Un monde d'images

Problématique générale : Les images qui nous entourent aujourd'hui nous aident-elles à mieux voir la réalité ?

Séance 01

"L'ère de l'image"

Cette séance est consacrée à une réflexion sur la place des images dans le monde contemporain.

Oral

1. Est-ce qu'il y a des images qui comptent beaucoup pour vous ?

2. Pensez-vous qu'il soit normal d'être attaché à des images ?

Pistes

Recherche

Comparez les documents ci-contre.

Pistes

Expression

"Les individus des sociétés développées tendent de plus en plus à préférer l'image au réel" écrit L. Porcher dans Vers la dictature des médias en 1976.

Qu'en pensez-vous ? Proposez une opinion personnelle argumentée et illustrée d'exemples.

Document A

Les individus des sociétés développées tendent de plus en plus à préférer l'image au réel : Daniel Boorstin a rudement mais justement mis en évidence le comportement du touriste qui, au lieu de regarder un paysage magnifique (celui des chutes du Niagara), se précipite derrière le viseur de son appareil photographique. L'expérience médiatisée (passée au crible des médias) est préférée à l'expérience directe.

Document B

Pourquoi parle-t-on tant de l'"ère de l'image", de l'"accumulation des images", du "triomphe de l'image", de la "société du spectacle" ou d'un réel "virtuel" ? Parce qu'aux images journellement perçues mais fugaces s'est ajoutée une production matérielle d'images. L'interrogation principale à formuler aujourd'hui n'est donc pas celle de la virtualite des images. C'est celle de leur matérialité. En fait, un individu ne consomme pas plus d'images dans son temps de veille ou de sommeil, mais il accumule beaucoup d'images potentielles qu'il pourrait consommer. Quel que soit le support, les images pėsent. Elles sont lourdes. Elles sont dépendantes de la diffusion industrielle, des processus économiques, des évolutions techniques. Leur existence devient, dans ce contexte de plus en plus fragile, terriblement liée aux sources d'énergie : si le courant électrique ne passe plus, elles disparaissent, se volatilisent.

Pourtant, l'individu retient principalement qu'il peut voir beaucoup d'images. Il croit à la multiplication des images. Il n'en voit pas plus en fait, mais il en voit d'autres. Il ne regarde plus son arbre, il regarde la photo de son arbre, le film de son arbre, le tableau de son arbre. Il s'autofilme (Webcam), se projette en direct sur le "Net". Il est filmé sans cesse par des caméras de surveillance. Il absorbe les produits d'une économie mondiale de la culture. Il tapote nerveusement sur des consoles de jeux pour vivre virtuellement les aventures de personnages. Il s'accroche à son écran et explore des mondes cybernétiques comme il se promènerait en forêt. Tout s'accumule.

Il existe donc bien un probleme de stock. Et d'action individuelle face au stock. Allons-nous accumuler pendant des siėcles l'objet, la representation de l'objet, la représentation de la reprėsentation et la reprėsentation de la représentation de la représentation ? Les instances officielles, même traditionnelles comme les bibliothèques, s'inquiètent déjà de la perennité de la conservation et des méthodes d'indexation. Car c'est bien l'indexation qui importe et non l'accumulation. En effet, l'offre en images n'est ni égalitaire ni pertinente. Ni intéressante d'ailleurs, parce qu'elle n'a pas de sens: elle devient disproportionnée, inconsommable. Pas non plus significative, parce que ce n'est pas la nature des images qui importe, mais leur valorisation et leurs modes d'accès. L'individu ne choisit pas à travers ces images, il choisit parmi ce qu'"on" lui a choisi.

Laurent Gervereau, Histoire du visuel au XXe siecle, Éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 2003.

Document B
500

à 800 milliards de photos seront prises dans le monde en 2011 (source OPI)

750

millions de photos ont été téléchargées sur Facebook le week-end du jour de l'an 2011 (source Facebook)

20

milliards de clichés étaient stockés fin 2010 sur les serveurs des trois plus grands sites de partage de photos : Photobucket, Picasa et Flickr (source Pixable)

1900

photos, c'est le nombre moyen de prises de vue réalisées en 2011 par chaque Français possesseur d'un appareil reflex (source API/Ipsos)

71%

des pratiquants de photos numériques français consultent des photos réalisées par leurs proches en ligne (source API/Ipsos)

Observatoire des Professions de l'Image 2011

Document C

C'était une jeune fille d'une très rare beauté, et qui n'était pas moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l'heure où elle vit, et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et ayant déjà trouvé une épouse dans son Art ; elle, une jeune fille d'une très rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté : rien que lumière et sourires, et la folâtrerie d'un jeune faon ; aimant et chérissant toutes choses ; ne haïssant que l'Art qui était son rival ; ne redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du désir de peindre sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans son œuvre, qui avançait d'heure en heure et de jour en jour. — Et c'était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en rêveries ; si bien qu'il ne voulait pas voir que la lumière qui tombait si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom) prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance, comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il peignait si miraculeusement bien. — Mais, à la longue, comme la besogne approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour ; car le peintre était devenu fou par l'ardeur de son travail, et il détournait rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme. Et il ne voulait pas voir que les couleurs qu'il étalait sur la toile étaient tirées des joues de celle qui était assise près de lui. Et, quand bien des semaines furent passées et qu'il ne restait plus que peu de chose à faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur l'œil, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec d'une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé ; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le travail qu'il avait travaillé ; mais, une minute après, comme il contemplait encore, il trembla, et il fut frappé d'effroi ; et, criant d'une voix éclatante : "En vérité, c'est la Vie elle-même !" il se retourna brusquement pour regarder sa bien-aimée : — elle était morte !

Photogramme issu du court métrage de Virgil Widrich, Copy Shop, 2001.

Séance 02

L'image médiatique

Cette séance est consacrée à l'étude de l'image journalistique

Oral

Allez sur la page 'Contests' du site www.worldpressphoto.org.

1. Parcourez la page et observez les différentes photos primées au fil des ans.

2. Laquelle vous paraît la plus intéressante ? Justifiez votre choix.

Pistes

Observation

1. Commentez le reportage photo de G. Chauvin (document A). Comment est-il construit ?

2. Quel est l'objectif d'un tel reportage ?

En 2009, Guillaume Chauvin, étudiant aux Beaux-Arts, présente le photoreportage suivant pour dénoncer la misère étudiante lors du Grand Prix Paris Match du Photoreportage Étudiant.

