Prix Littéraires

Fiche

Prix Littéraire des Lycéens des Pays de la Loire

Présentation

Les ouvrages en compétition :

1. Vincent ALMENDROS, Faire mouche, éditions de Minuit.

2. Pierric BAILLY, L'Homme des bois, éditions POL.

3. Julia DECK, Sigma, éditions de Minuit

4. Brigitte GIRAUD, Un loup pour l'homme, éditions Flammarion

5. Aliona GLOUKHOVA, Dans l'eau je suis chez moi, éditions Verticales

6. Anthony POIRAUDEAU, Churchill, Manitoba, éditions Inculte

Vous avez été sélectionnés pour faire partie du jury 2018-2019. Dans l'année, vous allez sélectionner le lauréat mais aussi rencontrer des auteurs pour enrichir votre compréhension des œuvres.

Carnet de lecteur

Gardez une trace de vos lectures (pour les délibérations, pour l'oral du bac...). Pour chacun des six ouvrages, vous reporterez le titre, l'auteur et l'édition sur votre carnet de lecteur. Puis, vous réaliserez l'une des activités ci-dessous. Vous changerez d'activité à chaque livre lu. Au choix :

- un carnet de voyage : vous retracerez l'itinéraire du personnage principal sur une carte, en indiquant ses étapes, ses rencontres, ses aventures... Vous pouvez y adjoindre des cartes postales, des photographies de paysages...

- L'interview de l'un des personnages du roman : vous le rencontrez et imaginez l'interview que vous pourriez avoir avec des questions que vous vous posez sur lui une fois le livre lu.

- Un résumé assez détaillé, comportant un choix de 3 passages recopiés, dont vous justifiez le choix.

- Un pamphlet : vous rédigez un article critiquant de façon virulente le roman.

- Une lettre à l'auteur : vous lui écrivez pour lui demander des précisions, des explications et/ou lui faire part de votre réception du roman.

- Une nouvelle couverture : vous imaginez une nouvelle couverture, comportant tous les éléments adéquats et rendant compte de l'œuvre. Vous expliquez ensuite votre création en justifiant vos choix en fonction de l'œuvre.

- Une critique de ce roman telle qu'elle pourrait apparaître dans un journal, afin de conseiller ou déconseiller la lecture du roman.

- Un abécédaire, comportant au moins 8 mots qui, pour vous, représentent le roman (avec la justification du choix de ces mots).

- Une réflexion sur le titre du roman : que signifie-t-il ? A quels passages de l'œuvre peut-il correspondre ? Quel sens a-t-il pour moi ?

- Un "coup de cœur" ou un "coup de griffe" où vous exposez votre opinion sur le roman, en justifiant.

- Une autre activité de votre choix.

Atelier CDI

Aliona Gloukhova

Lecture

1. Lisez les extraits suivants. Qu'est-ce qui vous paraît intéressant ? Quelles questions se posent ?

2. Par groupe de quatre, préparez trois questions pour l'auteur.

3. Mettez à jour votre journal de lecteur.

Document A

Nous sommes en Zaporozhets, une voiture orange, moche, bossue, qui fait beaucoup de bruit, c'est tôt le matin et ça réveille tout le monde. Nous partons en vacances. Mon père est au volant, maman à côté. Tania, Slavka et moi sur le siège arrière, parmi les casseroles, les tentes, les sacs de couchage et les boîtes de conserve. Je me baisse un peu, mes copines ne me verront pas dans cette voiture informe qui n'a rien d'une Zhigouli, belle et moderne. Vesta se tient sur nos genoux. Elle mâche du chewing-gum Love is qu'elle a trouvé collé quelque part dans notre appartement par moi ou ma sœur.

J'ai cinq ans, Tania en a neuf et Slavka quinze. Slavka s'amuse à nous brouiller. Il dit à Tania : Tu es très belle, plus belle que ta sœur, vas-y, dis-lui. Il vient me voir ensuite : Lenka, tu es très belle, mais Tania pense le contraire, tu sais. Ça marche toujours bien, on se dispute facilement pour ce genre de choses avec Tania. Ça fait rire mon père, mais pas ma mère.

