L'Africain

Séance 01

Un genre ambigu

Observation

Au milieu de la plaine, à une distance suffisante pour que nous ne puissions plus voir notre case, il y avait des châteaux. Le long d'une aire dénudée et sèche, des pans de murs rouge sombre, aux crêtes noircies par l'incendie, tels les remparts d'une ancienne citadelle. De loin en loin, le long des murs, se dressaient des tours dont les sommets paraissaient becquetés d'oiseaux, déchiquetés, brûlés par la foudre. Ces murailles occupaient une superficie aussi vaste qu'une ville. Les murs, les tours étaient plus hauts que nous. Nous n'étions que des enfants, mais dans mon souvenir j'imagine que ces murs devaient être plus hauts qu'un homme adulte, et certaines des tours devaient dépasser deux mètres.

Nous savions que c'était la ville des termites.

Comment l'avons-nous su ? Peut-être par mon père, ou bien par un des garçons du village. Mais personne ne nous accompagnait. Nous avons appris à démolir ces murs. Nous avions dû commencer par jeter quelques pierres, pour sonder, pour écouter le bruit caverneux qu'elles faisaient en heurtant les termitières. Puis nous avons frappé à coups de bâton les murs, les hautes tours, pour voir s'écrouler la terre poudreuse, mettre au jour les galeries, les bêtes aveugles qui y vivaient. Le jour suivant, les ouvrières avaient colmaté les brèches, tenté de reconstruire les tours. Nous frappions à nouveau, jusqu'à en avoir mal aux mains, comme si nous combattions un ennemi invisible. Nous ne parlions pas, nous cognions, nous poussions des cris de rage, et de nouveaux pans de murs s'écroulaient. C'était un jeu. Était-ce un jeu ? Nous nous sentions pleins de puissance. Je m'en souviens aujourd'hui, non pas comme d'un divertissement sadique de sale gosse – la cruauté gratuite que des petits garçons peuvent aimer exercer contre une forme de vie sans défense, couper les pattes des doryphores, écraser les crapauds dans l'angle d'une porte –, mais d'une sorte de possession, que nous inspiraient l'étendue de la savane, la proximité de la forêt, la fureur du ciel et des orages. Ou peut-être que nous rejetions de cette manière l'autorité excessive de notre père, rendant coup pour coup avec nos bâtons.

Les enfants du village n'étaient jamais avec nous quand nous partions détruire les termitières. Sans doute cette rage de démolir les aurait-elle étonnés, eux qui vivaient dans un monde où les termites étaient une évidence, où ils jouaient un rôle dans les légendes. Le dieu termite avait créé les fleuves au début du monde, et c'était lui qui gardait l'eau pour les habitants de la terre. Pourquoi détruire sa maison ? La gratuité de cette violence pour eux n'aurait eu aucun sens : en dehors des jeux, bouger signifiait gagner de l'argent, recevoir une friandise, chasser quelque chose de vendable ou de comestible. Les plus petits étaient sous la surveillance des plus grands, jamais seuls, jamais livrés à eux-mêmes. Les jeux, les discussions et les menus travaux alternaient sans emploi du temps précis : ils ramassaient le bois mort et les bouses séchées pour le feu en se promenant, ils allaient puiser l'eau pendant des heures devant les puits en bavardant, ils jouaient au trictrac dans la terre, ou bien ils restaient assis devant l'entrée de la maison de mon père, à regarder dans le vague, à attendre pour rien. S'ils chapardaient, ce ne pouvait être que des choses utiles, un morceau de gâteau, des allumettes, une vieille assiette rouillée. De temps en temps le « garden boy » se fâchait et les chassait à coups de pierre, mais l'instant d'après ils étaient revenus.

