Les causes célèbres

Objet d'étude : Genres et formes de l'argumentation : XVIIème et XVIIIème siècle

Problématique générale : La parole, un outil efficace ?

Séance 01

L'affaire du chevalier de La Barre

Cette séance est consacrée à l'étude des registres dans la dénonciation de l'injustice

Recherche

Quels sentiments Voltaire cherche-t-il à faire naître chez son lecteur ? Par quels procédés ? Dans quel but ?

Pistes

Notion : Convaincre et persuader

En 1765, à Abbeville, dans le nord de la France, un crucifix est profané. On accuse un groupe de jeunes gens, dont le chevalier de La Barre et le chevalier d'Etallonde. Le chevalier de La Barre, âgé de seize ans, est également accusé d'avoir refusé de retirer son chapeau devant une procession religieuse, d'avoir chanté des chansons impies au passage d'un cortège, et de posséder le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Ce dernier écrit au marquis de Beccaria pour lui relater le dénouement de l'affaire.

Les juges d’Abbeville, par une ignorance et une cruauté inconcevables, condamnèrent le jeune d’Étallonde, âgé de dix-huit ans:

1° A souffrir le supplice de l’amputation de la langue jusqu’à la racine, ce qui s’exécute de manière que si le patient ne présente pas la langue lui-même, on la lui tire avec des tenailles de fer, et on la lui arrache.

2° On devait lui couper la main droite à la porte de la principale église.

3° Ensuite il devait être conduit dans un tombereau à la place du marché, être attaché à un poteau avec une chaîne de fer, et être brûlé à petit feu. Le sieur d’Étallonde avait heureusement épargné, par la fuite, à ses juges l’horreur de cette exécution.

Le chevalier de La Barre étant entre leurs mains, ils eurent l’humanité d’adoucir la sentence, en ordonnant qu’il serait décapité avant d’être jeté dans les flammes ; mais s’ils diminuèrent le supplice d’un côté, ils l’augmentèrent de l’autre, en le condamnant à subir la question ordinaire et extraordinaire, pour lui faire déclarer ses complices; comme si des extravagances de jeune homme, des paroles emportées dont il ne reste pas le moindre vestige, étaient un crime d’État, une conspiration. Cette étonnante sentence fut rendue le 28 février de cette année 1766. [...]

La France entière regarda ce jugement avec horreur. Le chevalier de La Barre fut renvoyé à Abbeville pour y être exécuté. On fit prendre aux archers qui le conduisaient des chemins détournés: on craignait que le chevalier de La Barre ne fût délivré sur la route par ses amis; mais c’était ce qu’on devait souhaiter plutôt que craindre.

Enfin, le 1er juillet de cette année, se fit dans Abbeville cette exécution trop mémorable: cet enfant fut d’abord appliqué à la torture. Voici quel est ce genre de tourment.

Les jambes du patient sont serrées entre des ais; on enfonce des coins de fer ou de bois entre les ais et les genoux, les os en sont brisés. Le chevalier s’évanouit, mais il revint bientôt à lui, à l’aide de quelques liqueurs spiritueuses, et déclara, sans se plaindre, qu’il n’avait point de complices.

On lui donna pour confesseur et pour assistant un dominicain, ami de sa tante l’abbesse, avec lequel il avait souvent soupé dans le couvent. Ce bon homme pleurait, et le chevalier le consolait. On leur servit à dîner. Le dominicain ne pouvait manger. « Prenons un peu de nourriture, lui dit le chevalier; vous aurez besoin de force autant que moi pour soutenir le spectacle que je vais donner ».

Le spectacle en effet était terrible : on avait envoyé de Paris cinq bourreaux pour cette exécution. Je ne puis dire en effet si on lui coupa la langue et la main. Tout ce que je sais par les lettres d’Abbeville, c’est qu’il monta sur l’échafaud avec un courage tranquille, sans plainte, sans colère, et sans ostentation: tout ce qu’il dit au religieux qui l’assistait se réduit à ces paroles: « Je ne croyais pas qu’on pût faire mourir un gentilhomme pour si peu de chose. »

Il serait devenu certainement un excellent officier: il étudiait la guerre par principes; il avait fait des remarques sur quelques ouvrages du roi de Prusse et du maréchal de Saxe, les deux plus grands généraux de l’Europe.

Lorsque la nouvelle de sa mort fut reçue à Paris, le nonce dit publiquement qu’il n’aurait point été traité ainsi à Rome, et que s’il avait avoué ses fautes à l’Inquisition d’Espagne ou de Portugal, il n’eût été condamné qu’à une pénitence de quelques années.

Je laisse, monsieur, à votre humanité et à votre sagesse le soin de faire des réflexions sur un événement si affreux, si étrange, et devant lequel tout ce qu’on nous conte des prétendus supplices des premiers chrétiens doit disparaître. Dites-moi quel est le plus coupable, ou un enfant qui chante deux chansons réputées impies dans sa seule secte, et innocentes dans tout le reste de la terre, ou un juge qui ameute ses confrères pour faire périr cet enfant indiscret par une mort affreuse.

Voltaire, Relation de la mort du chevalier de La Barre, 1766.

Ecriture

Dans un article sur l'impiété au XVIIIe s., un historien raconte les anecdotes suivantes :

1. Le cimetière est depuis longtemps un lieu de sociabilité où public et privé se confondent. Espace ouvert, il est traversé de sentiers et voies de passage ; espace familier, la liesse populaire s'y donne libre cours. A Garchizy [...] les jeunes gens depuis plusieurs années, déplore le curé, ont coutume d'y boire et d'y danser au son de la musette à l'occasion des fêtes du patron de la paroisse. [En 1698], de jeunes vignerons chantant "requiescant in pace", accompagnés de poêles et de chaudrons, tirent à coups de fusils sur les tombes "pour achever de tuer ceux qui n'étaient point morts."

