Une brève histoire du poème en prose

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

Problématique générale : Le poème en prose, évocation banale de réalités ordinaires, ou véritable poésie du monde moderne ?

Séance 01

Un hémisphère dans une chevelure

Oral

1. Écoutez les deux lectures des textes proposés. Qu'est-ce qui vous paraît intéressant dans ces lectures ?

2. Lequel des deux textes vous parait-il le plus poétique ?

Notion : le poème en prose

Invention

Enregistrez et mixez une lecture bruitée d'un des deux poèmes.

1. Vous commencerez par enregistrer une lecture sur Audacity.

2. Puis vous ajouterez sons d'ambiance et bruitages.

Pour les bruitages et sons d'ambiance, vous pouvez utiliser freesound (une inscription est nécessaire) ou soundbible ; pour les musiques, éventuellement, jamendo.

3. Vous exporterez le fichier produit en mp3.

4. Si vous avez le temps, vous pouvez illustrer par des photographies et faire un petit film sur Windows Movie Maker.

Prolongement

Vous commenterez le poème en prose en vous appuyant sur les axes suivants :

- un poème amoureux

- un voyage immobile

Pistes

Document A

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure

Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !


La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d'autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.


J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,

Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;

Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !

Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :


Un port retentissant où mon âme peut boire

À grands flots le parfum, le son et la couleur ;

Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.


Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse

Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;

Et mon esprit subtil que le roulis caresse

Saura vous retrouver, ô féconde paresse,

Infinis bercements du loisir embaumé !


Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,

Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;

Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

Je m'enivre ardemment des senteurs confondues

De l'huile de coco, du musc et du goudron.


Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde

Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !

N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde

Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

C. Baudelaire, La Chevelure, in 'Spleen et Idéal', Les Fleurs du Mal, 1856.

Document B

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

C. Baudelaire, 'Un hémisphère dans une chevelure', in Le Spleen de Paris, 1869.

Évaluation

/20 De 1 à 5 De 6 à 10 De 11 à 15 De 16 à 20
S'exprimer avec correction, rigueur et clarté à l'oral

Le texte est lu.

La lecture est compréhensible.

La lecture est compréhensible et expressive.

L'élève utilise l'intonation, le rythme ou le volume pour donner vie à sa lecture.

La lecture est vivante et captive l'attention.

L'élève utilise l'intonation, le rythme et le volume pour donner vie à sa lecture.

Lire, analyser, interpréter [le choix des sons]

Un ou deux bruitages/sons d'ambiance pertinents ont été ajoutés.

L'enregistrement et le mixage sont corrects.

Plusieurs bruitages/sons d'ambiance pertinents ont été ajoutés.

L'enregistrement et le mixage sont soigneux.

Les bruitages et les sons d'ambiance accompagnent judicieusement la lecture.

Lire, analyser, interpréter [le choix des images]

Une ou deux images pertinentes ont été choisies.

Plusieurs images pertinentes ont été choisies.

Plusieurs images pertinentes ont été choisies.

Le montage articule l'image et le son de façon réfléchie et élégante.

Séance 02

Les villes modernes

Oral

On attribue souvent à Paul Valéry la citation suivante : "la poésie est à la prose ce que la danse est à la marche."

Cette affirmation vous paraît-elle pertinente ?

Lecture

1. Quelle image de la ville moderne est donnée dans ces textes ?

2. En quoi ces textes sont-ils des œuvres de poètes ?

Pistes

Analyse

Vous commenterez le texte de Lautréamont en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- une scène de roman : seul dans une rue inquiétante

- un locuteur qui joue avec son texte et son lecteur

Analyse

Vous commenterez le texte de Michaux en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

- un pays lointain et mystérieux

- la critique des villes modernes

Document A

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote1 de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné2 comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable3 orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

C. Baudelaire, Les Foules, in Petits Poèmes en prose, 1869.

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?" Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

C. Baudelaire, 'Les Fenêtres', in Petits Poèmes en prose, 1869.

Document B

Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge de la Bourse : ce n'est pas tard ! À peine le dernier coup de marteau s'est-il fait entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent pensifs dans leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne la relève : il tarde à chacun de s'éloigner de ce parage. Les volets se referment avec impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence. Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un cœur qui cesse d'aimer, elle a vu sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs de gaz ? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour ? Rien… la solitude et l'obscurité ! Une chouette, volant dans une direction rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant : "Un malheur se prépare". Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue Vivienne, vous verrez, à l'angle formé par le croisement de ces deux voies, un personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un agréable étonnement, qu'il est jeune ! De loin on l'aurait pris en effet pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front : il a seize ans et quatre mois ! Il est beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; ou encore, comme l'incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure ; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie !

