Les Regrets

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

Problématique générale : Quel itinéraire poétique ce recueil propose-t-il ?

Support : Joachim Du Bellay, Les Regrets.

Mise en place

L'univers des Regrets

Cette séance est destinée à orgniser les exposés des élèves

Exposés

Ci-dessous une liste d'exposés :

  • une brève biographie de Du Bellay
  • la Pléiade
  • les Papes Marcel II, Jules III et Paul IV
  • Henri II et Marguerite de France

Pistes

Seance 01

Une poétique originale

Cette séance est destinée à mettre en évidence la spécificité du recueil

Observation

Comparez les textes suivants. En quoi le projet de Du Bellay, dans Les Regrets, est-il singulier ?

Pistes

Prolongement

Lisez les poèmes suivants : 31, 40, 88, 130.

Du Bellay renonce-t-il complètement à la poésie savante ?

La Renommée sur la terre ou L'humanisme vainqueur de la mort

Riccio reflète à travers ce bas-relief destiné à un tombeau les préoccupations philosophiques et littéraires du milieu des savants de l'université de Padoue qu'il fréquentait et auquel appartenaient Girolamo et Marc Antonio della Torre. L'allégorie complexe met en scène Pégase faisant jaillir la source Hippocrène, source des Muses et symbole de la création artistique, la Renommée et la Mort.

Riccio, Bas-relief provenant du monument funéraire de Girolamo et Marc Antonio della Torre, 1516 - 1521.

Document A

Dans ce livre, Du Bellay réfléchit aux moyens d'enrichir la poésie française. Il propose de rompre avec les genres utilisés au Moyen-Âge, de revenir aux genres antiques et d'adopter de nouveaux genres comme le sonnet.

Lis donc, et relis premièrement, ô poète futur, feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires grecs et latins, puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen : comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries, qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisants épigrammes, non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux, qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire : mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé, si la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux. Distille, avec un style coulant et non scabreux, ces pitoyables élégies, à l'exemple d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce, y entremêlant quelquefois de ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes, inconnues encore de la Muse française, d'un luth bien accordé au son de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition. Et quant à ce, te fourniront de matière les louanges des dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines, la sollicitude des jeunes hommes, comme l'amour, les vins libres, et toute bonne chère. Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soit éloigné du vulgaire, enrichi et illustré de mots propres et épithètes non oiseuses, orné de graves sentences, et varié de toutes manières de couleurs et ornements poétiques. [...] Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne, conforme de nom à l'ode, et différente d'elle seulement, pour ce que le sonnet a certains vers réglés et limités et l'ode peut courir par toutes manières de vers librement, voire en inventer à plaisir à l'exemple d'Horace, qui a chanté en dix-neuf sortes de vers, comme disent les grammairiens. Pour le sonnet donc tu as Pétrarque et quelques modernes italiens.

Toutefois d’autant que l’amplification de notre langue (qui est ce que je traite) ne se peut faire sans doctrine et sans érudition, je veux bien avertir ceux qui aspirent à cette gloire d’imiter les bons auteurs grecs et romains, voire bien italiens, espagnols et autres : ou du tout n’écrire point, sinon à soi comme on dit, et à ses Muses. Qu’on ne m’allègue point [...] que les poètes naissent, car cela s’entend de cette ardeur et allégresse d’esprit qui naturellement excite les poètes, et sans laquelle toute doctrine leur serait manque et inutile. Certainement ce serait chose trop facile, et pourtant contemptible, se faire éternel par renommée, si la félicité de nature donnée même aux plus indoctes était suffisante pour faire chose digne de l’immortalité. Qui veut voler par les mains et bouches des hommes, doit longuement demeurer en sa chambre : et qui désire vivre en la mémoire de la postérité, doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois, et, autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. Mais afin que je retourne au commencement de ce propos, regarde notre imitateur premièrement ceux qu’il voudra imiter, et ce qu’en eux il pourra, et qui se doit imiter, pour ne faire comme ceux, qui voulant apparaître semblables à quelque grand seigneur, imiteront plutôt un petit geste et façon de faire vicieuse de lui, que ses vertus et bonnes grâces. Avant toutes choses, faut qu’il y ait ce jugement de connaître ses forces, et tenter combien ses épaules peuvent porter : qu’il sonde diligemment son naturel, et se compose à l’imitation de celui dont il se sentira approcher de plus près, autrement son imitation ressemblerait à celle du singe.

J. du Bellay, La Défense et Illustration de la Langue française, II, IV, 1549.

Document B

Je ne veux feuilleter les exemplaires Grecs,

Je ne veux retracer les beaux traits d’un Horace,

Et moins veux-je imiter d’un Petrarque la grace,

Ou la voix d’un Ronsard pour chanter mes Regrets


Ceux qui sont de Phoebus vrais poètes sacrés,

Animeront leurs vers d’une plus grande audace :

Moi, qui suis agité d’une fureur plus basse,

Je n’entre si avant en si profonds secrets.


