En attendant Godot

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique : En attendant Godot, comédie burlesque ou tragédie moderne ?

Support : Samuel Beckett, En attendant Godot, coll. Livre de Poche, éd. de Minuit.

Approches d'ensemble : le rôle des didascalies ; les silences ; l'absurde ; le burlesque.

Séance 01

Avant la représentation

Oral

1. Que signifie pour vous le verbe "attendre" ? Est-ce plutôt un mot positif ou négatif ? Justifiez votre réponse.

2. Cherchez la définition du verbe "attendre" et l'étymologie de "drame". Les deux sont-ils compatibles ?

Pistes

Observation

Comment les trois documents présentent-ils les personnages de Beckett ?

Document A

Mise en scène de Sean Mathias, avec Patrick Stewart et Ian McKellen, Cort Theatre, New York, 2013-2014.

Document B

Mise en scène de Jean Lambert-Wild, avec Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet, Comédie de Caen, 2014-2015.

Document C

Plus rien à faire ? depuis que Döblin, il y a plus de vingt ans, a décrit avec Biberkopf l'homme condamné à l'inactivité, et , de ce fait, privé de monde, l'"activité" est devenue, sous l'action de divers facteurs historiques, encore plus problématique. Non pas, par exemple, parce que le nombre de chômeurs aurait augmenté - ce qui n'est d'ailleurs pas le cas - mais parce que Des millions d'hommes qui ont effectivement un emploi, ont désormais le sentiment d'"être agis" : ils sont actifs, mais sans fixer eux-mêmes l'objectif de leur travail, voire sans même pouvoir le comprendre ; ou bien ils sont actifs tout en accomplissant un travail suicidaire. Bref, la dépendance est si totale que l'activité est devenue une variante de la passivité et que, même là où l'on se fatigue à mort, quand on ne se tue pas tout simplement à la tâche, elle a pris la forme d'une activité pour rien, voire d'une inactivité. Personne ne peut nier qu'Estragon et Vladimir, qui ne font absolument rien, sont représentatifs de millions d'hommes actifs.

Mais s'ils sont si représentatifs, c'est seulement parce qu'en dépit de leur inactivité et de l'absurdité de leur existence, ils veulent "continuer" et n'ont aucune vocation à être de tragiques candidats au suicide. [...] Ils sont aussi éloignés du pathos déclamatoire des désespérés de la littérature du XIXe siècle que de l'hystérie des personnages de Strindberg. Ils sont plus vrais : aussi peu pathétiques, mais aussi inconséquents que la moyenne des hommes de masse. Car ceux-ci ne mettent pas fin à leurs jours, même au milieu de l'absurdité la plus totale. Les plus nihilistes d'entre eux veulent encore vivre, ou du moins ne veulent pas "ne plus vivre" - mais cette formule négative et volontariste est encore trop dogmatique : car, au fond, Estragon et Vladimir ne continuent à vivre que parce qu'ils vivent absurdement, parce que la décision de ne pas continuer à vivre, la liberté d'en finir, est déjà paralysée par l'habitude de l'inactivité, c'est-à-dire par l'habitude de ne même plus agir. Ou en fin de compte, sans même invoquer ce mobile spécifique, Ils continuent à vivre parce que maintenant, ils sont là, et que, pour la vie, rien d'autre ne compte que le fait d'être là.

C'est donc de cette sorte de "vie" de l'homme qui reste parce que, maintenant, il est là, que parle Beckett. Mais il en parle d'une façon qui diffère fondamentalement de toutes les descriptions antérieures du désespoir.

On peut formuler ainsi la devise qu'on aurait pu mettre dans la bouche de tous les désespérés classiques (Faust compris) : "Nous n'avons plus rien à attendre, donc nous ne restons pas." En revanche, Estragon et Vladimir ont recours à une "forme inversée" de ce mot d'ordre : "Nous restons, semblent-ils dire, donc nous attendons." Et : "Nous attendons, donc nous avons quelque chose à attendre." Ces devises ont l'air plus positives que celles de leurs ancêtres littéraires ; mais ce n'est qu'une apparence. Car on ne peut pas vraiment dire que les deux personnages attendent quelque chose de déterminé. En fait, c'est si peu le cas qu'ils doivent se rappeler l'un à l'autre qu'ils attendent et ce qu'ils attendent. En réalité, ils n'attendent absolument rien. Mais compte tenu et en raison même de leur existence qui continue jour après jour, il leur est impossible de ne pas conclure qu'ils attendent ; et compte tenu de leur "attente" qui se prolonge jour après jour, ils ne peuvent pas s'empêcher de conclure qu'ils attendent quelque chose. De même, quand nous voyons des gens immobiles, dans la pluie nocturne, devant un arrêt d'autobus, nous ne pouvons nous empêcher de conclure qu'ils attendent et que ce qu'ils attendent ne saurait "se faire attendre longtemps". Se demander qui est Godot ou ce qu'est ce Godot qu'on attend serait absurde. Godot n'est rien d'autre qu'un nom pour signifier que l'existence qui continue absurdement se méprend quant à sa propre essence quand elle se saisit à tort comme "attente", "attente de quelque chose".

Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme, Paris, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Éditions Ivrea, 2002.

Prolongement

En vous appuyant sur le début de la pièce, expliquez comment l'oeuvre de Beckett se rattache à la tradition burlesque.

On peut à titre d'exemple observer des extraits de A Dog's life (0 à 3') et The Goat (3' à 6'57).

Charlie Chaplin, A Dog's life, 1918.

Buster Keaton, environ 1939.

Séance 02

Après la représentation

Oral

1. Selon vous, pourquoi le décor a-t-il été choisi ainsi ?

2. Notez deux ou trois détails sur le jeu des acteurs dont vous vous souvenez.

3. Quelles répliques vous ont marqué ? Pourquoi ?

Prolongement

1. Dans l'article suivant, Jean-Pierre Vincent explique le contexte historique de l'écriture de cette pièce. En quoi cela peut-il aider à comprendre l'histoire ?

2. Le metteur en scène évoque une pièce "épouvantablement triste mais qui atteint des sommets de drôleries burlesques." Donnez des exemples de pathétique et de comique dans la pièce.

"Une pièce très sombre et pleine de lumière, immobile mais pleine d'actions, triste mais qui atteint des sommets de drôleries burlesques" : Jean-Pierre Vincent revisite, dans une création au théâtre du Gymnase à Marseille, "En attendant Godot", de Samuel Beckett.

Deux "types mal en point", revêtus de costumes ayant naguère eu de l'allure, avec pochette et chapeau melon, trainent leurs maux et vieux atours, tournant en rond, au pied d'un arbre effeuillé au milieu d'une route ensablée.

Retour à la mise en scène de Beckett lui-même

Estragon (Abbes Zahmani) tente à plusieurs reprises de partir. Mais où aller? "On ne peut pas, on attend Godot", réplique son compagnon d'infortune, Vladimir (Charlie Nelson) cherchant des moyens de tuer le temps. Ces hommes sont "égarés dans le monde" et occupent un "temps vide", résume Jean-Pierre Vincent, qui, après 50 ans de théâtre et quelque 90 mises en scène, s'attaque pour la première fois à un texte de Samuel Beckett.

"Pendant longtemps je me suis ennuyé poliment à la lecture et en voyant les pièces de Godot, me demandant quelle était sa mise en scène à lui (Beckett)... Or c'était la plus comique", raconte Jean-Pierre Vincent qui a choisi de s'en tenir strictement aux indications de mise en scène de Samuel Beckett, avec des silences longs et nombreux, mais remplis de gestuels, de mimiques des deux protagonistes, qui font rire les spectateurs aux éclats.

Une pièce triste et comique à la fois

"C'est une pièce très sombre, et pleine de lumière, immobile mais pleine d'actions, une pièce épouvantablement triste mais qui atteint des sommets de drôleries burlesques, c'est à pleurer mais l'on ne fait que rire... on peut pleurer en rentrant à la maison", résume Jean-Pierre Vincent. Pour lui "c'est une pièce très inspirée de Buster Keaton, de Charlie Chaplin, de Laurel et Hardy. De fait Estragon, petit homme à la démarche chaloupée, et Vladimir, grand et fort, en sont bien les frères jumeaux".

Il y a aussi "un comique verbal, des gags verbaux, des dialogues absurdes car il ne se souviennent plus de ce qu'ils ont dit 5 minutes avant, ils le redisent et le redisent différemment", témoigne le metteur en scène.

Jean-Pierre Vincent : "En attendant Godot n'est pas absurde, au contraire, est très logique"

La pièce, écrite en 1948 après Hiroshima et la découverte des camps de concentration est prémonitoire pour Jean-Pierre Vincent. "Nous allions rentrer dans l'ère du vide, dans ce que nous vivons aujourd'hui... un fourmillement planétaire où chacun se sent dans le vide... un temps qui s'accélère n'existe plus. La sensation du temps devient flottante", juge-t-il.

Pour le metteur en scène "il y a un avant et un après Godot. C'est une sorte de lessivage radical de tout ce qui a été avant". "Cette pièce est une provocation. C'est une sorte de provocation destructrice de toute la littérature qui vient avant." En revanche "l'aspect absurde" par lequel la critique littéraire le caractérise "est complètement idiot", juge Jean-Pierre Vincent. "Ça a semblé en 1950 absurde parce que ça ne charriait pas le sens, la signification comme chez Sartre ou Camus. Les gens n'avaient pas de repère pour lire ça." A l'inverse, "c'est une pièce extraordinairement logique". Et "c'est une pièce de textes bourrée de silence, c'était très important pour Beckett mais les metteurs en scène ne le respecte pas. Il y a 70 fois le mot silence" dans les indications, précise-t-il. Et "le plus beau compliment" que l'on pourra lui faire c'est que "ceux qui l'on vue souvent me disent à la fin eh bien dis donc, je ne l'avais pas vue".

