Élégies et sonnets de Louise Labé

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

Problématique : Poésie de l'amour ou amour de la poésie ?

Approches d'ensemble : le pétrarquisme et ses images ; le travail du sonnet ; la place de la femme dans les arts et les sciences.

Séance 01

Une autobiographie en vers ?

Oral

Faites une recherche documentaire sur Louise Labé.

Pistes

Analyse

Vous étudierez le poème en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- un autoportrait poétique

- une peinture du sentiment amoureux

Notes

1. Lacs : Tout ce qui sert d'attache, de lien (corde, lanière, chaîne).

2. Celle-là... : Arachné, jeune fille changée par Pallas Athénée en araignée après avoir montré sa supériorité dans l'art de la tapisserie.

3. Docte : Instruit, qui possède un savoir étendu.

4. Étour : Assaut, combat, mêlée.

5 et 6. Bradamante et Marphise : héroïnes de la littérature italienne, combattantes qui surpassent les meilleurs chevaliers.

7. Ès : A l'intérieur des...

8. Ire : Vive colère, emportement.

9. Sagette : Flèche.

10. Travail : Peine, souffrance, tourment.

11. Chaloir : Avoir de l'importance.

12. Courage : Le coeur en tant que siège des sentiments, des pensées.

13. Ennui : Souffrance morale et physique.

Dans les Élégies, la locutrice avertit les dames lyonnaises de la puissance d'Amour en racontant sa propre histoire.

Déjà deux fois, depuis le promis terme

De ton retour, Phébé ses cornes ferme,

Sans que, de bonne ou mauvaise fortune,

De toi, Ami, j'aye nouvelle aucune.

Si toutefois, pour être enamouré

En autre lieu, tu as tant demeuré,

Si sais-je bien que t'amie nouvelle

A peine aura le renom d'être telle,

Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,

Comme plusieurs gens savants par le monde

M'ont fait, à tort, ce crois-je, être estimée.

Mais qui pourra garder la renommée ?

Non seulement en France suis flattée,

Et beaucoup plus que ne veux exaltée,

La terre aussi que Calpe et Pyrénée

Avec la mer tiennent environnée,

Du large Rhin les roulantes arènes,

Le beau pays auquel or te promènes,

Ont entendu (tu me l'as fait accroire)

Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.

Goûte le bien que tant d'hommes désirent,

Demeure au but où tant d'autres aspirent,

Et crois qu'ailleurs n'en auras une telle.

Je ne dis pas qu'elle ne soit plus belle,

Mais que jamais femme ne t'aimera,

Ne plus que moi d'honneur te portera.

Maints grands Seigneurs à mon amour prétendent,

Et à me plaire et servir prêts se rendent ;

Joutes et jeux, maintes belles devises,

En ma faveur sont par eux entreprises :

Et néanmoins, tant peu je m'en soucie

Que seulement ne les en remercie :

Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien ;

Avec toi tout, et sans toi je n'ai rien

Mais si en moi rien y a d'imparfait,

Qu'on blâme Amour: c'est lui seul qui l'a fait,

Sur mon vert âge en ses lacs1 il me prit,

Lors qu'exerçais mon corps et mon esprit

En mille et mille oeuvres ingénieuses,

Qu'en peu de temps me rendit ennuyeuses.

Pour bien savoir avec l'aiguille peindre

J'eusse entrepris la renommée éteindre

De celle là2, qui, plus docte3 que sage,

Avec Pallas comparait son ouvrage.

Qui m'eût vue lors en armes fière aller,

Porter la lance et bois faire voler,

Le devoir faire en l'étour4 furieux,

Piquer, volter le cheval glorieux,

Pour Bradamante5, ou la haute Marphise6,

Soeur de Roger, il m'eût, possible, prise.

Mais quoi? Amour ne peut longuement voir

Mon coeur n'aimant que Mars et le savoir:

Et me voulant donner autre souci,

En souriant, il me disait ainsi:

"Tu penses donc, ô Lyonnaise Dame,

Pouvoir fuir par ce moyen ma flamme:

Mais non feras; j'ai subjugué les Dieux

Es7 bas Enfers, en la Mer et ès Cieux,

Et penses-tu que n'aie tel pouvoir

Sur les humains, de leur faire savoir

Qu'il n'y a rien qui de ma main échappe ?

