Zadig ou La Destinée

Objet d'étude : Genres et formes de l'argumentation : XVIIème et XVIIIème siècle

Problématique générale : Zadig, divertissement exotique ou réflexion philosophique sur notre monde ?

Support : Voltaire, Zadig ou La Destinée, Histoire orientale, éd. Pocket.

Exposés possibles :

Seance 01

Un conte oriental

Cette séance est consacrée à l'étude de l'incipit

Observation

Lisez l'épître dédicatoire.

1. Qui écrit ? À qui ? Dans quel but ?

2. D'après le tableau ci-contre, expliquez en quoi Mme de Pompadour, maîtresse de Louis XV, pouvait séduire les écrivains comme Voltaire.

3. Quelle différence Sadi établit-il entre Zadig et les contes orientaux ?

Pistes

[Cet ouvrage] fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig ; mais les sultanes aimaient mieux les Mille et un. "Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien ? C'est précisément pour cela que nous les aimons", répondaient les sultanes.

F. Boucher, Madame de Pompadour, vers 1758.

Prolongement

Comparez le premier chapitre de Zadig au début des Mille et une nuits. Quelles remarques pouvez-vous faire ?

Pistes

Les Mille et une nuits

Les Mille et une nuits prennent place à l'époque des anciens rois de Perse, "qui avaient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en dépendent, et bien loin au-delà du Gange, jusqu'à la Chine". Cet ensemble de récit s'organise autour de la figure d'un roi, Schahriar, qui, au début du récit, découvre l'infidélité de sa femme.

À peine fut-il arrivé, qu'il courut à l'appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra à son grand vizir, avec ordre de la faire étrangler; ce que ce ministre exécuta, sans s'informer quel crime elle avait commis. Le prince irrité n'en demeura pas là: il coupa la tête de sa propre main à toutes les femmes de la sultane. Après ce rigoureux châtiment, persuadé qu'il n'y avait pas une femme sage, pour prévenir les infidélités de celles qu'il prendrait à l'avenir, il résolut d'en épouser une chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain. S'étant imposé cette loi cruelle, il jura qu'il l'observerait immédiatement. [...]

Schahriar ne manqua pas d'ordonner à son grand vizir de lui amener la fille d'un de ses généraux d'armée. Le vizir obéit. Le sultan coucha avec elle; et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque répugnance qu'eût le vizir à exécuter de semblables ordres, comme il devait au sultan son maître une obéissance aveugle, il était obligé de s'y soumettre. Il lui mena donc la fille d'un officier subalterne, qu'on fit aussi mourir le lendemain. Après celle-là, ce fut la fille d'un bourgeois de la capitale; et enfin, chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.

Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des lamentations: ici c'était un père en pleurs qui se désespérait de la perte de sa fille; et là c'étaient de tendres mères, qui, craignant pour les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus que des imprécations contre lui.

Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait Scheherazade, et la cadette Dinarzade.

Cette dernière ne manquait pas de mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui avait échappé de tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait des vers mieux que les poètes les plus célèbres de son temps. Outre cela, elle était pourvue d'une beauté extraordinaire; et une vertu très solide couronnait toutes ses belles qualités.

Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: «Mon père, j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très- humblement de me l'accorder. - Je ne vous la refuse pas, répondit- il, pourvu qu'elle soit juste et raisonnable. - Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une manière si funeste. - Votre intention est fort louable, ma fille, dit le vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. Comment prétendez-vous en venir à bout? - Mon père, repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l'honneur de sa couche.»

Les Mille et Une Nuits, traduction d'A. Galland, 1704-1717.

Seance 02

L'apprentissage de la sagesse

Cette séance est destinée à mettre en évidence la construction du récit

Oral

Plusieurs titres d'oeuvres des Lumières

Observez les titres suivants :

  • Voltaire, Zadig ou La Destinée, 1748
  • Voltaire, Candide ou L'Optimisme, 1759
  • J.-J. Rousseau, Emile ou De l'éducation, 1762
  • D. A. de Sade, Justine ou Les Malheurs de la vertu, 1791

Que montre leur construction ?

Pistes

Comparaison

1. Préparez la lecture orale du texte ci-contre.

2. Quelles ressemblances pouvez-vous souligner avec le chapitre 2 de Zadig, Le Nez ?

Notion : L'apologue

Prolongement

Comment l'histoire de Zadig est-elle construite ?

La Jeune Veuve

La perte d'un époux ne va point sans soupirs,

On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.

Sur les ailes du Temps la Tristesse s'envole;

Le Temps ramène les plaisirs.

Entre la Veuve d'une année

Et la Veuve d'une journée

La différence est grande: on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne:

L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.

Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne;

C'est toujours même note et pareil entretien:

On dit qu'on est inconsolable;

On le dit, mais il n'en est rien,

Comme on verra par cette fable,

Ou plutôt par la vérité.

