Imagination et pensée au XVIIème siècle

Problématique : L'imagination, ennemie ou alliée de la raison ?

Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que la connaissance. Car la connaissance est limitée, tandis que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution. »

Séance 01

La force de l'imagination

Lecture

Quel est, selon l'auteur, l'effet de l'imagination ?

Prolongement

1. Faites une recherche documentaire sur les légendes qui ont affolé la population au xviie s.

2. Qu'est-ce qui, selon vous, frappe l'imagination dans ces légendes ?

Le plus étrange effet de la force de l'imagination est la crainte déréglée de l'apparition des esprits, des sortilèges ; des caractères, des charmes, des lycanthropes ou loups-garous, et généralement de tout ce qu'on s'imagine dépendre de la puissance du démon.

Il n'y a rien de plus terrible ni qui effraie davantage l'esprit, ou qui produise dans le cerveau des vestiges plus profonds, que l'idée d'une puissance invisible qui ne pense qu'à nous nuire, et à laquelle on ne peut résister. Tous les discours qui réveillent cette idée sont toujours écoutés avec crainte et curiosité. Les hommes, s'attachant a tout ce qui est extraordinaire, se font un plaisir bizarre de raconter ces histoires surprenantes et prodigieuses de la puissance et de la malice des sorciers, à épouvanter les autres et à s'épouvanter eux-mêmes. Ainsi il ne faut pas s'étonner si les sorciers sont sí communs en certains pays, où la créance du sabbat est trop enracinée ; où tous les contes les plus extravagants des sortilèges, sont ecoutés connue des histoires authentiques ; et où l'on brûle comme des sorciers véritables les fous et les visionnaires dont l'imagination a été déréglée, autant pour le moins par le récit de ces contes, que par la corruption de leur cœur. [...]

Un pâtre dans sa bergerie raconte après souper à sa femme et à ses enfants les aventures du sabbat. Comme son imagination est modérément échauffée par les vapeurs du vin, et qu'il croit avoir assiste plusieurs fois à cette assemblée imaginaire, il ne manque pas d'en parler d'une manière forte et vive. Son éloquence naturelle jointe à la disposition où est toute sa famille, pour entendre parler d'un sujet si nouveau et si terrible, doit sans doute produire d'étranges traces dans des imaginations faibles, et il n'est pas naturellement possible qu'une femme et des enfants ne demeurent tout effrayés, pénétrés et convaincus de ce qu'ils lui entendent dire. C'est un mari, c'est un père qui parle de ce qu'il a vu, de ce qu'il a fait : on l'aime et on le respecte ; pourquoi ne le croirait-on pas ? Ce pâtre le répéte en différents jours. L'imagination de la mère et des enfants en reçoit peu à peu des traces plus profondes ; ils s'y accoutument, les frayeurs passent, et la conviction demeure ; et enfin la curiosité les prend d'y aller. Ils se frottent de certaine drogue dans ce dessein, ils se couchent : cette disposition de leur cœur échauffe encore leur imagination, et les traces que le pâtre avait formées dans leur cerveau s'ouvrent assez pour leur faire juger, dans le sommeil, comme présents tous les mouvements de la cérémonie dont il leur avait fait la description. Ils se lèvent, ils s'entre-demandent et s'entre-disent ce qu'ils ont vu. Ils se fortifient de cette sorte les traces de leur vision ; et celui qui a l'imagination la plus forte persuadant mieux les autres, ne manque pas de régler en peu de nuits l'histoire imaginaire du sabbat. Voilà donc des sorciers achevés que le pâtre a faits ; et ils en feront un jour beaucoup d'autres, si, ayant l'imagination forte et vive, la crainte ne les empêche pas de conter de pareilles histoires.

Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité, livre II, chap. VI, 1674-1675.

Résumé

Résumez le texte ci-contre en 150 mots environ.

Essai

Pascal décrit l'imagination comme une "maîtresse d'erreur et de fausseté, [une] superbe puissance ennemie de la raison" (Les Pensées, chap. XXV - Faiblesse de l'homme, édition de Port-Royal, 1669-1670). Êtes-vous d'accord ?

