La fabrique de l'information

Problématique : D'où vient l'information ? Comment nous est-elle présentée ? Peut-on lui faire confiance ?

Séance 01

La photographie de presse

Observation

Imaginez un titre d'actualité lié à cette image.

Prolongement

Après avoir lu le document, indiquez ce que montre en réalité l'image.

Oral

Que nous montre cet exercice ?

Pistes

Document A

Daily Mirror, 16 avril 2014 : "Allocations réduites, la honte de la coalition gouvernementale." Et en blanc sur fond gris : "Grande-Bretagne 2014. Nous sommes la 6e économie mondiale. Nous comptons plus de millionnaires que jamais… Alors pourquoi avons-nous distribué un million de repas gratuits ? Et de nouveaux chiffres montrent que 330 000 d'entre eux sont allés à des enfants affamés."

Document B

Cette image a été achetée à une certaine Lauren Rosenbaum (de la région de San Francisco) qui possède un compte Flickr, sur lequel figure cette photo. Elle y raconte (sous un autre cliché très similaire) les circonstances dans lesquelles furent prises ces images. C'était le 7 novembre 2009 : "Nous sommes allées au parc et Anne a trouvé un ver de terre. Elle l'a aussitôt baptisé Flower, le plus beau nom du monde. Je l'ai convaincue de garder Flower, pendant qu'elle jouait. Puis nous décidâmes de déposer Flower dans l'herbe pour qu'il fasse une petite sieste et que, quand il serait temps de rentrer, nous l'emmènerions vivre chez nous dans notre jardin. Mais Flower n'a pas fait la sieste. Il s'était barré, et Anne a pleuré pendant vingt-cinq minutes." Une petite Américaine amoureuse d'un ver de terre. On est loin, très loin d'une petite Anglaise affamée attendant l'aide alimentaire...

Alain Korkos, "Le daily Mirror et le ver de terre", Arrêt sur images, 2014.

Prolongement

Que nous montre la photographie de Fabienne Cherisma, 15 ans tuée par la police à Haiti le 19 janvier 2010 ? Quel est le "message" que le photographe fait passer ?

Document C

Paul Hansen, Haiti, 19 janvier 2010.

Document D

Nathan Weber, Haiti, 19 janvier 2010.

Séance 02

Les mouroirs de Lille

Oral

Que désigne exactement le mot "reportage" ?

Lecture

1. Quels sont les lieux successivement parcourus ? Dans quel ordre ? Pourquoi ?

2. Comment ces lieux sont-ils décrits ? Pourquoi ?

3. Selon vous, quelle est l'intention du journaliste dans ce texte ?

Pistes

Bilan

D'après ce que vous avez observé, expliquez quels sont les procédés utilisés dans ce reportage, et pourquoi.

Ce reportage sur l'hospice de Lille, fut publié par l'hebdomadaire Le Point le 19 mars 1973. Il fit scandale et amena le Maire de Lille, Pierre Mauroy, à faire transférer immédiatement les "patients" dans d'autres établissements. L' ancien Hospice de Lille a été depuis entièrement restauré et classé monument historique.

Ils sont assis sur leur chaise, mains sur les genoux, regard fixe ; ils ne disent rien et ils attendent la mort, "les petits vieux de l'hospice".

Le décor correspond tellement à l'image caricaturale des paysages du Nord que l'on a peine à y croire. Tout y est : un ancien canal, une avenue déserte bordée d'arbres gris, un terrain vague, la brume. Et, dominant ce monde du silence, à cinq minutes de la gare de Lille et de son centre animé, une imposante façade de pierres grises, sobre architecture du XVIIIe siècle : l'hospice général de Lille.

Ici vivent, à l'abri des néons, des décibels, des remous politiques et des scandales, 550 personnes : débiles, malades mentaux, vieillards. Mais on comprend vite pourquoi cet hospice a servi de décor aux scènes d'emprisonnement et de tortures du film "L'Aveu", de Costa-Gavras.

Il suffit d'arpenter les couloirs -immenses, glacials- du premier étage. Cinq mètres de hauteur sous le plafond voûté. Un sol pavé, les célèbres pavés du Nord, ceux que l'on trouve dans les vieilles ruelles et les "courées", entre lesquels suintent des rigoles brunes.

