La question animale

Séance 01

La cause animale

Analyse

Comment l'article ci-contre est-il organisé ?

Lille: une boucherie vandalisée, la propriétaire dénonce des militants vegan

Une boucherie située au centre ville de Lille a été vandalisée et taguée "stop au spécisme", une action attribué à des militants de la cause vegan par sa responsable, a constaté mardi un journaliste de l'AFP. Vers 2 heures, "la vitrine a été totalement cassée, on en a vite déduit que c'était un groupe vegan vu les éléments inscrits sur la façade et du mode opératoire", la scène ayant été filmée par une caméra de vidéo surveillance du magasin, a déclaré Valérie Carrel, responsable de la boucherie "L'Esquermoise".

Cette dernière devait déposer plainte dans la journée, après le passage de la police dans ce commerce d'une rue très passante du Vieux-Lille, à proximité de la célèbre Grand'place. Le commerce était cependant ouvert, seul l'extérieur ayant été touché.

En avril 2017, la vitrine de cette boucherie, ouverte en 2016, avait déjà été taguée par du faux sang. "On avait été les premiers d'une longue série de magasins de boucherie attaqués dans la région", a dit Mme Carrel. "Tous les matins j'arrive la peur au travail, ce sont des extrémistes", a-t-elle ajouté. Le spécisme (du latin species l'espèce) est une idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, notamment entre l'être humain et les animaux.

Le Figaro.fr avec AFP, 15 mai 2018.

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Lille: deux activistes antispécistes condamnés à 10 et 6 mois de prison ferme Le Figaro avec AFP

Le couple était poursuivi pour une quinzaine de faits au total, dont des tags, bris de vitrines et plusieurs dégradations par incendie dans des communes du Nord et du Pas-de-Calais.

Deux activistes antispécistes ont été condamnés aujourd'hui par le tribunal correctionnel de Lille respectivement à dix et six mois de prison ferme pour avoir dégradé ou incendié des boucheries, restaurants ou commerces des Hauts-de-France.

Présentée par les avocats des parties civiles comme une première en France, cette condamnation marque un "point d'arrêt" pour les défenseurs de la cause animale refusant la hiérarchisation entre espèces, qui ont vandalisé depuis mi-2018 plusieurs commerces alimentaires dans la métropole lilloise.

Le tribunal a suivi les réquisitions du parquet à l'encontre de Cyrile, médiateur social de 23 ans, et Mathilde, auxiliaire de puériculture de 29 ans. Le tribunal les a condamnés respectivement à 18 mois d'emprisonnement, dont huit mois avec sursis, et 15 mois d'emprisonnement dont neuf avec sursis. Ces peines assorties d'une mise à l'épreuve de trois ans ne sont pas accompagnées de mandat de dépôt.

Le couple était poursuivi pour une quinzaine de faits au total, dont des tags, bris de vitrines et plusieurs dégradations par incendie dans des communes du Nord et du Pas-de-Calais entre novembre 2018 et février 2019. Deux autres prévenues, une femme soupçonnée de complicité dans plusieurs des faits reprochés et une autre, accusée d'avoir participé à l'un des faits, ont été condamnées à six mois d'emprisonnement avec sursis. Le tribunal a également ordonné l'indemnisation des victimes pour les préjudices subis, à hauteur de plusieurs milliers d'euros.

Lors du procès, présenté par des avocats des parties civiles comme le premier du genre, Cyrile et Mathilde, qui n'ont jamais été condamnés en justice auparavant, avaient reconnu la plupart des faits. Ils ont dit avoir participé à des expéditions nocturnes lors desquelles ils brisaient les vitrines, peinturaient ou taguaient les devantures de ces entreprises associées au commerce de viande ou de fourrure avec des expressions comme "Stop spécisme", "Assassins" ou encore "Leur peau, pas la vôtre". Depuis mi-2018, plusieurs commerces alimentaires, dont des boucheries ou des poissonneries, ont été vandalisés dans la métropole lilloise par des activistes de la cause animale refusant la hiérarchisation entre espèces.

Séance 02

Le sang des bêtes

Lecture

Comparez les deux oeuvres. Vous paraissent-elles identiques ?

Écriture

Imaginez l'interview d'un employé.

Franju, Le Sang des bêtes, 1949.

Les Saigneurs des abattoirs

Enquête chez les forçats des abattoirs Audrey Garric

La fondation Varenne a récompensé notre journaliste Audrey Garric pour son reportage " Les Saigneurs des abattoirs ". Une plongée dans le quotidien du plus gros abattoir porcin de France, à Lamballe, que nous republions aujourd'hui.

Quarante minutes. C'est le temps qu'il aura fallu au cochon pour entrer vivant dans l'abattoir et en ressortir en deux moitiés de carcasse parfaitement nettoyées, prêtes à être réfrigérées. Entre-temps, la bête a été étourdie par trois électrodes, saignée, suspendue à des crochets par les pattes arrière, plongée cinq minutes dans une eau à 60°C pour ramollir la peau - l'échaudage -, épilée, puis flambée dans d'immenses fours qui lui brûlent les poils restants. Viennent ensuite l'ouverture de l'abdomen, l'éviscération, la découpe de l'anus, la séparation de la tête, le tranchage vertical, le retrait de la panne et enfin les contrôles et la pesée. Une cinquantaine d'opérations au total, pour passer du cochon au porc.

A la Cooperl de Lamballe (Côtes-d'Armor), le plus gros abattoir porcin de France, on tue un animal toutes les cinq secondes, 700 par heure, 50000 par semaine. Une tuerie de masse, orchestrée méthodiquement pour produire les jambons, les saucisses, les rôtis et les lardons engloutis par des consommateurs dont la demande de viande ne cesse d'augmenter dans le monde entier.