L'Époux d'une jeune Beauté

Partait pour l'autre monde. A ses côtés, sa Femme

Lui criait: Attends-moi, je te suis; et mon âme,

Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.

Le Mari fait seul le voyage.

La Belle avait un Père, homme prudent et sage:

Il laissa le torrent couler.

A la fin, pour la consoler,

Ma fille, luit dit-il, c'est trop verser de larmes:

Qu'a besoin le Défunt que vous noyiez vos charmes?

Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l'heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transports ;

Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose

Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose

Que le Défunt. Ah! dit-elle aussitôt,

Un cloître est l'époux qu'il me faut.

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe.

L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours

Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure.

Le deuil enfin sert de parure,

En attendant d'autres atours.

Toute la bande des Amours

Revient au colombier; les Jeux, les Ris, la Danse,

Ont aussi leur tour à la fin:

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence.

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri;

Mais comment il ne parlait de rien à notre Belle:

Où donc est le jeune mari

Que vous m'avez promis ? dit-elle.

J. de La Fontaine, Fables, VI, 21

Séance 03

L'équivoque

Écriture

Soit l'actualité suivante. Écrivez un billet d'humeur pour exprimer votre point de vue sur l'un des sujets proposés.

Pistes

Lecture

Lisez le texte de Swift. Quel est le thème évoqué ? Comment l'auteur le traite-t-il ?

Réécriture

En utilisant le principe de l'équivoque, écrivez un second billet d'humeur sur le même sujet. Qu'avez-vous changé ?

4655 migrants sauvés hier au large de l'Italie

Les gardes-côtes italiens ont annoncé aujourd'hui avoir récupéré 4655 migrants et réfugiés, hier, en Méditerranée. Ils ont également trouvé 28 corps en mer.

Plus de 30 missions de secours ont été menées dans la journée. Au cours de la journée de lundi, plus de 6000 migrants qui tentaient d'atteindre l'Europe à bord de 40 embarcations avaient été sauvés.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et les chiffres de la Guardia Costiera, quelque 142.000 migrants ont atteint l'Italie depuis le début de l'année mais 3100 ont trouvé la mort lors de la traversée.

Lefigaro.fr avec AFP, publié le 05/10/2016

Nouvelles images de maltraitance animale dans deux abattoirs français

C'est une liste qui n'en finit pas de s'allonger. Pour la quatrième fois en huit mois, l'association L214 dévoile de nouveaux cas de maltraitance animale dans des abattoirs français. Deux établissements sont cette fois visés : ceux de Pézenas, dans l'Hérault, et du Mercantour, à Puget­-Théniers, dans les Alpes­-Maritimes. Filmées en caméra cachée entre novembre 2015 et fin mai, des vidéos insoutenables, auxquelles Le Monde a eu accès en exclusivité, montrent des sévices graves et des infractions manifestes perpétrés sur des bovins, des moutons, des cochons et des chevaux, lors d'abattages conventionnels et rituels . L214 devait déposer plainte, mercredi 29 juin, devant les tribunaux de grande instance de Béziers et de Nice pour maltraitance et actes de cruauté. [...].

Comme sur les images tournées à Alès, au Vigan (Gard) et à Mauléon-Licharre (Pyrénées-Atlantiques), qui avaient suscité l'indignation, On voit de nombreux animaux mal étourdis reprendre conscience lors de la saignée ou de la suspension à la chaîne. Dans l'abattoir du Mercantour, un veau, accroché au rail par la patte arrière, tente de se relever pendant deux minutes entières, à moitié décapité, la tête dans un bac de sang. Plus tard, un mouton cherche à fuir, la gorge ouverte et en pleine conscience.

Audrey Garric, LE MONDE, 29.06.2016.

Viol: le HCE lutte contre la «tolérance sociale»

Le viol est encore entouré de "trop nombreux stéréotypes sexistes" et trop peu de victimes déposent plainte, s'alarme aujourd'hui le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) dans un avis proposant 12 recommandations pour une plus "juste condamnation sociétale et judiciaire" de ce crime.

Selon le HCE, en France, 84.000 femmes âgées de 18 à 75 ans et 14.000 hommes déclarent avoir été victimes de viol ou tentative de viol en un an. Or, seules 10.461 plaintes de femmes et 1.655 plaintes d'hommes ont été déposées. Sur ces faits, moins de 1 100 ont été condamnés judiciairement (765 hommes de plus de 15 ans, 304 hommes de moins de 15 ans et six femmes). Ces chiffres "alarmants" indiquent une trop "grande tolérance sociale" du viol, s'inquiète le HCE. Dans un avis rendu public aujourd'hui et remis à la ministre des Droits des Femmes Laurence Rossignol, l'institution dégage cinq axes de travail - "sensibilisation de la société", "formations des professionnels", "accueil, protection et accompagnement des victimes", "traitement judiciaire" et "éducation et protection des jeunes" - pour mieux prendre en compte ce type de violence et ses victimes. "La tolérance de la société commence à diminuer grâce aux actions conjuguées des associations féministes et à l'amélioration des lois : reconnaissance du viol conjugal, loi sur le harcèlement sexuel, loi sur la prostitution... Cependant, l'hyper sexualisation et l'hyper commercialisation continuent à poser problème", souligne le HCE, qui préconise le lancement d'une "première campagne nationale contre le viol".

