Seul avec tous

Séance 01

Le sentiment de solitude

Présentation

Document A

CREDOC, Enquête « Conditions de vie et Aspirations », étude pour la Fondation de France, 2016.

Plus de 5 millions de Français en situation objective d'isolement

Un Français sur dix est en situation objective d'isolement. Ils ne rencontrent et passent du temps avec d'autres personnes que très rarement (uniquement quelques fois dans l'année voire jamais), quels que soient les réseaux de sociabilité étudiés dans l'enquête : famille, amis, voisins, vie associative et professionnelle. La faible fréquence de leurs contacts laisse supposer que ces personnes objectivement isolées sont en situation de vulnérabilité psycho-sociale dans la mesure où il leur est probablement plus difficile de s'appuyer sur un membre de leur entourage en cas de coup dur, d'échanger leurs joies et leurs peines, et de bénéficier des bienfaits des liens sociaux forts. 22% des Français ont des liens réguliers dans un seul réseau social et 68% ont des liens nourris dans plusieurs milieux différents. Les Français apparaissent relativement moins isolés que leurs voisins européens.

Les amis et les voisins : premiers modes de socialisation des Français

Les Français construisent leur réseau social pour l'essentiel sur le cercle amical et de voisinage. La vie professionnelle et la vie associative sont des réseaux moins systématiquement développés. L'intérêt pour la vie amicale est une caractéristique française : plus d'une personne sur deux lui accorde une place centrale en France, soit davantage qu'en Allemagne, en Italie ou Espagne par exemple. Ces liens souples, choisis (contrairement aux liens familiaux), que l'on peut poursuivre dans le temps sans que des pauses ponctuelles ne les remettent en cause, et qui s'appuient sur une proximité de valeurs ou de vécu, rejoignent beaucoup les aspirations et valeurs de nos concitoyens.Le vingtième siècle a été marqué par un mouvement d'urbanisation massif duquel la France n'a pas été épargnée : 77,5% de la population vit aujourd'hui en ville, la proportion n'était que de 52,9% en 1936 2 . Un mouvement qui, pour beaucoup, s'est accompagné du sentiment que « les métropoles se transforment en mégalopoles, ne cessent de s'étendre et de devenir des « non-lieux », espaces de circulation impersonnels où prévaut l'anonymat des individus, [à l'opposé d'une] vie de quartier telle qu'elle était naguère, conviviale et personnalisée » 3 . Certains pourront ainsi voir dans certaines initiatives (comme la « fête des voisins » par exemple), la preuve de liens de voisinage moribonds qui, pour subsister, devraient en appeler à une institutionnalisation. Bien au contraire, nos concitoyens semblent entretenir des relations vivaces avec leurs voisins : 64% ont des relations régulières et qui dépassent le « simple bonjour ». Pour les personnes ancrées dans un seul réseau (22%), « mono-réseau », fragiles du point de vue des relations sociales, le voisinage se révèle même le premier mode de socialisation (36%) devant les amis (26%), puis la famille (22%). [...]

Eléments de profil des Français en situation d'isolement objectif

Rejoignant de nombreux travaux (Castel 1995, Pan Ké Son 2003) et maintes fois vérifiés, (Bigot 2001, 2006, Hoibian 2011, 2013), l'étude montre que les conditions de vie participent des facteurs d'affaiblissement ou d'empêchement du lien social et potentialisent le risque d'isolement. Les isolés sont surreprésentés parmi les chômeurs et les inactifs non étudiants, des personnes au foyer pour l'essentiel. Plus du tiers des isolés ont des bas revenus, contre un quart dans l'ensemble de la population. Les isolés sont par ailleurs surreprésentés parmi les Français qui s'imposent des restrictions sur leurs dépenses de santé et d'alimentation.

Isolement objectif et sentiment de solitude

La perte du conjoint, l'éloignement des enfants, la perte d'un emploi ou le passage à la retraite sont autant de ruptures biographiques susceptibles d'accentuer ou de susciter un sentiment d'isolement. Parmi les personnes qui se sentent souvent seules, les ruptures sont fréquemment mises en avant pour en expliquer les causes. Pour autant, le sentiment de solitude ne recouvre pas totalement l'isolement objectif tel que défini ici par l'absence d'inscription dans l'un des cinq réseaux de sociabilité. La subjectivité du vécu influe sur l'expression du sentiment de solitude. Ainsi 38% des personnes objectivement isolées déclarent ne pas se sentir seules (cumul des réponses « jamais » et « rarement »). Néanmoins, le sentiment de solitude reste plus marqué chez les isolés : près de trois personnes isolées sur dix (29%) se sentent souvent ou tous les jours seules, contre 16% des personnes qui peuvent s'appuyer sur plusieurs réseaux de sociabilité.

Loin de la solitude choisie, les isolés ou les fragiles socialement (les mono-réseaux) se sentent plus souvent abandonnés, exclus ou inutiles. Le bonheur semble se vivre plus difficilement dans la solitude et la projection dans l'avenir apparaît d'autant plus sombre que l'isolement est conséquent. [...]

Le cercle vicieux de l'isolement

Le repli sur soi est totalisant et investit l'ensemble des segments de la vie publique et personnelle. La confiance envers autrui et elle aussi altérée : les deux-tiers (65%) des personnes isolées pensent qu'on n'est jamais assez méfiant vis-à-vis des autres, et près de trois sur dix (27%) ne se sent pas en sécurité dans leur vie quotidienne.

Le collaboratif : nouvelle voie de sociabilité ?

En l'espace de quelques années, les plateformes dites «collaboratives » fleurissent. Celles-ci recouvrent des réalités extrêmement variées, et plus ou moins collaboratives 5 : certaines sont peu engageantes, impliquantes, nécessitent un faible niveau de confiance en autrui, sont parfois marchandes, et n'apportent pas de réel bénéfice à la société : elles ne gravitent dans cet univers que parce qu'elles s'appuient sur des rapports de « pair à pair » (le bon coin....). A l'opposé du continuum, d'autres pratiques nécessitent un fort engagement des individus, parfois très largement désintéressé, et pouvant apporter une grande plus-value à la société dans son ensemble.

L'enquête menée pour la Fondation de France s'est focalisée sur les pratiques qui impliquent le plus d'échanges, de réelle « collaboration » entre individus (ex. covoiturage, colocation, échanges de service de jardinage, bricolage/recyclage, échange de savoirs, fab lab,). L'étude montre qu'en 2015, près de 4 Français sur 10 (38%) ont recouru aux pratiques collaboratives au cours de l'année.

Si les leviers financiers sont souvent la première motivation d'entrer dans ces usages ; les bénéfices en matière de lien social sont notables. 66% des adeptes des pratiques collaboratives déclarent avoir fait des rencontres par ce biais et 11% estiment avoir tissé de vrais liens d'amitié.

Document B

Où souffre-t-on le plus de la solitude : à Stockholm, Vancouver, Shenzhen ou New York ? C'est le quotidien londonien The Guardian qui pose la question six mois après la nomination au gouvernement britannique de Tracey Crouch au poste inédit de "ministre de la Solitude" – une innovation qui a fait sensation.

"La question est intéressante. Malheureusement, nous ne disposons d'aucune donnée qui permettrait de la traiter sérieusement", répond John Cacioppo, neuroscientifique de l'université de Chicago et spécialiste reconnu du sentiment de solitude et de ses conséquences sur la santé.

Prudemment, le scientifique – qui conteste l'idée que le sentiment d'isolement soit particulièrement lié à la vie urbaine – refuse d'esquisser le moindre classement. Pourtant, depuis des années, les enquêtes montrent que de plus en plus de d'habitants des grandes métropoles souffrent d'isolement. Et pas seulement les personnes âgés ou les célibataires.

The Guardian dresse un état de la situation alarmant : "En Australie, les citadins déclarent qu'ils ont moins d'amis qu'il y a vingt ans. Aux États-Unis, une personne sur cinq dit n'avoir qu'un seul ami proche. Au Japon, beaucoup d'habitants sont prêts à payer pour avoir des amis. Rien qu'à Tokyo la principale agence de location d'amis a ouvert huit bureaux. A Vancouver, sur 4 000 personnes interrogées, un tiers ont reconnu qu'elles ont du mal à se faire des amis."

En quelques années, la proportion de personnes qui vivent seules a considérablement augmenté. Aux États-Unis, elles représentent 27 % de la population – et 33 % à New York. En Europe, Stockholm détient le record : 58 % des habitants de la capitale suédoise vivent seuls.

Mais vivre seul n'est pas forcément synonyme de sentiment de solitude, pointent les spécialistes. "L'essentiel n'est pas de savoir si nous vivons seuls, mais si nous nous sentons seuls", explique le sociologue Eric Klinenberg.

Isolement des primo-arrivants, perte des repères culturels, surmenage au travail… les expats figurent au premier rang des populations qui souffrent aujourd'hui de la solitude. Aux Émirats arabes unis – 7,8 millions d'expatriés sur 9,2 millions d'habitants –, le problème fait la une des journaux.

"La solitude : une épidémie mondiale", titre le Khaleej Times. Premier témoignage cité, celui de Nathalie, 38 ans, mère d'une fille de 11 ans. "Ma fille a maintenant un emploi du temps chargé. A l'école, elle a plus d'heures de cours qu'avant et ses soirées sont occupées par ses activités extrascolaires. Elle n'a plus besoin de moi pour l'accompagner aux fêtes d'anniversaire. Je passe de moins en moins de temps avec elle. Mes journées sont vides…"

À l'inverse, les journées de Vikram, 29 ans, sont bien remplies et sa vie sociale apparemment trépidante. Entrepreneur prospère, il est souvent invité. Brunchs, déjeuners, dîners chez des clients ou des amis : son agenda en est rempli. Il fait l'impossible pour honorer la plupart de ses engagements. Pourtant, une fois sur place, il préfère rester dans son coin. "Je ne me sens pas à ma place."

Le quotidien d'Abou Dhabi The National met en garde ses lecteurs : "Les dernières recherches montrent que la solitude et l'isolement peuvent être aussi dangereux pour la santé que le tabagisme ou l'obésité." [...]