De la rumeur aux « fake news »

Vous en avez entendu parler. Pendant le mouvement des « gilets jaunes », une rumeur a ­circulé, suscitant l'indignation. Emmanuel Macron ­s'apprêtait à signer le pacte de Marrakech, un traité par ­lequel la France abdiquait, au profit de l'ONU, sa souveraineté en matière migratoire. Le Monde a décrit l'itinéraire mondial de cette infox, alimentée par l'extrême droite américaine, relayée par divers groupuscules, puis par des citoyens scandalisés, à coups de messages et de vidéos ­virales. Le texte du pacte, en réalité, est une déclaration d'intention sans valeur contraignante. Comment comprendre le succès d'une rumeur aussi facile à démentir? La tentation est grande de blâmer les réseaux sociaux et, plus largement, le monde de « post-vérité » dans ­lequel nous serions, dit-on, entrés. C'est le refrain de l'époque : toutes les opinions se valent, Internet propage les ­rumeurs les plus folles, l'esprit critique a disparu et les infox se répandent comme des traînées de poudre.

« Pacte de famine »

Pourtant, la propagation de fausses nouvelles n'a rien d'une nouveauté, surtout en période de crises sociales et politiques. Au XVIIIe siècle, lors de chaque disette, une rumeur réapparaissait, celle du « pacte de famine », un complot organisé au sommet de la monarchie et visant à affamer le peuple. Cette rumeur, bien étudiée par l'historien américain Steven Kaplan, fut particulièrement vive en 1768 et 1775, lorsque les réformes libérales du commerce des grains se soldèrent par une hausse du prix du pain. Bruits publics, placards séditieux, émeutes : le peuple opposait une conception morale de l'économie, selon laquelle le roi se devait d'assurer la subsistance des sujets, à la nouvelle économie politique portée par les physiocrates. En face, les élites et les ministres éclairés comme Turgot s'étonnaient de la résistance populaire, au point d'imaginer, à leur tour, de sombres complots. En réalité, le succès de la rumeur reposait sur un imaginaire politique qui accordait au pain un rôle crucial, à la fois vital et symbolique. Par sa récurrence tout au long du siècle, le thème du complot de famine a contribué à désacraliser la personne du roi, à rompre les liens affectifs qui attachaient la population au souverain.

Longtemps, les historiens ont dédaigné les rumeurs. Marc Bloch (1886-1944), le grand médiéviste, fut un des premiers à en percevoir tout l'intérêt. Mobilisé pendant la première guerre mondiale, il fut frappé par la circulation rapide des fausses nouvelles, souvent invérifiables, qui exerçaient, y compris sur lui, une puissante attraction. Convaincu qu'il fallait appliquer à la compréhension du présent les mêmes méthodes qu'à l'étude du passé, il publia un texte court mais suggestif, Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Il invitait à étudier les « profonds frémissements sociaux » qui permettent aux rumeurs de soulever les foules et de déstabiliser les pouvoirs. « En elles, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, ­toutes leurs émotions fortes. » Encore faut-il suivre leur diffusion : surgissement spontané ou manipulation ­malveillante, bouche-à-oreille ou caisse de résonance médiatique, méfiance ou désintérêt des autorités.

Les « fake news », ou infox, sont le nouveau nom d'un vieux phénomène. Ce n'est pas leur apparition qui ­surprend, mais leur persistance. Ni les progrès de l'éducation, ni l'accès de tous au marché de l'information, ni même la pratique journalistique du « fact checking » ne semblent avoir d'effet. Marc Bloch pensait que la censure favorisait la rumeur : en l'absence d'informations officielles, l'oralité reprendrait ses droits et l'incertitude alimenterait la crédulité. Aujourd'hui, l'inverse semble vrai : l'abondance des nouvelles et la liberté de la presse n'ont pas tari les rumeurs. Le paradoxe n'est peut-être qu'apparent : ce n'est pas tant la censure qui encourage la rumeur que la méfiance à l'égard des médias officiels, qu'ils soient muets ou bavards. Méfiance réciproque : les infox, comme les rumeurs de jadis, alimentent un complotisme inversé : derrière toute fausse nouvelle, nous imaginons désormais la main des hackeurs russes.

Antoine Lilti, historien, Le Monde Idées, samedi 22 décembre 2018.

Séance 02

Des lieux qui n'existent pas

Lecture

Comparez les deux documents.

Essai

En quoi la description d'une utopie permet-elle de faire réfléchir le lecteur ? Proposez une argumentation illustrée d'exemple.

Hayao Miyazaki, Le Château dans le ciel, 1986, de 1:25:25 à 1:33:35.

Télémaque et son précepteur Mentor rencontrent un capitaine de navire dont le frère Adoam leur dépeint un pays extraordinaire, la Bétique.

Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile et sous un ciel doux, qui est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près des Colonnes d’Hercule et de cet endroit où la mer furieuse, rompant ses digues, sépara autrefois la terre de Tharsis d’avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les délices de l’âge d’or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons n’y soufflent jamais. L’ardeur de l’été y est toujours tempérée par des zéphyrs rafraîchissants, qui viennent adoucir l’air vers le milieu du jour. Ainsi toute l’année n’est qu’un heureux hymen du printemps et de l’automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins et d’autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d’or et d’argent dans ce beau pays ; mais les habitants, simples et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l’or et l’argent parmi leurs richesses : ils n’estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l’homme. Quand nous avons commencé à faire notre commerce chez ces peuples, nous avons trouvé l’or et l’argent parmi eux employés aux mêmes usages que le fer, par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun commerce au-dehors, ils n’avaient besoin d’aucune monnaie. Ils sont presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d’artisans : car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables nécessités des hommes ; encore même la plupart des hommes en ce pays, étant adonnés à l’agriculture ou à conduire des troupeaux, ne laissent pas d’exercer les arts nécessaires pour leur vie simple et frugale. [...]

Quand on leur parle des peuples qui ont l’art de faire des bâtiments superbes, des meubles d’or et d’argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des instruments dont l’harmonie charme, ils répondent en ces termes : "Ces peuples sont bien malheureux d’avoir employé tant de travail et d’industrie à se corrompre eux-mêmes ! Ce superflu amollit, enivre, tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés de vouloir l’acquérir par l’injustice et par la violence. Peut-on nommer bien un superflu qui ne sert qu’à rendre les hommes mauvais ? Les hommes de ces pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous ? Vivent-ils plus longtemps ? Sont-ils plus unis entre eux ? Mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie ? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l’ambition, par la crainte, par l’avarice, incapables des plaisirs purs et simples, puisqu’ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur.

Fénelon, Les Aventures de Télémaque, septième livre, 1699.

Séance 03

Une précieuse alliée

Présentation

Dans la préface à sa traduction des sermons de saint Augustin, parue en 1694, Goibaut Du Bois s'en prend à l'éloquence imaginative des prédicateurs. Le Grand Arnauld lui répond la même année avec ses Réflexions sur l'éloquence des prédicateurs.

5. Notre âme comme pensante, a trois opérations : concevoir, juger, raisonner. imaginer n'est qu'une espèce de la première de ces trois opérations ; c'est-à-dire, que c'est une manière de concevoir par des images tracées dans le cerveau, distinguée d'une autre manière de concevoir, qu'on appelle intelligence, pour laquelle notre âme n'a pas besoin de ces images.

Mais pour ce qui est de juger et de raisonner, il n'y a rien dans l'imagination qui ait rapport avec ces deux opérations, quoique notre âme juge et raisonne souvent sur ce qu'elle a conçu par l'imagination : car juger, c'est affirmer ; comme quand je dis A est B. Or, je puis bien avoir conçu A et B par l'imagination ; mais pour l'affirmation qui est signifiée par le verbe substantif est, c'est une action de mon esprit dont il est impossible qu'il y ait aucune image corporelle dans mon cerveau. Il est donc impossible que cette affirmation soit imaginée, et par conséquent il n'y a rien dans l'imagination qui réponde à ces actes de notre âme, juger et raisonner.

6. La différence essentielle entre les êtres pensants et les êtres non pensants, est que les premiers connaissent ce qu'ils sont, et que les derniers ne le connaissent pas : ce qui s'exprime plus heureusement par ces termes latins : Proprium est substantiae cogitantis esse consciam suae operationis. Et il est clair que cela convient à notre âme selon ce qu'elle est en elle-même, et non par son union avec le corps. Lors donc que notre âme connaît par un sentiment intérieur ce qui se passe en elle, ses pensées, ses volontés, ses désirs, cela ne peut être attribué à l'imagination, ne pouvant y avoir aucune trace dans notre cerveau de ce sentiment intérieur qui s'appelle plus heureusement en latin conscientia.

7. On peut juger aisément par ce qui vient d'être dit, que l'imagination est incapable de ranger, d'assembler ou de séparer comme il lui plaît, les portraits des choses qui sont de son ressort, et d'en considérer les rapports ; mais qu'il faut que cela se fasse par la raison, que vous prenez vous-mêmes pour la même chose que l'intelligence.