Nous vivons sous des tentes près de la forêt, comme on fait chaque été. Nous mangeons de l'omelette aux champignons dans un champ ensoleillé. Je me rappelle ces tentes, des triangles jaunes sur la terre noire, et autour, des pins dressés vers le ciel. J'aime le tissu de ces toiles, une brèche d'éclair et le son que ça fait quand on les ferme, tout est jaune à l'intérieur. Et à l'extérieur, des épines de pin sont plantées dans le sable.

Je vois mon père. Il porte une combinaison noire, imperméable. Il a un masque sur le visage, un panier de pêche à la main, un harpon dans l'autre. Il entre dans l'eau, il est dauphin. Je vois un tube qui glisse à la surface.

Notre chienne Vesta reste au bord du lac et garde ses affaires. Elle aboie, saute et parfois elle reste suspendue en l'air. Personne ne le voit, à part moi. Je sais – ma chienne a un goéland en elle.

Avec Tania on crie : À vos marques, prêts, feu, partez, et on court à quatre pattes vers l'eau, on jette nos tee-shirts sur le sable : genoux contre cailloux, lumière oblique.

J'ai appris à nager avant d'apprendre à marcher. Toute petite, je flânais dans une baignoire, ma mère tenait deux doigts sous ma nuque, j'avais quelques mois. Mon père était fier de moi. J'ai appris à marcher au bord du lac de Lepel. Il y a une photo : ma mère me tient la main à côté d'une tente, j'ai un œil fermé, le soleil éclate, je dois être heureuse. Il y en a une seconde : le même endroit, mais un an plus tard, avec mon père, je porte ses lunettes de soleil, il sourit. Lorsque je commence à marcher pour la première fois, je tombe tout le temps, alors je me remets à quatre pattes.

On m'appelle le pingouin parfois : je dandine en marchant, et dans l'eau − je me sens en confiance.

Quand on n'habite pas sous une tente, on habite à Khrushchyovka, dans la rue Kakhovskaïa de la ville de Minsk, dans un bâtiment de cinq étages en panneaux préfabriqués. Au retour de vacances, je passe quelques jours à crier et à pleurer, je ne comprends rien, il n'y a pas d'arbres et surtout il n'y a pas de lac, juste une baignoire. L'eau coule dans les tuyaux, l'eau est payante, même si tout le monde paye le même prix pour des quantités différentes, parce que c'est le communisme.

Chez nos voisins, c'est comme chez nous : un couloir, une salle de bains, une cuisine et une chambre, des lits superposés où nous dormons, moi et ma sœur Tania. Je cache des livres et des beaux objets sous mon oreiller. Mon père nous réveille avec une cloche, lourde et terrifiante. Il rit comme une baleine, parce que Tania s'énerve chaque fois qu'il fait ça.

Notre salle de bains est vieille, les murs sont couverts d'une peinture blanche qui se décolle. L'humidité a noirci le plafond. Des boîtes en plastique rouge servent de placards, une machine à laver se prend pour un vaisseau spatial. Nous n'avons pas de télé. Nous possédons un animal étrange, un corail, plein de poussière, rapporté par je ne sais qui de l'océan Indien, ainsi qu'une grande bibliothèque que mon père a achetée à l'époque où on n'arrivait pas à trouver des livres. Il est tombé sur un type qui les vendait en gros : les dizaines de volumes de la littérature mondiale, des livres sur la chasse, sur la pêche et sur l'hypnose.

Quand mon père a disparu, je crois qu'à part de la tristesse, il y avait aussi un soulagement. Là-bas, juste avant de disparaître, il se sentait plus heureux qu'avec nous et ce n'est pas parce qu'il ne nous aimait pas qu'il est parti, mais parce que tout était compliqué.