Loin d'être une solution, les réseaux sociaux n'ont fait qu'aggraver le problème : Hannah s'est crue obligée d'embellir sa nouvelle vie. "Tenter de sauver les apparences, c'est épuisant. Et savoir que les amis qu'on a laissés au pays, de leur côté, s'amusent bien n'aide pas vraiment." [...]

Attention pourtant aux relations superficielles, insiste Justin Thomas dans The National. Le vieux cliché selon lequel "on peut se sentir seul dans une pièce remplie de gens est littéralement vrai : se sentir isolé au milieu d'une multitude de visages est la pire des solitudes". "Plutôt que de multiplier les rencontres sans lendemain, concentrez-vous sur des relations substantielles", conseille-t-il.

Une recommandation qui rejoint le constat d'Eric Klinenberg dans The Guardian : "C'est la qualité et non la quantité des interactions sociales qui offre la meilleure garantie contre le sentiment de solitude."

Courrier International, Courrier expat, le 29/05/2018.

Séance 02

Les réseaux (a)sociaux

Oral

Table ronde.

Document A

En quelques années à peine, les plateformes de réseaux sociaux ont conquis une place centrale dans nos usages de l'Internet, mais aussi dans nos vies, nos relations d'amitié, nos amours. Le tournant est saisissant. En 2005, parmi les dix sites à plus forte audience dans le monde, on comptait des services de vente en ligne et des grands portails commerciaux comme eBay, Amazon, Microsoft ou AOL. Depuis 2008, ceux-ci ont disparu du classement au profit de Youtube, Myspace, Facebook ou Wikipedia. En 2010, on dénombrait 500 millions d'utilisateurs de Facebook dans le monde, dont 17 millions en France. Internet est devenu une immense cour de récréation, le coin de la rue, le comptoir où l'on cause. On compte 19 millions de commentaires sur le juvénile Skyblog et, chaque mois, 2,5 milliards de nouvelles photos, dont 130 millions en France, sont postés sur l'estudiantin Facebook. La première activité pratiquée sur ce site est le bavardage. Chaque jour, 60 millions de petites phrases de « statut » (celles qui servent à initier des conversations sur Facebook) sont postées dans le monde. Les internautes consacrent désormais plus de temps aux réseaux sociaux qu'à leur messagerie électronique et Facebook est en train de dépasser Google pour le nombre de connexions.

D'un simple point de vue quantitatif, cet attrait pour les réseaux sociaux change très profondément le rapport aux écrans numériques. Ils ne sont plus une porte ouverte vers un monde de documents froids et lointains, mais une fenêtre vivante sur notre vie quotidienne. Cet encastrement d'Internet dans la sociabilité des individus, dans leur subjectivité aussi, reflète la transformation sociologique de ses publics. En effet, la dynamique des réseaux sociaux se caractérise par l'arrivée massive, sur Internet, de populations plus jeunes et issues de milieux populaires. Dans les pays occidentaux, le fossé numérique se mesure moins par l'accès à un ordinateur connecté que par les différentes manières, élitiste ou populaires, de naviguer, de s'exhiber et d'interagir. Les inégalités sociales et culturelles se distribuent désormais à l'intérieur des pratiques en ligne. La distinction numérique est née.

Souvent qualifié de « web 2.0 », ce tournant ne fait que prolonger en les généralisant des pratiques qui existaient depuis la naissance d'Internet. La principale inflexion qu'il imprime au web est d'articuler étroitement l'exposition de soi et la conversation entre proches qui s'étaient jusqu'alors déployées dans des espaces distincts. Cette simple rencontre a eu un effet décisif sur la sociologie de l'Internet. La conversation en petits groupes a toujours été le moteur des usages d'Internet. Sans grand tapage, c'est le courrier électronique (un échange de personne à personne) qui a été le principal vecteur de la diffusion de l'Internet dans le monde. La correspondance électronique s'est très vite lestée d'un micropublic, avec la mise en copie de personnes autorisées à voir le contenu des messages sans en être les destinataires directs. Ce sont ensuite les outils de communication de groupe comme le chat et la messagerie instantanée qui ont permis au web de s'enraciner dans les conversations quotidiennes. Enfin, dès les origines, les forums de Usenet, principal territoire d'échange des pionniers du réseau, ou les Bulletin boardsystems (BBS) des premières communautés en ligne ont proposé des espaces à la fois ouverts et clos pour réunir les internautes autour de thèmes de discussion. Célébrée ou décriée, la dimension « communautaire » d'Internet doit beaucoup à la manière dont les utilisateurs ont fait sortir leur communication privée du canal fermé qui la protégeait pour la partager avec d'autres, tout en préservant une sorte d'entre-soi.

Dominique Cardon, La Démocratie Internet, Promesses et limites, éd. Seuil, 2010

Document B

"Nous avons cru inventer une société de communication, nous avons en fait inventé une société de solitude." Cette sentence en forme de mea culpa, le publicitaire Jacques Séguéla l'a prononcée le 12 octobre dernier lors d'un de ces grands raouts pour professionnels de la communication. […] Au fur et à mesure que grandirait l'importance de la Toile dans nos vies, notre activité sociale se déplacerait inéluctablement vers nos correspondants en ligne ; des relations distantes, censées être moins solides. Et cette instabilité relationnelle provoquerait un sentiment croissant d'isolement. Mais voilà que paraissent deux livres iconoclastes, s'employant à démonter avec clarté et pédagogie ce qui pourrait bien n'être qu'un préjugé. Contrairement aux idées reçues, le Web n'inventerait-il pas d'autres formes de lien social tout aussi fécondes ?

D'où nous vient cette idée que les échanges par claviers interposés sont désocialisants, se demande ainsi Antonio A. Casilli – dans Les Liaisons numériques –, chercheur au centre Edgar-Morin de l'EHESS, où il enseigne la socio-anthropologie des usages numériques. L'idée, relativement récente, est apparue avec la miniaturisation des ordinateurs, devenus "personnels". Tout internaute serait aspiré par le cyber­espace, éloigné de son monde, de ses proches, de son corps même... En fait, explique Casilli, nous avons désormais un double habitat. Depuis toujours, "les espaces abstraits n'ont cessé de créer des trajectoires dans l'étendue physique pour que l'homme les suive. Les routes anciennes des caravanes, les lieux sacrés, les itinéraires maritimes : c'est dire que la notion de double habitat ne s'applique pas seulement à l'ère des réseaux !"

Surtout, ce "mythe" du cyberespace dans lequel nous serions aspirés néglige l'impossibilité de séparer pratiques sociales et usages informatiques. Ainsi les effets d'Internet sur les relations humaines peuvent être très différents. Selon les cultures nationales d'abord : si au Japon les tech­nologies numériques apparaissent comme des instruments d'enfermement, en Corée du Sud ou à Hong­kong elles deviennent des outils de socialisation. Différents aussi selon les pratiques. Entre ces jeunes Japonais reclus dans leur chambre que l'on dit "murés" (otaku), et l'utilisateur compulsif des réseaux sociaux, entre l'isolement angoissant et la collectivisation forcée des informations privées, il y a la plupart d'entre nous, qui nous servons d'Internet dans le cadre de contextes sociaux préexistants – pour entretenir les liens établis avec notre famille, nos collègues, nos connaissances...

Pourtant elle était pratique cette "vision hydraulique " de la sociabilité en ligne – si les flux de communication se déplacent trop vers Internet, la vie familiale ou amicale se trouve à sec. Le problème, c'est que si on coupe l'accès à la Toile, la réciproque n'est pas vraie. Les vases ne communiquent donc pas tant que ça. Petit à petit, les chercheurs se sont demandé si la désocialisation n'était pas le mobile de cette envie d'échanger en ligne. « De la peur de la solitude provoquée par Internet, on en est venu à regarder cette technologie comme un outil pour réduire la solitude", écrit Antonio Casilli.

Si l'effet socialisant des technologies informatiques a été sous-estimé, c'est selon lui parce qu'on a cru longtemps que le Web remplaçait la communication en face à face. Or les communications numériques ne s'y substituent pas, elles s'y ajoutent. Elles "devraient être mises sur le même plan que les appels téléphoniques ou les lettres – des techniques qui, depuis longtemps, articulent et complètent la communication "en chair et en os"". Rien d'étonnant alors à ce que les gens qui utilisent le plus intensivement Internet soient aussi ceux qui vont le plus au théâtre, au cinéma, qui lisent le plus..., et dont le niveau de communication interpersonnelle est le plus important.

Sophie Lerm, article paru dans Télérama n°3172, 27 octobre 2010.

Document C

Ben Brand, 97%, 2014.

Évaluation

La fête

Oral

Table ronde

Expression personnelle

Peut-on être seul au milieu d'une fête ?

Document A

Image d'une fête morte

Document B

Cette photo n'est pas de mon père, évidemment, mais quand je la découvris au milieu d'un tas d'autres photos de famille, toutes inconnues de moi, celle-ci m'a parlé immédiatement. Elle m'a fascinée. Tout est là.

Cette photo me raconte le début de leur histoire. Leur histoire à eux deux, mais aussi tout ce qui pesait autour d'eux, sur eux.

Ma famille maternelle, mère, frère, soeur, amis. L'absence de mon grand-père me frappe - comme par hasard il n'est pas dans l'image, il est à l'écart. (Non, ce n'est pas ce monsieur à l'incroyable trombine qui est là avec sa femme et sa petite fille - je ne sais plus du tout qui étaient ces gens-là.)

Et devant les personnes, les choses. La table énorme, écrasante, les reliefs du festin saccagé, ingurgité sur la nappe chiffonnée. Et les bouteilles aussi présentes que les personnes.

Et debout, à l'extrême droite, la lionne, ma grand-mère, les manches retroussées, toujours, le torchon ceint autour du ventre, qui avait préparé toute la nourriture, les hors-d'oeuvre variés, les quatre ou cinq plats et la kyrielle des desserts habituels. Et la bouteille de kirsch est là, trônant au milieu de la table pour arroser un peu plus la salade de fruits ou le fameux gâteau aux marrons. Elle a son bras de meunière solidement appuyé sur la table, SA table, satisfaite d'avoir bien nourri tout son monde, de les avoir repus, alourdis de bien-être.

