Le Jeu de l'amour et du hasard

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique générale : Dans quelle mesure peut-on parler de "jeu" pour cette pièce ?

Support : Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard, coll. Livre de Poche, éd. LGF.

Exposés possibles :

Pistes

Séance 01

"Une originale" ?

Cette séance est consacrée à l'étude de l'exposition

Observation

1. Quelles visions de Silvia et Lisette sont données dans ces deux mises en scène ?

2. Comment le registre de la comédie est-il mis en oeuvre dans ces deux mises en scène ?

Pistes

M. Bluwal, téléfilm réalisé pour l'ORTF, 1967 (0'40-3'25).
J. Lermier, 2008, théâtre de Carouge-Atelier, Genève, 2008 (0'48-3'38).
G. Stoev, Comédie-Française, 2012 (1'30-5'20).

Recherche

Commentez l'exposition de la pièce, de "Mais encore une fois..." à "...les meilleures gens du monde" (I,1).

Pistes

Séance 02

Un jeu de masques

Cette séance est destinée à étudier le thème du travestissement

Recherche

1. Dans la pièce, quels personnages se font passer pour d'autres ?

2. Ces travestissements sont-ils réussis ? Quels indices trahissent les personnages ?

3. Hormis les personnages de la pièce déjà cités, qui joue un rôle ?

Pistes

Notion

Le théâtre dans le théâtre

Prolongement

1. Quelles sont les oppositions exprimées par les costumes des deux couples ?

2. Quels sont les jeux de scène induits par les costumes ?

3. Dans quelle mesure le costume permet-il de changer d'identité ?

"Les costumes souligneront davantage les préjugés que chaque classe a sur l’autre que la réalité vestimentaire de celle-ci. Un peu comme ces nouveaux riches qui sont souvent 'à côté' des codes, et ne sont jamais tout à fait crédibles." explique Galin Stoev en 2011.

G. Stoev, Comédie-Française, 2012 (photographies de répétition).

Dissertation

Le costume est-il, selon vous, un élément essentiel dans une pièce de théâtre ?

Pistes

Séance 03

Scénographies

Cette séance est destinée à étudier différentes scénographies de la pièce

Observation

Comparez les scénographies ci-contre. Que pouvez-vous en dire ?

J.-P. Roussillon, Comédie-Française, 1976 J. Lermier, théâtre de Carouge-Atelier, Genève, 2008 G. Stoev, Comédie-Française, 2012

Séance 04

Un jeu cruel ?

Cette séance est consacrée à une lecture analytique de II, 3.

Recherche

1. Trouvez des exemples de comique dans la pièce. De quoi rit-on ? De quoi sourit-on ?

2. Le critique Albert Thibaudet fait remarquer, opposant Molière à Marivaux : "Au lieu de rire de ce que sont les personnages, on rit de ce qu'ils disent. On ne rit plus contre eux, on rit avec eux et par eux.""

Dans quelle mesure cette réflexion peut-elle s'appliquer à la pièce étudiée ?

Pistes

Recherche

Commentez la scène 3 de l'acte II en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

  • les éléments sur lesquels repose le comique de cette scène
  • une réflexion sur le discours amoureux et sa sincérité

Prolongement

Dissertation

Le marivaudage est souvent critiqué comme étant peu naturel. En prenant appui sur Le Jeu de l'amour et du hasard, sur différentes pièces que vous avez pu lire ou voir et en vous référant à divers éléments propres au théâtre (costumes, décor, éclairages, les gestes, la voix, etc.), vous vous demanderez si le théâtre est seulement un art de la convention et de l'artifice.

Pistes

Séance 05

Arlequin

Cette séance est consacrée à l'évolution d'un personnage traditionnel.

Observation

Observez les pages 176-177 de votre manuel. Comment Arlequin est-il représenté ?

Observation

Dans la mise en scène de J. Lermier, Quelle image d'Arlequin est donnée ? Vous étudierez en particulier III, 1 (De 1:10:30 à 1:14:40).

Prolongement

Comparez le personnage d'Arlequin dans la scène d'exposition de l'L'Ile des esclaves et dans Le Jeu de l'amour et du hasard.

L'Ile des esclaves, I, 1.

Iphicrate s'avance tristement sur le théâtre avec Arlequin.

Iphicrate, après avoir soupiré.

Arlequin !

Arlequin, avec une bouteille de vin qu'il a à sa ceinture.

Mon patron !

Iphicrate

Que deviendrons-nous dans cette île ?

Arlequin

Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim ; voilà mon sentiment et notre histoire.

Iphicrate

Nous sommes seuls échappés du naufrage ; tous nos camarades ont péri, et j'envie maintenant leur sort.

Arlequin

Hélas ! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la même commodité.

Iphicrate

Dis-moi : quand notre vaisseau s'est brisé contre le rocher, quelques-uns des nôtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe ; il est vrai que les vagues l'ont enveloppée : je ne sais ce qu'elle est devenue ; mais peut-être auront-ils eu le bonheur d'aborder en quelque endroit de l'île, et je suis d'avis que nous les cherchions.

Arlequin

Cherchons, il n'y a pas de mal à cela ; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d'eau-de-vie : j'ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà ; j'en boirai les deux tiers, comme de raison, et puis je vous donnerai le reste.

Iphicrate

Eh ! ne perdons point de temps ; suis-moi : ne négligeons rien pour nous tirer d'ici. Si je ne me sauve, je suis perdu ; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l'île des Esclaves.

Arlequin

Oh ! oh ! qu'est-ce que c'est que cette race-là ?

Iphicrate

Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s'établir dans une île, et je crois que c'est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu'ils rencontrent, ou de les jeter dans l'esclavage.

Arlequin

Eh ! chaque pays a sa coutume ; ils tuent les maîtres, à la bonne heure ; je l'ai entendu dire aussi, mais on dit qu'ils ne font rien aux esclaves comme moi.

Iphicrate

Cela est vrai.

Arlequin

Eh ! encore vit-on.

Iphicrate

Mais je suis en danger de perdre la liberté, et peut-être la vie : Arlequin, cela ne te suffit-il pas pour me plaindre ?

Arlequin, prenant sa bouteille pour boire.

Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.

Iphicrate

Suis-moi donc.

Arlequin siffle.

Hu, hu, hu.

Iphicrate

Comment donc ! que veux-tu dire ?

Arlequin, distrait, chante.

Tala ta lara.

Iphicrate

Parle donc, as-tu perdu l'esprit ? à quoi penses-tu ?

Arlequin, riant.

Ah, ah, ah, Monsieur Iphicrate, la drôle d'aventure ! je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m'empêcher d'en rire.