Si une partie des tâches est automatisée, la majorité reste effectuée par des ouvriers. Sur le site historique du groupe, ils sont 2000 salariés chargés de l'abattage, de la découpe, de la salaison, de la saucisserie ou de l'expédition. Un travail à la chaîne, physiquement et moralement éprouvant. Cadences élevées, horaires décalés, tâches harassantes, éprouvantes, répétitives et parfois dangereuses, effectuées dans un bruit incessant, dans le froid et l'humidité, avec du sang au sol et sur les vêtements: les postes, durs et ingrats, figurent parmi les pires de l'industrie française.

Ces lieux que l'on préfère cacher

Pénétrer dans ce monde fermé et méconnu des abattoirs est malaisé. Les vidéos choc de l'association de défense des animaux L214, dénonçant des cas de maltraitance animale dans des établissements du Gard et des Pyrénées-Atlantiques, ont laissé des stigmates. Les directions y ont trouvé l'occasion de maintenir closes les portes de ces lieux que l'on préfère cacher, afin d'épargner la sensibilité de l'opinion. Les salariés, de leur côté, se sont sentis attaqués et méprisés, un rejet d'autant plus injuste à leurs yeux qu'ils permettent à tous de manger de la viande. Aujourd'hui, rares sont ceux qui acceptent de témoigner, et encore moins à visage découvert.

"Soyons clairs: vous n'avez pas de caméra ou d'enregistreur que vous utiliseriez à notre insu pendant la visite?" D'emblée, la question claque. Le site de Lamballe - l'un des trois abattoirs de la coopérative agricole - a accepté d'ouvrir ses portes mais les journalistes y sont accueillis avec réticence. C'est donc sans téléphone portable ni objet d'aucune sorte, vêtue d'une tenue de protection, de bottes et d'une charlotte, que l'on entreprend d'arpenter une partie des 55000m2 de bâtiments. "Du propre vers le sale" , comme le veulent les consignes. Soit l'inverse de la chaîne de production: de la transformation (pour confectionner les saucisses, les travers de porc ou "ribs", les pâtés...) à la découpe primaire (où les carcasses sont coupées en quatre parties: jambons, poitrines, épaules et longes) pour arriver à l'abattage.

De salle en salle, des kilomètres de rails et de tapis convoyeurs fendent sols et plafonds. Les machines soufflent, crissent, claquent, grondent et grincent - jusqu'à 85 décibels - à tel point qu'il faut parfois crier pour s'entendre. Seuls les ouvriers, bouchons aux oreilles, travaillent en silence, vêtus de la même tenue blanche, concentrés sur ces gestes mécaniques qu'ils répètent cent, mille fois par jour.

Audrey Garric, "Les Saigneurs des abattoirs", Le Monde, publiée le 28 juin 2016

"On ne peut pas tout mécaniser"

Pour réduire la pénibilité de leurs tâches, la direction a multiplié les aménagements. Ici, une filmeuse automatique de palettes, une laveuse de bacs et une ficeleuse de rôtis. Là, une machine à affûter les couteaux. "De bons outils permettent aux opérateurs de moins forcer pour couper les morceaux de viande", confirme Arnaud Cyté, responsable de la sécurité du site. Plus loin, une plate-forme élévatrice évite aux salariés de trop se pencher et des équilibreurs limitent le port d'outils lourds.

"Regardez cette installation , indique fièrement Jean-Michel Mauboussin, directeur de l'industrie des viandes de la Cooperl. Elle prend des bacs de poitrines, qu'elle transporte sur des tapis jusqu'à des barattes [des sortes d'immenses bétonnières] où la viande est mélangée à de la saumure, pour être ensuite transformée. Avant c'était un poste difficile, entre le port de charge, le froid et le sel." Coût de l'investissement: 800000euros, réalisé il y a douze ans. "On ne peut pas tout mécaniser, car on travaille avec une matière vivante , explique-t-il. Mais on progresse: on a noué un partenariat avec le Commissariat à l'énergie atomique pour tester des harnais de posture et des exosquelettes qui limiteront les efforts à fournir."

"J'ai eu une lombalgie aiguë. J'avais déjà subi une tendinite aiguë à l'épaule"

Au-delà des outils, les salariés portent également des équipements de protection individuelle, tels que des tabliers et des gants en cotte de mailles afin d'éviter de se blesser au couteau. "Et 70% des ouvriers tournent sur un à quatre postes pour limiter les gestes répétitifs ou trop physiques" , ajoute le directeur.

Pourtant, au détour d'un couloir, deux hommes portent à bout de bras une grille de jambons, 120kg en tout. "Ils ne devraient pas faire ça" , indique, gêné, Arnaud Cyté. "Ça arrive tout le temps quand on charge des chariots de viande fraîche" , rétorque Frédérick Rakotofiringa. Le jeune homme de 32ans revient de deux mois d'arrêt de travail. "J'ai fait un faux mouvement sur un poste que je ne connaissais pas. Sur la moelleuse: on est face au porc coupé en deux et on aspire la moelle épinière , raconte-t-il. J'ai eu une lombalgie aiguë. J'avais déjà subi une tendinite aiguë à l'épaule." L'ouvrier, maintenant affecté à l'emballage des travers de porc, vient d'être nommé représentant syndical CFDT au comité d'entreprise pour "faire changer les choses" .

