La crise de la lecture

Objet d'étude : La littérature d'idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle

Problématique : Qu'est-ce qu'on entend par "crise de la lecture" ? Y a-t-il vraiment une "crise de la lecture" ? Quelles en sont les causes ? Quelles seraient les remèdes ?

Séance 01

"Une mer bien hostile"

Lecture

Résumez cet article en 90 mots environ.

Pistes

Oral

Comment cet article définit-il la "crise de la lecture" ?

Prolongement

Y a-t-il, selon vous, d'autres causes à cette "crise de la lecture" ?

Lourds nuages, houle énorme, c'est sur une mer bien hostile que les éditeurs français ont dû naviguer en 2017. "Le premier semestre s'est révélé apocalyptique", affirme l'éditrice Héloïse d'Ormesson, patronne de la maison du même nom. "Désastreux", selon Pierre Conte, directeur général du groupe Editis (Robert Laffont, Plon, Belfond, La Découverte...). "Horribilis", aux yeux de Sébastien Rouault, directeur du panel Livres de l'institut d'études de ­marché GFK, selon qui "le marché a chuté de 6 % en volume comme en chiffre d'affaires au cours des six premiers mois, du jamais-vu." [...]

Malgré un été plutôt bon et un automne stable, le marché "n'a jamais été serein en 2017, toujours entre fragilité et fébrilité", analyse Sébastien Rouault. Les estimations de GFK, de janvier à fin novembre, font état d'une baisse de 3 % du chiffre d'affaires, à 2,8 milliards d'euros. Trois des quatre grands segments de l'édition affichaient un recul fin novembre : la littérature générale (-3 %), la jeunesse (- 7 %), le pôle savoir (histoire, sciences humaines, dictionnaires, beaux arts, - 7 %). Seule la bande dessinée se targuait d'une forte croissance (+ 8,5 %), grâce à la parution d'un Astérix en fin d'année. "Mais même décembre - le mois le plus attendu et qui s'est avéré plutôt bon - ne permettra pas de tout rattraper", pronostique cet expert. L'effet d'aubaine dû aux changements de programmes scolaires - non inclus dans les statistiques GFK - amortira quelque peu le décrochage de 2017. Les plus optimistes s'attendent à une baisse des ventes ­globales, sur l'année entière, de - 1 % à - 1,5 %, et les plus pessimistes - 3 %.

Les rebondissements qui ont scandé sans relâche la campagne électorale, des primaires de novembre 2016 aux législatives de juin 2017, expliquent largement le grave trou d'air des six premiers mois de 2017. "La fiction avait lieu dans la réalité, in vivo, de façon invraisemblable, si bien que le public est resté englué devant sa télévision", explique Olivier Nora, PDG des éditions Grasset (groupe Hachette Livre). "Le contexte électoral et le "Penelopegate" ont détraqué la fréquentation en librairies", ajoute Bertrand Py, directeur éditorial d'Actes Sud. Si, histo­riquement, les années d'élection prési­dentielle sont toujours mauvaises pour l'édition, ce cru s'est révélé particulièrement dévastateur.

Les éditeurs espéraient donc rattraper leur retard au second semestre. Ce qui a entraîné une rare concentration des titres, dont les sorties avaient été décalées. "En deux mois, la profession a proposé ce qui correspond habituellement à un an de production : trente à quarante best-sellers. Cela n'a pas pu se faire sans dégâts", souligne Olivier Nora. Résultat : le surplus d'offre a étouffé le marché. Cette politique des éditeurs visait à doper leurs ventes mais aussi à contrer leurs concurrents. Jean-Maurice de Montremy, à la tête d'Alma Editeur, rappelle que "quinze nouveautés permettent aux grands éditeurs d'occuper 1,5 mètre de linéaire sur la table d'un libraire.... Les livres se sont cannibalisés. Les libraires ont même manqué de temps, en octobre, pour ouvrir les cartons des nouveautés.

Si bien que parmi les 581 romans de la rentrée 2017, les 46 meilleures ventes comptabilisées entre le 25 août et le 3 décembre par Livres Hebdo ont chuté de 12,5 %, à 1,39 million d'exemplaires, par rapport à la même période en 2016.

