Avec les alcooliques anonymes

Problématique : Avec les Alcooliques Anonymes, "belles histoires" ou témoignage contre un fléau réel ?

Séance 01

L'oeuvre de Joseph Kessel

Observation

Qu'est-ce que les couvertures ci-contre vous permettent de deviner sur l'oeuvre de Kessel ?

Pistes

Séance 02

Un étrange rituel

Lecture

Complétez les vides du texte en justifiant votre réponse.

Pistes

Explication

1. À quoi voit-on qu'il s'agit d'un récit de voyage ?

2. Qu'est-ce qui rassemble les gens qu'il évoque ?

3. Les paroles prononcées par ces gens sont-elles "extraordinaire[s]" ?

Notes

1. Suite de prières qui se terminent par des formules identiques, récitées ou chantées par les assistants d'un office. Par extension, répétition monotone et ennuyeuse de paroles.

- Je m'appelle John N... et je suis un alcoolique...

- Je m'appelle Mary S... et je suis une alcoolique...

Cette phrase rituelle, dite publiquement, à visage découvert, résonne à New York tous les jours de l'année et dans cinquante réunions différentes.

N'importe qui peut entrer, écouter.

Pour ma part, je l'ai entendue pendant des semaines, le soir, l'après-midi, le matin.

Je l'ai entendue à Park Avenue, parmi une audience de millionnaires. À Bowery, mêlé aux clochards les plus déchus du monde. À Greenwich Village - avec la bohème et les homosexuels. Dans Harlem, chez les Noirs. Au cours d'un congrès qui réunissait des médecins, des psychiatres, des prêtres, des magistrats éminents. Sur le port de Manhattan, entouré de bourlingueurs hâlés par tous les vents et tous les soleils.

- Je m'appelle William R... et je suis un alcoolique...

- Je m'appelle Agnès B... et je suis une alcoolique...

Les noms changeaient, mais les mots qui les accompagnaient étaient toujours les mêmes.

Je les ai entendus jusque dans les hôpitaux d'aliénés. Et même à Sing-Sing, la prison, derrière les barreaux sinistres.

- Je m'appelle Frank T... et je suis un alcoolique...

- Je m'appelle Elizabeth F... et je suis une alcoolique...

Selon la nature de l'homme ou de la femme qui les prononçaient, les paroles avaient l'accent du fait constaté, accepté, de l'aveu difficile, de la plainte ou du cri. Selon la condition sociale, le vêtement était luxueux, ou pauvre. Selon le degré d'éducation, variaient les manières et les voix. Mais l'origine, la culture, le costume, la fortune des hommes et des femmes qui parlaient ainsi et des hommes et des femmes à qui s'adressaient leurs propos n'avaient aucune importance. Ils étaient tous unis par un lien commun, plus fort que celui d'un milieu, d'une race, d'une famille, ou même d'un amour. Blancs ou Noirs, opulents ou misérables, illettrés ou savants, ils étaient solidaires, ils étaient frères à jamais, parce qu'ils avaient subi le même mal dévorant et qu'ils avaient laissé aux griffes du monstre leur chair et leur âme. Ils étaient tous descendus au tréfonds de l'abîme et s'ils avaient pu remonter à la clarté qui luit pour le commun des hommes, ils le devaient entièrement, uniquement, à cette solidarité, à cette fraternité.

- Je m'appelle James W... et je suis un alcoolique...

- Je m'appelle Louise D... et je suis une alcoolique...

Extraordinaire litanie1 ! Elle m'obsède tandis que j'écris ces lignes. Car elle a scandé sans répit la découverte peut-être la plus étonnante et la plus poignante qu'il m'ait été donné de faire au cours d'une existence consacrée pourtant à la recherche de l'exceptionnel.

Joseph Kessel, Avec les alcooliques anonymes, 1960.

Séance 03

"De belles histoires"

Recherche

Selon vous, les histoires, qu'elles soient vraies ou fictives, ne servent-elles qu'à nous distraire ?

Les Alcooliques anonymes, collection de "belles histoires" ou mise en garde contre un fléau réel ?

1. Résumez en quelques phrases deux des témoignages suivants : Robert N. (Bob, p. 48-51) ; Bruce P. (p. 87-90) ; Wilbur K. (p. 90-92) ; Kay S. (p. 96-101).

