Le Misanthrope

Objet d'étude : le théâtre, texte et représentation, du XVIIe s. à nos jours.

Support : Molière, Le Misanthrope, coll. Le théâtre de poche, Le Livre de Poche, éd. LGF.

Problématique : Comédie de caractère ou critique de la comédie ?

Exposés possibles : une 'carte du Tendre' ; les apparences sont trompeuses ; une galerie de portraits.

Séance 01

Définitions du misanthrope

Observation

Qu'est-ce que cette couverture et cette affiche suggèrent sur la pièce de Molière et ses personnages ?

Séance 02

La valeur de l'hypocrisie

Oral

Selon vous, l'hypocrisie est-elle toujours une mauvaise chose ?

Observation

Comparez les interprétations d'Alceste dans la mise en scène d'Antoine Vitez (1988) et de Jean-Pierre Miquel (2000, de 1'23 à 5'56).

Pistes

Analyse

Vous étudierez la première scène de la pièce.

Philinte

Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?

Alceste, assis.

Laissez-moi, je vous prie.

Philinte

Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...

Alceste

Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

Philinte

Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.

Alceste

Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

Philinte

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre ;

Et, quoique amis enfin, je suis tous des premiers...

Alceste, se levant brusquement.

Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.

J'ai fait jusques ici profession de l'être ;

Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître,

Je vous déclare net que je ne le suis plus,

Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

Philinte

Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ?

Alceste

Allez, vous devriez mourir de pure honte ;

Une telle action ne saurait s'excuser,

Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.

Je vous vois accabler un homme de caresses,

Et témoigner pour lui les dernières tendresses ;

De protestations, d'offres, et de serments,

Vous chargez la fureur de vos embrassements :

Et quand je vous demande après quel est cet homme,

À peine pouvez-vous dire comme il se nomme ;

Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,

Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent !

Morbleu ! c'est une chose indigne, lâche, infâme,

De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme ;

Et si, par un malheur, j'en avais fait autant,

Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.

Philinte

Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;

Et je vous supplierai d'avoir pour agréable,

Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt,

Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.

Alceste

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !

Philinte

Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse ?

Alceste

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur

On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

Philinte

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,

Il faut bien le payer de la même monnoie,

Répondre, comme on peut, à ses empressements,

Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

Alceste

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode

Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ;

Et je ne hais rien tant que les contorsions

De tous ces grands faiseurs de protestations,

Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,

Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,

Qui de civilités avec tous font combat,

Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.

Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,

Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,

Et vous fasse de vous un éloge éclatant,

Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?

Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ;

Et la plus glorieuse a des régals peu chers

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :

Sur quelque préférence une estime se fonde,

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,

Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens ;

Je refuse d'un cœur la vaste complaisance

Qui ne fait de mérite aucune différence ;

Je veux qu'on me distingue ; et, pour le trancher net,

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

Molière, Le misanthrope, I, 1, 1666.

Séance 03

Scénographies

Observation

Étudiez les deux scénographies ci-contre.

Pistes

Mise en scène de Clément Hervieu-Léger, Comédie-Française, 2018.


Mise en scène d'Alain Françon, Théâtre de Carouge, Atelier de Genève, 2019.

Séance 04

Un jeu de masques

Lecture

Proposez des conseils de mise en scène pour cet échange.

Pistes

Analyse

Étudiez cet échange de répliques.

Arsinoé

Leur départ ne pouvait plus à propos se faire.

Célimène

Voulons-nous nous asseoir ?

Arsinoé

Il n'est pas nécessaire

Madame, l'amitié doit surtout éclater

Aux choses qui le plus nous peuvent importer ;

Et comme il n'en est point de plus grande importance

Que celles de l'honneur et de la bienséance,

Je viens, par un avis qui touche votre honneur,

Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur.

Hier j'étais chez des gens de vertu singulière,

Où sur vous du discours on tourna la matière ;

Et là, votre conduite avec ses grands éclats,

Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.

Cette foule de gens dont vous souffrez visite,

Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,

Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu,

Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.

Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre ;

Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre ;

Je vous excusai fort sur votre intention,

Et voulus de votre âme être la caution.

Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie

Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie ;

Et je me vis contrainte à demeurer d'accord

Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort ;

Qu'il prenait dans le monde une méchante face ;

Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse,

Et que, si vous vouliez, tous vos déportements

Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.

Non que j'y croie au fond l'honnêteté blessée :

Me préserve le ciel d'en avoir la pensée !

Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,

Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.

Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

Célimène

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre.