Guillaume CHAUVIN, Mention rien, Des diplômés option précarité, photoreportage choisi par le jury pour le Grand Prix lors de l'édition 2009 du Grand Prix Paris Match du Photoreportage Étudiant.

Document B

En mars 1993, Kevin Carter se rend au Soudan pour enquêter sur la guerre civile et la famine qui frappe le pays. Cette photo, publiée dans le New York Times, vaut à Kevin Carter le prix Pulitzer. Il se suicide trois mois après.

Kevin Carter, La fillette et le vautour, 1994.

Prolongement

Pensez-vous que la photo de presse soit un bon moyen d'information ? Justifiez votre point de vue par des arguments et des exemples.

Séance 03

Des images de rêve

Cette séance est destinée à étudier le rôle de la publicité dans la construction de l'imaginaire

Synthèse

Proposez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Pistes

Écriture personnelle

"La pub pollue nos rêves" lit-on parfois sur les affiches. Partagez-vous cette opinion ?

2. "Comment réfléchir ensemble si personne ne sait plus vraiment dans quel monde on vit ?" écrit J.-C. Guillebaud. Les rêves nous empêchent-ils de voir la réalité ?

Document A

Je me prénomme Octave et m'habille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue l'univers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n'aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur PhotoShop. Images léchées, musiques dans le vent. Quand, à force d'économies, vous réussirez à vous payer la bagnole de vos rêves, celle que j'ai shootée dans ma dernière campagne, je l'aurai déjà démodée. J'ai trois vogues d'avance, et m'arrange toujours pour que vous soyez frustré. Le Glamour, c'est le pays où l'on n'arrive jamais. Je vous drogue à la nouveauté, et l'avantage avec la nouveauté, c'est qu'elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas.

Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l'a baptisée "la déception post-achat". Il vous faut d'urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre. L'hédonisme n'est pas un humanisme : c'est du cash-flow. Sa devise ? "Je dépense donc je suis." Mais pour créer des besoins, il faut attiser la jalousie, la douleur, l'inassouvissement : telles sont mes munitions. Et ma cible, c'est vous.

Je passe ma vie à vous mentir et on me récompense grassement. Je gagne 13 000 euros (sans compter les notes de frais, la bagnole de fonction, les stock-options et le golden parachute). L'euro a été inventé pour rendre les salaires des riches six fois moins indécents. Connaissez-vous beaucoup de mecs qui gagnent 13 K-euros à mon âge ? Je vous manipule et on me file la nouvelle Mercedes SLK (avec son toit qui rentre automatiquement dans le coffre) ou la BMW Z3 ou la Porsche Boxter ou la Mazda MX5. (Personnellement, j'ai un faible pour le roadster BMW Z3 qui allie esthétisme aérodynamique de la carrosserie et puissance grâce à son 6 cylindres en ligne qui développe 321 chevaux, lui permettant de passer de 0 à 100 kilomètres/heure en 5,4 secondes. En outre, cette voiture ressemble à un suppositoire géant, ce qui s'avère pratique pour enculer la Terre.)

F. Beigbeder, 99 francs (14,99 euros), éd. Grasset, 2000.

Document B

Le Photographe Publicitaire pourrait être l'amoureux poète de la boîte de conserves et de l'aspirateur, chantant les vertus des produits de l'industrie et du commerce, surprenant des femmes de rêve dansant de joie dans des baignoires, et des lessiveuses entourées de chocolat fondant et de fers à repasser, avec un peu de lumière et beau coup d'amour...

Mais les machines à laver n'amusent que les bricoleurs du dimanche, les femmes, rarement belles, attrapent des crises de foie grâce au chocolat fondant, aux esquimaux et au caramel mou. Le métro Saint-Lazare à 18 heures, les cors aux pieds et les bas qui filent restent la réalité d'une clientèle qui ne danse pas mais qui rêve. Le Photographe Publicitaire, affreux personnage, doit entretenir cette minute de rêve.

Non le rêve du roman de gare et des bandes dessinées, à dactylos amoureuses et sans boutons s'accouplant à un patron jeune et distingué (rêve inabordable), mais un rêve étudié, construit, mesuré et surtout possible et matérialisable. Il doit apporter à la ménagère le réflexe plaisir dans la crasse de la lessive, l'érotisme ou la sensualité dans le moulin à légume et le fer à friser.

Mais pour cela il faut que l'annonceur soit persuadé qu'une annonce médiocre donnera un rêve médiocre, et qu'il vaut mieux vendre son produit à la sauvette dans le métro s'il ne présente aucun intérêt.

La représentation fidèle de son produit a son importance, mais avant tout il faut donner le choc visuel, le charme et la suggestion. Préférer une image vivante, où le produit ne sera pas au premier plan, à une image morte, sans humour et sans intérêt, tuée par l'obligation de bien montrer la gaufrette ou le tube dentifrice. Un sourire ne s'imite pas : il est vrai ou faux. L'annonceur doit être persuadé également que sa secrétaire, quoique jolie, est plus utile à faire son courrier qu'à poser pour ses annonces; que les photos qu'il fait en vacances, quoique meilleures que celles du photographe, sont inutilisables; qu'une photo publicitaire est conçue spécialement pour son produit et ne concerne que le sien, qu'elle doit personnaliser sa marque, qu'il ne s'agit pas d'imiter l'annonce concurrente pour éviter les risques.

Le Photographe essayera de concrétiser les impératifs du client et de la conception publicitaire et d'en faire la synthèse, pour arriver à l'image-sommet : celle de la danseuse dans l'inertie de la pointe d'un mouvement, ou de la crêpe immobile au-dessus de la poêle. Sommet de l'expression dans l'expression, les gestes, les lumières et les formes, juste à l'avant-garde de la dimension du public à atteindre et non à l'avant-garde de notre dimension. Sommet sans conteste de l'image qui accroche, s'impose et vend, du concierge au président-directeur général. D'ailleurs, la croûte concierge est moins dure que la croûte président; l'esprit est moins littéraire, moins intellectuel, mais plus sensible et plus vrai. Ne le méprisons pas et n'essayons pas de le tromper avec des couleurs fausses et des sourires figés.

Donnons-lui des rêves de qualité.