8. Voilà ce qui convient, ou ne convient pas à l'imagination, selon ce qu'elle est en elle-même : d'où il s'ensuit qu'à cet égard on a aussi peu de raisons de dire que c'est une faculté fort dangereuse, que si on le disait de la vue, de l'ouïe, ou de quelqu'autre sens extérieur : mais on doit reconnaître que c'est une faculté bonne en soi, qui nous a été donnée de Dieu, aussi bien dans les sens extérieurs par une suite comme nécessaire de l'union de notre esprit avec un corps, et que surtout on ne lui doit attribuer ni erreur, ni vérité ; parce que la vérité et l'erreur ne se trouvent que dans nos jugements, et que l'imagination ne juge de rien.

9. Mais il y a des effets ou bons ou mauvais, qu'on peut attribuer à l'imagination, comme cause occasionnelle en bien ou en mal, tant à l'égard de l'entendement que de la volonté. Car ne jugeant de rien, elle est souvent occasion à l'entendement de juger bien, ou de juger mal : et ne désirant rien, elle est souvent occasion à la volonté d'avoir de bons ou de mauvais désirs. C'est ce qu'il est important de montrer : mais comme je ne dirai rien qui ne soit connu de tout le monde, je ne ferai que le proposer sans en chercher la raison.

10. La physique aussi bien que les sciences et les arts qui en dépendent, comme la médecine, l'astronomie, l'architecture, l'agriculture, l'art de naviguer sont principalement fondés sur l'expérience ; c'est-à-dire, sur des faits singuliers qu'on a vu ou connu par d'autres sens arriver de la même sorte ; d'où on a formé des jugements quelquefois bons, quelquefois mauvais, ce qui a fait dire à Hippocrate : Experientia fallax ; mais il y en a de si bons et de si vérifiés, qu'on ne craint pas de s'y tromper ; par exemple, l'avantage qu'on a tiré pour la navigation de l'aiguille aimantée, pour savoir certainement de quel côté est le Nord. Qui peut douter qu'en ce cas, et en une infinité d'autres semblables, l'imagination (car tout ce qui s'aperçoit par les sens est porté des sens à l'imagination) n'ait pas été la cause occasionnelle d'une vérité très utile aux hommes ?

Antoine Arnauld, Réflexions sur l'éloquence des prédicateurs, XI, 1694.

Prolongement

Au sens courant, l'imagination a longtemps renvoyé aux productions fantasmatiques de l'esprit humain. Elle est associée aux rêves, à la rêverie, à la fiction (roman, contes, récits, fables), à l'art, à l'utopie. Imaginer, c'est s'évader en pensée : l'enfant qui rêve de terrasser des monstres ou l'écrivain qui écrit un roman, le prophète ou le médium qui entre en communication avec les esprits de l'au-delà, etc. L'imagination nous transporte en pensée dans le futur, le passé, dans les mondes de l'au-delà, peuplés de personnages étranges.

Cette vision poétique et enchantée de l'imagination ne recouvre qu'une partie de l'immense domaine dans lequel s'exprime la créativité. De plus en plus d'experts admettent aujourd'hui que la création ne se réduit pas au monde des arts, des rêves et des utopies. L'imagination créatrice s'exprime aussi dans les sciences, la technologie, le travail et la vie quotidienne.

Construire des paysages mentaux

Partons d'abord au pays des mathématiques. A priori, nous voilà au royaume des formules, des raisonnements rigoureux, des chiffres, des modèles. Quoi de plus étranger à l'imagination ? Si l'on écoute les mathématiciens eux-mêmes, beaucoup admettent avoir recours à une pensée imaginative. Le mathématicien Jacques Hadamard l'avait déjà noté il y a un demi-siècle. L'imagination – c'est-à-dire la pensée en image – joue un grand rôle dans l'invention mathématique. La construction de théorie géométrique ou algébrique passe par des constructions mentales dans lesquelles interviennent des images de nature visuelle. Souvent, un mathématicien "voit" une solution en imaginant un chemin nouveau qui lierait deux domaines des mathématiques jusque-là séparés. Cette vision vient en premier, la démonstration suit. Ce n'est sans doute pas un hasard si le mot "théorème" renvoie, selon l'étymologie grecque, au mot "vision".