Plus fort se pense et plus tôt je le frappe.

De me blâmer quelquefois tu n'as honte,

En te fiant en Mars, dont tu fais conte:

Mais maintenant, vois si pour persister

En le suivant me pourras résister."

Ainsi parlait, et tout échauffé d'ire8

Hors de sa trousse une sagette9 il tire,

Et décochant de son extrême force,

Droit la tira contre ma tendre écorce:

Faible harnais, pour bien couvrir le coeur

Contre l'Archer qui toujours est vainqueur.

La brèche faite, entre Amour en la place,

Dont le repos premièrement il chasse:

Et de travail10 qui me donne sans cesse,

Boire, manger, et dormir ne me laisse.

Il ne me chaut11 de soleil ne d'ombrage:

Je n'ai qu'Amour et feu en mon courage12,

Qui me déguise, et fait autre paraître,

Tant que ne peux moi-même me connaître.

Je n'avais vu encore seize hivers,

Lors que j'entrai en ces ennuis13 divers;

Et jà voici le treizième été

Que mon coeur fut par amour arrêté.

Le temps met fin aux hautes Pyramides,

Le temps met fin aux fontaines humides;

Il ne pardonne aux braves Colisées,

Il met à fin les villes plus prisées,

Finir aussi il a accoutumé

Le feu d'Amour tant soit-il allumé:

Mais, las! en moi il semble qu'il augmente

Avec le temps, et que plus me tourmente.

Paris aima CEnone ardemment,

Mais son amour ne dura longuement,

Medée fut aimée de Jason,

Qui tôt après la mit hors sa maison.

Si méritaient-elles être estimées,

Et pour aimer leurs amis, être aimées.

S'étant aimé on peut Amour laisser,

N'est-il raison, ne l'étant, se lasser?

N'est-il raison te prier de permettre,

Amour, que puisse à mes tourments fin mettre?

Ne permets point que de Mort fasse épreuve,

Et plus que toi pitoyable la trouve:

Louise Labé, Oeuvres, Élégies, III.

Lecture

Louise Labé, personne ou personnage ?

Prolongement

Quelle image de Louise Labé les poèmes nous donnent-ils ? Vous répondrez en vous appuyant sur les élégies 2 et 3, ainsi que les sonnets 17, 18 et 23.

Louise Labé, femme trompeuse

La poétesse la plus célèbre du XVIe siècle, figure du féminisme, ne serait qu'invention. C'est la thèse défendue par l'universitaire Mireille Huchon, qui jette un doute sur le travail des biographes.

Louise Labé, portrait gravé par Pierre Woeiriot (1555).

Au 28 de la rue Paufique, à Lyon, est apposée une plaque sur laquelle nous lisons : "La poétesse Louise Labé ­ "La Belle Cordière" ­ vécut en ces lieux au XVIe siècle." Cette indication est hélas doublement erronée. D'une part, ladite "maison de Louise Labé" a été rasée au XVIIe siècle. D'autre part, et c'est nettement plus embêtant, la poétesse Louise Labé n'a jamais existé. C'est du moins ce qu'affirme Mireille Huchon, professeure à la Sorbonne, dans un ouvrage, Louise Labé, une créature de papier (éditions Droz), qui fait de jolies vagues.

La poétesse la plus célèbre du XVIe siècle ne serait qu'un personnage inventé par un groupe de littérateurs lyonnais. Ceux-ci se seraient amusés à "louer Louise" comme du temps de Pétrarque on s'entraînait à "louer Laure", femme idéalisée. Un exercice de style, une créature de papier, bref une mystification. C'est ainsi que seraient nées les fameuses OEuvres de Louise Labé Lyonnaise, parues en 1555, qui contiennent en particulier vingt-quatre sonnets dont beaucoup connaissent encore aujourd'hui, soit un demi-millénaire plus tard, quelques bribes et notamment celle-ci : "Baise m'encor, rebaise-moi et baise/ Donne m'en un de tes plus savoureux/ Donne m'en un de tes plus amoureux/ Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise" (sonnet XVIII).