Il en appelle aussi à la responsabilité des médias, regrettant la classification de ces violences "dans la rubrique faits divers, pas replacées dans le contexte global de la domination masculine", et le fait que soient invoquées des "justifications" (soirée alcoolisée, détresse sentimentale ou rupture récente par exemple). Au total, 20,4% des femmes déclarent avoir été victimes d'au moins une forme de violence sexuelle, pour 6,8% un viol et 9,1% une tentative de viol. Plus d'une fois sur deux, la victime a moins de 18 ans. Dans le cas des viols et des tentatives de viols, neuf femmes sur dix connaissent leur agresseur. Si le Haut conseil à l'égalité salue "des progrès en matière de formation des professionnels", il regrette néanmoins que trop peu de victimes osent déposer plainte et pointe les manques dans leur prise en charge.

Lefigaro.fr avec AFP, publié le 05/10/2016.

Recherche

1. Dans les premiers chapitres de Zadig, trouvez des exemples de propos équivoques.

2. Quelles injustices contemporaines Voltaire dénonce-t-il dans Zadig ?

Modeste proposition
Pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d'être à la charge de leurs parents et à leur pays et pour les rendre utiles au public

C'est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l'aumône. Ces mères, au lieu d'être en état de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants, qui, lorsqu'ils grandissent, deviennent voleurs faute d'ouvrage, ou quittent leur cher pays natal pour s'enrôler au service du prétendant en Espagne, ou se vendent aux Barbades.

Tous les partis tombent d'accord, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants sur les bras, sur le dos ou sur les talons de leurs mères, et souvent de leurs pères, est, dans le déplorable état de ce royaume, un très-grand fardeau de plus ; c'est pourquoi quiconque trouverait un moyen honnête, économique et facile de faire de ces enfants des membres sains et utiles de la communauté, aurait assez bien mérité du public pour qu'on lui érigeât une statue comme sauveur de la nation.

Mais ma sollicitude est loin de se borner aux enfants des mendiants de profession ; elle s'étend beaucoup plus loin, et jusque sur tous les enfants d'un certain âge, qui sont nés de parents aussi peu en état réellement de pourvoir à leurs besoins que ceux qui demandent la charité dans les rues.

Pour ma part, ayant tourné mes pensées depuis bien des années sur cet important sujet, et mûrement pesé les propositions de nos faiseurs de projets, je les ai toujours vus tomber dans des erreurs grossières de calcul. Il est vrai qu'un enfant dont la mère vient d'accoucher peut vivre de son lait pendant une année solaire, avec peu d'autre nourriture, la valeur de deux shillings au plus que la mère peut certainement se procurer, ou l'équivalent en rogatons, dans son légitime métier de mendiante ; et c'est précisément lorsque les enfants sont âgés d'un an que je propose de prendre à leur égard des mesures telles qu'au lieu d'être une charge pour leurs parents ou pour la paroisse, ou de manquer d'aliments et de vêtements le reste de leur vie, ils contribuent, au contraire, à nourrir et en partie à vêtir des milliers de personnes. [...]

Un autre grand avantage de mon projet, c'est qu'il préviendra ces avortements volontaires et cette horrible habitude qu'ont les femmes de tuer leurs bâtards, habitude trop commune, hélas ! parmi nous ; ces sacrifices de pauvres petits innocents (pour éviter la dépense plutôt que la honte, je soupçonne), qui arracheraient des larmes de compassion au cœur le plus inhumain, le plus barbare.

La population de ce royaume étant évaluée d'ordinaire à un million et demi, je calcule que sur ce chiffre il peut y avoir environ deux cent mille couples dont les femmes sont fécondes ; de ce nombre je soustrais trente mille couples, qui sont en état de pourvoir à la subsistance de leurs enfants (quoique je ne pense pas qu'il y en ait autant, dans l'état de détresse où est ce royaume) ; mais en admettant ceci, il restera cent soixante-dix mille femmes fécondes. Je soustrais encore cinquante mille pour les fausses couches ou pour les enfants qui meurent d'accident ou de maladie dans l'année. Restent par an cent vingt mille enfants qui naissent de parents pauvres. La question est donc : Comment élever cette multitude d'enfants et pourvoir à leur sort ? Ce qui, comme je l'ai déjà dit, dans l'état présent des affaires, est complètement impossible par les méthodes proposées jusqu'ici. Car nous ne pouvons les employer ni comme artisans ni comme agriculteurs. Nous ne bâtissons pas de maisons (à la campagne, j'entends), et nous ne cultivons pas la terre ; il est fort rare qu'ils puissent vivre de vol avant l'âge de six ans, à moins de dispositions toutes particulières, quoique j'avoue qu'ils en apprennent les rudiments beaucoup plus tôt, durant lequel temps ils peuvent, néanmoins, à proprement parler, être considérés comme de simples aspirants ; ainsi que me l'a expliqué un des principaux habitants du comté de Cavan, qui m'a protesté qu'il n'avait jamais rencontré plus d'un ou deux cas au-dessous de six ans, même dans une partie du royaume si renommée pour sa précocité dans cet art. [...]