Comme ce devait être bon, en 1946 ou 1947, de s'en fourrer jusque-là après les privations de la guerre... Cette photo me dit cela aussi, l'impudique revanche de manger enfin à satiété, de tout, et trop.

Et derrière la table, encadrés, cernés par les famille et les amis alignés, comme à demi engloutis par les choses matérielles devant eux, il y a le couple roi, la nouvelle cellule au milieu du clan. Mon père, et sa main de jeune marié avec son alliance toute neuve sur l'épaule de ma mère, son poids de tranquille propriétaire sur son épaule. Et elle... Elle qui est là, contre lui. Qui est là. Et dont le visage m'a tout de suite fait mal. [...]

Le visage de ma mère.

Son beau visage épinglé comme un pâle papillon au milieu de tout ça. Au milieu, parmi eux, et pourtant isolée. Terriblement isolée. À tel point que son jeune mari, mon père, pourtant collé à elle, me semble relégué à l'arrière-plan, fondu dans le groupe, parmi les autres.

Je ne vois qu'elle. Elle seule.

Sa petite fleur blanche dans les cheveux, parure posée sur sa tête comme un déguisement, signe de gaieté contredit par la tragique neutralité de son regard absent de la fête. Cette petite mèche soulevée derrière son oreille et qui semble flotter, comme si un vent léger dans la pièce balayait son seul visage. Et cette pâleur diffuse sur sa peau, cette lumière intérieure, peut-être, qui émane des femmes enceintes, et qui donne l'impression qu'elle n'est pas dans le même éclairage que les autres.

Tous, autour d'elle, sont présents dans l'instant, pas elle. Elle est ailleurs. Nimbée d'absence.

Où est-elle ?

Anny Dupeyrey, Le Voile noir, 1992.

Document C

On a souvent parlé de la déconstruction de l'espace spectaculaire opéré par les raves, puis par les free-parties. Il est vrai que la fête techno présente un dispositif tout autre que celui du concert, dont l'exemple paradigmatique est sans doute le concert de rock. La scène du rock est spectaculaire : les artistes sont placés sur une scène surélevée, tous les éclairages convergent vers eux. Le public se tient lui dans une fosse, en contrebas. En se tenant dans des lieux non dédiés aux manifestations musicales, ce qui implique la disparition de l'espace scénique, raves et free-parties rompent avec ce principe de verticalité. C'est un rapport d'horizontalité entre le DJ et les participants qui est instauré, tous sont au même niveau. Ce qui induit que chacun soit l'acteur de la fête, et pas uniquement l'artiste. Ce principe est encore accentué dans les free-parties avec la disparition physique du musicien, camouflé derrière une tenture, une tente, un camion. Lorsque les fêtes techno se déroulent dans des lieux plus conventionnels, ce principe de décentrement de l'action de la scène vers les participants est conservé par le fait que les éclairages et les jeux de lumière portent plus sur le public lui-même que sur l'artiste. Quoi qu'il en soit, il est vrai que, en déconstruisant l'espace spectaculaire, raves et free-parties accentuent la dimension participative. Il s'agit moins d'assister à une prestation musicale que de participer à la tenue d'un évènement collectif, d'où vient également l'intensité du vécu de la fête. Finalement, monter un sound system, organiser à son tour des fêtes se fait le plus souvent de manière fluide, comme la poursuite d'une plus grande implication dans le milieu techno, participation qui est déjà vécue comme telle de par la présence aux fêtes. Si l'organisation et la pratique musicale sont le plus souvent le fait d'individus fortement intégrés dans le milieu de la free-party, souvent organisés en sound systems, il y a plusieurs façons d'apporter sa participation lors des fêtes. Entre la simple participation et l'organisation ou le rôle de musicien, il existe d'autres manières de tenir un rôle plus actif : faire de la décoration (sculpture, peinture), monter des stands (de boisson, de restauration, de vente de tee-shirts, etc.), participer au nettoyage du site, animer l'espace festif par des activités traditionnellement associé au spectacle de rue (jongleurs, cracheurs de feu, etc.).

La déconstruction de l'espace spectaculaire n'est pas la seule explication à cette dimension participative qui fait la richesse de l'expérience techno pour ceux qui la vivent. Ou plutôt, elle est une dimension de quelque chose de plus large, qu"'on peut désigner comme la situation de marge.

Traditionnellement les fêtes religieuses ou païennes figuraient ces moments d'ivresse où un société inverse ses hiérarchies, plonge dans le désordre pour resserrer ses liens, régénérer le temps. Notre époque individualiste tolère mal ces réjouissances programmées et croit n'avoir nul besoin de dates carillonnées pour manifester son instinct de jeu. Au nom du maître mot d'improvisation, chacun entend s'amuser de son côté, réveiller des sources de fièvre sous la surface d'une existence trop sage. Mais il ne suffit pas de récuser les délassements obligatoires pour s'égayer soi-même.

Prenez les boîtes de nuit : ces « maisons d'illusions », comme on qualifiait jadis les bordels, forment un bulle d'effervescence dans la prose des jours et ouvrent sur un monde à l'envers avec ses codes, ses rites, sa faune. Mais ce sont aussi des espaces hystériques où le rire et la gaieté sont toujours un peu forcés et qui délivrent souvent du festif mécanique à coups de bruit, de cohue, de fumée. Le fêtard est une sorte de professionnel de l'impondérable, de stratège de l'exubérance.

On aurait tort d'opposer à cette avalanche d'artifices la fête authentique « à la bonne franquette ». Sur tout rassemblement d'humains qui boivent, dansent et ripaillent plane la menace de l'échec, de la tiédeur comme si les dieux avaient déserté la scène. La réussite de ce type de réunions dépend d'une mystérieuse alchimie : dans toute joyeuse assemblée il y a une contagion irrésistible qui ne puise qu'en elle-même ses raisons d'être. Mais quand la fusion ne prend pas, que les conversations languissent, que tous les ingrédients nécessaires, musique, alcool, drogue, sexe, ne parviennent pas à réaliser le précipité magique, alors la grâce occasionnelle de la fêtes s'inverse en mélancolie.

Outre que l'idéologie festive est le pendant de la doctrine du travail -il faut s'amuser comme il faut œuvrer, au point qu'on importe chez nous les fêtes des autres, telle Halloween-, la mystique du spontané ne garantit pas plus l'enchantement que l'organisation la plus stricte. Éternel paradoxe : dès qu'elle est à elle-même son propre prétexte et fuit les émotions sur commande, la fête vient moins facilement. L'étincelle renâcle à jaillir, un goût de cendre ruine les plus beaux festins. Revanche des bonnets de nuit sur les abonnés des nuits blanches. Nous ne sommes pas maîtres de nos divertissements, il faut des règles pour les susciter et commencer par mimer la jubilation pour la ressentir. Il y a tout un manège de la spontanéité qui vaut bien le cérémonial un peu rigide des carnavals et célébrations d'autrefois. La ferveur ne se commande pas et nous fait parfois la mauvaise surprise de se dérober aux rendez-vous que nous lui fixons.

Pascal Bruckner, L'Euphorie perpétuelle, éd. Le Livre de poche, 2000.

Document D

L'air du temps me paraît être à la viscosité : on aime coller à l'autre. Les gens ont envie d'être ensemble, pour peu qu'il y ait promesses d'effervescence festive, débridement. A certains moments de l'année, tout est bon pour bouger et se rassembler. Peu importe l'occasion (Journées mondiales de la jeunesse, Mondial de foot, Techno Parade, Gay Pride, Armada des Voiliers). La théâtralité de ces rassemblements instaure et conforte la communauté. Dans la masse, on se croise, se frôle, se touche, des interactions s'établissent, des cristallisations s'opèrent et des groupes se forment. Curieusement, au cœur de ces bouillonnements, l'affirmation de la personnalité s'enracine dans le mimétisme.

Pendant plusieurs siècles, les individus ont cherché à se distinguer les uns des autres. Aujourd'hui, ils veulent se rassembler pour se ressembler, suivre les lois de l'imitation qui privilégient la tribu : je suis pensé plus que je ne pense.

Michel Maffesoliin, 'Pourquoi fait-on la fête ?', in Télérama, 11 août 1999.

Séance 03

La psychologie des foules

Présentation

Exposé : le harcèlement

Nous savons aujourd’hui que, par des procédés variés, un individu peut être placé dans un état tel, qu’ayant perdu toute sa personnalité consciente, il obéisse à toutes les suggestions de l’opérateur qui la lui a fait perdre, et commette les actes les plus contraires à son caractère et à ses habitudes. Or les observations les plus attentives paraissent prouver que l’individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante, se trouve bientôt placé — par suite des effluves qui s’en dégagent, ou pour toute autre cause que nous ne connaissons pas — dans un état particulier, qui se rapproche beaucoup de l’état de fascination où se trouve l’hypnotisé dans les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l’esclave de toutes les activités inconscientes de sa moelle épinière, que l’hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est entièrement évanouie, la volonté et le discernement sont perdus. Tous les sentiments et les pensées sont orientés dans le sens déterminé par l’hypnotiseur.

Tel est à peu près aussi l’état de l’individu faisant partie d’une foule psychologique. Il n’est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme chez l’hypnotisé, en même temps que certaines facultés sont détruites, d’autres peuvent être amenées à un degré d’exaltation extrême. Sous l’influence d’une suggestion, il se lancera avec une irrésistible impétuosité vers l’accomplissement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules que chez le sujet hypnotisé, parce que la suggestion étant la même pour tous les individus s’exagère en devenant réciproque. Les individualités qui, dans la foule, posséderaient une personnalité assez forte pour résister à la suggestion, sont en nombre trop faible pour lutter contre le courant. Tout au plus elles pourront tenter une diversion par une suggestion différente. C’est ainsi, par exemple, qu’un mot heureux, une image évoquée à propos ont parfois détourné les foules des actes les plus sanguinaires.

Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus.