Iphicrate, à part les premiers mots.

(Le coquin abuse de ma situation ; j'ai mal fait de lui dire où nous sommes.) Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos ; marchons de ce côté.

Arlequin

J'ai les jambes si engourdies.

Iphicrate

Avançons, je t'en prie.

Arlequin

Je t'en prie, je t'en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela.

Iphicrate

Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.

Arlequin, en badinant.

Badin, comme vous tournez cela !

Il chante :

L'embarquement est divin
Quand on vogue, vogue, vogue,
L'embarquement est divin,
Quand on vogue avec Catin.

Iphicrate, retenant sa colère.

Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.

Arlequin

Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.

Iphicrate

Eh ! ne sais-tu pas que je t'aime ?

Arlequin

Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s'ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge.

Iphicrate, un peu ému.

Mais j'ai besoin d'eux, moi.

Arlequin, indifféremment.

Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous dérange pas !

Iphicrate

Esclave insolent !

Arlequin, riant.

Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes ; mauvais jargon que je n'entends plus.

Iphicrate

Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ?

Arlequin, se reculant d'un air sérieux.

Je l'ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes j'étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres. Il s'éloigne.

Iphicrate, au désespoir, courant après lui l'épée à la main.

Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable ! tu ne mérites pas de vivre.

Arlequin

Doucement, tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde.

Marivaux, L'Île des esclaves, I, 1, 1725.

Le Jeu de l'amour et du hasard, III, 1

Arlequin. Hélas, Monsieur, mon très honoré maître, je vous en conjure.

Dorante. Encore ?

Arlequin. Ayez compassion de ma bonne aventure, ne portez point guignon à mon bonheur qui va son train si rondement, ne lui fermez point le passage.

Dorante. Allons donc, misérable, je crois que tu te moques de moi ! Tu mériterais cent coups de bâton.

Arlequin. Je ne les refuse point, si je les mérite ; mais quand je les aurais reçus, permettez-moi d’en mériter d’autres : voulez-vous que j’aille chercher le bâton ?

Dorante. Maraud !

Arlequin. Maraud soit, mais cela n’est point contraire à faire fortune.

Dorante. Ce coquin ! Quelle imagination il lui prend !

Arlequin. Coquin est encore bon, il me convient aussi : un maraud n’est point déshonoré d’être appelé coquin ; mais un coquin peut faire un bon mariage.

Dorante. Comment insolent, tu veux que je laisse un honnête homme dans l’erreur, et que je souffre que tu épouses sa fille sous mon nom ? écoute, si tu me parles encore de cette impertinence-là, dès que j’aurai averti Monsieur Orgon de ce que tu es, je te chasse, entends-tu ?

Arlequin. Accommodons-nous : cette demoiselle m’adore, elle m’idolâtre ; si je lui dis mon état de valet, et que nonobstant, son tendre cœur soit toujours friand de la noce avec moi, ne laisserez-vous pas jouer les violons ?

Dorante. Dès qu’on te connaîtra, je ne m’en embarrasse plus.

Arlequin. Bon ! et je vais de ce pas prévenir cette généreuse personne sur mon habit de caractère, j’espère que ce ne sera pas un galon de couleur qui nous brouillera ensemble, et que son amour me fera passer à la table en dépit du sort qui ne m’a mis qu’au buffet.

Séance 06

Maîtres et valets

Cette séance est destinée à étudier le traitement d'un motif littéraire et dramaturgique

Observation

Comment les relations entre maître et serviteur sont-elles représentées dans ces extraits ?

Pistes

Prolongement

Au théâtre, les valets sont-ils les maîtres ?

Selon le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, "le valet est d'abord un vengeur. Il nous venge de tout ce que nous n'osons ou ne pouvons pas faire, comme battre son maître, mentir effrontément pour s'en tirer, être désintéressé, faire des actes gratuits, n'être que du jeu..." Discutez cette affirmation.

Pistes

Document A

Au début de cette comédie, Dom Juan, un grand seigneur libertin, explique à son valet ce qui l'a conduit dans cette ville.

Sganarelle

Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ?

Dom Juan

Comment ? quelle vie est-ce que je mène ?

Sganarelle

Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites...

Dom Juan

Y a-t-il rien de plus agréable ?

Sganarelle

Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’y avait point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et...

Dom Juan

Va, va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t’en mettes en peine.

Sganarelle

Ma foi ! Monsieur, j’ai toujours ouï dire que c’est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.

Dom Juan

Holà ! maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.

Sganarelle

Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m’en garde. Vous savez ce que vous faites, vous ; et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu’ils croient que cela leur sied bien ; et si j’avais un maître comme cela, je lui dirais fort nettement, le regardant en face : « Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ? C’est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j’ai dit), c’est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n’est pas à vous que je parle, c’est à l’autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tôt ou tard les impies, qu’une méchante vie amène une méchante mort, et que... »

Dom Juan

Paix !

Sganarelle

De quoi est-il question ?

Dom Juan

Il est question de te dire qu’une beauté me tient au cœur, et qu’entraîné par ses appas, je l’ai suivie jusques en cette ville.

Molière, Dom Juan, I, 2, 1665

Document B

Le Mariage de Figaro est une comédie longtemps interdite de représentation. Après avoir aidé son maître, le Comte Almaviva, à épouser la femme qu'il aimait dans Le barbier de Séville, Figaro se prépare à se marier à son tour. Mais son maître, lassé de son épouse, veut jouir en premier des faveurs de la jeune épousée. Figaro croit que sa femme et le Comte ont rendez-vous.

Figaro, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre :

Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante ! ... nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ? ... Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole, au milieu même de la cérémonie... Il riait en lisant, le perfide ! et moi comme un benêt... Non, monsieur le Comte, vous ne l’aurez pas... vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! ... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ; tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes : et vous voulez jouter... On vient... c’est elle... ce n’est personne. – La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ? [...]Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! – Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé... de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc : et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : chiens de chrétiens ! – Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. – Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque : en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et, comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sol, j’écris sur la valeur de l’argent et sur son produit net : sitôt je vois du fond d’un fiacre baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais... que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni dé la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille, on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! – Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer, lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat, c’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi, non, ce n’est pas nous ; eh ! mais qui donc ? (Il retombe assis,) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis : encore je dis ma gaieté sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile ; un petit animal folâtre ; un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices ! orateur selon le danger ; poète par délassement ; musicien par occasion ; amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite et, trop désabusé... Désabusé... ! Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments ! ... J’entends marcher... on vient. Voici l’instant de la crise. (Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, IV, 3, 1780

Document C

Dans ce drame romantique, Ruy Blas est un laquais. Son maître en disgrâce l'a fait passer pour un noble avant de disparaître en exil. Il s'est peu à peu hissé aux plus hautes fonctions avec succès et dirige désormais l'Espagne. Il aime en secret la Reine et en est aimé.

