Dans ma maison

Séance 01

Home sweet home

Oral

Pour vous, quelle est la pièce ou l'endroit le plus important dans une maison ou un logement ?

Écrivez un bref texte d'une dizaine de lignes pour expliquer votre point de vue.

Lecture

Rester chez soi, un plaisir ? Que nous disent ces deux documents ?

Prolongement

Le philosophe Gaston Bachelard écrit : "si l'on nous demandait le bienfait le plus précieux de la maison, nous dirions : la maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix."

Partagez-vous ce point de vue ?

Pistes

Document A

Un Français sur cinq - ce qui représente près de huit millions de foyers - affirme avoir "mal supporté" son logement durant le confinement. Certaines catégories sont surreprésentées dans cette fraction de la population : les jeunes (28% des moins de 35 ans), les personnes seules (26%), celles vivant en appartement (29%) et celles disposant de revenus modestes (32% de personnes gagnant moins de 1.250 euros). Un sentiment qui peut s'expliquer au vu d'une autre étude sur le confinement, publiée cette fois-ci par l'Insee et montrant que cinq millions de personnes étaient confinées dans des logements surpeuplés.

Sans aller jusqu'à un tel ressenti, 41% des Français disent néanmoins qu'"il y a eu des moments de tension" dans leur logement au cours du confinement. Les plus concernés sont les jeunes (54% d'entre eux disent avoir vécu de tels moments), les familles avec des enfants en bas âge (51%) - on devine sans peine la raison - et les personnes vivant en appartement (49%).

Les personnes satisfaites de leur logement pendant le confinement présentent un profil inverse. Le portrait type serait "une personne de plus de 60 ans, vivant en couple, propriétaire d'une maison en commune rurale". Plus d'un Français sur trois (34%) affirmait même, au bout de six semaines, "qu'il pourrait vivre en confinement très longtemps sans problème". De même, 37% des répondants affirment avoir "adoré" leur logement pendant le confinement.

Globalement, il apparaît que "la France des campagnes, qui juge en temps normal plus favorablement la qualité de son logement [...], a globalement mieux vécu le confinement. 65% des personnes vivant en zone rurale jugent que leur logement est tout à fait adapté pour vivre confiné, contre 47% pour les personnes vivant dans une grande métropole (35% pour l'Île-de-France)".

Ces résultats confirment en effet ceux du baromètre de Qualitel présenté il y a quelques mois et qui mettaient en évidence la "fracture territoriale à l'envers" en matière de logement, au bénéfice des petites villes et des zones rurales (voir notre article du 9 octobre 2019). La différence avec ces résultats d'il y a quelques mois, c'est que les choses pourraient bouger dans les prochains mois et années, du moins si on en croit les intentions exprimées : 38% des habitants d'appartements affirment que cette période de confinement leur a donné envie de déménager, soit trois fois plus que parmi les habitants de maisons.

Jean-Noël Escudié, "Le Confinement a mis en évidence les inégalités dans le logement", Localtis-France, 17 juin 2020.

Document B

Matthieu Persan, "Restez à la maison", 2020.

Séance 02

Deux modèles d'urbanisme

Observation

Comparez les deux types d'habitat présentés dans ces deux photographies. Quels sont les avantages et les inconvénients de chacun ?

Pistes

Prolongement

En 2021, lors d'un discours, la ministre du logement, Emmanuelle Wagon, a déclaré que "le modèle du pavillon avec jardin", "ce modèle d'urbanisation qui dépend de la voiture" était "un non-sens écologique, économique et social" qui "nous mène à une impasse". Partagez-vous ce point de vue ?

Document A

Gaspard Koenig, "Maisons Phénix : allons-nous enfin sortir de l'ère pavillonnaire ?", Les Échos, 13 juillet 2022.

Document B

Caroline Guiol, "La Cité de Le Corbusier, toujours plus radieuse à Marseille ", Côté Maison, 29 janvier 2018.

Pour avoir critiqué le "modèle du pavillon avec jardin", la ministre du Logement, Emmanuelle Wargon, a provoqué un tollé ces derniers jours. Car le dogme du "tous propriétaires", qui remonte à la Révolution industrielle, a le cuir solide. Pourtant, être propriétaire ne protège pas toujours du mal-logement.