Culturebox (avec AFP), le 16/04/2015.

Séance 03

Une singulière exposition

Oral

Corpus

1. Quelles sont les informations véhiculées par les costumes ?

2. Montrez que les costumes sont aussi des accessoires de jeu.

Vous pouvez vous aider, pour vos réponses, des photographies ci-dessous.

L'Avare, mise en scène Catherine Hiegel, Comédie-Française, 2010-2011.

L'Avare, mise en scène Ludovic Lagarde, Comédie de Rheims, 2014.

Notes

1. drogues : remèdes désagréables.

2. godelureaux : élégants prétentieux.

3. ragoût : goût.

4. étoupe : résidu tiré du chanvre ou du lin.

5. hauts-de-chausses : pantalons.

6. fluxion : bronchite chronique.

7. fraise : collerette amidonnée et tuyautée qui se portait autour du cou, sous Henri IV.

8. pourpoint : veste.

9. aiguillettes : sorte de lacets.

Analyse

Commentez le début d'En attendant Godot en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- deux antihéros dans un cadre indéterminé

- une scène de comédie ?

Pistes

Document A

Harpagon, vieillard d'une avarice extrême, est veuf et veut épouser la jeune Mariane que son fils Cléante aime en secret. Pour réaliser ce mariage, Harpagon a recours à une entremetteuse, Frosine, qui le flatte pour en obtenir de l'argent.

Frosine. - Voilà de belles drogues1 que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux2, pour donner envie de leur peau ! et je voudrais bien savoir quel ragoût3 il y a à eux !

Harpagon. - Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

Frosine. - II faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable ! est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins ? et peut-on s'attacher à ces animaux-là ?

Harpagon. - C'est ce que je dis tous les jours, avec leur ton de poule laitée et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupe4, leurs hauts-de-chausses5 tout tombants et leurs estomacs débraillés.

Frosine. - Eh ! cela est bien bâti auprès d'une personne comme vous ! Voilà un homme cela ! Il y a là de quoi satisfaire à la vue, et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu pour donner de l'amour.

Harpagon. - Tu me trouves bien ?

Frosine. - Comment ! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.

Harpagon. - Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci : il n'y a que ma fluxion6 qui me prend de temps en temps.

Frosine. - Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.

Harpagon. - Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-elle point encore vu ? n'a-t-elle point pris garde à moi en passant ?

Frosine. - Non. Mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.

Harpagon. - Tu as bien fait, et je t'en remercie.

Frosine. - J'aurais, Monsieur, une petite prière à vous faire. (Il prend un air sévère.) J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent, et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. (Il reprend un air gai.) Ah ! que vous lui plairez ! et que votre fraise7 à l'antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses, attaché au pourpoint8 avec des aiguillettes9. C'est pour la rendre folle de vous; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.

Harpagon. - Certes, tu me ravis de me dire cela.

Molière, L'Avare, 1668, II, 5.

Document B

Ruy Blas est le valet d'un ministre, Don Salluste. Pour se venger de la reine qui l'a chassé, Don Salluste fait passer Ruy Blas pour un noble et le place près de la Reine.

Don Salluste.

Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici.

J'ai sur vous les projets d'un ami très sincère.

Votre état va changer, mais il est nécessaire

De m'obéir en tout. Comme en vous j'ai trouvé

Un serviteur discret, fidèle et réservé...

Ruy Blas, s'inclinant.

Monseigneur !

Don Salluste, continuant.

Je vous veux faire un destin plus large.

Ruy Blas, montrant le billet qu'il vient d'écrire.

Où faut-il adresser la lettre ?

Don Salluste.

Je m'en charge.

S'approchant de Ruy Blas d'un air significatif.

Je veux votre bonheur.

Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à la table.

Écrivez : "Moi, Ruy Blas,

Laquais de monseigneur le marquis de Finlas,

En toute occasion, ou secrète ou publique

M'engage à le servir comme un bon domestique."

Ruy Blas obéit.

Signez de votre nom. La date. Bien. Donnez.

Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que Ruy Blas vient d'écrire.

On vient de m'apporter une épée. Ah ! Tenez,

Elle est sur ce fauteuil.

Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l'épée et le chapeau. Il y va et prend l'épée.

L'écharpe est d'une soie

Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu'on voie.

Il lui fait admirer la souplesse du tissu.

Touchez. Que dites-vous, Ruy Blas, de cette fleur ?