Don Salluste

Eh bien ! Comment cela va-t-il ?

Ruy Blas, l'oeil fixé sur don Salluste impassible, et comme pouvant à peine rassembler ses idées.

Cette livrée ? ...

Don Salluste, souriant toujours.

Il fallait du palais me procurer l'entrée.

Avec cet habit-là l'on arrive partout.

J'ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.

Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue.

Ruy Blas

Mais j'ai peur pour vous...

Don Salluste

Peur ! Quel est ce mot risible ?

Ruy Blas

Vous êtes exilé !

Don Salluste

Croyez-vous ? C'est possible.

Ruy Blas

Si l'on vous reconnaît, au palais, en plein jour ?

Don Salluste

Ah bah ! Des gens heureux, qui sont des gens de cour,

Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe,

À se ressouvenir d'un visage en disgrâce !

D'ailleurs, regarde-t-on le profil d'un valet ?

Il s'assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout.

À propos, que dit-on à Madrid, s'il vous plaît ?

Est-il vrai que, brûlant d'un zèle hyperbolique,

Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique,

Vous exilez ce cher Priego, l'un des grands ?

Vous avez oublié que vous êtes parents.

Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable !

Sandoval porte d'or à la bande de sable.

Regardez vos blasons, don César. C'est fort clair.

Cela ne se fait pas entre parents, mon cher.

Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres ?

Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres.

Chacun pour soi.

Ruy Blas, se rassurant un peu.

Pourtant, monsieur, permettez-moi,

Monsieur De Priego, comme noble du roi,

A grand tort d'aggraver les charges de l'Espagne.

Or, il va falloir mettre une armée en campagne ;

Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut.

L'héritier bavarois penche à mourir bientôt.

Hier, le comte d'Harrach, que vous devez connaître,

Me le disait au nom de l'empereur son maître.

Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit,

La guerre éclatera...

Don Salluste

L'air me semble un peu froid.

Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.

Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d'un air indifférent.

Ruy Blas, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.

Que faire sans argent ? Excellence, écoutez.

Le salut de l'Espagne est dans nos probités.

Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête,

Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête...

Don Salluste,
interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu'il a laissé tomber en entrant.

Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.

Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.

Don Salluste, mettant le mouchoir dans sa poche.

Vous disiez ? ...

V. Hugo, Ruy Blas, III, 5, 1838

Document D

Dans ce drame, deux soeurs employées comme domestiques mettent sans cesse en scène leur relation avec "Madame".

Claire. - Commence les insultes.

Solange. - Vous êtes belle.

Claire. - Passons. Passons le prélude. Aux insultes.

Solange. - Vous m'éblouissez. Je ne pourrais jamais.

Claire. - J'ai dis les insultes. Vous n'espérez pas m'avoir fait revêtir cette robe pour m'entendre chanter ma beauté. Couvrez-moi de haine ! D'insultes ! De crachats !

Solange. - Aidez-moi.

Claire. - Je hais les domestiques. J'en hais l'espèce odieuse et vile. Les domestiques n'appartiennent pas à l'humanité. Ils coulent. Ils sont une exhalaison qui traîne dans nos chambres, dans nos corridors, qui nous pénètre, nous entre par la bouche, qui nous corrompt. Moi je vous vomis. (Mouvement de Solange pour aller à la fenêtre) Reste ici.

Solange. - Je monte, je monte...

Claire, parlant toujours des domestiques. - Je sais qu'il en faut comme il faut des fossoyeurs, des vidangeurs, des policiers. N'empêche que tout ce beau monde est fétide.

Solange. - Continuez. Continuez.

Claire. - Vos gueules d'épouvantes et de remords, vos coudes plissés, vos cordages démodés, vos corps pour porter nos défroques. Vous êtes nos miroirs déformants, notre soupape, notre honte, notre lie.

Solange. - Continuez. Continuez.

Claire. - Je suis au bord, presse-toi, je t'en prie. Vous êtes... Vous êtes... Mon Dieu, je suis vide, je ne trouve plus. Je suis à bout d'insultes. Claire, vous m'épuisez !

Solange. - Laissez-moi sortir. Nous allons parler au monde. Qu'il se mette aux fenêtres pour nous voir, il faut qu'il nous écoute.

Elle ouvre la fenêtre, mais Claire la tire dans la chambre.

Claire. - Les gens d'en face vont nous voir.

Solange, déjà sur le balcon. - J'espère bien. Il fait bon. Le vent m'exalte.

Claire. - Solange ! Solange ! Reste avec moi, rentre !

Solange. - Je suis au niveau. Madame avait pour elle son chant de tourterelle, ses amants, son laitier.

Claire. - Solange...

Solange. - Silence ! Son laitier matinal, son messager de l'aube, son tocsin délicieux, son maître pâle et charmant, c'est fini. En place pour le bal.

Claire. - Qu'est-ce tu fais ?

Solange, solenelle. - J'en interromps le cours. À genoux !

Claire. - Tu vas trop loin !

Solange. - À genoux ! puisque je sais à quoi je suis destinée.

Claire. - Vous me tuez.

Solange, allant sur elle. - Je l'espère bien.

J. Genet, Les Bonnes, extrait, 1947.

Séance 07

Un jeu de miroirs

Cette séance est destinée à étudier la structure d'ensemble de la pièce

Recherche

Cherchez les scènes d'aveu dans la pièce.

1. Quels types d'aveu peut-on distinguer ?

2. Comment ces scènes sont-elles disposées ?

3. Quel est l'effet de ce contrepoint ?

Pistes

Observation

Comparez les deux mises en scène suivantes.

M. Bluwal, téléfilm réalisé pour l'ORTF, 1967 (73'10-78'40).
J.-P. Roussillon, Comédie-Française, 1976 (82'45-90')

Corpus

En quoi les scènes d'aveu sont-elles des moments dramatiques particulièrement intéressants ?

Document A

Dans Les Fourberies de Scapin, Géronte, de retour après un voyage, apprend par une indiscrétion de Scapin que son fils Léandre a commis une grave erreur. Ce dernier veut donc corriger l'indiscret valet.

Léandre. Oui, coquin, je sais le trait que tu m’as joué, on vient de me l’apprendre ; et tu ne croyais pas peut-être que l’on me dût révéler ce secret ; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers du corps.

Scapin. Ah ! Monsieur, auriez-vous bien ce cœur-là ?

Léandre. Parle donc.