J.-F. Bauret, "La Minute de rêve et le photographe publicitaire", Les Cahiers de la publicité, 1963, n°8.

Document C

On parle peu du message global dans lequel nous entortille, jour après jour, la publicité. Un message à la fois global et subliminal dont les effets, à bien réfléchir, sont effarants. Tous ces spots nous montrent des ménagères impeccables, astiquant de spacieuses cuisines, des chaumières pimpantes, des septuagénaires d'attaque, des tablées de convives dans la lumière, des enfants radieux dégustant des friandises sucrées, des amoureux au physique hollywoodien, des monospaces traversant des campagnes automnales, des grands-mères au teint de pêche et des couchers de soleil etc. Bref, il existe une féerie publicitaire dont personne n'est dupe sur le moment mais qui, à la longue, engendre malgré tout cette funeste conséquence : l'évacuation du réel.

En d'autres termes, nous sommes publicitairement assignés à une fausse vérité ; nous sommes précipités dans un monde aseptisé et gentil où la consommation d'objets procure à chacun une félicité ébahie. Cette théâtralisation finit par substituer son omniprésence au réel, de sorte que ce dernier se trouve littéralement congédié. Par le truchement de ces "cartes postales" enchantées, nous vivons ailleurs, à côté, dans le simulacre.

Nos sociétés n'ont évidemment rien à voir avec cette représentation manipulatrice. Elles sont infiniment plus dures, plus inégalitaires, plus souffrantes.

Aujourd'hui, l'écart entre le réel de tous les jours et cette image fantasmatique est devenu si grand que le fonctionnement de la démocratie elle-même en est affecté. Comment débattre, comment délibérer sérieusement, comment réfléchir ensemble si personne ne sait plus vraiment dans quel monde on vit ?

J.-C. Guillebaud, "La féerie publicitaire", TéléCinéObs n°55, septembre 2004.

Document D

Campagne de publicité pour le parfum "J'adore" de Dior avec Carmen Kass.

Séance 04

Le pouvoir des images

Cette séance est consacrée à une réflexion sur l'utilisation politique de l'image

Observation

Soit les extraits de 5:50 à 7:50 et de 22:45 à 25:31. Analysez les images utilisées dans ce film de propagande sur Hitler.

Pistes

Document A

Moscou, 5 mai 1920. Lénine harangue une foule de jeunes soldats en partance pour la Pologne. Sur les marches de La tribune : Trotski, ministre de la guerre, et Kamenev, membre du politburo. "Dès que Trotski a été exclu du Parti, en 1927, il a systématiquement disparu des photos", explique David King [ancien directeur artistique du Sunday Times Magazine.] Trotski sera assassiné sur ordre de Staline, en 1940, lors de son exil au Mexique ; Kamenev, fusillé en 1936.

Lénine et la foule, un cliché original, G. P. Goldstein, David King Collection.

Lénine et la foule, un cliché diffusé, G. P. Goldstein, David King Collection.

Document B

En 1935, Leni Riefenstahl, danseuse, actrice et photographe allemande, réalise un film de propagande appelé Le Triomphe de la volonté (Triumph des Willens).

Leni Riefenstahl, Triumph des Willens, 1935.

Document C

La photo de Guélia et de Staline est tirée à des millions d'exemplaires sur des affiches, des cartes postales ou dans des livres scolaires. Staline est surnommé "Le petit père des peuples".

Staline et Guelia, Kalachnikov, 1936.

Document D

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l'une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d'un mètre : le visage d'un homme d'environ quarante-cinq ans, à l'épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

Winston se dirigea vers l'escalier. Il était inutile d'essayer de prendre l'ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d'ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C'était une des mesures d'économie prises en vue de la Semaine de la Haine.[...]

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d'un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s'arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l'ascenseur, l'énorme visage vous fixait du regard. C'était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

À l'intérieur de l'appartement de Winston, une voix sucrée faisait entendre une série de nombres qui avaient trait à la production de la fonte. La voix provenait d'une plaque de métal oblongue, miroir terne encastré dans le mur de droite. Winston tourna un bouton et la voix diminua de volume, mais les mots étaient encore distincts. Le son de l'appareil (du télécran, comme on disait) pouvait être assourdi, mais il n'y avait aucun moyen de l'éteindre complètement. Winston se dirigea vers la fenêtre. Il était de stature frêle, plutôt petite, et sa maigreur était soulignée par la combinaison bleue, uniforme du Parti. Il avait les cheveux très blonds, le visage naturellement sanguin, la peau durcie par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées et le froid de l'hiver qui venait de prendre fin.

Au-dehors, même à travers le carreau de la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent faisaient tourner en spirale la poussière et le papier déchiré. Bien que le soleil brillât et que le ciel fût d'un bleu dur, tout semblait décoloré, hormis les affiches collées partout. De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche, dont un angle était déchiré, battait par à-coups dans le vent, couvrant et découvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

G. Orwell, 1984, coll. Folio, éd. Gallimard (première publication : 1950)

Expression

L. Lavaud écrit : "Qu'est-ce, en effet, qu'un dictateur, sinon celui qui gouverne par images ?" (L'Image, coll. GF Corpus, éd. GF-Flammarion, 1999).

Pensez-vous que les images nous empêchent de penser ?

Séance 06

Quelle vanité que la peinture...

Recherche

Quel regard est porté sur la peinture par les deux textes ? Quels sont leurs arguments ?

Oral

Choisissez l'un des trois tableaux.

Vous êtes médiateur dans un musée, et vous présentez ce tableau à un groupe de visiteurs.

Prolongement

Dans ses Pensées, Pascal écrit : "Quelle vanité que la peinture..."

Selon vous, la peinture, le dessin ont-ils encore un intérêt aujourd'hui ?

Dans son Traité de la peinture, 1651 (posthume), Léonard de Vinci écrit : "La peinture est une chose de l'esprit".

texte A

Dans ses dialogues, Platon met en scène le philosophe Socrate, qui interroge ses interlocuteurs pour les amener à la compréhension de la vérité.

SOCRATE - L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai ; et la raison pour laquelle il fait tant de choses, c'est qu'il ne prend qu'une petite partie de chacune ; encore ce qu'il en prend n'est-il qu'un fantôme. Le peintre, par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier, ou tout autre artisan, sans avoir aucune connaissance de leur métier ; mais cela ne l'empêchera pas, s'il est bon peintre, de faire illusion aux enfants et aux ignorants, en leur montrant du doigt un charpentier qu'il aura peint, de sorte qu'ils prendront l'imitation pour la vérité.