A ces aléas s'ajoute un faisceau de phénomènes structurels qui fragilisent chaque année davantage l'édition française. "Ce décrochage brutal sonne comme une sommation", tranche Jean-Guy Boin, ­directeur général du Bureau international de l'édition française (BIEF). "Les comportements de lecture changent et ne s'expliquent pas uniquement par des facteurs conjoncturels", dit-il.

En premier lieu, la bipolarisation du secteur s'accélère avec, d'un côté, "de moins en moins de références qui se vendent de plus en plus et, de l'autre, de plus en plus de références qui se vendent de moins en moins", analyse Olivier Nora. Derrière les baobabs que constituent les best-sellers, la déforestation générale se poursuit, ajoute-t-il. Viviane Hamy, qui a fondé les éditions du même nom, ­déplore le fait qu'il soit devenu "effroyablement difficile de travailler dans la ­durée, d'imposer au fil du temps l'oeuvre d'un écrivain.

Dans la galaxie des prix littéraires - on en recense 2 000, une particularité française -, seule une demi-douzaine fortifient vraiment les ventes. La cristalli­sation sur ces Goncourt, Goncourt des lycéens, Femina, Renaudot ou Médicis atteint un tel paroxysme qu'elle balaie toutes les autres nouveautés mises sur le marché en octobre.

Les best-sellers, soutenus, eux, par d'énormes campagnes de marketing, réussissent à s'imposer dans la durée. A contrario, les échecs deviennent plus cruels pour bon nombre d'ouvrages destinés à un public plus exigeant. "On a vu cette année des livres mort-nés", déplore Sabine Wespieser, à la tête de sa maison d'édition indépendante. L'entre-deux peine aussi. Certains romans qui s'écoulaient voici plusieurs années à 30 000 exemplaires ont du mal à atteindre la moitié. En dix ans, les ventes de livres ont baissé, tout comme le panier moyen d'achats en librairie.

Malgré tout, quelques gros éditeurs s'en sortiront. Actes Sud, la maison de la ministre de la culture, Françoise Nyssen, prévoit 8 % de croissance grâce au Goncourt, L'Ordre du jour, d'Eric Vuillard, et au jackpot de Millénium, dont un cinquième tome est paru en septembre. Avec cinq grands prix dans la rentrée ­littéraire, deux best-sellers chez JC Lattès (Origine, de Dan Brown, et Darker, d'E. L. James) et le nouvel épisode d'Astérix, Hachette Livre devrait tirer son épingle du jeu. En revanche, Editis s'attend à une baisse de 4 % de ses ventes en 2017. Et la grande majorité des éditeurs, en particulier les indépendants, souffriront.

D'où l'inévitable question : y a-t-il une surproduction de livres? Cette avalanche de nouveautés - qui perturbe la mécanique des ventes mais permet aussi ­d'éditer de rares merveilles - n'épargne aucune catégorie. Ni les romans, ni les essais, ni les livres de cuisine... "La concurrence s'exacerbe même dans le polar. Toutes les maisons d'édition s'y sont lancées et rivalisent de façon saignante. Les morts sur le champ de bataille n'ont jamais été si nombreux", affirme Laurent Laffont, directeur général de JC Lattès.

Aux yeux de Sabine Wespieser, le phénomène de surproduction devient endémique. "Je peux continuer à ne produire que dix livres par an parce que j'ai trois salariés. Pour les groupes qui en emploient 300, c'est une fuite en avant." En cas de retournement du marché, ils sont obligés de produire toujours davantage, pour éviter que l'arrêté des comptes des diffuseurs soit négatif. Les libraires retournent en effet les livres invendus aux éditeurs. "Personne ne peut plus décé­lérer ", explique-t-elle.

"Nous étions dans un marché de l'offre, on arrive dans un marché de la demande", prédit Vincent Monadé, président du Centre national du livre. Comme aux Etats-Unis, où Amazon impose le succès par les algorithmes. En raison d'un système d'entonnoir, le public devient myope, ne distingue plus rien hormis les best-sellers et les livres primés. "A la rentrée, après la sélection des libraires et des critiques, cinquante des 581 romans se sont détachés. Mais au final, on n'a parlé que de cinq titres. Ce filtre devient de plus en plus sévère", dit Sébastien Rouault.