Lautréamont, Les Chants de Maldoror, VI, 1869.

Document C

Je connais des villes où l'on n'est jamais tranquille, tant y domine le goût de certains spectacles. Et les jeunes gens n'ont pas la mesure des vieux.

Il est facile d'introduire dans une ville quelques bêtes sauvages (il y en a assez dans les environs). Tout à coup, d'un encombrement de voitures, sortent trois ou quatre panthères noires qui, quoique affolées, savent porter des blessures atroces. C'est le spectacle numéro 72. Oh ! bien sûr ! ceux qui ont organisé ce divertissement l'ont fait sans malice. Mais quand vous vous trouvez dans cette rue, mieux vaut ne pas trop admirer le spectacle ; il faut faire vite, car la panthère noire se décide encore bien plus vite, terriblement vite, et il n'est pas rare qu'une femme ou un enfant succombe à des blessures horribles.

Sans doute les autorités tâchent de réprimer ces distractions, mais débonnairement. "La jeunesse fait des expériences un peu brutales, disent-elles, mais le bon esprit y est. D'ailleurs ce spectacle paie l'amende."

L'amende est de 25 baches à payer par chaque organisateur. (Tous les spectacles au-dessus du numéro 60 paient l'amende.)

*

Comme je portais plainte pour un vol commis chez moi, je ne sais comment, en plein jour, à côté du bureau de travail où je me trouvais (toute l'argenterie emportée, sauf un plat), le commissaire me dit : "Je ferai le nécessaire. Mais s'il reste un plat, ce n'est sûrement pas un vol. C'est le spectacle numéro 65. Sur l'amende vous toucherez, comme victime, cinquante baches."

Et quelques instants après, un jeune fat, comme il y en a dans toutes les nations, entra et dit : "La voilà votre argenterie", comme si c'était à lui d'être vexé.

"Pas bien malin tout ça, fis-je avec mépris, qu'est-ce que ça vous a rapporté ?

- Deux cent quatre-vingt baches, répondit-il triomphant, tous les balcons des voisins étaient loués."

Et il faut encore que je rapporte chez moi, à mes frais, mon argenterie.

*

Ils ont aussi des "Entreprises générales d'Incendies". Des Grandes, et de plus petites, reposant sur les épaules d'un garçon.

Vous en voyez, en observant bien, qui se glissent à la dérobée, avec des paniers à incendie dans les quartiers à riche demeures.

Eh ! Eh ! Il faudra bien s'arranger avec ces jeunes, avant que le feu ne prenne des proportions qui attireront la foule avide d'émotion, et qui ne fera pas un mouvement pour la maison.

Pour sûr, non. La foule y est folle d'incendies.

Henri Michaux, 'Voyage en grande Garabagne', in Ailleurs, éd. Gallimard, 1967.

L'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales ; impossible d'exprimer le jour mat produit par le ciel, immuablement gris, l'éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle du sol. On a reproduit dans un goût d'énormité singulier, toutes les merveilles classiques de l'architecture, et j'assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu'Hampton-Court. Quelle peinture ! Un Nabuchodonosor norwégien a fait construire les escaliers des ministères ; les subalternes que j'ai pu voir sont déjà plus fiers que des Brennus, et j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses et officiers de constructions. Par le groupement des bâtiments en squares, cours et terrasses fermées, on évince les cochers. Les parcs représentent la nature primitive travaillée par un art superbe, le haut quartier a des parties inexplicables : un bras de mer, sans bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de candélabres géants. Un pont court conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d'acier artistique de quinze mille pieds de diamètre environ.

Sur quelques points des passerelles de cuivre, des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte : quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous l'acropole ? Pour l'étranger de notre temps la reconnaissance est impossible. Le quartier commerçant est un circus d'un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques, mais la neige de la chaussée est écrasée ; quelques nababs, aussi rares que les promeneurs d'un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamants. Quelques divans de velours rouge : on sert des boissons polaires dont le prix varie de huit cents à huit mille roupies. À l'idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu'il y a une police ; mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d'ici.