2. [En 1725] un jeune marchand (22 ans environ) de Saint-Julien du Sault, nouveau marié, profite de l'absence de son frère curé de la paroisse de Piffonds pour se travestir en prêtre et mimer la messe avec pour public sa femme et une jeune nièce. L'acteur a composé son apparence (cheveux ramenés en queue, bonnet carré, surplis et robe) et sa contenance. Il éprouve la qualité de sa voix et la résonnance de l'Eglise en improvisant un sermon de fantaisie. Il n'oublie pas en conclusion de convier avec autorité et bienveillance ses ouailles pour le vendredi suivant. Pour rendre le portrait totalement ressemblant et souligner l'honnête aisance d'un bon curé parfois rustique dans ses propos et ses goûts, il dit à un jeune garçon venu furtivement s'informer du bruit fait dans l'église : "Va-t-en dire à ma servante qu'elle mette le chou au pot parce que j'ai faim ; il y a si longtemps que je prêche." [...] Après récidive et sonnerie des cloches il est vrai, les voisins de l'église qui ont fait épier la scène par des enfants, convaincus qu'ils avaient affaire à un imposteur, se décident. Geste rare, le maréchal du village va porter sa dénonciation pour "impiétés dans l'église."

Nicole Dyonnet, Impiétés provinciales au XVIIIe siècle, Histoire, économie et société, 1990.

Imaginez le procès d'un de ces jeunes irrespectueux. Vous écrirez un récit mettant en scène le moment du procès où sont prononcés le réquisitoire puis le plaidoyer. Vous veillerez à souligner les discours tenus mais aussi les attitudes des orateurs et les réactions de l'auditoire.

Séance 02

La rhétorique

Oral

Écoutez l'émission "Les coulisses du condamné" 5/5 : Le procès Courjault, particulièrement le début de la plaidoirie. Comment l'avocat s'efforce-t-il d'argumenter ?

Prolongement

D'après les documents ci-contre, qu'est-ce qui permet à l'orateur d'emporter l'adhésion de son auditoire ?

Notion : Les parties de la rhétorique

Document A

Il importe beaucoup, pour amener la conviction, principalement dans le genre délibératif, mais aussi dans le genre judiciaire, de savoir sous quel jour apparaît l'orateur et dans quelles dispositions les auditeurs supposent qu'il est à leur égard, et, en outre, dans quelles dispositions ils sont eux-mêmes,

L'idée que l'on se fait de l'orateur est surtout utile dans les délibérations, et la disposition de l'auditoire dans les affaires judiciaires. En effet, on ne voit pas les choses du même oeil quand on aime et quand on est animé de haine, ni quand on est en colère et quand on est calme ; mais elles sont ou tout autres, ou d'une importance très différente. Pour celui qui aime, la personne en cause semble n'avoir pas commis une injustice, ou n'en avoir commis qu'une légère. Pour celui qui hait, c'est le contraire. Pour celui qui conçoit un désir ou une espérance, si la chose à venir doit être agréable, elle lui paraît devoir s'accomplir, et dans de bonnes conditions. Pour celui qui n'a pas de passion et dont l'esprit est chagrin, c'est le contraire.

Il y a trois choses qui donnent de la confiance dans l'orateur ; car il y en a trois qui nous en inspirent, indépendamment des démonstrations produites. Ce sont le bon sens, la vertu et la bienveillance.

Aristote, Rhétorique, IVe s. av. J.-C., traduction de C. E. Ruelle, coll. "Chefs d'oeuvres de la littérature grecque", Librairie Garnier Frères, 1922.

Document B

Mais tous ces avantages, c'est l'action qui les fait valoir. L'action domine dans l'art de la parole : sans elle, le meilleur orateur n'obtiendra aucun succès; avec elle, un orateur médiocre l'emporte souvent sur les plus habiles. On demandait à Démosthène quelle était la première qualité de l'orateur; il répondit : L'action. Quelle était la seconde, puis la troisième ? et il répondit toujours : L'action. C'est ce qui fait mieux sentir la justesse de ce mot d'Eschine. Après la condamnation déshonorante qui le fit sortir d'Athènes, il s'était retiré à Rhodes. Les Rhodiens le prièrent de leur lire la belle harangue qu'il avait prononcée contre Ctésiphon, avec Démosthène pour adversaire; il y consentit. Le lendemain, on le pria de lire aussi la réponse de Démosthène en faveur de Ctésiphon. Il la lut avec un ton de voix plein de force et de grâce; et comme tout le monde se récriait d'admiration : Que serait-ce, dit Eschine, si vous l'eussiez entendu lui-même? Il montrait assez par là quelle puissance il attribuait à l'action, lui qui croyait que le même discours pouvait sembler tout autre selon la personne qui le prononçait. Quel effet devait produire C. Gracchus, que vous vous rappelez mieux que moi, Catulus, lorsque, s'abandonnant à ce mouvement si vanté au temps de mon enfance, il s'écriait : Misérable ! où irai je ? quel asile me reste-t-il? Le Capitole? il est inondé du sang de mon frère. Ma maison? j'y verrais une malheureuse mère fondre en larmes et mourir de douleur; son regard, sa voix, son geste, au dire de chacun, étaient si touchants, que ses ennemis eux-mêmes en versèrent des pleurs. J'insiste là-dessus, parce que les orateurs, qui sont les organes de la vérité même, semblent avoir abandonné toute cette partie aux comédiens, qui n'en sont que les imitateurs. [...]