Les ateliers "casse-bonhommes"

Il est 13heures. Sur le parking, les équipes du matin et du soir se relaient. Selon les semaines, on commence la journée à 5heures ou on la finit à 21heures - sans compter les heures supplémentaires. Trois femmes évoquent "les conditions de travail qui se dégradent" à mesure que "les cadences augmentent" . "Il y a dix ans, on faisait 3000 cochons dans la matinée, maintenant c'est 5000. On nous demande toujours plus. Certains matériels sont vieux: il faut forcer et on perd du temps" , témoigne l'une. "L'autre jour, j'ai demandé à aller aux toilettes, le chef a refusé" , renchérit une autre. A l'abattoir, le temps de pause - non rémunéré - est très réglementé: deux arrêts de quinze minutes chacun pour huitheures de travail. "Le temps de rejoindre la salle de pause, d'enlever la tenue de protection et de repartir, on a à peine le temps de griller une cigarette" , se plaignent-elles. "Quand je veux me moucher, je mets la viande que j'ai en retard dans un bac à côté de moi, et je la rattrape après."

En France, 80000 salariés - dont un tiers en Bretagne - évoluent dans les industries de la viande, au sein des 263 abattoirs de boucherie et des 700 abattoirs de volaille, mais aussi des nombreux ateliers de découpe et de transformation. Leur situation diffère selon la taille des établissements - familiaux ou usines -, leur caractère public ou privé, l'âge des équipements et le type de viande qui y est traitée - abattoirs spécialisés ou multi-espèces. Reste en commun la pénibilité du travail. En moyenne, dans les grands abattoirs, les trois quarts des nouveaux arrivants partent avant la fin de leur période d'essai. "Trois ateliers en particulier sont des casse-bonhommes: la tuerie, la triperie et le désossage. On se retrouve avec des gens qu'on licencie, car ils ne peuvent plus travailler nulle part" , assure Jean-Pierre Delalande, délégué syndical central CFDT à la Société vitréenne d'abattage (SVA) Jean Rozé, à Vitré (Ille-et-Vilaine).

Cet abattoir immense et moderne, qui débite 600 boeufs par jour, est au centre du documentaire Saigneurs , dont une version courte a été diffusée sur Arte fin mai, avant sa sortie en salles à l'automne. Les deux réalisateurs, Raphaël Girardot et Vincent Gaullier, ont filmé pendant un an le quotidien des ouvriers. Le rouge sang, omniprésent, sur les blouses blanches, mais aussi sur les visages. Les odeurs entêtantes des peaux arrachées ou des graisses coupées . La fatigue, les cadences.

"C'est la nuit qu'on a mal"

"Dans la tuerie, il faut sans cesse forcer avec son poignet dans de mauvaises postures; porter, transférer, accrocher des charges parfois très lourdes, en se tordant souvent le dos. Et en plus le faire en restant debout sur un sol glissant", témoigne Stéphane Geffroy, ouvrier à la tuerie de la SVA de Liffré, l'un des deux autres sites d'abattage du groupe, dans son livre-témoignage Al'abattoir, paru en avril (Seuil, 96pages, 7,90euros). A 46ans, l'homme est déjà cassé: en congé maladie après une opération de l'épaule, il a enduré plusieurs lombalgies, deux hernies et de l'arthrose. Comme tous les ouvriers de ce secteur, il connaît sur le bout des doigts l'éventail des troubles musculo-squelettiques: syndrome du canal carpien, tendinopathie, épicondylite, etc.

"La chaîne, c'est peut-être une amélioration mécanique, mais c'est aussi une destruction humaine" , dénonce un ancien contremaître face à la caméra de Manuela Frésil, dans son très touchant documentaire Entrée du personnel (2011). "C'est la nuit qu'on a mal, quand le corps est froid. On n'arrive plus à dormir" , renchérit un autre ouvrier.

"Les principales blessures sont des plaies, des chocs, des luxations, des entorses ou des foulures"

Si l'accidentologie a fortement diminué ces dernières années dans les abattoirs, elle reste toujours plus élevée que dans la majorité des autres secteurs industriels. En2014, on enregistrait 4194 accidents du travail dans les branches viande de boucherie et de volaille (-26% par rapport à 2009) et 1516 maladies professionnelles (-14% sur la même période), soit 245000 journées perdues. L'indice de fréquence des accidents de travail en boucherie (soit 80 accidents pour 1000 salariés) contre 47 pour les commerces et l'industrie agroalimentaire dans son ensemble. "Les principales blessures sont des plaies, des chocs, des luxations, des entorses ou des foulures, détaille Séverine Demasy, experte en machines et en agroalimentaire à l'Institut national de recherche et de sécurité. Elles sont principalement causées par les chutes et les glissades, la manutention, le port de charge et bien sûr l'utilisation des couteaux."

Non loin de l'entrée de la Cooperl, à Lamballe, un ouvrier tente d'appeler un proche. Sa main est pansée, son visage blême. "Je viens de me couper. Pas très profond, mais il y a eu beaucoup de sang. Ils voulaient que je continue à travailler, mais j'ai trop mal" , témoigne cet intérimaire. Il repartira seul, en voiture, faire une déclaration d'accident du travail dans son agence d'intérim.

"Comme un sacrilège"

Mais bien sûr, dans les abattoirs, la dureté du travail n'est pas seulement physique, elle est psychologique. "C'est la plongée dans un univers qui a quelque chose de primitif , écrit Stéphane Geffroy, qui a mis des années avant de pouvoir dormir sans somnifère. On est confrontés directement à ce qui n'est jamais montré, ce qui est interdit, comme si on commettait un sacrilège."

"Mon grand-père tuait le cochon à la ferme, j'en ai vu d'autres. Mais là, ce qui est insupportable, c'est de faire ça à la chaîne"

Un poste en particulier révulse autant qu'il fascine: le saigneur, celui qui donne la mort à l'animal. A Vitré, les deux réalisateurs du documentaire Saigneurs ont pu filmer en toute liberté, à condition de ne pas montrer la mise à mort des bovins. A Lamballe, il faudra lourdement insister pour réussir à pénétrer dans cette pièce séparée du hall d'abattage, la seule qui sent le cochon et non pas la viande.

