Le comte de Monte-Cristo

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique générale : Edmond Dantès, personnage réaliste ou surhomme ?

Support : Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, tome I, chapitres I à XXX, coll. Les classiques de poche, éd. Livre de Poche.

Séance 01

Incipit romanesques

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Comment ces débuts de roman font-ils entrer le lecteur dans chaque œuvre ?

Pistes

L'incipit, ses formes et ses fonctions

Analyse

Commentez le texte de Dumas.

Prolongement

Quelle image de Marseille et de la Méditerranée est donnée dans le roman ?

Document A

En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point de ce pays. Mon père, originaire de Brème, établi premièrement à Hull, après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille ROBINSON, une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais mon double nom de ROBINSON-KREUTZNAER ; mais, aujourd'hui, par une corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous nommons et signons CRUSOÉ. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours appelé.

J'avais deux frères : l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols ; que devint l'autre ? j'ignore quelle fut sa destinée ; mon père et ma mère ne connurent pas mieux la mienne.

Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père, qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école gratuite. Il voulait me faire avocat ; mais mon seul désir était d'aller sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.

Daniel Defoe, Robinson Crusoé, trad. de Pétrus Borel, 1719.

Document B

Le 24 février 1815, la vigie de Notre-Dame de la Garde signala le trois-mâts le Pharaon, venant de Smyrne, Trieste et Naples.

Comme d'habitude, un pilote côtier partit aussitôt du port, rasa le château d'If, et alla aborder le navire entre le cap de Morgion et l'île de Rion.

Aussitôt, comme d'habitude encore, la plate-forme du fort Saint-Jean s'était couverte de curieux ; car c'est toujours une grande affaire à Marseille que l'arrivée d'un bâtiment, surtout quand ce bâtiment, comme le Pharaon, a été construit, gréé, arrimé sur les chantiers de la vieille Phocée, et appartient à un armateur de la ville.

Cependant ce bâtiment s'avançait ; il avait heureusement franchi le détroit que quelque secousse volcanique a creusé entre l'île de Calasareigne et l'île de Jaros ; il avait doublé Pomègue, et il s'avançait sous ses trois huniers, son grand foc et sa brigantine, mais si lentement et d'une allure si triste, que les curieux, avec cet instinct qui pressent un malheur, se demandaient quel accident pouvait être arrivé à bord. Néanmoins les experts en navigation reconnaissaient que si un accident était arrivé, ce ne pouvait être au bâtiment lui-même ; car il s'avançait dans toutes les conditions d'un navire parfaitement gouverné : son ancre était en mouillage, ses haubans de beaupré décrochés ; et près du pilote, qui s'apprêtait à diriger le Pharaon par l'étroite entrée du port de Marseille, était un jeune homme au geste rapide et à l'œil actif, qui surveillait chaque mouvement du navire et répétait chaque ordre du pilote.

La vague inquiétude qui planait sur la foule avait particulièrement atteint un des spectateurs de l'esplanade de Saint-Jean, de sorte qu'il ne put attendre l'entrée du bâtiment dans le port ; il sauta dans une petite barque et ordonna de ramer au-devant du Pharaon, qu'il atteignit en face de l'anse de la Réserve.

En voyant venir cet homme, le jeune marin quitta son poste à côté du pilote, et vint, le chapeau à la main, s'appuyer à la muraille du bâtiment.

C'était un jeune homme de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, avec de beaux yeux noirs et des cheveux d'ébène ; il y avait dans toute sa personne cet air calme et de résolution particulier aux hommes habitués depuis leur enfance à lutter avec le danger.

- Ah ! c'est vous, Dantès ! cria l'homme à la barque ; qu'est-il donc arrivé, et pourquoi cet air de tristesse répandu sur tout votre bord ?

- Un grand malheur, monsieur Morrel ! répondit le jeune homme, un grand malheur, pour moi surtout : à la hauteur de Civita-Vecchia, nous avons perdu ce brave capitaine Leclère.

- Et le chargement ? demanda vivement l'armateur.

- Il est arrivé à bon port, monsieur Morrel, et je crois que vous serez content sous ce rapport ; mais ce pauvre capitaine Leclère...

- Que lui est-il donc arrivé ? demanda l'armateur d'un air visiblement soulagé ; que lui est-il donc arrivé, à ce brave capitaine ?

- Il est mort.

- Tombé à la mer ?

- Non, monsieur ; mort d'une fièvre cérébrale, au milieu d'horribles souffrances. Puis, se retournant vers ses hommes :

- Holà hé ! dit-il, chacun à son poste pour le mouillage !

L'équipage obéit. Au même instant, les huit ou dix matelots qui le composaient s'élancèrent les uns sur les écoutes, les autres sur les bras, les autres aux drisses, les autres aux hallebas des focs, enfin les autres aux cargues des voiles.

Le jeune marin jeta un coup d'œil nonchalant sur ce commencement de manœuvre, et, voyant que ses ordres allaient s'exécuter, il revint à son interlocuteur.

- Et comment ce malheur est-il donc arrivé ? continua l'armateur, reprenant la conversation où le jeune marin l'avait quittée.

- Mon Dieu, monsieur, de la façon la plus imprévue : après une longue conversation avec le commandant du port, le capitaine Leclère quitta Naples fort agité ; au bout de vingt-quatre heures, la fièvre le prit ; trois jours après il était mort...

Nous lui avons fait les funérailles ordinaires, et il repose, décemment enveloppé dans un hamac, avec un boulet de trente-six aux pieds et un à la tête, à la hauteur de l'île d'el Giglio. Nous rapportons à sa veuve sa croix d'honneur et son épée. C'était bien la peine, continua le jeune homme avec un sourire mélancolique, de faire dix ans la guerre aux Anglais pour en arriver à mourir, comme tout le monde, dans son lit.

- Dame ! que voulez-vous, monsieur Edmond, reprit l'armateur qui paraissait se consoler de plus en plus, nous sommes tous mortels, et il faut bien que les anciens fassent place aux nouveaux, sans cela il n'y aurait pas d'avancement ; et du moment que vous m'assurez que la cargaison...

- Est en bon état, monsieur Morrel, je vous en réponds. Voici un voyage que je vous donne le conseil de ne point escompter pour 25,000 fr. de bénéfice.

Puis, comme on venait de dépasser la tour ronde :

- Range à carguer les voiles de hune, le foc et la brigantine ! cria le jeune marin ; faites penaud !

L'ordre s'exécuta avec presque autant de promptitude que sur un bâtiment de guerre.

- Amène et cargue partout !

Au dernier commandement, toutes les voiles s'abaissèrent, et le navire s'avança d'une façon presque insensible, ne marchant plus que par l'impulsion donnée.

Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, 1844.

Document C

M. Baker, second du navire le Narcisse, franchit d'un pas le seuil de sa cabine éclairée et se trouva dans l'ombre du gaillard d'avant. Au-dessus de sa tête, sur le fronteau de dunette, l'homme de quart piqua deux coups. Il était neuf heures. M. Baker, parlant d'en bas, demanda :

- Tout le monde à bord, Knowles ?

L'homme descendit l'échelle à pas boitillants, puis dit d'un ton méditatif :

- Il me semble, sir. Tous les anciens sont là et il y a pas mal de nouveaux rendus aussi. Ils doivent y être tous.

- Dis au maître d'envoyer tout le monde derrière, continua M. Baker, et fais-moi porter une bonne lampe ici. Je vais faire l'appel de nos bonshommes.