Et puis, l'odeur. Une odeur d'étable, âcre, suffocante. Les hautes fenêtres que l'on ouvre même en hiver, les courants d'air qui font frissonner même en été n'y font rien. Elle s'est installée pour toujours entre ces murs épais. Franchie une herse -tous les dix mètres le couloir est barré d'une herse de bois ou de fer- on entre dans "la salle des mentaux". Et d'un seul coup, on bascule dans un autre monde. C'est un film néo-réaliste italien d'après-guerre. Ou bien cela se passe dans quelque Orient misérable. A peine a-t-on fait quelques pas dans la salle démesurée, meublée en tout et pour tout d'une longue table de bois brut, que des êtres- une centaine environ- au crâne presque rasé, vautrés sur des bancs devant un poste de télévision gueulard, les pieds dans des mares d'urine, se mettent à bouger. Tenant d'une main leur pantalon de toile kaki sans cordon, ils se dandinent vers vous, en marmonnant des syllabes étranges.

"N'ayez pas peur, dit le directeur en les écartant, ils ne sont pas méchants".

Au fond, c'est leur dortoir. Des lits de fer alignés les uns contre les autres, si nombreux qu'on les croirait multipliés à l'infini par une glace. Un peu plus loin, la salle des "punis", peuplée seulement d'une vingtaine de lits. "On les enferme là, explique le directeur. Comment faire autrement quand, dans une salle où dorment 40 personnes, un vieux rentre saoûl ?" le seul puni de la semaine est allongé, les yeux rivés au plafond, perdu dans on ne sait quel rêve ou quel souvenir. C'est un vieux qui, précisément, avait trop bu : il a tenté d'étrangler son voisin. L'alcoolisme constitue le problème majeur des hospices. Rien d'étonnant quand on sait que le Café du Vieux Canal est le seul but de promenade possible entre les heures des repas (11h30 et 17h30), et le ballon de gros rouge à 40 centimes, le seul moyen d'évasion accessible : la plupart des vieux entrent à l'hospice démunis, ils ne touchent que 50 Francs d'argent de poche par mois.

D'escaliers sombres en couloirs pestilentiels (il n'y a, par salle, qu'un seul WC, souvent bouché, et une demi-douzaine de lavabos écaillés), des salles de femmes à l'entrée "strictement interdite aux hommes" aux salles de valides et à l'infirmerie, l'horrible devient très vite monotone. Partout, les mêmes hauts plafonds noircis, les mêmes murs jaunes, les mêmes longues fenêtres à petits carreaux par où filtre la pâle lumière de la cour intérieure. Dans chaque salle, de part et d'autre du gros poêle de fonte qui trône au milieu, entouré d'un grillage, les mêmes lits alignés. Entre chaque lit, une chaise étroite. Et sur la chaise, un vieux ou une vieille. Tous étonnamment ressemblants. Vêtus de toile bistre ou grise et d'un gros gilet de laine, les cheveux raides coupés au bol, ils sont assis, les mains sur les cuisses, le regard fixe. Les multiples petits évènements de la vie commune- le café au lait de 15h30 qu'on sert à la louche, la femme qui hurle d'une voix éraillée : "Une cigarette : Une cigarette !", celle à qui l'on doit remettre de force sa chemise de coton car elle veut à tout prix se déshabiller… -rien ne semble les sortir de leur torpeur. Pensent-ils seulement à quelque chose ? Ont-ils un âge ? Portent-ils seulement un nom ? Sont-ils enfin des êtres humains ? [...]

Christine Clerc, Le Point, 19 mars 1973

Séance 03

Écrire un reportage au Japon depuis Paris

Lecture

Retrouvez dans le premier paragraphe du reportage ("Le temps s'est arrêté...") les techniques observées dans le document précédent.

Écriture

En suivant les principes expliqués dans cet article, écrivez à votre tour un reportage depuis votre bureau. Vous illustrerez votre reportage par une photographie.