Alors nous, nous étions sauvages comme de jeunes colons, sûrs de notre liberté, de notre impunité, sans responsabilités et sans aînés. Quand mon père était absent, quand ma mère dormait, nous nous échappions, la prairie fauve nous happait. Nous courions à toute vitesse, pieds nus, loin de la maison, à travers les hautes herbes qui nous aveuglaient, sautant par-dessus les rochers, sur la terre sèche et craquelée par la chaleur, jusqu'aux cités des termites. Nous avions le cœur battant, la violence débordait avec notre souffle, nous prenions des pierres, des bâtons et nous frappions, frappions, nous faisions écrouler des pans de ces cathédrales, pour rien, simplement pour le bonheur de voir monter les nuages de poussière, entendre crouler les tours, résonner le bâton sur les murs durcis, pour voir s'offrir à la lumière les galeries rouges comme des veines où grouillait une vie pâle, couleur de nacre. Mais peut-être qu'à l'écrire je rends trop littéraire, trop symbolique la fureur qui animait nos bras quand nous frappions les termitières. Nous étions seulement deux enfants qui avaient traversé l'enfermement de cinq années de guerre, élevés dans un environnement de femmes, dans un mélange de crainte et de ruse, où le seul éclat était la voix de ma grand-mère maudissant les « Boches ». Ces journées à courir dans les hautes herbes à Ogoja, c'était notre première liberté. La savane, l'orage qui s'accumulait chaque après-midi, la brûlure du soleil sur nos têtes, et cette expression trop forte, presque caricaturale de la nature animale, c'est cela qui emplissait nos petites poitrines et nous lançait contre la muraille des termites, ces noirs châteaux hérissés contre le ciel. Je crois que je n'ai jamais ressenti un tel élan depuis ce temps-là. Un tel besoin de me mesurer, de dominer. C'était un moment de nos vies, juste un moment, sans aucune explication, sans regret, sans avenir, presque sans mémoire.

J'ai pensé qu'il en aurait été autrement si nous étions restés à Ogoja, si nous étions devenus pareils aux Africains. J'aurais appris à percevoir, à ressentir. Comme les garçons du village, j'aurais appris à parler avec les êtres vivants, à voir ce qu'il y avait de divin dans les termites. Je crois même qu'au bout d'un temps, je les aurais oubliés.

Il y avait une hâte, une urgence. Nous étions venus du bout du monde (car Nice était bien un autre bout du monde). Nous étions venus d'un appartement au sixième étage d'un immeuble bourgeois, entouré d'un jardinet où les enfants n'avaient pas le droit de jouer, pour vivre en Afrique équatoriale, au bord d'une rivière boueuse, encerclés par la forêt. Nous ne savions pas que nous allions en repartir. Peut-être que nous avons pensé, comme tous les enfants, que nous allions y mourir. Là-bas, de l'autre côté de la mer, le monde s'était figé dans le silence. Une grand-mère avec ses contes, un grand-père avec sa voix chantante de Mauricien, des camarades de jeu, de classe, tout cela s'était glacé tels des jouets qu'on enferme dans une malle, telles les peurs qu'on laisse au fond des placards. La plaine d'herbes avait aboli tout cela, dans le souffle chaud de l'après-midi. La plaine d'herbes avait le pouvoir de faire battre nos cœurs, de faire naître la fureur, et de nous laisser chaque soir dolents, rompus de fatigue au bord de nos hamacs.

J. M. G. Le Clézio, L'Africain, 2004.

Séance 02

La valeur des temps

Observation

Séance 03

La carte et le territoire

Présentation

En vous appuyant sur les pages 47, 48, 57, 62, 63, 79, 94, 115, reconstituez l'histoire du père sous la forme d'une frise chronologique.

1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980

Placez sur la carte les lieux où le père a vécu.

Northern & Southern Nigeria Protectorates, John Bartholomew & Co, 1914.

À l'âge de trente ans, mon père quitte Southampton à bord d'un cargo mixte à destination de Georgetown, en Guyane britannique. Les rares photos de lui à cette époque montrent un homme robuste, à l'allure sportive, vêtu de façon élégante, complet veston, chemise à col dur, cravate, gilet, souliers de cuir noir. Bientôt huit ans qu'il est parti de Maurice, après l'expulsion de sa famille de la maison natale, le fatal jour de l'an de 1919. p. 57.

