La démocratie

Aristophane

Tocqueville

Roth

La passion de l'égalité

Tous ont tout en commun (p. 204-207)

Le refus de céder ses biens dans L'Assemblée des femmes (p. 219-224)

L'intervention de l'État dans la gestion des affaires privées (p. 125-128)

La démocratie sous l'oeil de Dieu (p. 186-189)

La scène du restaurant à Washington (p. 117-120)

Des gens parmi d'Autres (p. 128-131)

Les dirigeants

Le charcutier vainqueur du conseil par des anchois (p. 96-99)

Le dirigeant démocratique (p. 99-101)

Le dirigeant démocratique (p. 115-118)

L'élection de Lindbergh (p. 50-52)

Les droits individuels

Le jeune homme attrapé par la vieille (p. 242-248)

"Le dogme de la nécessité politique" (p. 176-179)

La peur de la liberté (p. 181-184)

Une centralisation universelle et inéluctable (p. 136-139)

Homestead 42 (p. 295-297)

La loi de peuplement Homestead 42 dénoncée par Winchell (p. 328-332)

L'information

Éloge de la satire (p. 148-150)

Éloge de la presse (p. 171-172)

Le départ des Tirschwell (p. 281-284)

Pilipp au cinéma (p. 288-292)

La campagne de Walter Winchell (p. 372-375)

La disparition de Lindbergh, otage des Nazis (p. 459-463)

La mobilisation citoyenne

La prise de conscience de Demos (p. 153-157)

Industrie, associations et démocratie (p. 134-136).

Le discours de FDR sur la réception de von Ribbentrop (p. 258-260)

La femme de Lindbergh (p. 454-457)

Thème 01

La passion de l'égalité

Extrait 01

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Pistes

Cependant, au milieu de ce tableau si vaste, si nouveau, si confus, j'entrevois déjà quelques traits principaux qui se dessinent, et je les indique :

Je vois que les biens et les maux se repartissent assez également dans le monde. Les grandes richesses disparaissent ; le nombre des petites fortunes s'accroît ; les désirs et les jouissances se multiplient ; il n'y a plus de prospérités extraordinaires ni de misères irrémédiables. L'ambition est un sentiment universel, il y a peu d'ambitions vastes. Chaque individu est isolé et faible ; la société est agile, prévoyante et forte ; les particuliers font de petites choses, et l'État d'immenses.

Les âmes ne sont pas énergiques ; mais les mœurs sont douces et les législations humaines. S'il se rencontre peu de grands dévouements, de vertus très hautes, très brillantes et très pures, les habitudes sont rangées, la violence rare, la cruauté presque inconnue. L'existence des hommes devient plus longue et leur propriété plus sûre. La vie n'est pas très ornée, mais très aisée et très paisible. Il y a peu de plaisirs très délicats et très grossiers, peu de politesses dans les manières et peu de brutalité dans les goûts. On ne rencontre guère d'hommes très savants ni de populations très ignorantes. Le génie devient plus rare et les lumières plus communes. L'esprit humain se développe par les petits efforts combinés de tous les hommes, et non par l'impulsion puissante de quelques-uns d'entre eux. Il y a moins de perfection, mais plus de fécondité dans les œuvres. Tous les liens de race, de classe, de patrie se détendent ; le grand lien de l'humanité se resserre.

Si parmi tous ces traits divers, je cherche celui qui nie parait le plus général et le plus frappant, j'arrive à voir que ce qui se remarque dans les fortunes se représente sous mille autres formes. Presque tous les extrêmes s'adoucissent et s'émoussent ; presque tous les points saillants s'effacent pour faire place à quelque chose de moyen, qui est tout à la fois moins haut et moins bas, moins brillant et moins obscur que ce qui se voyait dans le monde.

Je promène mes regards sur cette foule innombrable composée d'êtres pareils, où rien ne s'élève ni ne s'abaisse. Le spectacle de cette uniformité universelle m'attriste et me glace, et je suis tenté de regretter la société qui n'est plus.

Lorsque le monde était rempli d'hommes très grands et très petits, très riches et très pauvres, très savants et très ignorants, je détournais mes regards des seconds pour ne les attacher que sur les premiers, et ceux-ci réjouissaient ma vue ; mais je comprends que ce plaisir naissait de ma faiblesse : c'est parce que je ne puis voir en même temps tout ce qui m'environne qu'il m'est permis de choisir ainsi et de mettre à part, parmi tant d'objets, ceux qu'il me plait de contempler. Il n'en est pas de même de l'Être tout-puissant et éternel, dont l'œil enveloppe nécessairement l'ensemble des choses, et qui voit distinctement, bien qu'à la fois, tout le genre humain et chaque homme.

Il est naturel de croire que ce qui satisfait le plus les regards de ce créateur et de ce conservateur des hommes, ce n'est point la prospérité singulière de quelques-uns, mais le plus grand bien-être de tous : ce qui me semble une décadence est donc à ses yeux un progrès ; ce qui me blesse lui agrée. L'égalité est moins élevée peut-être ; mais elle est plus juste, et sa justice fait sa grandeur et sa beauté.

Je m'efforce de pénétrer dans ce point de vue de Dieu, et c'est de là que je cherche à considérer et à juger les choses humaines.

Personne, sur la terre, ne peut encore affirmer d'une manière absolue et générale que l'état nouveau des sociétés soit supérieur à l'état ancien ; mais il est déjà aisé de voir qu'il est autre.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chapitre 8.

Extrait 02

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Pistes

Lorsqu'il se résolut à exprimer sa pensée, qui continuait de le distraire de son assiette, ce ne fut pas à nous qu'il s'adressa mais à Mr Taylor ; ce dernier en était au dessert, une part de tarte couverte de fromage américain. "Nous sommes une famille juive, monsieur Taylor. Vous le savez à présent, si vous ne l'aviez pas compris au départ, puisque c'est la raison pour laquelle on nous a chassés hier. Ça nous a fait un choc. On ne s'en remet pas si facilement. C'est un choc parce que, même si ça aurait pu arriver sous un autre président, le fait est que celui-ci n'est pas l'ami des Juifs. Il est l'ami d'Adolf Hitler.

- Herman, chuchota ma mère, tu vas faire peur au petit.

- Le petit, il sait déjà tout, répondit mon père, qui reprit, à l'intention de Mr Taylor : Ça vous arrive d'écouter Winchell ? Je vais vous le citer : "Y aurait-il eu un supplément à leur accord diplomatique ? Auraient-ils parlé d'autre chose ? Se seraient-ils entendus sur d'autres sujets ? Sur les Juifs américains, par exemple, et de quelle manière ?" C'est qu'il est gonflé, Winchell, il a le cran de le dire à tout le pays, ça."

Or voilà que tout à coup, quelqu'un s'était approché si près de notre table qu'il était à moitié penché dessus. Il s'agissait d'un vieillard corpulent et moustachu, avec une serviette en papier blanc glissée dans sa ceinture ; il semblait brûler de dire ce qu'il avait à dire, ayant dîné à une table toute proche, d'où ses compagnons, penchés vers nous, attendaient la suite des événements avec curiosité.

"Dites voir, vous, qu'est-ce que vous fabriquez ? demanda mon père, reculez un peu, je vous prie.

- Winchell est un Juif, annonça l'homme, à la solde du gouvernement britannique."

La suite des événements, ce fut que mon père leva la main violemment, comme pour planter son couteau et sa fourchette dans le ventre de chapon de l'inconnu. Il n'eut pas besoin de réfléchir davantage pour exprimer son dégoût ; pourtant, l'homme à la moustache ne bougea pas. Cette moustache n'était pas un petit carré noir bien taillé comme celle de Hitler ; elle dénotait moins de solennité, plus d'excentricité ; c'était une grosse moustache blanche de morse, extravagante, comme on en voyait au président Taft sur le timbre rouge à cinquante cents, imprimé en 1938.

"S'il y a une grande gueule de Juif avec trop de pouvoir..., dit l'inconnu.

- Ça suffit !" s'écria Mr Taylor. Il sauta sur ses pieds, et sa petite taille ne l'empêcha pas de s'interposer entre la vaste silhouette qui nous dominait et celle de mon père outragé, coincé au-dessous par cette masse grotesque.

Grande gueule de Juif ; et pour la deuxième fois en moins de quarante-huit heures.