Aussi, par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un barbare, c’est-à-dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il tend à s’en rapprocher encore par la facilité avec laquelle il se laisse impressionner par des mots, des images — qui sur chacun des individus isolés composant la foule seraient tout à fait sans action — et conduire à des actes contraires à ses intérêts les plus évidents et à ses habitudes les plus connues. L’individu en foule est un grain de sable au milieu d’autres grains de sable que le vent soulève à son gré.

Et c’est ainsi qu’on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesures que réprouverait en particulier chacun des membres qui les composent. Pris séparément, les hommes de la Convention étaient des bourgeois éclairés, aux habitudes pacifiques. Réunis en foule, ils n’hésitaient pas à approuver les propositions les plus féroces, à envoyer à la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et, contrairement à tous leurs intérêts, à renoncer à leur inviolabilité et à se décimer eux-mêmes.

Et ce n’est pas seulement par ses actes que l’individu en foule diffère essentiellement de lui-même. Avant même qu’il ait perdu toute indépendance, ses idées et ses sentiments se sont transformés, et la transformation est profonde au point de changer l’avare en prodigue, le sceptique en croyant, l’honnête homme en criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous ses privilèges que, dans un moment d’enthousiasme, la noblesse vota pendant la fameuse nuit du 4 août 1789, n’eût certes jamais été acceptée par aucun de ses membres pris isolément.

Gustave Le Bon, Psychologie des foules, livre I, chapitre 1, 1895.

Ionesco, Notes et contre-notes, Rhinocéros.

Panique, de Duvivier.

Évaluation

La communion sportive

Cette séance est destinée à réfléchir sur l'aspect spectaculaire du sport dans le monde contemporain

Oral

Corpus

1. Mouvement d'attraction ou de répulsion à la base de la vie affective.

2. Philosophe de l'Antiquité (384-322 avant J.-C.).

3. Citation extraite de la Poétique d'Aristote.

4. Sociologues auteurs de Sport et civilisation,

5. Écrivain allemand contemporain.

6. Fondamentales, essentielles.

7. Footballeur brésilien.

8. Champion américain de course à pied.

9. Citation du sociologue Alain Ehrenberg.

10. In praesentia : présent physiquement ; in absentia : absent physiquement.

11 : Tribune où se retrouvent les supporters d'un club.

Questions

1. D'après le document 1, quels sont les différents éléments qui contribuent à faire de l'évènement sportif un spectacle fédérateur ?

2. Commentez la construction de l'affiche. Que signifie le mot 'champion' ?

3. Comment les documents 2 et 3 enrichissent-ils le propos sociologique du document 1 ?

4. Quel éclairage différent le dernier document apporte-t-il sur l'idée de communion des spectateurs de l'évènement sportif ?

Pistes

Confrontation

Proposez un tableau de confrontation sur les trois premiers documents

Prolongement

Selon vous, le sport peut-il être l'occasion d'une véritable communion des individus d'une société ?

Document 1

Tribune. Vingt ans après le sacre des Bleus au Stade de France, le 12 juillet 1998, l'histoire est-elle en train de se répéter à Moscou ? Ni comme une farce ni comme une tragédie, mais comme un moment de liesse collective où le « peuple de France », de tous les âges et dans toute sa bigarrure, est de sortie, dans les bars, sur les places et autres fan-zones. Où, comme il est coutume de dire, il « communie » avec son équipe de football emmenée par une nouvelle et flamboyante génération de joueurs, issus pour la plupart des banlieues populaires de la région parisienne.

Qu'est-ce que cet événement dit de la société française ? Il est certes trop tôt pour établir un véritable diagnostic sociologique, mais pas impossible de proposer une mise en perspective sociologique de cette « campagne de Russie » des Bleus.

L'équipe de France de football revient de loin. Son image dans l'opinion s'était dégradée d'une manière qui a paru irréversible après la fameuse « grève du bus » en Afrique du Sud (2010). Une blessure nationale qui a mis du temps à cicatriser. Les Bleus ont longtemps subi un traitement à charge : on mettait en question leur légitimité à porter le maillot national, à représenter le pays. Le soupçon sans cesse instillé était celui de leur non-appartenance au « nous » national et, par extension, celui de l'illégitimité des jeunes issus de l'immigration à prendre place dans la société française. « Réconciliation »

Un basculement semble s'être produit lors de la victoire contre l'Ukraine, qualificative pour la Coupe du monde au Brésil (2014). Ce jour-là, il y avait un véritable engouement populaire au Stade de France et, comme l'a dit Guy Stéphan, l'entraîneur adjoint, la communion observée entre le public du Stade de France et les Bleus avait le sens d'une « réconciliation ».

Les joueurs français issus de l'immigration africaine ont tenu un rôle de premier plan dans ce processus, par leurs performances (2 buts de Mamadou Sakho), mais également par la démonstration de leur joie signifiant publiquement leur fierté d'être français. Pour de nombreux supporteurs du « 9-3 » qui avaient senti qu'à travers les commentaires malveillants sur les Bleus se formait une disqualification des joueurs de banlieue, ce match contre l'Ukraine a pu offrir un espoir de réhabilitation.

Sur le plan sportif, l'arrivée de cette jeune équipe en finale consacre l'excellence de la formation française. Celle-ci ne se réduit pas aux seuls centres de formation (15-18 ans) des clubs professionnels, mais résulte aussi du travail de longue haleine mené dans les équipes de jeunes des clubs amateurs dits « formateurs ». L'éclosion d'un Kylian Mbappé doit sans doute autant à son premier club de l'AS Bondy qu'à Clairefontaine et au centre de formation de Monaco.

L'Ile-de-France est devenue un vivier de recrutement des grands clubs. Des découvreurs de talents y scrutent les matchs de jeunes pour y repérer la future pépite. Compte tenu de la sous-capitalisation financière de la Ligue 1, les clubs professionnels français peinent à retenir leurs meilleurs jeunes joueurs.

Résultat : la France était en 2016 le deuxième pays au monde (derrière le Brésil) exportateur de footballeurs en Europe, et le premier représenté dans les cinq grands championnats européens. La plupart des Bleus de 2018 jouent dans les grands clubs anglais (Tottenham, Chelsea), espagnols (Real et Atlético Madrid, Barcelone), italiens (Juventus de Turin), allemands (Stuttgart). Les experts de la gestion d'un sport collectif savent qu'il est de plus en plus difficile de créer un véritable « esprit de groupe » avec les joueurs d'aujourd'hui starisés

N'oublions pas toutefois tout ce que l'excellence sportive des Bleus doit à leur prime enfance footballistique, à savoir l'apprentissage et l'incorporation de gestes et d'une technique en mouvement qui se sont fabriqués dans des parties acharnées au « bas des blocs » ou sur les terrains multisports. Par exemple le style de jeu de N'Golo Kanté, Paul Pogba, Kylian Mbappé, Nabil Fekir, Ousmane Dembélé, Samuel Umtiti – ils ont tous grandi en cité – s'est aussi construit dans ces moments-là, ô combien formateurs.

Car, dans le football moderne, la capacité de jouer vite dans les petits espaces, de casser les lignes et de faire individuellement la différence est plus que jamais décisive. Bref, le mélange réussi socialisation-foot de cité/polissage de ces qualités en club et en centre de formation constitue sans doute la matrice de cette excellence sportive.

Les succès de cette équipe de France doivent aussi bien sûr au travail du staff et du sélectionneur, Didier Deschamps. Tous les experts de la gestion d'un sport collectif savent qu'il est de plus en plus difficile de créer un véritable « esprit de groupe » avec les joueurs d'aujourd'hui starisés de plus en plus précocement et aux carrières de plus en plus individualisées. Seuls ceux qui ont pu observer au quotidien le travail et la vie sociale des Bleus depuis deux mois pourront décrire comment a pu s'opérer cette alchimie sociale entre joueurs aux histoires et caractéristiques différentes.

Comment, par exemple, Paul Pogba, au comportement parfois individualiste, a accepté d'abandonner ses fioritures et de mettre récemment le bleu de chauffe sur le terrain ? Comment Benjamin Pavard a réussi à faire face au surnom (peu charitable) de « Jeff Tuche » qui lui a été accolé par Benjamin Mendy, un des ambianceurs du groupe ? Comment les remplaçants ont-ils progressivement accepté leur rôle et leur place ?

Un beau reportage vidéo réalisé par le goal remplaçant Bernard Lama lors de l'épopée des Bleus de 1998 faisait découvrir qu'un des ressorts cachés de leur victoire avait été le ciment d'amitié entre joueurs qui avait pu être fabriqué à l'occasion. En ce sens, le Didier Deschamps de 2018 peut être reconnu comme le digne héritier d'Aimé Jacquet. L'adhésion du « peuple de France »

Reste à évoquer la question, objet de l'attention des médias, de l'adhésion du « peuple de France » à cette équipe. Sommes-nous en train de revivre 1998 ? La rencontre entre les classes sociales ou entre les habitants des centres-villes et de la périphérie (banlieues) se fait-elle aujourd'hui comme elle a pu se faire en 1998 ? Les jeunes des quartiers populaires sont-ils derrière cette équipe de France qui, si elle est imprégnée de la présence des joueurs d'origine africaine, comprend en son sein peu de joueurs d'origine maghrébine (Nabil Fekir et Adil Rami, non titulaires) ? Seules de bonnes enquêtes de terrain permettraient de répondre à ces questions.

On peut déjà avancer deux hypothèses. La première est que la non-sélection de Karim Benzema a, au début de la compétition, laissé des traces dans l'esprit de certains jeunes d'origine maghrébine, tout comme l'accusation de « Deschamps raciste » lors de l'Euro 2016. Difficile pour eux d'encourager une équipe de France de 2018 intégrant un seul « Beur ». La présence au premier tour des équipes de Tunisie et du Maroc attirait vers elles un certain nombre de Franco-Tunisiens ou de Franco-Marocains. La seconde hypothèse est que les victoires de l'équipe de France ont peu à peu fait céder les digues de la réticence à soutenir les Bleus « en banlieue ».