C'est un superbe reportage écrit par Jean-Paul Mari, prix Albert-Londres 1987. Ses comptes-rendus de guerre, en partie republiés sur son site, Grands Reporters, accompagnent l'Histoire depuis vingt-cinq ans au Nouvel Observateur.

Le 17 mars dernier, la plume de Jean-Paul Mari s'attaque au "récit de ces journées qui resteront pour le Japon comme l'une des pires crises de son histoire". Suivent neuf pages de description apocalyptique et de témoignages douloureux, ouverture du dossier Spécial Japon du Nouvel Obs.

On s'y croirait. Sauf que l'auteur a écrit son article depuis Paris, à partir des images disponibles et de la presse internationale. L'Obs ne prétend pas que son reporter est allé sur place. Reste que le papier compile des témoignages et des passages entiers d'articles parus ailleurs dans la presse sans jamais en faire état ni mentionner aucune des nombreuses sources utilisées.

"Le temps s'est arrêté. Plus d'heure, plus d'avant, plus d'après. Pas encore l'apocalypse. Tout est suspendu. Le ciel est froid, clair, ensoleillé. Dans la baie, les bateaux se balancent sur une mer d'hiver. Sur la côte, en face, un port de pêche, des toits bleus, des hangars. Sur la rive proche, des maisons, des parkings, des voitures, un poteau de signalisation, un nom, celui de la ville, moderne : Miyako. Et puis là, à quelques mètres du rivage, une ligne boursouflée, comme un bourrelet, quelque chose d'incompréhensible. On dirait un serpent géant, lourd, obscur, qui roule des écailles monstrueuses. Une vague."

Certes Jean-Paul Mari n'est pas seulement journaliste, mais aussi un brillant écrivain et a pu visionner photos et vidéos de la catastrophe. Le journaliste explique aux Inrocks comment il a travaillé :

"On m'a demandé le lundi après-midi de faire un récit sur le Japon. J'ai travaillé toute la nuit sur de la documentation (des photos, des reportages, des articles), essayé de m'imprégner de ce que je lisais. Puis j'ai rédigé mon papier entre 7h15 et 13h30. Évidemment j'étais à Paris, on n'a pas mis "de notre envoyé spécial". Très sincèrement je ne crois pas que ça induise le lecteur en erreur."

Camille Polloni, "5 astuces pour écrire un reportage au Japon depuis Paris", Les Inrocks, le 29/03/2011.

Séance 04

L'information avant tout

Observation

Que dénonce Patrick Chapatte dans son dessin ?

Pistes

Lecture

1. Par quels mots Zola décrit-il l'intérêt du public pour la connaissance ?

2. Quelle place les journaux donnent-ils à l'information ?

3. Quel effet l'information a-t-elle, selon Zola, sur le public ?

Prolongement

1. Finalement, quel est le point de vue que proposent les deux auteurs sur les médias ? Partagez-vous ce point de vue ?

2. Selon vous, peut-on faire confiance à la presse ?

Dans cet article, l'écrivain et journaliste Émile Zola s'interroge sur l'évolution de la presse dans la seconde moitié du XIXe s.

Dessin de Patrick Chapatte paru dans Le Temps, le 28 février 2006.

Ah cette presse, que de mal on en dit ! Il est certain que, depuis une trentaine d'années, elle évolue avec une rapidité extrême. Les changements sont complets et formidables. Il n'y a qu'à comparer les journaux des premiers temps du second Empire, muselés, relativement rares, d'allures doctrinaires, aux journaux débordants d'aujourd'hui, lâchés en pleine liberté, roulant le flot déchaîné de l'information à outrance. Là est la formule nouvelle, l'information. C'est l'information qui, peu à peu, en s'étalant, a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. Il s'agit d'être renseigné tout de suite. Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante ? Est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte ? Le fait est qu'ils s'enfièvrent l'un l'autre, que la soif de l'un s'exaspère à mesure que l'autre s'efforce, dans son intérêt, de la contenter. Et c'est alors qu'on se demande, devant cette exaltation de la vie publique, s'il y a là un bien ou un mal. Beaucoup s'inquiètent. Tous les hommes de cinquante ans regrettent l'ancienne presse, plus lente et plus mesurée. Et l'on condamne la presse actuelle. [...]

