Une brève histoire du sonnet

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

Problématique générale : Comment une forme fixe qui a été souvent utilisée depuis le XVIe s. a-t-elle pu rester originale ?

Seance 01

Jalons pour une histoire

Cette séance est destinée à mettre en évidence les caractéristiques formelles du sonnet

Observation

Mettez en évidence la diversité de ce corpus.

Notion : Le sonnet, histoire et formes

Prolongement

Dans une lettre de 1860 adressé à Armand Fraisse, Baudelaire écrit : "Tout va bien au sonnet : la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique". Discutez cette affirmation.

Invention

Une anthologie propose une sélection des plus beaux sonnets de la langue française. Vous rédigerez la préface de cette anthologie.

Vous aurez soin de

  • justifier le choix d'une anthologie de sonnets
  • donner des explications sur la structure et l'histoire du genre
  • montrer la pertinence de votre sélection
  • donner envie au lecteur de lire les textes proposés
  • évoquer de façon précise au moins cinq sonnets
  • varier les auteurs et les époques
Document A

Benedetto sia ’l giorno, e ’l mese, e l’anno,

e la stagione, e ’l tempo, e l’ora, e ’l punto,

e ’l bel paese, e ’l loco ov’io fui giunto

da’ duo begli occhi che legato m’hanno;


e benedetto il primo dolce affanno

ch’i’ebbi ad esser con Amor congiunto,

e l’arco, e le saette ond’i' fui punto,

e le piaghe che ’nfin al cor mi vanno.


Benedette le voci tante ch’io

chiamando il nome de mia donna ho sparte,

e i sospiri, e le lagrime, e ’l desio;


e benedette sian tutte le carte

ov’io fama l’acquisto, e ’l pensier mio,

ch’è sol di lei, sì ch’altra non v’ha parte.

Pétrarque, Canzoniere, sonnet XLI, XIVe s.

Que béni soit le jour, et le mois, et l'année,

et la saison, le temps et l'heure et le moment,

le pays joli, le lieu, où je fus atteint

par deux beaux yeux qui m'ont lié.


Et béni soit le premier doux tourment

que j'eus à être à Amour attaché,

et l'arc, et puis les traits, dont je fus transpercé,

et bénies soient les plaies qui vont jusqu'en mon coeur.


Bénies soient les paroles nombreuses

que pour clamer le nom de ma dame ai lancées,

et les soupirs, les larmes, le désir ;


et bénis soient tous les écrits

où grand renom je lui acquiers, et ma pensée

qui n'est qu'à elle, et où n'a part nulle autre.

trad. P. Blanc, coll. Classiques Garnier, éd. Bordas.

Document B

Marcher d’un grave pas et d’un grave sourcil,

Et d’un grave sourire à chacun faire fête,

Balancer tous ses mots, répondre de la tête,

Avec un Messer non, ou bien un Messer si :


Entremêler souvent un petit Et cosi,

Et d’un son Servitor contrefaire l’honnête,

Et, comme si l’on eût sa part en la conquête,

Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :


Seigneuriser chacun d’un baisement de main,

Et, suivant la façon du courtisan romain,

Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :


Voilà de cette cour la plus grande vertu,

Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vêtu,

Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.

J. du Bellay, Les Regrets, sonnet 86, 1558.

Document C

Assieds-toi sur le bord d’une ondante rivière :

Tu la verras fluer d’un perpétuel cours,

Et flots sur flots roulant en mille et mille tours

Décharger par les prés son humide carrière.


Mais tu ne verras rien de cette onde première

Qui naguère coulait ; l’eau change tous les jours,

Tous les jours elle passe, et la nommons toujours

Même fleuve, et même eau, d’une même manière.


Ainsi l’homme varie, et ne sera demain

Telle comme aujourd’hui du pauvre corps humain

La force que le temps abrévie et consomme :


Le nom sans varier nous suit jusqu’au trépas,

Et combien qu’aujourd’hui celui ne sois-je pas

Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme.