De façon structurelle aussi, les circuits de vente des livres se métamorphosent. Amazon - qui ne publie pas ses chiffres - représenterait désormais près du cinquième du marché. Dans les hypermarchés, l'édition n'apparaît pas comme une priorité. Hormis dans les Espaces culturels Leclerc. Personne ne connaît la stratégie qu'adoptera Fnac Darty après son rachat par Ceconomy. Si la France béné­ficie d'un extraordinaire maillage de ­librairies, certaines historiques, comme Sauramps à Montpellier ou Gibert Jeune à Paris, ont connu de graves difficultés ­financières. Tout comme le club de livres France Loisirs, dont le modèle s'épuise. Il a déposé son bilan fin 2017 et cherche un repreneur.

La concurrence entre la lecture et les autres loisirs est indéniable. "Le livre, depuis longtemps en concurrence avec le théâtre, les concerts et la télévision, affronte désormais le jeu vidéo, les réseaux sociaux, les séries... alors que le temps consacré aux loisirs reste le même", note Vincent Monadé [président du Centre national du livre]. "Dans les dîners en ville, on parle davantage des séries que l'on a vues que des ­livres que l'on vient de lire", ajoute Laurent Laffont [directeur général de JC Lattès]. La compétition s'envenime. "Force est de constater qu'un roman coûte le prix de deux mois d'abonnement à Netflix", dit Pierre Conte. L'arbitrage ­financier ne s'effectue plus forcément en faveur de la littérature.

"On assiste à un changement de paradigme. La crise de la lecture n'est pas un vain mot",explique Sabine Wespieser [à la tête de sa maison d'édition indépendante]. "Il n'y a plus de gros lecteurs, de ceux qui lisent tout Zola", déplore Claude de Saint-Vincent, directeur général de Média Participations. "Jadis, à 18 ans, on avait forcément lu Le Comte de Monte-Cristo. Aujourd'hui, les adolescents peuvent rester treize heures devant un écran à dévorer Le Bureau des légendes." Et pour les plus jeunes, "l'utilisation du passé simple dans Le Club des Cinq, d'Enid Blyton, a été supprimée et l'histoire encore simplifiée", constate-t-il, en se demandant s'il faut hurler de rire ou en pleurer... "On n'a pas réussi à démontrer que le livre peut être sexy ", regrette Vincent Monadé. C'est sans doute à cette ­tâche à la fois complexe et grisante que devront s'atteler les éditeurs, pour enfin redonner de l'appétit aux ­lecteurs.

Nicole Vulser, "L'édition en 2017 : coups de roulis", Le Monde des Livres, 12 janvier 2018

Séance 02

Scènes de lecture

Lecture

1. Comparez ces deux scènes de lecture.

2. Laquelle vous paraît relever de la "crise de la lecture" ?

3. De laquelle vous sentez-vous le plus proche ? Pourquoi ?

Pistes

Écriture

Racontez, dans l'ordre que vous le souhaitez, mais de façon précise, votre pire et votre meilleure expérience de lecture, que ce soit à l'école ou en dehors.

Prolongement

1. Selon vous, les fameuses "fiches de lecture" sont-elles utiles ? Pourquoi ?

2. Faites la liste des activités que vous avez menées, au cours des années précédentes, sur les livres, et classez-les, de celles que vous avez le plus aimées, à celles que vous avez le moins aimé.

Notes

1. L'épouse défunte très jeune du narrateur.

Document A

Le personnage principal de ce roman, "le vieux", vit en Amazonie, parmi les indiens Shuars. C'est un passionné de romans "à l'eau de rose".

Après avoir mangé les crabes délicieux, le vieux nettoya méticuleusement son dentier et le rangea dans son mouchoir. Après quoi il débarrassa la table, jeta les restes par la fenêtre, ouvrit une bouteille de Frontera et choisit un roman.

La pluie qui l'entourait de toutes parts lui ménageait une intimité sans pareille.

Le roman commençait bien.

