La fabrique de l'information

Séance 01

À la une

Observation

Choisissez un journal et observez sa "Une" en répondant aux questions ci-contre.

Prolongement

Observez les titres. Quelle est leur fonction ?

Synthèse

Pourquoi la "Une" est-elle ainsi organisée ?

1. Faites le schéma de la page de journal en indiquant où sont placés les différents éléments (manchette, tribune, ventre, etc. ).

Bandeau: gros titre d'actualité au-dessus de la manchette.

Manchette: titre du journal, accompagné de la date, du prix, du numéro, de l'adresse du journal. Ces renseignements sont complétés, à l'intérieur du journal, par des indications sur l'équipe de rédaction, dans un encadré appelé « ours".

Oreilles: à droite et à gauche de la manchette. Il s'agit souvent d'un titre encadré renvoyant en page intérieure, ou d'une publicité.

Tribune: le gros titre.

Sous tribune: emplacement sous la tribune, occupé par des éditoriaux, des billets, des illustrations, des débuts d'articles.

Ventre (milieu de page) : emplacement souvent occupé par un article important, ou par une photo, un dessin.

Rez-de-chaussée (pied de page) : emplacement parfois occupé par des articles de commentaire ou par de la publicité.

Cheval: en bas à droite, article qui continue en page intérieure. Dans certains journaux, il contient des informations culturelles ou des publicités.

2. Comment la typographie et l'organisation de la "une" traduisent-elles la plus ou moins grande importance des informations ?

3. Pour chaque article cité en "Une", quels sont les éléments qui sont donnés ?

Séance 02

La vérité de l'image

Observation

Imaginez un titre d'actualité lié à cette image.

La BBC, dans son émission du 15 avril au soir intitulée BBC News-Papers, a interrogé à propos de cette une Elizabeth Orcutt du Times et Oliver Wright de l'Independent

Elizabeth Orcutt, du Times : C'est vrai que c'est une photo très puissante, mais qui ne reflète pas vraiment le contenu de l'article.

Clive Myrie, de la BBC : Surtout si cet enfant n'a pas été photographié dans le cadre de l'enquête effectuée par le journaliste.

E.O. : En effet, il s'avère que c'est une photo d'illustration provenant d'une agence.

C.M. : Tous les journaux font ça, non ?

E.O. : En effet mais nous essayons de ne pas le faire en une, ni pour des articles graves. Donc oui, nous utilisons des images d'illustration, mais d'une façon éthique.

C.M. : D'une façon éthique ! (rires).

E.O. : Nous mettons une légende "photo d'agence", de manière évidente. C'est notre politique.

C.M. : OK, je surveillerai ça, en une du Times.

Elizabeth Orcutt, du Times, a raison : il s'agit bien, en effet, d'une photo achetée dans une agence. L'agence Getty, ainsi que le précise le blog d'un certain Dan Barker. [...]

Cette image a été achetée à une certaine Lauren Rosenbaum (de la région de San Francisco) qui possède un compte Flickr, sur lequel figure cette photo. Elle y raconte (sous un autre cliché très similaire) les circonstances dans lesquelles furent prises ces images. C'était le 7 novembre 2009 :

"Nous sommes allées au parc et Anne a trouvé un ver de terre. Elle l'a aussitôt baptisé Flower, le plus beau nom du monde. Je l'ai convaincue de garder Flower, pendant qu'elle jouait. Puis nous décidâmes de déposer Flower dans l'herbe pour qu'il fasse une petite sieste et que, quand il serait temps de rentrer, nous l'emmènerions vivre chez nous dans notre jardin. Mais Flower n'a pas fait la sieste. Il s'était barré, et Anne a pleuré pendant vingt-cinq minutes." Une petite Américaine amoureuse d'un ver de terre. On est loin, très loin d'une petite Anglaise affamée attendant l'aide alimentaire...

Alain Korkos, "Le daily Mirror et le ver de terre", Arrêt sur images, 2014.

Séance 03

Comment écrire un reportage au Japon (depuis son bureau à Paris)

Oral

Que désigne exactement le mot "reportage" ?

