Zadig ou La Destinée

Objet d'étude : Genres et formes de l'argumentation : XVIIème et XVIIIème siècle

Problématique générale : Zadig, Conte exotique ou réflexion philosophique ?

Support : Voltaire, Zadig ou La Destinée, Histoire orientale, éd. Pocket.

Exposés possibles : les prêtres ; les rois ; les femmes.

Séance 01

Un conte oriental

Oral

Observez ces couvertures. Quelles informations nous donnent-elles ? Que nous font-elles imaginer ?

Pistes

[Cet ouvrage] fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig ; mais les sultanes aimaient mieux les Mille et un. "Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien ? C'est précisément pour cela que nous les aimons", répondaient les sultanes.

Voltaire, Zadig ou La Destinée, 1748.

F. Boucher, Madame de Pompadour, vers 1758.

Lecture

Lisez l'épître dédicatoire au début de Zadig.

1. Qui écrit ? À qui ? Dans quel but ?

2. Quelle différence Sadi établit-il entre Zadig et les contes orientaux ?

Séance 02

Le Borgne

Lecture

Après avoir lu le début de Zadig, vous inscrirez dans votre cahier, de façon rédigée ou non, vos premières notes de lecture : les sentiments, les réflexions ou les questions qui vous viennent.

Prolongement

Comparez le premier chapitre de Zadig au début des Mille et une nuits. Quelles remarques pouvez-vous faire ?

Pistes

Exposé : Antoine Galland ; Voltaire

Les Mille et une nuits

Les Mille et une nuits prennent place à l'époque des anciens rois de Perse, "qui avaient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en dépendent, et bien loin au-delà du Gange, jusqu'à la Chine". Cet ensemble de récit s'organise autour de la figure d'un roi, Schahriar, qui, au début du récit, découvre l'infidélité de sa femme.

À peine fut-il arrivé, qu'il courut à l'appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra à son grand vizir, avec ordre de la faire étrangler; ce que ce ministre exécuta, sans s'informer quel crime elle avait commis. Le prince irrité n'en demeura pas là: il coupa la tête de sa propre main à toutes les femmes de la sultane. Après ce rigoureux châtiment, persuadé qu'il n'y avait pas une femme sage, pour prévenir les infidélités de celles qu'il prendrait à l'avenir, il résolut d'en épouser une chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain. S'étant imposé cette loi cruelle, il jura qu'il l'observerait immédiatement. [...]

Schahriar ne manqua pas d'ordonner à son grand vizir de lui amener la fille d'un de ses généraux d'armée. Le vizir obéit. Le sultan coucha avec elle; et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque répugnance qu'eût le vizir à exécuter de semblables ordres, comme il devait au sultan son maître une obéissance aveugle, il était obligé de s'y soumettre. Il lui mena donc la fille d'un officier subalterne, qu'on fit aussi mourir le lendemain. Après celle-là, ce fut la fille d'un bourgeois de la capitale; et enfin, chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.

Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des lamentations: ici c'était un père en pleurs qui se désespérait de la perte de sa fille; et là c'étaient de tendres mères, qui, craignant pour les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus que des imprécations contre lui.

Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait Scheherazade, et la cadette Dinarzade.

Cette dernière ne manquait pas de mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui avait échappé de tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait des vers mieux que les poètes les plus célèbres de son temps. Outre cela, elle était pourvue d'une beauté extraordinaire; et une vertu très solide couronnait toutes ses belles qualités.

Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: «Mon père, j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très- humblement de me l'accorder. - Je ne vous la refuse pas, répondit- il, pourvu qu'elle soit juste et raisonnable. - Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une manière si funeste. - Votre intention est fort louable, ma fille, dit le vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. Comment prétendez-vous en venir à bout? - Mon père, repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l'honneur de sa couche.»

Les Mille et Une Nuits, traduction d'A. Galland, 1704-1717.

Séance 03

Le Chien et le cheval

Oral

1. Selon vous, quelle est la morale de cette histoire ?

2. Quel genre de héros Zadig est-il ?

Pistes

Méthode : analyse et critique littéraire

Analyse

Pour chacune des questions, proposez une réponse développée mais non rédigée :

- pour chaque question, plusieurs arguments ;

- pour chaque argument, des explications et un exemple ;

Vous n'êtes pas obligé de rédiger les explications.

