Le Jeu de l'amour et du hasard

Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle

Problématique générale : L'amour, un jeu de hasard ?

Support : Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard, coll. Livre de Poche, éd. LGF.

Exposés possibles : le burlesque ; les préjugés ; le discours amoureux et le marivaudage ; le personnage d'Arlequin

Séance 01

À quel jeu joue-t-on ?

Observation

Observez les couvertures suivantes. Quel(s) jeu(x) annoncent-elles ?

Séance 02

"Une originale" ?

Observation

1. Quelles visions de Silvia et Lisette sont données dans ces deux mises en scène ?

2. Comment le registre de la comédie est-il mis en oeuvre dans ces deux mises en scène ?

Pistes

M. Bluwal, téléfilm réalisé pour l'ORTF, 1967 (0'40-3'25).
Document A

J. Lermier, 2008, théâtre de Carouge-Atelier, Genève, 2008 (0'48-3'38).

Document B

G. Stoev, Comédie-Française, 2012 (1'30-5'20).

Recherche

Commentez l'exposition de la pièce, de "Mais encore une fois..." à "...les meilleures gens du monde" (I,1).

Pistes

Silvia.

Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous ? Pourquoi répondre de mes sentiments ?

Lisette.

C'est que j'ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleraient à ceux de tout le monde. Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu'il vous marie, si vous en avez quelque joie : moi, je lui réponds que oui ; cela va tout de suite ; et il n'y a peut-être que vous de fille au monde, pour qui ce oui-là ne soit pas vrai ; le non n'est pas naturel.

Silvia.

Le non n'est pas naturel ! quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ?

Lisette.

Eh bien, c'est encore oui, par exemple.

Silvia.

Taisez-vous ; allez répondre vos impertinences ailleurs, et sachez que ce n'est pas à vous à juger de mon cœur par le vôtre.

Lisette.

Mon cœur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s'avise-t-il de n'être fait comme celui de personne ?

Silvia.

Je vous dis que, si elle osait, elle m'appellerait une originale.

Lisette.

Si j'étais votre égale, nous verrions.

Silvia.

Vous travaillez à me fâcher, Lisette.

Lisette.

Ce n'est pas mon dessein. Mais dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d'être mariée ?

Silvia.

Premièrement, c'est que tu n'as pas dit vrai ; je ne m'ennuie pas d'être fille.

Lisette.

Cela est encore tout neuf.

Silvia.

C'est qu'il n'est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien.

Lisette.

Quoi ! vous n'épouserez pas celui qu'il vous destine ?

Silvia.

Que sais-je ? peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m'inquiète.

Lisette.

On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde ; qu'il est bien fait, aimable, de bonne mine ; qu'on ne peut pas avoir plus d'esprit, qu'on ne saurait être d'un meilleur caractère ; que voulez-vous de plus ? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d'union plus délicieuse ?

Silvia.

Délicieuse ! que tu es folle avec tes expressions !

Lisette.

Ma foi, madame, c'est qu'il est heureux qu'un amant de cette espèce-là veuille se marier dans les formes ; il n'y a presque point de fille, s'il lui faisait la cour, qui ne fût en danger de l'épouser sans cérémonie. Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre pour l'amour ; sociable et spirituel, voilà pour l'entretien de la société. Pardi ! tout en sera bon, dans cet homme-là ; l'utile et l'agréable, tout s'y trouve.

Silvia.

Oui dans le portrait que tu en fais, et on dit qu'il y ressemble, mais c'est un on dit, et je pourrais bien n'être pas de ce sentiment-là, moi. Il est bel homme, dit-on, et c'est presque tant pis.

Lisette.

Tant pis ! tant pis ! mais voilà une pensée bien hétéroclite !

Silvia.

C'est une pensée de très bon sens. Volontiers un bel homme est fat ; je l'ai remarqué.

Lisette.

Oh ! il a tort d'être fat ; mais il a raison d'être beau.

Marivaux, Le jeu de l'Amour et du Hasard, I, 1, 1730.