Il faisait sombre sur l'arrière ; mais à mi-pont, par les portes ouvertes du gaillard d'avant, deux raies de vive lumière barraient la ténèbre de la nuit calme qui enveloppait le navire. Des voix montaient, tandis qu'à bâbord et à tribord, dans le rectangle lumineux des portes, des silhouettes mouvantes apparaissaient un moment, très noires, comme découpées à l'emporte-pièce dans de la tôle. Le navire était prêt à prendre la mer. Le charpentier avait enfoncé le dernier coin, qui condamnait le grand panneau et, jetant sa masse, s'était essuyé le front avec grande délibération, sur le coup de cinq heures. On avait balayé les ponts, huilé le guindeau avant de lever l'ancre ; la forte aussière de remorque gisait le long du pont, sur le côté, en longs doubles, un bout remonté et pendant par-dessus le bossoir tendu du remorqueur, qui arriverait, battant l'eau, crachant à grand bruit, chaud et fumant dans la limpide et fraîche paix de la première aube. Le capitaine était à terre, afin d'y compléter le rôle ; et, le travail de la journée fini, les officiers du bord se tenaient à l'écart, heureux de souffler un moment. Peu après la tombée de la nuit, les quelques permissionnaires et les nouveaux embarqués commencèrent d'arriver dans des bateaux venus de terre, dont les rameurs, Asiatiques vêtus de blanc, réclamaient à cris irrités leur salaire avant d'accoster l'échelle du passavant. Le fébrile et criard babil d'Orient luttait avec les mâles accents de matelots gris rabattant les revendications cyniques et les déshonnêtes espoirs en un langage sonore et profane. Le calme resplendissant et constellé de la nuit orientale fut lacéré en impurs lambeaux par des hurlements de rage et des clameurs de lamentation élevés au sujet de sommes variant de cinq annas à une demi-roupie ; et personne à bord de nul vaisseau, dans le port de Bombay, ne put ignorer que son nouvel équipage avait rallié le Narcisse.

Joseph Conrad, Le Nègre du "Narcisse", 1897, trad. de Robert d'Humières.

Document D

Le roman de Julie Otsuka raconte l'odyssée, au début du XXe siècle, des jeunes Japonaises qui embarquent par dizaines pour la Californie afin d'y rencontrer leurs futurs maris.

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté - hérité de nos soeurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l'océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s'était jetée à l'eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour.

Sur le bateau, la première chose que nous avons faite - avant de décider qui nous aimerions et qui nous n'aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations -, c'est comparer les portraits de nos fiancés. C'étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. A la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l'occidentale. Certains d'entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d'autres dans l'allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, regard braqué sur l'objectif, comme s'ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port.

Sur le bateau, nous nous interrogions souvent : nous plairaient-ils ? Les aimerions-nous ? Les reconnaîtrions- nous d'après leur portrait quand nous les verrions sur le quai ?

Sur le bateau nous dormions en bas, à l'entrepont, espace noir et crasseux. Nos lits consistaient en d'étroites couchettes de métal empilées les unes sur les autres, aux rudes matelas trop fins, jaunis par les taches d'autres voyages, d'autres vies. Nos oreillers étaient garnis de paille séchée. Entre les couchettes, des miettes de nourriture jonchaient le sol, humide et glissant. Il y avait un hublot et, le soir, lorsqu'il était fermé, l'obscurité s'emplissait de murmures. Est-ce que ça va faire mal ? Les corps se tournaient et se retournaient sous les couvertures. La mer s'élevait, s'abaissait. L'atmosphère humide était suffocante. La nuit nous rêvions de nos maris. De nouvelles sandales de bois, d'infinis rouleaux de soie indigo, de vivre dans une maison avec une cheminée. Nous rêvions que nous étions grandes et belles. Que nous étions de retour dans les rizières que nous voulions si désespérément fuir. Ces rêves de rizières étaient toujours des cauchemars. Nous rêvions aussi de nos soeurs, plus âgées, plus jolies, que nos pères avaient vendues comme geishas pour nourrir le reste de la famille, et nous nous réveillions en suffoquant. Pendant un instant, j'ai cru que j'étais à sa place.

Julie Otsuka, Certaines n'avaient jamais vu la mer, coll. 10/18, 2012.

Séance 02

Coup de théâtre

Oral

Faites une recherche sur le drame romantique : ses auteurs, ses thèmes, ses procédés.

Pistes

Oral

Mettez en scène ce passage : deux élèves font l'image, deux élèves les voix.

Analyse

Commentez l'extrait.

- Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me paraît être la vérité, et, si vous êtes coupable, c'est imprudence ; encore cette imprudence était-elle légitimée par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous cette lettre qu'on vous a remise à l'île d'Elbe, donnez-moi votre parole de vous représenter à la première réquisition, et allez rejoindre vos amis.

- Ainsi je suis libre, Monsieur ! s'écria Dantès au comble de la joie.

- Oui, seulement donnez-moi cette lettre.

- Elle doit être devant vous, Monsieur ; car on me l'a prise avec mes autres papiers, et j'en reconnais quelques-uns dans cette liasse.

- Attendez, dit le substitut à Dantès, qui prenait ses gants et son chapeau, attendez ; à qui est-elle adressée ?

- À Monsieur Noirtier, rue Coq-Héron, à Paris.

La foudre tombée sur Villefort ne l'eût point frappé d'un coup plus rapide et plus imprévu ; il retomba sur son fauteuil, d'où il s'était levé à demi pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dantès, et, le feuilletant précipitamment, il en tira la lettre fatale, sur laquelle il jeta un regard empreint d'une indicible terreur.

- M. Noirtier, rue Coq-Héron, n° 13, murmura-t-il en pâlissant de plus en plus.

- Oui, Monsieur, répondit Dantès étonné, le connaissez-vous ?

- Non, répondit vivement Villefort : un fidèle serviteur du roi ne connaît pas les conspirateurs.

- Il s'agit donc d'une conspiration ? demanda Dantès, qui commençait, après s'être cru libre, à reprendre une terreur plus grande que la première. En tous cas, Monsieur, je vous l'ai dit, j'ignorais complétement le contenu de la dépêche dont j'étais porteur.

- Oui, reprit Villefort d'une voix sourde ; mais vous savez le nom de celui à qui elle était adressée ?

- Pour la lui remettre à lui-même, Monsieur, il fallait bien que je le susse.

- Et vous n'avez montré cette lettre à personne ? dit Villefort tout en lisant et en pâlissant à mesure qu'il lisait.

- À personne, Monsieur, sur l'honneur !

- Tout le monde ignore que vous étiez porteur d'une lettre venant de l'île d'Elbe et adressée à M. Noirtier ?

- Tout le monde, Monsieur, excepté celui qui me l'a remise.

- C'est trop, c'est encore trop ! murmura Villefort.

Le front de Villefort s'obscurcissait de plus en plus à mesure qu'il avançait vers la fin ; ses lèvres blanches, ses mains tremblantes, ses yeux ardents faisaient passer dans l'esprit de Dantès les plus douloureuses appréhensions.

Après cette lecture, Villefort laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura un instant accablé.

- Ô mon Dieu ! qu'y a-t-il donc, Monsieur ? demanda timidement Dantès.

Villefort ne répondit pas ; mais au bout de quelques instants il releva sa tête pâle et décomposée, et relut une seconde fois la lettre.

- Et vous dites que vous ne savez pas ce que contenait cette lettre ? reprit Villefort.

- Sur l'honneur, je le répète, Monsieur, dit Dantès, je l'ignore. Mais qu'avez-vous vous-même, mon Dieu ! vous allez vous trouver mal ; voulez-vous que je sonne, voulez-vous que j'appelle ?

- Non, Monsieur, dit Villefort en se levant vivement, ne bougez pas, ne dites pas un mot : c'est à moi à donner des ordres ici, et non pas à vous.

- Monsieur, dit Dantès blessé, c'était pour venir à votre aide, voilà tout.

- Je n'ai besoin de rien ; un éblouissement passager, voilà tout : occupez-vous de vous et non de moi, répondez.

