Dora Bruder

Séance 01

L'oeuvre de Patrick Modiano

Observation

1. Observez les couvertures de ces oeuvres. Quels genres d'images apparaissent ? Que suggèrent ce choix d'images sur ces oeuvres ?

2. Quelles thématiques reviennent fréquemment dans les quatrièmes de couverture ?

Pistes

Le narrateur part à la recherche de son père. Le voici dans un village, en bordure de la forêt de Fontainebleau, du temps de l'occupation, au milieu d'individus troubles. Qui est ce père ? Trafiquant ? Juif traqué ? Pourquoi se trouve-t-il parmi ces gens ? Jusqu'au bout le narrateur poursuivra ce père fantomatique. Avec tendresse.

Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, 1972.

Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ?

Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.

Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, 1978.

Dans un Paris où ils sont livrés à eux-mêmes, deux très jeunes gens, Odile et Louis, font l'"apprentissage de la ville" et d'une vie de hasards, d'expédients et d'aventures.

Ils ont pour eux leur innocence et croisent sur leur route des individus singuliers, émouvants mais quelquefois peu recommandables qui les entraînent dans des chemins de traverse.

Mais, en définitive, aussi trouble et aussi chaotique que soit un début dans la vie, il se métamorphose, avec le temps, en un beau souvenir de jeunesse, que les deux héros de ce livre sont désormais seuls à partager.

Patrick Modiano, Une jeunesse, 1981.

Place du Châtelet, elle a voulu prendre le métro. C'était l'heure de pointe. Nous nous tenions serrés près des portières. À chaque station, ceux qui descendaient nous poussaient sur le quai. Puis nous remontions dans la voiture avec les nouveaux passagers. Elle appuyait la tête contre mon épaule et elle m'a dit en souriant que "personne ne pourrait nous retrouver dans cette foule".

À la station Gare-du-Nord, nous étions entraînés dans le flot des voyageurs qui s'écoulait vers les trains de banlieue. Nous avons traversé le hall de la gare et, dans la salle des consignes automatiques, elle a ouvert un casier et en a sorti une valise de cuir noir.

Je portais la valise qui pesait assez lourd. Je me suis dit qu'elle contenait autre chose que des vêtements.

Patrick Modiano, Un cirque passe, 1992.

J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps - tout ce qui vous souille et vous détruit - n'auront pas pu lui voler.

Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997.

"Vous en avez de la mémoire..."

Oui, beaucoup... Mais j'ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d'oublier. Je croyais y être parvenu et sans que je m'y attende, après des dizaines d'années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d'une rue, à certaines heures de la journée.

Patrick Modiano, Souvenirs dormants, 2017.

Séance 02

Un avis de recherche

Oral

Lisez le début du texte. En quoi ce début se distingue-t-il des codes du roman 'traditionnel' ?

Pistes

Notion : l'incipit

Explication

1. Quelles sont les trois époques évoquées ?

2. Dans quelle ambiance baigne l'évocation de Paris ?

3. Le narrateur se concentre-t-il sur l'annonce ou s'en éloigne-t-il ?

Il y a huit ans, dans un vieux journal, Paris-Soir, qui datait du 31 décembre 1941, je suis tombé à la page trois sur une rubrique : "D'hier à aujourd'hui". Au bas de celle-ci, j'ai lu :

"PARIS

On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris."

Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps. Dans mon enfance, j'accompagnais ma mère au marché aux Puces de Saint-Ouen. Nous descendions de l'autobus à la porte de Clignancourt et quelquefois devant la mairie du XVIIIe arrondissement. C'était toujours le samedi ou le dimanche après-midi.

En hiver, sur le trottoir de l'avenue, le long de la caserne Clignancourt, dans le flot des passants, se tenait, avec son appareil à trépied, le gros photographe au nez grumeleux et aux lunettes rondes qui proposait une "photo souvenir". L'été, il se postait sur les planches de Deauville, devant le bar du Soleil. Il y trouvait des clients. Mais là, porte de Clignancourt, les passants ne semblaient pas vouloir se faire photographier. Il portait un vieux pardessus et l'une de ses chaussures était trouée.

Je me souviens du boulevard Barbès et du boulevard Ornano déserts, un dimanche après-midi de soleil, en mai 1958. À chaque carrefour, des groupes de gardes mobiles, à cause des événements d'Algérie.

J'étais dans ce quartier l'hiver 1965. J'avais une amie qui habitait rue Championnet. Ornano 49-20.