Platon, La république, Livre X, IVe s. av J.-C., trad. Victor Cousin, 1822

texte B
Texte A

Dans des notes publiées sous le nom de Pensées, le philosophe B. Pascal propose une réflexion sur les illusions de l'homme.

"Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux."

B. Pascal, Pensées, 1670 (posthume).

Texte B

Dans sa pièce Art, Yasmina Reza montre les difficultés de communication entre trois amis.

Marc, seul.

MARC. Mon ami Serge a acheté un tableau.

C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux.

Mon ami Serge est un ami depuis longtemps.

C'est un garçon qui a bien réussi, il est médecin dermatologue et il aime l'art.

Lundi je suis allé voir le tableau que Serge avait acquis samedi mais qu'il convoitait depuis plusieurs mois.

Un tableau blanc, avec des liserés blancs.

Yasmina Reza, Art, 1994.

La toile ci-dessous a été vendue plus de 2 millions d'euros le 14 décembre 2015 aux enchères à l'Hôtel Drouot (Paris).

Jean Siméon Chardin, "Plateau de pêches avec bocal", entre 1724 et 1728.

Parfois nommé "le prince du rêve", O. Redon propose dans ses peintures des visions hallucinées.

Odilon Redon, "Le Rêve", 1905.

Issu de l'abondante production de Picasso, ce tableau représente une scène familiale.

Pablo Picasso, "Claude dessinant Françoise et Paloma", 1954.

Document A
Document C

Paul Cézanne, longtemps ami d'E. Zola, est un peintre de la seconde moitié du XIXe s. Il est considéré comme l'un des précurseurs de la peinture moderne.

P. Cézanne, Nature morte avec le tiroir ouvert, 1878-1879.

Document A
Document B

Dans Le Chef-d'oeuvre inconnu, Balzac évoque la recherche du peintre Frenhofer pour exprimer la vie. Dans ce dialogue, le peintre expose sa conception à son disciple.

La mission de l'art n'est pas de copier la nature, mais de l'exprimer ! Tu n'es pas un vil copiste, mais un poète ! s'écria vivement le vieillard en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme ! Hé ! Bien ! Essaye de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu seras forcé d'aller trouver le ciseau de l'homme qui, sans te la copier exactement, t'en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à saisir l'esprit, l'âme, la physionomie des choses et des êtres. Les effets ! les effets ! mais ils sont les accidents de la vie et non la vie. Une main, puisque j'ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu'il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer l'effet de la cause qui sont invinciblement l'un dans l'autre ! La véritable lutte est là ! Beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connaître ce thème de l'art. Vous dessinez une femme, mais vous ne la voyez pas ! Ce n'est pas ainsi que l'on parvient à forcer l'arcane de la nature. Votre main reproduit, sans que vous y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne descendez pas assez dans l'intimité de la forme, vous ne la poursuivez pas avec assez d'amour et de persévérance dans ses détours et dans ses fuites. La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi, il faut attendre ses heures, l'épier, la presser et l'enlacer étroitement pour la forcer à se rendre. La Forme est un Protée bien plus insaisissable et plus fertile en replis que le Protée de la fable, ce n'est qu'après de longs combats qu'on peut la contraindre à se montrer sous son véritable aspect ; vous autres ! vous vous contentez de la première apparence qu'elle vous livre, ou tout au plus de la seconde, ou de la troisième ; ce n'est pas ainsi qu'agissent les victorieux lutteurs ! Ces peintres invaincus ne se laissent pas tromper à tous ces faux-fuyants, ils persévèrent jusqu'à ce que la nature en soit réduite à se montrer toute nue et dans son véritable esprit. Ainsi a procédé Raphaël, dit le vieillard en ôtant son bonnet de velours noir pour exprimer le respect que lui inspirait le roi de l'art, sa grande supériorité vient du sens intime qui, chez lui, semble vouloir briser la Forme. La Forme est, dans ses figures, ce qu'elle est chez nous, un truchement pour se communiquer des idées, des sensations, une vaste poésie. Toute figure est un monde, un portrait dont le modèle est apparu dans une vision sublime, teint de lumière, désigné par une voix intérieure, dépouillé par un doigt céleste qui a montré, dans le passé de toute une vie, les sources de l'expression.

H. de Balzac, Le Chef-d'oeuvre inconnu, 1837.

Document C

Dans ce texte, le philosophe Paul Valéry réfléchit sur Léonard de Vinci et les questions qu'il pose en peinture.

La plupart des gens y voient par l'intellect bien plus souvent que par les yeux. Au lieu d'espaces colorés, ils prennent connaissance de concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux : la Maison ! Idée complexe, accord de qualités abstraites. S'ils se déplacent, le mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui défigure continûment leur sensation, leur échappe - car le concept ne change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que d'après leur rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement les plaisirs et les souffrances d'y voir, qu'ils ont inventé les beaux sites. Ils ignorent le reste. [...]Mais là, ils se régalent d'un concept qui fourmille de mots. (Une règle générale de cette faiblesse qui existe dans tous les domaines de la connaissance est précisément le choix de lieux évidents, le repos en des systèmes définis, qui facilitent, mettent à la portée... ainsi l'œuvre d'art, qui est toujours plus ou moins didactique). Ces beaux sites eux-mêmes leur sont assez fermés. Et toutes les modulations que les petits pas, la lumière, l'appesantissement du regard ménagent, ne les atteignent pas. Ils ne font ni ne défont rien dans leurs sensations. Sachant horizontal le niveau des eaux tranquilles, ils méconnaissent que la mer est debout au fond de la vue ; si le bout d'un nez, un éclat d'épaule, deux doigts trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se font jamais à n'y voir qu'un bijou neuf, enrichissant leur vision. Ce bijou est un fragment d'une personne qui seule existe, leur est connue. Et, comme ils rejettent à rien ce qui manque d'une appellation, le nombre de leurs impressions se trouve strictement fini d'avance !