"Paul lui donna un baiser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait sur les canaux vénitiens."

Il lut la phrase à voix haute et plusieurs fois.

Qu'est-ce que ça peut bien être, des gondoles ?

Ça glissait sur des canaux. Il devait s'agir de barques ou de pirogues. Quant à Paul, il était clair que ce n'était pas un individu recommandable, puisqu'il donne un "baiser ardent" à la jeune fille en présence d'un ami, complice de surcroit.

Ce début lui plaisait.

Il était reconnaissant à l'auteur de désigner les méchants dès le départ. De cette manière, on évitait les malentendus et les sympathies non méritées.

Restait le baiser – quoi déjà ? – "ardent". Comment est-ce qu'on pouvait faire ça ?

Il se souvenait des rares fois où il avait donné un baiser à Dolores Encarnación del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo1. Peut-être, sans qu'il s'en rende compte, l'un de ces baisers avait-il été ardent, comme celui de Paul dans le roman.

En tout cas il n'y avait pas eu beaucoup de baisers, parce que sa femme répondait par des éclats de rire, ou alors elle disait que ça devait être un péché.

Un baiser ardent. Un baiser. Il avait découvert récemment qu'il n'en avait guère donné, et seulement à sa femme, car les Shuars ne connaissent pas le baiser.

Il existe chez eux, entre hommes et femmes, des caresses sur tout le corps, sans se préoccuper de la présence de tiers. Même quand ils font l'amour, ils ne se donnent pas de baisers. [...]

Si c'était cela un baiser ardent, alors le Paul du roman n'était qu'un porc.

Quand arriva l'heure de la sieste, il avait lu environ quatre pages et réfléchi à leur propos, et il était préoccupé de ne pouvoir imaginer Venise en lui prêtant les caractères qu'il avait attribués à d'autres villes, également découvertes dans des romans.

Luis Sepúlveda, Le vieux qui lisait des romans d'amour, 1989.

Document B

Dans cet essai, Daniel Pennac réfléchit sur l'enseignement de la lecture dans le monde scolaire. L'essai est rempli de scènes fictives, comme celle qui suit.

Reste la question du grand, là haut, dans sa chambre.

Lui aussi, il aurait besoin d'être réconcilié avec "les livres" !

Maison vide, parents couchés, télévision éteinte, il se retrouve donc seul… devant la page 48.

Et cette "fiche de lecture" à rendre demain…

Demain…

Bref calcul mental :

446 – 48 = 398.

Trois cent quatre-vingt-dix-huit pages à s'envoyer dans la nuit !

Il s'y remet bravement. Une page poussant l'autre. Les mots du "livre" dansent entre les oreillettes de son walkman. Sans joie. Les mots ont des pieds de plomb. Ils tombent les uns après les autres, comme ces chevaux qu'on achève. Même le solo de batterie n'arrive pas à les ressusciter. (Un fameux batteur, pourtant, Kendall !) Il poursuit sa lecture sans se retourner sur le cadavre des mots. Les mots ont perdu leur sens, paix à leurs lettres. Cette hécatombe ne l'effraye pas. Il lit comme on avance. C'est le devoir qui le pousse. Page 62, page 63.

Il lit.

Que lit-il ?

L'histoire d'Emma Bovary.

L'histoire d'une fille qui a beaucoup lu :

"Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau. "

Le mieux est de téléphoner à Thierry, ou à Stéphanie, pour qu'ils lui passent leur fiche de lecture, demain matin, qu'il recopiera vite fait, avant d'entrer en cours, ni vu ni connu, ils lui doivent bien ça.

"Lorsqu'elle eut treize ans, son père l'amena lui-même à la ville pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de mademoiselle de La Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par l'égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes de la Cour."

La formule : "Ils eurent à leur souper des assiettes peintes…" lui arrache un sourire fatigué : "On leur a donné à bouffer des assiettes vides ? On leur a fait becqueter l'histoire de cette La Vallière ? " Il fait le malin. Il se croit en marge de sa lecture. Erreur, son ironie a tapé dans le mille. Car leurs malheurs symétriques viennent de là : Emma est capable d'envisager son assiette comme un livre, et lui son livre comme une assiette.