Observation

1. Commentez la couverture du Nouvel Observateur.

2. La photographie, a d'abord été publiée sur un journal japonais, puis mise à la disposition des agences de presse AFP, Associated Press et Reuters, et utilisée par les journaux à travers le monde. Pourquoi, selon vous, cette image a-t-elle eu autant de succès ?

Prolongement

Résumez le texte ci-contre.

Le Nouvel Observateur du 17 mars publie neuf pages sur la catastrophe japonaise, signées du grand reporter Jean-Paul Mari. L'article a été entièrement écrit à Paris, à partir de témoignages et de descriptions parus ailleurs dans la presse sans qu'aucune source ne soit mentionnée.

C'est un superbe reportage écrit par Jean-Paul Mari, prix Albert-Londres 1987. Ses comptes-rendus de guerre, en partie republiés sur son site, Grands Reporters, accompagnent l'Histoire depuis vingt-cinq ans au Nouvel Observateur.

Le 17 mars dernier, la plume de Jean-Paul Mari s'attaque au "récit de ces journées qui resteront pour le Japon comme l'une des pires crises de son histoire". Suivent neuf pages de description apocalyptique et de témoignages douloureux, ouverture du dossier Spécial Japon du Nouvel Obs.

On s'y croirait. Sauf que l'auteur a écrit son article depuis Paris, à partir des images disponibles et de la presse internationale. L'Obs ne prétend pas que son reporter est allé sur place. Reste que le papier compile des témoignages et des passages entiers d'articles parus ailleurs dans la presse sans jamais en faire état ni mentionner aucune des nombreuses sources utilisées.

1) Mettre le lecteur dans l'ambiance

"Le temps s'est arrêté. Plus d'heure, plus d'avant, plus d'après. Pas encore l'apocalypse. Tout est suspendu. Le ciel est froid, clair, ensoleillé. Dans la baie, les bateaux se balancent sur une mer d'hiver. Sur la côte, en face, un port de pêche, des toits bleus, des hangars. Sur la rive proche, des maisons, des parkings, des voitures, un poteau de signalisation, un nom, celui de la ville, moderne : Miyako. Et puis là, à quelques mètres du rivage, une ligne boursouflée, comme un bourrelet, quelque chose d'incompréhensible. On dirait un serpent géant, lourd, obscur, qui roule des écailles monstrueuses. Une vague."

Certes Jean-Paul Mari n'est pas seulement journaliste, mais aussi un brillant écrivain et a pu visionner photos et vidéos de la catastrophe. Le journaliste explique aux Inrocks comment il a travaillé :

"On m'a demandé le lundi après-midi de faire un récit sur le Japon. J'ai travaillé toute la nuit sur de la documentation (des photos, des reportages, des articles), essayé de m'imprégner de ce que je lisais. Puis j'ai rédigé mon papier entre 7h15 et 13h30. Évidemment j'étais à Paris, on n'a pas mis "de notre envoyé spécial". Très sincèrement je ne crois pas que ça induise le lecteur en erreur."

2) Piocher chez les confrères

Le téléphone et le Net offrent aujourd'hui l'avantage de pouvoir joindre les témoins d'une catastrophe à l'autre bout du monde sans se ruiner. Mais il y a encore plus simple: lire la presse. Après tout, les personnages les plus intéressants se sont confiés aux envoyés spéciaux et correspondants des rédactions françaises. Tous les témoignages rapportés dans l'article de l'Obs sont déjà parus ailleurs, sans que cela soit précisé au lecteur. Reconstituons le puzzle pour rendre chaque citation à son propriétaire.

""J'ai cru à la fin du monde", a dit un survivant", écrit Jean-Paul Mari dans son premier paragraphe. Il reprend ainsi la Une de Libération du 12 mars.

"A 380 kilomètres de la faille, au 26e étage d'un gratte-ciel de la capitale, un employé de Google remarque l'étrange comportement des corbeaux qui volent dans tous les sens. Ils sont les premiers à avoir deviné la secousse. Quelque chose commence à soulever le bâtiment. Des machines de 300 kilos sont déplacées de plus d'un mètre. Le mouvement d'ascenseur s'accentue puis tout l'immeuble commence à balancer horizontalement. Haut dans le ciel, le gratte-ciel de 54 étages tangue sur 3 mètres d'amplitude, comme un bateau ivre." L'employé de Google, Jérôme, a été cité par Le Parisien du 12 mars. Le même article parle des machines de 300 kg et du balancement de l'immeuble. L'anecdote des corbeaux est rapportée par Libé.

