Une brève histoire du sonnet

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

Problématique générale : Le sonnet, vieux carcan ou source d'inspiration atemporelle ?

Séance 01

Premiers éléments de définition

Oral

Amenez un sonnet que vous trouvez intéressant. Vous justifierez votre choix.

Notion

Invention

Dans une lettre de 1860 adressé à Armand Fraisse, Baudelaire écrit : "Tout va bien au sonnet : la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique".

Une anthologie propose une sélection des plus beaux sonnets de la langue française. Vous rédigez la préface de cette anthologie.

Vous aurez soin de

  • justifier le choix d'une anthologie de sonnets
  • donner des explications sur la structure et l'histoire du genre
  • montrer la pertinence de votre sélection et donner envie de lire les textes proposés
  • commenter, au cours de votre propos, au moins cinq sonnets de façon précise
  • varier les auteurs, les époques, les formes, les registres.

Séance 02

Sélection de sonnets

Analyse

Document A

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;

J'ai chaud extrême en endurant froidure :

La vie m'est et trop molle et trop dure.

J'ai grands ennuis entremêlés de joie.


Tout à un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;

Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;

Tout en un coup je sèche et je verdoie.


Ainsi Amour inconstamment me mène ;

Et, quand je pense avoir plus de douleur,

Sans y penser je me trouve hors de peine.


Puis, quand je crois ma joie être certaine,

Et être au haut de mon désiré heur,

Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé, Sonnets, 1555.

Document B

Si je monte au Palais, je n'y trouve qu'orgueil,

Que vice déguisé, qu'une cérémonie,

Qu'un bruit de tambourins, qu'une étrange harmonie,

Et de rouges habits un superbe appareil :


Si je descends en banque, un amas et recueil

De nouvelles je trouve, une usure infinie,

De riches Florentins une troupe bannie,

Et de pauvres Siennois un lamentable deuil :


Si je vais plus avant, quelque part où j'arrive,

Je trouve de Vénus la grand bande lascive

Dressant de tous côtés mille appats amoureux :


Si je passe plus outre, et de la Rome neuve

Entre en la vieille Rome, adonques je ne trouve

Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

J. du Bellay, Les Regrets, 80, 1558.

Document C

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers.


Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.


II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,


Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, "Correspondances", in Spleen et Idéal, 1857.

Document D

J'aurais un banc avec mon nom. Mais Russell Square

Nonobstant son voisinage pour logicien

(Herbrand, Montague streets) ne me paraît pas bien

Protégé contre les coups de quelque arbitraire

London Council (le banc de mrs Anstruther

Jane, érigé «to her memory, by her friends»

N'est plus, où je lisais le Times, avant d'atteindre

The British Library's Reading Room). Donc, que faire ?

Comme Franck Venaille acheter à Kew Gdns

Un emplacement, s'il en est de disponibles,

Sous un grand hêtre où habitent des écureuils

Je voudrais, de mon vivant m'y asseoir, la Bible

Du Roi James sur mes genoux, pieds dans les feuilles

Lire : que tout est vain. Et puis : que tout est vain.

Jacques Roubaud, "Le banc", in Churchill 40 et autres sonnets de voyage (2000-2003), éd. Gallimard, 2003.

Séance 03

Éclairages

Cette séance est consacrée à l'étude de textes théoriques sur l'art du sonnet

Oral

Document A

La matière facétieuse est répugnante à la gravité du sonnet, qui reçoit plus proprement affections et passions graves, même chez le prince des Poètes italiens, duquel l'archétype des Sonnets a été tiré.

La structure en est un peu fâcheuse : mais telle que de quatorze vers perpétuels au Sonnet, les huit premiers sont divisés en deux quatrains uniformes, c'est à dire en tout se ressemblant de rime : et les vers de chaque quatrain sont tellement assis que le premier symbolisant avec le dernier, les deux du milieu demeurent joints de rime plate. Les six derniers sont sujets à diverse assiette : mais plus souvent les deux premiers de ces six fraternisent en rime plate. [...]

Tant y a que le Sonnet est aujourd'hui fort usité, et bien reçu pour sa nouveauté et sa grâce ; et n'admet suivant son poids autres vers que de dix syllabes.