2. Selon vous, ces témoignages correspondent-ils à la définition que donne Kessel d'une belle histoire ?

- Ce que je vais chercher à New York, ce sont surtout des histoires, de belles histoires, vous comprenez ? [...]

Une belle histoire ou a good story, pour un journaliste, n'a rien à voir avec la morale ou l'esthétique. Cela signifie indifféremment un crime de monstre, un exploit merveilleux, une convulsion de haine, un paroxysme d'amour. Une belle histoire, c'est Landru1, c'est Mermoz2, c'est Mata-Hari3, c'est la catastrophe du Titanic, c'est la découverte de la pénicilline - bref, toute aventure humaine, à la seule condition qu'elle soit nourrie d'action intense et imprévue, chargée de drame, de mystère, d'allégresse4 ou de génie.

3. Selon vous, les histoires réelles sont-elles plus "belles" que les fictions ? Justifiez votre réponse.

Pistes


1. Petit escroc, Henri-Désiré Landru a l'idée en 1915 de séduire des femmes par petites annonces. Il leur promet le mariage pour obtenir leurs économies, avant de les emmener dans sa maison de campagne. Là, il les tue et fait disparaître les corps. Il est arrêté, jugé pour le meurtre de 10 femmes et condamné à mort. Il est exécuté en 1922.

2. Pilote français, Jean Mermoz établit la première liaison aérienne entre Rio de Janeiro et Santiago du Chili, en franchissant les Andes (1929). Il est le premier à franchir l’Atlantique sans escale entre l’Afrique et l’Amérique du sud (1930). Il disparaît en mer, au large de Dakar, à bord de son avion.

3. D'origine néerlandaise, Margaretha Zelle, dite Mata hari, est une danseuse orientale qui rencontre un immense succès à Paris. Quand la guerre éclate, ses nombreux voyages, ses relations et ses aventures la rendent suspecte aux yeux des services de renseignement français. En 1917, elle est accusée d'espionnage, condamnée par un tribunal militaire, et exécutée.

4. Joie très vive.

Séance 04

"À la Bowery"

Observation

Comparez le début du film de Lionel Rogosin et le début du chapitre IV du livre.

Pistes

Explication

Sur le texte :

1. Dans quel décor prend place la scène racontée ?

2. Comment les mendiants sont-ils décrits ?

3. Que découvre le journaliste dans cette rue ?

Bilan

Que nous montre la comparaison de ces deux documents ?

Document A

Il faisait nuit. L'immense avenue était vide. Parfois, une voiture filait le long de la chaussée où le dur éclat des globes et des feux de circulation venait s'émousser comme à la surface d'une eau stagnante.

Et l'on eût dit que cette clarté anémiée, malsaine, qui flottait au ras de l'asphalte, se réfléchissait, de l'intérieur, dans toutes les hautes maisons sinistres dont l'avenue était bordée. Les fenêtres y étaient nues, sans le moindre voile, et, derrière leurs vitres épaissies par la poussière et la suie, veillait la même lueur trouble, lugubre.

Le trottoir résonnait étrangement sous mon pas solitaire. Soudain, je ressentis un malaise. Quelqu'un venait derrière moi et me rattrapait d'une démarche traînante, glissante. Je me repris aussitôt. Il n'était pas minuit et j'approchais d'un carrefour où se tenait - encolure de taureau, matraque et pesant revolver bien en évidence - un policeman. Je continuai d'avancer à la même allure oisive. L'homme me dépassa et s'arrêta pour me faire face.

Je vis alors combien avait été sans fondement mon réflexe d'inquiétude. Le malheureux, par sa maigreur effroyable et par la façon grotesque dont ses haillons flottaient sur lui, ne pouvait faire peur qu'aux moineaux. La poussée d'un enfant eût suffi à le jeter bas. Depuis son visage, couleur de cadavre, et jusqu'à ses pieds chaussés de savates infâmes, son corps n'était qu'un long, qu'un affreux tremblement. L'effort pour me rejoindre lui avait coupé le souffle : il haletait. Chacune de ses expirations était comme un relent de vase, une vague d'alcool aigri, pourri.

L'homme fixa sur moi des yeux larmoyants de bête malade et, en silence, tendit la main. J'y déposai une pièce. Il ne dit pas un mot et courut en trébuchant vers l'une des innombrables portes de bar sous lesquelles filtraient des raies fauves de lumière. Je poursuivis mon chemin.