Car Louise Labé passait pour une fille très dégourdie. Son oeuvre exprime la passion amoureuse du point de vue féminin ­ une révolution pour l'époque. Et ses OEuvres s'ouvrent par un texte ­ une épître dédiée à "Mademoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise" ­ qui est l'un des tout premiers plaidoyers aux tonalités féministes. Citons-en l'incipit : "Etant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines : il me semble que celles qui [en] ont la commodité doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée." Les femmes doivent avoir une éducation, comme les hommes, et délaisser "quenouilles et fuseaux" pour se saisir de la plume.

Statue déboulonnée

Tout cela, plus le fait qu'une biographie très lacunaire prête à Louise d'infinies qualités ­ elle sait le latin, l'italien, l'espagnol, la musique, est excellente cavalière, s'est initiée aux métiers des armes, participe à des tournois... ­ a fait de Louise Labé une figure légendaire du proto-féminisme. Malheur à qui déboulonnera la statue !

Or voilà que c'est une femme qui le fait, et qui plus est une femme au sérieux et à l'érudition largement reconnus : Mireille Huchon. Dans son minuscule bureau de la Sorbonne, la directrice de l'UFR de langue française a le sourire de quelqu'un qui vient de jouer un bon tour. Comme si elle-même venait de plier une jolie cocotte de papier. Sauf que l'auteure de Rabelais grammairien n'est pas exactement une farceuse, et que son étude sur Louise Labé n'a rien du roman de gare. En analysant les textes, contexte et paratexte, Mireille Huchon dit avoir repéré "un faisceau d'indices" convergeant vers cette conclusion : ce sont les poètes fréquentant l'atelier de l'imprimeur Jean de Tournes, réunis autour de Maurice Scève et de quelques autres, qui ont créé les oeuvres de Louise Labé, à savoir les vingt-quatre sonnets, le Débat de folie et d'amour en prose et trois élégies. Le Débat devrait beaucoup à Maurice Scève, les poésies à Olivier de Magny, Claude de Taillemont, Jacques Pelletier du Mans et autres gentilshommes.

Cette controverse autour de Louise Labé ne serait sans doute pas sortie du cercle fermé des seiziémistes (quatre cents personnes en comptant large) si l'historien et académicien Marc Fumaroli n'avait procédé dans le Monde (du 12 mai) à une tintamarresque recension de la Créature de papier sous le titre : "Une géniale imposture". "La démonstration de Mireille Huchon est irréfutable et réjouissante, même si elle doit faire rentrer sous terre les exégètes et les biographes", écrit Fumaroli. Et plus loin cet adieu lapidaire : "Exit Louise Labé".

Au nombre des personnes censées se retrouver six pieds sous terre, il y a Madeleine Lazard, qui a publié en 2004 une très convaincante biographie de la poétesse (1). Dans son vaste appartement tout entier aux couleurs de la Perse (la spécialité de son mari, l'orientaliste et linguiste Gilbert Lazard), la présidente honoraire de la Société d'étude du XVIe siècle apparaît plus intriguée que catastrophée : "Mireille est une amie, et elle ne m'avait rien dit !" Madeleine Lazard a donc découvert le livre après publication. Elle loue chez sa collègue "une patience de détective et une admirable érudition". Mais elle n'est absolument pas convaincue. "Cette argumentation peut séduire de bons esprits, mais il faut bien avouer que ces indices ne forment qu'un faisceau de présomptions. Celles-ci suffisent-elles à condamner la poétesse Louise Labé ?"

Condamner, le mot est fort. Dans le fond, Madeleine Lazard reproche à sa collègue d'avoir travaillé en pure technicienne sans prendre en compte la qualité des poèmes et leur unité. Cette poésie innovait, au milieu du XVIe siècle, parce qu'elle se libérait des sempiternels thèmes pétrarquistes et platoniciens, ainsi que de la tradition courtoise. Or, "les poètes que Mireille Huchon désigne en auteurs probables n'ont jamais rien fait de comparable", note Madeleine Lazard. De toute façon, ne dispose-t-on pas de multiples preuves de l'existence de Louise Labé : témoignages, documents notariaux et même testament ?