Deux des hommes en tabliers et toques blanches avaient quitté le comptoir et s'étaient précipités dans la salle pour saisir notre agresseur de chaque côté. "Vous n'êtes pas au bistrot du coin, ici, lui dit l'un d'entre eux, tâchez de pas l'oublier." Ils le traînèrent jusqu'à sa table, l'assirent rudement et celui qui l'avait rappelé à l'ordre vint nous dire : "Je veux que vous remplissiez vos tasses de café à volonté. Je vais rapporter de la glace aux petits. Restez, messieurs dame, finissez votre dîner. Je suis le propriétaire, je m'appelle Wilbur, et c'est la maison qui vous offre le dessert. On va vous rapporter de l'eau glacée, pendant qu'on y est.

- Merci, dit mon père, d'une voix bizarrement désincarnée d'automate. Merci, répéta-t-il, merci."

Philipp Roth, Le Complot contre l'Amérique, 2004, chapitre 2, Une grande gueule de Juif, éd. Gallimard.

Extrait 03

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Pistes

Praxagora, s'adressant aux spectateurs.

Qu'aucun de vous ne me contredise et ne m'interpelle avant de savoir mon projet et d'en avoir entendu l'exposé. Je dirai qu'il faut que tous mettent en commun leurs biens, aient part à ceux de tous et vivent du même fonds commun ; qu'il ne faut pas que l'un soit riche, l'autre malheureux ; que celui-ci exploite de grandes terre, et celui-là n'ait même pas où être enterré ; ni que l'un ait à son service quantité d'esclaves, et l'autre pas même un suivant. Non, j'institue un seul genre de vie commune, la même pour tous.

Blépyros

Comment sera-t-elle commune à tous ?

Praxagora, dans un mouvement d'impatience.

Tu mangeras de la crotte avant moi.

Blépyros

Nous aurons aussi la crotte en commun ?

Praxagora

Non, par Zeus, mais tu m'as trop vite coupé la parole. Voici ce que je voulais dire : je mettrai tout d'abord la terre en commun, et l'argent et tous les biens de chaque particulier. Puis, avec tous ces biens communs, nous vous nourrirons, nous qui en serons les gérantes économes et attentives.

Blépyros

Et celui qui ne possède point de terre, mais de l'argent et des dariques, richesses qu'on ne voit pas ?

Praxagora

Il les apportera au dépôt, à défaut de quoi il sera parjure.

Blépyros

Il faut dire que c'est grâce à cela qu'il les a acquises.

Praxagora

Mais elles ne lui serviront à rien en aucune façon.

Blépyros

Pourquoi donc ?

Praxagora

Personne ne fera plus rien par pauvreté ; tous auront tout : pains, salaisons, gâteaux, manteaux, vin, couronnes, pois chiches. Aussi, que gagnera-t-on à ne pas mettre tout en commun ? Trouve le moyen de me le prouver.

Blépyros

Mais, même aujourd'hui, ne sont-ce pas ceux qui ont tout cela qui volent le plus ?

Praxagora

Auparavant oui, mon ami, quand nous vivions sous l'ancien régime ; mais maintenant que l'on vivra du fonds commun, que gagnera-t-on à ne pas mettre tout en commun ?

Blépyros

Quand on aura vu une jeune fille, qu'on la désirera et qu'on voudra la... fouiller, on pourra prendre de quoi lui offrir un cadeau et on aura sa part du fonds commun, si l'on a couché avec elle.

Praxagora

Mais on pourra coucher avec elle gratis ! Car les femmes aussi, je les mets en commun, de façon qu'elles puissent coucher avec les hommes et faire des enfants avec n'importe qui.

Blépyros

Comment cela se pourra-t-il, si tous vont à la plus belle d'entre elles, et cherchent à la posséder ?

Praxagora

Les vilaines et les camardes seront assises à côté des belles, et qui désirera celle-là éprouvera d'abord la vilaine.

Blépyros

Et le moyen, pour nous autres vieux, si nous faisons l'amour avec les vilaines, de ne pas flancher avant d'avoir atteint le point que tu dis ?

Praxagora

Elles ne s'acharneront pas.

Blépyros

Sur quoi ?

Praxagora

Sois tranquille ; ne crains rien ; elles ne s'acharneront pas.

Blépyros

Sur quoi ?

Praxagora

Sur toi, si tu ne veux pas coucher avec elles. Pour toi, il en va ainsi.

Blépyros

En ce qui vous concerne, c'est bien imaginé : on s'est arrangé pour qu'il n'y ait pas un seul trou vide. Mais le... truc des hommes, que fera-t-il ? Car elles fuiront les laids et rechercheront les beaux.

Praxagora

Les laids surveilleront les beaux quand ils sortiront, après souper, les épieront dans les endroits publics, et il ne sera pas permis aux femmes de coucher avec les beaux avant de s'être prêtées aux laids et aux petits.

Aristophane, L'Assemblée des femmes, 392 av. J.-C.

Thème 02

Les dirigeants

Extrait 04

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Pistes

Les hommes qui habitent les pays démocratiques n'ayant ni supérieurs, ni inférieurs, ni associés habituels et nécessaires, se replient volontiers sur eux-mêmes et se considèrent isolément. J'ai eu occasion de le montrer fort au long quand il s'est agi de l'individualisme.

Ce n'est donc jamais qu'avec effort que ces hommes s'arrachent à leurs affaires particulières pour s'occuper des affaires communes ; leur pente naturelle est d'en abandonner le soin au seul représentant visible et permanent des intérêts collectifs, qui est l'État.

Non seulement ils n'ont pas naturellement le goût de s'occuper du public, mais souvent le temps leur manque pour le faire. La vie privée est si active dans les temps démocratiques, si agitée, si remplie de désirs, de travaux, qu'il ne reste presque plus d'énergie ni de loisir à chaque homme pour la vie politique.

Que de pareils penchants ne soient pas invincibles, ce n'est pas moi qui le nierai, puisque mon but principal en écrivant ce livre a été de les combattre. Je soutiens seulement que, de nos jours, une force secrète les développe sans cesse dans le cœur humain, et qu'il suffit de ne point les arrêter pour qu'ils le remplissent.

J'ai également eu l'occasion de montrer comment l'amour croissant du bien-être et la nature mobile de la propriété faisaient redouter aux peuples démocratiques le désordre matériel. L'amour de la tranquillité publique est souvent la seule passion politique que conservent ces peuples, et elle devient chez eux plus active et plus puissante, à mesure que toutes les autres s'affaissent et meurent ; cela dispose naturellement les citoyens à donner sans cesse ou à laisser prendre de nouveaux droits au pouvoir central, qui seul leur semble avoir l'intérêt et les moyens de les défendre de l'anarchie en se défendant lui-même.

Comme, dans les siècles d'égalité, nul n'est obligé de prêter sa force à son semblable, et nul n'a droit d'attendre de son semblable un grand appui, chacun est tout à la fois indépendant et faible. Ces deux états, qu'il ne faut pas envisager séparément ni confondre, donnent au citoyen des démocraties des instincts fort contraires. Son indépendance le remplit de confiance et d'orgueil au sein de ses égaux, et sa débilité lui fait sentir, de temps en temps, le besoin d'un secours étranger qu'il ne peut attendre d'aucun d'eux, puisqu'ils sont tous impuissants et froids. Dans cette extrémité, il tourne naturellement ses regards vers cet être immense qui seul s'élève au milieu de l'abaissement universel. C'est vers lui que ses besoins et surtout ses désirs le ramènent sans cesse, et c'est lui qu'il finit par envisager comme le soutien unique et nécessaire de la faiblesse individuelle[1].

Ceci achève de faire comprendre ce qui se passe souvent chez les peuples démocratiques, où l'on voit les hommes qui supportent si malaisément des supérieurs souffrir patiemment un maître, et se montrer tout à la fois fiers et serviles.

La haine que les hommes portent au privilège s'augmente à mesure que les privilèges deviennent plus rares et moins grands, de telle sorte qu'on dirait que les passions démocratiques s'enflamment davantage dans le temps même où elles trouvent le moins d'aliments. J'ai déjà donné la raison de ce phénomène. Il n'y a pas de si grande inégalité qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont inégales ; tandis que la plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l'uniformité générale ; la vue en devient plus insupportable à mesure que l'uniformité est plus complète. Il est donc naturel que l'amour de l'égalité croisse sans cesse avec l'égalité elle-même ; en le satisfaisant, on le développe.