Un tel avis m'oblige ; et, loin de le mal prendre,

J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur,

Par un avis aussi qui touche votre honneur ;

Et comme je vous vois vous montrer mon amie,

En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,

Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,

En vous avertissant de ce qu'on dit de vous

En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite,

Je trouvai quelques gens d'un très rare mérite,

Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,

Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.

Là, votre pruderie et vos éclats de zèle

Ne furent pas cités comme un fort bon modèle ;

Cette affectation d'un grave extérieur,

Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,

Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence

Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence.

Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,

Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,

Vos fréquentes leçons et vos aigres censures

Sur des choses qui sont innocentes et pures ;

Tout cela, si je puis vous parler franchement,

Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.

À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,

Et ce sage dehors, que dément tout le reste ?

Elle est à bien prier exacte au dernier point ;

Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.

Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle,

Mais elle met du blanc, et veut paraître belle.

Elle fait des tableaux couvrir les nudités ;

Mais elle a de l'amour pour les réalités.

Pour moi, contre chacun je pris votre défense,

Et leur assurai fort que c'était médisance ;

Mais tous les sentiments combattirent le mien,

Et leur conclusion fut que vous feriez bien

De prendre moins de soin des actions des autres,

Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ;

Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps

Avant que de songer à condamner les gens ;

Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire ;

Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,

À ceux à qui le ciel en a commis le soin.

Madame, je vous crois aussi trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

Molière, Le Misanthrope, III, 4, 1666.

Séance 05

Les Fâcheux

Lecture

Étude de la composition de la pièce.

Exposé : une carte du Tendre.

Séance 06

Les lettres

Corpus

Quelles sont, d'après ces documents, les rôles que peut jouer la lettre au théâtre ?

Prolongement

Le réalisateur Luc Dardenne écrit : "Le cinéma s'intéresse à l'accessoire. L'essentiel du cinéma, c'est l'accessoire" (Au dos de nos images, 1991-2005, Paris, éd. du Seuil, 2005, p. 158). Selon vous, peut-on dire la même chose du théâtre ?

Document A

Acaste, à Célimène.

Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,

Éclaircir avec vous une petite affaire.

Clitandre, à Oronte et à Alceste.

Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici,

Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi. [...]

Arsinoé, à Célimène.

Madame, vous serez surprise de ma vue ;

Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue :

Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi

D'un trait à qui mon cœur ne saurait prêter foi.

J'ai du fond de votre âme une trop haute estime

Pour vous croire jamais capable d'un tel crime ;

Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts,

Et l'amitié passant sur de petits discords,

J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,

Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

Acaste

Oui, madame, voyons, d'un esprit adouci,

Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.

Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre ?

Clitandre

Vous avez, pour Acaste, écrit ce billet tendre.

Acaste, à Oronte et à Alceste.

Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité,

Et je ne doute pas que sa civilité

À connaître sa main n'ait trop su vous instruire.

Mais ceci vaut assez la peine de le lire.

"Vous êtes un étrange homme de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste ; et, si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense, je ne vous le pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de vicomte...

Il devrait être ici.

"Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne saurait me revenir ; et, depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai jamais pu prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis...

C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.

"Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne ; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts...

(À Alceste.)

À vous le dé, monsieur.

"Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme au sonnet...

(À Oronte.)

Voici votre paquet.

"Et pour l'homme au sonnet, qui s'est jeté dans le bel esprit, et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit ; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire, plus que je ne voudrais, dans toutes les parties où l'on m'entraîne ; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte, que la présence des gens qu'on aime.

Clitandre

Me voici maintenant, moi.

"Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'aurais de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime, et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens ; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider à porter le chagrin d'en être obsédée."

D'un fort beau caractère on voit là le modèle,

Madame, et vous savez comment cela s'appelle.

Il suffit. Nous allons l'un et l'autre, en tous lieux,

Montrer de votre cœur le portrait glorieux.

Acaste

J'aurais de quoi vous dire, et belle est la matière ;

Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ;

Et je vous ferai voir que les petits marquis

Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix.

Molière, Le Misanthrope, V, 4, 1666.

Document B

Rosine, accourant. Monsieur le soldat, ne vous emportez point, de grâce ! (À Bartholo.) Parlez-lui doucement, monsieur ; un homme qui déraisonne…

Le Comte. Vous avez raison ; il déraisonne, lui ; mais nous sommes raisonnables, nous ! Moi poli, et vous jolie… enfin, suffit. La vérité, c'est que je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.