Séance 03

Un jeu de masques

Observation

1. Quelles sont les oppositions exprimées par les costumes des deux couples ?

2. Quels sont les jeux de scène induits par les costumes ?

3. Dans quelle mesure le costume permet-il de changer d'identité ?

"Les costumes souligneront davantage les préjugés que chaque classe a sur l'autre que la réalité vestimentaire de celle-ci. Un peu comme ces nouveaux riches qui sont souvent 'à côté' des codes, et ne sont jamais tout à fait crédibles." explique Galin Stoev en 2011.

Notion : Le théâtre dans le théâtre

G. Stoev, Comédie-Française, 2012 (photographies de répétition).

Recherche

1. Dans la pièce, quels personnages se font passer pour d'autres ?

2. Ces travestissements sont-ils réussis ? Quels indices trahissent les personnages ?

3. Hormis les personnages de la pièce déjà cités, qui joue un rôle ?

Pistes

Débat

Le costume est-il, selon vous, un élément essentiel dans une pièce de théâtre ?

Séance 04

Un jeu cruel ?

Recherche

Commentez la scène 3 de l'acte II en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :

  • les éléments sur lesquels repose le comique de cette scène
  • une réflexion sur le discours amoureux et sa sincérité

Pistes

Exposé : le burlesque

Arlequin.

Madame, il dit que je ne m’impatiente pas ; il en parle bien à son aise, le bonhomme !

Lisette.

J’ai de la peine à croire qu’il vous en coûte tant d’attendre, monsieur ; c’est par galanterie que vous faites l’impatient ; à peine êtes-vous arrivé ! Votre amour ne saurait être bien fort ; ce n’est tout au plus qu’un amour naissant.

Arlequin.

Vous vous trompez, prodige de nos jours ; un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau ; votre premier coup d’œil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces et le troisième l’a rendu grand garçon ; tâchons de l’établir au plus vite ; ayez soin de lui, puisque vous êtes sa mère.

Lisette.

Trouvez-vous qu’on le maltraite ? Est-il si abandonné ?

Arlequin.

En attendant qu’il soit pourvu, donnez-lui seulement votre belle main blanche, pour l’amuser un peu.

Lisette.

Tenez donc, petit importun, puisqu’on ne saurait avoir la paix qu’en vous amusant.

Arlequin, en lui baisant la main.

Cher joujou de mon âme ! cela me réjouit comme du vin délicieux. Quel dommage de n’en avoir que roquille !

Lisette.

Allons, arrêtez-vous ; vous êtes trop avide.

Arlequin.

Je ne demande qu’à me soutenir, en attendant que je vive.

Lisette.

Ne faut-il pas avoir de la raison ?

Arlequin.

De la raison ! hélas, je l’ai perdue ; vos beaux yeux sont les filous qui me l’ont volée.

Lisette.

Mais est-il possible, que vous m’aimiez tant ? je ne saurais me le persuader.

Arlequin.

Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi ; mais je vous aime comme un perdu, et vous verrez bien dans votre miroir que cela est juste.

Lisette.

Mon miroir ne servirait qu’à me rendre plus incrédule.

Arlequin.

Ah ! mignonne, adorable ! votre humilité ne serait donc qu’une hypocrite !

Lisette.

Quelqu’un vient à nous ; c’est votre valet.

Marivaux, Le jeu de l'Amour et du Hasard, I, 1, 1730.

Séance 05

Scénographies

Observation

Comparez les scénographies ci-contre. Que pouvez-vous en dire ?

J.-P. Roussillon, Comédie-Française, 1976 J. Lermier, théâtre de Carouge-Atelier, Genève, 2008 G. Stoev, Comédie-Française, 2012

Séance 06

Les tricheurs

Recherche

Cherchez les scènes d'aveu dans la pièce.

1. Quels types d'aveu peut-on distinguer ?

2. Comment ces scènes sont-elles disposées ?

Pistes

Observation

Comparez les deux mises en scène suivantes.

M. Bluwal, téléfilm réalisé pour l'ORTF, 1967 (73'10-78'40).
J.-P. Roussillon, Comédie-Française, 1976 (82'45-90')

Séance 07

Le dénouement

Oral

Proposez une mise en scène de III, 8.

Deux options vous sont laissées : soit vous imaginez que vous êtes le metteur en scène ; dans ce cas vous indiquez aux acteurs comment jouer de leurs voix, de leurs corps, de l'espace scénographique, des objets et des décors disposés autour d'eux ; soit vous imaginez que vous êtes les acteurs ; dans ce cas vous jouez l'extrait proposé.