Mon inquiétude unique, devant le journalisme actuel, c'est l'état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation. Et ici je sors un instant du domaine littéraire, il s'agit d'un fait social. Aujourd'hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait. Des centaines de journaux le publient à la fois, le commentent, l'amplifient. Et, pendant une semaine souvent, il n'est pas question d'autre chose, ce sont chaque matin de nouveaux détails, les colonnes s'emplissent, chaque feuille tâche de pousser au tirage en satisfaisant davantage la curiosité de ses lecteurs. De là, des secousses continuelles dans le public, qui se propagent d'un bout du pays à l'autre. Quand une affaire est finie, une nouvelle commence, car les journaux ne peuvent vivre sans cette existence de casse-cou. Si des sujets d'émotion manquent, ils en inventent. Jadis, les faits, même les plus graves, étant moins commentés, moins répandus, émotionnaient moins, ne donnaient pas, chaque fois, un accès violent de fièvre au pays. Eh bien c'est ce régime de secousses incessantes qui me parait mauvais. Un peuple y perd son calme, il devient pareil à ces femmes nerveuses qu'un bruit fait tressaillir, qui vivent dans l'attente effrayée des catastrophes. On le voit depuis quelques années, l'équilibre de la saine raison semble détruit, le contre-coup des événements est disproportionné et l'on en arrive à se demander avec anxiété si, dans des circonstances véritablement décisives, nous retrouverions le sang-froid nécessaire aux grands actes.

Emile Zola, Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche 24 novembre 1888.

Séance 05

À la tribune

Oral

Quels sont les différents sens du mot 'tribune' ?

Observation

Comment l'orateur est-il représenté sur l'illustration d'Albert Eloy-Vincent ?

Oral

1. Choisissez quatre paragraphes consécutifs de ce texte et lisez-les de façon expressive.

2. Quels procédés littéraires favorisent l'oralisation et la force de cette tribune ?

Albert Eloy-Vincent, Croquis pour servir à illustrer l'histoire de l'éloquence, 1910.

J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.

J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis.

J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.

J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.

J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans L'Éclair et dans L'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.

J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je m'expose.

Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice.

Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour !

J'attends.

Veuillez agréer, monsieur le Président, l'assurance de mon profond respect.

Emile Zola, L'Aurore, 13 janvier 1898.

Prolongement

Retrouvez dans ce texte les techniques observées dans le document précédent.

Pistes

Violences faites aux femmes : une présomption permanente de mensonge

Un collectif de personnalités, dont Andréa Bescond, Caroline De Haas ou Muriel Salmona, s'indigne de la tribune des avocates pénalistes défendant la présomption d'innocence et la prescription.

Chaque fois qu'une femme victime de violence parle, le retour de bâton n'est pas loin. Dimanche 8 mars, il a pris la forme d'une tribune d'avocates pénalistes qui nous expliquent, dans Le Monde, pourquoi la parole des femmes victimes met en péril les fondamentaux du droit et de notre société.

Nous le disons très tranquillement : ces avocates se trompent. Elles pensent le monde judiciaire comme un monde protégé par quel miracle, elles ne l'expliquent pas de toutes les idées reçues, des inégalités et des violences qui traversent la société.

Les femmes sont des milliers à témoigner de la façon dont elles sont mal reçues au commissariat, à l'hôpital ou par leur entreprise lorsqu'elles dénoncent des violences. La justice est comme la santé, la police ou le monde du travail : elle n'est pas neutre. Comme toutes ces institutions, elle est pétrie des mécanismes de domination qui existent dans la société.

La réalité, c'est que des milliers de plaintes sont classées sans suite alors que les enquêtes de police ont produit le faisceau d'indices concordants qui permettait de juger leur cas.

La réalité, c'est que des femmes portent plainte pour violences au sein du couple et qu'on leur parle encore de devoir conjugal dans les audiences.

La réalité, c'est que des femmes en danger se voient refuser leur ordonnance de protection par des juges aux affaires familiales qui considèrent qu'il faudrait qu'elles portent plainte pour que cela soit sérieux.