Je me contenterai de simplement écrire

Ce que la passion seulement me fait dire,

Sans rechercher ailleurs plus graves arguments.


Aussi n’ai-je entrepris d’imiter en ce livre

Ceux qui par leurs écrits se vantent de revivre

Et se tirer tout vifs dehors des monuments.

J. du Bellay, Les Regrets, IV, 1558.

Document C

Dans ce poème, dédié à Claude de l'Aubépine, secrétaire d'Etat, Ronsard retrace sa formation poétique et intellectuelle.

Le jour que je fus né, Apollon qui préside

Aux Muses, me servit en ce monde de guide

M'anima d'un esprit subtil et vigoureux,

Et me fit de science et d'honneur amoureux.


En lieu des grands tresors et des richesses vaines

Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,

Me donna pour partage une fureur d'esprit,

Et l'art de bien coucher ma verve par écrit.

Il me haussa le coeur, haussa la fantaisie,

M'inspirant dedans l'âme un don de Poésie,

Que Dieu n'a concédé qu'à l'esprit agité

Des poignants aiguillons de sa Divinité.


Quand l'homme en est touché il devient un prophète,

Il prédit toute chose avant qu'elle ne soit faite,

Il connaît la nature et les secrets des Cieux,

Et d'un esprit bouillant s'élève entre les Dieux.

Il connaît la vertu des herbes et des pierres,

Il enferme les vents, il charme les tonnerres :

Sciences que le peuple admire, et ne sait pas

Que Dieu les va donnant aux hommes d'ici bas,

Quand ils ont de l'humain les âmes séparées,

Par oraison, par jeûne et pénitence aussi,

Dont aujourd'hui le monde a bien peu de souci.

P. de Ronsard, extrait de l'Hymne de l'Automne, publié dans les Nouvelles Poésies, 1564.

Document D

Dans ce tableau, N. Poussin représente le poète écrivant sous la dictée d'Apollon. Au gauche se trouve Calliope, muse de l'éloquence et de la poésie héroïque. Entre Apollon et Calliope, un putto tient un livre ; deux autres ouvrages sont posés au sol. Il s'agit de L'Iliade, L'Odyssée et L'Énéide.

N. Poussin, L'Inspiration du poète, 1629-1630.

Seance 02

Las, où est maintenant...

Cette séance est consacrée à une lecture analytique

Observation

Comment ce tableau souligne-t-il l'harmonie du monde ?

Pistes

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Commentez le sonnet 6 des Regrets.

Ce tableau est destiné à un cabinet de travail d'Isabelle d'Este, épouse de François II de Mantoue. Elle fut la mécène d'une cour d'écrivains, de musiciens et de peintres et exerça une influence considérable, à la fois culturelle et politique, pendant la Renaissance. Au sommet de l'arche de pierre se trouvent Vénus et Mars. Au premier plan, les neuf muses éxécutent une danse et sur la gauche Apollon joue de la lyre. A droite, derrière Hermès et Pégase, on aperçoit la source de l'Hippocrène sur le mont Hélicon.

Mantegna, Le Parnasse, 1497.

Seance 03

La poésie de l'exil

Cette séance est destinée à étudier un corpus de documents

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L'exil, malheur ou inspiration ?

Pistes

Notes

1. Jeu de mots : le pied est l'unité de mesure de la poésie latine.

Document A

En 8 après J.-C., le poète Ovide est banni de Rome et assigné à résidence près des rives de la Mer Noire, dans l'actuelle Roumanie, chez un peuple considéré barbare, les Scythes. Dans Les Tristes, il exprime sa douleur.

Petit livre - je n'en suis pas jaloux - tu iras sans moi à Rome. Hélas ! il est interdit à ton maître d'y aller. Va, mais sans ornement, comme il convient au livre d'un exilé. Malheureux, prends l'habit de circonstance ! Point de myrtilles pour te farder de leur teinture pourpre - cette couleur sied mal à la tristesse -, point de vermillon pour rehausser ton titre ni d'huile de cèdre pour embellir tes feuillets, point de blancs croissants sur ton front noir. Laissons ces ornements aux livres heureux : toi, tu ne dois pas oublier mon malheur. Que la tendre pierre ponce ne polisse pas tes deux tranches et laisse voir le hérissement de tes barbes éparses. Ne rougis pas de tes taches ! En les voyant, on y reconnaîtra l'effet de mes larmes ! Va, mon livre, et salue de mes paroles les lieux qui me sont chers ! J'y pénétrerai au moins du pied1 qui m'est permis.

Ovide, Tristes, I, 1, Ier s. ap. J.-C. trad. J. André, éd. Les Belles Lettres.

Document B

Parti à Rome en 1553 comme intendant de son oncle le cardinal Jean Du Bellay, Du Bellay exprime dans Les Regrets sa douleur dans une Rome étrangère, pleine d'intrigues et de corruptions.