Exposé : Isaac Newton

Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. À peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes :

"Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé : je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très-illustre grand veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très-longues ; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire.

"À l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un cheval ; elles étaient toutes à égales distances. Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres, qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j'ai connu que ce cheval y avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin."

Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet ; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces ; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.

Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.

Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'État s'échappa ; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.

"Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé ! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie !"

Voltaire, Zadig ou La Destinée, 1748.

Séance 04

Un apologue

Lecture

Comment Zadig s'efforce-t-il de convaincre son maître ?

Sétoc, enchanté, fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas plus se passer de lui qu’avait fait le roi de Babylone ; et Zadig fut heureux que Sétoc n’eût point de femme. Il découvrait dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et de bon sens. Il fut fâché de voir qu’il adorait l’armée céleste, c’est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l’ancien usage d’Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de discrétion. Enfin il lui dit que c’étaient des corps comme les autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu’un arbre ou un rocher. « Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous tirons tous nos avantages ; ils animent la nature ; ils règlent les saisons ; ils sont d’ailleurs si loin de nous qu’on ne peut pas s’empêcher de les révérer. — Vous recevez plus d’avantages, répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi ancienne que les étoiles ? Et si vous adorez ce qui est éloigné de vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux extrémités du monde. — Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop brillantes pour que je ne les adore pas. » Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait souper avec Sétoc ; et dès que son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur dit : « Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices ! » Ayant proféré ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. « Que faites-vous donc ? lui dit Sétoc étonné. — Je fais comme vous, répondit Zadig ; j’adore ces chandelles, et je néglige leur maître et le mien. » Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave entra dans son âme ; il ne prodigua plus son encens aux créatures, et adora l’Être éternel qui les a faites.

Voltaire, Zadig ou La Destinée, 1748.

Prolongement

1. Comparez les titres suivants :

  • Voltaire, Zadig ou La Destinée, 1748
  • Voltaire, Candide ou L'Optimisme, 1759
  • J.-J. Rousseau, Emile ou De l'éducation, 1762
  • D. A. de Sade, Justine ou Les Malheurs de la vertu, 1791

2. Comment, dans Zadig, Voltaire s'efforce-t-il de convaincre son lecteur sur la justice, le fanatisme, le despotisme, la destinée ?

Séance 05

Le voyage de Zadig

Recherche

1. Dans quels endroits se déroulent les chapitres du conte ?

2. Qu'est-ce que Zadig apprend au fil de ses aventures ?

  1. Le borgne
  2. Le nez
  3. Le chien et le cheval
  4. L’envieux
  5. Les généreux
  6. Le ministre
  7. Les disputes et les audiences
  8. La jalousie
  9. La femme battue
  10. L’esclavage
  11. Le bûcher
  12. Le souper
  13. Le rendez-vous
  14. La danse
  15. Les yeux bleus
  16. Le brigand
  17. Le pêcheur
  18. Le basilic
  19. Les combats
  20. L’ermite
  21. Les énigmes

Séance 06

La jeune femme et le vieux prêtre

Oral

Dans le chapitre 13, Les Rendez-vous :

1. Proposez une mise en scène à deux pour le passage qui va de "Quand elle fut..." (p. 60) à "...de ses forces" (p. 62) : soit vous jouez le passage, soit vous expliquez comment il faut le jouer.

2. D'où naît le plaisir de la lecture dans ce passage ?

Pistes

Exposé : Jean-Honoré Fragonard.

1. Que tes pieds sont beaux dans ta chaussure, fille de prince !
Les contours de ta hanche sont comme des colliers,
Oeuvre des mains d'un artiste.

2. Ton sein est une coupe arrondie,
Où le vin parfumé ne manque pas;
Ton corps est un tas de froment,
Entouré de lis.

3. Tes deux seins sont comme deux faons,
Comme les jumeaux d'une gazelle.

4. Ton cou est comme une tour d'ivoire;
Tes yeux sont comme les étangs de Hesbon,
Près de la porte de Bath Rabbim;
Ton nez est comme la tour du Liban,
Qui regarde du côté de Damas.

5. Ta tête est élevée comme le Carmel,
Et les cheveux de ta tête sont comme la pourpre;
Un roi est enchaîné par des boucles !...