Daniel Pennac, Comme un roman, 1992.

Séance 03

Les jeunes Français et la lecture

Lecture

Lisez l'infographie réalisée par le Centre National du Livre sur "les jeunes Français et la lecture" en 2022.

1. Quels chiffres vous surprennent ? Pourquoi ?

2. Quels chiffres vous paraissent intéressants ? Pourquoi ?

3. Illustrez l'une de ces statistiques avec une anecdote ou une habitude personnelle.

C'est une rengaine décliniste entonnée depuis des lustres. "Les enfants ne lisent plus (...). Leurs loisirs sont occupés par les sports, et aux moments que les sports leur laissent, par la lecture des journaux", déplorait, le 25 février 1909, un éditorialiste de L'Ouest-Eclair. Déjà, dans l'Antiquité, Sénèque accusait les voyages de détourner la jeunesse de la lecture. Tour à tour, au fil des siècles, ont été pointés du doigt pour leur concurrence déloyale les activités physiques, la télé vision, l'écoute de la musique, les jeux vidéos, aujourd'hui les réseaux sociaux. Si la longévité et la plasticité de cette antienne peuvent prêter à sourire, l'érosion de la pratique de la lecture chez les jeunes (mais pas seulement) est un constat consolidé enquête après enquête.

Une étude de juin 2018, commandée par le Centre national du livre (CNL) et confiée à l'institut Ipsos, révèle que, pour les 15-25 ans (désignés comme "jeunes adultes"), la lecture ne se hisse plus qu'au neuvième rang des activités qu'ils pratiquent tous les jours ou au moins une fois par semaine (à mettre en regard des 15 heures hebdomadaires passées en moyenne sur Internet, prioritairement sur leur smartphone). Toutefois, seulement 5 % d'entre eux se contentent de lire dans le cadre scolaire ou professionnel. L'heure n'est donc pas au désespoir : 86 % de ces 15-25 ans lit environ 13 livres par an, dont 9 sur le temps de loisir. Les filles le font plus volontiers par goût personnel que les garçons : 3 livres de plus par an et 1 h 40 hebdomadaires en sus. 35 % des jeunes adultes lisent des livres numériques, 13 % écoutent des livres audio (majoritairement en faisant autre chose), et ils sont nombreux à lire dans les transports. D'autres chiffres sont encourageants : les livres représentent presque la moitié des dépenses (42 %) effectuées par les jeunes de 18 ans qui expérimentent actuellement le Pass culture (soit 500 euros à dépenser dans des activités culturelles) dans cinq départements pilotes.

En outre, la littérature jeunesse est l'un des très rares secteurs de la librairie qui se porte bien. En matière de romans (57 % de leurs lectures), les jeunes adultes, sensibles aux prescriptions de leurs amis pour la moitié d'entre eux, sont éclectiques : fantastique, science-fiction, polars, thrillers... Sans oublier la bande dessinée et le manga, dont les ventes restent stables. S'il faut identifier une crise de la lecture, c'est d'abord chez les adultes qu'elle sévit. "Aujourd'hui, les séries télé, avec des offres comme celles de Netflix, proposent une excellente qualité en termes de fiction. Et il semble que de plus en plus de Français choisissent la fiction des séries au détriment des fictions littéraires", estimait, le 27 juin, Pierre Dutilleul, directeur général du Syndicat national de l'édition (SNE), après avoir constaté une baisse des ventes en littérature générale (- 5,70 %) en 2018. "Netflix est notre principal concurrent", concluait-il. Au Royaume-Uni, où la plate-forme vidéo compte dix millions d'abonnés, les ventes de roman ont décru de 9 % en 2018. Or moins les parents lisent, moins les enfants sont incités à faire de même. [...]

Macha Séry, "Les livres et les jeunes : la situation n'est pas désespérée", Le Monde des Livres, 5 juillet 2019.

Séance 04

"L'étude des différentes manières de ne pas lire un livre..."

Oral

Quelles sont, selon vous, les "différentes manières de ne pas lire un livre" ?