Scapin. Je vous ai fait quelque chose, Monsieur ?

Léandre. Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c’est.

Scapin. Je vous assure que je l’ignore.

Léandre, s’avançant pour le frapper. Tu l’ignores !

Octave, le retenant. Léandre.

Scapin. Hé bien ! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j’ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d’Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours ; et que c’est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l’eau autour, pour faire croire que le vin s’était échappé.

Léandre. C’est toi, pendard, qui m’as bu mon vin d’Espagne, et qui as été cause que j’ai tant querellé la servante, croyant que c’était elle qui m’avait fait le tour ?

Scapin. Oui, Monsieur : je vous en demande pardon.

Léandre. Je suis bien aise d’apprendre cela ; mais ce n’est pas l’affaire dont il est question maintenant.

Scapin. Ce n’est pas cela, Monsieur ?

Léandre. Non : c’est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me la dises.

Scapin. Monsieur, je ne me souviens pas d’avoir fait autre chose.

Léandre, le voulant frapper. Tu ne veux pas parler ?

Scapin. Eh !

Octave. Tout doux.

Scapin. Oui, Monsieur, il est vrai qu’il y a trois semaines que vous m’envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j’avais trouvé des voleurs qui m’avaient bien battu, et m’avaient dérobé la montre. C’était moi, Monsieur, qui l’avais retenue.

Léandre. C’est toi qui as retenu ma montre ?

Scapin. Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est.

Léandre. Ah ! ah ! j’apprends ici de jolies choses, et j’ai un serviteur fort fidèle vraiment. Mais ce n’est pas encore cela que je demande.

Scapin. Ce n’est pas cela ?

Léandre. Non, infâme : c’est autre chose encore que je veux que tu me confesses.

Scapin. Peste !

Léandre. Parle vite, j’ai hâte.

Scapin. Monsieur, voilà tout ce que j’ai fait.

Léandre, voulant frapper Scapin. Voilà tout ?

Octave. Eh !

Scapin. Hé bien ! oui, Monsieur, vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.

Léandre. Hé bien ?

Scapin. C’était moi, Monsieur, qui faisais le loup-garou.

Léandre. C’était toi, traître, qui faisais le loup-garou ?

Scapin. Oui, Monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits comme vous aviez de coutume.

Léandre. Je saurai me souvenir en temps et lieu de tout ce que je viens d’apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à mon père.

Scapin. À votre père ?

Léandre. Oui, fripon, à mon père.

Scapin. Je ne l’ai pas seulement vu depuis son retour.

Léandre. Tu ne l’as pas vu ?

Scapin. Non, Monsieur.

Molière, Les Fourberies de Scapin, II, 3, 1671.

Document B

Depuis six mois, le roi Thésée a quitté Athènes, laissant les siens sans nouvelles. Son fils Hippolyte, né de ses amours avec une Amazone, veut partir à sa recherche. Phèdre, épouse de Thésée et belle-mère d'Hippolyte, souffre d'un mal mystérieux. Oenone, nourrice de Phèdre, essaie de lui arracher son secret.

Œnone

Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirée ?

Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?

Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?

Phèdre

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.

Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !

Œnone

Et quel affreux projet avez-vous enfanté

Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?

Phèdre

Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste.

Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.

Œnone

Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;

Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.

Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,

Mon âme chez les morts descendra la première ;

Mille chemins ouverts y conduisent toujours,

Et ma juste douleur choisira les plus courts.

Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ?

Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?

Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.

Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?

Phèdre

Quel fruit espères-tu de tant de violence ?

Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.

Œnone

Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux !

À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?

Phèdre

Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable,

Je n’en mourrai pas moins : j’en mourrai plus coupable.

Œnone

Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,

Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

Phèdre

Tu le veux ? lève-toi.

Œnone

Parlez : je vous écoute.

Phèdre

Ciel ! que lui vais-je dire ? et par où commencer ?

Œnone

Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.

Phèdre

Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère !

Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !

Œnone

Oublions-les, madame ; et qu’à tout l’avenir

Un silence éternel cache ce souvenir.

Phèdre

Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

Œnone

Que faites-vous, madame ? et quel mortel ennui

Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?

Phèdre

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable

Je péris la dernière et la plus misérable.

Œnone

Aimez-vous ?

Phèdre

De l’amour j’ai toutes les fureurs.

Œnone

Pour qui ?

Phèdre

Tu vas ouïr le comble des horreurs…

J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.

J’aime…

Œnone

Qui ?

Phèdre

Tu connais ce fils de l’Amazone,

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé…

Œnone

Hippolyte ? Grands dieux !

Phèdre

C’est toi qui l’as nommé !

J. Racine, Phèdre, I, 3, 1677.

Document C

Lisette. Sachons de quoi il s’agit ?

Arlequin, à part. Préparons un peu cette affaire-là… (Haut.) Madame, votre amour est-il d’une constitution bien robuste, soutiendra-t-il bien la fatigue, que je vais lui donner, un mauvais gîte lui fait-il peur ? Je vais le loger petitement.

Lisette. Ah, tirez-moi d’inquiétude ! en un mot qui êtes-vous ?

Arlequin. Je suis… n’avez-vous jamais vu de fausse monnaie ? savez-vous ce que c’est qu’un louis d’or faux ? Eh bien, je ressemble assez à cela.

Lisette. Achevez donc, quel est votre nom ?

Arlequin. Mon nom ! (A part.) Lui dirai-je que je m’appelle Arlequin ? non ; cela rime trop avec coquin.

Lisette. Eh bien ?

Arlequin. Ah dame, il y a un peu à tirer ici ! Haissez-vous la qualité de soldat ?

Lisette. Qu’appelez-vous un soldat ?

Arlequin. Oui, par exemple un soldat d’antichambre.

Lisette. Un soldat d’antichambre ! Ce n’est donc point Dorante à qui je parle enfin ?

Arlequin. C’est lui qui est mon capitaine.

Lisette. Faquin !

Arlequin, à part. Je n’ai pu éviter la rime.

Lisette. Mais voyez ce magot ; tenez !

Arlequin, à part. La jolie culbute que je fais là !

Lisette. Il y a une heure que je lui demande grâce, et que je m’épuise en humilités pour cet animal-là !

Arlequin. Hélas, Madame, si vous préfériez l’amour à la gloire, je vous ferais bien autant de profit qu’un Monsieur.

Lisette, riant. Ah, ah, ah, je ne saurais pourtant m’empêcher d’en rire avec sa gloire ; et il n’y a plus que ce parti-là à prendre… Va, va, ma gloire te pardonne, elle est de bonne composition.

Arlequin. Tout de bon, charitable Dame, ah, que mon amour vous promet de reconnaissance !