La nature a donné, pour ainsi dire, à chaque passion sa physionomie particulière, son accent et son geste. Notre corps tout entier, notre regard, notre voix résonnent comme les cordes d'une lyre, au gré de la passion qui nous ébranle ; et comme les tons de l'instrument varient sous la main qui le touche, ainsi l'organe de la voix produit des sous aigus ou graves, pressés ou lents, forts ou faibles, avec toutes les nuances intermédiaires. De là naissent les différents tons, doux ou rudes, rapides ou prolongés, entrecoupés ou continus, mous ou heurtés, affaiblis ou enflés : toutes ces inflexions diverses de la voix, ont besoin d'être employées tour à tour avec ménagement, et l'art peut les régler; elles sont pour l'orateur comme les couleurs qui servent au peintre à varier ses tableaux.

Ciceron, De Oratore, troisième dialogue, 55 av J.C.

Document C

H. Daumier, Le Défenseur, XIXe s.

Séance 03

L'affaire des poisons

Oral

1. Préparez puis prononcez la plaidoirie de l'avocat de la marquise de Brinvilliers.

2. Quelles plaidoiries vous ont paru les plus efficaces ? Justifiez votre réponse.

Notion : la rhétorique

Notes

1. Amant et complice de la marquise.

À Rocroi, le cortège rencontra M. le conseiller Palluau, que le parlement avait envoyé au-devant de la prisonnière, pour l'interroger au moment où, s'y attendant le moins, elle n'aurait pas eu le temps de méditer ses réponses. Desgrais le mit au fait de ce qui s'était passe, et lui recommanda surtout la fameuse cassette, objet de tant d'inquiétudes et de si vives recommandations. M. de Palluau l'ouvrit, et y trouva, entre autres choses, un papier intitulé : Ma Confession.

Cette confession était une preuve étrange du besoin qu'ont les coupables de déposer leurs crimes dans le sein des hommes ou dans la miséricorde de Dieu. Déjà, comme on l'a vu, Sainte-Croix1 avait écrit une confession qui avait été brûlée, et voilà que la marquise commet à son tour la même imprudence. Au reste, cette confession, qui contenait sept articles et qui commençait par ces mots : Je me confesse à Dieu, et à vous, mon père, était un aveu complet de tous les crimes qu'elle avait commis.

Dans le premier article, elle s'accusait d'avoir été incendiaire ;

Dans le second, d'avoir cessé d'être fille à sept ans ;

Dans le troisième, d'avoir empoisonné son père ;

Dans le quatrième, d'avoir empoisonné ses deux frères ;

Dans le cinquième, d'avoir tenté d'empoisonner sa sœur, religieuse aux Carmélites.

Les deux autres articles étaient consacrés au récit de débauches bizarres et monstrueuses. Il y avait à la fois dans cette femme de la Locuste et de la Messaline : l'Antiquité ne nous avait rien offert de mieux.

M. de Palluau, fort de la connaissance de cette pièce importante, commença aussitôt l'interrogatoire. Nous le rapportons textuellement, heureux que nous serons chaque fois que nous pourrons substituer les pièces officielles à notre propre récit.

Interrogée pourquoi elle s'était enfuie à Liège.

- A dit s'être retirée de France à cause des affaires qu'elle avait avec sa belle-sœur.

Interrogée si elle avait connaissance des papiers qui se trouvaient dans sa cassette.

- A dit que, dans sa cassette, il y a plusieurs papiers de sa famille, et parmi ces papiers, une confession générale qu'elle voulait faire ; mais que, lorsqu'elle l'écrivit, elle avait l'esprit désespéré ; ne sait ce qu'elle y a mis, ne sachant ce qu'elle faisait, ayant l'esprit aliéné, se voyant dans des pays étrangers, sans secours de ses parents, réduite à emprunter un écu.

Interrogée, sur le premier article de sa confession, dans quelle maison elle a fait mettre le feu.

- A dit ne l'avoir point fait, et que, lorsqu'elle avait écrit pareille chose, elle avait l'esprit troublé.

Interrogée sur les six autres articles de sa confession.

- A dit qu'elle ne sait ce que c'est et ne se souvient point de cela.

Interrogée si elle n'a point empoisonné son père et ses frères.

- A dit ne savoir rien de tout cela. [...]

Interrogée si ce n'est point Lachaussée qui a empoisonné ses frères.

- A dit ne savoir rien de tout cela.

Interrogée si elle ne savait point que sa sœur ne devait pas vivre longtemps, à cause qu'elle avait été empoisonnée.

- A dit qu'elle le prévoyait à cause que sa sœur était sujette aux mêmes incommodités que ses frères ; qu'elle a perdu la mémoire du temps où elle a écrit sa confession ; avoue être sortie de France par le conseil de ses parents.

Interrogée pourquoi ce conseil lui a été donné par ses parents.

- A dit que c'était à cause de l'affaire de ses frères ; avoue avoir vu Sainte-Croix depuis sa sortie de la Bastille.

Interrogée si Sainte-Croix ne l'a pas persuadée de se défaire de son père.

- A dit ne s'en souvenir, ne se souvenant non plus si Sainte-Croix lui a donné des poudres ou autres drogues, ni si Sainte-Croix lui a dit qu'il savait le moyen de la rendre riche.

A elle représentées huit lettres et sommée de déclarer à qui elle les écrivait.

- A dit ne s'en souvenir.

Interrogée pourquoi elle avait fait une promesse de trente mille livres à Sainte-Croix.

- A dit qu'elle prétendait mettre cette somme aux mains de Sainte-Croix pour s'en servir en ce qu'elle en aurait besoin, le croyant de ses amis ; qu'elle ne voulait point que cela parût, à cause de ses créanciers, qu'elle en avait une reconnaissance de Sainte-Croix qu'elle a perdue dans son voyage ; que son mari ne savait rien de cette promesse.

Interrogée si la promesse a été faite avant ou après la mort de ses frères.

- A dit ne s'en souvenir, et que cela ne fait rien à la chose.

Interrogée si elle connaît un apothicaire nommé Glazer.