J.-B. Chassignet, Mépris de la vie et consolation de la mort, 1594.

Document D

That time of year thou mayst in me behold

When yellow leaves, or none, or few, do hang

Upon those boughs which shake against the cold,

Bare ruined choirs, where late the sweet birds sang.

In me thou seest the twilight of such day

As after sunset fadeth in the west,

Which by and by black night doth take away,

Death's second self, that seals up all in rest.

In me thou see'st the glowing of such fire

That on the ashes of his youth doth lie,

As the death-bed whereon it must expire

Consumed with that which it was nourish'd by.

This thou perceivest, which makes thy love more strong,

To love that well which thou must leave ere long.

W. Shakespeare, Sonnets, sonnet 73, 1609

Tu contemples en moi ce moment de l'année

Où des feuilles jaunies, quelques à peine, pendent

À ces branches tremblant devers le froid, ruines

Des chapelles où chantèrent les doux oiseaux.


Tu vois en moi la fin du jour, soleil couché,

Dont l'ultime clarté s'éteint à l'occident,

Et peu à peu la nuit noire vient l'emporter,

Seconde mort qui met le sceau sur toutes choses.


Tu vois en moi la lueur dernière du feu

Qui se couche sur les cendres de sa jeunesse,

Lit de mort sur lequel il lui faut expirer

Se consumant avec ce qui le nourrissait.


Tu vois, et ton amour est plus fort, pour chérir

Mieux encore ce que bientôt tu devras perdre.

trad. d'H. Thomas, coll. 10/18, Union Générale d'Editions.

Two loves I have of comfort and despair,

Which like two spirits do suggest me still:

The better angel is a man right fair,

The worser spirit a woman colour'd ill.

To win me soon to hell, my female evil,

Tempteth my better angel from my side,

And would corrupt my saint to be a devil,

Wooing his purity with her foul pride.

And whether that my angel be turn'd fiend,

Suspect I may, yet not directly tell;

But being both from me, both to each friend,

I guess one angel in another's hell:

Yet this shall I ne'er know, but live in doubt,

Till my bad angel fire my good one out.

W. Shakespeare, Sonnets, sonnet 144, 1609

J'ai deux amours, l'un qui m'est joie, l'autre misère,

Et qui toujours vont me hantant tels deux esprits :

Le bon ange est un homme, il est tout blond et clair,

Le mauvais, une femme à la noirceur maligne.


Pour vite me gagner à l'enfer, mon fléau femelle

Appelle mon bon ange à me quitter,

Elle voudrait avilir mon saint en démon,

Flattant son innocence avec sa grâce impure.


Et que mon ange en esprit du mal soit changé,

J'en ai bien le soupçon sans pouvoir l'assurer ;

Car loin de moi tous deux et tous deux s'entraimant,

Je me doute qu'un ange est dans l'enfer de l'autre.


Mais n'en étant jamais certain, je douterai

Jusqu'à ce que mon mauvais ange chasse l'autre.

trad. d'H. Thomas, coll. 10/18, Union Générale d'Editions.

Dans une terre grasse et pleine d'escargots

Je veux creuser moi-même une fosse profonde,

Où je puisse à loisir étaler mes vieux os

Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde,


Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;

Plutôt que d'implorer une larme du monde,

Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux

A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.


Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,

Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;

Philosophes viveurs, fils de la pourriture,


A travers ma ruine allez donc sans remords,

Et dites-moi s'il est encor quelque torture

Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857.

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,

D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,

Les souvenirs lointains lentement s'élever

Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.


Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux

Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,

Jette fidèlement son cri religieux,

Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!


Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis

Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,

II arrive souvent que sa voix affaiblie


Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie

Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts

Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.

Document A

Ces cheveux d'or sont les liens, Madame,

Dont fut premier ma liberté surprise

Amour la flamme autour du coeur éprise,

Ces yeux le trait qui me transperce l'âme.