Enfin, quelques années après le traumatisme des attentats de 2015-2016, la floraison de drapeaux français exprime sans doute un nationalisme banal, ordinaire, contre le nationalisme agressif du FN. Il y a sans doute une part de thérapie collective qui se joue dans ces moments de liesse collective, une manière de ­conjurer la peur du passé, la volonté de croire dans un avenir commun, malgré les frontières de classes et de territoires.

Il va sans dire que la victoire des Bleus pourra certes contribuer au « bonheur national brut » du pays mais qu'elle ne mettra pas fin aux problèmes structurels auxquels il doit faire face. En tout premier lieu, les diverses urgences en banlieue, notamment les questions décisives de l'échec scolaire, de l'emploi et de la relation avec les policiers (« devenus » CRS dans les quartiers)…

LE MONDE | 13.07.2018 à 07h15 • Mis à jour le 15.07.2018 à 15h07 | Par Stéphane Beaud (Sociologue, université de Poitiers) et Frédéric Rasera (Sociologue, université de Lyon 2)

Document X

Dans un extrait de l'essai Le Sport en France, deux sociologues étudient les caractéristiques qui font du sport un des « spectacles emblématiques [...] du monde moderne ».

La popularité des spectacles sportifs tient sans doute à un éventail de qualités dramatiques et esthétiques singulières. Contrairement à ce qui se passe au théâtre ou au cinéma, où les jeux sont faits et le texte écrit d'avance, l'histoire incertaine d'une compétition se construit devant le public qui entend peser, notamment dans les grands sports collectifs opposant des équipes locales ou nationales, sur l'issue de la confrontation. On pourrait donc dire de ces spectacles qu'ils sont « participatifs ».

La compétition sportive fait par ailleurs éprouver, dans le temps court d'une rencontre, toute la gamme des affects1 que l'on peut ressentir dans le temps long et distendu d'une vie : la joie, la souffrance, la haine, l'angoisse, l'ennui, l'admiration, le sentiment d'injustice. On retrouve ici la « bonne dimension » qui, selon Aristote2, modèle la tragédie, c'est-à-dire « celle qui comprend tous les événements nécessaires ou naturels qui font passer les personnages du malheur au bonheur ou du bonheur au malheur3 ». Mais, pour éprouver pleinement ces émotions, encore faut-il avoir pris parti pour tel ou tel athlète ou telle ou telle équipe. Comme dans tout spectacle dramatique, l'identification à un personnage ou à une classe de personnages, le passage du « il(s) » au « je » ou au « nous » assurent sa densité à la représentation. On peut sans doute admirer, pour leurs qualités techniques et esthétiques, les prouesses des athlètes lors d'une rencontre sans « enjeu », mais seul l'esprit partisan donne le maximum de sel, de sens et d'intérêt pathétique à la confrontation que l'on regarde. La recherche d'émotions (« the quest for excitement », selon les termes de Norbert Elias et Eric Dunning4), qui est un des ressorts essentiels du spectacle sportif, s'accommode mal de la neutralité.

Aux facteurs d'incertitude qui confèrent au spectacle de la compétition son piment dramatique spécifique se conjuguent des dimensions esthétiques ; le « tendre vert » de la pelouse sur lequel se détache le ballet coloré des joueurs, la beauté des corps et des gestes des athlètes, le jeu des parures dans les gradins... font des grandes rencontres sportives des moments exceptionnels d'esthétisation festive de la vie collective, des sources privilégiées - voire uniques pour certains, comme le souligne Peter Handke5 - d'expérience et de sentiment du beau.

Mais si le sport est devenu un des spectacles emblématiques par excellence du monde moderne, ce n'est pas seulement en raison de ses propriétés scéniques, de ses ressorts pathétiques ou des registres variés d'identification (locale, nationale) qu'il offre, c'est aussi parce qu'il condense, à la façon d'un drame caricatural, les valeurs cardinales6 de nos sociétés. Il exalte le mérite individuel ou collectif, la performance, le dépassement de soi dans des sociétés qui ont fait leurs règles d'or de la promotion, du classement, de la notation, de l'évaluation des compétences. Au fil des compétitions, il nous montre que - idéalement au moins - les jeux ne sont pas faits d'avance, que « n'importe qui peut devenir quelqu'un », que les statuts ne s'acquièrent pas à la naissance mais se conquièrent au fil de l'existence. Au demeurant, il est profondément symptomatique que le sport, sous sa forme spectaculaire, se soit développé à deux moments de l'histoire où se lèvent les principes d'égalité et de démocratie, dans la Grèce antique et dans l'Angleterre des xviiie et xixe siècles. Aurait-on conçu qu'un chevalier affrontât un serf dans un tournoi médiéval ? À l'évidence, non. à l'inverse, si Pelé7, Carl Lewis8, Laure Manaudou fascinent, c'est sans doute en raison de la qualité et de la beauté de leurs exploits, mais aussi parce que nous avons la certitude qu'« ils ont atteint la gloire par leur propre mérite, et non parce qu'ils ont eu la chance d'être bien nés, fils de...9 ». Les sports symbolisent donc l'idéal des sociétés démocratiques et méritocratiques, exaltent l'égalité théorique des chances et illustrent l'adage : « On devient ce que l'on est, et non pas ce que l'on naît. » Les champions sont ainsi devenus les héros de notre temps, dépassant et relayant les vedettes de cinéma (le couple footballeur- mannequin, symbolisant la réussite et l'excellence corporelle, semble aujourd'hui au sommet de ce panthéon populaire).

Le grand stade - un genre architectural oublié depuis l'Antiquité et qui a connu une extraordinaire renaissance depuis la fin du xixe siècle - s'offre par ailleurs comme un espace à la mesure de l'expression des phénomènes d'identité collective, dans le cadre de la vie urbaine contemporaine. Mais - faut-il le souligner ? - le public des sports ne se limite pas aux foules réunies dans un stade ou assemblées sur le bord des routes et des circuits. La médiatisation du spectacle sportif, qui s'affranchit largement des barrières linguistiques et des pesanteurs culturelles, en fait une sorte de référent universel, le seul langage commun à l'ensemble de la planète, compris de tous, transgressant les frontières des générations, des régions, des nations.

Nombreux sont ceux qui, en France, vivent le sport par procuration. Quand 35 % des Français déclarent assister à des spectacles sportifs payants, 77 % d'entre eux affirment regarder régulièrement, ou de temps en temps, des événements sportifs à la télévision. Si 1 741 heures de diffusion ont été consacrées au sport en 2006, soit seulement 3,8 % de l'ensemble des programmes en France, les téléspectateurs français ont consacré aux émissions sportives 76 heures de leur temps cette même année. Le sport représente ainsi plus de 6 % du temps passé par un individu moyen devant la télévision. En outre, les retransmissions télévisées des compétitions sportives mobilisent toujours de très forts taux d'audience. Cyclisme, tennis et rugby connaissent en France un large succès. Mais le football est, sans surprise, le sport le plus retransmis et le plus regardé. La demi-finale de la Coupe du monde de football opposant l'équipe de France à celle du Portugal a ainsi battu le record absolu d'audience, réunissant 22,2 millions de téléspectateurs (soit 80,3 % de part d'audience). Cet attrait pour le spectacle sportif in praesentia ou in absentia 10 varie toutefois considérablement selon les disciplines, le niveau des compétitions, leurs propriétés scéniques et pathétiques ainsi que les enjeux symboliques qui s'y cristallisent.

C. Bromberger et L. Lestrelin, Le Sport en France (2008), « Le sport et ses publics ». © La Documentation française.

Document 2

Né en 1950, P. Delerm est l'auteur de nombreux textes sur le "merveilleux du quotidien." Dans La tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives, Philippe Delerm fait chanter les moments de sport «minuscules», mêlant allègrement champions et quidams, glorieuses victoires et tragiques défaites.

Un frisson vous parcourt l'échine. Le kop11 d'Anfield s'est mis à chanter. C'est quelque part sur les rives de la Mersey, au nord de l'Angleterre. Les Reds de Liverpool ont davantage que des supporters: des milliers d'officiants pour une messe en l'honneur du dieu Football, qui sublime toutes les cheminées d'usine, et les mélancolies poisseuses du chômage.

Les plus chanceux ou les plus débrouillards réussirent à faire le voyage d'Istanbul en mai 2005. Ils étaient assez fous pour y croire encore quand Liverpool s'est vu mener par Milan 3-0 en finale de la Ligue des champions. Ils avaient raison. Steven Gerrard leur a rendu l'espoir à la cinquante-quatrième. Le reste fut comme un rêve noyé dans une brume de bière. Les Reds ne pouvaient plus perdre aux tirs au but.

"You'll never walk alone." La symbolique de la chanson est d'autant plus prenante qu'on se demande toujours à qui elle s'adresse vraiment. Qui ne marchera jamais seul ? Chacun des joueurs, sans doute. Mais peut-être aussi les supporters de Liverpool eux-mêmes, abandonnés par la beauté du monde, mais trouvant dans l'énergie de leur souffle vital la ferveur de croire en quelque chose. Et cela devient chant, et nous donne la chair de poule.

Croire en Steven Gerrard ? L'enfant du pays, arrivé au club à huit ans, couvé au collège de West Derby jusqu'à seize, porteur du brassard de captain, semble incarner la pure tradition des Reds. Mais à l'intersaison, on a dû se résigner à envisager l'incroyable. Gerrard a failli partir chez les Bleus, les milliardaires de Chelsea, l'ennemi absolu: un club bâti seulement sur l'argent. Combien a-t-il fallu de cet argent maudit pour que Steven finisse par décider de rester à Liverpool?

Le kop d'Anfield évite de se poser la question. Dans les clubs anglais, les spectateurs sont tout près du jeu, au ras de la pelouse. On croit aux joueurs pour croire un peu en soi. Quand ça va mal, on chante. "You'll never walk alone."

P. Delerm, La tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives, éd. Panama, 2007.

Document 3

Le film de Clint Eastwood met en parallèle l'histoire politique et l'histoire sportive de l'Afrique du Sud, à travers deux personnages emblématiques : le président Nelson Mandela, et Francois Pienaar, le chef de l'équipe de rugby d'Afrique du sud, les Springboks.