Cette haine immortelle, et de plus en plus allumée, qui anime les peuples démocratiques contre les moindres privilèges, favorise singulièrement la concentration graduelle de tous les droits politiques dans les mains du seul représentant de l'État. Le souverain, étant nécessairement et sans contestation au-dessus de tous les citoyens, n'excite l'envie d'aucun d'eux, et chacun croit enlever à ses égaux toutes les prérogatives qu'il lui concède.

L'homme des siècles démocratiques n'obéit qu'avec une extrême répugnance a son voisin qui est son égal ; il refuse de reconnaître à celui-ci des lumières supérieures aux siennes ; il se défie de sa justice et voit avec jalousie son pouvoir ; il le craint et le méprise ; il aime à lui faire sentir à chaque instant la commune dépendance où ils sont tous les deux du même maître.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chapitre 3.

Extrait 05

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Pistes

Quelque six semaines plus tard à la fin de l'été, le samedi qui précédait Labor Day, la fête du Travail, Lindbergh créa la surprise : au lieu de paraître à Detroit, où on avait programmé le début de sa campagne par un défilé en voiture dans le coeur ouvrier de l'Amérique isolationniste - fief antisémite du père Coughlin et de Henry Ford -, il atterrit à l'improviste sur le champ d'aviation de Long Island, d'où son spectaculaire vol transatlantique était parti treize ans plus tôt. On avait en effet acheminé le Spirit of Saint Louis en camion bâché, dans le plus grand secret, et l'avion avait passé la nuit dans un hangar éloigné. Mais lorsque Lindbergh le conduisit jusqu'au champ d'aviation, le lendemain matin, tous les télex d'Amérique, toutes les stations de radio, ainsi que tous les journaux avaient dépêché leur envoyé spécial pour couvrir le décollage, vers l'ouest et la Californie, cette fois, et non plus vers l'Europe. Bien entendu, en 1940, les lignes commerciales transportaient déjà du fret, des passagers et du courrier depuis plus d'une décennie, et ce en grande partie grâce au dopant fourni par l'exploit solitaire de Lindbergh et à son zèle de consultant des nouvelles compagnies, payé un million de dollars par an. Mais ce jour-là, le Lindbergh qui donnait le coup d'envoi de sa campagne n'était pas le richissime défenseur de l'aviation commerciale, et ce n'était pas non plus l'homme qui s'était fait décorer par les nazis à Berlin, ni celui qui, au cours d'une émission de radio diffusée dans tout le pays, avait incriminé l'influence excessive des Juifs fauteurs de guerre ; ce n'était pas même le père stoïque du bébé kidnappé et assassiné par Bruno Hauptmann en 1932. C'était plutôt le pilote inconnu de l'avion postal, qui avait osé faire ce qu'aucun aviateur n'avait osé avant lui, l'Aigle Solitaire bien-aimé, au charme adolescent intact malgré les années de célébrité phénoménale. En ce week-end férié qui terminait l'été 1940, Lindbergh fut loin de battre le record établi par lui-même dix ans plus tôt pour un vol transcontinental avec un appareil plus perfectionné que le Spirit of Saint Louis. Pourtant, lorsqu'il atterrit à l'aéroport de L.A., la foule, essentiellement composée d'ouvriers de l'aéronautique - les grandes usines qui se développaient dans L.A. et à la périphérie en employaient dix mille - , la foule fut soulevée par l'enthousiasme des grands jours.

Les démocrates traitèrent ce vol d'amusette publicitaire orchestrée par le staff de Lindbergh ; pourtant la décision de se rendre en Californie par avion, c'était lui qui l'avait prise quelques heures plus tôt en solo, et non pas les conseillers professionnels dépêchés par les républicains pour cornaquer ce novice pendant sa première campagne, et qui, comme tout le monde, l'attendaient à Detroit.

Il fit un discours sans fioritures, pertinent, d'une voix haut perchée, monocorde, avec son accent du Midwest, une voix résolument américaine, très loin de celle de Roosevelt. Sa tenue de vol, bottes cavalières, jodhpurs, blouson poids plume porté sur une chemise et une cravate, était la réplique de celle avec laquelle il avait traversé l'Atlantique, et il parla sans retirer son casque de cuir ni ses lunettes de pilote, qu'il avait remontées sur le front, exactement comme sur le dessin au fusain de Sandy, à présent caché sous son lit.

"Si je me présente à l'élection présidentielle, dit-il à la foule bruyante lorsqu'elle eut fini de scander son nom, c'est que je cherche à préserver la démocratie américaine, en empêchant l'Amérique de s'engager dans une nouvelle guerre mondiale. C'est simple, vous avez le choix, non pas entre Charles A. Lindbergh et Franklin Delano Roosevelt, mais entre Lindbergh et la guerre."

Et voilà, cinquante-trois mots en comptant le A, initiale d'Auguste.

Après une douche, une collation et une sieste d'une heure sur place, le candidat remonta dans le Spirit of Saint Louis et s'envola pour San Francisco. À la tombée de la nuit, il était à Sacramento. Et à chacun de ses atterrissages en Californie, ce jour-là, on aurait cru que le pays n'avait jamais connu le krach boursier et les misères de la Crise économique - ou d'ailleurs les triomphes de Roosevelt -, on aurait dit que cette guerre, qu'il voulait nous éviter, personne n'y avait même songé. Lindy descendait du ciel dans son célèbre avion, et on était de nouveau en 1927. C'était Lindy comme hier, Lindy au parler vrai, qui n'avait pas besoin de prendre de grands airs ni d'employer de grands mots, mais qui était un grand homme, Lindy l'intrépide, juvénile et pourtant grave dans sa maturité, l'individualiste à la beauté virile, le type même de l'Américain légendaire qui accomplit des prouesses en ne comptant que sur lui-même.

Philipp Roth, Le Complot contre l'Amérique, 2004, chapitre 1, Lindbergh ou la guerre, éd. Gallimard.

Extrait 06

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Pistes

Le Coryphée, au Charcutier qui vient de rentrer.

Ô le plus cher et le plus valeureux des hommes, quelle inquiétude tu nous as donnée pendant ton absence ! Mais maintenant que te voilà revenu sain et sauf, raconte-nous comment tu as terminé cette affaire.

Le charcutier

Que vous dirais-je d'autre, sinon que je puis m'appeler maintenant le Vainqueur du Conseil ?

Le choeur

Ah ! c'est maintenant que nous pouvons tous pousser un cri de joie. Mais toi qui sais parler, et dont les actions valent encore mieux que les paroles, allons, veuille me raconter clairement par le menu tout ce qui est arrivé. J'ai idée que je n'hésiterais pas à courir au bout du monde pour avoir le plaisir de t'entendre. Aussi tu peux parler sans crainte, mon très cher ami. Tu es notre joie à tous.

