Écrire et combattre pour l'égalité

Séance 01

Discours sur le colonialisme

Observation

Notes

1. Au congrès de Vienne : après la défaite de Napoléon, les vainqueurs se réunissent pour réorganiser l'Europe.

2. Épuisement causé par le manque de nourriture.

3. Haïti, ancienne colonie française, est la première république noire indépendante en 1804.

4. S'attribueraient sans y avoir droit.

5. Soumettre.

6. Recueils d'événements historiques.

7. Rendre vils, abjects, méprisables.

8. Pirates qui agissent pour leur propre compte.

9. Registres contenant des récits d'action mémorables.

En 18141, dans un traité avec l'Angleterre, on stipule que, pendant cinq ans encore, les Français pourront faire la traite des Nègres, c'est-à-dire, voler ou acheter des hommes en Afrique, les arracher à leur terre natale, à tous les objets de leurs affections, les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront de leurs sueurs des champs dont les fruits appartiendront à d'autres, et traîneront une pénible existence, sans autre consolation, à la fin de chaque jour, que d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau. […]

Si l'on en croit beaucoup de planteurs, les esclaves, travaillant sous le fouet d'un commandeur, étaient plus heureux que nos paysans d'Europe, quoique jamais il n'ait pris envie, même à aucun de ces prolétaires des Colonies, nommés Petits Blancs, d'échanger sa situation avec celle d'un Noir ; et, en dépit des arguments par lesquels on veut convaincre ces Noirs de leur bonheur, ils s'obstinent à ne pas y croire.

Notre intérêt, disent les Colons, n'est-il pas de ménager nos esclaves ? Les charretiers de Paris tiennent précisément le même langage en parlant de leurs chevaux qui, par une mort anticipée, périssent excédés d'inanition2, de fatigue et de coups. […] Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l'on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance du commerce ; car, vous disent-ils, que deviendra le commerce si l'on supprime la traite ? Trouvez-en qui dise : En la continuant que deviendront la justice et l'humanité ? […]

Si les habitants de Haïti3 avaient des représentants au congrès de Vienne, ils feraient observer, sans doute, que le droit de la France à les asservir est aussi illusoire que celui qu'ils s'arrogeraient4 de vouloir asservir la France, et qu'un peuple qu'on veut subjuguer5 rentre dans l'état de nature contre ses agresseurs.

Il serait honorable pour le gouvernement français qu'il renonçât spontanément à la clause qui concerne la traite : il est douloureux de penser que cette stipulation, la dernière sans doute de ce genre, souillera nos annales6.

Avilir7 les hommes, c'est l'infaillible moyen de les rendre vils. L'esclavage dégrade à la fois les maîtres et les esclaves, il endurcit les coeurs, éteint la moralité et prépare à tous des catastrophes.

Fasse le ciel qu'on voie les puissances de l'Europe, d'un concert unanime, déclarer que la traite étant une piraterie, ceux qui tenteraient de la faire doivent être saisis, jugés et punis comme forbans8, admettre comme principe fondamental l'émancipation progressive des hommes de toute couleur, proscrire à jamais un commerce qui a fait couler tant de larmes, tant de sang et dont le souvenir perpétué dans les fastes9 de l'histoire est la honte de l'Europe !

Henri Grégoire (dit l'abbé Grégoire), De la traite et de l'esclavage des Noirs, 1815.