Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique générale : Manon Lescaut, prostituée commune ou héroïne tragique ?

Support : Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, coll. Les Classiques de Poche, Le Livre de Poche, éd. LGF.

Seance 01

Une morale ambiguë

Oral

Soit le début du film d'Arthur Penn (du début à 8'). Comment le couple est-il présenté ?

Prolongement

1. Quelles sont toutes les étapes que le lecteur doit franchir avant d'arriver au récit de Des Grieux ? Quel est l'intérêt de ces étapes ?

2. Faites une comparaison détaillée du personnage de Manon tel qu'il est présenté dans les pages 81-82 (de "je m'arrêtai un moment..." à "...sentiment de modestie") avec les pages 91-94 (de "La veille même..." à "...souper avec moi").

3. Pourquoi le marquis de Renoncour rapporte-t-il l'histoire du chevalier des Grieux ?

Pistes

Arthur Penn, Bonnie and Clyde, 1967.

Séance 02

La rencontre

Oral

Quelles sont les questions auxquelles s'efforce de répondre le récit de Des Grieux ?

Pistes

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Commentez la rencontre des deux amants (de "J'avais marqué le temps de mon départ..." à "...de facilité à m'exprimer.")

La rencontre

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse.

Je l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer.

A. Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.

Séance 03

Le libertinage

Oral

1. Relevez, dans une édition numérique du livre (vous en avez plusieurs en ligne), les occurences du mot 'libertin'. Dans quels contextes est-il employé ?

2. Proposez une définition du mot.

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1. Quelles images de libertins se dégagent de ces quatre documents ?

2. Comment chacun justifie-t-il sa quête ?

Pistes

Notion : Le libertinage

Notes

1. Jouissance raffinée.

Document A

Au XVIIe s., Saint-Evremond fait partie des auteurs classés parmi les libertins à cause de leur philosophie teinté d'épicurisme.

La nature porte tous les hommes à rechercher leurs plaisirs ; mais ils les recherchent différemment, selon la différence des humeurs et des génies. Les sensuels s'abandonnent grossièrement à leurs appétits, ne se refusant rien de ce que les animaux demandent à la nature.

Les voluptueux reçoivent une impression, sur les sens, qui va jusqu'à l'âme. Je ne parle pas de cette âme purement intelligente, d'où viennent les lumières les plus exquises de la raison ; je parle d'une âme plus mêlée avec le corps, qui entre dans toutes les choses sensibles, qui connait et goûte les voluptés.

L'esprit a plus de part au goût des délicats qu'à celui des autres. Sans les délicats, la galanterie seroit inconnue, la musique rude, les repas malpropres et grossiers. C'est à eux qu'on doit l'erudito luxu1 de Pétrone, et tout ce que le raffinement de notre siècle a trouvé de plus curieux, dans les plaisirs.

C. de Saint-Evremond, Sur les plaisirs, 1705.

Document B

A son ami Tiberge venu lui donner à Saint-Lazare des conseils de vertu, des Grieux répond par ce discours.

Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose rien à vos armes ! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d'inquiétudes ? Quel nom donnerez-vous à la prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direz-vous, comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur pour l'âme ? Vous n'oseriez le dire ; c'est un paradoxe insoutenable. Ce bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable ? J'aime Manon ; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse ; mais l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur, et je me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc égales de votre côté et du mien ; ou s'il y a quelque différence, elle est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et l'autre est éloigné ; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est certaine que par la foi.

Abbé Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.

Document C

Dans ce roman épistolaire, deux libertins, le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil, se confient leurs projets de séduction.

Conquérir est notre destin, il faut le suivre : peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore ; car, soit dit sans vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au moins d'un pas égal ; et depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans cette mission d'amour, vous avez fait plus de prosélytes que moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur ; et si ce Dieu-là comme l'autre nous juge sur nos œuvres, vous serez un jour la patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami sera au plus un saint de village. Ce langage mystique vous étonne, n'est-il pas vrai ? Mais depuis huit jours, je n'en entends, je n'en parle pas d'autre ; et c'est pour m'y perfectionner, que je me vois forcé de vous désobéir.

Ne vous fâchez pas, et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets de mon cœur, je vais vous confier le plus grand projet qu'un conquérant ait jamais pu former. Que me proposez-vous ? de séduire une jeune fille qui n'a rien vu, ne connaît rien ; qui, pour ainsi dire, me serait livrée sans défense ; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer, et que la curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui m'occupe ; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour qui prépare ma couronne, hésite lui-même entre le myrte et le laurier, ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe.

Vous-même, ma belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec enthousiasme : « Voilà l'homme selon mon cœur. »

Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que j'attaque ; voilà l'ennemi digne de moi ; voilà le but où je prétends atteindre.

C. de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre IV, du vicomte de Valmont à la marquise de Mertueil, 1782.

Document D

Cette peinture, parfois appelée Le Viol, présente, selon l'interprétation la plus communément admise, deux amants enlacés.

J. H. Fragonard, Le Verrou, 73x93cm, 1778.

Séance 04

La visite de Manon à Saint-Sulpice

Cette séance est consacrée à l'étude de la scène des retrouvailles

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Réalisez un storyboard de ce passage.

Pistes

La visite de Manon à Saint-Sulpice (pp. 124-126)

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m'écriai-je encore. Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d'une horreur secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes. Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir.

Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd'hui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que jamais ; mais au nom de toutes les peines que j'ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable.

Chère Manon ! lui dis-je, avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien ; je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur contre un seul de tes regards.

A. Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.