Nos négociants m'ont assuré qu'avant douze ans un garçon ou une fille n'est pas du tout de défaite ; et même à cet âge ils ne valent pas plus de trois livres, ou tout au plus trois livres et une demi couronne, à la Bourse, ce qui ne saurait indemniser les parents ni le royaume, les frais de nourriture et de guenilles valant au moins quatre fois autant.

Je proposerai donc humblement mes propres idées qui, je l'espère, ne soulèveront pas la moindre objection.

Un jeune américain de ma connaissance, homme très-entendu, m'a certifié à Londres qu'un jeune enfant bien sain, bien nourri, est, à l'âge d'un an, un aliment délicieux, très-nourrissant et très-sain, bouilli, rôti, à l'étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu'il ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût.

J'expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l'espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu'on ne réserve pour les moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circonstance à laquelle nos sauvages font peu d'attention, c'est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles ; que les cent mille restant peuvent, à l'âge d'un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d'amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très-bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver.

J'ai fait le calcul qu'en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que dans l'année solaire, s'il est passablement nourri, il ira à vingt-huit.

J'accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très-bien aux propriétaires, qui, puisqu'ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants.

Jonathan Swift, Modeste proposition..., 1729.

Seance 04

Zadig et la justice

Recherche

Lisez le chapitre intitulé Le Chien et le cheval (p. 24-28).

1. Montrez que Voltaire propose dans ce chapitre une satire de la justice.

2. Quel genre de héros Zadig est-il ?

3. Ce chapitre est-il un apologue ?

Pistes

Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées, mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres hommes ne voient rien que d'uniforme.

Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. "Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine ?" Zadig répondit modestement : "C'est une chienne, et non pas un chien. - Vous avez raison, reprit le premier eunuque. - C'est une épagneule très-petite, ajouta Zadig ; elle a fait depuis peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très-longues. - Vous l'avez donc vue ? dit le premier eunuque tout essoufflé. - Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne."

Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait point vu passer le cheval du roi. "C'est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats ; ses fers sont d'argent à onze deniers. - Quel chemin a-t-il pris ? Où est-il ? demanda le grand veneur. - Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler."

Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. À peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes :

"Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé : je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très-illustre grand veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très-longues ; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire.

"À l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un cheval ; elles étaient toutes à égales distances. Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres, qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j'ai connu que ce cheval y avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin."

Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet ; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces ; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.

Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.

Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'État s'échappa ; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.

"Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé ! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie !"

Écriture

Rédigez la suite de ce développement.

Dans ce texte, l'auteur nous montre que le système judiciaire est cruel et injuste. C'est une critique de la justice de son temps, à laquelle Voltaire a été souvent confronté.

Ce système est d'abord profondément injuste. Zadig est arrêté sans motif valable, il n'y a pas d'enquête, personne ne lui laisse la possibilité de s'expliquer. Le fonctionnement de la justice paraît absurde : le héros doit "d'abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause." Les indications de temps "d'abord" et "après quoi" soulignent l'absence de logique de la procédure : l'accusé, qui a été innocenté, doit tout de même payer, d'une part ; d'autre part, il ne peut plaider qu'après sa peine, rendant sa plaidoirie inutile. La justice paraît complètement aveugle, et peut accuser un homme de n'importe quoi. Zadig "avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime." L'expression "ce crime", qui désigne donc l'action de regarder à sa fenêtre, est bien sûr ironique. Un acte dérisoire devient une action condamnable pour cette justice, qui porte bien mal son nom.

D'autant que les sanctions sont lourdes et très rapides...

Séance 05

Une comédie

Oral

Dans le chapitre 13, Les Rendez-vous :

1. Proposez une mise en scène à trois : deux mimes, un narrateur en off, pour le passage qui va de "Quand elle fut..." (p. 60) à "...de ses forces" (p. 62).

2. D'où naît le plaisir de la lecture dans ce passage ?

Pistes

Lecture

Notion : Le comique

Application

Écoutez les deux premiers chapitres de L'Extraordinaire voyage du fakir... et classez les éléments de comique qui apparaissent.

Le Cantique des Cantiques

1. Que tes pieds sont beaux dans ta chaussure, fille de prince !
Les contours de ta hanche sont comme des colliers,
Oeuvre des mains d'un artiste.