La poignée est de Gil, le fameux ciseleur,

Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles,

Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles.

Il passe au cou de Ruy Blas l'écharpe, à laquelle est attachée l'épée.

Mettez-la donc. Je veux en voir sur vous l'effet.

Mais vous avez ainsi l'air d'un seigneur parfait !

Écoutant.

On vient... oui. C'est bientôt l'heure où la reine passe.

Le marquis Del Basto !

La porte du fond sur la galerie s'ouvre. Don Salluste détache son manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où le marquis Del Basto paraît ; puis il va droit au marquis, en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait.

Acte I scène 5

Don Salluste, Ruy Blas, don Pamfilo D'Avalos, marquis Del Basto. Puis le marquis de Santa-Cruz. Puis le comte d'Albe. Puis toute la cour.

Don Salluste, au marquis Del Basto.

Souffrez qu'à votre grâce

Je présente, marquis, mon cousin don César,

Comte de Garofa près de Velalcazar.

Ruy Blas, à part.

Ciel !

Don Salluste, bas, à Ruy Blas.

Taisez-vous !

Le Marquis Del Basto, saluant Ruy Blas.

Monsieur... charmé...

Victor Hugo, Ruy Blas, I, 4 et 5, 1838.

Document C

Tout au long de la pièce, deux vagabonds, Vladimir et Estragon, installés au bord du chemin, attendent l'arrivée d'un troisième personnage, Godot. Mais celui-ci ne vient pas. Beckett renvoie ainsi aux spectateurs l'image d'une existence absurde.

Route à la campagne, avec arbre. Soir.

Estragon, assis sur une pierre, essaie d'enlever sa chaussure. Il s'y acharne des deux mains, en ahanant. Il s'arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.

Entre Vladimir.

Estragon (renonçant à nouveau) : Rien à faire.

Vladimir (s'approchant à petits pas raides, les jambes écartées) : Je commence à le croire. (Il s'immobilise.) J'ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. Tu n'as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. A Estragon.) Alors ? te revoilà, toi.

Estragon : Tu crois ?

Vladimir : Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

Estragon : Moi aussi.

Vladimir : Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit) Lève-toi que je t'embrasse. (Il tend la main à Estragon.)

Estragon (avec irritation) : Tout à l'heure, tout à l'heure.

Silence.

Vladimir (froissé, froidement) : Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?

Estragon : Dans un fossé.

Vladimir (épaté) : Un fossé ! où ça ?

Estragon (sans geste) : Par là.

Vladimir : Et on ne t'a pas battu ?

Estragon : Si... Pas trop.

Vladimir : Toujours les mêmes ?

Estragon : Les mêmes ? Je ne sais pas.

Silence.

Vladimir : Quand j'y pense... depuis le temps... je me demande... ce que tu serais devenu... sans moi... (Avec décision) Tu ne serais plus qu'un petit tas d'ossements à l'heure qu'il est, pas d'erreur.

Estragon (piqué au vif) : Et après ?

Vladimir (accablé) : C'est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D'un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

Estragon : Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

Vladimir : La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s'acharne sur sa chaussure.) Qu'est-ce que tu fais ?

Estragon : Je me déchausse. Ça ne t'est jamais arrivé, à toi ?

Vladimir : Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m'écouter.

Estragon (faiblement) : Aide-moi !

Vladimir : Tu as mal ?

Estragon : Mal ! Il me demande si j'ai mal !

Vladimir (avec emportement) : Il n'y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m'en dirais des nouvelles.

Estragon : Tu as eu mal ?

Vladimir : Mal ! Il me demande si j'ai eu mal !

Estragon (pointant l'index) : Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner.

Vladimir (se penchant) : C'est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.

Estragon : Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

Vladimir (rêveusement) : Le dernier moment... (Il médite) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

Estragon : Tu ne veux pas m'aider?

Vladimir : Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire? Soulagé et en même temps... (il cherche)... épouvanté. (Avec emphase.) E-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ca alors! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin... (Estragon, au prix d'un suprème effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s'il n'en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) Alors?

Estragon : Rien.

Vladimir : Fais voir.

Estragon : Il n'y à rien à voir.

S. Beckett, En Attendant Godot, I, 1953.

Synthèse

La littérature des années de l'après-guerre semble marquée par un profond pessimisme, qui s'incarne dans le mouvement de l'absurde. C'est dans ce contexte qu'est jouée la pièce de Samuel Beckett, En attendant Godot. Dans cette pièce, deux vagabonds inspirés par le cinéma burlesque se retrouvent au milieu de nulle part pour attendre un dénommé Godot. Le passage étudié se situe au début de la pièce : les deux personnages nouent un dialogue souvent dérisoire en jouant avec des objets triviaux. Dans quelle mesure peut-on parler d'une scène d'exposition ? Nous verrons d'abord que ces deux personnages sont des antihéros, puis nous étudierons ensuite la question du comique.