A l'intérieur, un ouvrier se tient debout face aux animaux qui défilent, étourdis et allongés sur un large tapis. Toutes les cinq secondes, il administre le geste fatal: un coup de couteau à la gorge, ou un trocart planté dans l'aorte, sorte de tige cylindrique qui recueille le sang dans une poche de 5 litres. "Moi je ne suis pas un mec sensible. Mon grand-père tuait le cochon à la ferme, j'en ai vu d'autres , raconte un ouvrier qui tourne sur la saignée. Mais là, ce qui est insupportable, c'est de faire ça à la chaîne. J'ai l'impression d'être dans un camp d'extermination."

La phrase est forte. Trop, sans doute. Mais elle dit la charge mentale qui pèse sur les salariés affectés à cette tâche. Quatre heures durant, sans la moindre interruption, ils saignent des cochons, 2500 fois par jour. Ils doivent également endurer la vision de l'animal anesthésié qui ferme les yeux avant de tomber sur le tapis. Ou encore ces soubresauts qui continuent d'agiter les bêtes après leur mort. "C'est pas une vie. On est des humains, pas des sauvages , dit encore le salarié, qui souhaite rester anonyme. Je cache à mes proches quand je suis à la saignée. Même ma femme le sait pas."

"Le symbole du sale boulot"

Une tâche taboue et rebutante, y compris au sein de l'abattoir. "La saignée, c'est très dur psychologiquement. Il faut être solide. Beaucoup de gars ont fait demi-tour. Moi je ne pourrais pas y travailler, je préfère être dans la partie froide que chaude , reconnaît Christian Bois, 59ans, employé à la découpe de Josselin Porc Abattage (JPA), dans le Morbihan, un autre mastodonte des abattoirs avec 27000 porcs tués par semaine. Mais je me refuse à porter un jugement sur les autres. On ne doit pas nous culpabiliser."

Cette image dégradée et dégradante de leur travail, les salariés en souffrent. "On attend de nous qu'on soit dans l'empathie avec les animaux, mais aussi qu'on leur donne la mort, c'est contradictoire" , relève Séverine Thomas, 50ans, affectée aux postes de finition chez JPA. "Le travail en abattoir est le symbole du sale boulot. Il n'est pas valorisé, contrairement à d'autres postes en usine, comme dans l'aéronautique ou l'automobile" , note Séverin Muller, sociologue du travail à l'université Lille-I, qui a passé six mois sur la chaîne d'abattage avant d'écrire un livre lui aussi titré Al'abattoir (Quae-Maison des sciences de l'homme, 2008). "La plupart des ouvriers viennent de milieux ruraux, où tuer des animaux n'est ni exotique ni spectaculaire , poursuit-il. Ils estiment que ce qu'ils font est de l'ordre de l'acceptable, mais ils cherchent à donner un sens à leur travail." La fonction sociale est toute trouvée: il faut tuer pour nourrir la société. "Les grillades, faut bien les travailler à partir d'un animal. Je n'ai pas honte de mon travail" , résume Christian Bois.

Reste que nombre d'entre eux ont besoin de se protéger. Au sein de l'abattoir, le regard se transforme: l'animal devient un produit industriel comme un autre. "Je me dis qu'une tête de vache, c'est une grosse caisse en carton, histoire de ne pas cogiter, de ne pas penser que je fais quelque chose qui était vivant il y a cinq minutes" , raconte Yvonnick Aubrée, enécorchant une tête de bovin, dans le film Saigneurs.

Pour d'autres, la préservation passe par la rhétorique du combat. "C'est une espèce de corps-à-corps avec la bête dépecée" , écrit Stéphane Geffroy. "Tuer un ennemi est plus acceptable que de tuer un être innocent et sensible" , analyse Séverin Muller. Le vocabulaire propre à l'abattage en témoigne: le pistolet pour étourdir les bovins est surnommé "le matador", le hall d'abattage "l'arène" et les ouvriers qui y travaillent "les tueurs".

"Au début, c'était une solution de dépannage"

Un recul qui leur permet également, pour la majorité, de continuer à manger de la viande. Certains ont malgré tout arrêté. Lucie, qui travaille à la découpe à la Cooperl, n'achète plus de porc, à l'exception du jambon. "Ça m'a dégoûtée. Je vois des viandes qui tombent par terre, qu'on ramasse et qu'on remet sur la chaîne sans enlever les saletés..."

A quoi pensent-ils pendant qu'ils s'épuisent à la tâche, ces Charlots des temps modernes? A leur conjoint, à leurs enfants, aux travaux dans leur maison, à tout ce qui leur permet de s'évader, tout ce qui justifie qu'ils travaillent encore à l'abattoir. Car tous ont suivi la même trajectoire: sans diplôme ou presque, ils ont décroché un emploi d'été ou un intérim sur la chaîne, un boulot alimentaire en attendant de trouver mieux . Des années plus tard, ils n'ont pas bougé.

"Au début, c'était une solution de dépannage. Cela fait bientôt huit ans" , raconte Frédérick Rakotofiringa, l'un des rares ouvriers diplômés de l'entreprise (bac +2 en commerce et gestion). Entre-temps, le jeune homme, père de trois enfants, a fait construire sa maison à Lamballe. "Je cherche ailleurs, mais ça reste difficile avec les horaires. Et il faut payer les factures." "Je voulais rester dans la région. Quand on n'a pas de diplôme, l'usine c'est la seule possibilité et, en Bretagne, c'est beaucoup l'agroalimentaire" , abonde Yann Bret, 38ans, entré en2007 chez JPA.