- A dit avoir été trois fois chez lui pour ses fluxions.

Interrogée pourquoi elle a écrit à Théria d'enlever la cassette.

- A dit ne savoir ce que c'était.

Interrogée pourquoi, en écrivant à Théria, elle disait qu'elle était perdue s'il ne s'emparait de la cassette et du procès.

- A dit ne s'en souvenir. [...]

Interrogée si elle s'est aperçue pendant le voyage d'Offemont des premiers symptômes de la maladie de son père.

- A dit qu'elle ne s'était pas aperçue que son père se fût trouvé mal en 1666 à son voyage d'Offemont, ni en allant ni en revenant.

La marquise se renfermait, comme on le voit, dans un système complet de dénégation : arrivée à Paris, et écrouée à la conciergerie, elle continua de le suivre; mais bientôt aux charges terribles qui l'accablaient déjà vinrent s'en joindre de nouvelles.

La fille Edme Huet, femme Briscien, déposa :

Que Sainte-Croix allait tous les jours chez la dame de Brinvilliers, et que dans une cassette appartenant à ladite dame elle avait vu deux petites boîtes contenant du sublimé en poudre et en pâte ; ce qu'elle reconnut bien, étant fille d'apothicaire. Ajoute que ladite dame de Brinvilliers ayant un jour dîné en compagnie et étant gaie, elle lui montra une petite boîte, lui disant : —Voilà de quoi se venger de ses ennemis ; et cette boîte n'est pas grande, mais elle est pleine de successions. —Qu'elle lui remit alors cette boîte entre les mains ; mais, que bientôt étant revenue de sa gaîté, elle s'écria : — Bon Dieu! que vous ai-je dit ! ne le répétez à personne.

C. Le Brun, La marquise de Brinvilliers en 1676 après son emprisonnement.

Laurent Perrette, demeurant chez Glazer, apothicaire, déclara :

Qu'il a souvent vu une dame venir chez son maître, conduite par Sainte-Croix ; que le laquais lui a dit que cette dame était la marquise de Brinvilliers ; qu'il parierait sa tête que c'était du poison qu'ils venaient faire faire à Glazer ; que quand ils venaient ils laissaient leur carrosse à la foire Saint-Germain. [...]

Laviolette, archer, déposa :

Que le soir même de l'arrestation la dame de Brinvilliers avait une longue épingle qu'elle voulut mettre dans sa bouche ; qu'il l'en empêcha, et lui dit qu'elle était bien misérable ; qu'il voyait que ce qu'on disait d'elle était véritable, et qu'elle avait empoisonné toute sa famille : à quoi elle fit réponse que si elle l'avait fait, ce n'était que par un mauvais conseil, et que d'ailleurs on n'avait pas toujours de bons moments.

Antoine Barbier, archer, déclara :

Que la dame de Brinvilliers étant à table et buvant dans un verre, elle en voulut manger un morceau, et que comme il l'en empêcha, elle lui dit que s'il voulait la sauver, elle lui ferait sa fortune ; qu'elle a écrit plusieurs lettres à Théria ; que pendant tout le voyage elle a fait ce qu'elle a pu pour avaler du verre, de la terre ou des épingles ; qu'elle lui a proposé de couper la gorge à Desgrais, de tuer le valet de chambre de monsieur le commissaire, qu'elle lui avait dit qu'il fallait prendre et brûler la cassette, qu'il fallait porter la mèche allumée pour brûler tout ; qu'elle a écrit à Penautier de la Conciergerie , qu'elle lui donna la lettre et qu'il fit semblant de la porter. [...]

Enfin Françoise Roussel déposa :

Qu'elle avait été au service de la dame de Brinvilliers ; que cette dame lui donna un jour des groseilles confites à manger ; qu'elle en mangea sur la pointe d'un couteau, dont aussitôt elle se sentit mal. Elle lui donna encore une tranche de jambon humide, laquelle elle mangea, et depuis lequel temps elle a souffert grand mal à l'estomac, se sentant comme si on lui eût piqué le cœur, et a été trois ans ainsi croyant être empoisonnée.

Il était difficile de continuer le même système de dénégation absolue en face de pareilles preuves. La marquise de Brinvilliers n'en persista pas moins à soutenir qu'elle n'était point coupable, et Me Nivelle, l'un des meilleurs avocats de cette époque, consentit à se charger de sa cause.

A. Dumas père, La Marquise de Brinvilliers, 1839-1840.

Séance 04

Les Animaux malades de la peste

Lecture

Préparez une lecture orale de ce texte.

Notion : La versification

Recherche

1. Montrez que cette fable propose un récit riche en rebondissements.

2. Quel regard cette fable propose-t-elle sur la Cour ?

3. En quoi ce texte dénonce-t-il la justice ?

Pistes

Prolongement

Selon vous, la littérature est-elle un instrument efficace pour faire changer les opinions ?

Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie ;

Nul mets n'excitait leur envie ;

Ni Loups ni Renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie.

Les Tourterelles se fuyaient :

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune ;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux,

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le Berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur

En les croquant beaucoup d'honneur.

Et quant au Berger l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,

Etant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir

Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance

Qu'en un pré de Moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

J. de la Fontaine, Fables, VII, 1, 1678

Séance 05

La torture

Cette séance est consacrée à l'étude d'un corpus

Observation

1. Comment les accusés sont-ils traités d'après ces documents ?

2. Quelle image ces documents donnent-ils la justice de leur époque ?

Pistes

Prolongement

Quelle est le ton utilisé dans chacun de ces textes ?

Notion : Les registres

Notes

1. Absoudre : Déclarer un accusé innocent du crime ou du délit qui lui était imputé.

2. Célèbre comédienne du XVIIIe s.

Document A

Montaigne est un écrivain et philosophe humaniste. Dans ses Essais, il aborde de nombreux sujets, dont la torture.