2. Ton sein est une coupe arrondie,
Où le vin parfumé ne manque pas;
Ton corps est un tas de froment,
Entouré de lis.

3. Tes deux seins sont comme deux faons,
Comme les jumeaux d'une gazelle.

4. Ton cou est comme une tour d'ivoire;
Tes yeux sont comme les étangs de Hesbon,
Près de la porte de Bath Rabbim;
Ton nez est comme la tour du Liban,
Qui regarde du côté de Damas.

5. Ta tête est élevée comme le Carmel,
Et les cheveux de ta tête sont comme la pourpre;
Un roi est enchaîné par des boucles !...

Le Cantique des Cantique, chp. 7, L'Ancien Testament, trad. Louis Segond.

Prolongement

Que pensez-vous de l'affirmation suivante : "Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux- mêmes la moitié ; ils étendent les pensées dont on leur présente le germe ; ils corrigent ce qui leur semble défectueux, et fortifient par leurs réflexions ce qui leur paraît faible." (Voltaire, Préface du Dictionnaire philosophique, 1764) ? Illustrez votre point de vue par des arguments et des exemples.

Seance 06

Les références culturelles

Oral

Dans son livre Palimpsestes, G. Genette évoque les phénomènes dans lesquels un texte est inclus dans un autre.

Expliquez les différences entre les procédés suivants : allusion, citation, parodie, pastiche, plagiat.

Pistes

Recherche

1. A l'aide d'Internet, cherchez les histoires indiquées dans la colonne de gauche.

2. Indiquez les chapitres de Zadig que ces histoires ont inspirés.

3. De quelle forme de référence s'agit-il, selon vous : allusion, citation, parodie, pastiche, plagiat ? Quel en est l'intérêt ?

Histoires Zadig Type de référence Intérêt

Les Trois frères de Serendip

Le jugement de Salomon (Rois I 3:16-28, dans l'Ancien Testament)

Le cantique des cantiques, chp. 7

"Le Roi grec et le médecin Douban" (dans Les Mille et une nuits)

Les combats dans les romans de chevalerie (par exemple Yvain ou le chevalier au lion).

Le Coran, sourate 18, "La caverne", v. 65-82.

Oedipe et le Sphinx

Les trois frères de Serendip

Les princes partirent dans le temps prescrit, avec un équipage fort modeste, et sous des noms déguisés. Quand ils furent hors de leurs états, ils entrèrent dans ceux d'un grand et puissant empereur, nommé Behram. Comme ils continuaient leur route pour se rendre à la ville impériale, ils rencontrèrent un conducteur de chameaux, qui en avait perdu un ; il leur demanda s'ils ne l'avaient pas vu par hasard. Ces jeunes princes, qui avoient remarqué dans le chemin les pas d'un semblable animal, lui dirent qu'ils l'avaient rencontré, et afin qu'il n'en doutât point, l'aîné des trois princes lui demanda si le chameau n'était pas borgne ; le second, interrompant, lui dit, ne lui manque-t-il pas une dent? et le cadet ajouta, ne serait-il pas boiteux? Le conducteur assura que tout cela était véritable. C'est donc votre chameau, continuèrent-ils, que nous avons trouvé, et que nous avons laissé bien loin derrière nous.

Le chamelier, charmé de cette nouvelle, les remercia bien humblement, et prit la route qu'ils lui montrèrent, pour chercher son chameau: il marcha environ vingt-milles, sans le pouvoir trouver ; en sorte que, revenant fort chagrin sur ses pas, il rencontra le jour suivant les trois princes assis à l'ombre d'un plane, sur le bord d'une belle fontaine, où ils prenaient le frais. Il se plaignit à eux d'avoir marché si longtemps sans trouver son chameau ; et bien que vous m'ayez donné, leur dit-il, des marques certaines que vous l'avez vu, je ne puis m'empêcher de croire que vous n'ayez voulu rire à mes dépens. Sur quoi le frère aîné prenant la parole: Vous pouvez bien juger, lui répondit-il, si, par les signes que nous vous avons donnés, nous avons eu dessein de nous moquer de vous ; et afin d'effacer de votre esprit la mauvaise opinion que vous avez, n'est-il pas vrai que votre chameau portait d'un côté du beurre, et de l'autre du miel, et moi, ajouta le second, je vous dis qu'il y avait sur votre chameau une dame ; et cette dame, interrompit le troisième, était enceinte: jugez, après cela, si nous vous avons dit la vérité?

Le chamelier, entendant toutes ces choses, crut de bonne foi que ces princes lui avaient dérobé son chameau: il résolut d'avoir recours à la justice ; et lorsqu'ils furent arrivés à la ville impériale, il les accusa de ce prétendu larcin. Le juge les fit arrêter comme des voleurs, et commença à faire leur procès. [...]