"C'est une entreprise indispensable au territoire, tant pour les ouvriers que les éleveurs"

De fait, dans cette période de chômage de masse, l'abattoir ouvre ses portes à tous. "C'est un endroit où on ne demande rien aux gens: il y a du boulot après quelques heures de formation" , justifie Jean-Pierre Delalande, le délégué CFDT de la SVA de Vitré. A Lamballe, la Cooperl est, de loin, le premier employeur de cette ville de 12000 habitants qu'on surnomme la capitale du cochon. "C'est une entreprise indispensable au territoire, tant pour les ouvriers que les éleveurs, mais aussi les restaurateurs ou les hôteliers" , assure le maire (PS) Loïc Cauret.

En2015, rien que sur son site historique, la coopérative a titularisé 250 intérimaires. Malgré tout, le groupe peine à recruter. "Nous avons très peu de demandes, notamment pour la partie abattoir , explique Jean-Michel Mauboussin. D'où l'intérêt de féminiser le travail." Aujourd'hui, le site emploie 41% de femmes parmi les ouvriers, essentiellement affectées à la fin de découpe, à la boyauderie, aux contrôles ou à la mise en barquettes.

Pour compenser le fort turnover, l'entreprise fait également appel à l'intérim - 500personnes, en plus des 2000 salariés -, dont une grande partie d'étrangers. "La Cooperl, c'est 600 métiers différents, et tous ne sont pas physiques. Nous avons 40 personnes qui travaillent en recherche et développement , vante François Thébault, le directeur des ressources humaines. Mais même pour l'administratif, nous souffrons d'un problème d'image et les médias y sont pour beaucoup."

1400euros net après dix ans

Si la motivation des ouvriers diminue, c'est aussi que les salaires chutent. "Autrefois, le boulot était dur mais bien payé: on pouvait arriver à 2000 ou 2500euros net à la fin de sa carrière , raconte Jean-Pierre Delalande. Aujourd'hui, on a un mal de chien pour faire évoluer la rémunération de base et il y a très peu de progression."

A la Cooperl, la direction revendique un salaire moyen de 1800euros net pour les ouvriers, "en incluant les indemnités de repas, de transport, la mutuelle, ainsi que le treizième mois et l'intéressement" , précise François Thébault. Les salariés, eux, montrent des fiches de paye qui affichent 1400euros net après une dizaine d'années d'ancienneté, en comptant les nombreuses primes - de salissure, d'habillage, de couteau, de parage, etc. "Je gagnais plus quand j'étais en intérim , tranche Lucie. Je vais chercher autre chose, la paye ne suit pas."

En mars, la direction a déclenché un mouvement social en annonçant une baisse de la prime d'ancienneté, du treizième mois et le gel des salaires. Motif invoqué: la crise du porc et la concurrence des pays étrangers, alors que 35% de la production de la Cooperl est destinée à l'export. Les salariés ont tenu quatorze jours de grève, le plus long conflit depuis la création de la coopérative en1966. "Des négociations sont en cours, sur les primes et les conditions de travail, mais on n'y croit pas trop , indique Marie-Jeanne Meunier, déléguée syndicale CFDT à Lamballe. La seule chose positive, c'est que la grève a créé des liens."

Séance 03

Un droit qui va de soi...

Présentation

Le droit de tuer un cerf ou une vache, c'est la seule chose sur laquelle l'humanité toute entière soit unanimement d'accord, même pendant les guerres les plus sanglantes.

Ce droit nous semble aller de soi parce que c'est nous qui nous trouvons au sommet de la hiérarchie. Mais il suffirait qu'un tiers s'immisce dans le jeu, par exemple un visiteur venu d'une autre planète dont le dieu aurait dit : "Tu régnerais sur les créatures de toutes les autres étoiles" et toute l'évidence de la Genèse serait aussitôt remise en question. L'homme attelé à un charroi par un Martien, éventuellement grillé à la broche par un habitant de la Voie lactée, se rappellera peut-être alors la côtelette de veau, qu'il avait coutume de découper sur son assiette et présentera (trop tard) ses excuses à la vache.

Milan Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être, 1982, éd. Gallimard, 1984.

Séance 04

À la tribune

Oral

Dans sa célèbre émission de radio, l'animateur Bertrand Zistor reçoit les auteurs des deux tribunes ci-contre.

Le thème de l'émission : Les animaux, nos égaux ?

Par trois, vous préparerez cette émission en vous appuyant sur les textes étudiés.

[Dans son ouvrage-manifeste Quand la faim ne justifie plus les moyens, paru aux éditions Les Liens qui libèrent, l'organisation L214 Ethique & Animaux décrit comment l'être humain a façonné les animaux pour son usage (sélection génétique accélérant leur croissance, entassement du bétail dans des bâtiments surpeuplés, souffrances induites par les cadences d'abattage…) et appelle à dépasser les "oppositions stériles" entre végans et partisans d'une consommation modérée de viande. L214 considère qu'un consensus se dessine pour demander à sortir d'un "modèle agricole moribond et mortifère".]

Tribune. Nous, citoyennes, citoyens, organisations, conscients des enjeux éthiques, environnementaux, sanitaires et sociaux, ne voulons plus des élevages intensifs et industriels qui confinent les animaux dans des bâtiments fermés, dans des cages, dans des bassins en béton, les forçant à vivre dans des conditions de promiscuité extrêmes.

Nous ne voulons plus d'élevages intensifs non respectueux de l'environnement, fortement émetteurs de gaz à effet de serre, producteurs d'algues vertes et de pluies acides.