Recherche

Soit l'extrait : "Eh bien, Lisette..." à "...mon coeur et ma main t'appartiennent" (III, 8).

1. Dans quelle mesure Silvia parle-t-elle "à coeur ouvert" ?

2. L'amour triomphe-t-il dans cette scène ? Au "jeu de l'amour et du hasard", qui gagne finalement ?

3. En quoi cette scène est-elle lyrique ?

Dorante.

Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.

Silvia.

Instruire un homme qui part !

Dorante.

Je ne partirai point

Silvia.

Laissez-moi. Tenez, si vous m’aimez, ne m’interrogez point. Vous ne craignez que mon indifférence et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments ?

Dorante.

Ce qu’ils m’importent, Lisette ! peux-tu douter encore que je ne t’adore ?

Silvia.

Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois ; mais pourquoi m’en persuadez-vous ? que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là, monsieur ? Je vais vous parler à cœur ouvert. Vous m’aimez ; mais votre amour n’est pas une chose bien sérieuse pour vous. Que de ressources n’avez-vous pas pour vous en défaire ! La distance qu’il y a de vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l’envie qu’on aura de vous rendre sensible, les amusements d’un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m’entretenez impitoyablement. Vous en rirez peut-être au sortir d’ici, et vous aurez raison. Mais moi, monsieur, si je m’en ressouviens, comme j’en ai peur, s’il m’a frappée, quel secours aurai-je contre l’impression qu’il m’aura faite ? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte ? Qui voulez-vous que mon cœur mette à votre place ? Savez-vous bien que, si je vous aimais, tout ce qu’il y a de plus grand dans le monde ne me toucherait plus ? Jugez donc de l’état où je resterais. Ayez la générosité de me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire que je vous aime, dans les dispositions où vous êtes. L’aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison, et vous voyez bien aussi que je vous les cache.

Dorante.

Ah ! ma chère Lisette, que viens-je d’entendre ? tes paroles ont un feu qui me pénètre. Je t’adore, je te respecte. Il n’est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne. J’aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t’appartiennent.

Marivaux, Le Jeu de l'Amour et du Hasard, 1730

Séance 09

L'amour, un jeu de hasard ?

Oral

Selon vous, dans cette pièce, l'amour est-il un jeu de hasard ?

Résumé

Vous résumerez ce texte en 150 mots.

Essai

Un sujet d'essai

Quand la différence de classe sociale fragilise le couple Par Camille Moreau, publié le 20/10/2018 à 07:30

Les couples socialement mixtes à la façon de Rachel et Nick dans le film Crazy Rich Asians font encore figure d'exception. Selon les statistiques, qui se ressemble s'assemble.

Lorsque Rachel part à Singapour rencontrer les parents de son petit-ami Nick, elle ne se doute pas que ces derniers habitent dans un palais et que son fiancé fait partie de la jeunesse dorée malaisienne. La jeune femme se heurte aux codes d'une classe sociale qu'elle ne connaît pas. Rabaissée, Rachel doit se battre pour gagner le respect de sa belle-famille.

Un écrasement social fictif, raconté dans la comédie romantique à succès Crazy Rich Asians dont la sortie en salles est prévue le 7 novembre en France, mais qui rappelle à Laura, 39 ans, son histoire personnelle avec Gabin. "Si j'avais su ce qui m'attendait en me mettant en couple avec lui, je crois que je serais partie en courant", plaisante la jeune femme. Issue d'un milieu modeste -père ouvrier dans une usine et mère femme de ménage- Laura est mariée avec un homme chef d'entreprise, élevé dans l'opulence.

La mixité du couple que forme Laura et Gabin est rare. L'adage "qui se ressemble s'assemble" se vérifie en effet dans les statistiques. Selon une étude publiée par l'Observatoire des inégalités, 78% des ouvriers vivent avec une ouvrière ou une employée, contre 3% avec une femme cadre supérieure. "Il est difficile de mesurer dans le temps l'évolution de l'homogamie [mariage entre individus de même milieu social], notamment à cause de l'élévation du taux d'activité des femmes et l'augmentation globale du niveau des diplômes, nuance Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités. Mais on peut affirmer que l'on se met massivement en couple avec une personne du même milieu que le sien." Quand la famille cristallise le complexe

Après six mois de relation, Laura a rencontré les parents de Gabin. Une étape qui a cristallisé le fossé entre sa classe sociale et la leur. "J'ai pris conscience de nos différences. Dans cette maison à la décoration soignée, j'avais le sentiment d'être un éléphant dans un magasin de porcelaine. Je réfléchissais à mes moindres faits et gestes, osais à peine ouvrir la bouche de peur d'être jugée sur mon langage ou de paraître inculte."