"A l'université de Tokyo, Jean-Claude Sibuet, un géophysicien français, participe à une conférence internationale sur les mécanismes des "séismes tsunamogéniques", responsables des tsunamis. Il sait qu'à partir de 8 sur l'échelle de Richter, les destructions peuvent être terribles. En 1771, une vague haute de 30 mètres a fait 12 000 morts sur l'île d'Ishigaki. Et le géophysicien tient à rappeler devant l'assemblée le risque majeur d'un prochain séisme de ce type. Il a vu juste. Au moment où il parle, il sent les premières secousses, les analyse "ondes P, mouvements verticaux", signes d'un gros séisme. Le bâtiment est aux normes parasismiques. Personne ne bouge. Puis l'arrivée brutale des ondes secondaires de cisaillement "ondes S" le convainc que les scientifiques n'ont plus qu'une chose à faire : fuir ! Malgré un genou blessé, accroché à la rampe d'escalier pour ne pas tomber, il est le premier à se retrouver dehors, accroupi sur le gazon." Le récit de Jean-Claude Sibuet est publié le 14 mars par Sylvestre Huet, journaliste à Libé, sur son blog.

"Le temps perdu provoque maintenant la plus grande crise nucléaire que le Japon ait jamais connue", dit un spécialiste nippon, encore dans Libération avant d'être repris dans l'article de l'Obs.

3) Varier les sources

Outre la presse française, le journaliste a consulté des journaux étrangers, mais toujours sans les citer.

"Dès les premières secousses, Harumi Watanabe a fermé son magasin et la jeune femme a roulé à toute allure vers la maison de ses parents... "vieux et trop faibles pour marcher. Je ne suis pas arrivée à les faire monter dans ma voiture". Ils étaient encore dans la salle à manger quand la vague du tsunami a frappé la maison." Etc. Ce témoignage est la traduction partielle d'un article du Guardian.

"Enfermé dans sa maison, Blaise Plant, un Canadien, pianote sur son téléphone sur Twitter, alignant messages horodatés et appels à l'aide : "1507 : ma maison est détruite. C'est sinistre. 1828 : la ville est complètement noire. On ne voit que les phares des voitures. 2208 : secousses non stop ! Une grosse toutes les 15 minutes. Chaque fois, on se demande si cela va être la "Big One"." Les twitts de Blaise Plant ont été repérés par le Guardian.

"A partir du moment où il y a une citation, on devrait dire d'où elle vient , reconnaît aujourd'hui Jean-Paul Mari. C'est un problème de temps, j'ai écrit dans l'urgence. Si j'avais une journée de plus pour le réécrire, je mettrais la source de ces témoignages. Cependant, il n'est pas question de vouloir faire croire que j'étais sur place."

4) La version sous-titrée

Il est vrai que "récit" ne veut pas dire "reportage". Et les informations à la disposition de Jean-Paul Mari sont habilement compilées. [...]

"Au centre de Tokyo, le toit d'un bâtiment s'est effondré sur 600 étudiants lors d'une remise de diplômes, des blessés1. Surtout, un tsunami a déferlé sur toute la côte nord-est du Japon, la base des Forces d'Autodéfense, l'armée, a été totalement submergée2 à Sendai, comme la piste de l'aéroport, deux trains entiers sont portés disparus3, un bateau d'une entreprise navale4, cent personnes à bord, ont été emportées par la vague, déjà trois cents corps ont été retrouvés sur une plage5 près de Sendai..."

[Sources, non indiquées dans l'article Jean-Paul Mari : 1. La Tribune de Genève. 2. Libération. 3. Air-journal.fr. 4. Le Point. 5. Europe 1.]