Lecture

1. Quelle méthode de lecture nous est proposée dans cet extrait ?

2. Qu'en pensez-vous ?

Pistes

Débat

Selon vous, est-on libre d'interpréter un texte comme on le souhaite ?

La discussion sur un livre ouvre à un espace où les notions de vrai et de faux [...] perdent beaucoup de leur validité. Il est d'abord difficile de savoir avec précision si l'on a ou non lu un livre, tant la lecture est le lieu de l'évanescence. Il est ensuite à peu près impossible de savoir si les autres l'ont lu, ce qui impliquerait d'abord qu'ils puissent eux-mêmes répondre à cette question. Enfin, le contenu du texte est une notion floue, tant il est difficile d'affirmer avec certitude que quelque chose ne s'y trouve pas.

L'espace virtuel de la discussion sur les livres est donc marqué par une grande indécision, qui concerne aussi bien les acteurs de cette scène, inaptes à dire rigoureusement ce qu'ils ont lu, que l'objet mobile de leur discussion. Mais cette indécision ne présente pas que des inconvénients. Elle offre aussi des opportunités si les différents habitants de cette bibliothèque fugitive saisissent leur chance et en profitent pour la transformer en un authentique espace de fiction. [...]

Dans un autre de ses romans, Oreiller d'herbes, Sôseki nous présente un peintre qui s'est retiré dans les montagnes pour faire le point sur son art. Un jour entre dans la pièce où il travaille la fille de sa logeuse, qui, le voyant avec un livre, lui demande ce qu'il est en train de lire. Le peintre lui répond qu'il l'ignore, puisque sa méthode consiste à ouvrir le livre au hasard et à lire la page qui lui tombe sous les yeux sans rien savoir du reste. Devant la surprise de la jeune femme, le peintre lui explique qu'il est pour lui plus intéressant de procéder ainsi : "J'ouvre le livre au hasard comme je tirerais au sort et je lis la page qui me tombe sous les yeux et c'est là ce qui est intéressant." La femme lui suggère alors de lui montrer comment il lit, ce qu'il accepte de faire, en lui donnant au fur et à mesure une traduction japonaise du livre anglais qu'il a en main. Il y est question d'un homme et d'une femme dont on ignore tout sinon qu'ils se trouvent sur un bateau à Venise. À la question de sa compagne, désireuse de savoir qui sont ces personnages, le peintre répond qu'il n'en sait rien, puisqu'il n'a pas lu le livre, et qu'il tient précisément à ne pas le savoir :

— Qui sont cet homme et cette femme ?

— Moi-même je n'en sais rien. Mais c'est justement pour cela que c'est intéressant. On n'a pas à se soucier de leurs relations jusque-là. Tout comme vous et moi qui nous retrouvons ensemble, ce n'est que cet instant qui compte.

Ce qui est important dans le livre lui est extérieur, puisque c'est le moment du discours dont il est le prétexte ou le moyen. Parler d'un livre concerne moins l'espace de ce livre que le temps du discours à son sujet. Ici, la véritable relation ne concerne pas les deux personnages du livre, mais le couple de ses "lecteurs". Or ceux-ci pourront d'autant mieux communiquer que le livre les gênera moins et qu'il demeurera un objet plus ambigu. C'est à ce prix que les livres intérieurs de chacun auront quelque chance [...] de se relier un bref moment les uns aux autres.

Ainsi convient-il, pour chaque livre surgi au hasard des rencontres, de se garder de le réduire par des affirmations trop précises, mais bien plutôt de l'accueillir dans toute sa polyphonie, pour ne rien laisser perdre de ses virtualités. Et d'ouvrir ce qui vient de ce livre – titre, fragment, citation vraie ou fausse –, comme ici l'image du couple sur le bateau à Venise, à toutes les possibilités de liens susceptibles, en cet instant précis, d'être créés entre les êtres.

Pierre Bayard, Comment parler des livres qu'on n'a pas lus, 2007.