I. Ce début de pièce présente deux antihéros

Les personnages sont deux épaves

Deux vagabonds au bord d'une route.

...

Vladimir s'approche "à petits pas raides, les jambes écartées".

Estragon a passé la nuit "dans un fossé".

...

"Il y a une éternité, vers 1900."

"On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter."

...

Ils sont passifs et n'agissent pas vraiment

Les deux personnages n'existent que par l'attente.

Champ lexical du temps : "Depuis le temps", "tout à l'heure", "tout à l'heure", "c'est long", "longtemps".

...

Estragon (renonçant à nouveau) : Rien à faire.

...

Le dialogue peine à s'établir.

Les personnages cherchent leurs mots.

Beaucoup de questions.

Vladimir : Alors ? te revoilà, toi. / Estragon : Tu crois ?

...

"Comment dire? Soulagé et en même temps... (il cherche)... épouvanté. (Avec emphase.) E-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ca alors! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin... "

...

"Il se recueille, songeant", "Il réfléchit", "Un temps", "rêveusement", "Il médite."

...

II. Le comique de cet extraitest ambigu

Les deux personnages forment un couple mal assorti

Un théâtre inspiré par le cinéma burlesque.

Les deux personnages se connaissent depuis très longtemps.

Leur relation est ...

Des accessoires caractéristiques.

Vladimir = le chapeau = ...

Estragon = les chaussures = ...

"Rien à faire."

...

Symétrie des répliques :

"Vladimir : Tu as mal ? / Estragon : Mal ! Il me demande si j'ai mal !"

"Estragon : Tu as eu mal ? / Vladimir : Mal ! Il me demande si j'ai eu mal !"

Comique de répétition.

Les jeux de scène sont très importants dans ce début

Les personnages agissent autant qu'ils parlent.

Des personnages de cirque.

Beaucoup de comique de gestes.

Estragon, assis sur une pierre, essaie d'enlever sa chaussure. Il s'y acharne des deux mains, en ahanant. Il s'arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu...

Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet... Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans... Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.

Estragon, au prix d'un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure...

Nombreuses didascalies très longues.

Mais c'est parfois triste

Les personnages paraissent vulnérables, et se comportent en victimes.

...

"Vladimir : Et on ne t'a pas battu ? / Estragon : Si... Pas trop."

...

"Rien à faire" ; "rien" ; "rien à voir"

...

"Il est trop tard", "le dernier moment" ; "enfin"

...

Séance 03

La faillite du langage

Recherche

1. Ionesco disait : "On peut parler sans penser.". Comment ces deux extraits le montrent-ils ?

2. Qu'est-ce qui fait le comique de ces deux extraits ?

Pistes

Analyse

Étudiez ce monologue en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- un discours totalement incohérent en apparence

- un discours qui exprime une vérité insupportable

Document A

LE POMPIER : Voulez-vous que je vous raconte des anecdotes?

Mme SMITH : Oh, bien sûr, vous êtes charmant.

Elle l'embrasse.

M. SMITH, Mme MARTIN, M. MARTIN : Oui, oui, des anecdotes, bravo!

M. SMITH : Et ce qui est encore plus intéressant, c'est que les histoires de pompier sont vraies, toutes, et vécues.

LE POMPIER : Je parle de choses que j'ai expérimentées moi-même. La nature, rien que la nature. Pas les livres.

M. MARTIN : C'est exact, la vérité ne se trouve d'ail­leurs pas dans les livres, mais dans la vie.

Mme SMITH : Commencez !

M. MARTIN : Commencez !

Mme MARTIN : Silence, il commence.

LE POMPIER toussote plusieurs fois : Excusez-moi, ne me regardez pas comme ça. Vous me gênez. Vous savez que je suis timide.

Mme SMITH : Il est charmant!

Elle l'embrasse.

LE POMPIER, je vais tâcher de commencer quand même. Mais promettez-moi de ne pas écouter.

Mme MARTIN : Mais, si on n'écoutait pas, on ne vous entendrait pas.

LE POMPIER : Je n'y avais pas pensé!

Mme SMITH : Je vous l'avais c'est un gosse.

M. MARTIN, M. SMITH : Oh, le cher enfant !

Ils l'embrassent.

Mme MARTIN : Courage.

LE POMPIER : Eh bien, voilà. (Il toussote encore, puis commence d'une voix que l'émotion fait trembler.) "Le Chien et le boeuf", fable expérimentale : une fois, un autre boeuf demandait à un autre chien : pourquoi n'as-tu pas avalé ta trompe? Pardon, répondit le chien, c'est parce que j'avais cru que j'étais éléphant.

Mme MARTIN : Quelle est la morale?

LE POMPIER : C'est à vous de la trouver.