Forts sont les noeuds, âpre et vive la flamme,

Le coup de main à tirer bien apprise,

Et toutefois j'aime, j'adore et prise

Ce qui m'étreint, qui me brûle et entame.


Pour briser donc, pour éteindre et guérir

Ce dur lien, cette ardeur, cette plaie,

Je ne quiers fer, liqueur, ni médecine:


L'heur et plaisir que ce m'est de périr

De telle main ne permet que j'essaie

Glaive tranchant, ni froideur, ni racine.

J. Du Bellay, L'Olive, X, 1550.

Document B

Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,

Qui brave de la mort, sentira ses fureurs,

Les Soleils hâleront ces journalières fleurs,

Et le temps crèvera cette ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,

Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs,

L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,

Et les flots se rompront à la rive écumeuse.

J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,

Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux,

Où d’une ou d’autre part éclatera l’orage,

J’ai vu fondre la neige et ses torrents tarir,

Ces lions rugissants je les ai vu sans rage,

Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

J. de Sponde, Oeuvres, 1599.

Document C

Un amas confus de maisons,

Des crottes dans toutes les rues,

Ponts, églises, palais, prisons,

Boutiques bien ou mal pourvues ;


Force gens noirs, blancs, roux, grisons,

Des prudes, des filles perdues,

Des meurtres et des trahisons,

Des gens de plume aux mains crochues ;


Maint poudré qui n'a pas d'argent,

Maint filou qui craint le sergent,

Maint fanfaron qui toujours tremble,


Pages, laquais, voleurs de nuit,

Carrosses, chevaux et grand bruit,

C'est là Paris. Que vous en semble ?

P. Scarron, Oeuvres, 1654.

Document D

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins teignaient de mille feux,

Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,

Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.


Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d’une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.


C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,

Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs

Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,


Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,

Et dont l’unique soin était d’approfondir

Le secret douloureux qui me faisait languir.

C. Baudelaire, "La vie antérieure", Spleen et idéal, Les Fleurs du mal, 1857.

Document B

Je vous envoye un bouquet que ma main

Vient de trier de ces fleurs épanies,

Qui ne les eust à ce vespre cuillies,

Cheutes à terre elles fussent demain.


Cela vous soit un exemple certain

Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries,

En peu de tems cherront toutes flétries,

Et comme fleurs, periront tout soudain.


Le tems s'en va, le tems s'en va, ma Dame,

Las ! le tems non, mais nous nous en allons,

Et tost serons estendus sous la lame :


Et des amours desquelles nous parlons,

Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle :

Pour-ce aimés moy, ce-pendant qu'estes belle.

P. de Ronsard, Second livre des Amours, 1555.

Accablé de paresse et de mélancolie,

Je rêve dans un lit où je suis fagoté,

Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,

Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.


Là, sans me soucier des guerres d’Italie,

Du comte Palatin, ni de sa royauté,

Je consacre un bel hymne à cette oisiveté

Où mon âme en langueur est comme ensevelie.


Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,

Que je crois que les biens me viendront en dormant,

Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,


Et hais tant le travail, que, les yeux entr’ouverts,

Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine

Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

Saint-Amand, "Le Paresseux", in La Suite des Oeuvres, 1631.

Document D

Elle jouait avec sa chatte,

Et c'était merveille de voir

La main blanche et la blanche patte

S'ébattre dans l'ombre du soir.


Elle cachait - la scélérate ! -

Sous ces mitaines de fil noir

Ses meurtriers ongles d'agate,

Coupants et clairs comme un rasoir.


L'autre aussi faisait la sucrée

Et rentrait sa griffe acérée,

Mais le diable n'y perdait rien...


Et dans le boudoir où, sonore,

Tintait son rire aérien,

Brillaient quatre points de phosphore.

P. Verlaine, Femme et chatte, Caprices, Poèmes saturniens, 1866.

Séance 02

Et la mer et l'amour...