C’est une dangereuse invention que celle des tortures et il semble que ce sont plutôt une épreuve d'endurance que de vérité. Cachent la vérité et celui qui peut les supporter et aussi celui qui ne peut pas les supporter. Pourquoi, en effet, la douleur me fera-t-elle plutôt avouer ce qui en est qu’elle ne me forcera à dire ce qui n’est pas ? Et à l'inverse, si celui qui n’a pas fait ce dont on l’accuse est assez endurant pour supporter ces tortures, pourquoi ne le sera pas celui qui l'a fait, quand une aussi belle récompense que celle de la vie sauve lui est proposée ? Je pense que le fondement de cette invention est appuyé sur la considération de la force de la conscience, car, en ce qui concerne le coupable, il semble qu’elle aide la torture pour lui faire avouer sa faute, et qu’elle l’affaiblisse, et dans l’autre côté, qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. À vrai dire, c’est un moyen plein d’incertitude et de danger.

Que ne dirait-on, que ne ferait-on pas pour échapper à d’aussi pénibles douleurs ?

Etiam innocentes cogit mentiri dolor [La douleur force à mentir même les innocents]

Pour cette raison, il arrive que celui que le juge a torturé pour ne pas le faire mourir innocent, il le fasse mourir et innocent et torturé. Mille et mille, sous l'action de la torture, ont chargé leurs têtes de faux aveux. [...]

Toujours est-il que c'est, dit-on, la chose la moins mauvaise que l'humaine faiblesse ait pu inventer.

Bien inhumainement pourtant, et bien inutilement, à mon avis ! Beaucoup de nations, moins barbares en cela que les nations grecques et romaines qui les appellent ainsi, estiment qu'il est horrible et cruel de torturer et de briser un homme sur la faute duquel vous êtes encore dans le doute. En quoi est-il responsable de votre ignorance ? N’êtes-vous pas injustes vous qui, pour ne pas le tuer sans cause, lui faites pire que le tuer ? [...] Je ne sais d’où je tiens le récit suivant, mais il représente exactement la probité scrupuleuse de notre justice. Une femme de village accusait devant un général d’armée, grand justicier, un soldat d’avoir arraché à ses enfants encore petits le peu de bouillie qu’il lui restait pour les nourrir, cette armée ayant ravagé tous les villages aux environs. De preuve, il n’y en avait point. Le général, après avoir sommé la femme de bien peser ses paroles parce qu'elle serait condamnée pour cette accusation si elle mentait, et elle persistant, fit ouvrir le ventre du soldat pour s'informer de la vérité du fait. Et la femme se trouva avoir raison. Condamnation qui sert d'instruction au procès !

M. de Montaigne, Essais, 1595, trad. de A. Lanly, coll. Quarto, éd. Gallimard.

Ecriture à l'époque des Lumières, L'Encyclopédie recense les savoirs existants, mais prend aussi souvent position sur des questions politiques, religieuses, éthiques.

TORTURE ou QUESTION, (Jurisprud.) est un tourment que l'on fait essuyer à un criminel ou à un accusé, pour lui faire dire la vérité ou déclarer ses complices. Voyez QUESTION.

Les tortures sont différentes, suivant les différents pays ; on la donne avec l'eau, ou avec le fer, ou avec la roue, avec des coins, avec des brodequins, avec du feu, etc.

En Angleterre on a aboli l'usage de toutes les tortures, tant en matière civile que criminelle, et même dans le cas de haute trahison ; cependant il s'y pratique encore quelque chose de semblable quand un criminel refuse opiniâtrement de répondre ou de s'avouer coupable, quoiqu'il y ait des preuves. Voy. PEINE FORTE ET DURE.

En France on ne donne point la torture ou la question en matière civile ; mais en matière criminelle, suivant l'ordonnance de 1670, on peut appliquer à la question un homme accusé d'un crime capital, s'il y a preuve considérable, et que cependant elle ne soit pas suffisante pour le convaincre. Voyez PREUVE.

Il y a deux sortes de questions ou tortures, l'une préparatoire, que l'on ordonne avant le jugement, et l'autre définitive, que l'on ordonne par la sentence de mort.

La première est ordonnée manentibus indiciis, preuves tenantes ; de sorte que si l'accusé n'avoue rien, il ne peut point être condamné à mort, mais seulement à toute autre peine, ad omnia citra mortem.

La seconde se donne aux criminels condamnés, pour avoir révélation de leurs complices.

La question ordinaire se donne à Paris avec six pots d'eau et le petit tréteau, et la question extraordinaire aussi avec six pots d'eau, mais avec le grand tréteau.

En Écosse la question se donne avec une botte de fer et des coins.

En certains pays on applique les pieds du criminel au feu, en d'autres on se sert de coins, etc.

M. de la Bruyère dit que la question est une invention sûre pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et pour sauver un coupable qui est né robuste.

L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1751-1766

Document B

Le philosophe et juriste italien Beccaria est considéré comme l'un des fondateurs du droit pénal moderne.

C’est une barbarie consacrée par l’usage dans la plupart des gouvernements que de donner la torture à un coupable pendant que l’on poursuit son procès, soit pour tirer de lui l’aveu du crime; soit pour éclaircir les contradictions où il est tombé; soit pour découvrir ses complices, ou d’autres crimes dont il n’est pas accusé, mais dont il pourrait être coupable; soit enfin parce que des sophistes incompréhensibles ont prétendu que la torture purgeait l’infamie. Un homme ne peut être considéré comme coupable avant la sentence du juge; et la société ne peut lui retirer la protection publique, qu’après qu’il est convaincu d’avoir violé les conditions auxquelles elle lui avait été accordée. Le droit de la force peut donc seul autoriser un juge à infliger une peine à un citoyen, lorsqu’on doute encore s’il est innocent ou coupable.