Ce sentiment de ne pas être à sa place, Théo, 29 ans, l'a ressenti lors de sa première visite chez les parents -tout deux cadres supérieurs- de Gabrielle, 26 ans. "J'ai pénétré dans le temple de la décoration. Tout était raffiné et choisi avec goût, de la peinture du salon jusqu'à la soucoupe de ma tasse. Chez ma mère -aide soignante- on lave les pots de pâte à tartiner pour s'en servir comme verre et le canapé a été récupéré chez l'une de mes tantes. J'avais l'impression d'être le fils Groseille à la table des Le Quesnoy", s'amuse le jeune homme.

Thierry Lepage, psychothérapeute spécialisé dans les relations de couple, alerte sur l'importance de prendre ses distances avec ses propres ressentis, notamment lors d'une première rencontre, chargée en appréhensions. "Nos impressions sont subjectives. Une différence de milieu peut réactiver un complexe d'infériorité déjà ancré, parfois hérité de ses propres parents." Être à la bonne hauteur pour rester soi

Laura et Théo ont chacun été confrontés à la peur de ne pas être à la hauteur. Dans Crazy Rich Asians, la mère de Nick martèle à Rachel "qu'elle ne sera jamais assez bien" pour faire partie de leur famille. Entre classes sociales, le fameux "on n'a pas les mêmes valeurs" n'est jamais très loin. "Nos centres d'intérêt, notre manière de parler, de nous habiller sont structurés par notre socialisation", souligne Louis Maurin.

Lorsque Laura a accouché de son premier enfant, les sentiments de sa belle-mère étaient mitigés. "Elle était contente et en même temps, ce bébé venait sceller mon union avec Gabin. J'entachais la lignée de mon mari." Un soir, la mère du compagnon de Laura se confie au frère de celui-ci. "Elle a exprimé sa peur que Gabin ne se reconnaisse plus dans l'éducation qu'il avait reçue et ne se détourne d'elle."

Les parents de Laura aussi ont eu l'impression que leur fille reniait sa classe d'origine. "Ils trouvaient que je les prenais de haut. Ils m'accusaient de ne plus les trouver 'assez bien' et d'avoir des airs qui les rabaissaient. Je devais constamment prouver mon appartenance à mon milieu et en parallèle justifier de la légitimité de ma relation auprès de mes beaux-parents." En prise à une crise identitaire, Laura a entrepris de consulter un thérapeute "pour détricoter ma personnalité et mes attentes de celles de mes parents".

Pour Gabin aussi, l'acceptation par les parents de Laura a été difficile au début. "J'étais la figure du patron que l'on déteste par principe." Déconstruire les idées reçues de chacun a pris du temps. "On s'apprivoise encore aujourd'hui", sourit le jeune homme. "En ne répondant pas aux attentes des parents ou en devenant un 'transclasse', on est aux prises avec un conflit de loyauté qui peut générer des conflits dans le couple, décrypte Thierry Lepage. Se libérer de l'emprise de la famille est nécessaire pour que la relation fonctionne et pour ne pas perpétrer un sentiment d'infériorité ou de honte." S'entendre sur l'éducation des enfants

A la naissance des enfants se pose la question de ce que l'on souhaite leur transmettre. "Nous sommes souvent d'accord, se réjouit Laura, même si la question de l'argent donne lieu à de nombreuses discussions. Je me refuse à acheter uniquement des vêtements de marque ou des jouets dernier cri. Je trouve important qu'ils comprennent qu'avoir de l'argent ne signifie pas qu'il faut céder à toutes ses pulsions."