Nous ne voulons plus d'élevages intensifs destructeurs de la biodiversité, acteurs de la déforestation.

Nous ne voulons plus de ce système, soutenu par l'argent public, ennemi de l'intérêt général. Un système qui impose des conditions de travail éprouvantes, aliénantes et risquées, où les agriculteurs se suicident davantage que dans toute autre catégorie socioprofessionnelle.

Nous ne voulons plus des élevages intensifs qui favorisent l'antibiorésistance et l'émergence de nouveaux agents pathogènes extrêmement dangereux.

Nous ne voulons plus d'un système spéculatif créant des déséquilibres sociaux et économiques dans de nombreuses régions du monde.

Nous ne voulons plus d'un modèle alimentaire fortement carné et lacté qui sous-tend ces modes de production et qui met en danger notre santé.

Élus, responsables politiques, nous n'en pouvons plus, au mieux de votre immobilisme, au pire - et plus souvent - de votre soutien actif au lobby de l'élevage intensif.

L'urgence éthique, climatique, environnementale, sanitaire et sociale impose d'engager notre pays dans une transition agricole et alimentaire : nous devons nous diriger rapidement vers une consommation essentiellement végétale, durable, saine, respectueuse de l'environnement, des animaux et des humains.

Aujourd'hui, nous voulons des actes, des mesures fortes et concrètes pour sortir de l'impasse. Nous exigeons : un moratoire immédiat sur l'élevage intensif et l'interdiction de nouvelles constructions destinées à élever des animaux sans accès au plein air; un plan concret de sortie de l'élevage intensif, avec accompagnement des personnes qui en dépendent aujourd'hui vers des productions alternatives; une végétalisation d'ampleur de l'alimentation en restauration collective publique ou privée.

Elus, responsables politiques, serez- vous au rendez-vous ?

Le monde, Jeudi 5 septembre 2019.

Document A
Assez de caricatures sur l'expérimentation animale

Plus de 400 chercheurs, dont Margaret Buckingham, médaille d'or du CNRS, José-Alain Sahel, membre de l'Académie des sciences, ou Jules Hoffmann, Nobel de médecine, estiment que cette pratique reste un maillon indispensable pour comprendre, soigner, guérir.

À coup de techniques de communication très contestables (vidéos volées, puis assemblées, propos coupés et déformés, slogans diffamatoires), certains groupuscules, déguisés en lanceurs d'alerte, remettent en cause les bases de la biologie avec un aplomb sidérant. Plus grave encore, ils bénéficient d'une écoute et de relais sans commune mesure avec ceux offerts aux scientifiques. A les écouter, les grands organismes de recherche recruteraient des chercheurs à bac + 15 pour qu'ils s'adonnent à de la vivisection, comme le faisait Claude Bernard au XIXe siècle.

Il existerait, selon ces nouveaux prophètes, d'extraordinaires méthodes alternatives à l'expérimentation animale qui répondraient à toutes les questions touchant au vivant : de l'étude de la vision aux maladies cardio-vasculaires en passant par la biologie du développement, le fonctionnement du cerveau, les essais vaccinaux ou l'origine des mécanismes tumoraux. Les modèles animaux ne serviraient à rien, si ce n'est à assouvir les pulsions mortifères de chercheurs sadiques. Ils ne produiraient même que des données trompeuses. Assez de ces caricatures !

Comment en sommes-nous arrivés là ? La communauté scientifique porte sa part de responsabilité. En refusant pendant longtemps de communiquer, elle a laissé le champ libre à ces affabulations. Tous les sondages relatifs à l'expérimentation animale révèlent une méconnaissance importante des Français sur l'encadrement réglementaire très strict et le recours aux différentes espèces animales utilisées. Pour près d'un tiers des personnes interrogées, il n'y aurait aucune réglementation, alors même que l'utilisation des animaux à des fins scientifiques est sans aucun doute un des secteurs les plus réglementés et les plus contrôlés. La directive européenne 2010/63, transposée en droit français le 1er février 2013, fixe même pour objectif final le remplacement total des procédures appliquées sur les animaux.

Sait-on qu'il est interdit, depuis 1986, d'utiliser un modèle animal s'il existe un modèle alternatif ? Et obligatoire, depuis 2013, de justifier le modèle utilisé auprès d'un comité d'éthique ainsi que le nombre d'animaux utilisés, dans le respect permanent de la règle des "3 R" ("remplacer, réduire, raffiner") ? Que les projets utilisant des animaux doivent être autorisés par le ministère chargé de la Recherche ? Qu'il existe des structures de bien-être animal dans chaque établissement ? Que tous les personnels de la recherche doivent suivre des formations relatives à l'éthique, à la règle des 3 R et au bien-être animal ?

La recherche en 2017 n'a pas grand-chose à voir avec celle menée jusque dans les années 80. Les pratiques ont évolué, allant de pair avec l'évolution des connaissances et de la place de l'animal dans la société et notamment la meilleure compréhension de sa sensibilité (les animaux sont considérés comme des êtres sensibles depuis 1976 dans le code rural), avec un tournant depuis la transposition de la directive européenne 2010/63. D'un champ d'application encore limité, le remplacement total de procédures appliquées sur des animaux par des méthodes in vitro existe d'ores et déjà. Voilà plus de vingt ans qu'un modèle de peau artificielle a été développé pour tester l'innocuité d'une substance sur la peau. Mais son usage est limité : cette même peau artificielle, n'ayant ni vaisseaux sanguins, ni nerfs, ni vaisseaux lymphatiques, ni poils ne pourra, en aucune manière, être utilisée pour comprendre les mécanismes physiopathologiques d'une maladie auto-immune de l'épiderme ou d'un processus tumoral de la peau.