Les choses étaient en cet état, lorsqu'un voisin du chamelier, revenant de la campagne, trouva dans son chemin le chameau perdu ; il le prit, et l'ayant reconnu, il le rendit, d'abord qu'il fut de retour, à son maître. Le chamelier, ravi d'avoir retrouvé son chameau, et chagrin en même temps d'avoir accusé des innocents, alla vers l'empereur pour le lui dire, et pour le supplier de les faire mettre en liberté. L'empereur l'ordonna aussi-tôt ; il les fit venir, et leur témoigna la joie qu'il avait de leur innocence, et combien il était faché de les avoir traités si rigoureusement ; ensuite il désira savoir comment ils avaient pu donner des indices si justes d'un animal qu'ils n'avaient pas vu. Ces princes voulant le satisfaire, l'aîné prit la parole, et lui dit: J'ai cru, seigneur, que le chameau était borgne, en ce que, comme nous allions dans le chemin par où il était passé, j'ai remarqué d'un côté que l'herbe étoit toute rongée, et beaucoup plus mauvaise que celle de l'autre, où il n'avait pas touché ; ce qui m'a fait croire qu'il n'avait qu'un oeil, parce que, sans cela, il n'aurait jamais laissé la bonne pour manger la mauvaise. Le puîné interrompant le discours: Seigneur, dit-il, j'ai connu qu'il manquait une dent au chameau, en ce que j'ai trouvé dans le chemin, presque à chaque pas que je faisais, des bouchées d'herbe à demi-mâchées, de la largeur d'une dent d'un semblable animal ; et moi, dit le troisième, j'ai jugé que ce chameau était boiteux, parce qu'en regardant les vestiges de ses pieds, j'ai conclu qu'il fallait qu'il en traînât un, par les traces qu'il en laissait.

L'empereur fut très-satisfait de toutes ces réponses ; et curieux de savoir encore comment ils avaient pu devinerles autres marques, il les pria instamment de le lui dire ; sur quoi l'un des trois, pour satisfaire à la demande, lui dit: je me suis aperçu, sire que le chameau était d'un côté chargé de beurre, et de l'autre de miel, en ce que, pendant l'espace d'un quart de lieue, j'ai vu sur la droite de la route une grande multitude de fourmis, qui cherchent le gras, et sur la gauche, une grande quantité de mouches, qui aiment le miel. Le second dit: Et moi, seigneur, j'ai jugé qu'il y avait une femme dessus cet animal, en ce qu'ayant vu un endroit où ce chameau s'était agenouillé, j'ai remarqué la figure d'un soulier de femme, auprès duquel il y avait un peu d'eau, dont l'odeur fade et aigre m'a fait connaître que c'étoit de l'urine d'une femme. Et moi, dit le troisième, j'ai conjecturé que cette femme était enceinte, par les marques de ses mains imprimées sur la terre, parce que, pour se lever plus commodément, après avoir achevé d'uriner, elle s'était sans doute appuyée sur ses mains, afin de mieux soulager le poids de son corps.

Les trois frères de Serendip, conte persan publié en 1557 par l'imprimeur vénitien Michele Tramezzino.

Le jugement de Salomon

Alors deux femmes prostituées vinrent chez le roi, et se présentèrent devant lui.

L'une des femmes dit: Pardon! mon seigneur, moi et cette femme nous demeurions dans la même maison, et je suis accouché près d'elle dans la maison.

Trois jours après, cette femme est aussi accouché. Nous habitions ensemble, aucun étranger n'était avec nous dans la maison, il n'y avait que nous deux.

Le fils de cette femme est mort pendant la nuit, parce qu'elle s'était couchée sur lui.

Elle s'est levée au milieu de la nuit, elle a pris mon fils à mes côtés tandis que ta servante dormait, et elle l'a couché dans son sein; et son fils qui était mort, elle l'a couché dans mon sein.

Le matin, je me suis levée pour allaiter mon fils; et voici, il était mort. Je l'ai regardé attentivement le matin; et voici, ce n'était pas mon fils que j'avais enfanté.

L'autre femme dit: Au contraire! c'est mon fils qui est vivant, et c'est ton fils qui est mort. Mais la première répliqua: Nullement! C'est ton fils qui est mort, et c'est mon fils qui est vivant. C'est ainsi qu'elles parlèrent devant le roi.

Le roi dit: L'une dit: C'est mon fils qui est vivant, et c'est ton fils qui est mort; et l'autre dit: Nullement! c'est ton fils qui est mort, et c'est mon fils qui est vivant.

Puis il ajouta: Apportez-moi une épée. On apporta une épée devant le roi.

Et le roi dit: Coupez en deux l'enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l'une et la moitié à l'autre.

Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s'émouvoir pour son fils, et elle dit au roi: Ah! mon seigneur, donnez-lui l'enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Mais l'autre dit: Il ne sera ni à moi ni à toi; coupez-le!