Déjà, à l'époque, le flot des passants du dimanche, le long de la caserne, avait dû emporter le gros photographe, mais je ne suis jamais allé vérifier. À quoi avait-elle servi, cette caserne ? On m'avait dit qu'elle abritait des troupes coloniales.

Janvier 1965. La nuit tombait vers six heures sur le carrefour du boulevard Ornano et de la rue Championnet. Je n'étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues.

Le dernier café, au bout du boulevard Ornano, côté numéros pairs, s'appelait "Verse Toujours". À gauche, au coin du boulevard Ney, il y en avait un autre, avec un juke-box. Au carrefour Ornano-Championnet, une pharmacie, deux cafés, l'un plus ancien, à l'angle de la rue Duhesme.

Ce que j'ai pu attendre dans ces cafés… Très tôt le matin quand il faisait nuit. En fin d'après-midi à la tombée de la nuit. Plus tard, à l'heure de la fermeture…

Le dimanche soir, une vieille automobile de sport noire - une Jaguar, me semble-t-il - était garée rue Championnet, à la hauteur de l'école maternelle. Elle portait une plaque à l'arrière : G.I.G. Grand invalide de guerre. La présence de cette voiture dans le quartier m'avait frappé. Je me demandais quel visage pouvait bien avoir son propriétaire.

À partir de neuf heures du soir, le boulevard était désert. Je revois encore la lumière de la bouche du métro Simplon, et, presque en face, celle de l'entrée du cinéma Ornano 43. L'immeuble du 41, précédant le cinéma, n'avait jamais attiré mon attention, et pourtant je suis passé devant lui pendant des mois, des années. De 1965 à 1968. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris.

P. Modiano, Dora Bruder, 1997.

Prolongement

Dans le chapitre X, Modiano écrit : "j'ai peine à croire que je suis dans la même ville que celle où se trouvaient Dora Bruder et ses parents, et aussi mon père quand il avait vingt ans de moins que moi. J'ai l'impression d'être tout seul à faire le lien entre le Paris de ce temps-là et celui d'aujourd'hui, le seul à me souvenir de tous ces détails. Par moments, le lien s'amenuise et risque de se rompre, d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière celle d'aujourd'hui." En quoi cette citation peut-elle éclairer cet extrait ?

Séance 03

Photographies de famille

Observation

Choisissez l'une des deux photographies et décrivez-la à l'écrit. Qu'est-ce qui vous paraît intéressant dans cette photographie ?

Dora Bruder et ses parents.

Recherche

1. Relisez les passages suivants : de "Quelques photos de cette époque" (page 31) à la fin du chapitre (page 33) et de "J'ai pu obtenir il y a quelques mois une photo de Dora Bruder" (page 90) à "et ces secondes sont devenues une éternité" (page 92).

a. Qu'est-ce qui vous paraît intéressant/surprenant dans ces descriptions de photographies ? Justifiez votre réponse.

b. Dans les dernières photographies de la page 33, quel mot est répété ? Pourquoi ?

c. Quelle différence voyez-vous entre les huit photographies des pages 31-33 et celle des pages 90-92 ?

2. Relisez la description du photographe de la caserne Clignancourt (page 8) et le passage qui va de "Le boulevard était désert, ce dimanche-là" (page 130) à la fin du chapitre (page 131).

a. Quels points communs peut-on trouver entre ces deux anecdotes concernant la photographie ?

b. Quel rôle semble jouer la photographie pour Modiano dans ce livre ?

Dora Bruder, sa mère et sa grand-mère.

Séance 04

"Histoires de photos de famille"

Lecture

1. Lisez l'une des parties du texte et proposez-en un résumé oral d'une minute au moins.

a. Du début à "...le champ des probabilités."

b. De "Sous prétexte que..." à "...semblable par affinités".

c. De "Un grand nom de la psychanalyse..." à la fin.

2. Quel rapport avec Dora Bruder ?

Pistes

Contraction

Résumez ce texte en 155 mots.

Dans cet article, le journaliste Luc Desbenoit réfléchit sur l'évolution de la photo de famille.

Pas de famille sans photos de famille. Dès 1839, date officielle de son inven­tion, la photographie se focalise sur le portrait, la grande demande des contemporains. Chacun veut le sien. Et, très vite, celui-ci trouve sa place à demeure, sur le guéridon de l'entrée, comme si le meuble n'avait été pensé qu'à cet usage. Personne n'échappe à son emprise. Victor Hugo, Emile Zola, Pierre Bonnard... les grands esprits de l'époque s'équipent de chambres à plaque de verre, photographient ce qui leur est cher, à commencer par leurs proches. Et laissent, comme l'auteur du J'accuse avec les portraits de sa fille adul­térine Denise, les témoignages évidents d'une affection qu'aucun mot n'aurait réussi à rendre aussi poignante.