Mais l'apparition de l'épouvantail avait eu un pouvoir singulier. Un instant plus tôt, j'étais seul. À présent, et d'un coup, des fantômes déguenillés, hirsutes, sortaient du néant. Dans quels tréfonds s'étaient-ils terrés jusque-là ? Je ne savais qu'une chose : les spectres venaient à moi, demandaient l'aumône et, dès qu'ils l'avaient obtenue, se précipitaient vers un seuil qui, une fois ouvert, découvrait, dans un éclairage impitoyable, une fresque de visages hallucinants.

Je fus rapidement à bout de monnaie. Il n'y eut alors, chez les mendiants, ni murmure ni insistance. Les alentours se firent muets de nouveau et déserts. Mais, mieux averti, je devinais, tout en avançant dans cette apparente solitude, des corps allongés sous les porches, au fond des encoignures.

Les gens qui dormaient là ou qui gisaient les yeux ouverts sur la nuit sans obscurité véritable, la nuit faussée des grandes villes, n'avaient même pas de quoi payer le prix dérisoire des grabats que, pourtant, le quartier offrait, pour ainsi dire à l'infini.

Joseph Kessel, Avec les alcooliques anonymes, 1960.

Document B

Lionel Rogosin, On the Bowery, 1956, du début à 9'.

Séance 05

Histoire d'une lady

Lecture

Proposez une lecture expressive d'un passage, à votre choix, du texte.

Recherche

1. Quelles sont les étapes de l'histoire de Kay S... ?

2. Que veut-elle exprimer avec son "refrain" ?

3. Que pensez-vous de la comparaison avec "un personnage de Shakespeare" ?

Prolongement

Les femmes et l'alcool : en vous appuyant sur les deux parties du livre, évoquez trois autres exemples.

- Quand je me suis mariée, dit la vieille femme à la bouche secouée de tremblements, j'aurais pu, j'aurais dû être heureuse. Tous les éléments se trouvaient réunis pour cela. Mon mari était plaisant, aimable. Nous possédions une belle maison en Californie. Des enfants nous sont nés. Mais la boisson comptait avant tout. Je savais bien que j'en abusais, mais je pensais que je pouvais tenir n'importe quelle dose avec distinction. J'étais une femme de bonne famille - n'est-il pas vrai - j'étais une lady.

La manière dont la vieille femme détacha ce mot me fit tressaillir. Il y avait là un accent terrible de douleur et de sarcasme, un ricanement désespéré.

- Nous recevions beaucoup et nous allions beaucoup chez les autres, poursuivit Kay S... Ivre, j'avais la langue cruelle, lacérante. Cela faisait souvent scandale. Qu'importe ! me disais-je avec satisfaction. J'étais une lady.

"Mon mari a commencé de s'inquiéter, de me raisonner, de se fâcher. Je m'en souciais peu. Il ne me comprenait en rien. J'étais une lady.

"Une de mes filles est tombée si malade qu'elle a été près de mourir. Je me suis engagée par serment à abandonner l'alcool, si elle guérissait. J'ai obtenu cette grâce. Mais je ne me suis pas arrêtée de boire pour si peu. Quant à mon serment - je me suis arrangée en trichant avec moi-même. Ma promesse concernait bien l'alcool, n'est-ce pas ? Facile : je ne touchai donc plus - pour quelque temps - au whisky ; seulement je le remplaçai par le vin, énormément de vin. Ignoblement... Mais peut-on faire quelque chose d'ignoble, quand on est une lady ?

Le mot revenait comme un refrain atroce. Il allait de l'ironie et de l'amertume à la haine, à la détestation de soi-même. Et cette vieille femme aux tendons du cou gonflés comme des tiges malsaines, qui fustigeait toute sa vie perdue et qui avançait en trébuchant à travers ses paroles incertaines et son bégaiement avec une volonté implacable, dans son aveu public, avait la grandeur, le désespoir, l'éloquence d'un personnage de Shakespeare. Et n'employait-elle pas la rhétorique même dont Marc Antoine use dans Jules César contre Brutus ? Mais ici, c'était contre sa propre personne que s'acharnait Kay S...

- Mon mari m'a quittée, poursuivit-elle. Je n'ai plus eu de famille, je n'ai plus eu d'argent. Tout, bien sûr, était la faute des autres, jamais la mienne. Et puis, c'est dans le malheur, ne pensez-vous point, que se montre une vraie lady !

