur de poésie, d’amour ou d’espérance, Michel Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. Il faisait des tables de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires, muet d’ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les secrets de la mort. Ce gai bohémien de l’intelligence, ce grand homme d’État, qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître Saint-Méry comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là l’une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel Chrestien périt pour d’autres doctrines que les siennes. Sa fédération menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l’aristocratie européenne ; elle était plus rationnelle et moins folle que les affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés qui se portent héritiers de la Convention. Ce noble plébéien fut pleuré de tous ceux qui le connaissaient ; il n’est aucun d’eux qui ne songe, et souvent, à ce grand homme politique inconnu.

Ces neuf personnes composaient un Cénacle où l’estime et l’amitié faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus opposées. Daniel d’Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien à son fédéralisme européen. Fulgence Ridal se moquait des doctrines philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d’Arthez la fin du christianisme et de la Famille. Michel Chrestien, qui croyait à la religion du Christ, le divin législateur de l’Égalité, défendait l’immortalité de l’âme contre le scalpel de Bianchon, l’analyste par excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n’avaient point de vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l’adorable bonne foi de la jeunesse. [...] Ces jeunes gens étaient sûrs d’eux-mêmes : l’ennemi de l’un devenait l’ennemi de tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Incapables tous d’une lâcheté, ils pouvaient opposer un non formidable à toute accusation et se défendre les uns les autres avec sécurité. Également nobles par le cœur et d’égale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de l’intelligence ; de là l’innocence de leur commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait à l’aise ; aussi ne faisaient-ils point de façon entre eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient à plein cœur. [...]

Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus beaux rêves du sentiment. Là, des frères tous également forts en différentes régions de la science, s’éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disant tout, même leurs pensées mauvaises, tous d’une instruction immense et tous éprouvés au creuset de la misère.

H. de Balzac, Illusions Perdues, 1843

Séance 03

Le pouvoir de l'or

Cette séance est destinée à étudier la profession de foi de Gobseck

Oral

L'écrivain "instituteur du peuple"

Dans l'avant-propos à La Comédie humaine, Balzac écrit : "Un écrivain [...] doit se regarder comme un instituteur des hommes."

1. En quoi Gobseck correspond-il à ce projet ?

2. Selon vous, la littérature peut-elle vraiment instruire les hommes ?

Recherche

La profession de foi de Gobseck

Étudiez le passage qui va de "Un soir j'entrais chez cet homme..." à "...pas la moindre prise sur moi."

Seance 04

Les transactions

Cette séance est consacrée aux péripéties qui apparaissent dans le récit

Oral

Les transactions dans le récit

Quelles sont toutes les transactions qui apparaissent dans Gobseck ? A quelles époques se font-elles ?

Pistes

Invention

Dans son fiacre, pendant le trajet du retour à son hôtel particulier, la comtesse de Restaud repense à ce qu'elle vient de vivre chez Gobseck, avec Maxime de Trailles et Derville.

Imaginez et écrivez ce retour.

Prolongement

Quel éclairage supplémentaire apporte cette scène du Père Goriot sur les personnages ?

En ce moment une voiture s’arrêta dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève, et l’on entendit dans l’escalier la voix de madame de Restaud, qui disait à Sylvie :

- Mon père y est-il ? Cette circonstance sauva heureusement Eugène, qui méditait déjà de se jeter sur son lit et de feindre d’y dormir.

- Ah ! mon père, vous a-t-on parlé d’Anastasie ? dit Delphine en reconnaissant la voix de sa sœur. Il paraîtrait qu’il arrive aussi de singulières choses dans son ménage.

- Quoi donc ! dit le père Goriot : ce serait donc ma fin. Ma pauvre tête ne tiendra pas à un double malheur.

- Bonjour, mon père, dit la comtesse en entrant. Ah ! te voilà, Delphine.

Madame de Restaud parut embarrassée de rencontrer sa sœur.

- Bonjour, Nasie, dit la baronne. Trouves-tu donc ma présence extraordinaire ? Je vois mon père tous les jours, moi.

- Depuis quand ?

- Si tu y venais, tu le saurais.

- Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d’une voix lamentable. Je suis bien malheureuse, je suis perdue, mon pauvre père ! oh ! bien perdue cette fois !