Je pense à la couleur noire de sa veste en cuir, elle donne un son plastique et désagréable quand il bouge. Je n'aime pas cette veste : froide, glissante, dure. Je n'aime pas cette veste, parce que lorsqu'il la met il est souvent ivre, et cette veste le rend encore plus étranger, elle l'emballe et le transforme en quelqu'un de lourd et d'absent.

Quand il ne rentre pas à la maison, qu'on l'attend tout en faisant semblant de ne pas l'attendre, quand il doit rentrer bientôt et qu'à l'heure prévue il n'est toujours pas là, on sait.

Je me souviens de ce corps flou dans le couloir, ce n'est plus son corps à lui, je me souviens de ma mère qui lui enlève son manteau et qui essaye de le cacher. Il est grand, beaucoup plus grand qu'elle, et ça se voit. Ça signifie qu'il va passer une semaine dans un coin de la chambre : dissimulé, allongé. Il va dormir, il ne faudra pas le laisser sortir, ma mère va lui faire à manger et lui donner de l'eau.

Il n'est pas conscient pendant ses dipsomanies, il est réduit à un désir de sortir et de trouver de l'alcool. Il faut le retenir, il ne peut pas se retenir tout seul. Il a mal, il a des vertiges, il a des nausées. On le fait souffrir parce qu'on ne le laisse pas sortir.

Le mot dipsomanie, je l'ai appris plus tard alors que je n'étais plus une enfant. C'est un mot savant et c'est pour ça qu'il me plaît, c'est un mot qui explique et qui cache en même temps. Je dis dipsomanie et tout le monde comprend que boire est une maladie.

Je vois son corps lourd au milieu de la chambre, après deux jours sans alcool. Il faut l'empêcher de sortir pour aller au magasin. Quand maman n'est pas là, je la remplace. Neuf ans et 30 kilos contre quarante-huit ans d'une tonne. Je n'y arrive pas, j'agite mes bras qui ne servent à rien. Il part, et je suis coupable.

Tout le monde boit à cette époque dans cette ville. Les pères de mes copines de classe boivent, nos voisins boivent, nos profs à l'école, eux aussi, boivent. Pour moi, la ville de Minsk est comme un gros animal de pierre, ou comme une boîte en carton. Je vois mon père qui marche parmi les rues, je vois son manteau en peau de mouton retournée, il est tout seul, et je ne peux rien faire. C'est une ville où l'on courbe la tête à l'intérieur de son manteau, où l'on se cache les mains. Dans cette ville il faut boire pour trouver du courage.

Aliona Gloukhova, Dans l'eau je suis chez moi, 2018.

Document B

Que devient une famille biélorusse lorsque, en 1995, le père disparaît en mer lors d'un naufrage, sans que son corps soit retrouvé ? Faut-il attendre l'improbable retour d'un homme qui a peut-être choisi de fuir Minsk – une ville où "l'on courbe la tête à l'intérieur de son manteau, où l'on se cache les mains" ? La petite Lenka est alors âgée de 11 ans, elle ne se souvient de ce père que par fragments incertains : "Tu es tellement vivant dans mes rêves et tellement absent dans ma vie." Ce récit bouleversant est l'analyse d'une disparition, où la recherche de traces imperceptibles permet de réinventer une histoire, et de la prolonger. Pour la narratrice, la décantation se produit lorsque, des années plus tard, elle commence à écrire sur son père, en adoptant le français pour ce remarquable premier roman, intime et douloureux : "J'ai trouvé un endroit silencieux au sein d'une autre langue, un endroit où je peux réfléchir."

Lemonde.fr, Livres en bref, 15 février 2018.