5) Rester ambigu

Certes, le Nouvel Observateur ne prétend pas que son journaliste se trouve au Japon, puisqu'il n'appose pas la mention "envoyé spécial". L'hebdomadaire ne précise pas non plus qu'il se trouve à la rédaction. En dehors de ce détail, le fait que tous les témoignages présentés soient issus de la presse, mais que cette donnée ne soit pas précisée, entretient le flou.

Camille Polloni, "5 astuces pour écrire un reportage au Japon depuis Paris", Les Inrocks, le 29/03/2011.

Séance 04

La fièvre de l'actualité

Lecture

Document A

Ah cette presse, que de mal on en dit ! Il est certain que, depuis une trentaine d'années, elle évolue avec une rapidité extrême. Les changements sont complets et formidables. Il n'y a qu'à comparer les journaux des premiers temps du second Empire, muselés, relativement rares, d'allures doctrinaires, aux journaux débordants d'aujourd'hui, lâchés en pleine liberté, roulant le flot déchaîné de l'information à outrance. Là est la formule nouvelle, l'information. C'est l'information qui, peu à peu, en s'étalant, a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. Il s'agit d'être renseigné tout de suite. Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante? est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte ? Le fait est qu'ils s'enfièvrent l'un l'autre, que la soif de l'un s'exaspère à mesure que l'autre s'efforce, dans son intérêt, de la contenter. Et c'est alors qu'on se demande, devant cette exaltation de la vie publique, s'il y a là un bien ou un mal. Beaucoup s'inquiètent. Tous les hommes de cinquante ans regrettent l'ancienne presse, plus lente et plus mesurée. Et l'on condamne la presse actuelle. [...]

Mon inquiétude unique, devant le journalisme actuel, c'est l'état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation. Et ici je sors un instant du domaine littéraire, il s'agit d'un fait social. Aujourd'hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait. Des centaines de journaux le publient à la fois, le commentent, l'amplifient. Et, pendant une semaine souvent, il n'est pas question d'autre chose ce sont chaque matin de nouveaux détails, les colonnes s'emplissent, chaque feuille tâche de pousser au tirage en satisfaisant davantage la curiosité de ses lecteurs. De là, des secousses continuelles dans le public, qui se propagent d'un bout du pays à l'autre. Quand une affaire est finie, une nouvelle commence, car les journaux ne peuvent vivre sans cette existence de casse-cou. Si des sujets d'émotion manquent, ils en inventent. Jadis, les faits, même les plus graves, étant moins commentés, moins répandus, émotionnaient moins, ne donnaient pas, chaque fois, un accès violent de fièvre au pays. Eh bien c'est ce régime de secousses incessantes qui me parait mauvais. Un peuple y perd son calme, il devient pareil à ces femmes nerveuses qu'un bruit fait tressaillir, qui vivent dans l'attente effrayée des catastrophes. On le voit depuis quelques années, l'équilibre de la saine raison semble détruit, le contre-coup des événements est disproportionné et l'on en arrive à se demander avec anxiété si, dans des circonstances véritablement décisives, nous retrouverions le sang-froid nécessaire aux grands actes.

Emile Zola, Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche 24 novembre 1888.

Document B

Séance 05

À la tribune

Oral

Quels sont les différents sens du mot 'tribune' ?

Oral

1. Lisez ce texte de façon expressive.

2. Quels procédés littéraires favorisent l'oralisation et la force de cette tribune ?

Observation

Comment l'orateur est-il représenté sur l'illustration d'Albert Eloy-Vincent ?

Albert Eloy-Vincent, Croquis pour servir à illustrer l'histoire de l'éloquence, 1910.

J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.

J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis.

J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.

J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.

J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans L'Éclair et dans L'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.

J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je m'expose.

Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice.

Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour !

J'attends.

Veuillez agréer, monsieur le Président, l'assurance de mon profond respect.

Emile Zola, L'Aurore, 13 janvier 1898.

Séance 06

De la rumeur aux "fake news"

Lecture

Lisez le texte ci-contre.