La famille change, se décompose, devient monoparentale ? La photo, elle, s'adapte. On la pensait pantouflarde, casanière, pudique, promise à l'album planqué dans un tiroir ? Elle n'attendait que l'occasion de claquer la porte du domicile. Avec le numérique, elle circule sur Facebook, Flickr, par MMS ou mails, s'expose sans complexe dans les blogs. Près de la moitié des images sur le Net sont des photos de famille. Son pouvoir d'attraction transcende les cultures. Après le tsunami au Japon, des brigades ont organisé de véritables opérations de sauvetage en collectant l'été dernier, à Ishinomaki, les photos éparpillées par la catastrophe. Une fois nettoyées et séchées sur des fils à linge, elles ont été remises aux rescapés qui, par centaines, venaient les reconnaître dans une salle municipale.

Bien avant, à l'orée du XXe siècle, les immigrants européens qui débarquaient par vagues misérables à New York, tout comme les poilus des tranchées de la Première Guerre mondiale, les emportaient en talismans. Pas seulement pour se protéger de l'inconnu, ou de la mort. Mais de ce qu'il y a de pire : l'anonymat. On se rappelle une image bouleversante de la Seconde Guerre mondiale. Elle montre des portraits échappés d'un portefeuille aux côtés d'un cadavre de soldat allemand. Ces petits clichés aux bords crénelés rendent la scène insupportable, inadmissible, indigne.

Oui, indigne. Car c'est bien ce qu'a apporté avant tout la photo de famille. De la dignité. Grâce à elle, les gens ordinaires ont droit d'accéder au privilège des dieux, des princes et des aristocrates. Les Rembrandt, Vermeer, Velázquez ont été supplantés par un portraitiste sans prétention, dont le nom se confond immédiatement avec son slogan : "Clic clac, merci Kodak". De 1888 - un boîtier en bois, fermé, que l'usine retourne rechargé avec les cent clichés développés - à l'Instamatic de 1963, la firme de l'industriel américain George Eastman a accompagné, voire devancé, cet insatiable désir de représentation. En 1900, son génial Brownie Kodak permet "aux enfants de 10 ans de montrer à leurs familles attendries des images qu'on déclare supérieures aux oeuvres les plus habiles", témoigne alors un chroniqueur. Le journaliste Alfred Licht­wark touche au coeur du problème lorsqu'il constate en 1907 qu'il "n'existe à notre époque aucune oeuvre d'art que l'on considère aussi attentivement que son propre portrait photographique, ceux de ses parents, de ses amis ou de l'être aimé".

Aucune autre image n'aura jamais ce pouvoir de fascination hypnotique. On en a tous fait l'expérience en se plongeant dans nos albums. Tel Narcisse, on se penche d'abord sur nos propres reflets. On s'ausculte. Tout compte fait on se trouve beau, alors qu'adolescent on se détestait. Un album ne garde que les bonnes photos. C'est son rôle. Après, c'est au tour des autres membres de la tribu : un frère coiffé d'un bob, en maillot de bain sur la plage. On avait oublié qu'il avait alors des taches de rousseur. La corvée de la visite de la cathédrale de Quimper, en vacances, un jour de pluie, se revoit autrement. L'album transforme les mauvais souvenirs en bons. Il ne supporte ni le chagrin ni la douleur, pas plus que la tristesse ou le conflit. Il est plutôt conformiste, sans être entêté dans ses principes. Ses conventions changent quand il faut. [...]

Ainsi, à ses débuts, la photo de famille était très posée. Figée en fait. Le modèle était appareillé avec des prothèses métalliques pour l'empêcher de bouger. Les lentes émulsions chimiques n'offraient pas d'autre solution. Les progrès techniques permettent de sortir du studio des professionnels mais la pose, elle, est restée. Plus naturelle, mais toujours solennelle. Comme la famille, qui ne se concevait pas en dehors des rites laïques et religieux - le baptême, la première communion, le mariage. Même en vacances, on posait devant un château, un monument, la tour Eiffel, un paysage italien, une ferme. Suivant ses goûts, ses moyens, sa vision des choses, sa classe sociale. On inscrivait un corps docile dans une histoire collective.

