L'Enfance

Jean-Jacques Rousseau, L'Émile, livres I et II, 1762. Hans Christian Andersen, Contes, 1835-1873 Wole Soyinka, Aké : les années d'enfance, 1981
A. La mère et l'enfant

1. La croissance naturelle. Le rejet des langes et des maillots. Les mères dénaturées. "L'enfant nouveau-né... changé d'habitants" (p. 68-71.)

Le vilain petit canard. "Et le canard partit... s'inclinèrent devant lui" (p. 135-137)

2. Une mère indigne. Elle n'était bonne à rien, du début à "Et elle pleurait" (p. 261-264).

3. La naissance d'une fille lors du soulèvement des femmes. "Le calme commença... o wa" (p. 408-410)

"Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance" (Albert Cohen, Le livre de ma mère)

B. L'enfant et le monde

4. Développer le corps. Le sensualisme (Condillac). Les racines du savoir. "Non seulement... en dire autant" (p. 244-247)

5. La cloche. "Ils atteignirent... plein d'allégresse" (p. 224-227)

Les odeurs et les sons de l'enfance. "Les odeurs... voleurs d'enfants" (p. 285-287).

6. La transformation du quartier et l'apparition de la modernité. "Les chants lyriques... la file des boutiques" (p. 298-301)

"Enfants, on nous montre tant de choses que nous perdons le sens profond de Voir. Voir et montrer sont phénoménologiquement en violente antithèse. Et comment les adultes nous montreraient-ils le monde qu'ils ont perdu !" (Gaston Bachelard)

"Où est l'enfance est l'âge d'or" (Novalis)

C. Le regard de l'enfant

7. Définition de l'éducation négative. Importance de laisser l'enfant libre. Un regard sans préjugés. Une nature juste et pure. "Il est bien étrange... un prodige d'éducation" (p. 176-181)

7. L'élève de la nature. Ne jamais laisser l'enfant voir qu'on le dirige. L'enfant manipulateur de l'adulte. "Jeune instituteur... à d'autres" (p. 234-237)

Les Nouveaux Habits de l'Empereur (p. 83-88).

8. Le Jardinier et ses maîtres. "Un jour... Un enfant gâté !" (p. 376-381)

La Reine des neiges. "Dans la grande ville... très raisonnables" (p. 153-156)

La perplexité de Wole devant les décisions de Chrétienne Sauvage. "Notre Dipo... des plus tempétueuses" (p. 238-241).

9. La perplexité de Wole devant le règlement intérieur du lycée national. "Il se tourna... POURQUOI ?" et "Le révérend... leur discipline" (p. 426-427 et 430-432)

"J'ai souvent remarqué que les mensonges des enfants ne sont qu'un effort de simplification pour mettre à la portée des adultes une situation dont la délicatesse les dépasse" (Michel Tournier, Le roi des Aulnes)

"Il est beaucoup plus facile pour un philosophe d'expliquer un nouveau concept à un autre philosophe qu'à un enfant. Pourquoi ? Parce que l'enfant pose les vraies questions" (Jean-Paul Sartre)

"J'aime la gaîté simple de l'enfance. Ceux que la vie étonne, que la vie surprend, et qui s'amusent du monde, ceux-là aussi ont la vertu. Ils ne sont pas sérieux. Les grandes choses, les beaux discours, les événements historiques, ça ne les intéresse pas. Même , quelquefois, ils les regardent, du coin de l'oeil, ils les écoutent du coin de l'oreille, l'air un peu étonné, et ces grandes choses et ces belles phrases tombent à plat, un peu dépitées, sans plus oser être solennelles. Ceux qui ont cette gaîté n'ont pas mauvais esprit. Mais c'est simplement que les grandes choses ne sont pas toujours celles qu'on croit, et que la beauté et la vérité n'ont pas besoin d'être sérieuses..." (Jean-Marie Gustave le Clézio , L'inconnu sur la terre, 1978).

D. Les peurs de l'enfance

10. La peur du noir. L'épisode de la Bible dans le temple. "Ne raisonnez donc pas... de leur habileté" (p. 268-271).

11. La Bergère et le Ramoneur. "Mais la petite bergère pleurait... auparavant" (p. 190-194).

12. Les sorcières du marché. "Tout à coup... de les refuser" (p. 88-91)

"L'homme est un enfant qui a mis une vie à se restreindre, à se limiter, à se voir limité, à s'accepter limité. Adulte, il y est parvenu, presque parvenu" (Henri Michaux).

"L'enfance, cette époque divine où l'on peut entrer dans la peau d'un personnage imaginaire, être son propre héros, danser et rêver en même temps" (Gilbert Keith Chesterton, Le club des métiers bizarres).