Instrument de mystification

Mireille Huchon ne conteste pas l'existence d'une Louise Labé de chair mais, pour elle, cette personne n'aurait été qu'un instrument (volontaire ou pas, on ne sait) de la mystification. "Pour le lecteur moderne, la chose peut apparaître comme une supercherie littéraire, mais à l'époque tout le monde savait probablement que c'était une fiction." D'ailleurs, relève Mireille Huchon : "Comment expliquer qu'en 1555 paraisse ce livre fulgurant, accompagné de l'éloge de tous les grands poètes lyonnais, et qu'ensuite on n'en parle plus du tout pendant des années ?"

Madeleine Lazard rétorque que Lyon a connu des années difficiles peu après cette publication, avec la peste et l'invasion des troupes de la Réforme : "Ce ne sont pas des circonstances qui favorisent la poésie amoureuse." A son tour, la biographe interroge : "Comment expliquez-vous que la seule édition des OEuvres en dehors de Lyon a été faite à Rouen (en 1556), sinon par le fait que l'amant de Louise Labé, le banquier Fortini, avait des affaires là-bas ?"

Interrompons là cette partie de ping-pong pour donner la parole à François Rigolot, professeur de littérature française à l'université américaine de Princeton. Cet homme, auteur de plusieurs études sur la poétesse lyonnaise (2), défend une position intermédiaire : Louise Labé a bel et bien existé en tant que poétesse, mais "son oeuvre, comme d'ailleurs beaucoup d'oeuvres avant la promotion du solipsisme romantique, est sans doute le produit d'une entreprise collective". Dans le texte qu'il nous a adressé, titré d'un facétieux "Supercherie ou superbe chérie ?", François Rigolot détaille quelques supposés précédents : "Marguerite de Navarre ne consultait-elle pas son "valet de chambre" ­ un certain Clément Marot ­ sur la facture de ses vers et le tour de ses rimes ? Rabelais n'a-t-il pas écrit son Pantagruel avec le concours actif de ses amis carabins ?" Le prof de Princeton ajoute : "Ronsard lui-même, le grand Ronsard, qui embouchait à tout moment la trompette de la Gloire pour revendiquer la Priorité dans le renouveau des lettres, ne doit-il pas une bonne partie de son oeuvre à ses condisciples de la Pléiade ?"

Cette idée d'oeuvre collective, avec ou sans Louise, laisse Françoise Charpentier très sceptique. Cette spécialiste du XVIe, qui, en 2001, a supervisé l'édition des poésies de Labé chez Gallimard, souligne que les OEuvres de la Lyonnaise forment un ensemble cohérent, avec des particularités de style et de pensée que l'on retrouve d'un texte à l'autre : "J'ai du mal à croire que cela soit le fruit d'un travail à plusieurs mains." Travail d'ailleurs si cohérent qu'il a fait l'an dernier son entrée au programme de l'agrégation de lettres modernes !

Reste à évaluer ce que l'identité réelle de son auteur ajoute ou retranche à la qualité d'une oeuvre qui vaut en partie par l'affirmation d'un point de vue singulier : celui d'une femme de la Renaissance. "Ça m'est parfaitement égal que ces OEuvres soient ou non de Louise Labé. Si c'est de quelqu'un d'autre, ce quelqu'un a du talent", estime Françoise Charpentier, qui ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit d'une quelqu'une.

Homme, femme, les deux, plusieurs ?

Pour François Rigolot, de Princeton, une production coopérative ajouterait du sel à l'affaire : "Montaigne portait aux nues "l'art de conférer" et c'est bien cet art de la coopération qui rend la production des siècles passés si émouvante et si riche aux yeux des Modernes." Louise Labé était assez séduisante en première figure du féminisme, mais en créature de papier elle n'est pas mal non plus : la supercherie n'est-elle pas consubstantielle de la fiction ? Ne jalonne-t-elle pas toute l'histoire littéraire ? Ainsi Clotilde de Surville, poétesse du XVe siècle dont les textes enthousiasmèrent les Romantiques jusqu'à ce qu'on réalise que cette écrivaine, était pure invention. Ainsi Clara Gazul, née de l'imagination de Mérimée. Ainsi, côté hommes, Emile Ajar auquel Romain Gary est allé jusqu'à donner les traits de son neveu Paul Pavlowitch. Et puis encore Jeanne Flore, Louvigné du Dézert, Marc Ronceraille, Colombine de Sennebon, Vernon Sullivan et même les "22 lycéens" auxquels ce journal a cru longtemps, au point de publier leurs lettres, avant que ne se démasque leur véritable auteure, une demoiselle B. de Lyon (3).