Lisette. Touche là Arlequin ; je suis prise pour dupe : le soldat d’antichambre de Monsieur vaut bien la coiffeuse de Madame.

Arlequin. La coiffeuse de Madame !

Lisette. C’est mon capitaine ou l’équivalent.

Arlequin. Masque !

Lisette. Prends ta revanche.

Arlequin. Mais voyez cette margotte, avec qui, depuis une heure, j’entre en confusion de ma misère !

Lisette. Venons au fait ; m’aimes-tu ?

Arlequin. Pardi oui, en changeant de nom, tu n’as pas changé de visage, et tu sais bien que nous nous sommes promis fidélité en dépit de toutes les fautes d’orthographe.

Lisette. Va, le mal n’est pas grand, consolons-nous.

Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard, II, 12, 1730.

Silvia, inquiète du mari que son père a prévu pour elle, choisit de se déguiser en suivante pour étudier le véritable caractère de Dorante. Mais ce dernier a eu la même idée, et tous deux tombent amoureux sans connaître leur véritable identité.

Silvia. Ah, que j’ai le cœur serré ! Je ne sais ce qui se mêle à l’embarras où je me trouve, toute cette aventure-ci m’afflige, je me défie de tous les visages, je ne suis contente de personne, je ne le suis pas de moi-même.

Dorante. Ah, je te cherchais, Lisette.

Silvia. Ce n’était pas la peine de me trouver, car je te fuis moi.

Dorante. Arrête donc, Lisette, j’ai à te parler pour la dernière fois, il s’agit d’une chose de conséquence qui regarde tes maîtres.

Silvia. Va la dire à eux-mêmes, je ne te vois jamais que tu ne me chagrines, laisse-moi.

Dorante. Je t’en offre autant ; mais écoute-moi, te dis-je, tu vas voir les choses bien changer de face, par ce que je te vais dire.

Silvia. Eh bien, parle donc, je t’écoute, puisqu’il est arrêté que ma complaisance pour toi sera éternelle.

Dorante. Me promets-tu le secret ?

Silvia. Je n’ai jamais trahi personne.

Dorante. Tu ne dois la confidence que je vais te faire, qu’à l’estime que j’ai pour toi.

Silvia. Je le crois ; mais tâche de m’estimer sans me le dire, car cela sent le prétexte.

Dorante. Tu te trompes, Lisette : tu m’as promis le secret ; achevons, tu m’as vu dans de grands mouvements, je n’ai pu me défendre de t’aimer.

Silvia. Nous y voilà, je me défendrai bien de t’entendre, moi ; adieu.

Dorante. Reste, ce n’est plus Bourguignon qui te parle.

Silvia. Eh qui es-tu donc ?

Dorante. Ah, Lisette ! C’est ici où tu vas juger des peines qu’a dû ressentir mon cœur.

Silvia. Ce n’est pas à ton cœur à qui je parle, c’est à toi.

Dorante. Personne ne vient-il ?

Silvia. Non.

Dorante. L’état où sont toutes les choses me force à te le dire, je suis trop honnête homme pour n’en pas arrêter le cours.

Silvia. Soit.

Dorante. Sache que celui qui est avec ta maîtresse n’est pas ce qu’on pense.

Silvia, vivement. Qui est-il donc ?

Dorante. Un valet.

Silvia. Après ?

Dorante. C’est moi qui suis Dorante.

Silvia, à part. Ah ! je vois clair dans mon cœur.

Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard, II, 12, 1730.

Document D

Coelio est amoureux de Marianne mais ne parvient pas à lui parler. Il demande à Octave de parler pour lui. Marianne tombe amoureuse de ce dernier et lui fixe un rendez-vous. Pour ne pas trahir son ami, Octave envoie Coelio au rendez-vous à sa place, mais il est tué par le mari.

Un cimetière.

Octave et Marianne, auprès d’un tombeau.

Octave.- Moi seul au monde je l’ai connu. Cette urne d’albâtre, couverte de ce long voile de deuil, est sa parfaite image. C’est ainsi qu’une douce mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate. Pour moi seul, cette vie silencieuse n’a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon cœur les seules gouttes de rosée qui n’y soient jamais tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. C’était un homme d’un autre temps ; il connaissait les plaisirs et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité. Elle eût été heureuse la femme qui l’eût aimé.

Marianne.- Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t’aimerait ?

Octave.- Je ne sais point aimer, Coelio seul le savait. La cendre que renferme cette tombe est tout ce que j’ai aimé sur la terre, tout ce que j’aimerai. Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était capable d’un dévouement sans bornes ; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu’il aimait, aussi facilement qu’il aurait bravé la mort pour elle. Je ne suis qu’un débauché sans cœur ; je n’estime point les femmes : l’amour que j’inspire est comme celui que je ressens, l’ivresse passagère d’un songe. Je ne sais pas les secrets qu’il savait. Ma gaieté est comme le masque d’un histrion ; mon cœur est plus vieux qu’elle, mes sens blasés n’en veulent plus. Je ne suis qu’un lâche ; sa mort n’est point vengée.

Marianne.- Comment aurait-elle pu l’être, à moins de risquer votre vie ? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.

Octave.- Coelio m’aurait vengé Si j’étais mort pour lui comme il est mort pour moi. Ce tombeau m’appartient ; c’est moi qu’ils ont étendu sous cette froide pierre ; c’est pour moi qu’ils avaient aiguisé leurs épées ; c’est moi qu’ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse, l’insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve ! Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés ! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l’ombre des forêts ! Adieu l’amour et l’amitié ! Ma place est vide sur la terre.

Marianne.- Mais non pas dans mon cœur, Octave. Pourquoi dis-tu : Adieu l’amour ?

Octave.- Je ne vous aime pas, Marianne ; c’était Coelio qui vous aimait !

Le garde. Vous comprenez, si on me fouille, moi, c'est le conseil de guerre. Cela vous est égal, à vous ? (Il regarde encore la bague.) Ce que je peux, si vous voulez, c'est écrire sur mon carnet ce que vous auriez voulu dire. Après, j'arracherai la page. De mon écriture, ce n'est pas pareil.

ANTIGONE, a les yeux fermés : elle murmure avec un pauvre rictus. Ton écriture...(Elle a un petit frisson.) C'est trop laid, tout cela, tout est trop laid.

Le garde, vexé, fait mine de rendre la bague. Vous savez, si vous ne voulez pas, moi...

Antigone. Si. Garde la bague et écris. Mais fais vite... J'ai peur que nous n'ayons plus le temps... Ecris : "Mon chéri... "

Le garde, qui a pris son carnet et suce sa mine. C'est pour votre bon ami ?