Le charcutier

À vrai dire l'affaire mérite qu'on l'écoute. En sortant, je lui ai donc tout de suite emboîté le pas. Là-dedans l'individu éclatait en tonitruantes paroles. En vrai charlatan, il les déversait sur les cavaliers, comme autant de montagnes, en les traitant de conspirateurs avec l'accent de la conviction la plus profonde. Les membres du Conseil, intoxiqués de ses mensonges, sentirent la moutarde leur monter au nez, et leurs fronts se contractèrent. Mais moi, quand je vis qu'on prenait au sérieux ses déclarations, et qu'on se laissait prendre à ses impostures : "Allons, dis-je, Esprits de la canaille, de la tromperie, de la bêtise, de la malice et de l'impudence, et toi, place publique, où fut élevée mon enfance, c'est le moment de m'inspirer l'audace, la loquacité et la verve de l'insolence." Comme je ruminais ces résolutions, à droite un inverti m'y confirma en lâchant un pet. Je me prosternai. Après quoi, d'un coup de reins, je défonçai la grille ; puis je me mis à hurler, la gueule grande ouverte : "Messieurs du Conseil, j'ai à vous communiquer des choses intéressantes ; je veux être le premier à vous annoncer une bonne nouvelle : depuis la déclaration de la guerre, les anchois n'ont jamais été si bon marché." Aussitôt la sérénité reparut sur leurs visages, et voilà qu'on me couronne pour la bonne nouvelle. Alors je leur ai commandé, en leur recommandant d'en garder le secret, de courir accaparer les pots chez les fabricants afin d'y conserver les grandes quantités d'anchois qu'ils pourraient se procurer pour une obole. Eux de m'applaudir et de me regarder bouche bée. Mais voilà que le Paphlagonien, craignant un revirement, et connaissant fort bien le genre de discours propre à flatter le plus l'Assemblée, présente cette proposition : "Messieurs, j'émets l'avis, pour fêter l'heureux évènement qu'on vient de nous annoncer, de sacrifier cent boeufs à Athéna." Immédiatement, le Conseil lui donne son approbation. Alors moi, quand je compris que toute cette bouse me faisait perdre la partie, j'ai fait de la surenchère en proposant un sacrifice de deux cent têtes de boeufs, et j'ai d'autre part émis le voeu qu'on promît pour le lendemain un millier de chèvres à Arthémis chasseresse, si les sardines étaient à une obole le cent. Alors toutes les têtes se sont reportées vers moi. L'autre, assommé sous le coup de ma contre-proposition, ne savait plus ce qu'il disait. Alors les prytanes et les gardes l'emmenèrent, tandis que les conseillers, debout, discutent à tout rompre au sujet des anchois. Mais notre bonhomme les suppliait de patienter un moment : "Attendez de connaître ce que va dire le délégué de Lacédémone ; il est venu pour parler de paix." Voilà ce qu'il disait. Alors, ce fut un tollé général, ce fut une seule voix pour s'écrier : "Parler de paix, maintenant ? Imbécile, à présent qu'ils savent que nous avons ici les anchois pour rien ? Nous n'avons pas besoin de la paix ; continuons la guerre." Sur ce, ils crient aux prytanes de lever la séance, et puis ils sautent de tous côtés par-dessus la balustrade. Mais moi j'eus vite fait de les devancer à toutes jambes pour acheter sur le marché toute la coriandre et tout le poireau qui pouvaient s'y trouver, et je leur en fis aimablement cadeau pour mettre avec leurs anchois. Éloges et compliments me furent prodigués à qui mieux mieux, si bien que moi qui vous parle je puis dire que j'ai conquis le Conseil à l'unanimité pour une obole de coriandre.

Aristophane, Les Cavaliers, 424 av. J.-C.

Thème 03

Les droits individuels

Extrait 07

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Pistes

Le 22 mai 1942


Cher Monsieur Roth,

Conformément à la loi de peuplement Homestead 42, et pour répondre à une demande conjointe du Bureau d'assimilation et du ministère de l'Intérieur, notre société offre des possibilités de relocalisation à ses employés chevronnés qui, comme vous-même, ont été retenus pour participer à la nouvelle initiative audacieuse du BA dans tout le pays.

Il y a quatre-vingts ans tout juste, le Congrès votait la loi de peuplement de 1862. Cette célèbre mesure, unique au monde, consistait à offrir pour presque rien 65 hectares de terrain public vacant aux fermiers qui relèveraient le défi en s'installant dans les nouveaux territoires de l'Ouest. Rien de comparable n'a été entrepris depuis pour ouvrir aux Américains aventureux la perspective exaltante d'élargir leur horizon tout en donnant des forces nouvelles à leur pays.

La Metropolitan Life est fière de figurer dans le tout premier groupe d'entreprises et d'organismes financiers américains de premier plan à participer au nouveau programme de peuplement, programme qui donnera aux familles américaines émergentes une occasion unique de partir s'enraciner aux frais de l'État dans une région enthousiasmante de l'Amérique jusque-là inaccessible pour elles. La loi vous ouvrira un milieu stimulant, baigné dans les traditions les plus vénérables de notre pays, où parents et enfants pourront enrichir leur américanité au fil des générations.

Dès réception de cette annonce, vous êtes prié de contacter au plus tôt Mr Wilfred Kurth, représentant du programme auprès de notre bureau de Madison Avenue. Il répondra personnellement à toutes vos questions, et son équipe se fera un plaisir de vous assister dans toute la mesure de ses moyens.

Félicitations à vous et votre famille qui avez été retenus entre de nombreux candidats méritants de la Metropolitan Life pour figurer parmi nos premiers pionniers de la loi de 1942.

Sincères salutations,

Homer L. Kasson

Sous-directeur du personnel


Mon père mit plusieurs jours à trouver le cran nécessaire pour montrer la lettre de sa société à ma mère et nous assener la nouvelle qu'à compter du 1er septembre, il serait transféré de son agence de Newark à Danville dans le Kentucky, où s'ouvrait un nouveau bureau. Sur une carte du Kentucky que contenait la pochette fournie par Mr Kurth, il nous fit voir Danville. Ensuite, il nous lut à haute voix une page de la brochure éditée par la Chambre de commerce et qui s'intitulait "L'État de l'herbe bleue" : "Danville, chef-lieu du comté rural de Boyle, se trouve dans la belle campagne du Kentucky, à quelque cent kilomètres au sud de Lexington ; c'est la plus grande ville de l'État après Louisville." Il se mit à feuilleter la brochure pour y trouver d'autres détails encore plus palpitants qui puissent contrebalancer un peu l'absurdité de cette péripétie. "C'est Daniel Boone qui a aidé à défricher la Route sauvage, ce qui a permis l'établissement du Kentucky... En 1792, le Kentucky est devenu le premier État à l'ouest des Appalaches qui ait demandé son rattachement à l'Union... En 1940, le Kentucky comptait 2845627 habitants. Danville en compte, voilà, c'est là, Danville en compte 6700.

- Dont combien de Juifs ? demanda ma mère. Et combien dans tout l'État ?

- Tu le sais très bien, Bess, il y en a très peu. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'on aurait pu tomber plus mal. On aurait pu être envoyés dans le Montana, comme les Geller, dans le Kansas, comme les Schwartz, ou dans l'Oklahoma comme les Brody. Sur les sept qui partent, dans mon agence, c'est quand même moi le mieux loti, crois-moi. Le Kentucky est une belle région, avec un bon climat. Ce n'est pas la fin du monde. Au bout du compte, on y vivra exactement comme ici, voire mieux, dans la mesure où tout est moins cher et où le climat est particulièrement agréable. Les garçons auront l'école, moi j'aurai mon boulot, et toi tu auras ta maison. Il n'est pas exclu qu'on puisse s'acheter une maison à nous où les garçons auront chacun leur chambre, et un bout de jardin pour jouer.

- Faire ça aux gens, quel culot ! s'exclama ma mère. Je suis sous le choc, Herman. On a nos parents, ici, on a nos amis de toujours. Les enfants y ont leurs copains. On a vécu dans la paix et l'harmonie. On est à côté du meilleur collège de Newark, à deux pas du meilleur lycée du New Jersey. Nos fils ont grandi en milieu juif. Ils vont en classe avec d'autres enfants juifs. Il n'y a pas de frictions entre eux, pas d'insultes, pas de bagarres. Ils ne se sont jamais sentis exclus ou isolés comme moi quand j'étais enfant. Je n'en reviens pas que ta compagnie puisse te faire ça, à toi. Après tout ce que tu as trimé, les heures supplémentaires, les efforts, voilà comment on te remercie, dit-elle avec ressentiment.

Philipp Roth, Le Complot contre l'Amérique, 2004, chapitre 6, Chez eux, éd. Gallimard.

Extrait 08

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Pistes

La jeune fille

[...] Mais le voici, celui-là même dont nous parlions. Ici, ici, mon amour, viens vers moi, viens partager ma couche cette nuit. Je suis follement éprise de tes boucles. Je suis sous le coup d'un désir violent qui me tourmente. Permets, Éros, je t'en supplie, et conduis-le dans ma couche.

Le jeune homme

Ici ! oh ! ici, toi aussi, descends vite m'ouvrir cette porte, ou je m'effondre à terre. Chérie, allons ! je veux, blotti dans ton sein, m'ébattre avec tes fesses ! Cypris, pourquoi me rends-tu fou d'elle ? Permets, je t'en supplie, Éros, et conduis-la dans ma couche. Mais bien faibles sont mes paroles, dans un besoin comme le mien. Ô toi, ma toute chérie, ô je t'en supplie, ouvre, embrasse-moi, toi qui me fais endurer tant de peines. Objet de mes soucis, ô mon bijou d'or fin, rejeton de Cypris, petite abeille de la Muse, nourrisson des Charités, portrait de la volupté, ouvre, embrasse-moi, toi qui me fait endurer tant de peines !

La première vieille

Hé ! l'homme ! qu'as-tu à frapper ? Serait-ce moi que tu cherches ?

Le jeune homme

Comment ?

La première vieille

Tu frappais bien à la porte !

Le jeune homme

Plutôt mourir !

La première vieille

Qu'es-tu donc venu quérir, avec ta torche ?