France, mère des arts, des armes et des lois,

Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :

Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,

Je remplis de ton nom les antres et les bois.


Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois,

Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?

France, France, réponds à ma triste querelle.

Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.


Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,

Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine

D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.


Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture,

Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :

Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

J. du Bellay, Les Regrets, 9, 1558.

Document C

Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, V. Hugo s'exile volontairement à Bruxelles, puis à Jersey. Chassé de Jersey en 1855, il s'installe à Guernesey. Il y reste jusqu'en 1870.

J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.

Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,

Que l’aigle connaît seul et peut seul approcher,

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.

L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;

Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire

Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,

À l’endroit où s’était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.

Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;

Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,

Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.

J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle, et n’a pas de corolle embaumée,

Sa racine n’a pris sur la crête des monts

Que l’amère senteur des glauques goëmons ;

Moi, j’ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,

Tu devais t’en aller dans cet immense abîme

Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.

Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,

Te fit pour l’océan, je te donne à l’amour. -

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour

Qu’une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !

Île de Serk, août 1855.

V. Hugo, Les Contemplations, V, XXIV, 1856.

Document D

E. Delacroix, Ovide chez les Scythes, 1862.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.


À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.


Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !


Le Poëte est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

C. Baudelaire, 'L'Albatros', in Les Fleurs du mal, 1857.

Seance 04

La satire de Rome

Cette séance est consacrée à une lecture analytique

Observation

1. Etudiez les oppositions de formes et de couleurs. Que soulignent-elles ?

2. Comment les personnages sont-ils disposés ?

3. En quoi ce tableau peut-il être considéré comme satirique ?

Pistes

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1. Comment s'exprime la satire dans les sonnets 82, 86, 91, 105 ?

2. Commentez le sonnet 80.

De dimension colossale (472 x 772), cette peinture d'histoire du XIXe s. est accompagnée dans le livret du Salon où le tableau est exposé par deux vers de Juvénal, un poète latin : "Plus cruel que la guerre, le vice s'est abattu sur Rome et venge l'univers vaincu". Le tableau vise particulièrement la Monarchie de Juillet entachée de scandales.

T. Couture, Les Romains de la Décadence, 1847.

Seance 05

Le récit d'une aventure

Cette séance est destinée à mettre en évidence la composition du recueil

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Complétez les indications sur la composition du recueil ci-contre.

Pistes

Synthèse

Selon I. Pantin, "le recueil raconte une histoire." Laquelle ?

De 1 à 49 : des sonnets en majorité élégiaques

Sonnets 1 à 5 : une préface poétique. Du Bellay définit ses intentions (1 à 5).


Sonnets 6 à 49 : une plainte élégiaque. Du Bellay déplore la perte de son inspiration (6 à 8), ...attribue à la poésie un rôle consolateur (10 à 15), exprime son isolement et souligne son infortune (16 à 24), puis ...développe le thème du voyage malheureux (25 à 37), avant de finalement maudire l'ambition qui l'a conduit en Italie (38 à 49).

De 50 à 150 : des sonnets en majorité satiriques

Sonnets 50 à 56 : une exhortation. Le poète semble se ressaisir et change de registre.


Sonnets 57 à 127 : le procès de Rome. Après un panorama critique de la ville et de ses habitants (57 à 79), Du Bellay s'attarde sur ...les femmes (87 à 100), les Papes et leur cour (101 à 113), et enfin l'actualité, notamment politique, de Rome (114 à 126).


Sonnets 128 à 138 : ...le retour en France. Le voyage réel est précédé par un voyage imaginaire inspiré de l'Antiquité.


Sonnets 139 à 150 : une satire du courtisan français. Du Bellay adresse des conseils ironiques aux ambitieux.

De 151 à 191 : des sonnets à la gloire de ses amis et des grands

Après plusieurs homages à ses amis (151 à 156), Du Bellay célèbre les grands : Diane de Poitiers (159), les membres des grandes familles (160 à 173), ...Marguerite de Valois (174 à 190), et enfin Henri II (191).

Seance 06

L'éloge de Marguerite de France

Cette séance est consacrée à une lecture analytique

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Dans l’enfer de son corps mon esprit attaché

(Et cet enfer, Madame, a été mon absence)

Quatre ans et davantage a fait la pénitence

De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.


Ores, grâces aux dieux, or’ il est relâché

De ce pénible enfer, et par votre présence

Réduit au premier point de sa divine essence,

A déchargé son dos du fardeau de péché :


Ores sous la faveur de vos grâces prisées,

Il jouit du repos des beaux Champs-Elysées,

Et si n’a volonté d’en sortir jamais hors.


Donques, de l’eau d’oubli ne l’abreuvez, Madame,

De peur qu’en la buvant nouveau désir l’enflamme

De retourner encor dans l’enfer de son corps.