E. Les joies de l'enfance

13. L'enfance, un trésor à protéger. L'éducation comme torture. Considérer l'enfant dans l'enfant. "Quoiqu'on assigne... en notre pouvoir" (p. 148-151)

Le chevalier, les gâteaux et les courses. "Il s'agissait... la chaîne d'un arpenteur" (p. 279-285)

Une peine de coeur (p. 237-240).

14. La petite fille aux allumettes (p. 213-216)

15. Wole berserk. "Dipo, qui ne résistait jamais... sans qu'il s'en rendit compte" (p. 201-205)

Sorowanke, la folle de la place d'Ake. "Parfois la Promenade...la folle enceinte, Sorowanke" (p. 302-305).

Walter Benjamin : "Là où les enfants jouent, un mystère est enfoui"

"J'étais un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets" (Jean-Paul Sartre).

"Mon enfance n'a été qu'un ténébreux orage, traversé ça et là par de brillants soleils" (Charles Baudelaire)

"Lorsque dès le berceau les enfants sont traités comme des dieux, il faut s'attendre à les voir se comporter en tyrans devenus adultes" (Phyllis Dorothy James, Les Fils de l'homme, 1992)

F. La découverte du monde

16. La leçon des fèves. "Si j'avais à conduire... des melons exquis" (p. 190-193)

17. Une histoire des dunes. "Mais dans les dunes... de pêcheurs d'anguilles" (p. 294-296)

18. La punition de Wole pour le vol de la poudre de lait. "Lorsque Dipo... de la veille" (p. 177-181).

"Trop de sécurité pour le coeur de l'enfant, et sa vie d'adulte se passera à réclamer cette sécurité aux êtres - alors que les êtres ne sont que l'occasion du risque et de la liberté" (Albert Camus , Carnets III)

"C'est peut-être l'enfance qui approche le plus de la "vraie vie"" (André Breton)

G. L'enfance et les livres

19. Le rejet des livres. L'apprentissage de la lecture. L'importance de rester dans l'ici et le maintenant. "En ôtant ainsi... annos reformidet" (p. 227-229)

20. L'invalide. "C'est un rude travail... le livre de contes" (p. 419-423).

21. L'accident de Wole à l'école. "Pendant un long moment... satisfait" (p. 60-63).

"Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté" (Charles Baudelaire)

Thème A

La mère et l'enfant

Extrait 01

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Dans Le Livre de ma mère (1954), Albert Cohen écrit : "Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance".

En vous appuyant sur les oeuvres au programme, discutez cette opinion.

L'enfant nouveau-né a besoin d'étendre et de mouvoir ses membres, pour les tirer de l'engourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tête même par des têtières : il semble qu'on a peur qu'il n'ait l'air d'être en vie.

Ainsi l'impulsion des parties internes d'un corps qui tend à l'accroissement trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu'elle lui demande. L'enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il était moins à l'étroit, moins gêné, moins comprimé dans l'amnios qu'il n'est dans ses langes ; je ne vois pas ce qu'il a gagné de naître.

L'inaction, la contrainte où l'on retient les membres d'un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l'enfant de se fortifier, de croître, et altérer sa constitution. Dans les lieux où l'on n'a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés. Les pays où l'on emmaillote les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s'estropier.

Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent qu'obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont des tourments. N'ayant rien de libre que la voix, comment ne s'en serviraient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu'eux.

D'où vient cet usage déraisonnable ? d'un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n'ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d'enfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien, n'ont cherché qu'à s'épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s'embarrasser de ses cris. Pourvu qu'il n'y ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu'importe, au surplus, qu'il périsse ou qu'il demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi qu'il arrive, la nourrice est disculpée.

Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement l'enfant dans son maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu'on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontait à la tête ; et l'on croyait le patient fort tranquille, parce qu'il n'avait pas la force de crier. J'ignore combien d'heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfants en liberté pourraient prendre de mauvaises situations, et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C'est là un de ces vains raisonnements de notre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience n'a confirmés. De cette multitude d'enfants qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on n'en voit pas un seul qui se blesse ni s'estropie ; ils ne sauraient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux ; et quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d'en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats ; voit-on qu'il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? Les enfants sont plus lourds ; d'accord : mais à proportion ils sont aussi plus faibles. À peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s'estropieraient-ils ? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

Non contentes d'avoir cessé d'allaiter leurs enfants, les femmes cessent d'en vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l'état de mère est onéreux, on trouve bientôt le moyen de s'en délivrer tout à fait ; on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, et l'on tourne au préjudice de l'espèce l'attrait donné pour la multiplier. Cet usage, ajouté aux autres causes de dépopulation, nous annonce le sort prochain de l'Europe. Les sciences, les arts, la philosophie et les mœurs qu'elle engendre ne tarderont pas d'en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces : elle n'aura pas beaucoup changé d'habitants.