T. Sébillet, Art poétique français, 1548.

Lis donc, et relis premièrement, ô poète futur, feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires grecs et latins, puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen : comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries, qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. [...] Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne, conforme de nom à l'ode, et différente d'elle seulement, pour ce que le sonnet a certains vers réglés et limités et l'ode peut courir par toutes manières de vers librement, voire en inventer à plaisir à l'exemple d'Horace, qui a chanté en dix-neuf sortes de vers, comme disent les grammairiens. Pour le sonnet donc tu as Pétrarque et quelques modernes italiens.

J. du Bellay, Défense et illustration de la langue française, livre II, IV, "Quels genres de poèmes doit élire le poète français", 1549.

Document A

Apollon de son feu leur fut toujours avare.

On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre,

Voulant pousser à bout tous les rimeurs français,

Inventa du sonnet les rigoureuses lois ;

Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille

La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ;

Et qu'ensuite six vers artistement rangés

Fussent en deux tercets par le sens partagés.

Surtout de ce poème il bannit la licence :

Lui-même en mesura le nombre et la cadence ;

Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer,

Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer.

Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Mais en vain mille auteurs y pensent arriver ;

Et cet heureux phénix est encore à trouver.

N. Boileau, Art poétique, II, 1674.

Document B

Je n'entrerai pas là, dit la folle en riant,

Je vais faire éclater cette robe trop juste !

Puis elle enfle son sein, tend sa hanche robuste,

Et prête a contre-sens un bras luxuriant.


J'aime ces doux combats, et je suis patient :

Dans l'étroit vêtement qu'à son beau corps j'ajuste,

Là serrant un atour et là le déliant,

J'ai fait passer enfin tête, épaules et buste !


Avec art maintenant dessinons sous ces plis

La forme bondissante et les contours polis ;

Voyez ! la robe flotte et la beauté s'accuse.


Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?

Rien de moins dans le cœur, rien de plus sur le corps !

Ainsi j'aime la femme, — ainsi j'aime la Muse !

J. Soulary, Sonnets, poèmes et poésies, 1864.

Document C

À propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :

1° La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle, - et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux deux forment six vers, étant d'une part physiquement plus courts que les quatrains, qui à eux deux forment huit vers, - et d'autre part semblant infininiment plus courts que les quatrains, - à cause de ce qu'il y a d'allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrain ; - le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l'artifice du poète n'y mettait bon ordre. [...]

2° Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait - exquis, ou surprenant, ou excitant l'admiration par sa justesse et par sa force.

Lamartine disait qu'il doit suffire de lire le dernier vers d'un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n'existe pas si la pensée n'en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.

Le poète des Harmonies partait d'une prémisse très-juste ; mais il en tirait une conclusion absolument fausse.

- Oui, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. - Non, il n'est pas vrai qu'à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. Car dans toute oeuvre d'art, ce qui intéresse c'est l'adresse de l'ouvrier, et il est on ne peut plus intéressant de voir :

Comment il a développé d'abord la pensée qu'il devait résumer ensuite.

Et comment il a amené ce trait extraordinaire du quatorzième vers - qui cesserait d'être extraordinaire s'il avait poussé comme un champignon.

Ce qu'il y a de vraiment surprenant dans le Sonnet, c'est que le même travail doit être fait deux fois, d'abord dans les quatrains, ensuite dans les tercets, - et que cependant les tercets doivent non pas répéter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu'on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu'on n'y avait pas vu auparavant.

Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner - dans une certaine mesure - le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur, - non par la pensée qu'il exprime et que le lecteur a devinée, - mais par la "beauté, la hardiesse et le bonheur de l'expression. C'est ainsi qu'au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l'a pas prévu, - il faut qu'il l'ait prévu, - mais parce que le poète a revêtu ce dénouement d'une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu'on pouvait imaginer d'avance.

T. de Banville, Petit Traité de poésie française, 1881

Document D

Les rimes dans les quatrains sont comme les murs du poème, l'écho qui parle à l'écho deux fois se réfléchit et on n'en croirait pas sortir, la même sonorité embrasse par deux fois les quatrains, de telle sorte que le quatrième et le cinquième vers sont liés d'une même rime, qui rend indivisibles ces deux équilibres. La précision de la pensée ici doit justifier les rimes choisies, leur donner leur caractère de nécessité.

De cette pensée musicalement prisonnière on s'évadera, dans les tercets, en renonçant à ce jeu pour des rimes nouvelles : et c'est ici la beauté sévère des deux vers rimant qui se suivent immédiatement, pour laisser le troisième sur sa rime impaire demeurée en l'air, sans réponse jusqu'à la fin du sonnet, comme une musique errante.