Dantès attendit l'interrogatoire qu'annonçait cette demande, mais inutilement : Villefort retomba sur son fauteuil, passa une main glacée sur son front ruisselant de sueur, et pour la troisième fois se mit à relire la lettre.

- Oh ! s'il sait ce que contient cette lettre, murmura-t-il, et qu'il apprenne jamais que Noirtier est le père de Villefort, je suis perdu, perdu à jamais !

Et de temps en temps il regardait Edmond, comme si son regard eût pu briser cette barrière invisible qui enferme dans le cœur les secrets que garde la bouche.

- Oh ! n'en doutons plus ! s'écria-t-il tout à coup.

- Mais, au nom du ciel, Monsieur ! s'écria le malheureux jeune homme, si vous doutez de moi, si vous me soupçonnez, interrogez-moi, et je suis prêt à vous répondre.

Villefort fit sur lui-même un effort violent, et d'un ton qu'il voulait rendre assuré :

- Monsieur, dit-il, les charges les plus graves résultent pour vous de votre interrogatoire, je ne suis donc pas le maître, comme je l'avais espéré d'abord, de vous rendre à l'instant même la liberté.

Prolongement

1. Lisez les extraits ci-contre. Comment éclairent-ils l'extrait étudié ?

2. Un lecteur passionné répond aux critiques contre Le Comte de Monte-Cristo.

Document A

Le romancier et philosophe Umberto Eco évoque les faiblesses du roman de Dumas.

Le Comte de Monte-Cristo est sans doute l'un des romans les plus passionnants qui aient jamais été écrits, et c'est aussi l'un des romans les plus mal écrits de tous les temps et de toutes les littératures.

Monte-Cristo part en tous sens. Débordant de redondances, répétant éhontément un adjectif à une ligne d'écart, accumulant avec incontinence ces mêmes adjectifs, ouvrant de sentencieuses digressions sans réussir à les fermer car la syntaxe ne suit pas, avançant ainsi en haletant par périodes de vingt lignes, le roman est mécanique et gauche dans la description des sentiments : ses personnages frémissent, ou pâlissent, ou essuient de grosses gouttes de sueur coulant de leur front, ou balbutient d'une voix qui n'a plus rien d'humain, ou se lèvent brusquement d'une chaise pour y retomber aussitôt, et l'auteur s'empresse de nous répéter, de manière obsessionnelle, que la chaise sur laquelle ils sont retombés est bien celle sur laquelle ils étaient assis une seconde auparavant.

On sait parfaitement pourquoi Dumas Procédait de cette manière. Non qu'il ne sût pas écrire. Les Trois Mousquetaires est un texte plus sec, plus rapide, au détriment peut-être de la psychologie, mais il est admirablement fluide. S'il agissait ainsi, c'était tout bonnement pour des raisons d'argent : étant payé à la ligne, il tirait à la ligne.

***

À partir de l'histoire fadasse de Peuchet, Dumas réussit à emboîter dans le même roman trois situations archétypales qui prendraient aux tripes même un bourreau.

D'abord, l'innocence trahie. Ensuite l'acquisition, par un coup de chance de la victime persécutée, d'une fortune immense qui la place au-dessus du commun des mortels. Enfin, la stratégie d'une vengeance où périssent des personnages que le roman s'est désespérément ingénié à rendre haïssables au-delà de l'imaginable.

Mais ce n'est pas tout. Sur cette ossature se déploie la représentation de la société française des Cent-Jours, puis de la monarchie de Louis-Philippe, ses magistrats corrompus, ses femmes adultères, ses contrats de mariage, ses séances parlementaires, ses rapports internationaux, ses complots contre l'État, son télégraphe optique, ses lettres de crédit, ses calculs avares et éhontés d'intérêts composés et de dividendes, ses taux d'escompte, ses devises et ses changes, ses déjeuners, ses bals, ses funérailles.

Dominant tout cela trône le surhomme, topos du feuilleton.

***

Umberto Eco, "Éloge de Monte-Cristo", in De Superman au surhomme, 1978, éd. Grasset.

Document B

Ce bref texte évoque les maladresses de nombreux romans populaires écrits à la va-vite.

L'urgence dans laquelle travaillaient les auteurs n'allait pas sans inconvénients majeurs. Répétitions, contradictions, erreurs se multiplient. On doit à Alexandre Dumas, dans Le Collier de la reine, cette phrase : "Ah ! Ah ! dit Don Manoël en portugais".

Xavier de Montépin écrit dans La Joueuse d'orgue : "En proie à un affolement complet, il sentait ses quatre membres s'entrechoquer dans son cerveau".

Le Roi des montagnes d'Edmond About jongle avec les nationalités, à en perdre tout sens logique : "Mais, Allemand que vous êtes, un Anglais à votre place se serait fait tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille".

A lui seul, Ponson du Terrail, l'auteur de Rocambole, offre aux collectionneurs de bourdes de quoi se réjouir : "Melchior n'avait cessé de boire durant toute la route et n'avait point desserré les dents", "...les bras croisés en tenant son journal", "Bon! Bon! maugréa-t-il en silence et en bas-breton", "Il avait un pantalon de velours et un gilet de la même couleur", "Il avait la main froide comme celle du serpent", "Il surgit, un sabre dans chaque main, un pistolet dans l'autre".

Rien ne désarme Ponson du Terrail, même pas le courrier des lecteurs qui lui signale ses erreurs : "On s'étonnera peut-être que notre héros, transpercé au cœur de plusieurs coups de lance et, pour comble, pendu, dans un de nos épisodes précédents, au gibet de Montfaucon, où il est resté pendant trois jours, se retrouve si bien vivant et si bien portant dans celui-ci. Mystère !"

http://hauteurs.pagesperso-orange.fr/roman%20feuilleton.htm

Prolongement

Quelques éléments de réponse.

Si Dumas avait été payé non pas à la ligne en plus mais à la ligne en moins, s'il avait fait court, Le Comte de Monte-Cristo serait-il encore cette fantastique machine romanesque qu'il est ? S'il était abrégé, si la condamnation, la fuite, la découverte du trésor, la réapparition à Paris, la vengeance ou plutôt les vengeances en chaîne, se passaient en l'espace de deux cents ou trois cents pages, l'œuvre produirait-elle un effet identique, réussirait-elle à nous entraîner même là où, dans l'impatience de savoir, on saute les pages et les descriptions (on les saute, mais on sait qu'elles sont là, on accélère subjectivement tout en sachant que le temps narratif est objectivement dilaté) ? Ainsi, on découvre qu e les horribles intempérances stylistiques sont, certes, des "chevilles", mais qu'elles ont une valeur structurale, comme les barres de graphite dans les réacteurs nucléaires, ralentissant le rythme pour rendre nos attentes plus lancinantes, nos prévisions plus hasardeuses. Le roman dumasien est une machine à produire de l'agonie, et ce n'est pas la qualité des râles qui compte, c'est bien leur longueur.

Il s'agit d'une question de style, mais le style narratif n'a rien à voir avec le style poétique ou épistolaire. Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier est sans doute mille fois mieux écrit que le Comte de Monte-Cristo, mais il alimente l'imagination et la sensibilité d' un petit nombre, il n'est pas immense comme Monte-Cristo, pas aussi homérique, il n'est pas destiné à nourrir avec une égale vigueur et une aussi longue durée l'imaginaire collectif. C'est seulement une œuvre d'art. Monte-Cristo au contraire nous dit que, si raconter est un art, les règles de cet art sont différentes de celles des autres genres littéraires. Et que peut-être on peut raconter, et faire de la grande narrativité, sans pour autant créer ce que la sensibilité moderne appelle une œuvre d'art.

Umberto Eco, "Éloge de Monte-Cristo", in De Superman au surhomme, 1978, éd. Grasset.

Séance 03

En prison

Oral

Faites une recherche documentaire sur Thomas Alexandre Dumas.