Jean-Jacques Rousseau, L'Émile, ou de l'éducation, livre I, 1762.

Extrait 02

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Dans Le Livre de ma mère (1954), Albert Cohen écrit : "Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance".

En vous appuyant sur les oeuvres au programme, discutez cette opinion.

Le maire était devant la fenêtre ouverte. Il était en chemise empesée, une épingle à cravate dans le jabot, et il s'était rasé lui-même en y apportant un soin extrême. Il s'était pourtant fait une petite coupure, mais elle était recouverte par un morceau de papier journal.

"Écoute, petit !" cria-t-il.

Le petit était bel et bien le fils de la lavandière, qui passait justement par là et ôtait poliment sa casquette, dont la visière était cassée pour qu'il puisse la mettre facilement dans sa poche. Avec ses habits pauvres, mais propres et particulièrement bien rapiécés, et avec ses gros sabots, le garçon manifestait autant de respect que s'il avait eu affaire au roi lui-même.

"Tu es un bon garçon ! Dit le maire. Tu es un garçon poli ! Ta mère est sans doute en train de faire la lessive dans la rivière, et tu dois lui apporter ce que tu as dans la poche. Cela va mal avec ta mère ! Combien en as-tu ?

- Une demi-chopine !" dit le garçon, la voix à demi étouffée par la peur.

"Et elle en a déjà eu autant ce matin !" continua l'homme.

"Non, c'était hier !" répondit le garçon.

"Deux demi-chopines font une chopine entière ! Elle n'est bonne à rien ! C'est triste de voir ces gens du peuple ! Dis à ta mère qu'elle devrait avoir honte, et quant à toi, ne deviens jamais ivrogne, mais c'est sans doute ce qui va t'arriver ! Pauvre gosse ! Allez, va-t-en"

Et le garçon s'en alla, en gardant sa casquette à la main, tandis que le vent soufflait sur ses cheveux blonds en soulevant de longues mèches. Il tourna au coin de la rue pour emprunter la ruelle qui menait à la rivière, où sa mère était dans l'eau avec son tréteau, en train de frapper le linge lourd avec son battoir. Il y avait du courant, car les vannes du moulin à eau étaient ouvertes, et le courant était tellement fort qu'il entraînait le drap et renversait presque le tréteau. La lavandière était obligée d'opposer de la résistance.

"Je vais bientôt me transformer en bateau, dit-elle. C'est bien que tu sois arrivé, car j'ai besoin de reprendre un peu de forces. Il fait froid dans l'eau ! Cela fait six heures que je suis là. Tu as quelque chose pour moi ?"

Le garçon sortit la bouteille, et sa mère la porta à sa bouche et but une gorgée.

"Oh, comme ça fait du bien, comme ça réchauffe ! C'est aussi bon qu'un repas chaud et ce n'est pas aussi cher ! Bois, mon garçon ! Tu es tout pâle, tu as froid dans tes habits légers ! Il faut dire que c'est l'automne. Oh ! Que l'eau est froide ! Pourvu que je ne tombe pas malade ! Mais ça ne m'arrivera pas ! Donne-moi encore une goutte et bois aussi, juste une petite goutte. Il ne faut pas que tu t'y habitues, mon pauvre enfant !"

Et elle emprunta le pont où se trouvait le garçon, et monta sur la terre ferme. L'eau s'écoulait de la natte de jonc qu'elle portait autour de la taille, l'eau coulait à flots de sa jupe.

"Je travaille tellement dur que le sang est prêt à jaillir à la racine de mes ongles, mais ça ne fait rien, pouvu que je puisse assurer ton avenir honnêtement, mon cher petit !"

Au même moment, une femme un peu plus âgée arriva, elle était pauvrement accoutrée, elle boitait d'une jambe et portait une très grosse boucle de faux cheveux qui devait cacher l'un de ses yeux, mais cela ne faisait que souligner son défaut. C'était une amie de la lavandière. Les voisins l'appelaient "Maren-la-boiteuse-à-la-boucle".