Voici une proposition bien simple : ou le délit est certain, ou il est incertain : s’il est certain, il ne doit être puni que de la peine fixée par la loi, et la torture est inutile, puisqu’on n’a plus besoin des aveux du coupable. Si le délit est incertain, n’est-il pas affreux de tourmenter un innocent? Car, devant les lois, celui-là est innocent dont le délit n’est pas prouvé. [...] S’il est vrai que la plupart des hommes respectent les lois par crainte ou par vertu; s’il est probable qu’un citoyen les aura plutôt suivies que violées, un juge, en ordonnant la torture, s’expose continuellement à tourmenter un innocent. Je dirai encore qu’il est monstrueux et absurde d’exiger qu’un homme soit lui-même son accusateur; de chercher à faire naître la vérité par les tourments, comme si cette vérité résidait dans les muscles et dans les fibres du malheureux! La loi qui autorise la torture est une loi qui dit : « Hommes, résistez à la douleur. La nature vous a donné un amour invincible de votre être, et le droit inaliénable de vous défendre; mais je veux créer en vous un sentiment tout contraire; je veux vous inspirer une haine héroïque de vous-mêmes; je vous ordonne de devenir vos propres accusateurs, de dire enfin la vérité au milieu des tortures qui briseront vos os et déchireront vos muscles... »

Cet infâme moyen de découvrir la vérité est un monument de la barbare législation de nos pères, qui honoraient du nom de jugements de Dieu, les épreuves du feu, celles de l’eau bouillante, et le sort incertain des combats. Ils s’imaginaient, dans un orgueil stupide, que Dieu, sans cesse occupé des querelles humaines, interrompait à chaque instant le cours éternel de la nature, pour juger des procès absurdes ou frivoles. La seule différence qu’il y ait entre la torture et les épreuves du feu, c’est que la torture ne prouve le crime que si l’accusé veut avouer, au lieu que les épreuves brûlantes laissaient une marque extérieure, que l’on regardait comme la preuve du crime. Mais cette différence est plus apparente que réelle. L’accusé est aussi peu maître de ne pas avouer ce qu’on exige de lui, au milieu des tourments, qu’il l’était autrefois d’empêcher, sans fraude, les effets du feu et de l’eau bouillante. Tous les actes de notre volonté sont proportionnés à la force des impressions sensibles qui les causent, et la sensibilité de tout homme est bornée. Or, si l’impression de la douleur devient assez forte pour occuper toute la puissance de l’âme, elle ne laisse à celui qui souffre aucune autre activité à exercer que de prendre, au moment même, la voie la plus courte pour éloigner les tourments actuels.

Ainsi l’accusé ne peut pas plus éviter de répondre, qu’il ne pourrait échapper aux impressions du feu et de l’eau. Ainsi l’innocent s’écriera qu’il est coupable, pour faire cesser des tortures qu’il ne peut plus supporter; et le même moyen employé pour distinguer l’innocent et le criminel fera évanouir toute différence entre eux.

La torture est souvent un sûr moyen de condamner l’innocent faible, et d’absoudre le scélérat robuste. C’est là ordinairement le résultat terrible de cette barbarie que l’on croit capable de produire la vérité, de cet usage digne des cannibales, et que les Romains, malgré la dureté de leurs moeurs, réservaient pour les seuls esclaves, pour ces malheureuses victimes d’un peuple dont on a trop vanté la féroce vertu. De deux hommes, également innocents ou également coupables, celui qui se trouvera le plus courageux et le plus robuste, sera absous; mais le plus faible sera condamné en vertu de ce raisonnement : « Moi, juge, il faut que je trouve un coupable. Toi, qui es vigoureux, tu as su résister à la douleur, et pour cela je t’absous1. Toi, qui es plus faible, tu as cédé à la force des tourments; ainsi, je te condamne. Je sens bien qu’un aveu arraché par la violence de la torture n’a aucune valeur; mais, si tu ne confirmes à présent ce que tu as confessé, je te ferai tourmenter de nouveau. »

Beccaria, Des délits et des peines, 1764, trad. par l'abbé Morellet.

Document C

Voltaire est un philosophe des Lumières. Dans ses écrits, il dénonce l'intolérance et l'injustice de son époque.

Quoiqu’il y ait peu d’articles de jurisprudence dans ces honnêtes réflexions alphabétiques, il faut pourtant dire un mot de la torture, autrement nommée question. C’est une étrange manière de questionner les hommes. Ce ne sont pourtant pas de simples curieux qui l’ont inventée ; toutes les apparences sont que cette partie de notre législation doit sa première origine à un voleur de grand chemin. La plupart de ces messieurs sont encore dans l’usage de serrer les pouces, de brûler les pieds, et de questionner par d’autres tourments ceux qui refusent de leur dire où ils ont mis leur argent. [...]

Les conquérants, ayant succédé à ces voleurs, trouvèrent l’invention fort utile à leurs intérêts : ils la mirent en usage quand ils soupçonnèrent qu’on avait contre eux quelques mauvais desseins, comme, par exemple, celui d’être libre ; c’était un crime de lèse-majesté divine et humaine. Il fallait connaître les complices ; et pour y parvenir on faisait souffrir mille morts à ceux qu’on soupçonnait, parce que, selon la jurisprudence de ces premiers héros, quiconque était soupçonné d’avoir eu seulement contre eux quelque pensée peu respectueuse était digne de mort. Dès qu’on a mérité ainsi la mort, il importe peu qu’on y ajoute des tourments épouvantables de plusieurs jours, et même de plusieurs semaines : cela même tient je ne sais quoi de la Divinité. La Providence nous met quelquefois à la torture en y employant la pierre, la gravelle, la goutte, le scorbut, la lèpre, la vérole grande ou petite, le déchirement d’entrailles, les convulsions de nerfs, et autres exécuteurs des vengeances de la Providence.