Rosine. Que puis-je pour Votre service, monsieur le soldat ?

Le Comte. Une petite bagatelle, mon enfant. Mais s'il y a de l'obscurité dans mes phrases…

Rosine. J'en saisirai l'esprit.

Le Comte, lui montrant la lettre. Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement… mais je dis en tout bien tout honneur, que vous me donniez à coucher ce soir.

Bartholo. Rien que cela ?

Le Comte. Pas davantage. Lisez le billet doux que notre maréchal des logis vous écrit.

Bartholo. Voyons. (Le comte cache la lettre, et lui donne un autre papier. Bartholo lit.) « Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera, couchera… »

Le Comte, appuyant. Couchera.

Bartholo. « Pour une nuit seulement, le nommé Lindor dit l'Ecolier, cavalier du régiment… »

Rosine. C'est lui, c'est lui-même.

Bartholo, vivement, à Rosine. Qu'est-ce qu'il y a ?

Le Comte. Eh bien, ai-je tort à présent, docteur Barbaro ?

Bartholo. On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de toutes les manières possibles. Allez au diable, Barbaro, Barbe à l'eau ! et dites à votre impertinent maréchal des logis que, depuis mon voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.

Le Comte, à part. ô Ciel ! fâcheux contretemps !

Bartholo. Ah, ah, notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu ! Mais n'en décampez pas moins à l'instant.

Le Comte, à part. J'ai pensé me trahir. (Haut.) Décamper ! Si vous êtes exempt de gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être ? Décamper ! montrez-moi votre brevet d'exemption ; quoique je ne sache pas lire, je verrai bientôt…

Le Comte. Décamper ! Si vous êtes exempt de gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être ? Décamper ! montrez-moi votre brevet d'exemption ; quoique je ne sache pas lire, je verrai bientôt…

Bartholo. Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.

Le Comte, pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place. Ah ! ma belle Rosine !

Rosine. Quoi ! Lindor, c'est vous ?

Le Comte. Recevez au moins cette lettre.

Rosine. Prenez garde, il a les yeux sur nous.

Le Comte. Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber.

Il s'approche.

Bartholo. Doucement, doucement, seigneur soldat ; n'aime point qu'on regarde ma femme de si près.

Le Comte. Elle est votre femme ?

Bartholo. Eh quoi donc ?

Le Comte. Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel : il y a au moins trois générations entre elle et vous.

Bartholo lit un parchemin. « Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus… »

Le Comte donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au plancher. Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage ?

Bartholo. Savez-vous bien, soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter sur-le-champ comme vous le méritez ?

Le Comte. Bataille ? Ah, volontiers, bataille ! c'est mon métier à moi (montrant son pistolet de ceinture), et voici de quoi leur jeter de la poudre aux yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de bataille, Madame ?

Rosine. Ni ne veux en voir.

Le Comte. Rien n'est pourtant aussi gai que bataille. Figurez-vous (poussant le docteur) d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de l'autre. (A Rosine, en lui montrant la lettre.) Sortez le mouchoir. (Il crache à terre.) Voilà le ravin, cela s'entend.

Rosine tire son mouchoir, le comte laisse tomber sa lettre entre elle et lui.

Bartholo, se baissant. Ah, ah !

Le Comte la reprend et dit. Tenez… moi qui allais vous apprendre ici les secrets de mon métier… Une femme bien discrète, en vérité ! ne voilà-t-il pas un billet doux qu'elle laisse tomber de sa poche ?

Bartholo. Donnez, donnez.

Le Comte. Dulciter, papa ! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe était tombée de la vôtre ?

Rosine avance la main. Ah ! je sais ce que c'est, monsieur le soldat.

Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son tablier.

Bartholo. Sortez-vous enfin ?

Le Comte. Eh bien, je sors. Adieu, docteur ; sans rancune. Un petit compliment, mon cœur : priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes ; la vie ne m'a jamais été si chère.

Bartholo. Allez toujours ; si j'avais ce crédit-là sur la mort…

Le Comte. Sur la mort ? N'êtes-vous pas médecin ? vous faites tant de choses pour elle, qu'elle n'a rien à vous refuser.

(Il sort.)

Bartholo le regarde aller. Il est enfin parti. (A part.) Dissimulons.

Rosine. Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai, ce jeune soldat ! A travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit, ni d'une certaine éducation.

Bartholo. Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer ! Mais n'es-tu pas un peu curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis ?

Rosine. Quel papier ?

Bartholo. Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.