Seance 05

Un récit apologétique

Cette séance est consacrée à une réflexion sur les personnages dans le roman

Prolongement

1. Dans un compte rendu du Journal de la Cour de Paris, le roman est décrit en ces termes : « Il paraît depuis quelques jours un nouveau volume des Mémoires d'un homme de qualité contenant l'Histoire de Manon Lescaut. Ce livre est écrit avec tant d'art et d'une façon si intéressante, que l'on voit les honnêtes gens s'attendrir en faveur d'un escroc et d'une catin.» Montesquieu, un écrivain contemporain du roman, souligne également le paradoxe de "ce roman, dont le héros est un fripon et l'héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière" (Montesquieu, Mes Pensées, v. p. 360 de l'édition présente). Partagez-vous cette vision des personnages ?

2. Qu'est-ce qui rend ces personnages attachants ? Peut-on dire la même chose pour les personnages secondaires ?

Pistes

Ecriture

Un autre regard

Le marquis de Renoncour rencontre, quelques temps après son entretien avec le chevalier des Grieux, la mère de Manon Lescaut. Celle-ci, cependant, considère les désordres des jeunes gens d'un oeil très différent, se montre beaucoup plus critique vis-à-vis du jeune homme, et du rôle qu'il a joué dans cette terrible histoire.

Imaginez et racontez cette rencontre et ce récit.

La mère peut proposer des explications différentes de Des Grieux sur certains évènements de l'histoire. Les faits ne peuvent cependant pas changer.

Seance 06

La structure du roman

Cette séance est consacrée à l'étude de la structure du roman

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1. Observez la chronologie de l'histoire. Que remarquez-vous ?

2. Quelles remarques pouvez-vous faire sur les indications géographiques ?

Pistes

Narrateur Faits Chronologie Géographie Datation
Début de la première partie : Le marquis de Renoncour Déportation de Manon et première rencontre avec des Grieux, qui ne dit pas son nom "six mois avant mon départ pour l'Espagne" (p. 80) "Pacy" (p. 81, petit village sur le trajet Paris-Le Havre) Février 1715
Deuxième rencontre avec des Grieux "Il se passa près de deux ans" (p. 87) "J'arrivai de Londres à Calais" (p. 87) Hiver 1716-1717
Des Grieux Coup de foudre et fuite des deux amants "J'avais dix-sept ans" (p. 89) "J'achevai mes études de philosophie à Amiens" (p. 89), "nous arrivâmes à Saint-Denis avant la nuit" (p. 98) Retour en arrière : juillet 1712
Arrestation et séquestration de Des Grieux dans sa famille "Tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois ; nous sommes au 29 du présent." (p. 110) ; "j'y passais six mois entiers" (p. 114) De août 1712 à 1713
Études à Saint-Sulpice "J'avais passé près d'un an à Paris" (p. 122) D'octobre 1713 à juillet 1714
Fuite et vie avec Manon "Elle était dans sa dix-huitième année" (p. 123), "il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de m'informer de son sort" (p. 123) "une maison dans quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes Chaillot" (p. 129) juillet à octobre 1714
Arrestation des deux amants à Paris sur l'ordre de M. G. de M. "à la porte de Saint-Lazare" (p. 166), "elle apprend la sagesse à l'Hôpital Général" (p. 172) octobre 1714
Evasion de Saint-Lazare et de l'Hôpital ; refuge à Chaillot "Je me souvins heureusement de l'auberge de Chaillot" (p. 201) janvier 1715
Fin de la première partie : Le marquis de Renoncour Interruption du récit de Des Grieux "Ayant employé plus d'une heure à ce récit" Souper dans l'auberge du Lion D'Or Hiver 1716-1717
Seconde partie : Le chevalier des Grieux Vie tranquille à Chaillot et à Paris "étant dans ma vingtième année" (p. 212), "pendant les premières semaines" (p. 213) janvier-février 1715
Arrestation après la séquestration du jeune G. de M. "Conduisez-les au Petit-Châtelet" (p. 259) Février 1715
Déportation de Manon, suivie par des Grieux. Rencontre avec le marquis de Renoncour (p. 288) "Vous en fûtes témoin à Pacy", "Nous arrivâmes au Havre" (p. 288) Février 1715
Traversée de l'Atlantique "Après une navigation de deux mois" (p. 291) "la Nouvelle Orléans" (p. 291) Avril 1715
Vie paisible à la Nouvelle-Orléans "neuf ou dix mois" (p. 298) D'avril 1715 à janvier-février 1716
Fuite et mort de Manon dans le désert "une partie de la nuit", "le point du jour" (p. 307), "vingt-quatre heures" (p. 308), "le lendemain et le jour suivant" (p. 310) Janvier-février 1716
Rétablissement de Des Grieux à la Nouvelle Orléans "je fus retenu pendant trois mois par une violente maladie" (p. 310), "environ six semaines après mon rétablissement" (p. 311), "nous avons passé deux mois ensemble à la Nouvelle Orléans" (p. 312) De février à juin 1716
Traversée de l'Atlantique vers la France Été-automne 1716
Juste avant la seconde rencontre avec le marquis de Renoncour "il y a quinze jours, au Hâvre-de-Grâce" (p. 313) Hiver 1716-1717

Séance 07

La mort de Manon

Cette séance est consacrée à la lecture analytique de la mort de Manon

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Commentez le passage qui va de "Pardonnez, si j'achève en peu de mots..." à "...le peu de connaissance et de sentiment qui me restait."

Pistes

La mort de Manon (pp. 307-309)

Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait.

A. Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.