Or, comme les premiers despotes furent, de l’aveu de tous leurs courtisans, des images de la Divinité, ils l’imitèrent tant qu’ils purent.

Ce qui est très-singulier, c’est qu’il n’est jamais parlé de question, de torture, dans les livres juifs. C’est bien dommage qu’une nation si douce, si honnête, si compatissante, n’ait pas connu cette façon de savoir la vérité. La raison en est, à mon avis, qu’ils n’en avaient pas besoin. Dieu la leur faisait toujours connaître comme à son peuple chéri. Tantôt on jouait la vérité aux dés, et le coupable qu’on soupçonnait avait toujours rafle de six. Tantôt on allait au grand-prêtre, qui consultait Dieu sur-le-champ par l’urim et le thummim. Tantôt on s’adressait au voyant, au prophète, et vous croyez bien que le voyant et le prophète découvrait tout aussi bien les choses les plus cachées que l’urim et le thummim du grand-prêtre. Le peuple de Dieu n’était pas réduit comme nous à interroger, à conjecturer ; ainsi la torture ne put être chez lui en usage. Ce fut la seule chose qui manquât aux mœurs du peuple saint. Les Romains n’infligèrent la torture qu’aux esclaves, mais les esclaves n’étaient pas comptés pour des hommes. Il n’y a pas d’apparence non plus qu’un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu’on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l’appliquer à la grande et à la petite torture, en présence d’un chirurgien qui lui tâte le pouls jusqu’à ce qu’il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et, comme dit très-bien la comédie des Plaideurs : « Cela fait toujours passer une heure ou deux. »

Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain va conter à dîner à sa femme ce qui s’est passé le matin. La première fois, madame en a été révoltée ; à la seconde, elle y a pris goût, parce qu’après tout les femmes sont curieuses ; et ensuite la première chose qu’elle lui dit lorsqu’il rentre en robe chez lui : « Mon petit cœur, n’avez-vous fait donner aujourd’hui la question à personne ?» [...]

Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s’étonnent que les Anglais, qui ont eu l’inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question.

Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d’un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d’esprit et d’une grande espérance, mais ayant toute l’étourderie d’une jeunesse effrénée, fut convaincu d’avoir chanté des chansons impies, et même d’avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d’Abbeville. gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non-seulement qu’on lui arrachât la langue, qu’on lui coupât la main, et qu’on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l’appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête.

Ce n’est pas dans le XIIIe ou dans le XIVe siècle que cette aventure est arrivée ; c’est dans le XVIIIe. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers ; par les filles d’opéra, qui ont les mœurs fort douces ; par nos danseurs d’opéra, qui ont de la grâce ; par Mlle Clairon2, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu’il n’y a point au fond de nation plus cruelle que la française.

Les Russes passaient pour des barbares en 1700, nous ne sommes qu’en 1769 ; une impératrice[73] vient de donner à ce vaste État des lois qui auraient fait honneur à Minos, à Numa et à Solon, s’ils avaient eu assez d’esprit pour les inventer. La plus remarquable est la tolérance universelle, la seconde est l’abolition de la torture. La justice et l’humanité ont conduit sa plume : elle a tout réformé. Malheur à une nation qui, étant depuis longtemps civilisée, est encore conduite par d’anciens usages atroces ! Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence ? dit-elle : l’Europe se sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perruquiers ; donc nos lois sont bonnes[74].

Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1769.

Document C

Auteur de drames et de romans historiques, A. Dumas peint dans La Reine Margot l'époque des guerres de religion.

Le spectacle était en effet des plus lugubres. La salle, cachée pendant l’interrogatoire par ce rideau, qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de l’enfer.

Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de cordes, de poulies et d’autres accessoires tortionnaires. Plus loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme une statue se tenait debout une corde à la main.

On eût dit qu’il était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur les murs, au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer, pendaient des chaînes et reluisaient des lames.

— Oh ! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et qui semble ne plus attendre que le patient ! Qu’est-ce que cela signifie ?

— À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l’arrêt qui vient d’être rendu contre vous ! [...]

Deux hommes appuyèrent leurs mains sur son épaule d’une façon si inattendue et surtout si pesante, qu’il tomba les deux genoux sur la dalle.

La voix continua :

« Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc-Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, de tentative d’empoisonnement, de sortilège et de magie contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la sûreté de l’État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion... »

À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en battant la mesure comme font les écoliers indociles.

Le juge continua :

« En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas conduit de la prison à la place Saint-Jean en Grève, pour y être décapité ; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l’air un poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et le châtiment

— Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu’on la tranchera, car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de haute futaie, et quant à mes châteaux, je défie toutes les scies et toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans.

— Silence ! fit le juge, et il continua :

« De plus sera ledit Coconnas... »

— Comment ? interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose encore après la décapitation ? Oh ! oh ! cela me paraît bien sévère.

— Non, Monsieur, dit le juge : avant...

Et il reprit :

« Et sera de plus ledit Coconnas, avant l’exécution du jugement, appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins. »

Coconnas bondit, foudroyant le juge d’un regard étincelant.

— Et pourquoi faire ? s’écria-t-il. [...]

, ne trouvant pas d’autres mots que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient de surgir dans son esprit.

En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement complet de ses espérances ; il ne serait conduit à la chapelle qu’après la torture, et de cette torture on mourait souvent ; on en mourait d’autant mieux qu’on était plus brave et plus fort, car alors on regardait comme une lâcheté d’avouer ; et tant qu’on n’avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, mais redoublait de force.

Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l’arrêt répondant pour lui ; seulement il continua :

« Afin de le forcer d’avouer ses complices, complots et machinations dans le détail. » [...]