Mon père est arrivé en Afrique en 1928, après deux années passées en Guyane anglaise comme médecin itinérant sur les fleuves. p. 48

Début 1928, il est dans un bateau qui longe la côte de l'Afrique à destination de Victoria [aujourd'hui Limbé], sur la baie du Biafra. C'est ce même voyage que j'ai fait, vingt ans plus tard, avec ma mère et mon frère, pour retrouver mon père au Nigeria après la guerre. Mais lui n'est pas un enfant qui se laisse porter par le courant des événements. Il a alors trente-deux ans, c'est un homme endurci par deux années d'expérience médicale en Amérique tropicale, il connaît la maladie et la mort, il les a côtoyées chaque jour, dans l'urgence, sans protection. p. 62-63.

À partir de mars 1932, mon père et ma mère quittent la résidence de Forestry House à Bamenda et s'installent dans la montagne, à Banso, où un hôpital doit être créé. p. 79. Aujourd'hui : Kumbo

En 1938, ma mère quitte le Nigeria pour aller accoucher en France, auprès de ses parents. Le bref congé que prend mon père pour la naissance de son premier enfant lui permet de rejoindre ma mère en Bretagne, où il reste jusqu'à la fin de l'été 1939. Il prend le bateau de retour vers l'Afrique juste avant la déclaration de la guerre. Il rejoint son nouveau poste à Ogoja, dans la province de la Cross River. p. 94.

L'homme que j'ai rencontré en 1948, l'année de mes huit ans, était usé, vieilli prématurément par le climat équatorial p. 48.

Tel était l'homme que j'ai rencontré en 1948, à la fin de sa vie africaine. p. 105.

Dans l'Ouest africain, il va rester vingt-deux ans, jusqu'à la limite de ses forces. Ici, il connaîtra tout, depuis l'enthousiasme du commencement, la découverte des grands fleuves, le Niger, le Bénoué, jusqu'aux hautes terres du Cameroun. Il partagera l'amour et l'aventure avec sa femme, à cheval sur les sentiers de montagne. Puis la solitude et l'angoisse de la guerre, jusqu'à l'usure, jusqu'à l'amertume des derniers instants, ce sentiment d'avoir dépassé la mesure d'une vie. p. 64.

En 1968, tandis que mon père et ma mère regardent monter sous leurs fenêtres, à Nice, les montagnes d'ordures laissées par la grève générale, et tandis qu'à Mexico j'entends le vrombissement des hélicos de l'armée qui emportent les corps des étudiants tués à Tlatelolco, le Nigeria entre dans la phase terminale d'un massacre terrible, l'un des grands génocides du siècle, connu sous le nom de guerre du Biafra. p. 115

Séance 04

Les différents visages du père

Présentation

En vous appuyant sur les passages suivants, faites le portrait du père :

  • p. 48-49, de "Mon père m'a raconté un jour..." à "...inéluctablement étranger."
  • p. 83-87, de "Ici, c'est un pays aux horizons lointains..." à "...où brillent des brins de paille."
  • p. 94-97, de "C'est donc la guerre qui a cassé le rêve africain de mon père..." à "...il doit revenir en arrière, refaire la route jusqu'à Kano,, jusqu'à Ogoja."
  • p. 105-107, de "Tel était l'homme..." à "...aucun meuble à jeter par aucune fenêtre."

Séance 05

Le système colonial

Présentation

C'est cette image que mon père a détestée. Lui qui avait rompu avec Maurice et son passé colonial, et se moquait des planteurs et de leurs airs de grandeur, lui qui avait fui le conformisme de la société anglaise, pour laquelle un homme ne valait que par sa carte de visite, lui qui avait parcouru les fleuves sauvages de Guyane, qui avait pansé, recousu, soigné les chercheurs de diamants et les Indiens sous-alimentés ; cet homme ne pouvait pas ne pas vomir le monde colonial et son injustice outrecuidante, ses cocktails parties et ses golfeurs en tenue, sa domesticité, ses maîtresses d'ébène prostituées de quinze ans introduites par la porte de service, et ses épouses officielles pouffant de chaleur et faisant rejaillir leur rancœur sur leurs serviteurs pour une question de gants, de poussière ou de vaisselle cassée.