Le jeune homme

Quelqu'un du dème d'Ana(l)... phlyste.

La première vieille

Qui ?

Le jeune homme

Pas celui de ça-Baise, que tu attends peut-être.

La première vieille

C'est toi que je veux, par Aphrodite, que tu le veuilles ou non !

Le jeune homme

Mais nous ne nous occupons pas aujourd'hui des "plus de soixante ans" ; nous les réservons pour plus tard ; nous liquidons l'affaire des "moins de vingt ans".

La première vieille

Cela, c'est ce qui se faisait sous l'ancien régime, mon doux ; aujourd'hui, la loi veut que l'on s'occupe de nous d'abord.

Le jeune homme

C'est à qui le désire, selon la règle du jeu de dés.

La première vieille

Mais tu ne dînes pas selon la règle du jeu de dés.

Le jeune homme

Je ne sais ce que tu veux dire ; c'est à cette porte-ci que je frapperai.

La première vieille

Quand tu auras du moins frappé à la mienne d'abord.

Le jeune homme

Mais ce n'est pas un tamis que nous demandons à présent.

La première vieille

Je sais que tu m'aimes ; et tu es maintenant tout étonné de m'avoir trouvée dehors. Allons, avance ta bouche.

Le jeune homme

Mais, ma pauvre, je crains ton amant.

La première vieille

Lequel ?

Le jeune homme

Le meilleur des peintres !

La première vieille

Et qui est-ce ?

Le jeune homme

Celui qui peint les lampes mortuaires. Mais va-t'en, qu'il ne te voie pas sur le pas de la porte.

La première vieille

Je sais, je sais ce que tu veux.

Le jeune homme

Et moi aussi je sais ce que tu veux, par Zeus.

La première vieille

Non, par Aphrodite qui m'a tirée au sort, je ne te lâcherai pas.

Le jeune homme

Tu divagues, petite vieille.

La première vieille

Tu radotes ; je te mènerai dans ma couche.

Le jeune homme

Qu'a-t-on besoin d'acheter des crochets pour tirer les seaux des puits, quand on peut y plonger une petite vieille comme celle-ci ?

La première vieille

Ne te moque pas de moi, tu m'affliges, mais suis-moi ici chez moi.

Le jeune homme

Mais rien ne m'y force, à moins que tu n'aies payé pour moi à l'État l'impôt du cinq centième.

La première vieille

Si, par Aphrodite, il le faut pourtant ; car j'ai du plaisir, moi, à coucher avec ceux de ton âge.

Le jeune homme

Et moi du dégoût avec tes pareilles, et je n'y saurais jamais consentir.

La première vieille

Mais ceci, par Zeus, t'y forcera.

Le jeune homme

Ça ? Qu'est-ce ?

La première vieille

Un décret, en vertu duquel tu es tenu de venir chez moi.

Le jeune homme

Lis-le, pour voir ce que ça peut bien être.

La première vieille

Eh bien donc, je lis ! Les femmes ont décidé que : "lorsqu'un homme désirera une jeune fille, il ne devra pas avoir commerce avec elle avant d'avoir comblé la vieille. S'il s'y refuse et s'il désire la jeune, les femmes âgées pourront impunément entraîner le jeune homme en le saisissant par le clou".

Le jeune homme

Hélas ! je deviendrai aujourd'hui un second Procuste.

La première vieille

Il faut obéir à nos lois.

Le jeune homme

Mais si l'un de mes concitoyens de dème ou de mes amis venait de me délivrer ?

La première vieille

Mais aucun homme désormais n'a à sa disposition plus d'un médimne.

Le jeune homme

Ne peut-on pas se tirer d'affaire en jurant ?

La première vieille

Non, pas de détours !

Le jeune homme

Mais je me donnerai pour un trafiquant.

La première vieille

À ton grand dommage !

Le jeune homme

Que faut-il donc faire ?

La première vieille

Me suivre ici, chez moi.

Le jeune homme

Y a-t-il pour moi obligation ?

La première vieille

Oui, obligation diomédéenne.

Le jeune homme

Étends donc d'abord de l'origan, casse quatre sarments et mets-les sous toi, ceins ton front de bandelettes, place à côté de toi les veilleuses et dépose devant la porte le vase d'eau lustrale.

La première vieille

Tu m'achèteras encore une couronne.

Le jeune homme

Oui, par Zeus, si tu en veux du moins une de cire, car je pense qu'une fois dedans, tu vas t'effondrer aussitôt.

La jeune fille, accourant de chez elle.

Où traînes-tu cet homme ?

La première vieille

Je le conduis chez moi.

La jeune fille

Tu n'as pas ta raison ! Car il n'est pas d'âge à coucher avec toi, il est trop jeune. Tu pourrais être plutôt sa mère que sa femme. Aussi, en imposant cette loi, vous remplirez la terre entière d'Oedipes !

La première vieille

Ô l'impudente ! C'est la jalousie qui te fait parler ainsi. Mais je m'en vengerai.

Le jeune homme

Par Zeus Sauveur, tu m'as fait bien plaisir, ma toute douce, en me débarrassant de la vieille. Aussi, pour ces bons services, te donnerais-je ce soir à mon tour une grande et grosse preuve de ma reconnaissance.

La deuxième vieille

Hé ! toi ! Où entraînes-tu cet homme, au mépris de la loi, puisque c'est avec moi, selon la lettre, qu'il doit coucher d'abord.

Le jeune homme

Ah ! Infortuné que je suis ! D'où as-tu surgi, créature de malheur ? C'est une peste encore plus terrible que l'autre.

La deuxième vieille

Viens par ici.

Le jeune homme, à la Jeune Fille.

Ne laisse pas cette femme me traîner ainsi, je t'en adjure.

La deuxième vieille

Mais ce n'est pas moi, c'est la loi qui t'entraîne.

Le jeune homme

Non, pas la loi, mais une Empuse toute couverte de pustules de sang.

La deuxième vieille

Suis par ici, petit douillet ; vite et pas de babillage !

Le jeune homme

Va donc, laisse-moi tout d'abord aller... évacuer et me remettre un peu d'aplomb ; sinon, tu me verras faire ici même à l'instant quelque chose de marron, sous le coup de la peur.

La deuxième vieille

Rassure-toi, marche ; tu feras... chez moi.

Le jeune homme

Je crains aussi que je n'en fasse plus que je ne veux. Mais je fournirai deux répondants sûrs.

La deuxième vieille

Ne m'en fournis pas.

La troisième vieille

Où vas-tu, toi, avec cette femme ?

Le jeune homme

Je ne vais pas, on me traîne. Mais, qui que tu sois, puisses-tu être comblée de félicités, pour ne m'avoir pas laissé mettre à sac. Ô Héraclès ! Ô Corybantes ! Ô Dioscures ! Voilà une peste encore plus terrible que l'autre ! Au fait, quel être est-ce donc là, je vous prie ? Est-ce une guenon barbouillée de céruse, ou une vieille revenant des légions infernales ?

La troisième vieille

Pas de moqueries, suis-moi par ici.

La deuxième vieille

Par ici, tu veux dire !

La troisième vieille

Dis-toi bien que je ne te lâcherai jamais.

La deuxième vieille

Ni moi non plus.

Le jeune homme

Vous m'écartelez, engeance de malheur !

La deuxième vieille

C'est moi que tu dois suivre, de par la loi.

La troisième vieille

Pas du tout, s'il apparaît une vieille femme plus laide encore.

Le jeune homme

Mais si vous me faites périr affreusement, voyons, comment arriverai-je près de la belle que voilà ?

Aristophane, L'Assemblée des femmes, 392 av. J.-C.

Extrait 09

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Un autre instinct très naturel aux peuples démocratiques, et très dangereux, est celui qui les porte à mépriser les droits individuels et à en tenir peu de compte.

Les hommes s'attachent en général à un droit et lui témoignent du respect en raison de son importance ou du long usage qu'ils en ont fait. Les droits individuels qui se rencontrent chez les peuples démocratiques sont d'ordinaire peu importants, très récents et fort instables ; cela fait qu'on les sacrifie souvent sans peine et qu'on les viole presque toujours sans remords.,

Or, il arrive que, dans ce même temps et chez ces mêmes nations où les hommes conçoivent un mépris naturel pour les droits des individus, les droits de la société s'étendent naturellement et s'affermissent, c'est-à-dire que les hommes deviennent moins attachés aux droits particuliers, au moment où il serait le plus nécessaire de retenir et de défendre le peu qui en reste.