Chez Philippe et Nathalie, 57 ans, le conflit s'est cristallisé autour du choix de l'école de Pierre, aujourd'hui âgé de 25 ans. "Je tenais à ce que mon fils aille dans une école privée parisienne prestigieuse. Philippe refusait que Pierre fréquente uniquement des enfants d'un milieu aisé. Il ne voulait pas qu'il soit élevé avec une cuillère en argent dans la bouche", détaille Nathalie.

Reste à trouver le juste milieu entre les classes sociales des parents. "Nos enfants partent en vacances chez nos deux familles chaque été, explique Laura. Ils sont encore jeunes -3 et 5 ans- mais je vois déjà qu'ils s'enrichissent de nos deux milieux pour définir leur propre personnalité."

"L'éducation des enfants est une source de dissonance chez tous les couples, rappelle Thierry Lepage. Les questionnements peuvent varier dans un couple mixte, mais ils ne font pas figure d'exception."

"Dans la majorité des cas, les couples avec une différence de classe importante se soldent par un échec", déplore Louis Maurin. Heureusement, la réalité est plus contrastée. "Rien n'est figé. Nos valeurs sont le fruit de notre individualité. Un enfant ne vote pas forcément comme ses parents par exemple." Laura et Gabin sont en couple depuis dix ans. Quant à Philippe et Nathalie, ils fêtent cette année leurs 35 ans de mariage. "Pour que ça fonctionne, il faut se libérer des préjugés de son entourage. En prenant en considération les remarques de la famille, on inclut des critères qui ne sont pas les siens", intervient Thierry Lepage.

Prendre ses distances ne veut pas dire s'éloigner complètement. "J'ai coupé le cordon, affirme Gabin. J'ai intégré que je ne suis pas mon père et que ma femme ne sera jamais comme ma mère ou comme la sienne. Ce qui ne nous empêche pas de nous appeler et de nous voir régulièrement."

D'abord mal à l'aise face au raffinement de sa belle-famille, Théo apprécie aujourd'hui de partager des sorties culturelles avec eux. "Pour ne pas me sentir lésé, j'ai redoublé d'efforts pour me cultiver et me sentir plus sûr de moi. J'ai aussi compris que leur appétence pour l'art pouvait être une richesse pour moi, pas uniquement une source d'humiliation."

Cette lutte de classe intériorisée, Laura se refuse à la transmettre à ses enfants. "J'espère faire des choix éducatifs qui leur permettront de se sentir à l'aise partout." Bousculer les statistiques, volontairement ou non, permet à son enfant d'échapper à une vision unilatérale de la société. Une autre manière de s'élever.

L'Express style

En France, les riches se marient de plus en plus entre eux

Alors que les Français s'ouvrent aux joies de la diversité en matière amoureuse, les CSP+ et les diplômés des grandes écoles voient, eux, leur propension à l'endogamie augmenter.

L'amour n'est pas aveugle. Les ressemblances, qu'elles soient physiques ou sociales, favorisent le rapprochement des personnes et la création d'un couple. "Qui se ressemble s'assemble", dit l'adage, soutenu par les études sur la conjugalité des Français. Au-delà du diplôme, de la classe sociale, on serait même attiré par une personne ayant des traits physiques semblables aux siens. Bien qu'inconscient, ce rapprochement dû à la ressemblance est prouvé. Mais depuis quelques années, les choix s'ouvrent et ébranlent l'inexorable mécanique de reproduction sociale qui prévalait autrefois.

En général, on choisissait un conjoint du même niveau de diplôme ou de la même origine sociale. Une homogamie banale somme toute, selon Gérard Neyrand, sociologue spécialiste des relations : "Il est normal de fréquenter les gens de son milieu, proches, qui font partie de notre entourage. Et subjectivement, beaucoup choisissent de rester avec des personnes des cercles qu'ils connaissent. Cela a un côté rassurant, facile, et c'est aussi une façon de répondre aux exigences de la société qui nous entoure."

Un phénomène en net recul

Des avocats qui se marient entre eux, des agriculteurs avec des agricultrices, des ouvrières avec des ouvriers, des profs avec des profs... un classique ! D'autant plus que même métier implique revenus similaires et, souvent, des centres d'intérêt proches. "Quand on est avec quelqu'un comme soi, on reste dans un cercle de confiance, ce qui simplifie la vie de tous les jours. Il y a encore des gens qui, inconsciemment, écartent les prétendant(e)s simplement parce qu'ils (elles) ne sont pas de leur classe sociale", observe Gérard Pavyse, psychologue spécialiste des couples.