Antigone. Mon chéri, j'ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m'aimer...

Le garde, répète lentement de sa grosse voix en écrivant.. "Mon chéri, j'ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m'aimer..."

Antigone. Et Créon avait raison, c'est terrible, maintenant, à côté de cet homme, je ne sais plus pourquoi je meurs. J'ai peur...

Le garde, qui peine sur sa dictée. "Créon avait raison, c'est terrible... "

Antigone. Oh ! Hémon, notre petit garçon. Je le comprends seulement maintenant combien c'était simple de vivre...

Le garde, s'arrête. Eh ! Dites, vous allez trop vite. Comment voulez-vous que j'écrive ? Il faut le temps tout de même...

Antigone. Où en étais-tu ?

Le garde, se relit. "C'est terrible maintenant à côté de cet homme... "

Antigone. Je ne sais plus pourquoi je meurs.

Le garde, écrit, suçant sa mine. "Je ne sais plus pourquoi je meurs... " On ne sait jamais pourquoi on meurt.

ANTIGONE, continue. J'ai peur... (Elle s'arrête. Elle se dresse soudain.) Non. Raye tout cela. Il vaut mieux que jamais personne ne le sache. C'est comme s'ils devaient me voir nue et me toucher quand je serais morte. Mets seulement : "Pardon."

Le garde. Alors, je raye la fin et je mets pardon à la place ?

Antigone. Oui. Pardon, mon chéri. Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t'aime...

Le garde. "Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t'aime... " C'est tout ?

Antigone. Oui, c'est tout.

Le garde. C'est une drôle de lettre.

Antigone. Oui, c'est une drôle de lettre.

Le garde. Et c'est à qui qu'elle est adressée ?

A ce moment, la porte s'ouvre. Les autres gardes paraissent. Antigone se lève, les regarde, regarde le premier garde qui s'est dressé derrière elle ; il empoche la bague et range le carnet, l'air important... Il voit le regard d'Antigone. Il gueule pour se donner une contenance.

Le garde. Allez ! Pas d'histoires !

Antigone a un pauvre sourire. Elle baisse la tête. Elle s'en va sans un mot vers les autres gardes. Ils sortent tous.

Document D

Oswald et Zénaïde sont deux jeunes gens fiancés. Au début de la pièce, Zénaïde est seule en scène, dans un salon bourgeois. On frappe à la porte.

Zénaïde, haut. Qui est là ? (A part.) Pourvu que ce ne soit pas Oswald, mon fiancé ! Je n'ai pas mis la robe qu'il préfère ! Et d’ailleurs, à quoi bon ? Après tout ce qui s’est passé !

La voix d'Oswald, au-dehors. C'est moi, Oswald !

Zénaïde, à part. Hélas. C'est lui. C'est bien Oswald ! (Haut.) Entrez, Oswald ! (A part.) Voilà bien ma chance ! Que pourrai- je lui dire... Jamais je n'aurai le courage de lui apprendre la triste vérité !

Entre Oswald. Il reste un moment sur le seuil et contemple Zénaïde avec émotion.

Oswald, haut. Vous, vous, Zénaïde ! (A part.) Que lui dire de plus ? Elle est si confiante, si insouciante ! Jamais je n’aurai la cruauté de lui avouer la grave décision qui vient d'être prise à son insu !

Zénaïde, allant vers lui et lui donnant sa main a baiser; haut. Bonjour, Oswald ! (A part, tandis qu'0swald agenouillé lui baise la main avec transport.) Se peut-il que tout soit fini ! Ah ! tandis qu'il presse ma main sur ses lèvres, mon Dieu, ne prolongez pas mon supplice et faites que cette minute, qui me paraît un siècle, passe plus vite que l’alcyon sur la mer écumante !

Oswald, se relevant, tandis que Zénaïde retire gracieusement sa main; haut, avec profondeur. Bonjour, Zénaïde ! (A part.) Ah ! ce geste gracieux et spontané, plus éloquent que le plus long discours ! J'ai toujours aimé le silence qu'elle répand autour d'elle : il est comme animé de paroles mystérieuses que l'oreille n'entendrait pas, mais que l'âme comprendrait.

Zénaïde, haut, avec douceur. Asseyez-vous, Oswald ! (A part.) Il se tait, le malheureux ! Je crois entendre son cœur battre à coups précipités, sur le même rythme que le mien. Pourtant, il ne sait rien sans doute et croit encore à notre union.

Elle s'assied.

Oswald, s'asseyant à quelque distance. Merci. Zénaïde ! (A part.) Cette chaise était sûrement préparée pour moi. La pauvre enfant m'attendait et ne pouvait prévoir le motif de ma visite !

On entend sonner 5 heures au clocher du village.

Zénaïde, haut, avec mélancolie. Cinq heures (A part.) Mais il fait déjà nuit dans mon cœur !

Oswald, haut, sur un ton qui veut paraître dégagé. Eh oui, 5 heures ! (A part.) Pour moi, c'est l’aube des condamnés ! [...]

Zénaïde, à part. Je n'en puis plus !

Oswald, à part. C'est intolérable !

Zénaïde, à part. Je meurs !

Oswald, à part. Je deviens fou !

Zénaïde, à part et ensemble, au comble du désespoir. Hélas ! ma fa-mille ne veut pas de no-tre mariage !

Un long silence. On entend sonner 6 heures.

Zénaïde, haut. Vous disiez ?

Oswald, haut. Moi ? Rien !

Zénaïde, haut. Ah ! bon ! Je croyais...

Oswald, haut. C'est-à­-dire...

Zénaïde, haut. Quoi donc ?

Oswald, haut. Oh ! peu de chose !

Zénaïde, haut. Mais encore ?

Oswald, haut. Presque rien !

Zénaïde, haut. Vraiment ?

Oswald, haut. Oui, vraiment ! D'ailleurs je vous écrirai ! (A part.) Puisse ma lettre ne jamais parvenir à destination et féconder le gouffre de l’0ubli, cependant que j’irai, dans les sables d'Australie, à la recherche d'un trésor moins précieux que celui que je perds !...

Zénaïde, haut. Peut-être répondrai-je ! (A part.) Ce sera la dernière lettre que j'aurai adressée au monde avant d’ensevelir dans un couvent ma jeunesse désespérée !

J. Tardieu, Oswald et Zénaïde ou Les Apartés, in Théâtre de chambre, 1954, éd. Gallimard.

Séance 08

Le dénouement

Cette séance est consacrée à une lecture analytique de III, 8

Ecriture

Proposez une mise en scène de III, 8.