C. Eastwood, Invictus, 2010.

Document 4

La médiatisation des évènements sportifs est liée à des enjeux économiques considérables, dont J. Defrance retrace ici brièvement l'histoire.

En participant à la mise sur pied de grandes compétitions, à la création de prix ou de classements, en aidant à rameuter des entreprises qui financent la vie sportive, les médias exercent une action constituante sur le sport, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi, les grandes heures du cyclisme (Tour de France, Grand Prix des nations, Critérium national, réunions au Vel'd'hiv') sont le fruit de l'action de journaux, L'Auto, Paris-Soir, etc. Mais l'organisation ne s'exerce pas sans pressions de toutes sortes, et les orientations morales des patrons de presse pèsent sur les épreuves. Henri Desgrange1, par exemple, impose jusqu'au début des années 1930 une formule de course qui interdit toute entraide entre coureurs, semble-t-il pour contrer les constructeurs de cycles qui tentent d'établir des écuries : la formule, très individualiste, est maintenue contre la volonté des coureurs.

Les organisateurs de spectacles et les hommes de médias exercent aussi des pressions en essayant de modifier les règles sportives dans le sens d'une plus grande valorisation du côté spectaculaire : transporter les épreuves pour des « exhibitions » dans des salles faites pour le public et les caméras ; privilégier et récompenser les dimensions visuelles de la performance, tels l'esthétique du geste ou le rythme du jeu (au tennis, formule de match avec les sets successifs disputés par des joueurs différents) ; créer des affrontements dramatiques, sensationnels (la meilleure femme du tennis mondial contre le meilleur homme ; ou la rencontre entre deux joueurs célèbres de générations différentes, Laver et Connors, à Las Vegas en 1974) ; favoriser les demandes du public plutôt que celles des joueurs, comme lorsqu'on autorise le public à crier dans les tournois de tennis américains ; modifier le dispositif réglementaire et technique du jeu (formule du tie-break, modification du matériel, ballons, maillots, panneaux de basket, etc.) en fonction des impératifs de la télévision ou du spectacle. Dans certains cas, les organisateurs de spectacles et les hommes de médias (avec des industriels) ont contesté le pouvoir d'organiser le sport que détiennent les fédérations et les groupements sportifs, et ont tenté de se substituer à eux, notamment en sport automobile, tennis, ski, planche à voile, etc.

La logique sportive et la logique du spectacle et du profit, qui s'allient et s'affrontent en même temps, deviennent inextricablement mêlées dans des événements colossaux comme les Jeux Olympiques actuels ou la Coupe du monde de football [Sugden et Tomlinson, 1998]. Le devenir de telles constructions spectaculaires et leur aspiration par la logique commerciale suscitent des interrogations, auxquelles les analyses économiques et politiques du sport tentent d'apporter des réponses.

J. Defrance, Sociologie du sport, 2006, éd. La Découverte.

Séance 04

Le conformisme

Observation

Prolongement

Débat :

Bernardo Bertolucci, Le Conformiste, 1970.

Dans son ouvrage La Réalité de la réalité, P. Watzlawick interroge notre perception de la réalité. Ce passage est consacré à une célèbre expérience du professeur Solomon Asch, de l'université de Pennsylvanie.

On y montrait deux cartes à des groupes de sept à neuf étudiants. Sur la première, il y avait une ligne verticale unique ; sur la seconde, trois lignes ver­ticales de longueurs différentes. On déclarait aux étudiants qu'il s'agissait d'une expérience de perception visuelle, leur tâche consistant à trouver laquelle des lignes de la carte 2 avait la même longueur que la ligne de la carte 1. Asch décrivit ainsi le cours des événements:

"L'expérience commence sans incidents. Les sujets annoncent leur réponse dans l'ordre où on les a assis, et au premier tour, chacun choisit la même ligne. Puis on leur montre une deuxiè­me paire de cartes; là encore, le groupe est unanime. Ses membres semblent être prêts à subir poliment une nouvelle et ennuyeuse expérience. Au troisième essai se produit une agita­tion inattendue. Un sujet est en désaccord avec tous les autres sur le choix de la ligne. Il a l'air vraiment incrédule, surpris du désaccord. A l'essai suivant, il est de nouveau en désaccord, tandis que les autres restent unanimes dans leur choix. Le dis­sident s'inquiète et devient de plus en plus hésitant tandis que le désaccord persiste dans la succession des essais; il pourra marquer une pause avant d'annoncer sa réponse et parler à voix basse, ou bien sourire d'un air embarrassé."

Ce que le dissident ne sait pas, explique Asch, c'est que les autres étudiants ont auparavant été soigneusement instruits de donner unanimement à certains moments des réponses fausses. Le dissident est le seul véritable sujet de l'expérience et se trouve dans une position des plus inhabituelles et des moins rassurantes: il lui faut contredire l'opinion générale du groupe et sembler étrangement perdu, ou bien douter du témoi­gnage de ses sens. Aussi incroyable que cela paraisse, 6,8 % des sujets choisirent dans ces conditions la deuxième solution et se soumirent à la trompeuse opinion du groupe.

Asch introduisit ensuite dans l'expérience certaines modifica­tions et put montrer que la force numérique de l'opposition - à savoir le nombre de personnes contredisant les réponses du sujet - était un élément important. Si seul un membre du groupe le contredisait, le sujet n'avait aucune peine à maintenir son indépendance. Dès qu'on faisait passer l'opposition à deux per­sonnes, la soumission du sujet grimpait à 13,6%. Avec trois opposants, la courbe d'échecs atteignait 1,8%, et à partir de là se stabilisait, toute nouvelle augmentation du nombre des opposants n'élevant le pourcentage qu'aux6,8% cités plus haut. Inversement, la présence d'un partenaire solidaire repré­sentait une aide précieuse pour s'opposer à la pression du groupe: dans ces conditions les réponses incorrectes du sujet chutaient au quart du taux d'erreurs mentionné.

Il est particulièrement difficile d'apprécier l'impact d'un événe­ment tel qu'un tremblement de terre avant d'en avoir fait réelle­ment l'expérience. L'effet de l'expérience d'Asch est compa­rable. Quand on donna la parole aux sujets, ils racontèrent qu'ils avaient, au cours du test, vécu toutes sortes d'inconforts émotionnels, de l'angoisse légère jusqu'à quelque chose tou­chant à la dépersonnalisation. Même ceux qui refusèrent de se soumettre à l'opinion du groupe et continuèrent de se fier à leur propre perception, le firent au prix de l'idée harcelante qu'ils pouvaient, après tout, se tromper.

On trouvait cette remarque caractéristique: "A moi il me semble que j'ai raison, mais ma raison me dit que j'ai tort, parce que je doute de pouvoir être le seul à avoir raison tandis que tant de gens se trompent." D'autres recourent à des façons tout à fait typiques de rationali­ser ou d'expliquer l'état de désinformation qui brouillait leur vision du monde: ils transférèrent leur inquiétude sur un défaut organique ("Je commençai à douter de ma vision"), ils déci­dèrent qu'il y avait une complication exceptionnelle (illusion d'optique), ou encore devinrent si soupçonneux qu'ils refusè­rent de croire l'explication finale, tenant qu'elle faisait elle-même partie de l'expérience et qu'on ne pouvait en conséquen­ce s'y fier. L'un des sujets résuma ce qu'apparemment la plu­part des dissidents ayant bien répondu avaient ressenti: "Cette expérience n'est semblable à aucune autre que j'aie vécue: je ne l'oublierai jamais".

Comme Asch le fit remarquer, le facteur sans doute le plus angoissant pour les sujets était le désir ardent et inébranlable d'être en accord avec le groupe.

P. Watzlawick, La Réalité de la réalité / Confusion, désinformation, communication, éd. du Seuil, 1978.

Document A

T. Todorov propose dans son essai une réflexion sur les fondements de la vie en société.

Il est certain que la question de la reconnaissance sociale ne se présente pas de la même manière dans une société hiérarchique (ou traditionnelle) et dans une société égalitaire, comme les démocraties modernes (Francis Fukuyama a posé quelques jalons pour une histoire de la reconnaissance de ce point de vue). D'une part, dans la première, l'individu aspire davantage à occuper une place qui lui a été désignée d'avance (son choix est plus réduit) ; s'il s'y trouve, il a le sentiment d'appartenir à un ordre et donc d'exister socialement : le fils de paysan deviendra paysan et aura par là même acquis le sentiment d'être reconnu. On peut donc dire que la reconnaissance de conformité prédomine ici. Cette place à laquelle on serait prédestiné disparaît dans la société démocratique, où le choix est, au contraire, théoriquement illimité ; ce n'est plus la conformité à l'ordre mais le succès qui devient le signe de reconnaissance sociale, ce qui est une situation beaucoup plus angoissante. Cette course à la réussite relève de la reconnaissance de distinction. Celle-ci n'est pourtant pas inconnue de la société traditionnelle : elle y prend la forme d'une aspiration à la gloire ou à l'honneur, qui consacrent ainsi l'excellence personnelle. C'est la voie choisie par les héros qui aspirent à une attention particulière pour les exploits qu'ils accomplissent. Dans la société moderne, cette dernière aspiration se transforme aussi : il s'agit maintenant d'une recherche de prestige. La réussite, aujourd'hui, est une valeur sociale qu'on s'empresse d'afficher ; mais le prestige ne suscite pas le même sentiment de respect que la gloire (on envie les personnes les plus prestigieuses, telles les vedettes de la télévision, plus qu'on ne les respecte). [...]