Le Cantique des Cantique, chp. 7, L'Ancien Testament, trad. Louis Segond.

Notion : Le comique

Écoutez les deux premiers chapitres de L'Extraordinaire voyage du fakir... et classez les éléments de comique qui apparaissent.

Séance 07

Le souper

Lecture

1. Comment réagissent les personnages de cet épisode aux différences de culture et de religion ?

2. Cet épisode est-il, selon vous, effrayant ou amusant ?

Notion : le paragraphe argumenté

Analyse

I. Le chapitre XII de Zadig met en scène un dialogue qui tourne en ridicule l'intolérance

2. A quoi se résument les différentes croyances dans cet extrait ?

3. Comment Voltaire fait-il s'exprimer les différents protagonistes ?

II. Dans ce dialogue, Zadig montre un exemple de respect

1. En quoi l'intervention de Zadig est-elle différente des interventions précédentes ?

2. Montrez que Zadig énonce toujours la même idée sous des formes différentes.

3. Comment Zadig donne-t-il un exemple de tolérance et de modération ?

Notes

1. Gage, garantie.

Il se trouva à table, dès le second jour, avec un Égyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d’arabe pour se faire entendre. L’Égyptien paraissait fort en colère. "Quel abominable pays que Bassora ! disait-il ; on m’y refuse mille onces d’or sur le meilleur effet1 du monde. - Comment donc, dit Sétoc ; sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme ? - Sur le corps de ma tante, répondit l’Égyptien ; c’était la plus brave femme d’Égypte. Elle m’accompagnait toujours ; elle est morte en chemin : j’en ai fait une des plus belles momies que nous ayons ; et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il est bien étrange qu’on ne veuille pas seulement me donner ici mille onces d’or sur un effet si solide." Tout en se courrouçant, il était prêt de manger d’une excellente poule bouillie, quand l’Indien, le prenant par la main, s’écria avec douleur : « Ah ! qu’allez-vous faire ? - Manger de cette poule, dit l’homme à la momie. - Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride ; il se pourrait faire que l’âme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. Faire cuire des poules, c’est outrager manifestement la nature. - Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules ? reprit le colérique Égyptien ; nous adorons un bœuf, et nous en mangeons bien. - Vous adorez un bœuf ! est-il possible ? dit l’homme du Gange. - Il n’y a rien de si possible, repartit l’autre ; il y a cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n’y trouve à redire. - Ah ! cent trente-cinq mille ans ! dit l’Indien, ce compte est un peu exagéré ; il n’y en a que quatre-vingt mille que l’Inde est peuplée, et assurément nous sommes vos anciens ; et Brama nous avait défendu de manger des bœufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les autels et à la broche. - Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à Apis ! dit l’Égyptien ; qu’a donc fait votre Brama de si beau ?" Le bramin répondit : "C’est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu des échecs. - Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui ; c’est le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de ne rendre qu’à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c’était un être divin, qu’il avait la queue dorée, avec une belle tête d’homme, et qu’il sortait de l’eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J’ai son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut manger du bœuf tant qu’on veut ; mais c’est assurément une très-grande impiété de faire cuire du poisson ; d’ailleurs vous êtes tous deux d’une origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous donnerai à chacun un beau portrait d’Oannès."

L’homme de Cambalu, prenant la parole, dit : "Je respecte fort les Égyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le bœuf Apis, le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien, comme on voudra l’appeler, vaut bien les bœufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d’Égypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d’antiquité, parce qu’il suffit d’être heureux, et que c’est fort peu de chose d’être ancien ; mais, s’il fallait parler d’almanachs, je dirais que toute l’Asie prend les nôtres, et que nous en avions de fort bons avant qu’on sût l’arithmétique en Chaldée. - Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! s’écria le Grec : est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l’état où il est ?"