Pistes

Recherche

Remettez dans l'ordre l'extrait. Comment Edmond Dantès évolue-t-il ?

Prolongement

1. Le Comte de Monte-Cristo, un roman politique ?

2. Edmond Dantès, un héros romantique ?

Notes

1. Prison de Paris.

2. Longs manteaux.

3. Boîte recouverte de cuir portée à la ceinture et où les soldats mettaient leurs cartouches.

1. Peintre romantique anglais.

2. Héros tragique de la Divine Comédie écrite par le poète italien Dante. Il est condamné à mourir de faim après avoir mangé ses propres enfants.

3. Ici, le personnage se replie sur une seule pensée.

4. Avertissement écrit par Dieu sur le mur devant Balthazar, dernier roi de Babylone : "compté, pesé, divisé".

Document A

Il s'agit de l'incipit du roman.

Bicêtre1.

Condamné à mort !

Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !

Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes2 d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.

Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort ! Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux.

Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.

Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : - Ah ! ce n'est qu'un rêve ! - Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entrouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne3 reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : - Condamné à mort !

Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, 1829.

Document B

Fabrice del Dongo est un jeune noble originaire de Parme, engagé dans les troupes de Napoléon. Pour avoir tué son adversaire au cours d'un duel, il est emprisonné dans la tour Farnèse et tombe amoureux de Clélia Conti, fille du gouverneur de la prison où il se trouve.

Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an, et chef-d'œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom d'Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres ; la vue qu'on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l'horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l'état-major ; et d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s'agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n'était pas à plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu'il plongeait sur les oiseaux.

Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l'horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n'était que huit heures et demie du soir, et à l'autre extrémité de l'horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. "C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme." Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s'écria tout à coup : "Mais ceci est-il une prison ? Est-ce là ce que j'ai tant redouté ?" Au lieu d'apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d'aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.

Document C

À l'âge de dix-neuf ans et le jour même de ses noces, Edmond Dantès est emprisonné sur une fausse accusation portée par ceux qui jalousent sa fortune et son épouse. Il restera quatorze ans prisonnier au château d'If, près de Marseille.

A

À force de se dire à lui-même, à propos de ses ennemis, que le calme était la mort, et qu'à celui qui veut punir cruellement, il faut d'autres moyens que la mort, il tomba dans l'immobilité morne des idées de suicide ; malheur à celui qui, sur la pente du malheur, s'arrête à ces sombres idées ! C'est une de ces mers mortes qui s'étendent comme l'azur des flots purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en plus s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui l'attire à elle, l'aspire, l'engloutit. Une fois pris ainsi, si le secours divin ne vient point à son aide, tout est fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce plus avant dans la mort.

B

Alors son esprit devint sombre, un nuage s'épaissit devant ses yeux. Dantès était un homme simple et sans éducation ; le passé était resté pour lui couvert de ce voile sombre que soulève la science. Il ne pouvait, dans la solitude de son cachot et dans le désert de sa pensée, reconstruire les âges révolus, ranimer les peuples éteints, rebâtir les villes antiques, que l'imagination grandit et poétise, et qui passent devant les yeux, gigantesques et éclairées par le feu du ciel, comme les tableaux babyloniens de Martinn1 ; lui n'avait que son passé si court, son présent si sombre, son avenir si douteux : dix-neuf ans de lumière à méditer peut-être dans une éternelle nuit ! Aucune distraction ne pouvait donc lui venir en aide : son esprit énergique, et qui n'eût pas mieux aimé que de prendre son vol à travers les âges, était forcé de rester prisonnier comme un aigle dans une cage. Il se cramponnait alors à une idée, à celle de son bonheur détruit sans cause apparente et par une fatalité inouïe ; il s'acharnait sur cette idée, la tournant, la retournant sur toutes les faces, et la dévorant pour ainsi dire à belles dents, comme dans l'enfer de Dante l'impitoyable Ugolin2 dévore le crâne de l'archevêque Roger. Dantès n'avait eu qu'une foi passagère, basée sur la puissance ; il la perdit comme d'autres la perdent après le succès. Seulement, il n'avait pas profité.

C

Cependant cet état d'agonie morale est moins terrible que la souffrance qui l'a précédé et que le châtiment qui le suivra peut-être ; c'est une espèce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre béant, mais au fond du gouffre le néant. Arrivé là, Edmond trouva quelque consolation dans cette idée ; toutes ses douleurs, toutes ses souffrances, ce cortège de spectres qu'elles traînaient à leur suite, parurent s'envoler de ce coin de sa prison où l'ange de la mort pouvait poser son pied silencieux, Dantès regarda avec calme sa vie passée, avec terreur sa vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait être un lieu d'asile.

D

La rage succéda à l'ascétisme3 . Edmond lançait des blasphèmes qui faisaient reculer d'horreur le geôlier ; il brisait son corps contre les murs de sa prison ; il s'en prenait avec fureur à tout ce qui l'entourait, et surtout à lui-même, de la moindre contrariété que lui faisait éprouver un grain de sable, un fétu de paille, un souffle d'air. Alors cette lettre dénonciatrice qu'il avait vue, que lui avait montrée Villefort, qu'il avait touchée, lui revenait à l'esprit ; chaque ligne flamboyait sur la muraille comme le Mane Thécel Pharès4 de Balthazar. Il se disait que c'était la haine des hommes, et non la vengeance de Dieu qui l'avait plongé dans l'abîme où il était ; il vouait ces hommes inconnus à tous les supplices dont son ardente imagination lui fournissait l'idée, et il trouvait encore que les plus terribles étaient trop doux et surtout trop courts pour eux ; car après le supplice venait la mort ; et dans la mort était, sinon le repos, du moins l'insensibilité qui lui ressemble.

E

Malgré ses prières ferventes, Dantès demeura prisonnier.

F

- Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses lointaines, quand j'étais encore un homme, et quand cet homme, libre et puissant, jetait à d'autres hommes des commandements qui étaient exécutés, j'ai vu le ciel se couvrir, la mer frémir et gronder, l'orage naître dans un coin du ciel, et comme un aigle gigantesque battre les deux horizons de ses deux ailes ; alors je sentais que mon vaisseau n'était plus qu'un refuge impuissant, car mon vaisseau, léger comme une plume à la main d'un géant, tremblait et frissonnait lui-même. Bientôt, au bruit effroyable des lames, l'aspect des rochers tranchants m'annonçait la mort, et la mort m'épouvantait ; je faisais tous mes efforts pour y échapper, et je réunissais toutes les forces de l'homme et toute l'intelligence du marin pour lutter avec Dieu !... C'est que j'étais heureux alors, c'est que revenir à la vie, c'était revenir au bonheur ; c'est que cette mort, je ne l'avais pas appelée, je ne l'avais pas choisie ; c'est que le sommeil enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de cailloux ; c'est que je m'indignais, moi qui me croyais une créature faite à l'image de Dieu, de servir, après ma mort, de pâture aux goélands et aux vautours. Mais aujourd'hui c'est autre chose : j'ai perdu tout ce qui pouvait me faire aimer la vie, aujourd'hui la mort me sourit comme une nourrice à l'enfant qu'elle va bercer ; mais aujourd'hui je meurs à ma guise, et je m'endors las et brisé, comme je m'endormais après un de ces soirs de désespoir et de rage pendant lesquels j'avais compté trois mille tours dans ma chambre, c'est-à-dire trente mille pas, c'est-à-dire à peu près dix lieues.

Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, 1845.

Document D

Meursault, le narrateur, se laisse entraîner dans une histoire de vengeance qui le conduit à tuer un homme. Il est aussitôt mis en prison.