"Un non-sens écologique, économique et social." Emmanuelle Wargon n'a pas mâché ses mots jeudi lorsqu'elle a évoqué "le modèle du pavillon avec jardin", "ce modèle d'urbanisation qui dépend de la voiture" et "nous mène à une impasse". La ministre déléguée au Logement s'exprimait en clôture de l'opération "Habiter la France de demain" - soit huit mois d'échanges entre élus locaux, citoyens, professionnels et urbanistes pour "réconcilier l'impératif écologique et celui de loger les Français là où ils en ont besoin".

La réconciliation attendra, du moins avec les promoteurs. Alors que la lutte contre l'artificialisation des sols et l'étalement urbain est désormais inscrite dans la loi, on pensait la cause entendue : il faut re-densifier, "reconstruire de la ville sur la ville", en finir avec la "France moche" du lotissement pavillonnaire au milieu de nulle part. Las, sitôt les propos de la ministre connus, le pôle Habitat de la Fédération française du bâtiment (FFB) fustige sur Twitter "la stigmatisation persistante de l'habitat individuel, à contresens des aspirations des Français". Dans la presse spécialisée, la Fédération des constructeurs de maisons individuelles se dit "révoltée contre de tels propos, tenus par une élite parisienne dite écologique [sic] et pourtant très loin des territoires, des habitants et de leurs préoccupations". Des politiques embrayent. [...] Face au tollé, Emmanuelle Wargon regrette que ses propos aient été caricaturés, assure qu'il n'est "pas question d'en finir avec la maison individuelle" mais qu'il faut "repenser nos modèles d'urbanisme".

Pas facile de renoncer à un dogme aussi vieux que la Ve République. "Une France de propriétaires", promet Valéry Giscard d'Estaing lors de la campagne électorale de 1974, tandis que l'un de ses successeurs, Nicolas Sarkozy, fixe un objectif de 70% de ménages propriétaires à la fin de son quinquennat. Dans Anachronismes urbains, paru aux Presses de Sciences-Po, l'urbaniste Jean-Marc Offner remonte encore plus loin dans le temps : au Second Empire, quand, en pleine Révolution industrielle, "milieux patronaux et catholiques sociaux s'accordent pour faire de la propriété un vecteur de moralisation". En 1928, la loi Loucheur lance les lotissements à grande échelle. Dans l'esprit du législateur, ces programmes doivent contribuer à ramener les communistes dans le droit chemin. Derrière la promotion de la maison individuelle, note le sociologue Pierre Bourdieu en 1990, se cache une volonté de lutter contre le collectivisme, les liens de propriété étant censés attacher les classes populaires à l'ordre établi.

Après la parenthèse des "grands ensembles" de l'après-guerre, le rêve pavillonnaire est relancé au milieu des années 60. La construction de maisons s'industrialise, tandis qu'une politique d'accession à la propriété est lancée : c'est en 1969, année érotique, qu'est lancé le Plan épargne-logement, le PEL. Dès lors, chaque gouvernement ajoute sa pierre à l'édification de la France des propriétaires : en 1995, le gouvernement d'Alain Juppé invente ainsi le prêt à taux zéro, le fameux PTZ, censé rendre solvables des accédants à la propriété aux revenus modestes. La France, qui en 1954 comptait 35% de propriétaires, en recense entre 59% et 63%, d'après l'Insee, selon que l'on inclut ou non les locataires qui possèdent une résidence secondaire.

Rien de mal à vouloir s'ancrer quelque part, se constituer un patrimoine, que l'on pourra transmettre à ses enfants. Sauf que les aides à la pierre, les Périssol, Borloo, Scellier, Duflot, Pinel, du nom des ministres qui les ont conçues, tirent les prix vers le haut, rendant toujours plus cher l'acquisition d'un logement et justifiant de nouveaux dispositifs toujours plus coûteux pour solvabiliser la demande. En outre, "être propriétaire ne protège pas toujours du mal-logement", rappelait la Fondation Abbé-Pierre dans l'un de ses derniers rapports annuels, "quand l'accès à la propriété en milieu urbain se fait dans des immeubles collectifs de faible qualité ou [...] en zone rurale dans de mauvaises conditions (éloignement, mauvaise qualité des logements acquis)". Autrice de Tous propriétaires?! L'envers du décor pavillonnaire (Seuil, 2015) la sociologue Anne Lambert va jusqu'à comparer les lotissements pavillonnaires à des "HLM à plat". Quant à leurs propriétaires, ils sont en réalité des "locataires des banques".