Car le tercet, au contraire du quatrain fermé, verrouillé dans ses rimes, semble rester ouvert, amorçant le rêve. Et lui répond, semblable, le second tercet. C'est ainsi, au corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée, que s'oppose cette évasion de l'esprit, cette liberté raisonnable du rêve, des tercets.

Aragon, « Du sonnet », Les Lettres françaises, n° 506, semaine du 4 au 11 mars 1954.

Document D

- Un sonnet, c'est un objet d'art ? - De plus en plus.

- Penses-tu le sonnet comme une installation

De lettres et de blancs ? - Sans doute. L'émotion

Est dans la présentation sur la page lue


En mémoire. - Un sonnet serait émotionnel ?

- Oui. Ses divisions l'imposent. Mais aucun vers

N'a d'émotion.

J'en ai assez dit sur le verre

Mi-vide mi plein de réel et d'irréel


Du sonnet. Any question ? - Et si je te dis

GEL ? - Je tais. - Lumière ? Je réponds : mercredi.

Quand j'ai mis lumière en sonnet je me sens bien,


Paisible, enveloppé d'oiseaux et d'un rectangle

Compact. - Proportions ? - Quatorze sur douze. Bien

Plus à l'aise que dans la compagnie des anges.

14 mars 2000, San-Francisco - Paris (Delta Airlines)

Jacques Roubaud, Churchill 40 et autres sonnets de voyage 2000 - 2003, éd. Gallimard, 2004.

Séance 04

Variations

Cette séance est consacrée à plusieurs exemples de sonnets 'détournés'

Observation

En quoi ces poèmes se rattachent-ils au genre du sonnet ?

Invention

Ecrivez un poème en lien avec le genre du sonnet, que ce soit pour en poursuivre la tradition ou pour la contester.

Document A

Cerdis zerom deronty toulpinye,

Pursis harlins linor orifieux,

Tictic falo mien estolieux,

Leulfiditous lafar relonglotye.


Gerefeluz tourdom redassinye ;

Ervidion tecar doludrieux,

Gesdoliou nerset bacincieux,

Arias destol osart lurafinie.


Tast derurly tast qu'ent derontrian,

Tast deportul tast fal minadian,

Tast tast causus renula dulpissoistre


Ladimirail reledra furvioux,

C'est mon secret, ma Mignonne aux yeux doux,

Qu'autre que toi ne saurait reconnaître.

M. Papillon de Lasphrise, Les Premières Oeuvres poétiques, LXXXI, Sonnet en langue inconnue, 1597.

Document B

Un chant dans une nuit sans air…

- La lune plaque en métal clair

Les découpures du vert sombre.


… Un chant ; comme un écho, tout vif

Enterré, là, sous le massif…

- Ça se tait : Viens, c'est là, dans l'ombre…


- Un crapaud ! - Pourquoi cette peur,

Près de moi, ton soldat fidèle !

Vois-le, poète tondu, sans aile,

Rossignol de la boue… - Horreur ! -


… Il chante. - Horreur !! - Horreur pourquoi ?

Vois-tu pas son œil de lumière…

Non : il s'en va, froid, sous sa pierre.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Bonsoir - ce crapaud-là c'est moi.

(Ce soir, 20 Juillet.)

T. Corbière, Le Crapaud, Les Amours jaunes, 1873.

Document C

Je vais vers la mer qui m'emplira les oreilles de son bruit. Je vais vers la forêt qui m'emplira le coeur de son silence. Et je jouirai du bruit comme d'un silence et du silence comme de ta voix.

Ta voix, c'est tout ce que j'emporte. Elle répondra au bruit, elle répondra au silence: car il faut répondre aux invités de la nature. Quand elle nous prend au dépourvu, elle nous dévore. J'aurai ta voix.

J'aurai ton rire, qui est la voix plus belle, ton rira qui tomba comme une pluie sur la terre sèche de mon coeur.

Ainsi la nature verra que je ne suis pas nu ni désarmé contre ses ruses. Parmi le bruit ou le silence j'aurai ta voix.

R. de Gourmont, "La voix", Sonnet en prose, in Divertissements, 1913

Document D

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s'empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne


Les enfants de l'école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément


Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

Guillaume Apollinaire, "Les Colchiques", in Alcools, 1913.