Quand je suis entré en prison, on m'a pris ma ceinture, mes cordons de souliers, ma cravate et tout ce que je portais dans mes poches, mes cigarettes en particulier. Une fois en cellule, j'ai demandé qu'on me les rende. Mais on m'a dit que c'était défendu. Les premiers jours ont été très durs. C'est peut-être cela qui m'a le plus abattu. Je suçais des morceaux de bois que j'arrachais de la planche de mon lit. Je promenais toute la journée une nausée perpétuelle. Je ne comprenais pas pourquoi on me privait de cela qui ne faisait de mal à personne. Plus tard, j'ai compris que cela faisait partie aussi de la punition. Mais à ce moment-là, je m'étais habitué à ne plus fumer et cette punition n'en était plus une pour moi. À part ces ennuis, je n'étais pas trop malheureux. Toute la question, encore une fois, était de tuer le temps. J'ai fini par ne plus m'ennuyer du tout à partir de l'instant où j'ai appris à me souvenir. Je me mettais quelquefois à penser à ma chambre et, en imagination, je partais d'un coin pour y revenir en dénombrant mentalement tout ce qui se trouvait sur mon chemin. Au début, c'était vite fait. Mais chaque fois que je recommençais, c'était un peu plus long. Car je me souvenais de chaque meuble, et, pour chacun d'entre eux, de chaque objet qui s'y trouvait et, pour chaque objet, de tous les détails et pour les détails eux-mêmes, une incrustation, une fêlure ou un bord ébréché, de leur couleur ou de leur grain. En même temps, j'essayais de ne pas perdre le fil de mon inventaire, de faire une énumération complète. Si bien qu'au bout de quelques semaines, je pouvais passer des heures, rien qu'à dénombrer ce qui se trouvait dans ma chambre. Ainsi, plus je réfléchissais et plus de choses méconnues et oubliées je sortais de ma mémoire. J'ai compris alors qu'un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s'ennuyer. Dans un sens, c'était un avantage.

Albert Camus, L'Étranger, 1942.

Séance 04

Le cimetière du château d'If

Oral

1. Documentez-vous sur François Picaud, dont l'histoire est racontée par Jacques Peuchet, dans ses Mémoires historiques tirés des archives de la police (1838).

2. Le roman-feuilleton, cousin du fait divers ?

Pistes

Analyse

Commentez l'extrait proposé.

Prolongement

Étudiez le suspense dans le roman.

Le jeune Edmond Dantès a été injustement emprisonné au château d'If. Là, il lie connaissance avec le prisonnier voisin, l'abbé Faria, au moyen d'un tunnel secret. Quand celui-ci décède, il prend sa place dans le sac mortuaire, afin, pense-t-il, de sortir de la prison quand il sera enterré.

La porte s'ouvrit, une lumière voilée parvint aux yeux de Dantès. Au travers de la toile qui le couvrait, il vit deux ombres s'approcher de son lit. Une troisième restait à la porte, tenant un falot à la main. Chacun des deux hommes, qui s'étaient approchés du lit, saisit le sac par une de ses extrémités.

- C'est qu'il est encore lourd, pour un vieillard si maigre ! dit l'un d'eux en le soulevant par la tête.

- On dit que chaque année ajoute une demi-livre au poids des os, dit l'autre en le prenant par les pieds.

- As-tu fait ton nœud ? demanda le premier.

- Je serais bien bête de nous charger d'un poids inutile, dit le second, je le ferai là-bas.

- Tu as raison ; partons alors.

- Pourquoi ce nœud ? se demanda Dantès.

On transporta le prétendu mort du lit sur la civière. Edmond se raidissait pour mieux jouer son rôle de trépassé. On le posa sur la civière ; et le cortège, éclairé par l'homme au falot, qui marchait devant, monta l'escalier.

Tout à coup, l'air frais et âpre de la nuit l'inonda. Dantès reconnut le mistral. Ce fut une sensation subite, pleine à la fois de délices et d'angoisses.

Les porteurs firent une vingtaine de pas, puis ils s'arrêtèrent et déposèrent la civière sur le sol.

Un des porteurs s'éloigna, et Dantès entendit ses souliers retentir sur les dalles.

- Où suis-je donc ? se demanda-t-il.

- Sais-tu qu'il n'est pas léger du tout ! dit celui qui était resté près de Dantès en s'asseyant sur le bord de la civière.

Le premier sentiment de Dantès avait été de s'échapper, heureusement il se retint.

- Éclaire-moi donc, animal, dit celui des deux porteurs qui s'était éloigné, ou je ne trouverai jamais ce que je cherche.

L'homme au falot obéit à l'injonction, quoique, comme on l'a vu, elle fût faite en termes peu convenables.

- Que cherche-t-il donc ? se demanda Dantès. Une bêche sans doute.

Une exclamation de satisfaction indiqua que le fossoyeur avait trouvé ce qu'il cherchait.

- Enfin, dit l'autre, ce n'est pas sans peine.

- Oui, répondit-il, mais il n'aura rien perdu pour attendre.

À ces mots il se rapprocha d'Edmond, qui entendit déposer près de lui un corps lourd et retentissant : au même moment, une corde entoura ses pieds d'une vive et douloureuse pression.

- Eh bien ! le nœud est-il fait ? demanda celui des fossoyeurs qui était resté inactif.

- Et bien fait, dit l'autre ; je t'en réponds.

- En ce cas, en route.

Et la civière soulevée reprit son chemin.

On fit cinquante pas à peu près, puis on s'arrêta pour ouvrir une porte, puis on se remit en route. Le bruit des flots se brisant contre les rochers sur lesquels est bâti le château, arrivait plus distinctement à l'oreille de Dantès à mesure que l'on avança.

- Mauvais temps ! dit un des porteurs, il ne fera pas bon d'être en mer cette nuit.

- Oui, l'abbé court grand risque d'être mouillé, dit l'autre, et ils éclatèrent de rire.

Dantès ne comprit pas très bien la plaisanterie, mais ses cheveux ne s'en dressèrent pas moins sur sa tête.

- Bon, nous voilà arrivés ! reprit le premier.

- Plus loin, plus loin, dit l'autre, tu sais bien que le dernier est resté en route, brisé sur les rochers, et que le gouverneur nous a dit le lendemain que nous étions des fainéants.

On fit encore quatre ou cinq pas en montant toujours, puis Dantès sentit qu'on le prenait par la tête et par les pieds et qu'on le balançait.

- Une, dirent les fossoyeurs.

- Deux.

- Trois !

En même temps Dantès se sentit lancé en effet dans un vide énorme, traversant les airs comme un oiseau blessé, tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le cœur. Quoique tiré en bas par quelque chose de pesant qui précipitait son vol rapide, il lui sembla que cette chute durait un siècle. Enfin, avec un bruit épouvantable, il entra comme une flèche dans une eau glacée qui lui fit pousser un cri, étouffé à l'instant même par l'immersion.

Dantès avait été lancé dans la mer, au fond de laquelle l'entraînait un boulet de trente-six attaché à ses pieds.

La mer est le cimetière du château d'If.

Séance 05

Le surhomme

Oral

Monte-Cristo n'est-il que le nom d'un lieu ?

Pistes

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Qu'est-ce qui fait des personnages de ces extraits des êtres d'exception ?

Notes

1. Benvenuto Cellini : célèbre artiste de la Renaissance, connu pour sa vie hardie et mouvementée.

2. Providence : nom donné au destin.

3. Croix ou pile : pile ou face.

4. Aller flâner dans les filets de Saint-Cloud : se jeter à la Seine. A la hauteur de Saint-Cloud, des filets tendus dans la Seine recueillaient les corps des noyés qui descendaient le fleuve.

5. Être-Suprême : nom donné à Dieu.

6. Se railler : se moquer.

Document A

Vautrin, personnage mystérieux, et Rastignac, jeune noble désargenté, s'apprêtent à s'affronter en duel, pour une affaire d'argent. Rastignac, subjugué par Vautrin, accepte de l'écouter.

- Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres ! j'ai eu des malheurs. Écoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà, ma vie antérieure en trois mots. Qui suis-je ? Vautrin. Que fais-je ? Ce qui me plaît. Passons. Voulez-vous connaître mon caractère ? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise : Prends garde ! Mais, nom d'une pipe ! je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ça ! dit-il en lançant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les Mémoires de Benvenuto Cellini1, tel que vous me voyez, et en italien encore ! J'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, à imiter la Providence2 qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau partout où il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à jouer que d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance ? J'ai bien réfléchi à la constitution actuelle de votre désordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre au hasard. Le duel ? croix ou pile3 ! voilà. Je mets cinq balles de suite dans un as de pique en renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre, et à trente-cinq pas encore ! quand on est doué de ce petit talent-là, l'on peut se croire sûr d'abattre son homme. Eh bien ! j'ai tiré sur un homme à vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié de sa vie un pistolet. Tenez ! dit cet homme extraordinaire en défaisant son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi, ce blanc-bec m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là j'étais un enfant, j'avais votre âge, vingt et un ans. Je croyais encore à quelque chose, à l'amour d'une femme, un tas de bêtises dans lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus, pas vrai ? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, où seriez-vous ? Il faudrait décamper, aller en Suisse, manger l'argent de papa, qui n'en a guère. je vais vous éclairer, moi, la position dans laquelle vous êtes; mais je vais le faire avec la supériorité d'un homme qui, après avoir examiné les choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux partis à prendre : ou une stupide obéissance ou la révolte. je n'obéis à rien, est-ce clair ? Savez-vous ce qu'il vous faut, à vous, au train dont vous allez ? un million, et promptement; sans quoi, avec notre petite tête, nous pourrions aller flâner dans les filets de Saint-Cloud4, pour voir s'il y a un Être-Suprême5. Ce million, je vais vous le donner.

Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835.

Document B

Jeune marin promis à un bel avenir, Edmond Dantès, victime d'un complot, a été injustement emprisonné, malgré les efforts de l'armateur Morrel pour le faire libérer. Au moment de cet extrait, des années plus tard, Morrel est ruiné ; son principal navire, le Pharaon, a sombré en mer ; et, couvert de dettes, il est sur le point de se suicider.

Enfin il arriva jusqu'à la maison qu'avait habitée son père. Les aristoloches et les capucines avaient disparu de la mansarde, où autrefois la main du bonhomme les treillageait avec tant de soin.

Il s'appuya contre un arbre, et resta quelque temps pensif, regardant les derniers étages de cette pauvre petite maison ; enfin il s'avança vers la porte, en franchit le seuil, demanda s'il n'y avait pas un logement vacant, et, quoiqu'il fût occupé, insista si longtemps pour visiter celui du cinquième, que le concierge monta et demanda, de la part d'un étranger, aux personnes qui l'habitaient, la permission de voir les deux pièces dont il était composé. Les personnes qui habitaient ce petit logement étaient un jeune homme et une jeune femme qui venaient de se marier depuis huit jours seulement.

En voyant ces deux jeunes gens, Dantès poussa un profond soupir.

Au reste, rien ne rappelait plus à Dantès l'appartement de son père : ce n'était plus le même papier ; tous les vieux meubles, ces amis d'enfance d'Edmond, présents à son souvenir dans tous leurs détails, avaient disparu. Les murailles seules étaient les mêmes.

Dantès se tourna du côté du lit, il était à la même place que celui de l'ancien locataire ; malgré lui, les yeux d'Edmond se mouillèrent de larmes : c'était à cette place que le vieillard avait dû expirer en nommant son fils.

Les deux jeunes gens regardaient avec étonnement cet homme au front sévère, sur les joues duquel coulaient deux grosses larmes sans que son visage sourcillât. Mais, comme toute douleur porte avec elle sa religion, les jeunes gens ne firent aucune question à l'inconnu ; seulement ils se retirèrent en arrière pour le laisser pleurer tout à son aise, et quand il se retira ils l'accompagnèrent, en lui disant qu'il pouvait revenir quand il voudrait et que leur pauvre maison lui serait toujours hospitalière.

En passant à l'étage au-dessous, Edmond s'arrêta devant une autre porte et demanda si c'était toujours le tailleur Caderousse qui demeurait là. Mais le concierge lui répondit que l'homme dont il parlait avait fait de mauvaises affaires et tenait maintenant une petite auberge sur la route de Bellegarde à Beaucaire.

Dantès descendit, demanda l'adresse du propriétaire de la maison des Allées de Meilhan, se rendit chez lui, se fit annoncer sous le nom de lord Wilmore (c'était le nom et le titre qui étaient portés sur son passeport) et lui acheta cette petite maison pour la somme de vingt-cinq mille francs. C'était dix mille francs au moins de plus qu'elle ne valait. Mais Dantès, s'il la lui eût faite un demi-million, l'eût payée le prix qu'il la lui eût faite.

Le jour même, les jeunes gens du cinquième étage furent prévenus par le notaire qui avait fait le contrat que le nouveau propriétaire leur donnait le choix d'un appartement dans toute la maison, sans augmenter en aucune façon leur loyer, à la condition qu'ils lui céderaient les deux chambres qu'ils occupaient.

Cet événement étrange occupa pendant plus de huit jours tous les habitués des Allées de Meilhan, et fit faire mille conjectures dont pas une ne se trouva être exacte.

Mais ce qui surtout brouilla toutes les cervelles et troubla tous les esprits, c'est qu'on vit le soir le même homme qu'on avait vu entrer dans la maison des Allées de Meilhan se promener dans le petit village des Catalans, et entrer dans une pauvre maison de pêcheurs où il resta plus d'une heure à demander des nouvelles de plusieurs personnes qui étaient mortes ou qui avaient disparu depuis plus de quinze ou seize ans.

Le lendemain les gens chez lesquels il était entré pour faire toutes ces questions reçurent en cadeau une barque catalane toute neuve, garnie de deux seines et d'un chalut.

Ces braves gens eussent bien voulu remercier le généreux questionneur ; mais en les quittant on l'avait vu, après avoir donné quelques ordres à un marin, monter à cheval et sortir de Marseille par la porte d'Aix.

- Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai jamais entendu parler personne comme vous faites.

- C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres invisibles ou exceptionnels.

- Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres exceptionnels et invisibles se mêlent à nous ?

- Pourquoi pas ? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans lequel vous ne pourriez pas vivre ?

- Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez ?

- Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent; vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous répondent.

- Ah ! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi.

- Vous avez été servi à votre guise, monsieur ; car vous avez été prévenu tout à l'heure, et maintenant encore, je vous préviens.

- Ainsi, vous-même ?

- Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de mœurs, soit par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Indou, ni Américain, ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. j'adopte tous les usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous, n'est-ce pas, car je parle le français avec la même facilité et la même pureté que vous ? Eh bien ! Ali, mon Nubien6, me croit Arabe; Bertuccio, mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. je n'ai que deux adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec de la persistance je les soumets : c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but auquel je tends : tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur.

Morrel retomba sur sa chaise ; ses yeux se portèrent vers la pendule : il lui restait sept minutes, voilà tout ; l'aiguille marchait avec une rapidité incroyable ; il lui semblait qu'il la voyait aller.

Ce qui se passa alors, et dans ce moment suprême, dans l'esprit de cet homme qui, jeune encore, à la suite d'un raisonnement faux peut-être, mais spécieux du moins, allait se séparer de tout ce qu'il aimait au monde et quitter la vie, qui avait pour lui toutes les douceurs de la famille, est impossible à exprimer : il eût fallu voir, pour en prendre une idée, son front couvert de sueur, et cependant résigné, ses yeux mouillés de larmes, et cependant levés au ciel.

L'aiguille marchait toujours, les pistolets étaient tout chargés ; il allongea la main, en prit un, et murmura le nom de sa fille.