"Ma pauvre, comme tu travailles dur dans l'eau froide ! Tu as certainement besoin de quelque chose pour te réchauffer, et pourtant on te reproche la goutte que tu bois !" Et la lavandière ne tarda pas à apprendre tout ce que le maire avait dit au garçon, car Maren avait tout entendu et elle n'avait pas aimé qu'il dise au garçon de telles choses sur sa mère et sur la goutte qu'elle prenait, alors que le maire offrait au même moment un grand dîner avec quantités de bouteilles de vin, des vins fins et forts, plus qu'il n'en fallait pour étancher la soif de beaucoup de monde, mais on n'appelle pas cela boire ! "Eux, ils valent quelque chose, alors que toi tu n'es bonne à rien !"

- Il t'a donc parlé, mon enfant ! Dit la lavandière, tandis que ses lèvres tremblaient. Ta mère n'est bonne à rien ! Il a peut-être raison, mais il ne devrait pas le dire à son enfant ! Mais j'en supporte des choses de la part de cette maison !

- Vous avez servi dans la ferme où vivaient les parents du maire. Il y a bien longtemps de cela ! On a mangé passablement de sel depuis cette époque, et il y a de quoi avoir soif ! Dit Maren en riant. Il y a un grand dîner chez le maire, aujourd'hui. On aurait dû le décommander, mais ils ont estimé que c'était trop tard, car le repas était prêt. C'est le domestique qui me l'a dit. Il y a une heure, une lettre est arrivée annonçant que le frère cadet est mort à Copenhague.

- Mort !" s'écria la lavandière, le teint livide.

"Certes, dit la femme. Pourquoi cela vous touche-t-il ? C'est vrai, vous le connaissez de l'époque où vous faisiez partie du personnel de la maison.

- Il est mort ? C'était le meilleur, la crème des hommes ! Le bon Dieu n'en a pas beaucoup comme lui !" Et les larmes lui coulaient le long des joues.

"Oh, mon Dieu, j'ai la tête qui tourne ! C'est parce que j'ai vidé la bouteille ! Je n'ai pas pu le supporter ! Je ne me sens pas bien du tout !" Et elle s'accrocha à la palissade.

"Mon Dieu, ça va vraiment mal, la mère ! Dit la femme. Allez, ça va passer ! Non, vous êtes vraiment malade ! Il vaut mieux que je vous ramène à la maison !

- Mais le linge qui est là ?

- Je vais m'en occuper ! Appuyez-vous sur mon bras ! En attendant, le garçon pourra rester pour surveiller, avant que je revienne pour terminer la lessive. Il ne reste plus grand-chose !"

Et la lavandière sentait ses jambes se dérober sous elle.

"Je suis restée trop longtemps dans l'eau froide ! Je n'ai rien mangé ni rien bu depuis ce matin ! J'ai de la fièvre ! Oh, Seigneur Jésus ! Aide-moi à rentrer à la maison ! Mon pauvre enfant !" Et elle pleurait.

Le garçon pleurait et il fut bientôt seul au bord de la rivière, près du linge mouillé. Les deux femmes marchaient lentement, la lavandière avait le pas hésitant. Elles remontèrent la ruelle, entrèrent dans la rue, passèrent devant la cour du maire, et elle s'effondra sur les pavés jute à ce moment-là. Il y eut un attroupement.

Maren-la-boiteuse courut dans la cour pour demander de l'aide. Le maire et ses invités regardèrent par les fenêtres.

"C'est la lavandière, dit-il. Elle a bu un coup de trop, elle n'est bonne à rien ! C'est dommage pour le beau garçon qu'elle a. Cet enfant me fait pitié. La mère n'est bonne à rien !"

Andersen, "Elle n'était bonne à rien", Contes, trad. de Marc Auchet, coll. Livre de Poche, éd. LGF, 2003.

Extrait 03

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Dans Le Livre de ma mère (1954), Albert Cohen écrit : "Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance".

En vous appuyant sur les oeuvres au programme, discutez cette opinion.

Le calme commença à descendre à l'approche du crépuscule. À un certain moment les femmes avaient pris la décision de mettre le siège devant le palais jusqu'à ce que leurs exigences fussent satisfaites. Le calme vint plus vite encore avec un mouvement, qu'on eût dit orchestré, des foules convergeant vers le palais par les rues et par les ruelles. Ce mouvement offrait un contraste profond avec la violence et le choaos qui l'avaient précédé mais ne semblait en rien s'en séparer. Les choses s'écoulaient en continuité, l'une affectant celle qu'elle remplaçait et donnant naissance à un nouvel état d'âme, à une nouvelle atmosphère de communion et de cohésion.