En parlait-il ? D'où me vient cette instinctive répulsion que j'ai ressentie depuis l'enfance pour le système de la Colonie ? Sans doute ai-je capté un mot, une réflexion, à propos des ridicules des administrateurs, tel le district officer d'Abakaliki que mon père m'emmenait voir parfois et qui vivait au milieu de sa meute de pékinois nourris au filet de bœuf et aux petits gâteaux, abreuvés uniquement à l'eau minérale. Ou bien les récits de grands Blancs qui voyageaient en convoi, à la chasse aux lions et aux éléphants, armés de fusils à lunette et de balles explosives, et qui, lorsqu'ils croisaient mon père dans ces contrées perdues, le prenaient pour un organisateur de safaris et l'interrogeaient sur la présence d'animaux sauvages, à quoi mon père répondait : « Depuis vingt ans que je suis ici, je n'en ai jamais vu un, à moins que vous ne parliez de serpents et de vautours. » Ou encore le district officer en poste à Obudu, à la frontière du Cameroun, qui s'amusait à me faire toucher les crânes des gorilles qu'il avait tués et me montrait les collines derrière chez lui en prétendant qu'on entendait le soir la pétarade des grands singes qui le provoquaient en se frappant la poitrine. Et surtout, l'image obsédante que j'ai gardée, sur la route qui conduisait à la piscine d'Abakaliki, la cohorte des prisonniers noirs enchaînés, marchant au pas cadencé, encadrés par les policiers armés de fusils.

Peut-être est-ce le regard de ma mère sur ce continent à la fois si neuf et si malmené par le monde moderne ? Je ne me souviens pas de ce qu'elle nous disait, à mon frère et à moi, quand elle nous parlait du pays où elle avait vécu avec mon père, où nous devions le rejoindre un jour. Je sais seulement que, lorsque ma mère a décidé de se marier avec mon père, et d'aller vivre au Cameroun, ses amies parisiennes lui ont dit : « Quoi, chez les sauvages ? » et qu'elle, après tout ce que mon père lui avait raconté, n'a pu que répondre : « Ils ne sont pas plus sauvages que les gens à Paris ! »

J. M. G. Le Clézio, L'Africain, 2004.

Séance 06

Les photographies

Présentation

Parcourez le livre. À quels genres appartiennent ces photographies ?

Quelle est votre photographie préférée ? Pourquoi ?

Pourquoi, selon vous, l'auteur les a-t-il insérées dans son récit ?

Le texte évoque de nombreuses photos qui ne sont pas reproduites (v. par exemple p. 58, p. 77, p. 87). Quel est le point commun de toutes ces photos absentes ? Pourquoi selon vous ?

Séance 07

Une quête des origines

Présentation

C'est à l'Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d'enfant. À la source de mes sentiments et de mes déterminations. Le monde change, c'est vrai, et celui qui est debout là-bas au milieu de la plaine d'herbes hautes, dans le souffle chaud qui apporte les odeurs de la savane, le bruit aigu de la forêt, sentant sur ses lèvres l'humidité du ciel et des nuages, celui-là est si loin de moi qu'aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le rejoindre.

Pourtant, parfois, je marche dans les rues d'une ville, au hasard, et tout d'un coup, en passant devant une porte au bas d'un immeuble en construction, je respire l'odeur froide du ciment qui vient d'être coulé, et je suis dans la case de passage d'Abakaliki, j'entre dans le cube ombreux de ma chambre et je vois derrière la porte le grand lézard bleu que notre chatte a étranglé et qu'elle m'a apporté en signe de bienvenue. Ou bien, au moment où je m'y attends le moins, je suis envahi par le parfum de la terre mouillée de notre jardin à Ogoja, quand la mousson roule sur le toit de la maison et fait zébrer les ruisseaux couleur de sang sur la terre craquelée. J'entends même, par-dessus la vibration des autos embouteillées dans une avenue, la musique douce et froissante de la rivière Aiya.