Sur Louise Labé, il est probable que nous n'aurons jamais le fin mot de l'histoire. Homme, femme, ou les deux, ou plusieurs ? "Au train où vont les choses, Louise Labé risque de passer du statut d'icône des gender studies à celui d'icône des queer studies (4)", sourit Mireille Huchon en nous priant de ne surtout pas la prendre au mot.

Pauvre Louise : "Je vis, je meurs, je me brûle et me noie" (sonnet VIII).

Edouard Launet, Libération, 16 juin 2006.

Séance 02

La poésie amoureuse

Oral

Qu'est-ce que le pétrarquisme ?

Pistes

Corpus

1. Quelle image du sentiment amoureux est donnée dans ces poèmes ?

2. Comment la forme du sonnet est-elle utilisée dans ces poèmes ?

Notes

1. Or : tantôt.

2. Recelé : caché.

3. Rets : pièges ("ni des pièges ni de l'arc").

4. Langueur : Affaiblissement physique ou moral. État d'âme mélancolique et rêveur qui rend nonchalant, sans énergie.

5. Sans espoir : ici, sans crainte.

6. Ennuis : ici, douleurs profondes.

7. Grief (adjectif) : grave.

8. Heur : bonheur.

Document A

Benedetto sia 'l giorno, e 'l mese, e l'anno,

e la stagione, e 'l tempo, e l'ora, e 'l punto,

e 'l bel paese, e 'l loco ov'io fui giunto

da' duo begli occhi che legato m'hanno;


e benedetto il primo dolce affanno

ch'i'ebbi ad esser con Amor congiunto,

e l'arco, e le saette ond'i' fui punto,

e le piaghe che 'nfin al cor mi vanno.


Benedette le voci tante ch'io

chiamando il nome de mia donna ho sparte,

e i sospiri, e le lagrime, e 'l desio;


e benedette sian tutte le carte

ov'io fama l'acquisto, e 'l pensier mio,

ch'è sol di lei, sì ch'altra non v'ha parte.

Pétrarque, Canzoniere, sonnet XLI, XIVe s.

Que béni soit le jour, et le mois, et l'année,

et la saison, le temps et l'heure et le moment,

le pays joli, le lieu, où je fus atteint

par deux beaux yeux qui m'ont lié.


Et béni soit le premier doux tourment

que j'eus à être à Amour attaché,

et l'arc, et puis les traits, dont je fus transpercé,

et bénies soient les plaies qui vont jusqu'en mon coeur.


Bénies soient les paroles nombreuses

que pour clamer le nom de ma dame ai lancées,

et les soupirs, les larmes, le désir ;


et bénis soient tous les écrits

où grand renom je lui acquiers, et ma pensée

qui n'est qu'à elle, et où n'a part nulle autre.

Pétrarque, Canzoniere, sonnet 61, XIVe s, trad. P. Blanc, coll. Classiques Garnier, éd. Bordas.

Les cheveux d'or étaient à l'aure épars

qui en mille doux noeuds les enroulait,

et la belle lumière brillait outre mesure

des beaux yeux qui en sont si jaloux aujourd'hui.


Son visage aux couleurs de pitié se teinter

me semblait, je ne sais si c'était vrai ou faux:

moi qui avais au coeur l'amadou de l'amour,

quoi d'étonnant qu'aussitôt j'aie brûlé?


Sa démarche n'était pas chose de ce monde

mais d'angélique essence, et ses paroles

résonnaient autrement que simple voix humaine.


C'est un esprit du ciel, c'est un soleil vivant

que je vis; et ne fût-elle plus celle-là,

que plaie ne guérit point d'être l'arc détendu.

Pétrarque, Canzoniere, sonnet 90, XIVe s, trad. P. Blanc, coll. Classiques Garnier, éd. Bordas.