L'expérimentation animale n'est pas une discipline en soi, elle est un maillon encore indispensable d'une longue chaîne de méthodes expérimentales permettant de comprendre, soigner et guérir. Pour comprendre le fonctionnement du cerveau, des neuroscientifiques ont recours à des cultures cellulaires, des tissus sur lame, des modèles informatiques mais aussiau modèle animal le mieux adapté à leur questionnement, qui peut être une mouche drosophile, un ver, un poisson ou une souris. Certaines études seront faites sur des personnes. Chaque étape isolée apporte une contribution limitée si elle n'est pas mise en perspective avec les autres. Chaque méthode apporte des informations indispensables que les autres ne peuvent fournir.

La liste est longue des découvertes et progrès médicaux que nous devons aux modèles animaux (récompensés par 79 prix Nobel de médecine). Les préoccupations de nos concitoyens sur le bien-être animal et la justification des animaux utilisés en recherche sont légitimes. Il apparaît urgent de privilégier les échanges entre communauté scientifique, associations de malades et grand public. Encourageons la transparence sur les pratiques réelles et non fantasmées et coupons court à ces campagnes diffamatoires insultantes envers les acteurs de la recherche et qui désinforment les citoyens.

Libération, 30 novembre 2017.

Document B
L'antispécisme face à ses contempteurs

Inconnue du plus grand nombre il y a encore peu de temps, cette philosophie est de plus en plus partagée mais aussi critiquée. En voulant accorder des droits aux animaux, ses militants seraient liberticides, incohérents et mépriseraient les hommes. Réponses point par point, par deux antispécistes. Yves Bonnardel; Thomas Lepeltier

Tribune. Inventé, il y a près de cinquante ans, mais longtemps méconnu, le mot de "spécisme" a fait depuis quelques mois irruption dans l'espace médiatique. Il désigne l'idéologie qui fait de l'espèce à laquelle appartient un être vivant un critère en soi de considération morale. Qu'un animal appartienne à une espèce particulière plutôt qu'à une autre peut ainsi servir à justifier, à lui seul, qu'on puisse le tuer pour en consommer les chairs. S'il y a de nos jours débat, c'est parce que le spécisme est contesté par un nombre croissant de personnes qui considèrent que les intérêts des individus - comme l'intérêt à ne pas souffrir et être tués - sont à prendre en compte, quelle que soit l'espèce. Pourquoi ? Parce qu'à l'instar de la race, l'espèce est, sur un plan éthique, une catégorie arbitraire. Or, cette affirmation provoque l'ire de certains universitaires. Voulant continuer à utiliser les animaux, ils tentent de montrer que le spécisme n'a rien de moralement répréhensible et que, inversement, l'antispécisme est une position incohérente. Ils se trompent.

Comme les animaux sensibles ont un intérêt à ne pas souffrir et à rester en vie, les antispécistes en déduisent qu'il est justifié de leur attribuer des droits qui les protègent. D'ailleurs, même s'il est très rarement pris en compte, le droit français condamne le fait de maltraiter et de tuer sans nécessité un animal domestique (art. 521-1 et R655-1 du code pénal). Pourtant, selon certains chercheurs, il serait absurde d'accorder des droits aux animaux. D'une part, parce que, selon eux, les antispécistes voudraient donner les mêmes droits aux animaux qu'aux humains. C'est faux. En lisant le livre de Peter Singer, la Libération animale, qui a popularisé cette notion de spécisme, on comprend aussitôt que pour les antispécistes "l'égalité de considération morale" ne signifie pas "l'égalité ou l'identité de traitement". Si le mouvement antispéciste estime, en effet, qu'il faut attribuer autant de considération à la souffrance des animaux sensibles qu'à celle des humains, il estime tout aussi important de les traiter différemment ou, ce qui revient un peu au même, à leur accorder des droits différents en fonction de leurs intérêts et capacités. Deuxième argument des opposants à l'antispécisme : "La notion de droits ne saurait se concevoir sans celle des devoirs", comme l'estime l'anthropologue Jean-Pierre Digard (1). Or, il est faux d'affirmer que la notion de droit est liée à celle de devoir : le fait qu'un enfant en bas âge ne peut pas respecter des devoirs ne signifie pas qu'il n'a pas de droits. D'autres ironisent en affirmant qu'il serait spéciste de reconnaître des droits aux animaux car ce serait, au fond, adopter une posture très humaine... "En toute rigueur, les animaux n'ont pas de droits : c'est l'homme qui leur en donne", explique ainsi le philosophe Etienne Bimbenet (2). Là encore, l'exemple de l'enfant est parlant : un enfant n'est pas capable de définir lui-même les droits qui peuvent le protéger sans que cette incapacité implique qu'il en soit privé. Ensuite, accomplir un acte spécifiquement humain ne relève en rien d'une attitude spéciste. De fait, l'antispécisme consiste juste à soutenir que l'espèce n'est pas un critère de considération morale, et qu'un animal sensible, à l'instar d'un humain, doit donc se voir reconnaître des droits. [...]

Ce refus d'accorder des droits aux animaux est souvent motivé par la peur que l'antispécisme remette en cause certaines libertés, celle, notamment de consommer de la viande. En somme, l'antispécisme serait intolérant et liberticide. D'une certaine manière, c'est vrai. L'antispécisme juge profondément immoral que l'on égorge des porcelets pour satisfaire ses papilles gustatives et, par conséquent, cherche à interdire cette pratique. Mais il faut comprendre qu'il s'agit ici d'éthique, c'est-à-dire de réflexions sur ce qui est bien et mal ou juste et injuste, et non de choix personnel. Or, une fois que l'on a établi rationnellement qu'une pratique n'est pas moralement légitime, il est tout à fait logique de vouloir la bannir. Il en va ainsi du viol, du meurtre, etc. En s'indignant de ce que l'antispécisme veuille interdire certaines pratiques, ses contempteurs manifestent donc leur mécompréhension de la nature éthique de ses revendications.