Document C
Premier roman Libérer l'animal en soi

Sur son cahier rouge, le père d'Aliona Gloukhova avait dessiné un dauphin. Nageur, sportif émérite, il a disparu au large d'Istanbul, le 7 novembre 1995. Sa fille avait 11 ans. Pendant vingt ans, elle est restée avec ses questions, son imagination, une porte jamais refermée. Née à Minsk (Biélorussie) en 1984, Aliona Gloukhova a suivi l'enseignement du master de création littéraire de l'université Paris-VIII. Puzzle de souvenirs épars, son premier roman est un voyage intime sur les traces d'un père atteint de dipsomanie, un besoin irrépressible d'alcool qui le retenait pendant plusieurs jours loin de la maison. C'est aussi le récit fragmentaire et délicat d'une en- fance dans l'ex-bloc soviétique. "J'ai appris à nager avant d'apprendre à marcher", constate Aliona Gloukhova, reliée à l'absent par l'élément aquatique. Se comparant à un pingouin, elle est maladroite sur la terre ferme et ne se sent bien que dans l'eau. "L'animal en toi s'est libéré ", écrit-elle à son père au terme d'une émouvante contre-enquête, une longue traversée vers l'acceptation du deuil. S. J.

L'Humanité, 31 mai 2018.

Atelier

Pierric Bailly

Lecture

Lisez les extraits du roman (extraits A, B, C).

Recherche

1. Cherchez sur Internet des images des lieux où se déroule le roman : la forêt de Révigny, l'Hermitage de Conliège, le Hameau de La Frasnée, la voie verte PLM du côté de Conliège, le village de Cressia. Quelle atmosphère s'en dégage ?

2. Lisez l'extrait du Progrès (extrait D). Que vous apprend-il ?

Écriture

Notez cinq questions que vous pourrez poser à Pierric Bailly demain.

Extrait A

Ce que je peux faire, c'est mener mon enquête à ma manière, retourner sur les lieux du drame et interroger le paysage, observer, émettre des hypothèses. Je peux continuer à fouiller dans ses affaires, en espérant trouver un indice, un signe, une preuve. Je peux m'asseoir par terre dans son salon lumineux avec vue sur toute la ville d'un côté et sur les contreforts du premier plateau de l'autre et attendre une révélation, une illumination. Je peux aussi monter dans sa voiture et m'éloigner un peu, partir la journée dans le haut Jura et retrouver ses sites favoris : grottes, belvédères, châteaux en ruine, lacs lugubres paumés au milieu des bois.

Pierric Bailly, L'Homme des bois, 2017.

Extrait B

Mais le problème, c'est que je n'avais pas vu son corps.

Je me dis parfois que si je l'avais vu, je n'écrirais pas ce livre.

Enfin, je ne sais pas.

En rejoignant le chemin de verdure où a été prise la photo qui figurait en une du journal, je lui présente autre chose dont je lui [sa femme, Amandine] ai également beaucoup parlé : un immense tunnel en pierre de taille creusé dans la pente. A quelques dizaines de mètres de l'endroit où mon père est tombé. Une porte noire. Une bouche monstrueuse, silencieuse, monumentale. Une vision hallucinante.

Il s'agit simplement d'un ancien tunnel ferroviaire construit dans les années 1890. Oh, rassurez-vous, je ne vais pas vous faire un cours sur l'histoire des premiers chemins de fer jurassiens, mais je me suis un peu renseigné sur le sujet.

Ce que je peux en dire, c'est que la forêt de Revigny était traversée par deux lignes. Aucune des deux n'est plus en service aujourd'hui, les rails ont été retirés, mais le tracé existe toujours. Les chemins ont été aménagés en ce qu'on appelle des voies vertes, parcours dédiés aux promeneurs, joggeurs et cyclistes, parfois accompagnés d'un chien en laisse. [...]

Lors de mes premières visites, je m'attendais à tout, à me faire capturer, trucider, dévorer par un ours ou une famille de morts-vivants. Je me disais aussi que c'était l'endroit rêvé pour croiser le fantôme de mon père.

Ou simplement lui parler.

Un lieu calme, isolé, irréel, où je pouvais imaginer qu'il m'écoutait.