Document B

Comme un chevreuil, quand le printemps détruit

Du froid hiver la poignante gelée.

Pour mieux brouter la feuille emmiellée,

Hors de son bois avec l'aube s'enfuit :


Et seul , et sûr, loin de chiens et de bruit,

Or1 sur un mont, or1 dans une vallée ,

Or1 près d'une onde à l'écart recelée2,

Libre s'égaie où son pied le conduit :


De rets ni d'arc3 sa liberté n'a crainte,

Sinon alors que sa vie est atteinte

D'un trait sanglant , qui le tient en langueur4.


Ainsi j'allais sans espoir5 de dommage,

Le jour qu'un œil , sur l'avril de mon âge,

Tira d'un coup mille traits en mon cœur.

Ronsard, Amours de Cassandre, 1552.

Analyse

Étudiez le sonnet de Louise Labé en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- une description des effets de l'amour

- la poétesse, témoin impuissant du sentiment amoureux

Exercices

1. Parmi les textes suivants, indiquez quelles sont les différentes formes de sonnet utilisées : italien ou marotique, français, élizabéthain.

2. Dans le texte d'Apollinaire

- trouvez un rejet ;

- trouvez un enjambement ;

- Analysez le rythme du vers 1 ;

Document C

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;

J'ai chaud extrême en endurant froidure :

La vie m'est et trop molle et trop dure.

J'ai grands ennuis6 entremêlés de joie.


Tout à un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief7 tourment j'endure ;

Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;

Tout en un coup je sèche et je verdoie.


Ainsi Amour inconstamment me mène ;

Et, quand je pense avoir plus de douleur,

Sans y penser je me trouve hors de peine.


Puis, quand je crois ma joie être certaine,

Et être au haut de mon désiré heur8,

Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé, Sonnets, 1555.

Document C

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,

Et la mer est amère, et l'amour est amer,

L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,

Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.


Celui qui craint les eaux qu'il demeure au rivage,

Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,

Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.


La mère de l'amour eut la mer pour berceau,

Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,

Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.


Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,

Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,

Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Diane étant en l'épaisseur d'un bois,

Après avoir mainte bête assénée,

Prenait le frais, de Nymphes couronnée.

J'allais rêvant, comme fais mainte fois,


Sans y penser, quand j'ouïs une voix

Qui m'appela, disant : Nymphe étonnée,

Que ne t'es-tu vers Diane tournée ?

Et, me voyant sans arc et sans carquois :


Qu'as-tu trouvé, ô compagne, en ta voie,

Qui de ton arc et flèches ait fait proie ?

- Je m'animai, réponds-je, à un passant,


Et lui jetai en vain toutes mes flèches

Et l'arc après ; mais lui, les ramassant

Et les tirant, me fit cent et cent brèches.

Louise Labé, Sonnets, 1555.

Document C
A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d'une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;


Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.


Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté

Dont le regard m'a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?


Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 'Tableaux parisiens', 1857.

Document D
Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s'empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne


Les enfants de l'école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément


Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

Apollinaire, Alcools, 1913.

Annexe
Causerie

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose !

Mais la tristesse en moi monte comme la mer,

Et laisse, en refluant sur ma lèvre morose

Le souvenir cuisant de son limon amer.


- Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme ;

Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé

Par la griffe et la dent féroce de la femme.

Ne cherchez plus mon coeur ; les bêtes l'ont mangé.


Mon coeur est un palais flétri par la cohue ;

On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux !

- Un parfum nage autour de votre gorge nue !...


Ô Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !

Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,

Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857.

Document A

Pierre Paul Rubens, Diane chasseresse et ses nymphes, esquisse, 1636-1639.

Séance 03

L'amour de la poésie

Observation

1. Quelle image d'Orphée est donnée dans ce tableau ?

2. Comment le paysage est-il représenté ?

3. Quel est, d'après ce tableau, le rôle de la poésie ?

Pistes

Recherche

1. Complétez le poème.

2. Proposez une lecture analytique sur le parcours de lecture suivant :

- un éloge de l'amour ;

- un éloge de la poésie.