Elles arrivaient d'Iporo, d'Iberekodo, d'Ibarà, de Lantoro, d'Adatan et d'autres replis du centre de la cité. Des files serpentaient par les agbole cachées pour venir gonfler les autres multitudes avant l'approche finale sur la route menant aux portes du palais. Elles ressemblaient aux caravanes d'Isara chargées de provisions et de vivres, mais elles s'écoulaient en un flot sans fin. Une heure environ avant le coucher du soleil, comme sur un signe qui leur eût été fait, des cortèges de femmes commencèrent à apporter la nourriture et le salut des villags écartés ; les femmes du marché arrivèrent, elles aussi, ayant fermé boutique, pressées de rejoindre les autres pour participer aux évéénements du palais. Les cris de bienvenue couvrirent les cris d'outrage et de poursuite. Les nouvelles venues reconnaissaient des visages, allaient signaler leur arrivée aux responsables qui, dès lors, pouvaient commencer à reprendre en main leurs fidèles. On voyait les nattes arriver sur les têtes. Une transformation s'opérait, non seulement sur le terrain mais dans les formes et les mouvements de la foule rassemblée. Des feux s'allumaient ; pour la première fois on songeait à l'eau et à la nourriture. On réunissait les jeunes, on leur fixait leur tâche.

Le soir était descendu sur les lieux lorsque, comme pour exalter et renforcer le nouvel état d'âme, on annonça qu'une femme était prise des douleurs. Chrétienne Sauvage, qui après avoir envoyé Bunmi à la maison avec le panier de la boutique était revenue sur le terrain, se hâta vers les lieux avec son lieutenant Mama Aduni. Elles examinèrent la femme et décidèrent qu'il fallait l'emmener immédiatement à l'hôptital. Le bébé n'avait pu résister à l'agitation des heures précédentes, à la ruée, au bruit, à la bousculade. Et personne ne s'étonna que ce fût une fille. Cela faillit être la première fois qu'il me fût donné d'assister à une naissance : dans la panique et l'agitation, personne ne faisait attention à moi. Cependant Mme Kuti, qui avait appris la nouvelle et était arrivée en toute hâte, m'aperçut tranquillement installé parmi les femmes qui faisaient cercle, et elle me chassa. Mais je pus regarder enterrer l'arrière-faix sous l'un des arbres de la pelouse. Il ne pouvait se produire d'augure plus favorable que cette naissance d'un enfant, d'une fille ! L'état d'âme qui déjà retombait en un recueillement tranquille se mua en rayonnement de joie. Je ne pouvais rien voir mais les commentaires continus, les instructions et les conseils suffisaient amplement à transmettre une image vivante de la scène : le bébé fut lavé, le cordon ombilical noué, et enfin la mère et l'enfant furent emmenés à l'hôpital catholique à cent mètres de là, Oke Padi.

Les caravanes continuaient d'affluer. Voyant venir une nouvelle troupe encore, Mama Igbore secoua la tête en disant :

- On dirait que les cieux se sont ouverts, que les tombeaux se sont ouverts, et que les morts, les peuples oubliés d'autres mondes affluent pour se joindre à nous.

Dans les différents groupes, ici et là, des voix se succédaient, s'élevaient pour lancer des chants. Tout était extase et fête. Ces chants d'allure religieuse inspirés par les orisa, par Allah ou par le Christ étaient entonnés par des adeptes de religions différentes, mais ils étaient repris par toutes sans considération de croyance et jetés dans la nuit.

La – illah – il – allah

Anobi gb'owo o wa

On'ise nla gb'owo o wa

Anobi gb'owoo wa

A te'le ni ma ya gb'owo o wa

Anobi gb'owo o wa

Wole Soyinka, Ake, les années d'enfance, trad. E. Galle, coll. GF, éd. Flammarion, 2021.

Thème B

L'enfant et le monde

Extrait 04

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Prolongement

Dans La Poétique de la rêverie (1960), Gaston Bachelard écrit : "Enfants, on nous montre tant de choses que nous perdons le sens profond de Voir. Voir et montrer sont phénoménologiquement en violente antithèse. Et comment les adultes nous montreraient-ils le monde qu'ils ont perdu !"

En vous appuyant sur les oeuvres au programme, discutez cette opinion.

Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature, en fortifiant le corps, n'abrutissent point l'esprit ; mais au contraire ils forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître l'usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, l'usage des instruments naturels qui sont à notre portée et qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d'un enfant élevé toujours dans la chambre et sous les yeux de sa mère, lequel, ignorant ce que c'est que poids et que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher ? La première fois que je sortis de Genève, je voulais suivre un cheval au galop, je jetais des pierres contre la montagne de Salève qui était à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfants du village, j'étais un véritable idiot pour eux. À dix-huit ans on apprend en philosophie ce que c'est qu'un levier : il n'y a point de petit paysan à douze qui ne sache se servir d'un levier mieux que le premier mécanicien de l'Académie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu'on leur dira jamais dans la classe.

Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre ; il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu'après avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, et, entrant pour ainsi dire dans l'espace du monde. Toute la différence est qu'à la vue, commune à l'enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, et l'autre l'odorat subtil dont elle l'a doué. Cette disposition, bien ou mal cultivée, est ce qui rend les enfants adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prudents.

Les premiers mouvements naturels de l'homme étant donc de se mesurer avec tout ce qui l'environne, et d'éprouver dans chaque objet qu'il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation, et dont on le détourne par des études spéculatives avant qu'il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent s'ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d'illusion, c'est le temps d'exercer les uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres ; c'est le temps d'apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l'entendement humain y vient par les sens, la première raison de l'homme est une raison sensitive ; c'est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n'est pas nous apprendre à raisonner, c'est nous apprendre à nous servir de la raison d'autrui ; c'est nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir.

Pour exercer un art, il faut commencer par s'en procurer les instruments, et, pour pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence ; et pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste et sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l'homme se forme indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l'esprit faciles et sûres.

En montrant à quoi l'on doit employer la longue oisiveté de l'enfance, j'entre dans un détail qui paraîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on, qui, retombant sous votre propre critique, se bornent à enseigner ce que nul n'a besoin d'apprendre ! Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours d'elles-mêmes, et ne coûtent ni peines ni soins ? Quel enfant de douze ans ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, et, de plus, ce que ses maîtres lui ont appris ?

Messieurs, vous vous trompez : j'enseigne à mon élève un art très long, très pénible, et que n'ont assurément pas les vôtres ; c'est celui d'être ignorant : car la science de quiconque ne croit savoir que ce qu'il sait se réduit à bien peu de chose. Vous donnez la science, à la bonne heure ; moi je m'occupe de l'instrument propre à l'acquérir. On dit qu'un jour, les Vénitiens montrant en grande pompe leur trésor de Saint-Marc à un ambassadeur d'Espagne, celui-ci, pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non c'è la radice. Je ne vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple, sans être tenté de lui en dire autant.

Jean-Jacques Rousseau, L'Émile, ou de l'éducation, livre II, 1762.

Extrait 05

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Dans La Poétique de la rêverie (1960), Gaston Bachelard écrit : "Enfants, on nous montre tant de choses que nous perdons le sens profond de Voir. Voir et montrer sont phénoménologiquement en violente antithèse. Et comment les adultes nous montreraient-ils le monde qu'ils ont perdu !"

En vous appuyant sur les oeuvres au programme, discutez cette opinion.

Ils atteignirent une maison construite en écorce et en branches, un grand pommier sauvage se penchait au-dessus d'elle comme s'il avait voulu répandre tous ses bienfaits sur le toit, sur lequel poussaient des roses. Les longues branches entouraient le pignon auquel était suspendue une petite cloche. C'était peut-être celle qu'on avait entendue ? Ils s'accordèrent alors tous pour le dire, excepté l'un d'entre eux qui dit que cette cloche était trop petite et trop délicate pour que ce puisse être celle qu'ils avaient entendue d'aussi loin ; il dit aussi que c'était tout à fait un autre son qui émouvait un coeur humain de cette façon. Celui qui parlait ainsi était un fils de roi, si bien que les autres dirent : « Ceux-là, ils veulent toujours être plus intelligents ! »

Ils le laissèrent alors partir tout seul, et à mesure qu'il avançait, solitaire, sa poitrine se remplit de plus en plus de la solitude de la forêt ; mais il entendait encore la petite cloche qui procurait aux autres tant de satisfaction, et de temps à autre, lorsque le vent provenait de l'endroit où se trouvait le pâtissier, il entendait aussi que l'on chantait en buvant du thé ; mais les accents profonds de la cloche retentissaient tout de même plus fortement ; il eut bientôt l'impression qu'un orgue jouait en même temps, le son venait de la gauche, du côté où se trouve le coeur.

Il y eut alors un bruit dans le buisson, et un petit garçon apparut devant le fils du roi ; il était en sabots et sa veste était si courte qu'on voyait bien qu'il avait du longs poignets. Ils se connaissaient, le garçon était justement celui des communiants qui n'avait pas pu venir avec les autres parce qu'il devait rentrer à la maison pour rendre une veste et des bottes au fils de son logeur ; après avoir fait cela, il était parti seul avec ses sabots et ses pauvres habits, parce que le son de la cloche était si fort et si profond qu'il n'avait pas pu faire autrement que d'y aller.