Ce phénomène serait pourtant en net recul. Selon une étude française1 publiée en 2012, les couples réunissant deux personnes possédant le même diplôme sont passés de 40 % en 1960 à 27 % en 2012. Les mariages au sein d'une même classe sociale diminuent également, passant de 42 à 33 %. Pour Gérard Neyrand, "cette évolution s'est faite en deux phases. D'abord une baisse nette entre 1960 et 1980, grâce à la libération des mœurs et surtout l'accession des femmes aux études et au monde du travail. Puis une baisse plus douce mais continue à partir de 1980". Seuls les plus diplômés (ceux des grandes écoles) et les plus hauts revenus conservent une endogamie forte. Ces unions ont augmenté de 5 % en quarante ans, pour se porter à 51 % !

"Ce n'est plus la norme"

Si le nombre de sites de rencontres proposant des profils très spécifiques (roux, de certaines confessions religieuses, riches, etc.) est en constante augmentation, "qui se ressemble s'assemble" n'est plus la norme, mais simplement une forte minorité. Avec le temps, cela devrait encore diminuer, sans pour autant disparaître. "Il y a des milieux, encore aujourd'hui, où il n'est pas envisageable de se mettre en couple avec une personne différente. Notamment chez les élites, car, contrairement aux apparences, c'est le milieu le plus fermé", assure le sociologue Gérard Neyrand.

Par ailleurs, "le milieu des grandes écoles est celui qui tourne le plus autour de lui-même, estime le psychologue Gérard Pavyse. On leur apprend qu'ils sont l'avenir de la Nation. Chez les plus diplômés, il y a souvent une forme de mépris pour les classes "inférieures". Du coup, ce repli très marqué chez cette catégorie sociale relève autant du snobisme que de l'envie de rester dans ce petit cercle très privilégié et hyper sélectif".

1. Étude de la Revue de la sociologie française, 2014.

Nicolas Basse, Le Figaro Madame, 27 janvier 2015.

Après avoir beaucoup rêvé, après avoir fait diverses rencontres et expériences, nous souhaiterions trouver " la" bonne personne : le conjoint que nous avons construit dans notre imagination, celui qui nous corres- pond tout à fait. Et dans l’idéologie de la tolérance, il ne saurait y avoir de ségrégation de classe. Tous les individus ont la même valeur humaine, seul l’attrait individuel justifie le choix amoureux.

La sociologie, pourtant, porte un regard plus cru sur l’amour : "Les données statistiques montrent à quel point la thématique du prince char- mant est un mythe. Les unions matrimoniales sont d’abord marquées par l’homogamie, soit le fait de se mettre en couple avec quelqu’un de son milieu, ou d’un milieu proche 1 ."

Depuis l’étude classique d’Alain Girard 2 , la notion d’homogamie s’est largement imposée. Tout au plus concède-t-on une "diminution très lente" du taux d’homogamie 3 , malgré la progression d’une ouverture d’esprit favorable au brassage entre personnes de cultures ou de milieux différents.

La probabilité d’union entre deux médecins, deux professeurs, ou deux agriculteurs, pour ne prendre que ces exemples parmi tant d’autres, reste très supérieure à ce que le hasard produirait. L’influence du statut des parents est aussi déterminante dans la définition de l’origine sociale : "Entre deux institutrices, l’une fille de cadre supérieur, l’autre d’ouvrier, la première a trois fois plus de chances (33 % vs 10 %) d’épouser un cadre supérieur. Une puissante inertie pousse à trouver conjoint près de son monde social, qu’il s’agisse de proximité culturelle, de voisinage, de milieu de travail, ou de la force de formes visibles et invisibles de ségrégation spatiale des lieux où se rencontrent les conjoints 1".

N’importe qui ne rencontre pas n’importe qui et, pire encore, quand bien même la rencontre aurait lieu, chacun ressentirait confusément ce qui le sépare de l’autre : goûts esthétiques ou culinaires, manière de recevoir ses amis, façon de parler, de se vêtir 2 ...