C'est donc surtout dans les temps démocratiques où nous sommes que les vrais amis de la liberté et de la grandeur humaine doivent, sans cesse, se tenir debout et prêts à empêcher que le pouvoir social ne sacrifie légèrement les droits particuliers de quelques individus à l'exécution générale de ses desseins. Il n'y a point dans ces temps-là de citoyen si obscur qu'il ne soit très dangereux de laisser opprimer, ni de droits individuels si peu importants qu'on puisse impunément livrer à l'arbitraire. La raison en est simple : quand on viole le droit particulier d'un individu dans un temps où l'esprit humain est pénétré de l'importance et de la sainteté des droits de cette espèce, on ne fait de mal qu'à celui qu'on dépouille ; mais violer un droit semblable, de nos jours, c'est corrompre profondément les mœurs nationales et mettre en péril la société tout entière ; parce que l'idée même de ces sortes de droits tend sans cesse parmi nous à s'altérer et à se perdre.

Il y a de certaines habitudes, de certaines idées, de certains vices qui sont propres à l'état de révolution, et qu'une longue révolution ne peut manquer de faire naître et de généraliser, quels que soient d'ailleurs son caractère, son objet et son théâtre.

Lorsqu'une nation quelconque a plusieurs fois, dans un court espace de temps, changé de chefs, d'opinions et de lois, les hommes qui la composent finissent par contracter le goût du mouvement et par s'habituer à ce que tous les mouvements s'opèrent rapidement à l'aide de la force. Ils conçoivent alors naturellement du mépris pour les formes, dont ils voient chaque jour l'impuissance, et ils ne supportent qu'avec impatience l'empire de la règle, auquel on s'est soustrait tant de fois sous leurs yeux.

Comme les notions ordinaires de l'équité et de la morale ne suffisent plus pour expliquer et justifier toutes les nouveautés auxquelles la révolution donne chaque jour naissance, on se rattache au principe de l'utilité sociale, on crée le dogme de la nécessité politique, et l'on s'accoutume volontiers à sacrifier sans scrupule les intérêts particuliers et à fouler aux pieds les droits individuels, afin d'atteindre plus promptement le but général qu'on se propose.

Ces habitudes et ces idées, que j'appellerai révolutionnaires, parce que toutes les révolutions les produisent, se font voir dans le sein des aristocraties aussi bien que chez les peuples démocratiques ; mais chez les premières elles sont souvent moins puissantes et toujours moins durables, parce qu'elles y rencontrent des habitudes, des idées, des défauts et des travers qui leur sont contraires. Elles s'effacent donc d'elles-mêmes dès que la révolution est terminée, et la nation en revient à ses anciennes allures politiques. Il n'en est pas toujours ainsi dans les contrées démocratiques, où il est toujours à craindre que les instincts révolutionnaires, s'adoucissant et se régularisant sans s'éteindre ne se transforment graduellement en mœurs gouvernementales et en habitudes administratives.

Je ne sache donc pas de pays où les révolutions soient plus dangereuses que les pays démocratiques, parce que, indépendamment des maux accidentels et passagers qu'elles ne sauraient jamais manquer de faire, elles risquent toujours d'en créer de permanents et, pour ainsi dire, d'éternels.

Si donc le lecteur trouve que les exemples cités à l'appui de mes paroles sont insuffisants ou mal choisis ; s'il pense que j'ai exagéré en quelque endroit les progrès du pouvoir social, et qu'au contraire j'ai restreint outre mesure la sphère où se meut encore l'indépendance individuelle, je le supplie d'abandonner un moment le livre et de considérer à son tour par lui-même les objets que j'avais entrepris de lui montrer. Qu'il examine attentivement ce qui se passe chaque jour parmi nous et hors de nous ; qu'il interroge ses voisins ; qu'il se contemple enfin lui-même ; je suis bien trompé s'il n'arrive sans guide, et par d'autres chemins, au point où j'ai voulu le conduire.

Il s'apercevra que, pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler, la centralisation a crû partout de mille façons différentes. Les guerres, les révolutions, les conquêtes ont servi à son développement ; tous les hommes ont travaillé à l'accroître. Pendant cette même période, durant laquelle ils se sont succédé avec une rapidité prodigieuse à la tête des affaires, leurs idées, leurs intérêts, leurs passions ont varié à l'infini ; mais tous ont voulu centraliser en quelques manières. L'instinct de la centralisation a été comme le seul point immobile au milieu de la mobilité singulière de leur existence et de leurs pensées.

Et, lorsque le lecteur, ayant examiné ce détail des affaires humaines, voudra en embrasser dans son ensemble le vaste tableau, il restera étonné.

D'un côté, les plus fermes dynasties sont ébranlées ou détruites ; de toutes parts les peuples échappent violemment à l'empire de leurs lois ; ils détruisent ou limitent l'autorité de leurs seigneurs ou de leurs princes ; toutes les nations qui ne sont point en révolution paraissent du moins inquiètes et frémissantes ; un même esprit de révolte les anime. Et, de l'autre, dans ce même temps d'anarchie et chez ces mêmes peuples si indociles, le pouvoir social accroît sans cesse ses prérogatives ; il devient plus centralisé, plus entreprenant, plus absolu, plus étendu. Les citoyens tombent à chaque instant sous le contrôle de l'administration publique ; ils sont entraînés insensiblement, et comme à leur insu, à lui sacrifier tous les jours quelques nouvelles parties de leur indépendance individuelle, et ces mêmes hommes qui de temps à autre renversent un trône et foulent aux pieds des rois, se plient de plus en plus, sans résistance, aux moindres volontés d'un commis.

Ainsi donc, deux révolutions semblent s'opérer de nos jours, en sens contraire : l'une affaiblit continuellement le pouvoir, et l'autre le renforce sans cesse : à aucune autre époque de notre histoire il n'a paru si faible ni si fort.

Mais, quand on vient enfin à considérer de plus près l'état du monde, on voit que ces deux révolutions sont intimement liées l'une à l'autre, qu'elles partent de la même source, et qu'après avoir eu un cours divers, elles conduisent enfin les hommes au même lieu.

Je ne craindrai pas encore de répéter une dernière fois ce que j'ai déjà dit ou indiqué dans plusieurs endroits de ce livre : il faut bien prendre garde de confondre le fait même de l'égalité avec la révolution qui achève de l'introduire dans l'état social et dans les lois ; c'est là que se trouve la raison de presque tous les phénomènes qui nous étonnent.

Tous les anciens pouvoirs politiques de l'Europe, les plus grands aussi bien que les moindres, ont été fondés dans des siècles d'aristocratie, et ils représentaient ou défendaient plus ou moins le principe de l'inégalité et du privilége. Pour faire prévaloir dans le gouvernement les besoins et les intérêts nouveaux que suggérait l'égalité croissante, il a donc fallu aux hommes de nos jours renverser ou contraindre les anciens pouvoirs. Cela les a conduits à faire des révolutions, et a inspiré à un grand nombre d'entre eux ce goût sauvage du désordre et de l'indépendance que toutes les révolutions, quel que soit leur objet, font toujours naître.

Je ne crois pas qu'il y ait une seule contrée en Europe où le développement de l'égalité n'ait point été précédé ou suivi de quelques changements violents dans l'état de la propriété et des personnes, et presque tous ces changements ont été accompagnés de beaucoup d'anarchie et de licence, parce qu'ils étaient faits par la portion la moins policée de la nation, contre celle qui l'était le plus.

De là sont sorties les deux tendances contraires que j'ai précédemment montrées. Tant que la révolution démocratique était dans sa chaleur, les hommes occupés à détruire les anciens pouvoirs aristocratiques qui combattaient contre elle, se montraient animés d'un grand esprit d'indépendance, et à mesure que la victoire de l'égalité devenait plus complète, ils s'abandonnaient peu à peu aux instincts naturels que cette même égalité fait naître, et ils renforçaient et centralisaient le pouvoir social. Ils avaient voulu être libres pour pouvoir se faire égaux, et, à mesure que l'égalité s'établissait davantage à l'aide de la liberté, elle leur rendait la liberté plus difficile.

Ces deux états n'ont pas toujours été successifs. Nos pères ont fait voir comment un peuple pouvait organiser une immense tyrannie dans son sein au moment même où il échappait à l'autorité des nobles et bravait la puissance de tous les rois, enseignant à la fois au monde la manière de conquérir son indépendance et de la perdre.