M. SMITH : Il a raison.

Mme SMITH, furieuse : Une autre.

LE POMPIER : Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d'accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l'appeler "maman". Elle ne pouvait pas lui dire "papa"non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut donc obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode.

NI. SMITH : A la mode de Caen.

M. MARTIN : Comme les tripes.

LE POMPIER : Vous la connaissiez donc?

Mme SMITH : Elle était dans tous les journaux.

Mme MARTIN : Ça s'est passé pas loin de chez nous.

LE POMPIER : Je vais vous en dire une autre. "Le Coq." Une fois, un coq voulut faire le chien. Mais il n'eut pas de chance, car on le reconnut tout de suite.

Mme SMITH : Par contre, le chien qui voulut faire le coq n'a jamais été reconnu.

M. SMITH : Je vais vous en dire une, à mon tour : "Le Serpent et le renard."Une fois, un serpent s'approchant d'un renard lui dit : "Il me semble que je vous connais!" Le renard lui répondit : "Moi aussi.""Alors, dit le serpent, donnez-moi de l'argent.""Un renard ne donne pas d'argent", répondit le rusé animal qui, pour s'échap­per, sauta dans une vallée profonde pleine de fraisiers et de miel de poule. Le serpent l'y attendait déjà, en riant d'un rire méphistophélique. Le renard sortit son couteau en hurlant : "Je vais t'apprendre à vivre!", puis s'enfuit, en tournant le dos. Il n'eut pas de chance. Le serpent fut plus vif. D'un coup de poing bien choisi, il frappa le renard en plein front, qui se brisa en mille morceaux, tout en s'écriant : "Non! Non! Quatre fois non! Je ne suis pas ta fille."

Mme MARTIN : C'est intéressant.

Mme SMITH : C'est pas mal.

M. MARTIN (il serre la main à M. Smith) : Mes félicitations.

LE POMPIER, jaloux : Pas fameuse. Et puis, je la connaissais.

M. SMITH, toujours dans son journal - Tiens, c'est écrit que Bobby Watson est mort.

Mme SMITH. - Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu'il est mort ?

M. SMITH. - Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.

Mme SMITH. - Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.

M. SMITH. - Ça n'y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu'on a parlé de son décès. Je m'en suis souvenu par associations d'idées !

Mme SMITH. - Dommage ! Il était si bien conservé.

M. SMITH. - C'était le plus joli cadavre de Grande-Bretagne ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Bobby, il y avait quatre ans qu'il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !

Mme SMITH. - La pauvre Bobby.

M. SMITH. - Tu veux dire "le"pauvre Bobby.

Mme SMITH. - Non, c'est à sa femme que je pense. Elle s'appelait comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre quand on les voyait ensemble. Ce n'est qu'après sa mort à lui, qu'on a pu vraiment savoir qui était l'un et qui était l'autre. Pourtant, aujourd'hui encore, il y a des gens qui la confondent avec le mort et lui présentent des condoléances. Tu la connais ?

M. SMITH. - Je ne l'ai vue qu'une fois, par hasard, à l'enterrement de Bobby.

Mme SMITH. - Je ne l'ai jamais vue. Est-ce qu'elle est belle ?

M. SMITH. - Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu'elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu'elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.

La pendule sonne cinq fois. Un long temps.

Mme SMITH. - Et quand pensent-ils se marier, tous les deux ?

M. SMITH. - Le printemps prochain, au plus tard.

Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, scène 1, éd. Gallimard, 1950.

Attention soutenue d'Estragon et Vladimir. Accablement et dégoût de Pozzo.

Premiers murmures d'Estragon et Vladimir. Souffrances accrues de Pozzo.

Estragon et Vladimir se calment et reprennent l'écoute. Pozzo s'agite de plus en plus, fait entendre des gémissements.

Exclamations de Vladimir et Estragon. Pozzo se lève d'un bond, tire sur la corde. Tous crient. Lucky tire sur la corde, trébuche, hurle. Tous se jette sur Lucky qui se débat, hurle son texte.