Quelles que soient les formes de la reconnaissance, une de ses caractéristiques premières ne doit pas être oubliée : la demande étant par nature inépuisable, sa satisfaction ne peut jamais être complète ou définitive. Avec la meilleure volonté du monde, les parents ne peuvent occuper tout le temps de veille du nourrisson : d'autres êtres les sollicitent, à côté de lui, et puis eux-mêmes ont besoin d'autres sortes de reconnaissance, et non pas seulement de celle que leur accorde, indirectement, leur bébé. Du reste, celui-ci élargit rapidement le rayon de son avidité : il n'y a pas que les parents qui doivent lui accorder toute leur attention, il y a aussi les visiteurs ; de proche en proche, il fait appel au monde entier. Pourquoi y aurait-il des personnes qui lui refuseraient leur regard ? L'appétit de la reconnaissance est désespérant. Comme le remarque plaisamment Sigmund Freud à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, "on peut tolérer des quantités infinies d'éloges". Même la reconnaissance de conformité, plus paisible que celle procurée par la distinction, exige qu'on en recommence quotidiennement la poursuite. Notre incomplétude est donc non seulement constitutive, elle est aussi inguérissable (autrement on serait "guéri", aussi, de notre humanité).

T. Todorov, La Vie commune, éd. du Seuil, 1995.

Séance 05

La mode

Synthèse

Quel est, selon vous, le propos de cette publicité ?

Document A

Dans ses campagnes pour la marque de vêtements Benetton, le photographe Oliveiro Toscani surprend par des images souvent provocatrices destinées à promouvoir la diversité et la tolérance.

Campagne de publicité pour la marque Benetton.

Issu d'une famille juive algérienne, J. Sfar a élaboré depuis une dizaine d'années une oeuvre singulière et érudite.

J. Sfar, La Chat du rabbin, Poisson pilote, 2010.

Après avoir donné des fusils aux Tahitiens, Mason, un capitaine britannique, s'aperçoit qu'ils perdent leur douceur, et reprend les armes.

- Monsieur Purcell, dit Mason, coupant court à ces effusions, dites aux Noirs de rendre les balles.

Purcell traduisit, et aussitôt Mehani passa de l'un à l'autre, recueillit les balles, et les remit à Mason. En même temps, il fit tout un discours plein d'élégance et de dignité. Ses gestes, avec moins de rondeur, rappelaient ceux d'Otou.

- Monsieur Purcell ? dit Mason.

- Il vous présente ses excuses pour les mauvaises manières des Tahitiens et vous assure qu'à l'avenir, ils vous traiteront avec le respect dû à un père.

- C'est bien, dit Mason, je suis heureux que nous les ayons de nouveau en main.

Il se tourna pour s'en aller.

- Remerciez-le, dit-il par-dessus son épaule.

- Est-il fâché ? Dit Mehani, les sourcils froncés. Pourquoi s'en va-t-il sans répondre ?

Selon l'étiquette tahitienne, Mason aurait dû répliquer à son discours par un discours d'une longueur égale.

- C'est moi qui doit répondre, dit Purcell.

Et il improvisa une harangue où le reproche était si voilé qu'il pouvait presque passer pour un compliment. Mais les Tahitiens ne s'y trompèrent pas. Tout le temps que Purcell parla, ils gardèrent les yeux baissés.

Purcell n'eut pas le temps d'aller au bout de son improvisation : Masson l'appela. Il se tenait sur la dunette, les yeux fixés sur le ressac.

- Que leur racontez-vous donc ? dit-il avec méfiance.

- Je leur dis merci d'avoir fait leur soumission.

- C'est si long "merci" en tahitien ?

- Avec les fleurs et les épines, oui.

- Pourquoi tous ces bavardages ? dit Mason en penchant en avant son front carré.

- C'est la coutume. Ne pas faire de discours après les excuses de Mehani, c'était rompre avec eux.

- Je vois, dit Mason, mais il n'avait pas l'air convaincu.

R. Merle, L'Île, 1962.

Document B

Il nous faut partir d'un constat : nos sociétés sont structurellement et durablement marquées par la pluralité et la diversité culturelle. C'est une diversité à caractère exponentiel. Au sein de chaque groupe voire au sein de chaque individu, on constate une pluralisation de plus en plus forte. L'hétérogénéité est devenue le dénominateur commun de tous les groupes, que ceux-ci soient nationaux, sociaux, religieux ou ethniques. On assiste à une hétérogénéisation de fait, liée à la mondialisation notamment. Celle-ci n'a pas pour unique conséquence une homogénéisation du monde, confondue d'ailleurs trop souvent avec une forme d'américanisation. Au contraire, la mondialisation favorise et multiplie les contacts, les lectures, les rencontres et entraîne une ouverture des identités. Chaque individu, même le plus casanier, est, par ses lectures, par la télévision, par internet, etc. en contact avec le monde entier. L'étrangeité est devenue quotidienne et proche. Chaque individu construit son identité selon des modalités de plus en plus différenciées en s'appuyant sur des exemples extérieurs à son groupe de naissance.

Cette complexité et cette hétérogénéité croissantes du tissu social et des pratiques culturelles imposent de reconstruire le concept de culture car celui-ci ne permet plus de rendre compte de la diversité culturelle. Il nous faut donc repenser le mode d'accès aux cultures car la société ne se réduit pas à une juxtaposition de groupes et de sous-groupes supposés homogènes.

La modernité, au sens anthropologique du terme se caractérise par la surabondance événementielle et spatiale ainsi que par l'individualisation des références et non, comme on a trop tendance à le croire, par une mondialisation des cultures. Cette segmentation du temps et de l'espace ainsi que la fragmentation des groupes favorisent les "jeux culturels ". La multiplication des contacts et des échanges pulvérise la notion d'acculturation qui dépasse largement la confrontation binaire et s'inscrit dans une multipolarisation des appartenances. Ainsi, plus aucun individu ne peut se sentir à l'aise dans un seul cadre culturel. [...]

On assiste à une définition de l'appartenance culturelle non plus par filiation mais par personnalisation et création, par affiliation. L'individu n'est plus au cœur d'une seule identité mais de plusieurs, identités qui ne sont pas exclusives les unes des autres et qui sont, parfois en harmonie, parfois en contradiction.

On se trouve dans une réalité sociale polychrome, labile et mouvante. C'est pourquoi, il devient de plus en plus difficile de définir l'individu à partir de sa seule appartenance culturelle, ethnique ou même nationale. Les marqueurs traditionnels d'identification (nom, nationalité, âge, culture, statut social...etc.) ont perdu leur pertinence et ne permettent plus d'identifier autrui encore moins de le catégoriser.

L'utilisation synonymique des termes "multiculturel/interculturel" révèle le flou sémantique mais aussi les enjeux symboliques et politiques. Le terme de "pluralité" renvoie à un état, à une situation. Le multiculturalisme est un mode de traitement de cette pluralité qui consiste à reconnaître la co-présence de groupes distincts et homogènes. Le préfixe "inter" de "interculturel" indique au contraire, une mise en relation et une prise en considération des interactions entre les groupes et les individus. L'interculturel ne correspond pas à un état, à une situation mais à une démarche, à un type d'analyse. C'est le regard qui confère à un objet, à une situation la caractère d'interculturel. Ainsi, selon la nature de l'objet on évoquera, la pédagogie interculturelle, la communication interculturelle.

M. A. Pretceille, La pedagogie interculturelle : entre multiculturalisme et universalisme, 2011.

Séance 07

La loi du marché

Présentation

Exposé : les fab-labs

Deux jours, une nuit.

Séance 08

Les villes modernes

Cette séance est destinée à étudier les regards portés sur le mode de vie urbain

Oral

Préférez-vous vivre à la campagne ou à la ville ? Pourquoi ?

Pistes

Synthèse

Comparez les quatre documents ci-contre. Quel regard portent-ils sur le vie dans la ville ?

Prolongement

"Dans une rue, la confiance s'établit à travers une série de très nombreux et très petits contacts dont le trottoir est le théâtre". Selon vous, les grandes villes favorisent-elles les contacts humains ?

Exposé : le familistère de Godin

Notes

1. Ribote : Excès de table ou de boisson.

2. Interné : Contraint à résider dans une certaine localité sans permission d'en sortir.

3. Ineffable : impossible à exprimer.

4. "Urbanifié" (néologisme) : habitué à la vie urbaine.

Document A

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote1 de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poète jouit de cet incomparable privilége, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné2 comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable3 orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

C. Baudelaire, Les Foules, in Petits Poèmes en prose, 1869.

Document B

Le bonheur du citoyen convenablement "urbanifié4" consiste à s'agglutiner aux autres dans le désordre, abusé qu'il est par la chaleur hypnotique et le contact contraignant de la foule. La violence et la rumeur mécanique de la grande ville agitent sa tête "urbanifiées" - comme le chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les arbres, les cris des animaux ou les voix de ceux qu'il aimait remplissaient autrefois son coeur.

Au stade actuel, dans la machine que la grande ville de l'ère automobile est devenue, aucun citoyen ne peut créer autre chose que des machines.

Le citoyen vraiment "urbanifié" devient un courtier en idées-rentables, un vendeur de gadgets, un commis-voyageur qui exploite les faiblesses humaines en spéculant sur les idées et inventions des autres, un parasite de l'esprit.

Une agitation perpétuelle l'excite, le dérobe à la méditation et à la réflexion plus profondes qui furent autrefois siennes lorsqu'il se vivait et se mouvait sous un ciel pur, dans la verdure dont il était, de naissance, le compagnon.

Il a échangé son commerce originel avec les rivières, les bois, les champs et les animaux, pour l'agitation permanente, la souillure de l'oxyde de carbone et un agrégat de cellules à louer posées sur la dureté d'un sol artificiel. "Paramounts", "Roxies", boîtes de nuit, bars, voilà pour lui l'image de la détente, les ressources de la ville. Il vit dans une cellule, parmi d'autres cellules, soumis à la domination d'un propriétaire qui habite généralement l'étage au-dessus. Propriétaire et locataire sont la vivante apothéose du loyer. Le loyer ! La ville n'est jamais qu'une forme ou une autre de loyer. S'ils ne sont pas encore de parfaits parasites, ses habitants vivent parasitairement.

Ainsi, le citoyen parfaitement "urbanifié", perpétuel esclave de l'instinct grégaire, est soumis à une puissance étrangère, exactement comme le travailleur médiéval était l'esclave d'un roi ou d'un État. Les enfants poussent, parqués par milliers dans des écoles construites et dirigées comme des usines : des écoles qui produisent des troupeaux d'adolescents, comme une machine produit des souliers.