Dans les années 1960-1970, le mariage n'est plus un passage obligé. Mai 68 oblige le maître à descendre de son estrade. Les rituels religieux disparaissent. La photo de famille suit le mouvement, elle se métamorphose en restant fidèle à son principe de base : la représentation du bonheur. Avec la pose, c'était facile. Il suffi­sait de sourire. Le fameux "cheeeese" accompagnait la cérémonie. Désormais, le bonheur ne s'affiche plus au garde-à-vous, il se saisit dans le mouvement, l'instantané au quotidien. L'opérateur doit l'attraper au vol. Avec une petite révolution : l'apparition de l'enfant-roi. L'album démarre avec lui, par le ventre arrondi de maman et son premier portrait, l'échographie. Premier bain, première dent, premiers pas, première rentrée scolaire... Avec l'enfant, tout commence. Ce n'est plus le rejeton qui s'intègre dans une lignée, mais la lignée qui se refonde autour de lui. On le photographie dans les bras du grand-père, de la tante, de l'oncle, du frère... de tous ceux qui seront jugés indispensables pour l'ancrer dans son histoire. En grandissant, l'enfant adore se référer à son album. Car c'est désormais le sien.

Celui qui écrit ces romans familiaux ne se voit pas ou incidemment, quand son ombre s'introduit dans le champ. Qui est-il ? Le père, très majoritairement jusque dans les années 1970. Avec les bouleversements de la société patriarcale, il a perdu le droit d'être le seul à manipuler l'appareil. Mais qu'importe. Que ce soit lui, sa femme, voire les enfants, les grands-parents, ou les amis, le photographe anonyme se plie aux mentalités de son époque. Ses clichés, même ratés (et parfois surtout ceux-ci), entrent depuis quelques années dans les musées (qui s'intéressent de plus en plus à la photo amateur), tant l'inconscient de toute une société s'y révèle. Répétitive, conventionnelle, sentimentaliste, elle donne à l'imaginaire un immense champ d'exploration et de divagation.

Passionnée par ces images qu'elle collecte chez les brocanteurs, l'écrivaine Anne-Marie Garat leur a consacré un superbe ouvrage, et en nourrit son oeuvre. Elle parle de "matière noire". "Le mal y rôde de façon accidentelle, dit-elle. J'y trouve le viol, l'inceste, l'adultère, la transgression, le crime, la mort, les déceptions, les trahisons." Sur cette photo publiée dans ce livre, la face a été rayée rageusement. Une vengeance, un meurtre symbolique ? Sur cette autre, tout aussi ancienne, le visage a été découpé. Une décapitation. C'est sacrément violent. Anne-Marie Garat évoque l'histoire véridique d'un frère et d'une soeur ayant décidé de brûler ensemble l'album après la mort de leurs parents, faute d'avoir pu se mettre d'accord sur celui qui devait en hériter.

Avec le numérique, le problème du partage ne se pose plus. Une image peut se répéter à l'infini. L'opérateur a d'ailleurs tendance à être débordé par la quantité des clichés. Il faut se répartir les rôles dans le couple. L'un photographie, l'autre sélectionne. Mais après la période euphorique des captures engrangées sur les CD, les disques durs et l'angoisse de les voir disparaître dans un bug, se dessine le temps de l'organisation. On transforme de plus en plus fréquemment l'image virtuelle en objets. Les sites spécialisés dans la confection non plus d'albums mais de livres de famille - les photos n'y sont plus collées mais imprimées - se multiplient sur Internet. On en a vendu deux millions en France, cette année. On commande également des autocollants à mettre sur le frigo, des calendriers, des posters sous forme de mosaïques à l'effigie bien souvent des enfants.

Ce qui frappe avec cette photo de famille, désormais élargie aux proches, aux amis, est qu'elle s'affirme comme un nouveau langage. Les ados s'adressent leur clichés de façon compulsive sur Facebook. Au moindre prétexte, les adultes improvisent avec leur smartphone - ce que jadis on appelait une soirée diapos - une petite séance sur les vacances, ou les risettes du dernier-né. Avec les mails, de nouveaux chroniqueurs apparaissent. On envoie chaque semaine des photos du week-end, le cours d'équitation de la cadette, l'installation du cirque à côté de la maison avec les chameaux qui pâturent sur les bords de la Loire. On veut partager aussitôt l'émotion d'un moment. L'image remplace les mots. Avec elle, une nouvelle forme de communication est en train de s'inventer. Celle du moment présent, de l'instant, de l'ordre de la conversation ou du badinage. Ce qui est apparemment incompatible avec ce qu'elle fut jusque-là : une gardienne de la mémoire, se bonifiant avec les ans. Décidément, la photo de famille est toujours de son temps.

Luc Desbenoit, Télérama, "Histoires de photos de famille", le 27/12/2011.