Ma voix résonnait, je marchais lentement, et c'est à lui que je racontais tout ça. La vie après sa mort, la vie depuis sa mort. Puisqu'il était parti juste au début. C'est le principe de la mort. Une vie s'arrête, c'est la fin d'une histoire. Mais la mort engendre une nouvelle histoire, dont le défunt est le déclencheur, et dont il n'a pas connaissance. Alors je lui racontais cette histoire. Je lui racontais la semaine qui a suivi la découverte de son corps, tout ce qui s'est passé autour de cet événement, les articles dans le journal, l'avis de décès qui a tant fait jaser, les doutes, les bruits, les rumeurs, les réactions. Je lui racontais son enterrement, les discours, les musiques, le cercueil recouvert de livres et d'objets, et puis le lendemain à La Frasnée, la dispersion des cendres dans le Drouvenant.

Une fois, j'ai voulu l'interroger sur sa chute, lui demander ce qui s'était passé, mais déjà la lumière du jour s'annonçait sur les parois devant moi, plus blanche que celle des néons, et j'ai fini par ressortir du tunnel.

Pierric Bailly, L'Homme des bois, 2017.

Extrait C

L'hermitage de Conliège : en lisière du premier plateau, dominant toute la vallée jusqu'à Lons et bien au-delà, un ensemble de bâtiments vieux de près de cinq cent ans.

Je ne mens pas quand je dis que mon père est mort dans un site fabuleux. Un site qu'il connaissait comme sa poche et qu'il n'a jamais cessé d'arpenter.

Je n'y étais pas retourné depuis des années mais je me souvenais parfaitement du chemin qui menait à l'ermitage. J'ai escaladé une dizaine de minutes dans les bois. Un porche en pierre marquait l'entrée sur les lieux. Comme j'y voyais encore un peu clair, je me suis faufilé entre les bâtisses pour aller me planter face au panorama. Le soleil venait de se coucher, la ville et les monts du Mâconnais baignaient dans une brume bleutée. J'ai pris place sur un muret qui encercle le domaine, je me suis assis les jambes dans le vide et j'ai sorti mon téléphone de ma poche. J'ai commencé à noter quelques idées pour mon discours.

Finalement je n'ai pas lâché mon téléphone pendant plus de deux heures. Je répétais certaines phrases à voix haute, puisqu'elles étaient destinées à être lues. Je ne dérangeais personne, ici.

Maintenant il faisait nuit noire et les yeux me piquaient. J'espérais que la lune apparaîtrait mais le ciel était couvert. J'avais oublié la bouteille d'eau dans la voiture de mon père. Pour autant, je ne voulais pas rentrer.

J'ai décidé de passer la nuit sur place. Je me suis réfugié dans la bergerie, le seul bâtiment à rester ouvert en permanence, qui sert d'hébergement pour des randonneurs au long cours. A l'étage, un vieux fauteuil en cuir m'attendait, j'ai relu et récrit mon texte, encore et encore, puis à trois heures du matin, je l'ai envoyé par mail à Amandine, en lui demandant de me l'imprimer à son réveil avant de prendre la route avec nos deux filles pour me rejoindre dans le Jura.

J'ai dormi à peine une heure dans mon fauteuil. J'ai attendu le lever du jour pour sortir de la bergerie. Le soleil éclairait le sommet des collines environnantes. J'avais besoin de me dégourdir les jambes et j'ai commencé à sautiller et à trottiner en me frottant les mains. J'avançais vers le jardin de l'ermite, et j'ai stoppé net mon élan en découvrant celui que l'on appelle le gisant. Je n'en avais aucun souvenir.

Une sculpture de pierre, de taille humaine, allongée sur le dos.

On ne pouvait pas faire plus signifiant.

Mais il était bel et bien là, réellement, sous mes yeux. Un corps de pierre en trois morceaux, tranché au niveau de la tête et du bassin.

Un fossile humain à côté duquel je pouvais m'allonger, contre lequel je pouvais me serrer, à la surface duquel je pouvais gratter du bout des doigts la mousse fine et le lichen incrusté dans ses rainures, ses creux, ses plaies, ou simplement poser une main, sur le visage, le torse, les cuisses froides, tout était froid, froid et dur, rugueux, râpeux.