La vie elle-même est de moins en moins "tenable" dans la grande ville. La vie du citoyen "urbanifié" est artificielle et grégaire, elle devient l'aventure aveugle d'un animal artificieux.

F. L. Wright, The Living city, 1958 (cité dans F. Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, coll. Points, éd. du Seuil, 1965).

Document C

Les moralistes ont, depuis longtemps, observé que les citadins flânent dans les endroits les plus actifs, s'attardent dans les bars et les pâtisseries, boivent des sodas dans les cafétérias ; et cette constatation les afflige. Ils pensent que si les mêmes citadins avaient des logements convenables et disposaient d'espaces verts plus abondants, on ne les trouverait pas dans la rue.

Ce jugement exprime un contresens radical sur la nature des villes. Personne ne peut tenir une maison ouverte dans une grande ville, et personne ne le désire. Mais, que les contacts intéressants, utiles et significatifs entre citadins se réduisent aux relations privées, et la cité se sclérosera. Les villes sont pleines de gens avec lesquels, de votre point de vue ou du mien, un certain type de contact est utile ou agréable ; vous ne voulez pas, pour autant, qu'ils vous encombrent. Eux non plus, d'ailleurs. J'ai indiqué plus haut que le bon fonctionnement de la rue était lié à l'existence, chez les passants, d'un sentiment inconscient de solidarité.

Un mot désigne ce sentiment : la confiance. Dans une rue, la confiance s'établit à travers une série de très nombreux et très petits contacts dont le trottoir est le théâtre. Elle naît du fait que les uns et les autres s'arrêtent pour prendre une bière au bar, demandent son avis à l'épicier, au vendeur de journaux, échangent leur opinion avec d'autres clients chez le boulanger, saluent deux garçons en train de boire leur coca-cola, réprimandent des enfants, empruntent un dollar au droguiste, admirent les nouveaux bébés. Les habitudes varient : dans certains quartiers les gens s'entretiennent de leur chien, ailleurs de leur propriétaire.

La plupart de ces actes et de ces propos sont manifestement triviaux ; mais leur somme, elle, ne l'est pas. Au niveau du quartier, c'est la somme des contacts fortuits et publics, généralement spontanés qui crée chez les habitants le sentiment de la personnalité collective et finit par instaurer ce climat de respect et de confiance dont l'absence est catastrophique pour une rue, mais dont la recherche ne saurait être institutionnalisée.

J. Jacobs, The Death and life of Great American Cities, 1961 (cité dans F. Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, coll. Points, éd. du Seuil, 1965).

Document D

A. Titarenko, City of Shadows, 1992-1994

Séance 09

En prison

Synthèse

Document A

Voici ce que c'est que mon cachot :

Huit pieds carrés ; quatre murailles de pierre de taille qui s'appuient à angle droit sur un pavé de dalles exhaussé d'un degré au-dessus du corridor extérieur.

À droite de la porte, en entrant, une espèce d'enfoncement qui fait la dérision d'une alcôve. On y jette une botte de paille où le prisonnier est censé reposer et dormir, vêtu d'un pantalon de toile et d'une veste de coutil, hiver comme été.

Au-dessus de ma tête, en guise de ciel, une noire voûte en ogive – c'est ainsi que cela s'appelle – à laquelle d'épaisses toiles d'araignée pendent comme des haillons.

Du reste, pas de fenêtres, pas même de soupirail ; une porte où le fer cache le bois.

Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de neuf pouces carrés, coupée d'une grille en croix, et que le guichetier peut fermer la nuit.

Au dehors, un assez long corridor, éclairé, aéré au moyen de soupiraux étroits au haut du mur, et divisé en compartiments de maçonnerie qui communiquent entre eux par une série de portes cintrées et basses ; chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre à un cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forçats condamnés par le directeur de la prison à des peines de discipline. Les trois premiers cabanons sont réservés aux condamnés à mort, parce qu'étant plus voisins de la geôle, ils sont plus commodes pour le geôlier.

Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien château de Bicêtre tel qu'il fut bâti, dans le quinzième siècle, par le cardinal de Winchester, le même qui fit brûler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire cela à des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge, et qui me regardaient à distance comme une bête de la ménagerie. Le guichetier a eu cent sous.

J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde à la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la lucarne carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts.

Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boîte de pierre.

V. Hugo, Le dernier jourd 'un condamné, chp X, 1829.

Document A

Le Panopticon de Bentham est la figure architecturale de cette composition. On en connaît le principe : à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre, donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cel­lule de part en part. Il suffit alors de placer un sur­veillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l'effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt. En somme, on inverse le principe du cachot ; ou plutôt de ses trois fonctions – enfermer, priver de lumière et cacher – on ne garde que la première et on supprime les deux autres. La pleine lumière et le regard d'un surveillant captent mieux que l'ombre, qui finalement protégeait. La visibilité est un piège. Ce qui permet d'abord – comme effet négatif – d'éviter ces masses, compactes, grouillantes, houleuses, qu'on trouvait dans les lieux d'enfermement, ceux que peignait Goya ou que décrivait Howard. Chacun, à sa place, est bien enfermé dans une cellule d'où il est vu de face par le surveillant ; mais les murs latéraux l'empêchent d'entrer en contact avec ses compagnons. Il est vu, mais il ne voit pas ; objet d'une information, jamais sujet dans une communication. La disposition de sa chambre, en face de la tour centrale, lui impose une visibilité axiale ; mais les divisions de l'anneau, ces cellules bien séparées impliquent une invisibilité latérale. Et celle-ci est garantie de l'ordre. Si les détenus sont des condamnés, pas de danger qu'il y ait complot, tentative d'évasion collective, projet de nouveaux crimes pour l'avenir, mauvaises influences réciproques ; si ce sont des malades, pas de danger de contagion ; des fous, pas de risque de violences réciproques ; des enfants, pas de copiages, pas de bruit, pas de bavardage, pas de dissipation. Si ce sont des ouvriers, pas de rixes, pas de vols, pas de coalitions, pas de ces distractions qui retardent le travail, le rendent moins parfait ou provoquent les accidents. La foule, masse compacte, lieu d'échanges multiples, individualités qui se fondent, effet collectif, est abolie au profit d'une collection d'individualités séparées. Du point de vue du gardien, elle est remplacée par une multiplicité dénombrable et contrôlable ; du point de vue des détenus, par une solitude séquestrée et regardée. De là, l'effet majeur du Panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l'actualité de son exercice ; que cet appareil architectural soit une machine à créer et à soutenir un rapport de pouvoir indépendant de celui qui l'exerce ; bref que les détenus soient pris dans une situation de pouvoir dont ils sont eux-mêmes les porteurs. Pour cela, c'est à la fois trop et trop peu que le prisonnier soit sans cesse observé par un surveillant : trop peu, car l'essentiel c'est qu'il se sache surveillé ; trop, parce qu'il n'a pas besoin de l'être effectivement. Pour cela Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant les yeux la haute silhouette de la tour centrale d'où il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s'il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu'il peut toujours l'être. Bentham, pour rendre indécidable la présence ou l'absence du surveillant, pour que les prisonniers, de leur cellule, ne puissent pas même apercevoir une ombre ou saisir un contre-jour, a prévu, non seulement des persiennes aux fenêtres de la salle centrale de surveillance, mais, à l'intérieur, des cloisons qui la coupent à angle droit et, pour passer d'un quartier à l'autre, non des portes mais des chicanes : car le moindre battement, une lumière entrevue, une clarté dans un entrebâillement trahiraient la présence du gardien. Le Panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu : dans l'anneau périphérique, on est totalement vu, sans jamais voir ; dans la cour centrale, on voit tout, sans être jamais vu.

M. Foucault, Surveiller et punir, éd. Gallimard, 1975.

Document B

La prison est propre, neuve, glaciale. Trois bâtiments parfaitement étanches, avec leur propre unité de vie de 17 cellules, leur terrain de sport, leur minuscule cour de promenade, agréable comme un frigidaire des pays de l'Est. Les couloirs sont déserts, les détenus ne peuvent pas se croiser, les portes des cellules sont fermées en permanence, contrairement à beaucoup de centrales. Les cellules, individuelles, sont très correctes, au moins 12 m2 avec douche, W-C, frigo, (petite) fenêtre. Quatre unités de vie familiales, de petits appartements un peu tristes où les détenus peuvent retrouver leur famille, pour 48 ou 72 heures. Pas de desserte en bus, les familles doivent se débrouiller.

"La structure est top, elle est au point pour des gens très compliqués, explique Jérôme, un premier surveillant de 50 ans. Ils l'ont rendue le plus sécuritaire possible, mais à l'intérieur, il y a des bonshommes, ça leur a un peu échappé. Des types virés de partout, qui sont en guerre contre le système. On a été d'une patience infinie pendant six mois." Un détenu, à chaque fois qu'on ouvre sa porte, leur jette à la figure ses excréments, un autre, à la moindre contrariété, menace de les frapper.

"On a été obligé de lâcher du lest, et quand on n'a plus pu dire oui, ils sont passés de l'agression verbale à l'agression physique, raconte Jérôme. On nous demande de nous plier aux détenus, c'est aberrant, parce qu'ils sont ingérables. Il faudrait serrer la vis, le rapport de force est brisé. Pour faire du social, il faut parler. Et on ne peut pas parler avec un couteau sous la gorge. Les gens ne se rendent pas compte à quel point les détenus sont en révolte."

Pas tous. Une quinzaine explose régulièrement, les quartiers disciplinaires et d'isolement sont complets. Les autres supportent mal. Emile, 52 ans, est détenu à Condé depuis septembre 2013, assure n'avoir jamais versé une goutte de sang, mais n'a cessé d'essayer de s'évader. De condamnation en condamnation, il a pris 41 ans de prison. Il peut espérer sortir en 2039. "Ici, on est enterré vivant. La structure n'est pas adaptée comme les autres centrales – je les connais, j'y ai passé vingt-cinq ans. Ici, c'est un grand quartier d'isolement."

Franck Johannès, La dérive de la prison la plus sécurisée de France, Le Monde, 17 février 2014.

Document C

S. Spielberg, Minority Report, 2002.