L'usage du don contraire conduit à de véritables analyses. [...]On ne peut dire qu'il s'exerce dans la nature. Ce mot, qui paraît général et contenir toute possibilité d'expérience, est tout à fait particulier. Il évoque des images personnelles, déterminant la mémoire ou l'histoire d'un individu. Le plus souvent, il suscite la vision d'une éruption verte, vague et continue, d'un grand travail élémentaire s'opposant à l'humain, d'une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque chose plus forte que nous, s'enchevêtrant, se déchirant, dormant, brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions. Il faut donc placer celui qui regarde et peut bien voir dans un coin quelconque de ce qui est.

L'observateur est pris dans une sphère qui ne se brise jamais, où il y a des différences qui seront les mouvements et les objets, et dont la surface se conserve close malgré que toutes les portions s'en renouvellent et s'y déplacent. [...]L'observateur n'est d'abord que la condition de cet espace fini : à chaque instant, il est cet espace fini. Nul souvenir, aucun pouvoir ne le trouble tant qu'il s'égale à ce qu'il regarde. Et pour peu que je puisse le concevoir durant ainsi, je concevrai que ses impressions diffèrent le moins du monde de celles qu'il recevrait dans un rêve. Il arrive à sentir du bien, du mal, du calme lui venant de ces formes toutes quelconques, où son propre corps se compte. Et voici lentement les unes qui commencent de se faire oublier, et de ne ne plus être vues qu'à peine, tandis que d'autres parviennent à se faire apercevoir - là où elles avaient toujours été. [...]Une très intime confusion des changements qu'entraînent dans la vision sa durée, et la lassitude, avec ceux dus aux mouvements ordinaires, doit se noter. Certains endroits sur l'étendue de cette vision s'exagèrent, comme un membre malade semble plus gros et encombre l'idée qu'on a de son corps, par l'importance que lui donne la douleur. Ces points forts paraîtront plus faciles à retenir, plus doux à être vus. C'est de là que le spectateur s'élève à la rêverie, et désormais il va pouvoir étendre à des objets de plus en plus nombreux des caractères particuliers provenant des premiers et des mieux connus. Il perfectionne l'espace donné en se souvenant d'un précédent. Puis, À son gré, il arrange et défait ses impressions successives. Il peut apprécier d'étranges combinaisons : il regarde comme un être total et solide un groupe de fleurs ou d'hommes, une main, une joue qu'il isole, une tache de clarté sur un mur, une rencontre d'animaux mêlés par hasard. Il se met à vouloir se figurer des ensembles invisibles dont les parties lui sont données. Il devine les nappes qu'un oiseau dans son vol engendre, la courbe sur laquelle glisse une pierre lancée, les surfaces qui définissent nos gestes, et les déchirures extraordinaires, les arabesques fluides, les chambres informes, créées dans un réseau pénétrant tout, par la rayure grinçante du tremblement des insectes, le roulis des arbres, les roues, le sourire humain, la marée.

Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, La Nouvelle Revue Française, 1919

Fiche

Images d'actualité

Oral

Présentez une image qui a fait l'actualité récente : publicité, photographie de presse, affiche de film.

Vous présenterez l'image (titre, auteur, nature, contexte dans lequel elle a été diffusé), analyserez l'image elle-même en utilisant les notions abordées, puis expliquerez en quoi elle vous a paru intéressante.

Barème

De 0 à 5 De 6 à 10 De 11 à 15 De 16 à 20
Comment l'étudiant s'exprime-t-il ?

L'expression et le niveau de langue orale sont acceptables.

L'expression et le niveau de langue orale sont corrects.

L'expression est fluide et le niveau de langue orale est correct.

L'étudiant s'adresse à son auditoire.

L'expression est fluide et le niveau de langue orale est correct.

L'étudiant communique avec aisance et conviction.

Qu'est-ce que cette image ?

L'étudiant indique l'auteur, le titre et/ou la nature de l'image.

L'étudiant indique l'auteur, le titre et la nature de l'image.

L'étudiant explique le contenu et/ou la finalité de l'image.

L'étudiant indique l'auteur, le titre et la nature de l'image.

L'étudiant explique précisément le contenu et la finalité de l'image.

Comment est-elle construite ?

L'étudiant commente l'image.

L'étudiant analyse l'image en utilisant une ou plusieurs des notions abordées.

L'étudiant évoque les effets produits par l'image.

L'étudiant utilise les notions abordées de façon précise.

L'étudiant explique le lien entre les techniques utilisées et les effets produits par l'image.

Pourquoi avoir choisi cette image ?

L'étudiant motive son choix par un argument.

L'étudiant motive son choix par un ou plusieurs arguments convaincants.

L'étudiant motive son choix par plusieurs arguments convaincants.

L'étudiant exprime une opinion personnelle.

Corpus

L'album de famille

Synthèse

Vous proposerez une synthèse rédigée des ces quatre documents.

Écriture personnelle

Jonathan Coe écrit : "Les photos sont la preuve que les choses que je me rappelle - certaines des choses que je me rappelle - se sont vraiment produites, qu'elles ne sont pas souvenirs fantômes ou des chimères, des fantasmes" (La Pluie, avant qu'elle ne tombe. Partagez-vous ce point de vue ?

Document A

Prix Nobel 2004, Patrick Modiano est l'auteur de nombreux écrits dans lesquels il travaille comme un archéologue du souvenir, reconstituant le passé à partir d'infimes détails.