Les hommes de notre temps s'aperçoivent que les anciens pouvoirs s'écroulent de toutes parts ; ils voient toutes les anciennes influences qui meurent, toutes les anciennes barrières qui tombent ; cela trouble le jugement des plus habiles ; ils ne font attention qu'à la prodigieuse révolution qui s'opère sous leurs yeux, et ils croient que le genre humain va tomber pour jamais en anarchie. S'ils songeaient aux conséquences finales de cette révolution, ils concevraient peut-être d'autres craintes.

Pour moi je ne me fie point, je le confesse, à l'esprit de liberté qui semble animer mes contemporains ; je vois bien que les nations de nos jours sont turbulentes ; mais je ne découvre pas clairement qu'elles soient libérales, et je redoute qu'au sortir de ces agitations qui font vaciller tous les trônes, les souverains ne se trouvent plus puissants qu'ils ne l'ont été.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chapitre 7.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chapitre 7.

Thème 04

L'information

Extrait 10

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Éloge de la satire (p. 148-150)

Aristophane, Les Cavaliers, 424 av. J.-C.

Extrait 11

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Je crois fermement qu'on ne saurait fonder de nouveau, dans le monde, une aristocratie ; mais je pense que les simples citoyens en s'associant, peuvent y constituer des êtres très opulents, très influents, très forts, en un mot des personnes aristocratiques.

On obtiendrait de cette manière plusieurs des plus grands avantages politiques de l'aristocratie, sans ses injustices ni ses dangers. Une association politique, industrielle, commerciale ou même scientifique et littéraire, est un citoyen éclairé et puissant qu'on ne saurait plier à volonté ni opprimer dans l'ombre, et qui, en défendant ses droits particuliers contre les exigences du pouvoir, sauve les libertés communes.

Dans les temps d'aristocratie, chaque homme est toujours lié d'une manière très étroite à plusieurs de ses concitoyens, de telle sorte qu'on ne saurait attaquer celui-là, que les autres n'accourent à son aide. Dans les siècles d'égalité, chaque individu est naturellement isolé ; il n'a point d'amis héréditaires dont il puisse exiger le concours, point de classe dont les sympathies lui soient assurées ; on le met aisément à part, et on le foule impunément aux pieds. De nos jours, un citoyen qu'on opprime n'a donc qu'un moyen de se défendre ; c'est de s'adresser à la nation tout entière, et, si elle lui est sourde, au genre humain ; il n'a qu'un moyen de le faire, c'est la presse. Ainsi la liberté de la presse est infiniment plus précieuse chez les nations démocratiques que chez toutes les autres ; elle seule guérit la plupart des maux que l'égalité peut produire. L'égalité isole et affaiblit les hommes ; mais la presse place à côté de chacun d'eux une arme très puissante, dont le plus faible et le plus isolé peut faire usage. [,'égalité ôte à chaque individu l'appui de ses proches ; mais la presse lui permet d'appeler à son aide tous ses concitoyens et tous ses semblables. L'imprimerie a hâté les progrès de l'égalité, et elle est un de ses meilleurs correctifs.

Je pense que les hommes qui vivent dans les aristocraties peuvent, à la rigueur, se passer de la liberté de la presse ; mais ceux qui habitent les contrées démocratiques ne peuvent le faire. Pour garantir l'indépendance personnelle de ceux-ci, je ne m'en fie point aux grandes assemblées politiques, aux prérogatives parlementaires, à la proclamation de la souveraineté du peuple.

Toutes ces choses se concilient, jusqu'à un certain point, avec la servitude individuelle ; mais cette servitude ne saurait être complète si la presse est libre. La presse est, par excellence, l'instrument démocratique de la liberté.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chapitre 7.

Extrait 12

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À l'instant où j'entrai dans la salle, les lumières s'éteignirent, une musique martiale retentit, et le film commença. On aurait pu croire que tous les hommes de Newark - la clientèle féminine était très restreinte - voulaient apercevoir l'hôte inattendu de la Maison-Blanche ; la salle était comble pour cette dernière matinée du vendredi ; je ne pus trouver un siège vacant que dans les derniers rangs du balcon ; ceux qui arriveraient après moi n'auraient plus qu'à rester debout derrière le dernier rang d'orchestre. J'étais grisé, non seulement parce que je venais de jouer un tour dont on ne m'aurait pas cru capable, mais aussi parce que, nimbé dans la fumée de centaines de cigarettes et l'odeur dispendieuse des cigares à cinq cents, je m'abandonnais à la magie du folklore masculin, gamin jouant à l'homme parmi les hommes.

Les Britanniques atterrissent à Madagascar pour prendre la base navale française. Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, dénonce cet acte d'agression.

La RAF bombarde Stuttgart pour la troisième nuit consécutive.

Les avions de guerre britanniques s'engagent dans une bataille aérienne féroce au-dessus de Malte.

L'armée allemande repart à l'attaque des troupes russes dans la péninsule de Kertch.

Mandalay tombe aux mains de l'armée nipponne en Birmanie.

L'armée nipponne tente une nouvelle percée dans la jungle de Nouvelle-Guinée.

Les troupes japonaises de Birmanie marchent sur la province du Yunnan.

La guérilla chinoise lance un raid sur la ville de Canton, tuant cinq cents soldats japonais.

Une multitude de casques, d'uniformes, d'armes, d'immeubles, de ports, de plages, la flore, la faune, des visages d'hommes de toutes les races, mais partout le même enfer, le mal absolu et son cortège d'horreurs, qui n'épargnaient qu'une seule grande nation, les États-Unis. Image sur image de misère sans fin : l'explosion des mortiers, les fantassins pliés en deux, en train de courir ; les fusiliers marins, armes tendues au-dessus de leurs têtes, se vautrant dans l'eau pour atteindre la grève, les avions larguant des bombes, les avions explosant, s'écrasant en vrille, les fosses communes, les aumôniers à genoux, les croix improvisées, les naufrages, la mer en flammes, les marins qui se noient, les ponts qui s'effondrent, le bombardement des réservoirs, les hôpitaux visés coupés en deux, les colonnes de fumée s'élevant des citernes de pétrole bombardées, les prisonniers parqués dans une mer de boue, les brancards emportant des hommes-troncs, les civils passés au fil de la baïonnette, les bébés morts, les corps décapités dans leurs bulles de sang...

Et puis la Maison-Blanche. Crépuscule de printemps. Les ombres s'allongent sur l'immense pelouse. Les bosquets fleurissent ; les arbres sont en fleurs. Des limousines conduites par des chauffeurs en livrée, dont tout le monde sort en tenue de soirée. Là-bas, dans le hall de marbre, derrière les portiques ouverts, un ensemble à cordes joue le grand succès de l'an dernier, "Intermezzo", orchestration grand public d'un thème du Tristan et Isolde de Wagner. Des sourires aimables, des rires feutrés. La svelte silhouette de notre beau président bien-aimé. À ses côtés, la poétesse de talent, l'intrépide aviatrice, femme du meilleur monde et mère de leur enfant assassiné. L'invité d'honneur, disert, chevelure argentée ; l'épouse nazie, élégante dans sa longue robe de satin. Des paroles de bienvenue, des traits d'esprit et le sémillant émissaire du Vieux Monde, rompu à l'histrionisme de la cour du roi, resplendissant dans sa tenue de soirée, qui baise avec grâce la main de la Première Dame.

Sans la Croix de fer, décernée par le Führer à son ministre des Affaires étrangères, et qui orne sa poche déjà égayée par le mouchoir de soie artistement froissé, on trouverait en cet imposteur le fleuron de la civilisation le plus convaincant que puisse produire la fourberie humaine.

Et puis là ! Tante Evelyn et le rabbin Bengelsdorf passent devant les fusiliers marins postés à l'entrée, ils franchissent la porte, ils disparaissent.

Ils n'avaient pas dû rester trois secondes à l'écran, et pourtant le reste de l'actualité nationale ainsi que le journal des sports qui clôturait la séance me furent incompréhensibles ; j'espérais seulement que le film passe à l'envers pour me remontrer l'instant où ma tante apparaissait, brillant de tout l'éclat des bijoux ayant appartenu à feu la femme du rabbin. Parmi les nombreuses invraisemblances dont les caméras affirmaient l'irréfutable réalité, le triomphe scandaleux de tante Evelyn était bien pour moi la plus problématique.

Philipp Roth, Le Complot contre l'Amérique, 2004, chapitre 5, Jamais encore, éd. Gallimard.