Prolongement

Dans une de ses oeuvres, Louise Labé écrit : "Le plus grand plaisir après Amour c'est d'en parler." (Dialogue de Folie et Amour).

1. Comme de nombreux poètes, Louise Labé a choisi le sonnet pour s'exprimer. Quels sont, selon vous, les intérêts et les limites d'une telle forme poétique ?

2. Pensez-vous que les contraintes formelles puissent être pour le poète un obstacle à une expression libre et originale ?

Document A

Dans la mythologie grecque, le génie poétique et musical d'Orphée était tel qu'il charmait même les bêtes sauvages. Les Ménades, des femmes disciples de Dionysos, qui le dépecèrent après la mort d'Eurydice pour le punir de s'être dérobé à leurs avances. Gustave Moreau prolonge le mythe en nous donnant à voir une jeune fille parée d'atours orientaux recueillant la tête du poète.

Gustave Moreau, Orphée, 1865.

Notes

1. Heur : Hasard, sort, destin.

2. Syntaxe inversée : Tant que ma voix pourra aux sanglots et soupirs résister, et [tant que ma voix pourra] un peu [se] faire entendre.

3. Mignard : Gracieux, délicat.

4. Luth : Instrument à cordes pincées, à caisse de résonance en forme de demi-poire, dont le monde est recourbé.

5. Fors que : excepté, à part.

Document B

Tant que mes yeux pourront larmes épandre

A l'heur1 passé avec toi regretter,

Et qu'aux sanglots et soupirs résister

Pourra ma voix, et un peu faire entendre2 ;


Tant que ma main pourra les cordes tendre

Du mignard3 luth4, pour tes grâces chanter ;

Tant que l'esprit se voudra contenter

De ne vouloir rien fors que5 toi comprendre,


Je ne souhaite encore point mourir.

Mais, quand ...mes yeux je sentirai tarir,

...Ma voix cassée, et ma main impuissante,


...Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d'amante,

Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

Louise Labé, Sonnets, 1555.

Séance 04

Un amour idéal

Recherche

Vous étudierez ce poème en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- le rêve d'une union parfaite ;

- la face sombre de l'amour et du discours amoureux.

Pistes

Document A

Belle Yolande était assise dans ses appartements.

Elle cousait une robe d'une soie somptueuse :

elle voulait l'envoyer à son ami.

En soupirant, elle chantait une chanson :

- Dieu, que le nom d'amour est doux :

Jamais je ne pensais en ressentir de la peine.


- Mon aimé, je veux vous envoyer

une robe en témoignage d'amour.

Pour Dieu, je vous en prie, ayez pitié de moi."

Elle ne peut rester debout, elle s'assied par terre.

- Dieu, que le nom d'amour est doux :

Jamais je ne pensais en ressentir de la peine.


Comme elle disait ces mots, comme elle formulait cette pensée,

Son ami entra dans la maison.

Elle le vit et baissa le menton ;

elle ne pouvait parler, elle ne lui dit ni ou ni non.

- Dieu, que le nom d'amour est doux :

Jamais je ne pensais en ressentir de la peine.


- Ma charmante maîtresse, vous m'avez oublié."

Elle l'entend et lui fait un sourire.

En soupirant, elle lui tendit ses beaux bras :

Très doucement elle l'a serré contre elle.

- Dieu, que le nom d'amour est doux :

Jamais je ne pensais en ressentir de la peine.


- Mon bien-aimé, je ne vais vous mentir,

je vous aime parfaitement et sans tromperie.

Quand il vous plaira, vous pourrez m'embrasser :

entre vos bras, je veux aller me coucher."

- Dieu, que le nom d'amour est doux :

Jamais je ne pensais en ressentir de la peine.


Son ami la prend dans ses bras.

Dans un beau lit ils s'asseyent tous deux seuls.

Belle Yolande l'embrasse étroitement ;

À la française il l'étend dans le lit.

- Dieu, que le nom d'amour est doux :

Jamais je ne pensais en ressentir de la peine.

Anonyme, XIIIe siècle, trad. Michel Zink, Les Chansons de toile, éd. Honoré Champion, 1978.