Je me suis relevé et je suis resté sans bouger un moment, puis j'ai monté un escalier qui mène à la terrasse où s'étendaient autrefois les vignes de l'ermite. En me retournant je pouvais contempler le gisant quelques mètres plus bas. Je n'en revenais pas. C'était très impressionnant. Mais bon, c'était comme ça. Je me suis dit qu'en sortant de chez soi, on prenait le risque de trouver, de trouver un peu.

Pierric Bailly, L'Homme des bois, 2017.

Extrait D

Sexagénaire retrouvé mort en bas d'une falaise : la piste accidentelle privilégiée

La macabre découverte a été faite ce dimanche, au bas d'une falaise de Revigny, après que des riverains eurent signalé une voiture semblant abandonnée là, depuis plusieurs jours. Christian Bailly, sexagénaire, originaire de Clairvaux-les-Lacs domicilié à Lons-le-Saunier, infirmier au centre de soins pour toxicomanes Passerelle 39, était le père de Pierric Bailly (auteur du livre à succès « Polichinelle »). Il est décédé. L'enquête est toujours ouverte à la gendarmerie mais la piste accidentelle est plus que privilégiée. Selon les constatations effectuées sur place, le sexagénaire se serait rendu à Revigny pour ramasser des champignons. Sans chaussures adaptées, il aurait malencontreusement fait une chute mortelle, du haut de la falaise.

Le Progrès, 28/04/2015 (article disponible en ligne).

Atelier

Vincent Almendros

Oral

Écoutez l'interview de Vincent Almandros. Qu'est-ce qui vous paraît intéressant dans ce qu'il dit ?

Lecture

Selon vous, qu'est-ce qui fait l'intérêt de ce texte ?

Avec son ventre gonflé, sa veste de survêtement enfilée à la va-vite sur une chemise limée aux plis, mon oncle ressemblait à un vieil entraîneur de club de foot à la retraite.

Alors ? me demanda-t-il en s'avançant, puis il posa une main sur mon épaule. C'était moins un geste de tendresse que la nécessité de prendre appui sur moi. Il m'embrassa sur les joues. Les siennes, mal rasées, piquaient. Il sentait le tabac.

Tu ne dors pas ? Il est tard.

Hé, pardi, je vous attendais.

J'avais oublié à quel point son accent était roulant et rocailleux.

On vient tout juste d'arriver, dis-je.

Je sais. J'ai entendu la voiture.

Il regarda autour de lui comme s'il redécouvrait la maison. Pour lui aussi, elle devait être pleine de souvenirs.

Viens, suis-moi, dis-je.

Nous entrâmes dans la cuisine. J'avais remarqué que ses yeux brillaient. Je lui demandai s'il voulait que j'ouvre une bouteille de vin, mais il leva la main en signe de refus.

J'ai arrêté, dit-il.

Je hochai la tête d'approbation. Le bord de ses paupières était luisant, le bout de son nez enflé. Sa peau, très rouge et grumeleuse dans le cou, me faisait penser à celle des dindons qui traînaient autrefois en liberté dans le hameau. Ça ne se voyait pas vraiment qu'il avait arrêté de boire. Mais j'étais content de le revoir. Je m'assis face à lui, de l'autre côté de la table. Un premier silence s'installa entre nous.

Alors ? reprit-il soudain de sa voix rêche.

Ça va bien, dis-je.

Je remarquai qu'il portait toujours sa chevalière dorée à l'annulaire, sur le chaton de laquelle le « M » de Malèvre était gravé.

Hé, ça faisait combien de temps qu'on ne s'était pas vu ? Son ton bourru pouvait laisser penser à un reproche.

Je ne sais pas, dis-je, je n'ai pas compté.

Ce n'était pas vrai. Mais je n'avais pas envie d'évoquer d'événement précis.