Puis il posa l'arme mortelle, prit la plume et écrivit quelques mots.

Il lui semblait alors qu'il n'avait pas assez dit adieu à son enfant chérie.

Puis il se retourna vers la pendule ; il ne comptait plus par minute mais par seconde.

Il reprit l'arme, la bouche entr'ouverte et les yeux fixés sur l'aiguille ; puis il tressaillit au bruit qu'il faisait lui-même en armant le chien.

En ce moment une sueur plus froide lui passa sur le front, une angoisse plus mortelle lui serra le cœur.

Il entendit la porte de l'escalier crier sur ses gonds.

Puis s'ouvrit celle de son cabinet.

La pendule allait sonner onze heures.

Morrel ne se retourna point, il attendait ces mots de Coclès :

« Le mandataire de la maison Thomson et French. »

Et il approchait l'arme de sa bouche…

Tout à coup il entendit un cri : c'était la voix de sa fille.

Il se retourna et aperçut Julie, le pistolet lui échappa des mains.

- Mon père ! s'écria la jeune fille hors d'haleine et presque mourante de joie, sauvé ! vous êtes sauvé !

Et elle se jeta dans ses bras en élevant à la main une bourse rouge en filet de soie.

- Sauvé ! mon enfant ! dit Morrel ; que veux-tu dire ?

- Oui, sauvé ! voyez, voyez, dit la jeune fille.

Morrel prit la bourse et tressaillit, car un vague souvenir lui rappela cet objet pour lui avoir appartenu.

D'un côté était la traite de deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs.

La traite était acquittée.

De l'autre était un diamant de la grosseur d'une noisette, avec ces trois mots écrits sur un petit morceau de parchemin :

« Dot de Julie. »

Morrel passa sa main sur son front : il croyait rêver.

En ce moment la pendule sonna onze heures.

Le timbre vibra pour lui comme si chaque coup du marteau d'acier vibrait sur son propre cœur.

- Voyons, mon enfant, dit-il, explique-toi. Où as-tu trouvé cette bourse ?

- Dans une maison des Allées de Meilhan, au n° 15, sur le coin de la cheminée d'une pauvre petite chambre au cinquième étage.

- Mais, s'écria Morrel, cette bourse n'est pas à toi.

Julie tendit à son père la lettre qu'elle avait reçue le matin.

- Et tu as été seule dans cette maison ? dit Morrel après avoir lu.

- Emmanuel m'accompagnait, mon père. Il devait m'attendre au coin de la rue du Musée ; mais, chose étrange, à mon retour, il n'y était plus.

- Monsieur Morrel ! s'écria une voix dans l'escalier, monsieur Morrel !

- C'est sa voix, dit Julie.

En même temps Emmanuel entra, le visage bouleversé de joie et d'émotion.

- Le Pharaon ! s'écria-t-il ; le Pharaon !

- Eh bien, quoi ? le Pharaon ! êtes-vous fou, Emmanuel ? Vous savez bien qu'il est perdu.

- Le Pharaon ! Monsieur, on signale le Pharaon ; le Pharaon entre dans le port.

Morrel retomba sur sa chaise, les forces lui manquaient ; son intelligence se refusait à classer cette suite d'événements incroyables, inouïs, fabuleux.

Mais son fils entra à son tour.

- Mon père, s'écria Maximilien, que disiez-vous donc que le Pharaon était perdu ? La vigie l'a signalé, et il entre dans le port.

- Mes amis, fit Morrel, si cela était, il faudrait croire à un miracle de Dieu ! Impossible ! impossible !

Mais ce qui était réel et non moins incroyable, c'était cette bourse qu'il tenait dans ses mains c'était cette lettre de change acquittée, c'était ce magnifique diamant.

- Ah ! Monsieur, dit Coclès à son tour, qu'est-ce que cela veut dire, le Pharaon ?

- Allons, mes enfants, dit Morrel en se soulevant, allons voir, et que Dieu ait pitié de nous, si c'est une fausse nouvelle.

Ils descendirent ; au milieu de l'escalier attendait madame Morrel : la pauvre femme n'avait pas osé monter.

En un instant ils furent à la Cannebière.

Il y avait foule sur le port.

Toute cette foule s'ouvrit devant Morrel.

- Le Pharaon ! le Pharaon ! disaient toutes ces voix.

En effet, chose merveilleuse, inouïe, en face de la tour Saint-Jean, un bâtiment, portant sur sa poupe ces mots écrits en lettres blanches : le Pharaon (Morrel et fils de Marseille), absolument de la contenance de l'autre Pharaon, et chargé comme l'autre de cochenille et d'indigo jetait l'ancre et carguait ses voiles ; sur le pont, le capitaine Gaumard donnait ses ordres, et maître Penelon faisait des signes à M. Morrel.

Il n'y avait plus à en douter : le témoignage des sens était là, et dix mille personnes venaient en aide à ce témoignage.

Comme Morrel et son fils s'embrassaient sur la jetée aux applaudissements de toute la ville témoin de ce prodige, un homme, dont le visage était à moitié couvert par une barbe noire, et qui, caché derrière la guérite d'un factionnaire, contemplait cette scène avec attendrissement, murmura ces mots :

- Sois heureux, noble cœur ; sois béni pour tout le bien que tu as fait et que tu feras encore ; et que ma reconnaissance reste dans l'ombre comme ton bienfait.

Et, avec un sourire où la joie et le bonheur se révélaient, il quitta l'abri où il était caché, et sans que personne fît attention à lui, tant chacun était préoccupé de l'événement du jour, il descendit un de ces petits escaliers qui servent de débarcadère et héla trois fois :

- Jacopo ! Jacopo ! Jacopo !

Alors une chaloupe vint à lui, le reçut à bord, et le conduisit à un yacht richement gréé, sur le pont duquel il s'élança avec la légèreté d'un marin ; de là, il regarda encore une fois Morrel qui, pleurant de joie, distribuait de cordiales poignées de main à toute cette foule, et remerciait d'un vague regard ce bienfaiteur inconnu qu'il semblait chercher au ciel.

- Et maintenant, dit l'homme inconnu, adieu bonté, humanité, reconnaissance… Adieu à tous les sentiments qui épanouissent le cœur !… Je me suis substitué à la Providence pour récompenser les bons… que le Dieu vengeur me cède sa place pour punir les méchants !

À ces mots il fit un signal, et, comme s'il n'eût attendu que ce signal pour partir, le yacht prit aussitôt la mer.

Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, 1844.

Document C

Jean Valjean est un ancien forçat échappé du bagne de Toulon, qui possède une force hors du commun. Des années après son évasion, sous le nom de Monsieur Madeleine, il est devenu maire de Montreuil, où un accident survient au vieux Fauchelevent, écrasé par une charrette. L'inspecteur Javert, qui poursuit Jean Valjean depuis toujours, assiste à la scène.

M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant.

Javert continua :

- C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos.

Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait :

- Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là.

Madeleine tressaillit.

Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux Madeleine :

- C'était un forçat.

- Ah ! dit Madeleine.

- Du bagne de Toulon.

Madeleine devint pâle.

Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père Fauchelevent râlait et hurlait :

- J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah !

Madeleine regarda autour de lui :

- Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ?

Aucun des assistants ne remua. Javert reprit :

- Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce forçat.

- Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard.

Madeleine leva la tête, rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.

Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria : - Père Madeleine ! retirez-vous de là !

Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : - Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure, voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi !

Madeleine ne répondit pas. Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix étouffée qui criait :

- Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux Fauchelevent était sauvé.

Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste, et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours.

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

Document D

Bobinette, une espionne, découvre la véritable identité de celui pour qui elle croit travailler : le clochard Vagualame.

- Vagualame, qui êtes-vous ? dites-le moi...