Document B

Oh ! si j'étais en ce beau sein ravie

De celui-là pour lequel vais mourant ;

Si avec lui vivre le demeurant

De mes courts jours ne m'empêchait envie1/2 ;


Si m'accolant3, me disait : Chère Amie,

Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant

Que jà4 tempête, Euripe5, ni courant

Ne nous pourra déjoindre en notre vie ;


Si, de mes bras le tenant accolé,

Comme du lierre est l'arbre encercelé,

La mort venait, de mon aise envieuse,


Lors que souef6 plus il me baiserait,

Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,

Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.

Louise Labé, Sonnets, 1555.

Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire;

J'écris pourtant,

Afin que dans mon coeur au loin tu puisses lire

Comme en partant.


Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même

Beaucoup plus beau:

Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu'on aime,

Semble nouveau.


Qu'il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l'attendre,

Bien que, là-bas,

Je sens que je m'en vais, pour voir et pour entendre

Errer tes pas.


Ne te détourne point s'il passe une hirondelle

Par le chemin,

Car je crois que c'est moi qui passerai, fidèle,

Toucher ta main.


Tu t'en vas, tout s'en va ! Tout se met en voyage,

Lumière et fleurs,

Le bel été te suit, me laissant à l'orage,

Lourde de pleurs.


Mais si l'on ne vit plus que d'espoir et d'alarmes,

Cessant de voir,

Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,

Garde l'espoir.


Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,

Te voir souffrir:

Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,

C'est se haïr.

Marceline Desbordes-Valmore, Poésies inédites, 1860.


1. Envie : Sentiment de malveillance, d'hostilité, de haine, de rancune. Ici, on suppose, commérage.

2. Syntaxe inversée : Si l'envie ne m'empêchait pas de vivre le demeurant de mes jours avec lui.

3. Accoler : Mettre ses bras autour du cou de quelqu'un, en signe d'affection, de reconnaissance, de soumission.

4. Jà : ici : jamais.

5. Euripe : Bras de la mer Égée célèbre pour ses courants violents.

6. Doucement, agréablement, délicatement.

Prolongement

1. Quelle image de l'amant les poèmes donnent-ils ? Vous répondrez en vous appuyant sur la 2ème élégie, ainsi que sur les sonnets 2, 10 et 11.

2. La poésie de Louise Labé vous paraît-elle audacieuse ?

3. Louise Labé est-elle d'abord, selon vous, une femme amoureuse, ou une poétesse ?

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Notes

1. Nubileux : nuageux.

2. Apprêts : Préparatifs.

3. Arrêt : ici, décision, jugement.

4. Ourdir : préparer, tramer.

1. Remettez en forme le poème.

Prédit me fut que devait fermement un jour aimer celui dont la figure me fut décrite ; et sans autre peinture le reconnus quand vis premièrement. Puis le voyant aimer fatalement, pitié je pris de sa triste aventure, et tellement je forçai ma nature, qu'autant que lui aimai ardentement. Qui n'eût pensé qu'en faveur devait croître ce que le ciel et destins firent naître ? Mais quand je vois si nubileux1 apprêts2, vents si cruels et tant horrible orage, je crois qu'étaient les infernaux arrêts3, qui de si loin m'ourdissaient4 ce naufrage.

2. Remettez en ordre la suite du poème (le premier quatrain vous est donné à titre d'exemple).

Ne reprenez, Dames, si j'ai aimé,

Si j'ai senti mille torches ardentes,

Mille travaux, mille douleurs mordantes,

Si en pleurant j'ai mon temps consumé,


En ayant moins que moi d'occasion,

Et gardez-vous d'être plus malheureuses.

Et plus d'étrange et forte passion.

Las ! que mon nom n'en soit par vous blâmé.

Mais estimez qu'Amour, à point nommé,

N'aigrissez point leurs pointes violentes ;

Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses

Si j'ai failli, les peines sont présentes.

Sans la beauté d'Adonis accuser,

Sans votre ardeur d'un Vulcan excuser,

3. Poursuivez le poème suivant.

Je fuis la ville, et temples, et tous lieux

Esquels, prenant plaisir à t'ouïr plaindre,

Tu pus, et non sans force, me contraindre

De te donner ce qu'estimais le mieux.


Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux,

Et rien sans toi de beau ne me puis peindre;

...

...