Thème 05

La mobilisation citoyenne

Extrait 13

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La prise de conscience de Demos (p. 153-157)

Aristophane, Les Cavaliers, 424 av. J.-C.

Extrait 14

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En proportion que la nation devient plus industrielle, elle sent un plus grand besoin de routes, de canaux, de ports et autres travaux d'une nature semi-publique, qui facilitent l'acquisition des richesses, et en proportion qu'elle est plus démocratique, les particuliers éprouvent plus de difficulté à exécuter de pareils travaux, et l'État plus de facilité à les faire. Je ne crains pas d'affirmer que la tendance manifeste de tous les souverains de notre temps est de se charger seuls de l'exécution de pareilles entreprises ; par là, ils resserrent chaque jour les populations dans une plus étroite dépendance.

D'autre part, à mesure que la puissance de l'État s'accroît et que ses besoins augmentent, il consomme lui-même une quantité toujours plus grande de produits industriels, qu'il fabrique d'ordinaire dans ses arsenaux et ses manufactures. C'est ainsi que, dans chaque royaume, le souverain devient le plus grand des industriels ; il attire et retient à son service un nombre prodigieux d'ingénieurs, d'architectes, de mécaniciens et d'artisans.

Il n'est pas seulement le premier des industriels, il tend de plus en plus à se rendre le chef ou plutôt le maître de tous les autres.

Comme les citoyens sont devenus plus faibles en devenant plus égaux, ils ne peuvent rien faire en industrie sans s'associer ; or, la puissance publique veut naturellement placer ces associations sous son contrôle.

Il faut reconnaître que ces sortes d'êtres collectifs qu'on nomme associations sont plus forts et plus redoutables qu'un simple individu ne saurait l'être, et qu'ils ont moins que ceux-ci la responsabilité de leurs propres actes, d'où il résulte qu'il semble raisonnable de laisser à chacune d'elles une indépendance moins grande de la puissance sociale qu'on ne le ferait pour un particulier.

Les souverains ont d'autant plus de pente à agir ainsi que leurs goûts les y convient. Chez les Peuples démocratiques, il n'y a que par l'association que la résistance des citoyens au pouvoir central puisse se produire ; aussi ce dernier ne voit-il jamais qu'avec défaveur les associations qui ne sont pas sous sa main ; et ce qui est fort digne de remarque, c'est que, chez ces peuples démocratiques, les citoyens envisagent souvent ces mêmes associations, dont ils ont tant besoin, avec un sentiment secret de crainte et de jalousie qui les empêche de les défendre. La puissance et la durée de ces petites sociétés particulières, au milieu de la faiblesse et de l'instabilité générale, les étonnent et les inquiètent, et ils ne sont pas éloignés de considérer comme de dangereux privilèges le libre emploi que fait chacune d'elles de ses facultés naturelles.

Toutes ces associations qui naissent de nos jours sont d'ailleurs autant de personnes nouvelles, dont le temps n'a pas consacré les droits et qui entrent dans le monde à une époque où l'idée des droits particuliers est faible, et où le pouvoir social est sans limites ; il n'est pas surprenant qu'elles perdent leur liberté en naissant.

Chez tous les peuples de l'Europe, il y a certaines associations qui ne peuvent se former qu'après que l'État a examiné leurs statuts et autorisé leur existence. Chez plusieurs, on fait des efforts pour étendre à toutes les associations cette règle. On voit aisément où mènerait le succès d'une pareille entreprise.

Si une fois le souverain avait le droit général d'autoriser à certaines conditions les associations de toute espèce, il ne tarderait pas à réclamer celui de les surveiller et de les diriger, afin qu'elles ne puissent pas s'écarter de la règle qu'il leur aurait imposée. De cette manière, l'État, après avoir mis dans sa dépendance tous ceux qui ont envie de s'associer, y mettrait encore tous ceux qui se sont associés, c'est-à-dire presque tous les hommes qui vivent de nos jours.

Les souverains s'approprient ainsi de plus en plus et mettent à leur usage la plus grande partie de cette force nouvelle que l'industrie crée de notre temps dans le monde. L'industrie nous mène, et ils la mènent.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chapitre 5.

Extrait 15

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Vendredi 16 octobre 1942

Dès neuf heures du matin, un émetteur radio dissimulé quelque part dans la capitale diffuse la voix de la Première Dame. Avec l'aide de partisans restés loyaux à Lindbergh au sein des services secrets, elle a réussi à s'échapper de l'hôpital Walter Reed où sous couvert d'être soignée par des psychiatres de l'armée pour troubles mentaux elle était retenue prisonnière dans une camisole de force depuis près de vingt-quatre heures. Elle s'exprime agréablement et les mots qu'elle prononce sont exempts de toute amertume ou d'arrogance vertueuse ; on entend la voix égale d'une femme parfaitement respectable qui a été élevée à traiter par le mépris le chagrin et la déception sans jamais perdre sa retenue. Elle n'a rien d'un cyclone et pourtant son entreprise est extraordinaire, et elle ne laisse paraître aucune peur.

"Mes chers concitoyens, on ne saurait permettre aux forces de l'ordre de sombrer dans l'illégalité. Au nom de mon mari, je demande à toutes les unités de la garde nationale de déposer les armes et de se disperser, et à nos gardes de retourner à la vie civile. Je demande à tous les membres des forces armées de quitter nos villes et de se regrouper dans leurs bases sous le commandement de leurs officiers supérieurs autorisés. Je demande au FBI de libérer tous ceux qui ont été arrêtés pour conspiration contre mon mari et de leur restituer immédiatement l'intégralité de leurs droits civiques. Je demande aux forces de l'ordre de tout le pays de faire de même pour ceux qui sont détenus dans les prisons des divers États. Il n'existe pas la moindre preuve qu'un seul détenu soit de près ou de loin responsable du sort de mon mari et de son appareil, le mercredi 7 octobre ou plus tard. Je demande à la police de New York d'évacuer le siège des journaux, des magazines et les stations de radio illégalement occupés, pour que ces services reprennent leur activité normale, telle que la garantit le premier amendement de la Constitution. Je demande au Congrès de mettre en oeuvre une procédure pour démettre de ses fonctions l'actuel président par intérim, et nommer à sa place un nouveau président selon la loi de 1886 sur la succession présidentielle en cas de vacance de la vice-présidence. La loi de 1886 précise également que, dans les circonstances décrites, le Congrès décidera s'il faut procéder à des élections présidentielles extraordinaires. Je demande donc au Congrès d'autoriser une élection présidentielle qui coïncide avec l'élection législative prévue pour le premier lundi suivant le premier mardi de novembre."

La Première Dame répète ce communiqué matinal toutes les demi-heures jusqu'en milieu de journée, et à midi elle annonce que pour braver le président par intérim, qu'elle accuse nommément de l'avoir fait illégalement enlever et séquestrer, elle retourne s'installer à la Maison-Blanche avec ses enfants. Paraphrasant délibérément le texte le plus vénéré de la démocratie américaine, elle déclare en guise de péroraison : "Je ne me laisserai pas intimider par les représentants illégaux d'une administration séditieuse, et je ne leur céderai pas. Tout ce que je demande au peuple américain, c'est qu'il suive mon exemple et qu'il refuse de subir ou de soutenir des positions gouvernementales indéfendables. La présente administration ne s'est illustrée que par ses violations et ses usurpations, dont le propos commun et immédiat est d'instaurer une tyrannie absolue sur nos États. Ce gouvernement a fait la sourde oreille à la voix de la justice, et il nous a imposé une juridiction impossible à cautionner. En conséquence, pour défendre les droits inaliénables établis en 1776 par Jefferson de la Virginie, Franklin de la Pennsylvanie et Adams de la baie du Massachusetts, en vertu de l'autorité du même bon peuple américain, et prenant le même juge suprême à témoin de la rectitude de nos intentions, moi, Anne Morrow Lindbergh, native de l'État du New Jersey, résidant dans le district de Columbia, épouse du trente-troisième président des États-Unis, je déclare que cet épisode d'usurpation scandaleuse est arrivé à son terme. Le complot de nos ennemis a échoué. La justice et la liberté sont rétablies et ceux qui ont violé la Constitution des États-Unis vont avoir affaire à la branche judiciaire du gouvernement, selon les modalités strictement prévues par la loi du pays."

Philipp Roth, Le Complot contre l'Amérique, 2004, chapitre 8, Mauvais jours, éd. Gallimard.