Le faubourg, aussi élégant qu'une belle rue de Paris, est favorisé d'un air de lumière, l'élément démocratique compte quelque cents âmes. Là encore, les maisons ne se suivent pas ; le faubourg se perd bizarrement dans la campagne, le « Comté » qui remplit l'occident éternel des forêts et des plantations prodigieuses où les gentilshommes sauvages chassent leurs chroniques sous la lumière qu'on a créée.

Arthur Rimbaud, 'Villes', Illuminations, 1886 (textes rédigés entre 1872 et 1875).

Document C

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne, parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du Continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, — notre ombre des bois, notre nuit d'été ! — des Érinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, — la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, un Amour désespéré et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

Arthur Rimbaud, 'Ville', Illuminations, 1886 (textes rédigés entre 1872 et 1875).

Document C

Pourquoi seules les ruines et les plus humbles chaumières touchent-elles et paraissent-elles si humaines quoi qu'on n'y habiterait sans doute pas sans inconvénient, tandis que les confortables maisons sont toujours de gros corps hostiles et étrangers ?

Les Mages semblent avoir répondu à cette question et autrement qu'en mots.

Leur architecture est libre de tout souci d'utilisation.

Personne en ce pays ne va demander aux architectes une construction habitable. Et elle ne le sera pas, la chose est à peu près sûre. Mais on s'y peut promener ou observer du dehors son heureux effet, son air ami ou admirable, enfin y passer des moments envoûtés.

Sur un plateau nu surgira par exemple un rempart altier, qui ne rempare rien, qu'une herbe rare et quelques genêts.

Ailleurs, ne couronnant que le sol de la plaine déserte, une tourelle écroulée (construite "écroulée"). Là, une arche, qui ne vient rien faire, qui n'enjambe que son ombre ; plus loin, en plein champ, un petit escalier qui monte seul, confiant, vers le ciel infini.

Telles sont leurs constructions. Pour ce qui est d'habiter, ils le font sous terre dans des logements sans prétention, à multitude d'arrondis.

Ayant montré des croquis, des photographies de nos immeubles à des Mages, ils demeurèrent confondus. "Pourquoi si laids ? Pourquoi ?" Chose plus étonnante, ils étaient frappés aussitôt de leur caractère d'inhabitabilité psychique, de brutalité inhumaine et d'inconscience.

"Même des porcs y seraient malheureux, disaient-ils.

"...et vous n'êtes pas protégés non plus là-dedans, ajoutaient-ils, et vous n'êtes pas non plus..." Je n'entendis pas la suite car ils finirent par un irrésistible rire général.

Henri Michaux, Au Pays de la magie, in Ailleurs, coll. Poésie/Gallimard, éd. Gallimard, 1948.

Document D

Il a quitté son hôtel de fort bonne heure avec ce qui lui semblait un guide illustré de la ville. Il a traversé le fleuve par un pont qui fut bâti au siècle où celle-ci accéda à l'indé­pendance, à l'avenir, et à la beauté en architecture. Sur l'autre rive les monuments de cette splendeur, à la fois sévère sur les arcades et toute en démesure, lui a-t-on dit, toute chimères et grands élans de couleur cachée de l'autre côté – le silencieux, le désert – des lourdes portes.

Et voici, entre deux de ces édifices, la rue qui mène par derrière eux dans les lieux de vie ordinaire, jusqu'aux remparts. Ce doit être une suite de maisons un peu en désordre, beaucoup le temps s'étant écoulé depuis la première grande époque, d'où des décrépitudes, des abandons, mais des recommencements aussi, de nouveaux bâtiments en saillies à des carrefours, et même de nouveaux styles. Et c'est bien là ce qu'il voit, mais que de signes qu'il n'avait pas prévus ! Il imaginait des parois nues, de hautes fenêtres grillagées, et ce sont partout, au contraire, mais bien silencieuses, c'est vrai, de petites boutiques basses, obscures, de celles dont il faut s'approcher, pressant son front à la vitre, pour y distinguer la chose vendue, qui est une vague petite flamme dans cette eau d'un miroir qu'aucun soleil ne pénètre. Quant à la rue elle-même, elle est plus longue, beaucoup plus longue qu'il ne pensait, et des rues traversières la coupent à chaque instant, qui lui proposent d'autres quartiers vers lesquels il se dirige parfois, par brusque attrait pour une chapelle demi-cachée, ou un plan de soleil à l'autre bout d'un passage sombre, mais dont il revient assez vite, parce que ces nouvelles voies se sont divisées à leur tour, entre encore d'autres chapelles, d'autres hauts escaliers sous des colonnades, d'autres de ces demeures princières aux lourdes portes cloutées où furent frappés des coups si violents, quelquefois, des coups résonnant si longtemps par toute la profondeur des salles vides.