Deux options vous sont laissées : soit vous imaginez que vous êtes le metteur en scène ; dans ce cas vous indiquez aux acteurs comment jouer de leurs voix, de leurs corps, de l'espace scénographique, des objets et des décors disposés autour d'eux ; soit vous imaginez que vous êtes les acteurs ; dans ce cas vous jouez l'extrait proposé.

Recherche

Soit l'extrait : "Eh bien, Lisette..." à "...mon coeur et ma main t'appartiennent" (III, 8).

1. Dans quelle mesure Silvia parle-t-elle "à coeur ouvert" ?

2. L'amour triomphe-t-il dans cette scène ? Au "jeu de l'amour et du hasard", qui gagne finalement ?

3. En quoi cette scène est-elle lyrique ?

Bilan

Qu'est-ce que ce "Jeu de l'amour et du hasard" ? Peut-on vraiment parler d'un jeu ?

Séance 09

Ecrire une scène de comédie

Cette séance est consacrée à un écrit d'invention

Ecriture

Transposez l'extrait suivant sous forme d'une pièce de théâtre, qui s'inscrira dans le registre comique.

Document .odt

Engagé comme valet, Gil Blas prend les habits de son maître, et se fait passer pour un grand seigneur auprès des femmes.

Comme je traversais une rue détournée, je vis sortir d’une petite maison, et monter dans un carrosse de louage, qui était à la porte, une dame richement habillée, et parfaitement bien faite. Je m’arrêtai tout court pour la considérer, et je la saluai d’un air à lui faire comprendre qu’elle ne me déplaisait pas. De son côté, pour me faire voir qu’elle méritait encore plus que je ne pensais mon attention, elle leva pour un moment son voile, et offrit à ma vue un visage des plus agréables. Cependant le carrosse partit, et je demeurai dans la rue, un peu étourdi de cette apparition. La jolie figure ! disais-je en moi-même : peste ! il faudrait cela pour m’achever. Si les deux dames qui aiment Mogicon sont aussi belles que celle-ci, voilà un faquin bien heureux. Je serais charmé de mon sort, si j’avais une pareille maîtresse. [...] En faisant cette réflexion, je jetai les yeux par hasard sur la maison d’où j’avais vu sortir cette aimable personne, et j’aperçus à la fenêtre d’une salle basse une vieille femme qui me fit signe d’entrer.

Je volai aussitôt dans la maison, et je trouvai dans une salle assez propre cette vénérable et discrète vieille, qui, me prenant pour un marquis tout au moins, me salua respectueusement, et me dit : je ne doute pas, seigneur, que vous n’ayez mauvaise opinion d’une femme qui, sans vous connaître, vous fait signe d’entrer chez elle ; mais [...] je n’en use pas de cette sorte avec tout le monde. Vous me paraissez un seigneur de la cour. Vous ne vous trompez pas, ma mie, interrompis-je en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche. Je suis, sans vanité, d’une des plus grandes maisons d’Espagne. Vous en avez bien la mine, reprit-elle, et je vous avouerai que j’aime à faire plaisir aux personnes de qualité. C’est mon faible. Je vous ai observé par ma fenêtre. Vous avez regardé très attentivement, ce me semble, une dame qui vient de me quitter. Vous sentiriez-vous du goût pour elle ? Dites-le-moi confidemment. Foi d’homme de cour ! lui répondis-je, elle m’a frappé. Je n’ai jamais rien vu de plus piquant que cette créature-là. Faufilez-nous ensemble, ma bonne, et comptez sur ma reconnaissance. [...]

Je vous l’ai déjà dit, répliqua la vieille, je suis toute dévouée aux personnes de condition. [...] C’est une jeune veuve de qualité qui cherche un amant ; mais elle est si délicate là-dessus, que je ne sais si vous serez son fait, malgré tout le mérite que vous pouvez avoir. Je lui ai déjà présenté trois cavaliers bien bâtis, qu’elle a dédaignés. Oh ! parbleu, ma chère, m’écriai-je d’un air de confiance, tu n’as qu’à me mettre à ses trousses ; je t’en rendrai bon compte, sur ma parole. Je suis curieux d’avoir un tête-à-tête avec une beauté difficile. Je n’en ai point encore rencontré de ce caractère-là. Eh bien ! me dit la vieille, vous n’avez qu’à venir ici demain à la même heure. Vous satisferez votre curiosité. Je n’y manquerai pas, lui repartis-je. Nous verrons si un jeune seigneur peut rater une conquête. [...]

Ainsi, le jour suivant, après m’être encore bien ajusté, je me rendis chez la vieille une heure plus tôt qu’il ne fallait. Seigneur, me dit-elle, vous êtes ponctuel, et je vous en sais bon gré. Il est vrai que la chose en vaut bien la peine. J’ai vu notre jeune veuve, et nous nous sommes fort entretenues de vous. On m’a défendu de parler ; mais j’ai pris tant d’amitié pour vous, que je ne puis me taire. Vous avez plu, et vous allez devenir un heureux seigneur. Entre nous, la dame est un morceau tout appétissant. Son mari n’a pas vécu longtemps avec elle. Il n’a fait que passer comme une ombre. Elle a tout le mérite d’une fille. La bonne vieille, sans doute, voulait dire d’une de ces filles d’esprit qui savent vivre sans ennui dans le célibat.

L’héroïne du rendez-vous arriva bientôt en carrosse de louage comme le jour précédent, et vêtue de superbes habits. D’abord qu’elle parut dans la salle, je débutai par cinq ou six révérences de petit-maître, accompagnées de leurs plus gracieuses contorsions. Après quoi, je m’approchai d’elle d’un air très familier, et lui dis : ma princesse, vous voyez un seigneur qui en a dans l’aile. Votre image, depuis hier, s’offre incessamment à mon esprit, et vous avez expulsé de mon cœur une duchesse qui commençait à y prendre pied. Le triomphe est trop glorieux pour moi, répondit-elle en ôtant son voile ; mais je n’en ressens pas une joie pure. Un jeune seigneur aime le changement, et son cœur est, dit-on, plus difficile à garder que la pistole volante. Eh ! ma reine, repris-je, laissons là, s’il vous plaît, l’avenir. Ne songeons qu’au présent. Vous êtes belle. Je suis amoureux. Si mon amour vous est agréable, engageons-nous sans réflexion. Embarquons-nous comme les matelots ; n’envisageons point les périls de la navigation. N’en regardons que les plaisirs.