Document B

Lucky (débit monotone). - Étant donné l'existence telle qu'elle jaillit des récents travaux publics de Poinçon et Wattmann d'un Dieu personnel quaquaquaqua à barbe blanche quaqua hors du temps de l'étendue qui du haut de sa divine apathie sa divine athambie sa divine aphasie nous aime bien à quelques exceptions près on ne sait pourquoi mais ça viendra et souffre à l'instar de la divine Miranda avec ceux qui sont on ne sait pourquoi mais on a le temps dans le tourment dans les feux dont les feux les flammes pour peu que ça dure encore un peu et qui peut en douter mettront à la fin le feu aux poutres assavoir porteront l'enfer aux nues si bleues par moments encore aujourd'hui et calmes si calmes d'un calme qui pour être intermittent n'en est pas moins le bienvenu mais n'anticipons pas et attendu d'autre part qu'à la suite des recherches inachevées n'anticipons pas des recherches inachevées mais néanmoins couronnées par l'Acacacacadémie d'Anthropopopométrie de Berne-en-Bresse de Testu et Conard il est établi sans autre possibilité d'erreur que celle afférente aux calculs humains qu'à la suite des recherches inachevées inachevées de Testu et Conard il est établi tabli tabli ce qui suit qui suit qui suit assavoir mais n'anticipons pas on ne sait pourquoi à la suite des travaux de Poinçon et Wattmann il apparaît aussi clairement si clairement qu'en vue des labeurs de Fartov et Belcher inachevés inachevés on ne sait pourquoi de Testu et Conard inachevés inachevés il apparaît que l'homme contrairement à l'opinion contraire que l'homme en Bresse de Testu et Conard que l'homme enfin bref que l'homme en bref enfin malgré les progrès de l'alimentation et de l'élimination des déchets est en train de maigrir et en même temps parallèlement on ne sait pourquoi malgré l'essor de la culture physique de la pratique des sports tels tels tels le tennis le football la course et à pied et à bicyclette la natation l'équitation l'aviation la conation le tennis le camogie le patinage et sur glace et sur asphalte le tennis l'aviation les sports les sports d'hiver d'été d'automne d'automne le tennis sur gazon sur sapin et sur terre battue l'aviation le tennis le hockey sur terre sur mer et dans les airs la pénicilline et succédanés bref je reprends en même temps parallèlement de rapetisser on ne sait pourquoi malgré le tennis je reprends l'aviation le golf tant à neuf qu'à dix-huit trous le tennis sur glace bref on ne sait pourquoi en Seine Seine-et-Oise Seine-et-Marne Marne-et-Oise assavoir en même temps parallèlement on ne sait pourquoi de maigrir rétrécir je reprends Oise Marne bref la perte sèche par tête de pipe depuis la mort de Voltaire étant de l'ordre de deux doigts cent grammes par tête de pipe environ en moyenne à peu près chiffres ronds bon poids déshabillé en Normandie on ne sait pourquoi bref enfin peu importe les faits sont là et considérant d'autre part ce qui est encore plus grave qu'il ressort ce qui est encore plus grave qu'à la lumière la lumière des expériences en cours de Steinweg et Petermann il ressort ce qui est encore plus grave qu'il ressort ce qui est encore plus grave à la lumière la lumière des expériences abandonnées de Steinweg et Petermann qu'à la campagne à la montagne et au bord de la mer et des cours et d'eau et de feu l'air est le même et la terre assavoir l'air et la terre par les grands froids l'air et la terre faits pour les pierres et les grands froids hélas au septième de leur ère l'éther la terre la mer pour les pierres par les grands fonds les grands froids sur mer sur terre et dans les airs peuchère je reprends on ne sait pourquoi malgré le tennis les faits sont là on ne sait pourquoi je reprends au suivant bref enfin hélas au suivant pour les pierres qui peut en douter je reprends mais n'anticipons pas je reprends la tête en même temps parallèlement on ne sait pourquoi malgré le tennis au suivant la barbe les flammes les pleurs les pierres si bleues si calmes hélas la tête la tête la tête la tête en Normandie malgré le tennis les labeurs abandonnés inachevés plus grave les pierres bref je reprends hélas hélas abandonnés inachevés la tête la tête en Normandie malgré le tennis la tête hélas les pierres Conard Conard... (Mêlée. Lucky pousse encore quelques vociférations.) Tennis !... Les pierres !... Si calmes !... Connard !... Inachevés !...

Samuel Beckett, En attendant Godot, 1953.

Observation

Comment Lucky est-il représenté dans cette mise en scène ?

Mise en scène de Jean Lambert-Wild, avec Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet, Comédie de Caen, 2014-2015.

Prolongement

Quelle image de la condition humaine est donnée dans la pièce ?

On désigne par 'condition humaine' la situation dans laquelle se trouve l'Homme, et la perception qu'il a de cette condition. En ce sens, le mot 'condition' est synonyme de 'destinée, sort'.

Séance 04

Scénographies

Observation

Parmi les scénographies ci-contre, laquelle vous semble la plus intéressante ? Pourquoi ?

Prolongement

Quel est le rôle des objets dans la pièce ?

Pistes

Mise en scène de Bernard Sobel, Théâtre de Gennevilliers, 2002.

Mise en scène de Bernard Lévy, Paris, théâtre de l'Athénée, 2009.

Patrick Stewart et Ian McKellen, Cort Theatre, New York, 2013-2014.

Jean-Pierre Vincent, Théâtre du Gymnase, Marseille, 2015.