Séance 05

Les deux labyrinthes

Oral

Cet épisode vous paraît-il amusant ? Triste ? Pourquoi ?

Analyse

I. La lutte avec l'administration

1. Qui sont toutes les "sentinelles de l'oubli" dans cet extrait ?

2. Montrez que le narrateur imite ironiquement le langage administratif.

3. Comment le trajet du narrateur est-il raconté ?

II. Un épisode plein de rebondissements

1. Quels sentiments le narrateur éprouve-t-il pendant ces démarches ?

2. Comment cette anecdote conduit-elle à un souvenir dramatique ?

3. Commentez le dénouement.

Pistes

Il m'a conseillé de demander une dérogation au Palais de Justice, 2 boulevard du Palais, 3e section de l'état civil, 5e étage, escalier 5, bureau 501. Du lundi au vendredi, de 14 à 16 heures.

Au 2 boulevard du Palais, je m'apprêtais à franchir les grandes grilles et la cour principale, quand un planton m'a indiqué une autre entrée, un peu plus bas : celle qui donnait accès à la Sainte-Chapelle. Une queue de touristes attendait, entre les barrières, et j'ai voulu passer directement sous le porche, mais un autre planton, d'un geste brutal, m'a signifié de faire la queue avec les autres.

Au bout d'un vestibule, le règlement exigeait que l'on sorte tous les objets en métal qui étaient dans vos poches. Je n'avais sur moi qu'un trousseau de clés. Je devais le poser sur une sorte de tapis roulant et le récupérer de l'autre côté d'une vitre, mais sur le moment je n'ai rien compris à cette manœuvre. À cause de mon hésitation, je me suis fait un peu rabrouer par un autre planton. Était-ce un gendarme ? Un policier ? Fallait-il aussi que je lui donne, comme à l'entrée d'une prison, mes lacets, ma ceinture, mon portefeuille ?

J'ai traversé une cour, je me suis engagé dans un couloir, j'ai débouché dans un hall très vaste où marchaient des hommes et des femmes qui tenaient à la main des serviettes noires et dont quelques-uns portaient des robes d'avocat. Je n'osais pas leur demander par où l'on accédait à l'escalier 5.

Un gardien assis derrière une table m'a indiqué l'extrémité du hall. Et là j'ai pénétré dans une salle déserte dont les fenêtres en surplomb laissaient passer un jour grisâtre. J'avais beau arpenter cette salle, je ne trouvais pas l'escalier 5. J'étais pris de cette panique et de ce vertige que l'on ressent dans les mauvais rêves, lorsqu'on ne parvient pas à rejoindre une gare et que l'heure avance et que l'on va manquer le train.

Il m'était arrivé une aventure semblable, vingt ans auparavant. J'avais appris que mon père était hospitalisé à la Pitié-Salpêtrière. Je ne l'avais plus revu depuis la fin de mon adolescence. Alors, j'avais décidé de lui rendre visite à l'improviste.

Je me souviens d'avoir erré pendant des heures à travers l'immensité de cet hôpital, à sa recherche. J'entrais dans des bâtiments très anciens, dans des salles communes où étaient alignes des lits, je questionnais des infirmières qui me donnaient des renseignements contradictoires. Je finissais par douter de l'existence de mon père en passant et repassant devant cette église majestueuse et ces corps de bâtiment irréels, intacts depuis le XVIIIe siècle et qui m'évoquaient Manon Lescaut et l'époque où ce lieu servait de prison aux filles, sous le nom sinistre d'Hôpital Général, avant qu'on les déporte en Louisiane. J'ai arpenté les cours pavées jusqu'à ce que le soir tombe. Impossible de trouver mon père. Je ne l'ai plus jamais revu.

Mais j'ai fini par découvrir l'escalier 5. J'ai monté les étages. Une suite de bureaux. On m'a indiqué celui qui portait le numéro 501. Une femme aux cheveux courts, l'air indifférent, m'a demandé ce que je voulais.

D'une voix sèche, elle m'a expliqué que pour obtenir cet extrait d'acte de naissance, il fallait écrire à M. le procureur de la République, Parquet de grande instance de Paris, 14 quai des Orfèvres, 3e section B.

P. Modiano, Dora Bruder, 1997.

Exemples de paragraphes

Prolongement

1. Quels points communs peut-on établir entre Dora Bruder et Patrick Modiano ?

2. Même question entre Dora Bruder et son père.

Dans cet extrait, Modiano propose le récit amusant d'une démarche qui le confronte à l'administration française.