- Qui je suis! pardieu !... tu le demandes ? tu veux le savoir ? Eh bien ! qu'il soit fait suivant ta volonté !... C'est ta dernière volonté !... Qui je suis ?... regarde !

Lentement, d'un mouvement digne et sûr, Vagualame déroulait la longue cape dans laquelle il était enveloppé.

Il arrachait son chapeau qu'il jetait à ses pieds et, les bras croisés, fixant Bobinette, il l'apostrophait :

- Ose dire mon nom ! ose me nommer !...

Devant Bobinette se dressait une terrifiante silhouette.

Le mendiant de tout à l'heure, sa cape enlevée, dépouillé de son chapeau, apparaissait soudain non plus comme un vieillard au corps tassé, mais comme un homme à coup sûr jeune, vigoureux, superbement musclé.

Il était vêtu, ganté plutôt, d'un maillot collant de laine noire qui, des pieds jusqu'au cou, le gainait étroitement...

Bobinette ne pouvait apercevoir son visage : celui-ci était dissimulé par une longue cagoule noire enveloppant entièrement sa tête; seuls les yeux, d'où sortaient deux reflets fauves, deux regards de feu, lumineux, impressionnants dans leur fixité, étaient apparents...

Cette vision, la vision de cet homme, sans visage, sans ressemblance avec un autre homme, la vision de cette apparition, au masque anonyme, au corps de statue, de cet être qui n'était aucun être reconnaissable, avait quelque chose de si précis en son mystère que Bobinette, un quart de seconde, l'ayant contemplée, hurla d'une voix rauque, inhumaine, mourante :

- Fantômas ! ah ! vous êtes Fantômas !

... L'orage redoublait de violence, la tempête déchaînée multipliait ses hurlements sinistres, la nuit se faisait plus sombre, la pluie plus lourde, le vent plus impétueux !

- Fantômas ! vous êtes Fantômas !

Bobinette répétait inlassablement son exclamation.

Et telle était sa surprise, tel était son émoi de se trouver réellement en présence de l'insaisissable, de l'inidentifiable bandit qu'elle oubliait presque ses horribles menaces; hébétée, anéantie, incapable d'une pensée consciente.

- Fantômas ! vous êtes Fantômas !

Comme à dessein, comme jouissant du trouble de la pauvre fille, le bandit ne se hâtait point de répondre.

- Eh bien, oui ! faisait-il enfin, je suis Fantômas !... Je suis celui que le monde entier recherche, que nul n'a jamais vu, que nul ne peut reconnaître ! Je suis le Crime! Je suis la Nuit ! Je n'ai pas de visage, pour personne, parce que la nuit, parce que le crime n'ont point de visage !... Je suis la puissance illimitée; Je suis celui qui se raille7 de tous les pouvoirs, de toutes les forces, de tous les efforts ! Je suis le maître de tous, de tout, de l'heure, du temps ! Je suis la Mort ! Bobinette, tu l'as dit, je suis Fantômas !...

Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas : l'agent secret, 1910.

Séance 06

Le roman populaire

Oral

Quels sont les différents sens du mot 'populaire' ?

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1. D'après cet extrait, qu'est-ce qui distingue l'œuvre d'art de la production commerciale ?

2. Trouvez des exemples de cette opposition dans le domaine du cinéma, de la littérature, de la musique, des arts graphiques.

3. Cette opposition entre œuvre d'art et production commerciale vous paraît-elle pertinente ?

En fait il n'y a pas deux littératures - ou alors il y en a des dizaines. Mais il y a deux façons, pour l'auteur d'envisager l'acte d'écrire. Ou l'auteur compose son œuvre en obéissant essentiellement, sinon exclusivement aux exigences internes, personnelles de la création artistique. Il cherche à s'exprimer. Il écrit son œuvre et il la propose au public. Ou l'auteur écrit en cherchant essentiellement, sinon exclusivement à composer une œuvre qui ait un placement commercial. Pour cela, il adopte le genre à la mode ; les thèmes favoris du public, les procédés qui ont fait leurs preuves : il ne crée pas son œuvre : il fabrique une œuvre en fonction des désirs du public... Les deux motivations - besoin de s'exprimer, désir de répondre à l'attente du public - coexistent presque toujours, en proportion variable, dans l'esprit de l'écrivain. Nous dirons qu'il fabrique du roman populaire lorsqu'il obéit exclusivement et consciemment à la seconde !

Sur cette première base il est possible de risquer une définition. Le roman populaire est un roman écrit pour le grand public, avec la seule prétention de lui plaire. L'auteur de romans populaires cherche donc essentiellement à suivre et à servir les goûts du public. L'auteur de romans populaires fabrique, sur des schémas éprouvés, des produits de grande consommation. Sa seule recherche consiste à donner quelques apparences de nouveauté à des histoires traditionnelles, à des personnages stéréotypés ; il veut séduire son public, mais il se garde soigneusement de le dérouter, de s'égarer hors de sentiers battus. En définitive le roman populaire ne recherche nullement l'originalité : ce sont des variations infinies et le plus souvent infimes sur des thèmes connus.

Il est donc possible de brosser un schéma du roman populaire type. Il doit avant tout conter une histoire, et une histoire attachante ; le mouvement, l'action y sont essentiels et la quantité des péripéties importe plus que leur qualité. Le lecteur de roman populaire s'arrête rarement pour juger de la vraisemblance de ce qu'on lui raconte, il ne retourne jamais en arrière, il lui suffit d'être emporté par le mouvement. Le roman populaire évitera donc le plus possible tout ce qui charge ce mouvement ; les descriptions y seront réduites au strict minimum, les portraits tracés à grands traits. Le dialogue y sera vif : succession de répliques à l'emporte-pièce, car il s'agit plus de frapper fort que de frapper juste. Pourvu qu'on l'amuse ou qu'on l'émeuve, le lecteur ne chicane guère sur les moyens auxquels on a recours. L'auteur de romans populaires n'a donc pas à craindre de forcer le ton. Il peut pousser les situations jusqu'à l'extrême limite du vraisemblable, et même la franchir. Il importe seulement que tout se termine bien, c'est-à-dire que les deux amoureux, personnages indispensables, finissent par se retrouver et être heureux, que la vertu triomphe et que les méchants, un instant triomphants, soient punis. Le dénouement heureux est la règle fondamentale du genre : le lecteur a besoin de la certitude qu'en définitive les héros s'en sortiront, pour supporter toutes les catastrophes qu'on leur fait subir.

Le roman populaire raconte toujours la même histoire : celle de deux amoureux longtemps séparés et que le dénouement réunit. Tout le métier consiste à accumuler des obstacles, puis à les éliminer. D'où primauté de la péripétie, du rebondissement, du coup de théâtre. Le roman populaire est une œuvre touffue qui défie l'analyse. Les personnages y sont souvent nombreux, mais il importe qu'ils soient psychologiquement simples, faciles à reconnaître et à classer en deux camps bien distincts : les bons et les méchants. Le romancier peut bien glisser un méchant dans le camp des bons, mais il faut que son déguisement soit facile à percer. Il peut laisser un bon s'égarer parmi les méchants, mais il faut que de nombreux signes laissent prévoir qu'il retrouvera le droit chemin. Le roman populaire a besoin de mystère, mais d'un mystère plus apparent que réel. Le recours à un personnage qui dispose sans limite, et sans explication de certains pouvoirs, permet en général de résoudre tous les problèmes au moment opportun. Le roman populaire, pourvu qu'il dispose de tous ces éléments, n'a pas besoin d'être bien construit, ni même bien écrit. L'auteur pressé par le temps et le besoin d'argent, improvise et écrit vite. Il lui suffit d'avoir de la verve et de l'imagination. Ce qui n'est pas si facile, ni si fréquent.

R. Guise, « Le Roman populaire », in Histoire littéraire de la France, tome IV, 2ème partie, Ch. LXXI, Les Éditions sociales, 1973.