« Nous pourrions bien faire le chemin ensemble ! » dit le fils du roi. Mais le pauvre communiant en sabots était très timide, il tira sur ses manches de veste trop courtes et dit qu'il avait peur de ne pas pouvoir marcher assez vite et, d'ailleurs, il pensait qu'il fallait chercher la cloche à droite, car c'était là que se trouvait tout ce qui était grand et glorieux. « Mais, dans ces conditions, nous ne nous rencontrerons jamais ! » dit le fils de roi en faisant un signe de tête au pauvre garçon qui s'enfonça dans la partie la plus sombre et la plus épaisse de la forêt, où les épines déchirèrent ses pauvres habits, et écorchèrent son visage, ses mains et ses pieds. Le fils de roi eut aussi quelques bonnes égratignures, mais le soleil brillait tout de même sur son chemin, et c'est lui que nous allons suivre car c'était un garçon résolu. « Il faut absolument que je trouve cette cloche, dit-il, même si je dois aller jusqu'au bout du monde ! »

D'affreux singes étaient juchés dans les arbres et ils montraient toutes leurs dents en faisant la grimace. « Est-ce que nous allons lui lancer des projectiles ? Dirent-ils. Est-ce que nous allons lui lancer des projectiles ? C'est un fils de roi ! »

Mais, sans se lasser, il pénétra de plus en plus profondément dans la forêt où poussaient les fleurs les plus étranges ; il y avait des lis blancs aux étamines rouge sang, des tulipes d'un bleu azur qui étincelaient dans le vent, et des pommiers dont les fruits ressemblaient parfaitement à de grosses bulles de savon brillantes ; imaginez comment ces arbres devaient scintiller au soleil ! Les prairies du vert le plus tendre, où le cerf et la biche jouaient dans l'herbe, étaient entourées de chênes et de hêtres magnifiques, et quand l'écorce de l'un de ces arbres était fendu, de l'herbe et de longues tiges venaient se loger dans la fente ; il y avait aussi de vastes étendues de forêt avec des lacs paisibles où nageaient des cygnes blancs qui battaient des ailes. Le fils de roi s'arrêta souvent pour écouter, croyant fréquemment que c'était d'un de ces lacs profonds que le son de la cloche montait vers lui, mais il finit tout de même par s'apercevoir que ce n'était pas de là, mais de plus loin dans la forêt que venait le son de la cloche.

Puis le soleil se coucha, le ciel s'embrasa d'une lueur rouge comme du feu, un profond silence se fit dans la forêt, et il tomba à genoux, récita sa prière du soir et dit : « Je ne trouverai jamais ce que je cherche ! Le soleil est en train de se coucher, bientôt la nuit, la sombre nuit va tomber ; peut-être puis-je encore une fois voir le disque rouge du soleil avant qu'il ne s'enfonce complètement derrière la terre ; je vais monter sur les rochers qui sont là-bas, ils s'élèvent aussi haut que les plus grands arbres ! »

Et en s'agrippant aux tiges et aux racines, il escalada les pierres humides, au milieu des couleuvres qui se tortillaient et des crapauds qui semblaient aboyer après lui ; il arriva néanmoins au sommet avant que le soleil, vu de cette hauteur, eût entièrement disparu. Oh ! Quelle splendeur ! La mer, la mer immense et magnifique s'étendait devant ses yeux, roulant ses longues vagues contre la côte, et le soleil ressemblait à un grand autel qui aurait resplendi à l'horizon, là où la mer et le ciel se rencontraient. Tout se fondait dans les feux du couchant, la forêt chantait et la mer chantait et son coeur chantait avec elles ; la nature entière était une grande église sacrée dont les arbres et les nuages suspendus en l'air étaient les piliers, les fleurs et l'herbe son tapis de velours et le ciel lui-même sa vaste coupole ; là-haut, les lueurs rouges s'éteignirent quand le soleil disparut, mais des millions d'étoiles s'allumèrent, des millions de lampes de diamant se mirent alors à briller, et le fils de roi étendit les bras vers le ciel, vers la mer et la forêt… et au même moment apparut le pauvre communiant ; il s'avançait dans l'allée de droite, avec sa veste aux manches courtes et ses sabots ; il était arrivé en même temps, après avoir suivi son chemin à lui, et ils coururent l'un vers l'autre, et le tinrent par la main dans la grande église de la nature et de la poésie, et au-dessus d'eux retentissait le son de la cloche sacrée invisible ; des esprits bienheureux l'entouraient de leurs danses tandis que résonnait un alléluia plein d'allégresse !