Tu verras, ici ça n'a pas trop changé, pour- suivit-il en regardant de nouveau autour de lui, et je me dis que ce devait être lui qui s'occupait de l'entretien de cette maison, car, malgré les années et bien qu'inhabitée, elle tenait encore debout.

Mon oncle se mit à acquiescer doucement, scandant par ces mouvements de tête le silence qui recommençait à gagner du terrain. Je sou- ris pour me donner une contenance. Claire tardait à descendre.

Et toi, comment vas-tu ?

Ma foi, dit-il en haussant les épaules. Sous sa chemise dépassait le liseré blanc d'un tri- cot de peau. Que veux-tu, c'est comme ça, enchaîna-t-il en sortant de la poche béante de son pantalon un paquet souple de Gauloises sans filtre. Tout en portant une cigarette à ses lèvres, il m'expliqua que, de toute façon, les médecins ne savaient rien.

Plus qu'une caractéristique familiale, j'avais longtemps cru que cette défiance envers le corps médical était une extravagance de la campagne. Quand il les eut jointes pour for- mer une sorte d'abri, je vis que ses mains tremblaient. Son briquet fonctionnait mal. Il dut s'y reprendre plusieurs fois.

Vous avez fait bonne route ? mâchonna-t-il. C'était long, on a mis presque neuf heures. Ça roulait mal vers Grisac.

Hé, c'est toujours vers Grisac que ça coince, dit-il en plissant les yeux à cause de la fumée âcre qui s'échappait de la cigarette et emplissait la cuisine d'un voile.

Oui, c'est vrai, dis-je.

Je regardai discrètement ma montre. Je me demandais ce que fichait Claire.

Il fait chaud, non ? dis-je en défaisant un bouton de ma chemise.

Avec un aplomb d'autochtone, mon oncle m'assura qu'il pleuvrait demain dans la matinée. Mais, l'après-midi, la chaleur allait revenir. Il ferait chaud. Très chaud.

Ah, dis-je.

En revanche, il ne savait pas si nous aurions beau temps pour le mariage.

Espérons, dis-je.

Il y eut encore un blanc dans la conversation. Puis il reprit.

Hé, alors, ça te fait quoi, à toi, qu'elle se marie ?

C'est drôle, dis-je.

Drôle n'était pas le mot. Mais je n'allais pas dire la vérité à mon oncle. Lui dire que je n'avais pas envie de revoir ma cousine. Et encore moins ma mère. Que c'était parce qu'il allait mourir que j'étais revenu.

C'était inespéré, hein ? poursuivit-il avec un rictus railleur pour souligner que Lucie n'avait plus vingt ans. Il aimait se moquer de sa fille, mais j'étais certain que, sous ses airs acariâtres et revêches, il était content que ce mariage ait lieu. J'avais toujours songé que, malgré tout, il était attaché aux traditions. Et vous ?

Nous ?

Oui, vous, l'enfant, c'est pour quand ?

Oh, dans six mois, dis-je en baissant la tête, on a encore le temps.

Mon oncle rétorqua que lui non, il n'avait plus le temps.

Allons, allons, qu'est-ce que tu racontes.

Hé, je le sais, c'est comme ça. Qu'on le veuille ou non, dans six mois, je ne serai plus là.

Je ne cherchai pas, cette fois, à le contredire. Je m'obscurcis. Même s'il avait vécu encore longtemps, il n'aurait jamais vu cet enfant.

C'est un garçon que vous attendez ?

C'est trop tôt pour le savoir, dis-je, et pour dissimuler la tristesse sourde qui me gagnait, je me levai pour chercher un cendrier. Ah, dis-je après avoir entendu des pas dans l'escalier, voilà Constance qui arrive.

Les pas se rapprochèrent. Toujours assis, mon oncle fixa l'embrasure de la porte de la cuisine pour guetter l'arrivée de Constance. Claire apparut, affichant un sourire enjoué. Excusez-moi, dit-elle, j'étais au téléphone. Mon oncle se leva péniblement de sa chaise.

Je lui désignai Claire de la main.

Je te présente Constance, dis-je.