- Qu’as-tu, Nasie ? cria le père Goriot. Dis-nous tout, mon enfant. Elle pâlit. Delphine, allons, secours-la donc, sois bonne pour elle, je t’aimerai encore mieux, si je peux, toi !

- Ma pauvre Nasie, dit madame de Nucingen en asseyant sa sœur, parle. Tu vois en nous les deux seules personnes qui t’aimeront toujours assez pour te pardonner tout. Vois-tu, les affections de famille sont les plus sûres. Elle lui fit respirer des sels, et la comtesse revint à elle.

- J’en mourrai, dit le père Goriot. Voyons, reprit-il en remuant son feu de mottes, approchez-vous toutes les deux. J’ai froid. Qu’as-tu, Nasie ? dis vite, tu me tues...

- Eh bien ! dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Figurez-vous, mon père, il y a quelque temps, vous souvenez-vous de cette lettre de change de Maxime ? Eh bien ! ce n’était pas la première. J’en avais déjà payé beaucoup. Vers le commencement de janvier, monsieur de Trailles me paraissait bien chagrin. Il ne me disait rien ; mais il est si facile de lire dans le cœur des gens qu’on aime, un rien suffit : puis il y a des pressentiments. Enfin il était plus aimant, plus tendre que je ne l’avais jamais vu, j’étais toujours plus heureuse. Pauvre Maxime ! dans sa pensée, il me faisait ses adieux, m’a-t-il dit ; il voulait se brûler la cervelle. Enfin je l’ai tant tourmenté, tant supplié, je suis restée deux heures à ses genoux. Il m’a dit qu’il devait cent mille francs ! Oh ! papa, cent mille francs ! Je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas, j’avais tout dévoré...

- Non, dit le père Goriot, je n’aurais pas pu les faire, à moins d’aller les voler. Mais j’y aurais été, Nasie ! J’irai.

A ce mot lugubrement jeté, comme un son du râle d’un mourant, et qui accusait l’agonie du sentiment paternel réduit à l’impuissance, les deux sœurs firent une pause. Quel égoïsme serait resté froid à ce cri de désespoir qui, semblable à une pierre lancée dans un gouffre, en révélait la profondeur ?

- Je les ai trouvés en disposant de ce qui ne m’appartenait pas, mon père, dit la comtesse en fondant en larmes.

Delphine fut émue et pleura en mettant la tête sur le cou de sa sœur.

- Tout est donc vrai, dit-elle.

Anastasie baissa la tête, madame de Nucingen la saisit à plein corps, la baisa tendrement, et l’appuyant sur son cœur :

- Ici, tu seras toujours aimée sans être jugée, lui dit-elle.

- Mes anges, dit Goriot d’une voix faible, pourquoi votre union est-elle due au malheur ?

- Pour sauver la vie de Maxime, enfin pour sauver tout mon bonheur, reprit la comtesse encouragée par ces témoignages d’une tendresse chaude et palpitante, j’ai porté chez cet usurier que vous connaissez, un homme fabriqué par l’enfer, que rien ne peut attendrir, ce monsieur Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant monsieur de Restaud, les siens, les miens, tout, je les ai vendus. Vendus ! comprenez-vous ? il a été sauvé ! Mais, moi, je suis morte. Restaud a tout su.

- Par qui ? comment ? Que je le tue ! cria le père Goriot.

- Hier, il m’a fait appeler dans sa chambre. J’y suis allée... "Anastasie, m’a-t-il dit d’une voix... (oh ! sa voix a suffi, j’ai tout deviné), où sont vos diamants ? "Chez moi." Non, m’a-t-il dit en me regardant, ils sont là, sur ma commode." Et il m’a montré l’écrin qu’il avait couvert de son mouchoir. "Vous savez d’où ils viennent ?" m’a-t-il dit. Je suis tombée à ses genoux... j’ai pleuré, je lui ai demandé de quelle mort il voulait me voir mourir.

- Tu as dit cela ! s’écria le père Goriot. Par le sacré nom de Dieu, celui qui vous fera mal à l’une ou à l’autre, tant que je serai vivant, peut être sûr que je le brûlerai à petit feu ! Oui, je le déchiquetterai comme...

Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge. Enfin, ma chère, il m’a demandé quelque chose de plus difficile à faire que de mourir. Le ciel préserve toute femme d’entendre ce que j’ai entendu !

- J’assassinerai cet homme, dit le père Goriot tranquillement. Mais il n’a qu’une vie, et il m’en doit deux. Enfin, quoi ? reprit-il en regardant Anastasie.

- Eh bien ! dit la comtesse en continuant après une pause, il m’a regardée : " Anastasie, m’a-t-il dit, j’ensevelis tout dans le silence, nous resterons ensemble, nous avons des enfants. Je ne tuerai pas monsieur de Trailles, je pourrais le manquer, et pour m’en défaire autrement je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer dans vos bras, ce serait déshonorer les enfants. Mais pour ne voir périr ni vos enfants, ni leur père, ni moi, je vous impose deux conditions. Répondez : Ai-je un enfant à moi ? " J’ai dit oui. " Lequel ? " a-t-il demandé. Ernest, notre aîné. " Bien, a-t-il dit. Maintenant, jurez-moi de m’obéir désormais sur un seul point. " J’ai juré. " Vous signerez la vente de vos biens quand je vous le demanderai."

H. de Balzac, Le Père Goriot, 1835.

Seance 05

La mort du comte

Cette sénace est consacrée à l'étude d'une scène romanesque

Recherche

Etudiez le passage ci-contre en suivant le parcours de lecture proposé :

- la mort profanée par la soif de l'or

- le rôle ambigu joué par Derville et Gobseck

Pistes

Synthèse

Dans quelle mesure l'image de la mort donnée par Balzac est-elle romanesque ?

La mort du Comte (p. 121-122)

Il était minuit quand il expira. La scène du matin avait épuisé le reste de ses forces. J’arrivai à minuit avec le papa Gobseck. A la faveur du désordre qui régnait, nous nous introduisîmes jusque dans le petit salon qui précédait la chambre mortuaire, et où nous trouvâmes les trois enfants en pleurs, entre deux prêtres qui devaient passer la nuit près du corps. Ernest vint à moi et me dit que sa mère voulait être seule dans la chambre du comte. - N’y entrez pas, dit-il avec une expression admirable dans l’accent et le geste, elle y prie ! Gobseck se mit à rire, de ce rire muet qui lui était particulier. Je me sentais trop ému par le sentiment qui éclatait sur la jeune figure d’Ernest, pour partager l’ironie de l’avare. Quand l’enfant vit que nous marchions vers la porte, il alla s’y coller en criant : - Maman, voilà des messieurs noirs qui te cherchent ! Gobseck enleva l’enfant comme si c’eût été une plume, et ouvrit la porte. Quel spectacle s’offrit à nos regards ! Un affreux désordre régnait dans cette chambre. Echevelée par le désespoir, les yeux étincelants, la comtesse demeura debout, interdite, au milieu de hardes, de papiers, de chiffons bouleversés. Confusion horrible à voir en présence de ce mort. A peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé tous les tiroirs et le secrétaire, autour d’elle le tapis était couvert de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été brisés, tout portait l’empreinte de ses mains hardies. Si d’abord ses recherches avaient été vaines, son attitude et son agitation me firent supposer qu’elle avait fini par découvrir les mystérieux papiers. Je jetai un coup-d’oeil sur le lit, et avec l’instinct que nous donne l’habitude des affaires, je devinai ce qui s’était passé. Le cadavre du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez tourné vers les matelas, dédaigneusement jeté comme une des enveloppes de papier qui étaient à terre ; lui aussi n’était plus qu’une enveloppe. Ses membres raidis et inflexibles lui donnaient quelque chose de grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute caché la contre-lettre sous son oreiller, comme pour la préserver de toute atteinte jusqu’à sa mort. La comtesse avait deviné la pensée de son mari, qui d’ailleurs semblait être écrite dans le dernier geste, dans la convulsion des doigts crochus. L’oreiller avait été jeté en bas du lit, le pied de la comtesse y était encore imprimé ; à ses pieds, devant elle, je vis un papier cacheté en plusieurs endroits aux armes du comte, je le ramassai vivement et j’y lus une suscription indiquant que le contenu devait m’être remis. Je regardai fixement la comtesse avec la perspicace sévérité d’un juge qui interroge un coupable. La flamme du foyer dévorait les papiers. En nous entendant venir, la comtesse les y avait lancés en croyant, à la lecture des premières dispositions que j’avais provoquées en faveur de ses enfants, anéantir un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrelée et l’effroi involontaire inspiré par un crime à ceux qui le commettent lui avaient ôté l’usage de la réflexion. En se voyant surprise, elle voyait peut-être l’échafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous regardait avec des yeux hagards. - Ah ! madame, dis-je en retirant de la cheminée un fragment que le feu n’avait pas atteint, vous avez ruiné vos enfants ! ces papiers étaient leurs titres de propriété. Sa bouche se remua, comme si elle allait avoir une attaque de paralysie. - Hé ! hé ! s’écria Gobseck dont l’exclamation nous fit l’effet du grincement produit par un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Après une pause, le vieillard me dit d’un ton calme : - Voudriez-vous donc faire croire à madame la comtesse que je ne suis pas le légitime propriétaire des biens que m’a vendus monsieur le comte ? Cette maison m’appartient depuis un moment.