— Mordi ! s’écria Coconnas, voilà ce que j’appelle une infamie ; voilà ce que j’appelle bien plus qu’une infamie, voilà ce que j’appelle une lâcheté.

Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu’un seul geste.

Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé, emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d’avoir pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence.

— Misérables ! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les tourmenteurs eux-mêmes ; misérables ! torturez-moi, brisez-moi, mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure ! Ah ! vous croyez que c’est avec des morceaux de bois et avec des morceaux de fer qu’on fait parler un gentilhomme de mon nom ! Allez, allez, je vous en défie.

— Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge.

— Oui, prépare-toi ! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l’ouvrage. Écris, écris.

— Voulez-vous faire des révélations ? dit le juge de sa même voix calme.

— Rien, pas un mot ; allez au diable.

— Vous réfléchirez, Monsieur, pendant les préparatifs. Allons, maître, ajustez les bottines à Monsieur.

À ces mots, l’homme qui était resté debout et immobile jusque-là, les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d’un pas lent s’approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire la grimace.

C’était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris. [...] Il lui introduisit deux planches entre les jambes, lui plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et ficela le tout avec la corde qu’il tenait à la main.

C’était cet appareil qu’on appelait les brodequins.

Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux planches, qui en s’écartant broyaient les chairs.

Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient éclater les os.

A. Dumas, La Reine Margot, 1844-1845.

Document D

A. Magnasco est un peintre rococo italien dont les oeuvres traitent de sujets peu traditionnels : galériens, quakers, bohémiens...

A. Magnasco, Scène au tribunal, v. 1710-1720.

Évaluation

La voix des innocents

Cette évaluation est destinée à vérifier les acquis méthodologiques et notionnels

Corpus

1. Montrez que ces documents proposent des situations comparables.

2. Quels procédés ces documents utilisent-ils pour mettre en valeur les innocents ?

Notes

1. Huguenot : de confession protestante.

2. Parricide : Meutre d'un père par le fils, ou d'un fils par le père (c'est ce dernier sens qui est utilisé ici).

3. Arrêt : jugement rendu.

Document A

Pour n’avoir pas eu la patience d’attendre un peu de temps, Athéniens, vous allez fournir un prétexte à ceux qui voudront diffamer la république ; ils diront que vous avez fait mourir Socrate, cet homme sage ; car, pour aggraver votre honte, ils m’appelleront sage, quoique je ne le sois point. Mais si vous aviez attendu encore un peu de temps, la chose serait venue d’elle-même ; car voyez mon âge ; je suis déjà bien avancé dans la vie, et tout près de la mort. Je ne dis pas cela pour vous tous, mais seulement pour ceux qui m’ont condamné à mort ; c’est à ceux-là que je veux m’adresser encore. Peut-être pensez-vous que si j’avais cru devoir tout faire et tout dire pour me sauver, je n’y serais point parvenu, faute de savoir trouver des paroles capables de persuader ? Non, ce ne sont pas les paroles qui m’ont manqué, Athéniens, mais l’impudence : je succombe pour n’avoir pas voulu vous dire les choses que vous aimez tant à entendre ; pour n’avoir pas voulu me lamenter, pleurer et descendre à toutes les bassesses auxquelles on vous a accoutumés.

Platon, Apologie de Socrate, IVe s. av. J.-C., trad. V. Cousin.

Document A

Reprenant un texte écrit dans l'Antiquité par le poète Phèdre, La Fontaine place cette fable dans les premières de son premier recueil.

Le loup et l'agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?

Reprit l'Agneau ; je tête encor ma mère

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens :

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos Bergers et vos Chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge."

Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l'emporte et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

J. de La Fontaine, Fables I, 10, 1668-1678

Document B

L’affaire Calas est une affaire judiciaire qui se déroula en 1762 à Toulouse. Jean Calas, un riche marchand de confession protestante, est accusé du meurtre de son fils aîné, Marc-Antoine converti au catholicisme et retrouvé pendu dans la maison familiale.

Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu son fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire. Il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre : car comment une servante zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots1 assassinassent un jeune homme, élevé par elle, pour le punir d'aimer la religion de cette servante ? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue ? Comment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ?

Il était évident que, si le parricide2 avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment ; il était évident qu'ils ne l'étaient pas ; il était évident que le père seul ne pouvait l'être ; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.

Le motif de l'arrêt3 était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments ; et qu'il avouerait, sous les coups des bourreaux, son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.

Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le premier, d'élargir la mère, son fils Pierre, le jeune Lavaisse et la servante ; mais un des conseillers leur fait sentir que cet arrêt démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait invinciblement l'innocence du père de famille exécuté, ils prirent alors le parti de bannir Pierre Calas son fils.

Ce bannissement semblait aussi inconséquent, aussi absurde que tout le reste: car Pierre Calas était coupable ou innocent du parricide; s'il était coupable, il fallait le rouer comme son père; s'il était innocent, il ne fallait pas le bannir. Mais les juges, effrayés du supplice du père et de la piété attendrissante avec laquelle il était mort, imaginèrent de sauver leur honneur en laissant croire qu'ils faisaient grâce au fils, comme si ce n'eût pas été une prévarication nouvelle de faire grâce; et ils crurent que le bannissement de ce jeune homme pauvre et sans appui, étant sans conséquence, n'était pas une grande injustice, après celle qu'ils avaient eu le malheur de commettre.

Voltaire, Traité sur la Tolérance, 1763.

Document C

Socrate est un philosophe athénien. Injustement accusé d'impiété, il est condamné à boire la ciguë, un poison mortel. Plutôt que de supplier, il accepte et, jusqu'à sa mort, continue à enseigner ses disciples.

Jacques-Louis David, La mort de Socrate, 1787.