Prolongement

1. En quoi cette lettre est-elle provocatrice ?

2. Comment Beckett parle-t-il de Godot ? Observez le vocabulaire utilisé.

Vous me demandez mes idées sur En attendant Godot, dont vous me faites l'honneur de donner des extraits au Club d'essai, et en même temps mes idées sur le théâtre.

Je n'ai pas d'idées sur le théâtre. Je n'y connais rien. Je n'y vais pas. C'est admissible.

Ce qui l'est sans doute moins, c'est d'abord, dans ces conditions, d'écrire une pièce, et ensuite, l'ayant fait, de ne pas avoir d'idées sur elle non plus.

C'est malheureusement mon cas.

Il n'est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s'ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce.

Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention.

Je ne sais pas dans quel esprit je l'ai écrite.

Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu'ils disent, ce qu'ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j'ai dû indiquer le peu que j'ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.

Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s'il existe. Et je ne sais pas s'ils y croient ou non, les deux qui l'attendent.

Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.

Tout ce que j'ai pu savoir, je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.

Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d'en voir l'intérêt. Mais ce doit être possible.

Je n'y suis plus et je n'y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n'ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu'ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.

Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952

Séance 05

"Un roi sans divertissement..."

Oral

Lors des premières représentations de la pièce, Jean Anouilh a décrit la pièce comme étant "le sketch des Pensées de Pascal traitées par les Fratellini".

1. Qui est Pascal et de quoi parlent Les Pensées ? Qui sont les Fratellini ?

2. Quels points communs pouvez-vous trouver entre le texte de Pascal et la pièce de Beckett ?

Pistes

Recherche

Proposez une lecture analytique de l'extrait de Godot.

Vous vous appuierez sur le parcours de lecture suivant :

- l'évolution des relations entre les deux personnages

- une scène aux limites du théâtre

Prolongement

Cherchez, dans la pièce, des exemples de comique. Sur quoi reposent-ils ?

Document A
124

Divertissement.

Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, il se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser.

126

Divertissement.

Quand je m'y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher, que parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit.

Blaise Pascal, Pensées, fragments 124 et 126, éd. de Michel Le Gern, coll Folio Classique, éd. Gallimard, 1669.

Document B

Estragon. - Je suis fatigué. (Un temps.) Allons-nous en.

Vladimir. - On ne peut pas.

Estragon. - Pourquoi ?

Vladimir. - On attend Godot.

Estragon. - C'est vrai. (Un temps.) Alors comment faire ?

Vladimir. - Il n'y a rien à faire.

Estragon. - Mais moi je n'en peux plus.

Vladimir. - Veux-tu un radis ?

Estragon. - C'est tout ce qu'il y a ?

Vladimir. - Il y a des radis et des navets.

Estragon. - Il n'y a plus de carottes ?

Vladimir. - Non. D'ailleurs tu exagères avec les carottes.

Estragon. - Alors donne-moi un radis. (Vladimir fouille dans ses poches, ne trouve que des navets, sort finalement un radis qu'il donne à Estragon qui l'examine, le renifle.) Il est noir !

Vladimir. - C'est un radis.

Estragon. - Je n'aime que les roses, tu le sais bien !

Vladimir. - Alors tu n'en veux pas ?

Estragon. - Je n'aime que les roses.

Vladimir. - Alors rends-le-moi.

Estragon le lui rend.

Estragon. - Je vais chercher une carotte.

Il ne bouge pas.

Vladimir. - Ceci devient vraiment insignifiant.

Estragon. - Pas encore assez.

Silence.

Vladimir. - Si tu les essayais ?

Estragon. - J'ai tout essayé.

Vladimir. - Je veux dire, les chaussures.

Estragon. - Tu crois ?

Vladimir. - Ca fera passer le temps. (Estragon hésite.) Je t'assure, ce sera une diversion.

Estragon. - Un délassement.

Vladimir. - Une distraction.

Estragon. - Un délassement.

Vladimir. - Essaie.

Estragon. - Tu m'aideras ?

Vladimir. - Bien sûr.

Estragon. - On ne se débrouille pas trop mal, hein, Didi, tous les deux ensemble ?

Vladimir. - Mais oui, mais oui. Allez, on va essayer la gauche d'abord.

Estragon. - On trouve toujours quelque chose, hein, Didi, pour nous donner l'impression d'exister.

Vladimir. (impatiemment). - Mais oui, mais oui, on est des magiciens. Mais ne nous laissons pas détourner de ce que nous avons résolu. (Il ramasse une chaussure.) Viens donne ton pied. (Estragon s'approche de lui, lève le pied.) L'autre, porc ! (Estragon lève l'autre pied.) Plus haut ! (Les corps emmêlés, ils titubent à travers la scène. Vladimir réussit finalement à lui mettre la chaussure.) Essaie de marcher. (Estragon marche.) Alors ?

Estragon. - Elle me va.

Samuel Beckett, En attendant Godot, II, éd. de Minuit, 1953.