H. de Balzac, Gobseck, 1834

Prolongement

Comparez, dans un paragraphe, les deux veillées funèbres.

Pistes

La mort de Coralie

Lucien est un écrivain pauvre et sans travail. Après une longue agonie, sa maîtresse Coralie, meurt de douleur et de tristesse. Lucien accepte, pour payer l'enterrement, d'écrire pendant la nuit une série de chansons à boire.

Lucien revint chez lui : il y trouva Coralie étendue droit et roide sur un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s’ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui, mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d’aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle.

Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler ; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s’il n’eût pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s’accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui priait pour Coralie ?…

Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants :


Amis, la morale en chanson

Me fatigue et m’ennuie ;

Doit-on invoquer la raison

Quand on sert la Folie ?

D’ailleurs tous les refrains sont bons

Lorsqu’on trinque avec des lurons :

Épicure l’atteste.

N’allons pas chercher Apollon ;

Quand Bacchus est notre échanson ;


Rions ! buvons !

Et moquons-nous du reste.


Hippocrate à tout bon buveur

Promettait la centaine.

Qu’importe, après tout, par malheur,

Si la jambe incertaine

Ne peut plus poursuivre un tendron,

Pourvu qu’à vider un flacon

La main soit toujours leste ?

Si toujours, en vrais biberons,

Jusqu’à soixante ans nous trinquons,


Rions ! buvons !

Et moquons-nous du reste.


Veut-on savoir d’où nous venons,

La chose est très facile ;

Mais, pour savoir où nous irons,

Il faudrait être habile.

Sans nous inquiéter, enfin,

Usons, ma foi, jusqu’à la fin

De la bonté céleste !

Il est certain que nous mourrons ;

Mais il est sûr que nous vivons :


Rions ! buvons !

Et moquons-nous du reste.


Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, Bianchon et d’Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxisme de l’abattement, il versait un torrent de larmes, et n’avait plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l’écoutaient.

- Ceci, dit d’Arthez, efface bien des fautes !

- Heureux ceux qui trouvent l’Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.

Le spectacle de cette belle morte souriant à l’éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l’avait réconciliée avec Dieu retournant à l’église pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant aimé ! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s’assirent sans pouvoir proférer une parole.

H. de Balzac, Illusions perdues, 1842

Seance 06

La vanité de toutes choses

Cette séance est destinée à souligner l'héritage pictural de Balzac

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"La fantastique énumération" (pp. 126-127)

1. Si vous deviez résumer cette description, quels seraient les deux ou trois noms que vous utiliseriez ?

2. Pourquoi, selon vous, l'auteur a-t-il choisi de finir par cet étrange tableau ?

Observation

Observez les deux tableaux suivants.

1. A quel genre appartiennent-ils ?

2. Dans quel sens lire chacun de ces tableaux ?

3. Que représentent-ils ?

Nature morte

Le Caravage, Corbeille de fruits, 46 × 64,5 cm, 1597

Nature morte

Abraham van Beijeren, Nature morte, 99.5 × 120.5 cm, 1655-1665

Notion

La nature morte et les Vanités

Prolongement

Selon vous, le crédit est-il une menace ou une aide ?

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