Et le roi, prenant la parole, dit: Donnez à la première l'enfant qui vit, et ne le faites point mourir. C'est elle qui est sa mère.

Premier livre des Rois, chapitre 3, L'Ancien Testament, trad. Louis Segond.

Le roi grec et le médecin Douban

La douzième nuit était déjà fort avancée, lorsque Scheherazade reprit ainsi le fil de l'histoire du roi grec et du médecin Douban :

Sire, le pêcheur parlant toujours au génie qu'il tenait enfermé dans le vase, poursuivit ainsi : "Le médecin Douban se leva, et après avoir fait une profonde révérence, dit au roi qu'il jugeait à propos que sa majesté montât à cheval, et se rendit à la place pour jouer au mail. Le roi fit ce qu'on lui disait ; et lorsqu'il fut dans le lieu destiné à jouer au mail à cheval, le médecin s'approcha de lui avec le mail qu'il avoit préparé, et le lui présentant : "Tenez, sire, lui dit-il, exercez-vous avec ce mail, en poussant cette boule avec, par la place, jusqu'à ce que vous sentiez votre main et votre corps en sueur. Quand le remède que j'ai enfermé dans le manche de ce mail, sera échauffé par votre main, il vous pénétrera par tout le corps ; et sitôt que vous suerez, vous n'aurez qu'à quitter cet exercice ; car le remède aura fait son effet. Dès que vous serez de retour en votre palais, vous entrerez au bain, et vous vous ferez bien laver et frotter ; vous vous coucherez ensuite ; et en vous levant demain matin, vous serez guéri."

"Le roi prit le mail, et poussa son cheval après la boule qu'il avait jetée. Il la frappa ; elle lui fut renvoyée par les officiers qui jouaient avec lui ; il la refrappa, et enfin le jeu dura si longtemps, que sa main en sua, aussi bien que tout son corps. Ainsi, le remède enfermé dans le manche du mail, opéra comme le médecin l'avoit dit. Alors, le roi cessa de jouer, s'en retourna dans son palais, entra au bain, et observa très-exactement ce qui lui avait été prescrit. Il s'en trouva fort bien ; car le lendemain en se levant, il s'aperçut, avec autant d'étonnement que de joie, que sa lèpre était guérie, et qu'il avait le corps aussi net que s'il n'eût jamais été attaqué de cette maladie. D'abord qu'il fut habillé, il entra dans la salle d'audience publique, où il monta sur son trône, et se fit voir à tous ses courtisans, que l'empressement d'apprendre le succès du nouveau remède y avait fait aller de bonne heure. Quand ils virent le roi parfaitement guéri, ils en firent tous paraître une extrême joie.

"Le médecin Douban entra dans la salle, et s'alla prosterner au pied du trône, la face contre terre. Le roi l'ayant aperçu, l'appela, le fit asseoir à son côté, et le montra à l'assemblée, en lui donnant publiquement toutes les louanges qu'il méritait. Ce prince n'en demeura pas là ; comme il régalait ce jour-là toute sa cour, il le fit manger à sa table seul avec lui...

À ces mots, Scheherazade remarquant qu'il était jour, cessa de poursuivre son conte. "Ma sœur, dit Dinarzade, je ne sais quelle sera la fin de cette histoire, mais j'en trouve le commencement admirable." "Ce qui reste à raconter, en est le meilleur, répondit la sultane ; et je suis assurée que vous n'en disconviendrez pas, si le sultan veut bien me permettre de l'achever la nuit prochaine." Schahriar y consentit, et se leva fort satisfait de ce qu'il avait entendu.

Les Mille et Une Nuits, traduction de A. Galland, 1704-1717.

Le combat de Gauvain et d'Yvain

Au premier choc, ils brisent les fortes lances de frêne qu'ils ont en main. [...] Les épées sont émoussées et ébréchées, car ils assènent leurs terribles coups du tranchant et non du plat des lames. Avec le pommeau ils s'acharnent sur le nasal, sur la nuque, sur le front, sur les joues qui en sont toutes bleuies et violettes, là où le sang éclate sous la peau. Ils ont si bien réussi à rompre les hauberts, à mettre en pièces les écus, qu'ils sont tous deux couverts de blessures. Les efforts extrêmes auxquels ils se livrent les laissent presque sans souffle. Si vif est le combat que les pierres incrustées sur leur heaume, hyacinthe ou émeraude, sont écrasées et pulvérisées. Du pommeau ils se donnent de si terribles coups sur les heaumes, qu'ils sont au bord de l'évanouissement et qu'il s'en faut de peu qu'ils ne se brisent le crâne. Leurs yeux étincellent. Ils ont des poings carrés, énormes, des muscles robustes, des os solides, et ils cognent en tenant empoignées leurs épées qui rendent leurs coups encore plus redoutables.