Cette séance est consacrée à l'étude d'un sonnet baroque

Oral

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,

Et la mer est amère, et l'amour est amer,

L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,

Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.


Celui qui craint les eaux qu'il demeure au rivage,

Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,

Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.


La mère de l'amour eut la mer pour berceau,

Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,

Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.


Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,

Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,

Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Séance 03

Réflexions sur le sonnet

Cette séance est consacrée à l'étude de textes théoriques sur l'art du sonnet

Oral

Document A

La matière facétieuse est répugnante à la gravité du sonnet, qui reçoit plus proprement affections et passions graves, même chez le prince des Poètes italiens, duquel l'archétype des Sonnets a été tiré.

La structure en est un peu fâcheuse : mais telle que de quatorze vers perpétuels au Sonnet, les huit premiers sont divisés en deux quatrains uniformes, c'est à dire en tout se ressemblant de rime : et les vers de chaque quatrain sont tellement assis que le premier symbolisant avec le dernier, les deux du milieu demeurent joints de rime plate. Les six derniers sont sujets à diverse assiette : mais plus souvent les deux premiers de ces six fraternisent en rime plate. [...]

Tant y a que le Sonnet est aujourd'hui fort usité, et bien reçu pour sa nouveauté et sa grâce ; et n'admet suivant son poids autres vers que de dix syllabes.

T. Sébillet, Art poétique français, 1548.

Lis donc, et relis premièrement, ô poète futur, feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires grecs et latins, puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen : comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries, qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. [...] Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne, conforme de nom à l’ode, et différente d’elle seulement, pour ce que le sonnet a certains vers réglés et limités et l’ode peut courir par toutes manières de vers librement, voire en inventer à plaisir à l’exemple d’Horace, qui a chanté en dix-neuf sortes de vers, comme disent les grammairiens. Pour le sonnet donc tu as Pétrarque et quelques modernes italiens.

J. du Bellay, Défense et illustration de la langue française, livre II, IV, "Quels genres de poèmes doit élire le poète français", 1549.

Document A

Apollon de son feu leur fut toujours avare.

On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre,

Voulant pousser à bout tous les rimeurs français,

Inventa du sonnet les rigoureuses lois ;

Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille

La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ;

Et qu'ensuite six vers artistement rangés

Fussent en deux tercets par le sens partagés.

Surtout de ce poème il bannit la licence :

Lui-même en mesura le nombre et la cadence ;

Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer,

Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer.

Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Mais en vain mille auteurs y pensent arriver ;

Et cet heureux phénix est encore à trouver.

N. Boileau, Art poétique, II, 1674.

Document B

Je n’entrerai pas là, dit la folle en riant,

Je vais faire éclater cette robe trop juste !

Puis elle enfle son sein, tend sa hanche robuste,

Et prête a contre-sens un bras luxuriant.


J’aime ces doux combats, et je suis patient :

Dans l’étroit vêtement qu’à son beau corps j’ajuste,

Là serrant un atour et là le déliant,

J’ai fait passer enfin tête, épaules et buste !


Avec art maintenant dessinons sous ces plis

La forme bondissante et les contours polis ;

Voyez ! la robe flotte et la beauté s’accuse.


Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?

Rien de moins dans le cœur, rien de plus sur le corps !

Ainsi j’aime la femme, — ainsi j’aime la Muse !

J. Soulary, Sonnets, poèmes et poésies, 1864.

Document C

À propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :

1° La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle, - et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux deux forment six vers, étant d’une part physiquement plus courts que les quatrains, qui à eux deux forment huit vers, - et d’autre part semblant infininiment plus courts que les quatrains, - à cause de ce qu’il y a d’allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrain ; - le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l’artifice du poète n’y mettait bon ordre. [...] L’artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, de l’ampleur, de la force et de la magnificence. [...]

2° Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait - exquis, ou surprenant, ou excitant l’admiration par sa justesse et par sa force.