J'ai conservé une photo au format si petit que je la scrute à la loupe pour en discerner les détails. Ils sont assis l'un à côté de l'autre, sur le divan du salon, ma mère un livre à la main droite, la main gauche appuyée sur l'épaule de mon père qui se penche et caresse un grand chien noir dont je ne saurais dire la race. Ma mère porte un curieux corsage à rayures et à manches longues, ses cheveux blonds lui tombent sur les épaules. Mon père est vêtu d'un costume clair. Avec ses cheveux bruns et sa moustache fine, il ressemble ici à l'aviateur américain Howard Hughes. Qui a bien pu prendre cette photo, un soir de l'Occupation ? Sans cette époque, sans les rencontres hasardeuses et contradictoires qu'elle provoquait, je ne serais jamais né. Soirs où ma mère, dans la chambre du cinquième, lisait ou regardait par la fenêtre. En bas, la porte d'entrée faisait un bruit métallique en se refermant. C'était mon père qui revenait de ses mystérieux périples. Ils dînaient tous les deux, dans la salle à manger d'été du quatrième. Ensuite, ils passaient au salon, qui servait de bureau à mon père. Là, il fallait tirer les rideaux, à cause de la Défense passive. Ils écoutaient la radio, sans doute, et ma mère tapait à la machine, maladroitement, les sous-titres qu'elle devait remettre chaque semaine à la Continental. Mon père lisait Corps et Âmes ou les Mémoires de Bülow. Ils parlaient, ils faisaient des projets. Ils avaient souvent des fous rires. Un soir, ils étaient allés au théâtre des Mathurins voir un drame intitulé Solness le Constructeur et ils s'enfuirent de la salle en pouffant. Ils ne maîtrisaient plus leur fou rire. Ils continuaient à rire aux éclats sur le trottoir, tout près de la rue Greffulhe où se tenaient les policiers qui voulaient la mort de mon père. Quelquefois, quand ils avaient tiré les rideaux du salon et que le silence était si profond qu'on entendait le passage d'un fiacre ou le bruissement des arbres du quai, mon père ressentait une vague inquiétude, j'imagine. La peur le gagnait, comme en cette fin d'après-midi de l'été 43. Une pluie d'orage tombait et il était sous les arcades de la rue de Rivoli. Les gens attendaient en groupes compacts que la pluie s'arrêtât. Et les arcades étaient de plus en plus obscures. Climat d'expectative, de gestes en suspens, qui précède les rafles. Il n'osait pas parler de sa peur. Lui et ma mère étaient deux déracinés, sans la moindre attache d'aucune sorte, deux papillons dans cette nuit du Paris de l'Occupation où l'on passait si facilement de l'ombre à une lumière trop crue et de la lumière à l'ombre.

Patrick Modiano, Livret de famille, éd. Gallimard, 1977.

Document B

L'américaine Susan Sontag livre dans cet essai une réflexion sur la fonction de la photographie.

A notre époque, la photographie est devenue un divertissement aussi répandu que le sexe ou la danse, ce qui veut dire que, comme toutes les formes d'art populaire, la photographie n'est pas pratiquée comme un art par la plupart des gens. C'est principalement un rite social, une défense conte l'angoisse et un instrument de pouvoir.

Pérenniser les hauts faits des individus, pris dans le cadre d'une famille ou de tout autre groupe, est la première fonction populaire de la photographie. Depuis un siècle au moins, la photographie de mariage est partie intégrante de la cérémonie, au même titre que les formules prescrites par la loi. L'appareil photo accompagne la vie familiale. Selon une enquête sociologique menée en France, la grande majorité des ménages possède un appareil photo, mais la probabilité qu'ils en possèdent au moins un est deux fois plus grande dans les foyers avec enfant que dans les foyers sans enfant. Ne pas prendre de photos de ses enfants, surtout quand ils sont petits, est un signe d'indifférence de la part des parents, de la même façon que ne pas se présenter à sa photo de promotion est un geste de révolte adolescente.

Grâce aux photographies, chaque famille brosse son propre portrait et tient sa propre chronique : portefeuille d'images qui témoignent de sa cohésion. Les activités photographiées importent à peine, pourvu que les photos soient prises et conservées avec amour. La photographie devient un rite de la vie familiale au moment précis où, dans les pays d'Europe et d'Amérique qui s'industrialisent, on taille dans le vif de cette institution. Alors que le noyau familial, cette unité étouffante, se voyait extrait d'une constellation familiale beaucoup plus vaste, la photographie intervint pour pérenniser, réaffirmer de façon symbolique, la continuité menacée et l'étirement aux limites de la vie familiale. Ces traces spectrales que sont les photographies assurent la présence minimale des parents dispersés. L'album d'une famille a en général pour sujet la famille au sens large, et représente souvent tout ce qu'il en reste.

Susan Sontag, Sur la photographie, 1973-77, éd. Christian Bourgeois, coll. "Titre 88", trad. Philippe Blanchard, 2008.

Document C

Dans cet article, le journaliste Luc Desbenoit réfléchit sur l'évolution de la photo de famille.

Pas de famille sans photos de famille. Dès 1839, date officielle de son inven­tion, la photographie se focalise sur le portrait, la grande demande des contemporains. Chacun veut le sien. Et, très vite, celui-ci trouve sa place à demeure, sur le guéridon de l'entrée, comme si le meuble n'avait été pensé qu'à cet usage. Personne n'échappe à son emprise. Victor Hugo, Emile Zola, Pierre Bonnard... les grands esprits de l'époque s'équipent de chambres à plaque de verre, photographient ce qui leur est cher, à commencer par leurs proches. Et laissent, comme l'auteur du J'accuse avec les portraits de sa fille adul­térine Denise, les témoignages évidents d'une affection qu'aucun mot n'aurait réussi à rendre aussi poignante.

Document D

En 2012 et 2013, la Fnac organise des séances de photographies gratuites pour les familles par des grands noms de la photographie.

Photo de Juan Manuel Castro Prieto prise à l'occasion des Fnac Studio.

La famille change, se décompose, devient monoparentale ? La photo, elle, s'adapte. On la pensait pantouflarde, casanière, pudique, promise à l'album planqué dans un tiroir ? Elle n'attendait que l'occasion de claquer la porte du domicile. Avec le numérique, elle circule sur Facebook, Flickr, par MMS ou mails, s'expose sans complexe dans les blogs. Près de la moitié des images sur le Net sont des photos de famille. Son pouvoir d'attraction transcende les cultures. Après le tsunami au Japon, des brigades ont organisé de véritables opérations de sauvetage en collectant l'été dernier, à Ishinomaki, les photos éparpillées par la catastrophe. Une fois nettoyées et séchées sur des fils à linge, elles ont été remises aux rescapés qui, par centaines, venaient les reconnaître dans une salle municipale.

Bien avant, à l'orée du XXe siècle, les immigrants européens qui débarquaient par vagues misérables à New York, tout comme les poilus des tranchées de la Première Guerre mondiale, les emportaient en talismans. Pas seulement pour se protéger de l'inconnu, ou de la mort. Mais de ce qu'il y a de pire : l'anonymat. On se rappelle une image bouleversante de la Seconde Guerre mondiale. Elle montre des portraits échappés d'un portefeuille aux côtés d'un cadavre de soldat allemand. Ces petits clichés aux bords crénelés rendent la scène insupportable, inadmissible, indigne.