De la création scientifique

Les sciences de la nature font aussi abondamment appel à l'imagination. La physique a même progressé par des « expériences de pensée" révolutionnaires. Galilée n'a jamais lancé de poids du sommet de la tour de Pise pour découvrir la loi de la chute des corps, il s'est contenté d'imaginer l'expérience. Ce n'est que bien plus tard que l'on a pu vérifier le résultat.

Albert Einstein, lui aussi, déclarait "penser en images " (et non à coup de formules et de raisonnements). La plupart de ses découvertes reposaient sur des expériences de pensée très visuelles : pour étudier la vitesse de la lumière, il s'imagine assis sur un rayon de lumière un miroir à la main ; pour étudier la relativité, il se voit installé dans un ascenseur cosmique. "Les mots ou le langage, écrit ou parlé, ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée (…). Les éléments de pensée sont, dans mon cas, de type visuel", écrit A. Einstein. Il ajoute que les mots conventionnels destinés à exposer sa pensée viennent après et "laborieusement". Des chimistes et des biologistes de renom ont également apporté leurs témoignages sur le rôle de l'imagination dans leur travail. Le chimiste allemand Friedrich Kekulé, fondateur de la chimie organique, raconte qu'il a découvert la structure (en cercle) de la molécule de benzène en rêvassant au coin du feu, voyant, tout à coup, les molécules former comme un serpent qui se mord la queue. Ce qui témoigne du rôle des analogies et métaphores, désormais reconnues par les philosophes des sciences comme des instruments de pensée décisifs.

François Jacob, prix Nobel de médecine en 1965, décrit ainsi la démarche du chercheur : "Contrairement à ce que j'avais pu croire, la démarche scientifique ne consistait pas simplement à observer, à accumuler des données expérimentales et à en tirer une théorie. Elle commençait par l'invention d'un monde possible, ou d'un fragment de monde possible, pour le confronter, par l'expérimentation, au monde extérieur. Et c'était ce dialogue entre l'imagination et l'expérience qui permettait de se former une représentation toujours plus fine de ce que l'on appelle la"réalité"."

En mathématique, en physique, en chimie, en biologie, etc., on réhabilite aujourd'hui le rôle fécond de l'imagination et de son cortège d'analogies et de métaphores, qui seraient de puissants générateurs de modèles. Les sciences humaines ne sont d'ailleurs pas en reste, à l'heure où l'on redécouvre la valeur heuristique du récit et de la littérature.

Le rêve dans la machine

La technique, longtemps mal aimée des philosophes et des poètes (qui y voyaient le règne de l'utilitaire), est redécouverte aujourd'hui sous son visage créatif. Regardons les objets qui nous entourent : téléphone portable, ordinateur, machine à café, montre, chaussures, etc. ont été rêvés avant d'être fabriqués. L'imagination créatrice intervient d'abord dans la motivation de l'ingénieur. Les frères Montgolfier ont inventé la montgolfière ou les frères Wrigth les avions non pas pour améliorer les moyens de transport, mais d'abord parce qu'ils rêvaient de voler. Charles Cros, l'un des inventeurs du phonographe, était un poète qui voulait garder la voix des gens disparus. Et la biographie des inventeurs, de Thomas Edison à Steve Job, révèle la part de rêve qui les anime depuis l'enfance.

Mais l'imagination intervient surtout dans l'acte de conception proprement dit. Construire une maison, un bateau, inventer un nouvel objet technique supposent un travail mental de construction de "mondes possibles", des objets techniques imaginés d'abord sous forme d'ébauches, de plans, de croquis et de schémas. Réalisée seule ou en équipe, la création d'une automobile suppose, du prototype initial au design final, des couches successives de créations techniques et esthétiques. L'imagination créatrice est ainsi présente dans nos assiettes, nos vêtements, le décor de mon appartement, et même sur l'étiquette de mon pot de moutarde. Tous les objets qui nous entourent sont des concentrés d'imagination gravés dans la matière. [...]

Cette conception élargie de l'imagination est aujourd'hui partagée par nombre de chercheurs. Elle conduit à voir celle-ci non plus comme une activité mentale débridée (un petit cinéma intérieur destiné à nous distraire), mais comme un processus cognitif très courant et répondant à une fonction cognitive centrale : produire les images mentales nécessaires pour résoudre des problèmes, élaborer des choix, anticiper, penser le monde qui nous entoure et le transformer.

Jean-François Dortier, "Nous sommes tous des créateurs", Sciences Humaines, n° 221 - décembre 2010 - Imaginer, créer, innover...Le travail de l'imagination