De nombreux gardiens sont placés un peu partout, soulignant la difficulté d'accéder au précieux document. Le narrateur doit lutter contre eux pour passer et obtenir ce qu'il cherche. Tout au long de l'extrait, il est ainsi confronté à "un planton", "un autre planton", "un autre planton", "Un gardien". Ceux-ci paraissent brutaux ou insensibles, comme le montre le champ lexical de la rudesse : "d'un geste brutal", "rabrouer" et l'indication "assis derrière une table" (il ne se lève pas). Leur identité est incertaine, ils sont désignés de la même façon, n'ont pas de signes distinctifs, au point que l'auteur s'interroge : "Était-ce un gendarme ? Un policier ?" Une peu comme une balle de flipper, l'auteur semble donc sans cesse se cogner à ces gardiens anonymes, insensibles et omniprésents.

On voit bien, dans le texte, qu'on est confronté à l'administration, parce qu'on retrouve ce langage très particulier, à la fois très précis et très froid, que Modiano cite de façon assez ironique. C'est d'abord l'adresse interminable à laquelle Modiano doit se rendre : "Palais de Justice, 2 boulevard du Palais, 3e section de l'état civil, 5e étage, escalier 5, bureau 501. Du lundi au vendredi, de 14 à 16 heures." L'énumération des précisions paraît absurde et sans fin et fait douter qu'on puisse un jour trouver cet endroit. L'extrait commence et se termine sur des adresses "à rallonge", puisque l'employé que Modiano finit par trouver lui indique qu'il doit écrire "à M. le procureur de la République, Parquet de grande instance de Paris, 14 quai des Orfèvres, 3e section B" Les indications que Modiano glissent dans son texte sont des citations ironiques du langage administratif.

Modiano semble perdu dans un immense labyrinthe. Il se perd et semble errer partout, comme le montre l'accumulation de lieux et de verbes de déplacement : "J'ai traversé une cour, je me suis engagé dans un couloir, j'ai débouché dans un hall très vaste". Les phrases se succèdent à un rythme rapide, sans mot de liaison, comme si l'auteur courait d'un bout à l'autre du bâtiment. Cette errance semble comique, mais elle comporte aussi une dimension un peu étrange, comme si l'auteur était dans un endroit un peu fantastique, un labyrinthe avec ses gardiens, "ces sentinelles de l'oubli chargées de garder un secret honteux, et d'interdire à ceux qui le voulaient de retrouver la moindre trace de l'existence de quelqu'un". Dans cette analogie, c'est comme si les gardiens, le labyrinthe étaient chargés de protéger un secret.


Cette démarche administrative, sous la plume de Modiano, se transforme presque un récit d'aventures, une quête pleine de rebondissements dramatiques.

...

Séance 06

Le dossier "Dora Bruder"

Recherche

1. Retrouvez, dans le livre, toutes les pièces du dossier "Dora Bruder", c'est-à-dire tous les documents réels sur lesquels s'appuie Modiano pour écrire son livre et qu'il incorpore dans son texte : petite annonce, acte de naissance...

Dans un article publié dans Libération en novembre 1994, Patrick Modiano écrit : "Après la parution du Mémorial de Serge Klarsfeld, je me suis senti quelqu'un d'autre. [...] Et d'abord, j'ai douté de la littérature. Puisque le principal moteur de celle-ci est souvent la mémoire, il me semblait que le seul livre qu'il fallait écrire, c'était ce mémorial, comme Serge Klarsfeld l'avait fait." En vous appuyant sur cette citation

2. Qu'est-ce que ces documents réels apportent au livre, au-delà de leur valeur informative et documentaire ?

3. À la fin du chapitre X, Modiano écrit :

En décembre 1988, après avoir lu l'avis de recherche de Dora Bruder, dans le Paris-Soir de décembre 1941, je n'ai cessé d'y penser durant des mois et des mois. L'extrême précision de quelques détails me hantait : 41 boulevard Ornano, 1m55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Et la nuit, l'inconnu, l'oubli, le néant tout autour. Il me semblait que je ne parviendrais jamais à retrouver la moindre trace de Dora Bruder. Alors le manque que j'éprouvais m'a poussé à l'écriture d'un roman, Voyage de noces. [...] La seule chose que je savais, c'était ceci : j'avais lu son nom, BRUDER DORA – sans autre mention, ni date ni lieu de naissance – au-dessus de celui de son père BRUDER ERNEST, 21 5.99. Vienne. Apatride, dans la liste de ceux qui faisaient partie du convoi du 18 septembre 1942 pour Auschwitz.