Les membres des classes populaires tendent à se rencontrer dans des lieux publics (bals, fêtes, cinémas, rue, cafés, centres commerciaux, transports en commun...) ; les classes favorisées "à capital intellectuel" (personnes cultivées, ayant fait de longues études...), dans des lieux réservés (associa- tions, lieux d’études, lieu de travail, clubs sportifs, boîtes de nuit...) ; les classes favorisées "à capital économique" (patrons ou professions libé- rales), dans des lieux privés (fêtes ou rencontres entre amis) 3 .

Cette gradation dans la limitation de l’accès aboutit à protéger de plus en plus les jeunes issus de ces milieux, à mesure que le capital "intel- lectuel", puis "économique ", croît. On pourrait considérer que leur milieu d’origine souhaite leur épargner de "mauvaises rencontres". La règle est alors que l’on ne fréquente que des personnes ayant reçu l’aval du groupe, des gens "comme il faut", avec lesquels il n’y aura pas de mauvaises surprises, ou encore des gens possédant des aptitudes, une culture, des connaissances, des centres d’intérêts qui les distinguent du commun. Mais plus encore, ces jeunes semblent avoir eux-mêmes inté- riorisé le type de conjoint "recevable" dans leur milieu. C’est pourquoi les milieux sociaux se côtoient et s’interpénètrent, tout en restant rela- tivement imperméables les uns à l’égard des autres. Pour ne prendre que l’exemple de la rue, on pourrait dire qu’aucun milieu social, même le plus renfermé sur lui-même, ne saurait empêcher que l’un de ses rejetons fréquente la rue, c’est-à-dire croise, et éventuellement interagisse avec des personnes d’autres milieux. Cependant, cette jeune personne saura que ce n’est pas là que l’on rencontre un partenaire possible, ni de cette manière.

Au bal de quartier du 14 juillet, ou au centre commercial régional où l’on peut passer son samedi après-midi, tout est en apparence ouvert, n’importe qui pourrait s’y trouver. Mais toutes les catégories de personnes ne s’y trouvent probablement pas.

Dans une bibliothèque universitaire, on peut rencontrer des gens que l’on ne connaît pas, mais un filtre existe : il faut détenir une carte d’étudiant, avoir certains types d’intérêts et de compétences. Il s’agit déjà d’un public sélectionné.

À la garden-party organisée chaque année par la comtesse du Souci de Bonnenaissance dans le parc de son château de Saint-Saturnin-les- Godelureaux, chaque invité est connu. La part du hasard dans la ren- contre de l’âme sœur est insignifiante. Le risque d’hétérogamie, et donc de dispersion du patrimoine, est ici délibérément réduit.

C’est ainsi que de façon voulue, ou subie, "tout concourt à mettre en présence des individus proches les uns des autres, et qu’en conséquence leur choix ne pourra intervenir dans une large mesure que parmi des personnes de leur propre milieu 1".

Tous ces mécanismes de sélection et de reconnaissance d’un conjoint socialement désirable n’empêchent aucunement les prétendants à l’amour de considérer que leur rencontre est le fruit d’un pur hasard, de la prédes- tination, ou d’un sentiment spontané et mutuel, selon les cas. À l’heure de la liberté absolue des choix individuels, il serait en effet pénible de s’avouer que ces choix sont amenés, proposés, suggérés en quelque sorte, par son groupe social d’appartenance. Par ailleurs, en considérant le hasard quelque peu miraculeux de la rencontre, on élude l’idée fâcheuse d’un choix délibéré du partenaire en fonction d’intérêts ou de stratégies personnelles 1 . Au mariage de raison, à l’alliance des familles qui, durant des siècles, ont déterminé les unions aux dépens des prédilections mutuelles des futurs époux, a succédé un contrat matrimonial fondé sur la spontanéité, l’attrait et la satisfaction mutuelle. La règle d’homogamie, d’alliance entre semblables, n’en a pas pour autant disparu. Mais le choix homo- game, devenu indicible, n’en est que plus puissant : jamais énoncé, jamais discuté, il exerce une influence souterraine, et son pouvoir surpasse souvent celui des décisions individuelles, ballottées sur les flots de sentiments changeants et incertains.

Lubomir Lamy L’amour ne doit rien au hasard éd. Eyrolles 2007