Oui, indigne. Car c'est bien ce qu'a apporté avant tout la photo de famille. De la dignité. Grâce à elle, les gens ordinaires ont droit d'accéder au privilège des dieux, des princes et des aristocrates. Les Rembrandt, Vermeer, Velázquez ont été supplantés par un portraitiste sans prétention, dont le nom se confond immédiatement avec son slogan : "Clic clac, merci Kodak". De 1888 - un boîtier en bois, fermé, que l'usine retourne rechargé avec les cent clichés développés - à l'Instamatic de 1963, la firme de l'industriel américain George Eastman a accompagné, voire devancé, cet insatiable désir de représentation. En 1900, son génial Brownie Kodak permet "aux enfants de 10 ans de montrer à leurs familles attendries des images qu'on déclare supérieures aux oeuvres les plus habiles", témoigne alors un chroniqueur. Le journaliste Alfred Licht­wark touche au coeur du problème lorsqu'il constate en 1907 qu'il "n'existe à notre époque aucune oeuvre d'art que l'on considère aussi attentivement que son propre portrait photographique, ceux de ses parents, de ses amis ou de l'être aimé".

Aucune autre image n'aura jamais ce pouvoir de fascination hypnotique. On en a tous fait l'expérience en se plongeant dans nos albums. Tel Narcisse, on se penche d'abord sur nos propres reflets. On s'ausculte. Tout compte fait on se trouve beau, alors qu'adolescent on se détestait. Un album ne garde que les bonnes photos. C'est son rôle. Après, c'est au tour des autres membres de la tribu : un frère coiffé d'un bob, en maillot de bain sur la plage. On avait oublié qu'il avait alors des taches de rousseur. La corvée de la visite de la cathédrale de Quimper, en vacances, un jour de pluie, se revoit autrement. L'album transforme les mauvais souvenirs en bons. Il ne supporte ni le chagrin ni la douleur, pas plus que la tristesse ou le conflit. Il est plutôt conformiste, sans être entêté dans ses principes. Ses conventions changent quand il faut. [...]

Ainsi, à ses débuts, la photo de famille était très posée. Figée en fait. Le modèle était appareillé avec des prothèses métalliques pour l'empêcher de bouger. Les lentes émulsions chimiques n'offraient pas d'autre solution. Les progrès techniques permettent de sortir du studio des professionnels mais la pose, elle, est restée. Plus naturelle, mais toujours solennelle. Comme la famille, qui ne se concevait pas en dehors des rites laïques et religieux - le baptême, la première communion, le mariage. Même en vacances, on posait devant un château, un monument, la tour Eiffel, un paysage italien, une ferme. Suivant ses goûts, ses moyens, sa vision des choses, sa classe sociale. On inscrivait un corps docile dans une histoire collective.

Dans les années 1960-1970, le mariage n'est plus un passage obligé. Mai 68 oblige le maître à descendre de son estrade. Les rituels religieux disparaissent. La photo de famille suit le mouvement, elle se métamorphose en restant fidèle à son principe de base : la représentation du bonheur. Avec la pose, c'était facile. Il suffi­sait de sourire. Le fameux "cheeeese" accompagnait la cérémonie. Désormais, le bonheur ne s'affiche plus au garde-à-vous, il se saisit dans le mouvement, l'instantané au quotidien. L'opérateur doit l'attraper au vol. Avec une petite révolution : l'apparition de l'enfant-roi. L'album démarre avec lui, par le ventre arrondi de maman et son premier portrait, l'échographie. Premier bain, première dent, premiers pas, première rentrée scolaire... Avec l'enfant, tout commence. Ce n'est plus le rejeton qui s'intègre dans une lignée, mais la lignée qui se refonde autour de lui. On le photographie dans les bras du grand-père, de la tante, de l'oncle, du frère... de tous ceux qui seront jugés indispensables pour l'ancrer dans son histoire. En grandissant, l'enfant adore se référer à son album. Car c'est désormais le sien.

Celui qui écrit ces romans familiaux ne se voit pas ou incidemment, quand son ombre s'introduit dans le champ. Qui est-il ? Le père, très majoritairement jusque dans les années 1970. Avec les bouleversements de la société patriarcale, il a perdu le droit d'être le seul à manipuler l'appareil. Mais qu'importe. Que ce soit lui, sa femme, voire les enfants, les grands-parents, ou les amis, le photographe anonyme se plie aux mentalités de son époque. Ses clichés, même ratés (et parfois surtout ceux-ci), entrent depuis quelques années dans les musées (qui s'intéressent de plus en plus à la photo amateur), tant l'inconscient de toute une société s'y révèle. Répétitive, conventionnelle, sentimentaliste, elle donne à l'imaginaire un immense champ d'exploration et de divagation.

Passionnée par ces images qu'elle collecte chez les brocanteurs, l'écrivaine Anne-Marie Garat leur a consacré un superbe ouvrage, et en nourrit son oeuvre. Elle parle de "matière noire". "Le mal y rôde de façon accidentelle, dit-elle. J'y trouve le viol, l'inceste, l'adultère, la transgression, le crime, la mort, les déceptions, les trahisons." Sur cette photo publiée dans ce livre, la face a été rayée rageusement. Une vengeance, un meurtre symbolique ? Sur cette autre, tout aussi ancienne, le visage a été découpé. Une décapitation. C'est sacrément violent. Anne-Marie Garat évoque l'histoire véridique d'un frère et d'une soeur ayant décidé de brûler ensemble l'album après la mort de leurs parents, faute d'avoir pu se mettre d'accord sur celui qui devait en hériter.

Avec le numérique, le problème du partage ne se pose plus. Une image peut se répéter à l'infini. L'opérateur a d'ailleurs tendance à être débordé par la quantité des clichés. Il faut se répartir les rôles dans le couple. L'un photographie, l'autre sélectionne. Mais après la période euphorique des captures engrangées sur les CD, les disques durs et l'angoisse de les voir disparaître dans un bug, se dessine le temps de l'organisation. On transforme de plus en plus fréquemment l'image virtuelle en objets. Les sites spécialisés dans la confection non plus d'albums mais de livres de famille - les photos n'y sont plus collées mais imprimées - se multiplient sur Internet. On en a vendu deux millions en France, cette année. On commande également des autocollants à mettre sur le frigo, des calendriers, des posters sous forme de mosaïques à l'effigie bien souvent des enfants.