La réalité, c'est que des enfants victimes de violences sont maintenus chez eux par des juges des enfants qui considèrent qu'il faut préserver le cadre familial.

La réalité, c'est que des pères violents gardent l'autorité parentale car des juges expliquent qu'un mauvais mari peut être un bon père (réponse : non).

La réalité, c'est que des milliers de cas de viols sont jugés comme des agressions sexuelles au tribunal correctionnel au lieu de passer aux assises.

Notre réalité, c'est celle d'un ordre judiciaire qui fait montre aujourd'hui de violence à l'endroit des femmes victimes de violences et ne prend pas suffisamment en considération leur parole.

Notre réalité, c'est celle d'une présomption permanente de mensonge qui pèse sur les femmes victimes de violences. A peine ouvre-t-on la bouche qu'on le voit dans le regard de toutes celles et ceux qui nous accueillent. Ce regard qui dit : "Hum, vous êtes sûre ?", "Mais comment cela s'est passé ?", "Mais un viol, c'est-à-dire ?" Ce regard nous glace. Ce regard nous réduit au silence.

Des avocates pénalistes refusent de voir ces faits. On les comprend. Accepter que l'institution à laquelle elles ont voué leur vie professionnelle dysfonctionne gravement est douloureux. On appelle cela le déni. Déni du parcours de la combattante que traversent des milliers de femmes chaque année lorsqu'elles décident de porter plainte. Déni de la violence institutionnelle imposée à des femmes victimes. Déni d'une société qui n'entend pas nos cris, nos peurs, nos souffrances.

Nous côtoyons chaque jour des avocates qui défendent les femmes victimes. Elles le font parfois malgré l'institution. Elles l'ont d'ailleurs dit elles-mêmes il y a quelques jours sur le site Dalloz : "Dans ce combat il n'y a (presque) que des coups, des crachats et des injures à ramasser."

Si nous voulons que les violences sexistes et sexuelles disparaissent en France, si nous voulons en finir avec l'impunité, la première étape est de sortir de ce déni. C'est la condition sine qua non pour agir de manière efficace.

Nadège Beausson-Diagne, actrice; Andréa Bescond, réalisatrice; Florian Borg, avocat, barreau de Lille; Caroline De Haas, membre de l'association #NousToutes; Mylene Hadji, avocate, barreau de Paris; Mié Kohiyama, présidente de MoiAussiAmnésie; LyesLouffok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance; Anne-Laure Maduraud, magistrate; Mélusine, militante féministe et antiraciste; Eric Metayer, réalisateur; Emmanuelle Piet, médecin; Valérie Rey-Robert, auteure et militante féministe; Flor Tercero, avocate, barreau de Toulouse; Muriel Salmona, psychiatre, présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie; Elodie Tuaillon-Hibon, avocate, barreau de Paris; Marjolaine Vignola, avocate, barreau de Paris; Vannina Vincensini, avocate, barreau de Marseille

Tribune parue dans Le Monde du 10 mars 2020.

Séance 06

Bilan

Oral

1. Quelles sont les règles d'écriture du reportage ? De la tribune ?

2. Quels sont les points communs entre les deux genres ?

Pistes

Évaluation

Barême

Critères

Éléments restrictifs

Une production ne peut atteindre la moyenne si : la consigne n'est pas respectée / la production n'est pas compréhensible / la production est très courte.

/20 De 1 à 5 De 6 à 10 De 11 à 15 De 16 à 20
Construire une réflexion

Le texte traite l'un des sujets proposés.

Un ou deux éléments de réflexion pertinents sont proposés.

Plusieurs éléments de réflexion pertinents sont proposés.

Une progression est discernable.

Les éléments de réflexion proposés sont pertinents et emportent l'adhésion du lecteur.

Le texte progresse vers une finalité.

Maîtriser la langue et l'expression

La langue est partiellement maîtrisée.

La langue est correctement maîtrisée.

Les codes du genre sont respectés.

Des paragraphes apparaissent.

La langue est bien maîtrisée.

Le vocabulaire est précis et varié.

Les codes du genre sont utilisés de façon originale et/ou pertinente.

Des paragraphes structurent le texte.