Rosine. Bon ! c'est la lettre de mon cousin l'officier, qui était tombée de ma poche.

Bartholo. J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.

Rosine. Je l'ai très bien reconnue.

Bartholo. Qu'est-ce qu'il te coûte d'y regarder ?

Rosine. Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.

Bartholo, montrant la pochette. Tu l'as mise là.

Rosine. Ah, ah, par distraction.

Bartholo. Ah ! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.

Rosine, à part. Si je ne le mets pas en colère, il n'y aura pas moyen de refuser.

Bartholo. Donne donc, mon cœur.

Rosine. Mais, quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur ? Est-ce encore quelque méfiance ?

Bartholo. Mais vous, quelle raison avez-vous de ne pas la montrer ?

Rosine. Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée ; et puisqu'il en est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît excessivement.

Bartholo. Je ne vous entends pas.

Rosine. Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent ? Pourquoi vous donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés ? Si c'est jalousie, elle m'insulte ; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée, j'en suis plus révoltée encore.

Bartholo. Comment, révoltée ! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.

Rosine. Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'était pas pour vous donner le droit de m'offenser impunément.

Bartholo. De quelle offense parlez-vous ?

Rosine. C'est qu'il est inouï qu'on se permette d'ouvrir les lettres de quelqu'un.

Bartholo. De sa femme ?

Rosine. Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence d'une indignité qu'on ne fait à personne ?

Bartholo. Vous voulez me faire prendre le change, et détourner mon attention du billet qui, sans doute, est une missive de quelque amant. Mais je le verrai, je vous assure.

Rosine. Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison, et je demande retraite au premier venu.

Bartholo. Qui ne vous recevra point.

Rosine. C'est ce qu'il faudra voir.

Bartholo. Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux femmes ; mais, pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.

Rosine, pendant qu'il y va. Ah, Ciel ! que faire ?… Mettons vite à la place la lettre de mon cousin, et donnons-lui beau jeu de la prendre.

Elle fait l'échange, et met la lettre du cousin dans sa pochette, de façon qu'elle sorte un peu.

Bartholo, revenant. Ah ! j'espère maintenant la voir.

Rosine. De quel droit, s'il vous plaît ?

Bartholo. Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort.

Rosine. On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.

Bartholo, frappant du pied. Madame ! Madame !…

Rosine tombe sur un fauteuil, et feint de se trouver mal. Ah ! quelle indignité !…

Bartholo. Donnez cette lettre, ou craignez ma colère.

Rosine, renversée. Malheureuse Rosine !

Bartholo. Qu'avez-vous donc ?

Rosine. Quel avenir affreux !

Bartholo. Rosine !

Rosine. J'étouffe de fureur.

Bartholo. Elle se trouve mal.

Rosine. Je m'affaiblis, je meurs.

Bartholo lui tâte le pouls et dit à part. Dieux ! la lettre ! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. Il continue à lui tâter le pouls, et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un peu.

Rosine, toujours renversée. Infortunée ! ah !.

Bartholo lui quitte le bras, et dit à part. Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir !

Rosine. Ah ! pauvre Rosine !

Bartholo. L'usage des odeurs… produit ces affections spasmodiques.

Il lit par-derrière le fauteuil, en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.

Bartholo, à part. ô Ciel ! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude ! Comment l'apaiser maintenant ? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue !

Il fait semblant de la soutenir, et remet la lettre dans la pochette.

Rosine soupire. Ah !…

Bartholo. Eh bien ! ce n'est rien, mon enfant ; un petit mouvement de vapeurs, voilà tout ; car ton pouls n'a seulement pas varié. Il va prendre un flacon sur la console.

Rosine, à part. Il a remis la lettre ! fort bien.

Beaumarchais, Le Barbier de Séville, II, 14, 1775.

Document C

La Reine, seule

Chaque fois qu'à ce banc je vais chercher les fleurs,

Je promets à mon Dieu, dont l'appui me délaisse,

De n'y plus retourner. J'y retourne sans cesse.

- Mais lui ! Voilà trois jours qu'il n'est pas revenu.

- Blessé ! - qui que tu sois, ô jeune homme inconnu !

Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime,

Sans me rien demander, sans rien espérer même,

Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;

Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours

Pour donner une fleur à la reine d'Espagne ;

Qui que tu sois, ami dont l'ombre m'accompagne,

Puisque mon cœur subit une inflexible loi,

Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !

Vivement et portant la main à son cœur.