Andersen, "La Cloche", Contes, trad. de Marc Auchet, coll. Livre de Poche, éd. LGF, 2003.

Extrait 06

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Dans La Poétique de la rêverie (1960), Gaston Bachelard écrit : "Enfants, on nous montre tant de choses que nous perdons le sens profond de Voir. Voir et montrer sont phénoménologiquement en violente antithèse. Et comment les adultes nous montreraient-ils le monde qu'ils ont perdu !"

En vous appuyant sur les oeuvres au programme, discutez cette opinion.

Les chants lyriques des marchandes ambulantes de moin-moin enveloppé de feuilles résonnent encore en certains lieux d'Aké et, du reste, de la ville, mais sur la Promenade de Dayisi on trouve aussi un magasin qui vend du moin-moin dans une vitrine éclairée par des tubes à néon vert de mer. Ce moin-moin coudoie les hamburgers McDonald, les Poulets Rôtis du Kentucky, les hot-dogs et les friands déshydratés. Il a cuit dans des boîtes de lait vides et autres récipients du même genre dont on l'a sorti pour le découper soigneusement en formes géométriques qui ressemblent à des morceaux de savon. Et dans les foyers des nouveaux riches on le fourre avec des œufs, des sardines mises en boîtes au Portugal et du corned-beef d'Argentine. Le wara, et beaucoup d'autres, ne jouissent même pas de ce sursis douteux. Les énormes gourdes, où les vendeuses de lait caillé présentaient leur marchandise, ont été bannies et remplacées par des boîtes chromées au bec luisant qui déversent des liquides jaunâtres dans des cornets fragiles. Si encore c'était de la crème glacée ! Mais, dans sa recherche du profit rapide, l'importateur de distributeurs automatiques se contente de refiler le contenu du bassin de lit de chatons diabétiques à ses jeunes clients et de les regarder lécher bruyamment en mordant profondément dans leurs cornets. Même les enfants de l'École du Dimanche de Pa Delumo n'étaient pas si stupides ; avec eux le roi des glaces de la Promenade de Dayisi aurait été négligé, détrôné par la reine du wara.

Nous nous faisions les dents sur les robo, ces boulettes grillées dures de graines de melon écrasées, et sur le guguru-epa, l'ami et le soutien des travailleurs pendant leur compte à rebours critique de l'attente du jour de paie. Une poignée de guguru arrosée d'eau, de vin de palme ou de pito suffisait à tromper la faim pendant le reste du jour. Le soir, le rayon du konkere prenait la relève ; le konkere, cette soupe épaisse aux haricots avec une sauce à l'huile de palme noire et des piments d'une densité sans compromis : mélangée avec du gari, elle justifiait pleinement le nom de "béton" dont elle portait fièrement une version corrompue. Les femmes haoussas qui vendaient le guguru dosaient soigneusement leur maïs ; dans nos achats nous combinions les grains grillés durs qui nous brisaient les dents, les ultra-légers duveteux d'un blanc cassé et toutes les qualités intermédiaires, tandis que les tranches de noix de coco et les portions d'arachides que nous y ajoutions amenaient leurs variantes à nos papilles gustatives. Aujourd'hui sur la Promenade de Dayisi les mâchoires semblent tout aussi surmenées ; en fait, elles mâchonnent sans arrêt… du chewing-gum, Parmi les boutiques fantaisie éclairées par des tubes à néon et des batteries d'ampoules colorées on peut aussi apercevoir un appareil qui distribue du pop-corn, uniformément ultra-léger. Des gamins fourrent le nouveau produit emballé proprement dans des sachets en plastique sous le nez des automobilistes, même s'ils ne s'arrêtent qu'un instant. Le vacarme des avertisseurs rivalise avec les décibels déversés à haute dose du rock, du funk, du punk et autres sunk-sunk des pays des héros de la culture automatique. Les yeux vitreux, les mâchoires animées d'un mouvement continu d'automate, les nouveaux habitués se gargarisent des paroles confuses de chansons braillées par cent boutiques, agitant leurs bras de bas en haut comme des perdrix blessées. Seuls ou par groupes interchangeables de jumeaux, de quadruplés ou de quintuplés, ils vont de magasin en magasin sétéréo, caressant les pochettes des derniers disques et poussant des soupirs. Un trio sort avec un énorme lecteur de cassettes ouvert à pleine puissance, cherchant une concurrence mobile avec le bruit démentiel de la file des boutiques.

Wole Soyinka, Ake, les années d'enfance, trad. E. Galle, coll. GF, éd. Flammarion, 2021.

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