Lamartine disait qu’il doit suffire de lire le dernier vers d’un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n’existe pas si la pensée n’en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.

Le poète des Harmonies partait d’une prémisse très-juste ; mais il en tirait une conclusion absolument fausse.

- Oui, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. - Non, il n’est pas vrai qu’à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. Car dans toute oeuvre d’art, ce qui intéresse c’est l’adresse de l’ouvrier, et il est on ne peut plus intéressant de voir :

Comment il a développé d’abord la pensée qu’il devait résumer ensuite.

Et comment il a amené ce trait extraordinaire du quatorzième vers - qui cesserait d’être extraordinaire s’il avait poussé comme un champignon.

Ce qu’il y a de vraiment surprenant dans le Sonnet, c’est que le même travail doit être fait deux fois, d’abord dans les quatrains, ensuite dans les tercets, - et que cependant les tercets doivent non pas répéter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu’on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu’on n’y avait pas vu auparavant.

Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner - dans une certaine mesure - le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur, - non par la pensée qu’il exprime et que le lecteur a devinée, - mais par la "beauté, la hardiesse et le bonheur de l’expression. C’est ainsi qu’au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l’a pas prévu, - il faut qu’il l’ait prévu, - mais parce que le poète a revêtu ce dénouement d’une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu’on pouvait imaginer d’avance.

T. de Banville, Petit Traité de poésie française, 1881

Document D

Les rimes dans les quatrains sont comme les murs du poème, l'écho qui parle à l'écho deux fois se réfléchit et on n'en croirait pas sortir, la même sonorité embrasse par deux fois les quatrains, de telle sorte que le quatrième et le cinquième vers sont liés d'une même rime, qui rend indivisibles ces deux équilibres. La précision de la pensée ici doit justifier les rimes choisies, leur donner leur caractère de nécessité.

De cette pensée musicalement prisonnière on s'évadera, dans les tercets, en renonçant à ce jeu pour des rimes nouvelles : et c'est ici la beauté sévère des deux vers rimant qui se suivent immédiatement, pour laisser le troisième sur sa rime impaire demeurée en l'air, sans réponse jusqu'à la fin du sonnet, comme une musique errante.

Car le tercet, au contraire du quatrain fermé, verrouillé dans ses rimes, semble rester ouvert, amorçant le rêve. Et lui répond, semblable, le second tercet. C'est ainsi, au corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée, que s'oppose cette évasion de l'esprit, cette liberté raisonnable du rêve, des tercets.

Aragon, « Du sonnet », Les Lettres françaises, n° 506, semaine du 4 au 11 mars 1954.

Document D

- Un sonnet, c’est un objet d’art ? - De plus en plus.

- Penses-tu le sonnet comme une installation

De lettres et de blancs ? - Sans doute. L’émotion

Est dans la présentation sur la page lue


En mémoire. - Un sonnet serait émotionnel ?

- Oui. Ses divisions l’imposent. Mais aucun vers

N’a d’émotion.

J’en ai assez dit sur le verre

Mi-vide mi plein de réel et d’irréel


Du sonnet. Any question ? - Et si je te dis

GEL ? - Je tais. - Lumière ? Je réponds : mercredi.

Quand j’ai mis lumière en sonnet je me sens bien,


Paisible, enveloppé d’oiseaux et d’un rectangle

Compact. - Proportions ? - Quatorze sur douze. Bien

Plus à l’aise que dans la compagnie des anges.

14 mars 2000, San-Francisco - Paris (Delta Airlines)

Jacques Roubaud, Churchill 40 et autres sonnets de voyage 2000 - 2003, éd. Gallimard, 2004.

Séance 04

El Desdichado

Cette séance est consacrée à l'étude d'un sonnet romantique

Oral

Le sonnet est une forme souvent utilisée en poésie. Mais ses contraintes formelles sont-elles compatibles avec l'expression personnelle du poète ?