J'ai bu d'une manière inimaginable, n'importe quoi, comme une folle. Je titubais dans la rue, je chancelais, mais quand on m'aidait à me redresser, je savais dire merci. Oh ! j'étais une lady.

"Je fréquentais, faute d'argent, les tavernes les plus sordides. Mais j'avais toujours le New York Times sous le bras. C'est un journal "bien". Un journal de lady.

"Et quand j'étais abrutie au point d'avoir les lèvres paralysées, quand je sentais tourner la salle et s'effondrer le monde autour de la femme pas coiffée, pas lavée que j'étais devenue, j'ouvrais mon Times et je le "lisais" - même si je le tenais à l'envers, comme plus d'une fois on me l'a fait remarquer. Vous savez quoi ? J'étais une lady.

La répétition engendre mécaniquement le comique. On riait dans les travées. C'est ce que recherchait la vieille femme de l'estrade. Elle voulait châtier, par la dérision publique, l'ombre affreuse d'elle-même qu'elle projetait. Mais les rires étaient forcés, crispés. Ils faisaient mal.

Soudain ils se turent. Kay S... disait :

- Et j'ai continué d'être une lady, jusqu'au moment où je me suis retrouvée dans une clinique pour troubles mentaux. Et je n'étais pas seulement folle, j'étais, en outre, muette. Je ne pouvais plus prononcer un mot, une syllabe. J'ai été soignée, rééduquée... Ce fut une agonie.

Cette agonie, la vieille femme en raconta chaque démarche. Et tandis qu'elle décrivait comment ses lèvres, sa langue et sa gorge réapprenaient les mouvements et les sonorités de la parole humaine, il semblait - tant elle avait du mal à s'exprimer - que le souvenir de ces semaines atroces allait la paralyser de nouveau. Mais sans doute voulait-elle souffrir une fois de plus et faire souffrir à ceux qui l'écoutaient toutes les étapes d'un supplice qu'elle devait à son intoxication. Elle ne s'épargna et n'épargna pas à son auditoire un seul détail.

- Je suis parvenue à la guérison... ou presque, poursuivit Kay S... Et j'ai su en même temps que si je buvais de nouveau un verre d'alcool - sous quelque forme - je serais définitivement perdue. Alors, je me suis adressée aux Alcoholics Anonymous et ils m'ont guidée, gardée, aidée. Et je leur ai une dette qui ne s'éteindra qu'avec mon souffle. Et jusqu'à la fin de mes jours je travaillerai pour eux.

Joseph Kessel, Avec les alcooliques anonymes, 1960.

Séance 06

Les Misérables

Observation

Imaginez et écrivez la confession d'un de ces sans-domiciles pendant une réunion d'Alcooliques anonymes aujourd'hui.

Lee Jeffries, Portraits de sans-domiciles, https://time.com/3785517/portraits-of-the-homeless-by-lee-jeffries/, 2012.

Séance 07

La philosophie des Alcoholics Anonymous

Recherche

En vous appuyant sur la seconde partie, expliquez quelles sont les grands principes qui composent la philosophie des Alcoholics Anonymous.

Séance 08

Et aujourd'hui ?

Recherche

"AVANT de franchir la porte des Alcooliques anonymes, j'avais de nombreux préjugés. J'imaginais que ces réunions n'attiraient que des hommes d'un certain âge, limite clodos. Et surtout, je pensais être la seule femme à avoir un problème avec l'alcool. En réalité, j'ai découvert que nous étions nombreuses" , témoigne Alexandra* qui fêtera sa deuxième année d'abstinence en mai prochain. Un "miracle" pour cette cadre de 40 ans que l'alcool n'avait pas quitté depuis le décès de son père, il y a près de douze ans.

Bien que moins visible, l'alcoolisme féminin est un phénomène bien présent. Selon la dernière enquête de l'agence sanitaire Santé publique France publiée ce mardi, 23 % des femmes de 18 à 75 ans boivent entre une à six fois par semaine, contre 37 % des hommes. C'est quatre points de plus qu'en 2014. "Actuellement, environ un tiers de mes patients sont des femmes" , estime le Dr Éric Hispard, médecin addictologue à l'hôpital Fernand-Widal (Paris). De la même manière, 36 % des membres des Alcooliques anonymes sont des femmes. Avec la mutation des rôles sociaux, la consommation d'alcool a profondément changé ces dernières décennies. "Des études internationales ont montré que la réduction des inégalités entre les sexes s'accompagne d'une convergence des comportements de consommation" , pointait l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) dans un rapport de 2017.