Ce Grec parla longtemps ; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu’on disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit en jurant qu’il n’y avait que Teutath et le gui de chêne qui valussent la peine qu’on en parlât ; que, pour lui, il avait toujours du gui dans sa poche ; que les Scythes, ses ancêtres, étaient les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde ; qu’ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela n’empêchait pas qu’on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation ; et qu’enfin, si quelqu’un parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à vivre. La querelle s’échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva enfin : il s’adressa d’abord au Celte, comme au plus furieux ; il lui dit qu’il avait raison, et lui demanda du gui ; il loua le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit que très-peu de chose à l’homme du Cathay, parce qu’il avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit : "Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis." À ce mot, ils se récrièrent tous. "N’est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n’adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne ? - Assurément, répondit le Celte. - Et vous, monsieur l’Égyptien, vous révérez apparemment dans un certain bœuf celui qui vous a donné les bœufs ? - Oui, dit l’Égyptien. - Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait la mer et les poissons. - D’accord, dit le Chaldéen. - L’Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier principe ; je n’ai pas trop bien compris les choses admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu’il admet aussi un Être supérieur, de qui la forme et la matière dépendent." Le Grec, qu’on admirait, dit que Zadig avait très-bien pris sa pensée. "Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n’y a pas là de quoi se quereller." Tout le monde l’embrassa.

Voltaire, Zadig, chp XII, 1748.

Analyse

1. Comment le paragraphe suivant est-il construit ?

2. Que cherche-t-il à faire ?

La discussion part d'une revendication comique. Le texte joue sur un effet de surprise : il nous montre d'abord l'indignation de l'Egyptien, à qui l'on a refusé un prêt, alors qu'il dit avoir une excellente garantie. Et ce n'est qu'après que le texte nous dévoile en quoi consiste cette garantie : le corps momifié de sa tante. Il y a donc un comique de caractère : le personnage de l'Egyptien, qui semble considérer normal de transformer sa tante en un objet qu'on peut vendre ou déposer en gage, fait sourire. De plus, Voltaire suggère ironiquement que l'indignation du personnage ne vient pas que d'une divergence religieuse. La question de l'argent est en effet très présente : les "mille onces d'or" sont répétées deux fois. On se demande qui manque de respect à sa tante : les prêteurs, qui refusent le prêt en échange du corps, ou l'Egyptien, qui semble ne faire aucune différence entre sa tante avant et après sa mort ? "La plus brave femme d’Égypte" devient "une des plus belles momies que nous ayons" : les deux descriptions sont construites exactement de la même façon, comme si rien n'avait changé. Cette discussion houleuse est donc, dès le début, liée au registre comique.

Évaluation

L'ermite

Lecture

Étudiez le chapitre 18 de Zadig, L'ermite, p. 88-90, de "Quand l'ermite et lui..." à la fin du chapitre.

I. Un récit riche en évènements surprenants.

1. Montrez que le comportement de l'ermite est de plus en plus surprenant.

2. En quoi l'irruption du merveilleux constitue-t-elle un élément de surprise supplémentaire ?

3. Comment se manifeste cette surprise dans les réactions de Zadig ?

II. Une leçon sur la Providence et le bonheur.

1. En quoi peut-on parler d'un apologue pour ce chapitre ?

2. Montrez que la démonstration de l'ange n'admet pas le doute.

3. Dans quelle mesure ce discours répond-il aux interrogations de Zadig ?

Pistes

Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent longtemps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour éveilla son camarade. "Il faut partir, dit-il ; mais tandis que tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un témoignage de mon estime et de mon affection." En disant ces mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig, épouvanté, jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force supérieure ; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà assez loin avec son compagnon, la regardait brûler tranquillement. "Dieu merci ! dit-il, voilà la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble ! L'heureux homme !" À ces mots Zadig fut tenté à la fois d'éclater de rire, de dire des injures au révérend père, de le battre, et de s'enfuir ; mais il ne fit rien de tout cela, et, toujours subjugué par l'ascendant de l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée.

Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un passage dangereux. Le jeune homme, empressé, marche au devant d'eux. Quand ils furent sur le pont : "Venez, dit l'ermite au jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre tante." Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est engouffré dans le torrent. "Ô monstre ! ô le plus scélérat de tous les hommes ! s'écria Zadig. - Vous m'aviez promis plus de patience, lui dit l'ermite en l'interrompant : apprenez que sous les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor immense ; apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. - Qui te l'a dit, barbare ? cria Zadig ; et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal ?"

Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son habit d'ermite disparut ; quatre belles ailes couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. "Ô envoyé du ciel ! ô ange divin ! s'écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres éternels ? - Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien connaître : tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d'être éclairé." Zadig lui demanda la permission de parler. "Je me défie de moi-même, dit-il ; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute : ne vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de le noyer ?" Jesrad reprit : "S'il avait été vertueux, et s'il eût vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. - Mais quoi ! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs ? et les malheurs tombent sur les gens de bien ! - Les méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux : ils servent à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. - Mais, dit Zadig, s'il n'y avait que du bien, et point de mal ? - Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des événements serait un autre ordre de sagesse ; et cet ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions de mondes dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même hasard que cette maison est brûlée : mais il n'y a point de hasard ; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel ! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. - Mais, dit Zadig…." Comme il disait mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig, à genoux, adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des airs : "Prends ton chemin vers Babylone."

Voltaire, Zadig, chp XX, 1748.

Propositions

Le comportement de l'ermite est de plus en plus surprenant. Il y a un contraste étonnant, voire totalement incompréhensible, entre ses paroles et ses actions. Il veut remercier son hôte, et met le feu à sa maison ; il veut rendre service à une vieille femme, et tue l'unique famille qui lui reste. Cette contradiction est d'abord ridicule, et paraît absurde : "Dieu merci ! dit-il, voilà la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble ! L’heureux homme !" La contradiction flagrante dans les propos du vieil homme laisse penser qu'il a perdu la raison. Mais, lorsqu'il tue l'adolescent, cette contradiction devient horrible. Au fil de l'extrait, le comportement de l'ermite devient donc de plus en plus incompréhensible.


Cet extrait est, comme beaucoup de chapitres de Zadig, un apologue : Voltaire nous raconte une histoire, pour enseigner une leçon. Ici, cette leçon est explicite. , Au moment où Zadig refuse d'écouter plus longtemps le vieil ermite, celui-ci se transforme en ange pour lui expliquer le sens des histoires qu'il vient de vivre : "apprenez que [...] le maître a trouvé un trésor immense : apprenez que ce jeune homme [...] aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux". La répétition de l'impératif "apprenez" montre clairement que l'ange donne ici une leçon à Zadig : ces actions, qui paraissaient absurdes, ont un sens, et il ne faut pas juger sans savoir. On a donc affaire dans ce chapitre à un apologue.

***

Quelques remarques :

- on raconte au présent : "Il veut remercier son hôte, et met le feu à sa maison ; il veut rendre service à une vieille femme, et tue l'unique famille qui lui reste" ;

- dans chaque paragraphe, on attend une citation ou une référence au texte ;

- on ne se contente pas de raconter ce que contient le texte ; on attend une posture de critique.

Séance 09

Bilan

Oral

Zadig, Conte exotique ou réflexion philosophique ?

Prolongement

1. Quel est l'itinéraire suivi par Zadig ? Précisez au moins 5 étapes importantes.

2. Que pensez-vus de l'affirmation de l'ange à Zadig : "Il n’y a point de hasard ; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance."

3. Qu'avez-vous pensé du livre ?

Écriture

A l'occasion d'une réédition de Zadig, l'éditeur publie une interview exclusive de l'auteur.

TITRE

Dans l'accroche, vous préciserez les circonstances de la rencontre, racontée au présent.

ÉDITEUR : Pouvez-vous rappeler pour nos lecteurs qui est Zadig ?

VOLTAIRE : ...

ÉDITEUR : Certains disent que Zadig vous ressemble : qu'en pensez-vous ?

VOLTAIRE : ...

ÉDITEUR : Est-ce que Zadig est un héros des Lumières ?

VOLTAIRE : ...

ÉDITEUR : Dans votre récit, vous vous montrez très critique à l'égard des femmes : serait-ce de la misogynie ?

VOLTAIRE : ...

ÉDITEUR : Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire Zadig ?

VOLTAIRE : ...

ÉDITEUR : Les injustices n'ont pas disparu. Lesquelles vous révoltent le plus aujourd'hui ?

VOLTAIRE : ...

Fiche

Exposés

Notes

Le tableau ci-contre doit vous guider dans votre prise de notes.

Exposé Faits marquants Oeuvres à retenir Lien avec Voltaire ou Zadig
Isaac Newton
Antoine Galland
Voltaire
Jean Calas
Jean-Honoré Fragonard