Orphelin très jeune, Gérard de Nerval est un poète romantique hanté par la nostalgie des siècles passés et de son Valois natal. Il est l'amant malheureux d'une actrice, Jenny Colon. Frappé par des crises de folie, il est interné à plusieurs reprises. On le retrouve pendu un matin en 1855 à Paris.

El Desdichado

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.


Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe1 et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Et la treille où le Pampre2 à la Rose s’allie.


Suis-je Amour ou Phébus3 ?… Lusignan4 ou Biron5 ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…


Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée6

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

G. de Nerval, El Desdichado, Les Chimères, 1854.

1. Le Pausilippe : Lieu où se trouverait le tombeau du poète Virgile.

2. Le pampre : tige de vigne avec ses feuilles et ses grappes.

3. Phébus : Apollon, dieu du soleil et de la poésie, amant malheureux de Daphné, transformée en laurier.

4. Lusignan : Noble français. Époux de la fée Mélusine, mi-femme, mi-serpent.

5. Biron : Noble français. Ami d'Henri IV, il est comblé d'honneurs par le roi. Accusé de trahison, il est décapité.

6. Orphée : Poète de la mythologie grecque. Il va chercher son épouse aux Enfers, mais ne peut la ramener.

Seance 05

Variations autour d'un genre

Cette séance est consacrée à plusieurs exemples de sonnets 'détournés'

Observation

En quoi ces poèmes se rattachent-ils au genre du sonnet ?

Invention

Ecrivez un poème en lien avec le genre du sonnet, que ce soit pour en poursuivre la tradition ou pour la contester.

Document A

Cerdis zerom deronty toulpinye,

Pursis harlins linor orifieux,

Tictic falo mien estolieux,

Leulfiditous lafar relonglotye.


Gerefeluz tourdom redassinye ;

Ervidion tecar doludrieux,

Gesdoliou nerset bacincieux,

Arias destol osart lurafinie.


Tast derurly tast qu'ent derontrian,

Tast deportul tast fal minadian,

Tast tast causus renula dulpissoistre


Ladimirail reledra furvioux,

C'est mon secret, ma Mignonne aux yeux doux,

Qu'autre que toi ne saurait reconnaître.

M. Papillon de Lasphrise, Les Premières Oeuvres poétiques, LXXXI, Sonnet en langue inconnue, 1597.

Document B

Tristan Corbière, poète excentrique, pratique dans son recueil Les Amours jaunes l'autodérision, cultivant les images du laid et le goût du paradoxe.

Un chant dans une nuit sans air…

- La lune plaque en métal clair

Les découpures du vert sombre.


… Un chant ; comme un écho, tout vif

Enterré, là, sous le massif…

- Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…


- Un crapaud ! - Pourquoi cette peur,

Près de moi, ton soldat fidèle !

Vois-le, poète tondu, sans aile,

Rossignol de la boue… - Horreur ! -


… Il chante. - Horreur !! - Horreur pourquoi ?

Vois-tu pas son œil de lumière…

Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Bonsoir - ce crapaud-là c’est moi.

(Ce soir, 20 Juillet.)

T. Corbière, Le Crapaud, Les Amours jaunes, 1873.

Document C

Je vais vers la mer qui m'emplira les oreilles de son bruit. Je vais vers la forêt qui m'emplira le coeur de son silence. Et je jouirai du bruit comme d'un silence et du silence comme de ta voix.

Ta voix, c'est tout ce que j'emporte. Elle répondra au bruit, elle répondra au silence: car il faut répondre aux invités de la nature. Quand elle nous prend au dépourvu, elle nous dévore. J'aurai ta voix.

J'aurai ton rire, qui est la voix plus belle, ton rira qui tomba comme une pluie sur la terre sèche de mon coeur.

Ainsi la nature verra que je ne suis pas nu ni désarmé contre ses ruses. Parmi le bruit ou le silence j'aurai ta voix.

R. de Gourmont, "La voix", Sonnet en prose, in Divertissements, 1913