Une tendance que constate au quotidien le Dr Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre et addictologue à l'hôpital Saint-Anne et présidente de l'association Addict'elles (dédiée à la prévention des addictions qui touchent les femmes). "Souvent, les femmes qui ont un problème avec l'alcool ne sont pas celles que l'on croit. Même si toutes les catégories socioprofessionnelles sont touchées, je vois beaucoup de femmes qui cumulent d'importantes responsabilités professionnelles et personnelles. Pour dissimuler leur alcoolisme, elles boivent plus volontiers seules le soir."

"Alcoolique était une insulte"

Encore aujourd'hui, les collègues d'Alexandra ne savent rien de son alcoolodépendance. "J'ai toujours bu seule après le boulot. Au début, c'était une bouteille de vin un soir sur trois, puis un soir sur deux, jusqu'à ce que cela devienne quotidien , raconte-t-elle. J'avais une tête confite dans l'alcool, c'était dur de ne pas le voir. Mais j'utilisais toutes sortes d'artifices pour le cacher : du maquillage et plein de chewing-gums !" Après des années de déni, Alexandra a fini par se rendre à l'évidence. "À la suite de mon divorce, je suis allée voir une psychologue qui a repéré mon alcoolisme. Ça m'a fait du mal de l'entendre. Pour moi, le mot alcoolique était une insulte" . Pourtant, bien avant sa première réunion aux Alcooliques anonymes, Alexandra avait lancé des appels à l'aide. "J'en avais parlé à des amis qui n'ont pas voulu voir le problème. Ils m'ont dit de ne pas m'inquiéter parce que je ne buvais pas le matin et que je n'avais pas de tremblements" , se souvient-elle avec amertume.

Or l'alcoolisme - non pas défini par un niveau de consommation, mais comme l'impossibilité de s'abstenir de boire malgré les dommages subis - n'attend pas l'apparition des symptômes les plus sévères pour s'installer. "Parmi les premiers stigmates, on peut citer un visage bouffi, cerné, une prise de poids, une odeur âcre de la transpiration, des cheveux et des ongles cassants. Les personnes deviennent caractérielles, très irritables" , énumère le Dr Bouvet de la Maisonneuve, auteure de l'ouvrage Les Femmes face à l'alcool (Éd. Odile Jacob).

Outre la méconnaissance de la maladie, le tabou qui l'entoure s'érige, lui aussi, comme un obstacle à la prise en charge. "Bien souvent, la honte les pétrifie jusqu'à les empêcher de venir consulter. Elles sont convaincues qu'elles ont une tare ou un vice, constate la psychiatre addictologue. La première chose à faire est de dire qu'il s'agit d'une maladie, cela réduit le poids de la culpabilité. Il faut aussi les assurer qu'il n'y aura aucun jugement moral." "Il faut banaliser la question du mésusage de l'alcool dans les consultations médicales, ajoute le Dr Éric Hispard. Il faut que les personnes qui s'interrogent sur leur consommation puissent en parler librement le plus tôt possible."

Pour Alexandra, l'envie de s'en sortir est venue sans crier gare. "La veille, j'avais bu, comme tous les soirs. Et comme tous les jours, je me sentais mal, je n'arrivais pas à aller au travail. C'était la fois de trop : j'en avais marre d'en avoir marre" , raconte-t-elle. Avec une amie, elle se rend à une séance des Alcooliques anonymes. "Pour la première fois je pouvais dire de quoi je souffrais et les gens savaient parfaitement de quoi je parlais. Ils m'ont dit : "tu n'es pas seule, il y a une solution et ça va aller" ."

Aujourd'hui, Alexandra va mieux mais elle a conscience de sa fragilité : "L'alcool est totalement banalisé, que ce soit au travail ou dans la rue. Je dois être constamment vigilante car même si je suis abstinente, je suis toujours alcoolique. Et je peux retomber à tout moment." "Il n'y a pas de traitement définitif. On peut se débarrasser de son addiction mais l'alcoolisme reste une maladie chronique émaillée de rechutes, confirme le Dr Bouvet de la Maisonneuve. Ça ne doit pas être dramatisé. On tombe, et on se relève."

Cécile Thibert, "Je pensais être la seule femme à avoir un problème d'alcoolisme", Le Figaro, 19 février 2019.