J'entends les voix des enfants qui crient, ils m'appellent, ils sont devant la haie, à l'entrée du jardin, ils ont apporté leurs cailloux et leurs vertèbres de mouton, pour jouer, pour m'emmener à la chasse aux couleuvres. L'après-midi, après la leçon de calcul avec ma mère, je vais m'installer sur le ciment de la varangue, devant le four du ciel blanc pour faire des dieux d'argile et les cuire au soleil. Je me souviens de chacun d'eux, de leurs noms, de leurs bras levés, de leurs masques. Alasi, le dieu du tonnerre, Ngu, Eke-Ifite la déesse mère, Agwu le malicieux. Mais ils sont plus nombreux encore, chaque jour j'invente un nom nouveau, ils sont mes chis, mes esprits qui me protègent et vont intercéder pour moi auprès de Dieu.

Je vais regarder la fièvre monter dans le ciel du crépuscule, les éclairs courir en silence entre les écailles grises des nuages auréolés de feu. Quand la nuit sera noire, j'écouterai les pas du tonnerre, de proche en proche, l'onde qui fait vaciller mon hamac et souffle sur la flamme de ma lampe. J'écouterai la voix de ma mère qui compte les secondes qui nous séparent de l'impact de la foudre et qui calcule la distance à raison de trois cent trente-trois mètres par seconde. Enfin le vent de la pluie, très froid, qui avance dans toute sa puissance sur la cime des arbres, j'entends chaque branche gémir et craquer, l'air de la chambre se remplit de la poussière que soulève l'eau en frappant la terre.

Tout cela est si loin, si proche. Une simple paroi fine comme un miroir sépare le monde d'aujourd'hui et le monde d'hier. Je ne parle pas de nostalgie. Cette peine dérélictueuse ne m'a jamais causé aucun plaisir. Je parle de substance, de sensations, de la part la plus logique de ma vie.

Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire. Quand un homme regarde jour après jour changer la lumière sur le visage de la femme qu'il aime, qu'il guette chaque éclat furtif dans le regard de son enfant. Tout cela qu'aucun portrait, aucune photo ne pourra jamais saisir.

Mais je me souviens de tout ce que j'ai reçu quand je suis arrivé pour la première fois en Afrique : une liberté si intense que cela me brûlait, m'enivrait, que j'en jouissais jusqu'à la douleur.

Je ne veux pas parler d'exotisme : les enfants sont absolument étrangers à ce vice. Non parce qu'ils voient à travers les êtres et les choses, mais justement parce qu'ils ne voient qu'eux : un arbre, un creux de terre, une colonne de fourmis charpentières, une bande de gosses turbulents à la recherche d'un jeu, un vieillard aux yeux troubles tendant une main décharnée, une rue dans un village africain un jour de marché, c'étaient toutes les rues de tous les villages, tous les vieillards, tous les enfants, tous les arbres et toutes les fourmis. Ce trésor est toujours vivant au fond de moi, il ne peut pas être extirpé. Beaucoup plus que de simples souvenirs, il est fait de certitudes.

Si je n'avais pas eu cette connaissance charnelle de l'Afrique, si je n'avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ? Aujourd'hui, j'existe, je voyage, j'ai à mon tour fondé une famille, je me suis enraciné dans d'autres lieux. Pourtant, à chaque instant, comme une substance éthéreuse qui circule entre les parois du réel, je suis transpercé par le temps d'autrefois, à Ogoja. Par bouffées cela me submerge et m'étourdit. Non pas seulement cette mémoire d'enfant, extraordinairement précise pour toutes les sensations, les odeurs, les goûts, l'impression de relief ou de vide, le sentiment de la durée.

C'est en l'écrivant que je le comprends, maintenant. Cette mémoire n'est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance, lorsque mon père et ma mère marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les royaumes de l'ouest du Cameroun. La mémoire des espérances et des angoisses de mon père, sa solitude, sa détresse à Ogoja. La mémoire des instants de bonheur, lorsque mon père et ma mère sont unis par l'amour qu'ils croient éternel. Alors ils allaient dans la liberté des chemins, et les noms de lieux sont entrés en moi comme des noms de famille, Bali, Nkom, Bamenda, Banso, Nkongsamba, Revi, Kwaja. Et les noms de pays, Mbembé, Kaka, Nsungli, Bum, Fungom. Les hauts plateaux où avance lentement le troupeau de bêtes à cornes de lune à accrocher les nuages, entre Lassim et Ngonzin.

J. M. G. Le Clézio, L'Africain, 2004.