Pour beaucoup de ses contradicteurs, l'antispécisme s'accompagne aussi d'un mépris pour les humains. Le politologue Pierre Rosanvallon s'inquiète que "sous l'amour des animaux se cache une indifférence au malheur des hommes (3)". Il serait possible de répondre à ces accusations en exposant de nombreux cas concrets où le souci des animaux renforce celui des humains. Mais, sur un plan logique, il devrait être facile de comprendre qu'il n'y a pas de raison de penser que l'élargissement du cercle de la moralité nuise à ceux qui en font déjà partie : est-ce que le fait de reconnaître aux Noirs les mêmes droits qu'aux Blancs a entraîné une moindre considération de ces derniers ? Pourquoi donc se soucier des animaux entraînerait-il un mépris pour les humains ?

Les contempteurs de l'antispécisme s'inquiètent aussi des conséquences qu'il aurait sur les animaux. Dans Libération, Jean-Pierre Digard écrit ainsi que l'élevage ne s'est pas constitué contre les animaux puisque, au Néolithique, les animaux domestiqués "furent nourris et protégés, plutôt que voués à fuir devant les prédateurs (4)". Les animaux devraient ainsi être reconnaissants envers les humains qui les élèvent. L'argument est toutefois biscornu puisque les éleveurs ne s'intéressent qu'au profit qu'ils tirent de leurs bêtes, qu'ils tuent généralement très jeunes. L'autre grande crainte est que les animaux d'élevage vont disparaître. Le philosophe Alain Finkielkraut se désole ainsi de l'antispécisme puisque, n'étant plus utiles, "les cochons et les vaches disparaîtraient, à quelques exceptions près disséminés, pour le bonheur des enfants, dans des zoos ou des parcs à thèmes (5)". C'est vrai : si on ne consomme plus d'animaux, les éleveurs ne les feront plus se reproduire. Il y a toutefois une indécence à se plaindre de la disparition de la quasi-totalité des trois millions d'animaux qui, après une vie de misère, sont abattus chaque jour dans les abattoirs français. Respecter les animaux, ce n'est pas en massacrer plein pour avoir la possibilité d'en faire naître tout autant : c'est juste veiller au bien-être de ceux qui existent. Bref, l'antispécisme n'est pas cette philosophie bancale et dangereuse que dépeignent ses contempteurs. Elle entend, au contraire, rendre ce monde plus juste. Il est donc urgent, à son sujet, d'en finir avec le temps des contre-vérités pour en venir à celui de la réflexion et d'un vrai débat constructif.

Yves Bonnardel et Thomas Lepeltier, Libération, 16 janvier 2019.

Séance 05

L'Âme des bêtes

Présentation

Imaginez le discours que Juliette prononcerait pour justifier ses actes.

Mais maintenant, c'était le tour des singes. Et ils allaient soumettre les sentiments de Juliette à une épreuve autrement plus rude. Il y en avait cinq, tout petits, étonnamment humains dans leur mimique et leur regard. Ceux qui étaient enfermés deux par deux se tenaient enlacés comme de vieux couples. Quand Juliette les libéra, ils refusèrent de sortir. Elle était tentée d'aller les chercher au fond de leur cage mais elle se retint. S'ils l'avaient griffée ou mordue, ils auraient pu déchirer son gant et faire couler un peu de sang. Il ne fallait laisser aucune empreinte génétique. Elle leur laissa le temps de se décider et alla s'occuper du dernier animal.

C'était un petit ouistiti maigre qui tenait ses longs bras croisés sur le ventre. Son corps était intact, mais il avait, plantées dans le crâne, une dizaine d'électrodes. Elles lui faisaient comme la couronne de plumes d'un chef indien. Sitôt la cage ouverte, il bondit mécaniquement au-dehors et atterrit sur le sol carrelé de blanc. Il resta un long moment sans bouger, à fixer la porte extérieure ouverte. Un peu de vent s'était levé et se faufilait au ras du sol. La coiffe d'électrodes ondulait dans ce courant d'air. Juliette, qui avait bien résisté à l'horreur des animaux repoussants, se sentit moins assurée face à la détresse de cet être si familier. Des frissons agitaient ses petits membres. De lents battements de paupières recouvraient par intermittence son regard habité d'épouvante et de douleur. Juliette, que n'avaient arrêtée ni les risques, ni les obstacles, ni les bruits, s'était immobilisée. Elle contemplait le parcours ultime de ce captif impossible à délivrer car il portait en lui les instruments de sa torture. C'était un apitoiement ridicule, elle le savait, un apitoiement sur elle-même avant tout. Mais il n'y avait rien à faire : ce petit singe exprimait toute la solitude et toute la souffrance qu'elle reconnaissait depuis des années comme siennes. C'était la même souffrance qui l'avait conduite jusque-là, dans cette tenue de camouflage serrée aux chevilles, dans cette cagoule noire étouffante, ces baskets trop grandes pour elle. Juliette perdait la notion du temps qui s'écoulait. Or le temps était une donnée essentielle pour la réussite de l'opération.

Soudain, le petit singe rassembla ses forces et se dressa sur ses pattes de derrière. Il fit deux pas vers la sortie puis, d'un coup, tomba sur le côté comme un jouet renversé. Des convulsions agitèrent son corps. Ses yeux se fermèrent.

Jean-Christophe Ruffin, Le Parfum d'Adam, éd. Flammarion, 2007.