Ce qui frappe avec cette photo de famille, désormais élargie aux proches, aux amis, est qu'elle s'affirme comme un nouveau langage. Les ados s'adressent leur clichés de façon compulsive sur Facebook. Au moindre prétexte, les adultes improvisent avec leur smartphone - ce que jadis on appelait une soirée diapos - une petite séance sur les vacances, ou les risettes du dernier-né. Avec les mails, de nouveaux chroniqueurs apparaissent. On envoie chaque semaine des photos du week-end, le cours d'équitation de la cadette, l'installation du cirque à côté de la maison avec les chameaux qui pâturent sur les bords de la Loire. On veut partager aussitôt l'émotion d'un moment. L'image remplace les mots. Avec elle, une nouvelle forme de communication est en train de s'inventer. Celle du moment présent, de l'instant, de l'ordre de la conversation ou du badinage. Ce qui est apparemment incompatible avec ce qu'elle fut jusque-là : une gardienne de la mémoire, se bonifiant avec les ans. Décidément, la photo de famille est toujours de son temps.

Luc Desbenoit, Télérama, "Histoires de photos de famille", le 27/12/2011.

À l'occasion de la 4ème édition des FNAC STUDIO - "Portraits de Famille", le magazine ActuPhoto publie une interview avec Françoise Huguier, photographe de l'Agence VU et Marion Hislen, responsable du pôle image de la Fnac.

Selon vous, pourquoi les Fnac Studio ont autant de succès ?

Françoise Huguier :Je suis étonnée parce que le phénomène d'aller chez un photographe où l'on mettait des fonds avec un décor avait disparu. Dans tous nos albums de familles, on retrouve ces photos-là. Je pense que c'est un peu une nostalgie du vrai portrait. A l'époque, les gens ne se faisaient pas photographier par n'importe qui : il y avait la grande agence Harcour sur les champs Elysées par exemple. Les photographies étaient signées : avoir un portrait d'un grand photographe était assez prisé.
Et puis la FNAC a une tradition photo formidable, j'ai créée la biennale de Bamako en 1994, et la FNAC l'a repris par la suite. Il y a une collection de photos complètement remarquable.

Marion Hislen : Je pense que c'est rare de consacrer un moment où l'on se dit : Préparons-nous, faisons-nous beau, donnons-nous rendez-vous et faisons quelque chose entre nous et pour nous. Moment privilégié, il est difficile de réunir les familles. Cela demande du temps et une préparation, ce qui fait que les gens prennent un véritable plaisir à venir. De plus, ils se font photographier gratuitement et dans un lieu gratuit, ce qui est tout de même exceptionnel. Le succès était, à mon avis, assez facile.

Est-ce pour cette raison que les FNAC STUDIO sont reconduits aussi fréquemment ?

MH : L'un des grands axes stratégiques de la FNAC est de travailler autour de la famille : c'est une opération qui répond parfaitement à cet effet.

Deux sessions ont déjà eu lieu cette année, comptez-vous en reconduire plus l'an prochain ? De plus, la session d'octobre n'est qu'à Paris, est-ce un choix définitif ?

MH : L'idée est de faire quelque chose de différent. La dernière édition s'est déroulé dans 5 villes différentes. Nous allons ainsi alterner : des villes de provinces, Paris... L'idée, pour cette édition, est d'en faire un grand événement, un peu plus important que celle de la fête des mères (dernière session en date). On a décidé d'en faire un parcours : en un week end, nous avons six photographes dans six Fnac parisiennes. Le public pourra choisir avec quel photographe il souhaite se faire photographier, c'est une démarche différente que de le faire dans plusieurs villes.

Les gens connaissent-ils les photographes ?

MH : Sur cette édition, certains viendront pour les photographes, ils sont plus connus. De plus, je crois qu'avec la notoriété du projet, les vrais amateurs de photographie vont en entendre parler et vont être attirés. Je pense que nous aurons deux publics : celui qui ne connait pas forcément le photographe, mais qui adhère au projet et celui qui a réellement envie d'avoir un cliché d'un des six photographes.

Actuphoto, "Entretien avec Marion Hislen et Françoise Huguier dans le cadre du projet Portraits de Famille à la Fnac", 28 novembre 2012.

DÉGAINER. "On photographie les objets pour les chasser de son esprit". La phrase est attribuée à Kafka. Une étude américaine semble donner raison à l'auteur de la Métamorphose. Selon ces travaux publiés dans Psychological Science, prendre des photos pour se souvenir de quelque chose pourrait paradoxalement aboutir au résultat inverse et faciliter l'oubli. Selon ces résultats, des personnes ayant pris des photographies d'objets pendant la visite d'un musée avaient moins de chance de se souvenir de détails que ceux qui avaient simplement observé attentivement les objets en question. "Les gens sortent leurs appareils photo si rapidement, presque sans y penser, pour capturer un moment, qu'on en est à un point où ils oublient même ce qui se passe juste en face d'eux", souligne Linda Henkel, de la Fairfield University, auteure de l'étude.

Dans un musée, Henkel a demandé à des étudiants d'observer certains objets au cours d'une visite, soit en les photographiant, soit en les observant simplement. Le jour suivant, leurs souvenirs étaient testés - et ceux qui avaient pris des photographies avaient plus de mal à reconnaître des détails de ces objets que ceux qui les avaient juste regardés. "Quand les gens s'appuient sur la technologie pour qu'elle se souvienne à leur place (...) cela peut avoir un effet négatif sur le fait qu'ils se rappellent bien de leur expérience", souligne-t-elle dans un communiqué.

"ACCUMULATION". Dans une seconde expérience, des étudiants ayant pris une photo d'un détail d'un objet en zoomant semblait avoir un meilleur souvenir de l'objet dans son ensemble, et non pas du détail lui-même. "Ces résultats montrent à quel point 'l'oeil de l'esprit' et l'oeil de l'appareil sont différents", pointe Linda Henkel, rappelant que des travaux sur la mémoire suggéraient que prendre des photos pouvait aider à se souvenir de quelque chose, mais seulement si le photographe prenait du temps pour observer et étudier ensuite la photo. "Une accumulation de photos numériques, et un manque de rangement, décourage beaucoup de gens d'y accéder et de se remémorer les souvenirs qui s'y rattachent", avance-t-elle encore. "Pour se souvenir, il faut avoir accès aux photos et interagir avec elles, pas simplement les amasser".

"Mémoire et photographie : c'est Kafka qui avait raison", Sciences et Avenir, le 11.12.2013