Ils se sont longtemps évertués à cette lutte; à force de les marteler de leurs épées, ils ont brisé leurs heaumes, rompu les mailles des hauberts, fendu et mis en pièces les écus; ils s'éloignent un peu l'un de l'autre pour apaiser les battements de leur coeur et reprendre leur souffle. Mais ils ne s'attardent guère, et se lancent l'un contre l'autre avec encore plus de violence qu'avant.

Tous ceux qui les regardent disent qu'ils n'ont encore jamais vu deux chevaliers plus courageux.

Chrétien de Troyes, Yvain, Le Chevalier au Lion, XIIe s.

Oedipe et le Sphinx

Oedipe et le Sphinx, Tasse attique, Musée du Vatican

Seance 07

L'ermite

Cette séance est consacrée à l'étude du chapitre 18 (p. 88-90)

Lecture

Etudiez le chapitre 18 de Zadig, L'ermite, p. 88-90, de "Quand l'ermite et lui..." à la fin du chapitre.

I. Un récit riche en évènements surprenants.

1. Montrez que le comportement de l'ermite est de plus en plus surprenant.

2. En quoi l'irruption du merveilleux constitue-t-elle un élément de surprise supplémentaire ?

3. Comment se manifeste cette surprise dans les réactions de Zadig ?

II. Une leçon sur la Providence et le bonheur.

1. En quoi peut-on parler d'un apologue pour ce chapitre ?

2. Montrez que la démonstration de l'ange n'admet pas le doute.

3. Dans quelle mesure ce discours répond-il aux interrogations de Zadig ?

Pistes

Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent longtemps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour éveilla son camarade. "Il faut partir, dit-il ; mais tandis que tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un témoignage de mon estime et de mon affection." En disant ces mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig, épouvanté, jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force supérieure ; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà assez loin avec son compagnon, la regardait brûler tranquillement. "Dieu merci ! dit-il, voilà la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble ! L'heureux homme !" À ces mots Zadig fut tenté à la fois d'éclater de rire, de dire des injures au révérend père, de le battre, et de s'enfuir ; mais il ne fit rien de tout cela, et, toujours subjugué par l'ascendant de l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée.

Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un passage dangereux. Le jeune homme, empressé, marche au devant d'eux. Quand ils furent sur le pont : "Venez, dit l'ermite au jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre tante." Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est engouffré dans le torrent. "Ô monstre ! ô le plus scélérat de tous les hommes ! s'écria Zadig. - Vous m'aviez promis plus de patience, lui dit l'ermite en l'interrompant : apprenez que sous les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor immense ; apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. - Qui te l'a dit, barbare ? cria Zadig ; et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal ?"

Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son habit d'ermite disparut ; quatre belles ailes couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. "Ô envoyé du ciel ! ô ange divin ! s'écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres éternels ? - Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien connaître : tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d'être éclairé." Zadig lui demanda la permission de parler. "Je me défie de moi-même, dit-il ; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute : ne vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de le noyer ?" Jesrad reprit : "S'il avait été vertueux, et s'il eût vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. - Mais quoi ! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs ? et les malheurs tombent sur les gens de bien ! - Les méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux : ils servent à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. - Mais, dit Zadig, s'il n'y avait que du bien, et point de mal ? - Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des événements serait un autre ordre de sagesse ; et cet ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions de mondes dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même hasard que cette maison est brûlée : mais il n'y a point de hasard ; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel ! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. - Mais, dit Zadig…." Comme il disait mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig, à genoux, adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des airs : "Prends ton chemin vers Babylone."

Séance 08

Invention

Écriture

Imaginez un 22e chapitre de Zadig. Vous devrez respecter les contraintes suivantes :

  • comme "La Danse" et "Les Yeux bleus", le chapitre doit s'insérer dans l'histoire de Zadig de façon nette ;
  • comme tous les chapitres de Zadig, il doit dénoncer un problème de société (les violences faites aux femmes, les discriminations, les migrants, l'intolérance, l'indifférence des pays riches vis-à-vis des pays pauvres, etc.) ;
  • le narrateur doit jouer sur l'ironie dans son récit.

2. A l'occasion d'une réédition de Zadig, l'éditeur ajoute dans la postface une interview exclusive de l'auteur. Vous suivrez la trame suivante :

TITRE

ACCROCHE. Précisions sur les circonstances de la rencontre, au présent.

EDITEUR : Pouvez-vous rappeler pour nos lecteurs qui est Zadig ?

VOLTAIRE : ...

E : Certains disent que Zadig vous ressemble : qu'en pensez-vous ?

V : ...

E : Est-ce que Zadig est un héros du XVIIIe s. ?

V : ...

E : Dans votre récit, vous vous montrez très critique à l'égard des femmes : serait-ce de la misogynie ?

V : ...

E : Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire Zadig ?

V : ...

E : Les injustices n'ont pas disparu. Lesquelles vous révoltent le plus aujourd'hui ?

V : ...