Oui, il revient sur ses pas, toujours, il revient vers la rue qu'il a a voulu suivre, et il voit bien qu'il y réussit, il en est heureux, mais les espaces n'ont donc pas cessé de lui apparaître plus vastes qu'il ne savait, peut-être même, en vient-il à penser, se dilatent-ils, à mesure qu'il y avance, sous ce ciel du matin qui semble, lui, s'être immobilisé : fléau qui tient la balance égale entre deux masses d'azur. Tout se multiplie, tout s'étend, c'est au point qu'il en vient à apercevoir au loin, parmi les passants de la ville haute, qui tout de même a quelque chose de sombre, des êtres qui se colorent des teintes claires du souvenir. Cet homme, cette femme, par exemple. Lui qui s'approche souriant, la main tendue, mais, au dernier moment, où est-il ? Et elle une figure d'emblée si floue, bien qu'elle appelle et fasse des signes, robe toute phosphorescente sous le chapeau de clarté. Ils étaient là, ou presque. Bonjour, adieu, il faut s'éloigner dans cette rue qui s'élargit, s'étire, s'efface.

Yves Bonnefoy, 'Tout un matin dans la ville', La Vie errante, 1993, éd. Gallimard.

Séance 03

L'Huître

Lecture

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.

A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.

Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.

Francis Ponge, L'Huître, Le parti pris des choses, 1942, coll. Poésie/Gallimard, éd. Gallimard.

Séance 04

Entre terre et mer

Lecture

Document A

Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L'ampleur du ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l'âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir.

C. Baudelaire, 'Le Port', in Le Spleen de Paris, 1869.

Document B

Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

Arthur Rimbaud, Les Ponts, Illuminations, 1886 (textes rédigés entre 1872 et 1875).

Document C

La zone, où est venu s'arrêter ce trois-mâts encalminé, merveilleusement, totalement blanc, si blanc que c'est fou d'être aussi blanc, est immense et déserte.

N'importe le vent ou l'absence de vent ou la menace de vent, le trois-mâts qui ne veut pas changer ne dégrée pas. Grêle, mais qui ne se rend pas, surtout pas à l'évidence, surtout pas à celle des variations du réel, le voici qui, à force de ne pas se rendre, a abouti dans un espace où plus rien ne bouge, où c'est depuis longtemps la mort de toute brise. Et pas de retour en arrière possible.

N'y a t'il plus rien d'autre, ni personne nulle part ?

Si. Au loin quelques plis soulevés de la multiforme étoffe des cinq mondes montrent, serrées, en rang, à l'affût, les faces équivoques des "autres".

Menaçantes ? Envieuses ? Plutôt hors de portée, toutes précautions prises.

Dans le calme absolu, où pas une risée, jamais, ne passe, le trois-mâts vierge, qui ne cargue pas ses voiles immaculées, demeure préservé des souillures sous un irréprochable ciel de glace.

Henri Michaux, 'La Zone', Chemins cherchés Chemins perdus Transgressions, éd. Gallimard, 1981.

Depuis un mois que j'habitais Honfleur, je n'avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.

Mais hier soir, lassé d'un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu'à la mer.

Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.

Un murmure vint de droite. C'était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. "A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j'y ai mis depuis des années." Il se mit à tirer en se servant de poulies.

Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d'autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s'habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu'il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s'éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l'estacade. Ce qu'il y avait, je ne m'en souviens pas au juste, car je n'ai pas de mémoire mais visiblement ce n'était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu'il espérait retrouver et qui s'était fané.

Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.

Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait.

Un dernier débris qu'il poussait l'entraîna lui-même.

Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux, La Jetée, in Mes propriétés, L'Espace du dedans, 1944 puis 1966, coll. Poésie/Gallimard, éd. Gallimard.

Annexe

J.M.W. Turner, View of Lyons, 1846, Tate Gallery