En achevant ces paroles, je me jetai avec transport aux genoux de ma nymphe ; et, pour mieux imiter les petits-maîtres, je la pressai d’une manière pétulante de faire mon bonheur. Elle me parut un peu émue de mes instances, mais elle ne crut pas devoir s’y rendre encore ; et, me repoussant : arrêtez-vous, me dit-elle, vous êtes trop vif ; vous avez l’air libertin. J’ai bien peur que vous ne soyez un petit débauché. Fi donc ! madame, m’écriai-je ; pouvez-vous haïr ce qu’aiment les femmes hors du commun ? Il n’y a plus que quelques bourgeoises qui se révoltent contre la débauche. C’en est trop, reprit-elle, je me rends à une raison si forte. Je vois bien qu’avec vous autres seigneurs les grimaces sont inutiles. Il faut qu’une femme fasse la moitié du chemin.[...] Apprenez donc votre victoire, ajouta-t-elle avec une apparence de confusion, comme si sa pudeur eût souffert de cet aveu ; vous m’avez inspiré des sentiments que je n’ai jamais eus pour personne, et je n’ai plus besoin que de savoir qui vous êtes pour me déterminer à vous choisir pour mon amant. Je vous crois un jeune seigneur, et même un honnête homme. Cependant je n’en suis point assurée ; et, quelque prévenue que je sois en votre faveur, je ne veux pas donner ma tendresse à un inconnu.

Je me souvins alors de quelle façon le valet de don Antonio m’avait dit qu’il sortait d’un pareil embarras, et voulant à son exemple passer pour mon maître : madame, dis-je à ma veuve, je ne me défendrai point de vous apprendre mon nom, Il est assez beau pour mériter d’être avoué. Avez-vous entendu parler de don Mathias de Silva ? Oui, répondit-elle ; je vous dirai même que je l’ai vu chez une personne de ma connaissance. Quoique déjà effronté, je fus un peu troublé de cette réponse. Je me rassurai toutefois dans le moment ; et, faisant force de génie pour me tirer de là : Eh bien ! mon ange, repris-je, vous connaissez un seigneur… que… je connais aussi… Je suis de sa maison, puisqu’il faut vous le dire. Son aïeul épousa la belle-sœur d’un oncle de mon père. Nous sommes, comme vous voyez, assez proches parents. Je m’appelle don César. Je suis fils unique de l’illustre don Fernand de Ribera, qui fut tué, il y a quinze ans, dans une bataille qui se donna sur les frontières de Portugal. Je vous ferais bien un détail de l’action ; elle fut diablement vive ; mais ce serait perdre des moments précieux que l’amour veut que j’emploie plus agréablement.

Je devins pressant et passionné après ce discours. Ce qui ne me mena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse me laissa prendre ne servirent qu’à me faire soupirer après celles qu’elle me refusa. La cruelle regagna son carrosse, qui l’attendait à la porte. Je ne laissai pas néanmoins de me retirer très satisfait de ma bonne fortune, bien que je ne fusse pas encore parfaitement heureux. Si, disais-je en moi-même, je n’ai obtenu que des demi-bontés, c’est que ma dame est une personne qualifiée, qui n’a pas cru devoir céder à mes transports dans une première entrevue. La fierté de sa naissance a retardé mon bonheur. Mais il n’est différé que de quelques jours. Il est bien vrai que je me représentai aussi que ce pouvait être une matoise des plus raffinées. Cependant, j’aimais mieux regarder la chose du bon côté que du mauvais, et je conservai l’avantageuse opinion que j’avais conçue de ma veuve. [...] Nous étions convenus en nous quittant de nous revoir le surlendemain ; et l’espérance de parvenir au comble de mes vœux me donnait un avant-goût des plaisirs dont je me flattais.

L’esprit plein des plus riantes images, je [...] changeai d’habit, et j’allai joindre mon maître dans un tripot où je savais qu’il était. Je le trouvai engagé au jeu, et je m’aperçus qu’il gagnait ; car [...] il sortit fort gai du tripot, et prit le chemin du Théâtre du Prince. Je le suivis jusqu’à la porte de la comédie. Là, me mettant un ducat dans la main : tiens, Gil Blas, me dit-il, puisque j’ai gagné aujourd’hui, je veux que tu t’en ressentes. Va te divertir avec tes camarades, et viens me prendre à minuit chez Arsénie, où je dois souper avec don Alexo Segiar. À ces mots, il rentra. [...] Clarin, valet de don Alexo, se présenta tout à coup devant moi. Je le menai au premier cabaret, et nous nous y amusâmes jusqu’à minuit. De là nous nous rendîmes à la maison d’Arsénie, où Clarin avait ordre aussi de se trouver. Un petit laquais nous ouvrit la porte, et nous fit entrer dans une salle basse, où la femme de chambre d’Arsénie et celle de Florimonde riaient à gorge déployée en s’entretenant ensemble, tandis que leurs maîtresses étaient en haut avec nos maîtres.

L’arrivée de deux vivants qui venaient de bien souper ne pouvait pas être désagréable à des soubrettes, et à des soubrettes de comédiennes encore ; mais quel fut mon étonnement lorsque, dans une de ces suivantes, je reconnus ma veuve, mon adorable veuve, que je croyais comtesse ou marquise ! Elle ne parut pas moins étonnée de voir son cher don César de Libera changé en valet de petit-maître. Nous nous regardâmes toutefois l’un l’autre sans nous déconcerter. Il nous prit même à tous deux une envie de rire, que nous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Après quoi Laure (c’est ainsi qu’elle s’appelait), me tirant à part tandis que Clarin parlait à sa compagne, me tendit gracieusement la main, et me dit tout bas : touchez là, seigneur don César ; au lieu de nous faire des reproches réciproques, faisons-nous des compliments, mon ami. Vous avez fait votre rôle à ravir, et je ne me suis point mal non plus acquittée du mien. Qu’en dites-vous ? Avouez que vous m’avez prise pour une de ces jolies femmes de qualité qui se plaisent à faire des équipées. Il est vrai, lui répondis-je ; mais, qui que vous soyez, ma reine, je n’ai point changé de sentiment en changeant de forme. Agréez, de grâce, mes services, et permettez que le valet de chambre de don Mathias achève ce que don César a si heureusement commencé. Va, reprit-elle, je t’aime encore mieux dans ton naturel qu’autrement. Tu es en homme ce que je suis en femme. C’est la plus grande louange que je puisse te donner. Je te reçois au nombre de mes adorateurs. Nous n’avons plus besoin du ministère de la vieille. Tu peux venir ici me voir librement. Nous autres dames de théâtre, nous vivons sans contrainte et pêle-mêle avec les hommes. Je conviens qu’il y paraît quelquefois ; mais le public en rit, et nous sommes faites, comme tu sais, pour le divertir.

A.-R. Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane, 1715-1735.