Les esthéticiens parlent parfois de "l'achèvement" et de l' "ouverture" de l'œuvre d'art, pour éclairer ce qui se passe au moment de la « consommation" de l'objet esthétique. Une œuvre d'art est d'un côté un objet dont on peut retrouver la forme originelle, telle qu'elle a été conçue par l'auteur, à travers la configuration des effets qu'elle produit sur l'intelligence et la sensibilité du consommateur : ainsi l'auteur crée-t-il une forme achevée afin qu'elle soit goûtée et comprise telle qu'il l'a voulue. Mais d'un autre côté, en réagissant à la constellation des stimuli, en essayant d'apercevoir et de comprendre leurs relations, chaque consommateur exerce une sensibilité personnelle, une culture déterminée, des goûts, des tendances, des préjugés qui orientent sa jouissance dans une perspective qui lui est propre. Au fond, une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d'aspects et de résonances sans jamais cesser d'être elle-même. (Un panneau de signalisation routière ne peut, au contraire, être envisagé que sous un seul aspect; le soumettre à une interprétation fantaisiste, ce serait lui retirer jusqu'à sa définition.) En ce premier sens, toute œuvre d'art, alors même qu'elle est forme achevée et "close" dans sa perfection d'organisme exactement calibré, est "ouverte" au moins en ce qu'elle peut être interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée. Jouir d'une œuvre d'art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans une perspective originale.

Une œuvre littéraire n'est jamais complète, ou, si l'on préfère, ne constitue pas un monde complet, au sens où l'est, quelles que soient ses imperfections, celui dans lequel nous vivons. Si elle emprunte des éléments à des mondes déjà existants, dont le nôtre, elle ne donne pas à voir et à vivre un univers entier, mais délivre une série d'informations parcellaires qui ne seraient pas suffisantes sans notre intervention. Il serait plus juste alors de parler, à propos de cet espace littéraire insuffisant, de fragments de monde.

Dès lors, l'activité de la lecture et de la critique est contrainte de compléter ce monde. Ajouter des données là où elles font défaut, finir les descriptions, poursuivre des pensées inachevées, inventer du passé et de l'avenir au texte. Ainsi l'œuvre se prolonge-t-elle chez chaque lecteur, qui, en venant l'habiter, la termine temporairement pour lui-même. Cette clôture personnelle concerne tous les niveaux de l'œuvre, notamment ceux où la littérature est en manque de représentation par rapport à l'image. On peut supposer que son mouvement est largement déterminé – par exemple du point de vue des phénomènes identificatoires – par l'inconscient du lecteur.

Sans doute serait-il souhaitable, en toute rigueur, que cette activité de complément soit aussi limitée que possible [...]. Mais il n'est pas sûr que cela soit réalisable et que l'on puisse facilement empêcher, même pour des textes plus explicites qu'Hamlet, le travail de l'imagination de se donner libre cours. Et ce d'autant plus que la reconnaissance de l'inconscient conduit à privilégier une conception de la lecture où dominent les images intimes venues d'une histoire incomparable, le texte n'étant plus accessible qu'au travers de découpes à chaque fois individuelles.

Cette incomplétude est particulièrement perceptible dans le cas du personnage littéraire. Structure ouverte et toujours en excès, qu'il est impossible de réduire aux mots qui lui donnent souffle, il est pour une part spécifié par le texte, mais aussi pour une part non négligeable produit par le lecteur, dont il est au moins partie prenante quand il n'en constitue pas, par projection, le prolongement direct. Pour cette raison il est particulièrement représentatif de la difficulté – évoquée au chapitre précédent – à immobiliser le référent, c'est-à-dire à parler de la même chose que ses interlocuteurs.

Pierre Bayard, Enquête sur Hamlet, 2014.

Séance 05

La crise de la lecture

Oral

Organisez, par groupes de 4, un débat sur le thème : "La crise de la lecture". Les personnages seront : un animateur ; un professeur de français ; un élève (lycée ou collège) ; un éditeur ou un libraire.


Votre débat pourra porter sur une ou plusieurs des questions suivantes : "Crise de la lecture" : Qu'est-ce que cette expression désigne ? Quelles en sont les causes ? Quelles conséquences ? Faut-il s'adapter ou lutter ? Pourquoi ? Comment ? ...


Vous pourrez prendre appui sur ce qui a été vu pendant le chapitre. Les prises de parole de chacun seront argumentées.