- Oh ! sa lettre me brûle ! -

Retombant dans sa rêverie.

Et l'autre ! L'implacable

Don Salluste ! Le sort me protège et m'accable.

En même temps qu'un ange, un spectre affreux me suit ;

Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit,

Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême,

Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime.

L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais.

Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés.

Que c'est faible une reine et que c'est peu de chose !

Prions.

Elle s'agenouille devant la madone.

- Secourez-moi, madame ! Car je n'ose

Élever mon regard jusqu'à vous !

Elle s'interrompt.

- O mon dieu !

La dentelle, la fleur, la lettre, c'est du feu !

Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu'elle jette sur la table ; puis elle retombe à genoux.

Vierge! astre de la mer ! Vierge! espoir du martyre !

Aidez-moi ! -

S'interrompant.

Cette lettre !

Se tournant à demi vers la table.

Elle est là qui m'attire.

S'agenouillant de nouveau.

Je ne veux plus la lire ! - O reine de douceur !

Vous qu'à tout affligé Jésus donne pour sœur !

Venez, je vous appelle ! -

Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s'arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.

Oui, je vais la relire

Une dernière fois ! Après, je la déchire !

Avec un sourire triste.

Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.

Elle déplie la lettre résolument et lit.

"Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là

"Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;

"Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ;

"Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut ;

"Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut."

Elle pose la lettre sur la table.

Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère,

Fût-ce dans du poison !

Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.

Je n'ai rien sur la Terre.

Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi !

Oh ! s'il avait voulu, j'aurais aimé le roi.

Mais il me laisse aussi, - seule, - d'amour privée.

Victor Hugo, Ruy Blas, II, 3, 1838.

Séance 07

Un dénouement de comédie ?

Lecture

Alceste, à Célimène.

Hé bien, je me suis tu, malgré ce que je voi,

Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi.

Ai-je pris sur moi-même un assez long empire,

Et puis-je maintenant... ?

Célimène

Oui, vous pouvez tout dire ;

Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,

Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.

J'ai tort, je le confesse ; et mon âme confuse

Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse.

J'ai des autres ici méprisé le courroux ;

Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.

Votre ressentiment sans doute est raisonnable ;

Je sais combien je dois vous paraître coupable,

Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir,

Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr.

Faites-le, j'y consens.

Alceste

Hé ! le puis-je, traîtresse ?

Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse ?

Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr,

Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir ?

(À Éliante et à Philinte.)

Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,

Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse.

Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,

Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout,

Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme,

Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.

(à Célimène.)

Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits ;

J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits,

Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse

Où le vice du temps porte votre jeunesse,

Pourvu que votre cœur veuille donner les mains

Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains

Et que dans mon désert où j'ai fait vœu de vivre,

Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre.

C'est par là seulement que, dans tous les esprits,

Vous pouvez réparer le mal de vos écrits,

Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre,

Il peut m'être permis de vous aimer encore.

Célimène

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,

Et dans votre désert aller m'ensevelir !

Alceste

Et, s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde,

Que vous doit importer tout le reste du monde ?

Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contents ?

Célimène

La solitude effraye une âme de vingt ans.

Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,

Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte.

Si le don de ma main peut contenter vos vœux,

Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds ;

Et l'hymen...

Alceste

Non, mon cœur à présent vous déteste,

Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.

Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux,

Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,

Allez, je vous refuse ; et ce sensible outrage

De vos indignes fers pour jamais me dégage.

Alceste, à Éliante

Madame, cent vertus ornent votre beauté,

Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité ;

De vous depuis longtemps je fais un cas extrême ;

Mais laissez-moi toujours vous estimer de même,

Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers,

Ne se présente point à l'honneur de vos fers ;

Je m'en sens trop indigne, et commence à connaître

Que le ciel pour ce nœud ne m'avait point fait naître ;

Que ce serait pour vous un hommage trop bas,

Que le rebut d'un cœur qui ne vous valait pas ;

Et qu'enfin...

Éliante

Vous pouvez suivre cette pensée :

Ma main de se donner n'est pas embarrassée ;

Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter,

Qui, si je l'en priais, la pourrait accepter.

Philinte

Ah ! cet honneur, madame, est toute mon envie,

Et j'y sacrifierais et mon sang et ma vie.

Alceste

Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements,

L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments !

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,

Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices ;

Et chercher sur la terre un endroit écarté

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Philinte

Allons, madame, allons employer toute chose

Pour rompre le dessein que son cœur se propose.

Molière, Le Misanthrope, V, 4, 1666.