Méthode : le résumé ; l'essai

Écriture

1. Résumez le texte ci-contre en 150 mots.

2. Selon vous, "la méfiance à l'égard des médias officiels" est-elle justifiée ?

Vous en avez entendu parler. Pendant le mouvement des " gilets jaunes", une rumeur a ­circulé, suscitant l'indignation. Emmanuel Macron ­s'apprêtait à signer le pacte de Marrakech, un traité par ­lequel la France abdiquait, au profit de l'ONU, sa souveraineté en matière migratoire. Le Monde a décrit l'itinéraire mondial de cette infox, alimentée par l'extrême droite américaine, relayée par divers groupuscules, puis par des citoyens scandalisés, à coups de messages et de vidéos ­virales. Le texte du pacte, en réalité, est une déclaration d'intention sans valeur contraignante. Comment comprendre le succès d'une rumeur aussi facile à démentir? La tentation est grande de blâmer les réseaux sociaux et, plus largement, le monde de "post-vérité" dans ­lequel nous serions, dit-on, entrés. C'est le refrain de l'époque : toutes les opinions se valent, Internet propage les ­rumeurs les plus folles, l'esprit critique a disparu et les infox se répandent comme des traînées de poudre.

Pourtant, la propagation de fausses nouvelles n'a rien d'une nouveauté, surtout en période de crises sociales et politiques. Au XVIIIe siècle, lors de chaque disette, une rumeur réapparaissait, celle du "pacte de famine", un complot organisé au sommet de la monarchie et visant à affamer le peuple. Cette rumeur, bien étudiée par l'historien américain Steven Kaplan, fut particulièrement vive en 1768 et 1775, lorsque les réformes libérales du commerce des grains se soldèrent par une hausse du prix du pain. Bruits publics, placards séditieux, émeutes : le peuple opposait une conception morale de l'économie, selon laquelle le roi se devait d'assurer la subsistance des sujets, à la nouvelle économie politique portée par les physiocrates. En face, les élites et les ministres éclairés comme Turgot s'étonnaient de la résistance populaire, au point d'imaginer, à leur tour, de sombres complots. En réalité, le succès de la rumeur reposait sur un imaginaire politique qui accordait au pain un rôle crucial, à la fois vital et symbolique. Par sa récurrence tout au long du siècle, le thème du complot de famine a contribué à désacraliser la personne du roi, à rompre les liens affectifs qui attachaient la population au souverain.

Longtemps, les historiens ont dédaigné les rumeurs. Marc Bloch (1886-1944), le grand médiéviste, fut un des premiers à en percevoir tout l'intérêt. Mobilisé pendant la première guerre mondiale, il fut frappé par la circulation rapide des fausses nouvelles, souvent invérifiables, qui exerçaient, y compris sur lui, une puissante attraction. Convaincu qu'il fallait appliquer à la compréhension du présent les mêmes méthodes qu'à l'étude du passé, il publia un texte court mais suggestif, Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Il invitait à étudier les "profonds frémissements sociaux" qui permettent aux rumeurs de soulever les foules et de déstabiliser les pouvoirs. "En elles, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, ­toutes leurs émotions fortes." Encore faut-il suivre leur diffusion : surgissement spontané ou manipulation ­malveillante, bouche-à-oreille ou caisse de résonance médiatique, méfiance ou désintérêt des autorités.

Les "fake news", ou infox, sont le nouveau nom d'un vieux phénomène. Ce n'est pas leur apparition qui ­surprend, mais leur persistance. Ni les progrès de l'éducation, ni l'accès de tous au marché de l'information, ni même la pratique journalistique du "fact checking" ne semblent avoir d'effet. Marc Bloch pensait que la censure favorisait la rumeur : en l'absence d'informations officielles, l'oralité reprendrait ses droits et l'incertitude alimenterait la crédulité. Aujourd'hui, l'inverse semble vrai : l'abondance des nouvelles et la liberté de la presse n'ont pas tari les rumeurs. Le paradoxe n'est peut-être qu'apparent : ce n'est pas tant la censure qui encourage la rumeur que la méfiance à l'égard des médias officiels, qu'ils soient muets ou bavards. Méfiance réciproque : les infox, comme les rumeurs de jadis, alimentent un complotisme inversé : derrière toute fausse nouvelle, nous imaginons désormais la main des hackeurs russes.

Antoine Lilti, Le Monde Idées, 22 décembre 2018.