Je pensais, en écrivant ce roman, à certaines femmes que j'avais connues dans les années soixante : Anne B., Bella D. – du même âge que Dora, l'une d'elles née à un mois d'intervalle –, et qui avaient été, pendant l'Occupation, dans la même situation qu'elle, et auraient pu partager le même sort, et qui lui ressemblaient, sans doute. Je me rends compte aujourd'hui qu'il m'a fallu écrire deux cents pages pour capter, inconsciemment, un vague reflet de la réalité.

a. En vous appuyant sur cette citation, expliquez quels sont les avantages et les inconvénients de chacune de ces deux démarches, le roman (Voyage de Noces) et l'enquête (Dora Bruder).

b. Auriez-vous préféré lire un roman sur Dora Bruder ? Pourquoi ?

Pistes

v. le chap XVII : "Ceux à qui elles étaient adressées n'ont pas voulu en tenir compte et maintenant, c'est nous, qui n'étions pas encore nés à cette époque, qui en sommes les destinataires et les gardiens"

Petite annonce

"PARIS

On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris."

Acte de naissance

"Le vingt-cinq février mille neuf cent vingt-six, vingt et une heures dix, est née, rue Santerre 15, Dora, de sexe féminin, de Ernest Bruder né à Vienne (Autriche) le vingt et un mai mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf, manœuvre, et de Cécile Burdej, née à Budapest (Hongrie) le dix-sept avril mille neuf cent sept, sans profession, son épouse, domiciliés à Sevran (Seine-et-Oise) avenue Liégeard 2. Dressé le vingt-sept février mille neuf cent vingt-six, quinze heures trente, sur la déclaration de Gaspard Meyer, soixante-treize ans, employé et domicilié rue de Picpus 76, ayant assisté à l'accouchement, qui, lecture faite, a signé avec Nous, Auguste Guillaume Rosi, adjoint au maire du douzième arrondissement de Paris. "

Note

"3 L/SBL/

Le 17 juin 1942

0032

Note pour Mlle Salomon

Dora Bruder a été remise à sa mère le 15 courant, par les soins du commissariat de police du quartier Clignancourt.

En raison de ses fugues successives, il paraîtrait indiqué de la faire admettre dans une maison de redressement pour l'enfance.

Du fait de l'internement du père et de l'état d'indigence de la mère, les assistantes sociales de la police (quai de Gesvres) feraient le nécessaire si on le leur demandait."

Registre d'écrou

"Entrées 19 juin 1942

439.19.6. 42.5e Bruder Dora, 25.2.26. Paris 12e. Française. 41 bd d'Ornano. J. xx Drancy le 13/8/42."

Séance 07

La mémoire des lieux

Observation

1. Indiquez l'itinéraire des personnages évoqués dans Paris sur les différentes cartes proposées. Vous distinguerez itinéraires réels et imaginaires.

2. Quelle coïncidence extraordinaire le narrateur relève-t-il ?

Synthèse

1. Selon vous, quelle morale peut-on tirer de cette anecdote ?

2. Proposez un schéma pour montrer comment le narrateur nous fait circuler dans les différents "plans" de Paris.

Pistes

Plan du XIIe arrondissement de Paris, 1850.

J'ai relu les livres cinquième et sixième des Misérables. Victor Hugo y décrit la traversée nocturne de Paris que font Cosette et Jean Valjean, traqués par Javert, depuis le quartier de la barrière Saint-Jacques jusqu'au Petit Picpus. On peut suivre sur un plan une partie de leur itinéraire. Ils approchent de la Seine. Cosette commence à se fatiguer. Jean Valjean la porte dans ses bras. Ils longent le Jardin des Plantes par les rues basses, ils arrivent sur le quai. Ils traversent le pont d'Austerlitz. À peine Jean Valjean a-t-il mis le pied sur la rive droite qu'il croit que des ombres s'engagent sur le pont. La seule manière de leur échapper - pense-t-il - c'est de suivre la petite rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine.

Et soudain, on éprouve une sensation de vertige, comme si Cosette et Jean Valjean, pour échapper à Javert et à ses policiers, basculaient dans le vide : jusque-là, ils traversaient les vraies rues du Paris réel, et brusquement ils sont projetés dans le quartier d'un Paris imaginaire que Victor Hugo nomme le Petit Picpus. Cette sensation d'étrangeté est la même que celle qui vous prend lorsque vous marchez en rêve dans un quartier inconnu. Au réveil, vous réalisez peu à peu que les rues de ce quartier étaient décalquées sur celles qui vous sont familières le jour.

Et voici ce qui me trouble : au terme de leur fuite, à travers ce quartier dont Hugo a inventé la topographie et les noms de rues, Cosette et Jean Valjean échappent de justesse à une patrouille de police en se laissant glisser derrière un mur. Ils se retrouvent dans un "jardin fort vaste et d'un aspect singulier : un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être regardés l'hiver et la nuit". C'est le jardin d'un couvent où ils se cacheront tous les deux et que Victor Hugo situe exactement au 62 de la rue du Petit-Picpus, la même adresse que le pensionnat du Saint-Cœur-de-Marie où était Dora Bruder. [...]

Comme beaucoup d'autres avant moi, je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance chez les romanciers - le mot "don" n'étant pas le terme exact, parce qu'il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier : les efforts d'imagination, nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points de détail - et cela de manière obsessionnelle - pour ne pas perdre le fil et se laisser à aller à sa paresse -, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions "concernant des événements passés ou futurs", comme l'écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique "Voyance".

P. Modiano, Dora Bruder, 1997.

Plan du XIIe arrondissement de Paris, vers 1940.

Séance 08

Un dénouement ?

Observation

À Drancy, dans la cohue, Dora retrouva son père, interné là depuis mars. En ce mois d'août, comme aux Tourelles, comme au dépôt de la Préfecture de police, le camp se remplissait chaque jour d'un flot de plus en plus nombreux d'hommes et de femmes. Les uns arrivaient de zone libre par milliers dans les trains de marchandises. Des centaines et des centaines de femmes, que l'on avait séparées de leurs enfants, venaient des camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Et quatre mille enfants arrivèrent à leur tour, le 15 août, après qu'on eut déporté leurs mères. Les noms de beaucoup d'entre eux, qui avaient été écrits à la hâte sur leurs vêtements, au départ de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, n'étaient plus lisibles. Enfant sans identité n°122. Enfant sans identité n°146. Petite fille âgée de trois ans. Prénommée Monique. Sans identité.

À cause du trop-plein du camp et en prévision des convois qui viendraient de zone libre, les autorités décidèrent d'envoyer de Drancy au camp de Pithiviers les juifs de nationalité française, le 2 et le 5 septembre. Les quatre filles qui étaient arrivées le même jour que Dora aux Tourelles et qui avaient toutes seize ou dix-sept ans : Claudine Winerbett, Zélie Strohlitz, Marthe Nachmanowicz et Yvonne Pitoun, firent partie de ce convoi d'environ mille cinq cents juifs français. Sans doute avaient-ils l'illusion qu'ils seraient protégés par leur nationalité. Dora, qui était française, aurait pu elle aussi quitter Drancy avec eux. Elle ne le fit pas pour une raison qu'il est facile de deviner : elle préféra rester avec son père.

Tous les deux, le père et la fille, quittèrent Drancy le 18 septembre, avec mille autres hommes et femmes, dans un convoi pour Auschwitz.

La mère de Dora, Cécile Bruder, fut arrêtée le 16 juillet 1942, le jour de la grande rafle, et internée à Drancy. Elle y retrouva son mari pour quelques jours, alors que leur fille était aux Tourelles. Cécile Bruder fut libérée de Drancy le 23 juillet, sans doute parce qu'elle était née à Budapest et que les autorités n'avaient pas encore donné l'ordre de déporter les juifs originaires de Hongrie.

A-t-elle pu rendre visite à Dora aux Tourelles un jeudi ou un dimanche de cet été 1942 ? Elle fut de nouveau internée au camp de Drancy le 9 janvier 1943, et elle partit dans le convoi du 11 février 1943 pour Auschwitz, cinq mois après son mari et sa fille.

Le samedi 19 septembre, le lendemain du départ de Dora et de son père, les autorités d'occupation imposèrent un couvre-feu en représailles à un attentat qui avait été commis au cinéma Rex. Personne n'avait le droit de sortir, de trois heures de l'après-midi jusqu'au lendemain matin. La ville était déserte, comme pour marquer l'absence de Dora.

Depuis, le Paris où j'ai tenté de retrouver sa trace est demeuré aussi désert et silencieux que ce jour-là. Je marche à travers les rues vides. Pour moi elles le restent, même le soir, à l'heure des embouteillages, quand les gens se pressent vers les bouches de métro. Je ne peux pas m'empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L'autre soir, c'était près de la gare du Nord.

J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps - tout ce qui vous souille et vous détruit - n'auront pas pu lui voler.

P. Modiano, Dora Bruder, 1997.

Séance 09

Appropriation

Consigne

À l'occasion de la sortie de son livre Dora Bruder, Patrick Modiano explique dans une interview ce qu'il a cherché à faire.