Pour sortir du piège du "tous propriétaires", Jean-Marc Offner, enseignant à l'Ecole urbaine de Sciences-Po, suggère de réhabiliter la location - en dépit de l'augmentation des loyers de ces dernières années, qui concerne également les logements sociaux (par exemple, les loyers, tous types de logements confondus, ont progressé de 46% en région parisienne depuis les années 2000). "Le logement locatif répond mieux que la propriété à la labilité croissante des parcours familiaux et professionnels", estime Jean-Marc Offner, citant ces femmes qui se retrouvent seules après un divorce ou ces retraités qui veulent retourner vivre en ville où tout est accessible à pied. Surtout, celui qui est locataire d'une maison de ville à Bordeaux pose la bonne question : "Ne peut-on habiter un lieu et se l'approprier sans en détenir l'acte de propriété ?".

Eve Szeftel, "Et si le modèle du pavillon avec jardin était vraiment une impasse ?", Libération, 18 octobre 2021

Document B

Les grands problèmes de demain, dictés par des nécessités collectives, établis sur des statistiques et réalisés par le calcul, posent à nouveau la question du plan1. Lorsqu'on aura compris l'indispensable grandeur de vue qu'il faut apporter au tracé des villes, on entrera dans une période que nulle époque n'a encore connue. Les villes devront être conçues et tracées dans leur étendue [...].

Tony Garnier2, [...] à Lyon, a tracé la "Cité industrielle". C'est une tentative de mise en ordre et une conjugaison des solutions utilitaires et des solutions plastiques3. Une règle unitaire distribue dans tous les quartiers de la ville le même choix de volumes essentiels et fixe les espaces suivant des nécessités d'ordre pratique et les injonctions d'un sens poétique propre à l'architecture.

Un jour, Auguste Perret créa ce mot : les "Villes-Tours". À notre insu, la "grande ville" incube un plan. Ce plan peut être gigantesque puisque la grande ville est une marée montante. Il est temps de répudier le tracé actuel de nos villes par lequel s'accumulent les immeubles tassés [et] s'enlacent les rues étroites pleines de bruit [...]. Les grandes villes sont devenues trop denses pour la sécurité des habitants et pourtant elles ne sont pas assez denses pour répondre au fait neuf des "affaires".

Partant de l'événement constructif capital qu'est le gratte-ciel américain, il suffirait de rassembler en quelques points rares cette forte densité de population et d'élever là, sur 60 étages, des constructions immenses. Le ciment armé et l'acier permettent des hardiesses et se prêtent surtout à un certain développement des façades, grâce auquel toutes les fenêtres donneront en plein ciel ; ainsi, désormais, les cours seront supprimés. À partir du quatorzième étage, c'est le calme absolu, c'est l'air pur.

Dans ces tours qui abriteront le travail, jusqu'ici étouffé dans des quartiers compacts et dans des rues congestionnées, tous les services, selon l'heureuse expérience américaine, se trouveront rassemblés, apportant l'efficacité, l'économie de temps et d'efforts, et, par là, un calme indispensable. Ces tours, dressées à grande distance les unes des autres, donnent en hauteur ce que, jusqu'ici, on étalait en surface ; elles laissent de vastes espaces qui rejettent loin d'elles les rues axiales pleines de bruit et d'une circulation plus rapide. Au pied des tours se déroulent des parcs ; la verdure s'étend sur toute la ville. Les tours s'alignent en avenues imposantes ; c'est vraiment de l'architecture digne de ce temps.

Le Corbusier, Vers une architecture, 1923.

Document C

Le personnage principal de ce roman est urbaniste et travaille sur le réaménagement de certains quartiers avec son collègue Bogaert.

Jusqu'aux années 1960, la place des Fêtes, Paris 19e, accueillait une vaste pelouse, un kiosque à musique et les structures fixes d'un marché couvert. Puis on s'avisa que bien de la surface était ainsi gâchée en verdure, en espace public, en pure perte. Des promoteurs s'offrirent à densifier le bâti pour maximiser le rendement du foncier. Il suffisait de raser quelques dizaines d'immeubles en parfait état, de les remplacer par des tours, et de substituer à la pelouse une dalle béton abritant trois niveaux de parkings. Aucun responsable politique ne s'opposa à ce projet. Si bien qu'après une étude sommaire conduite par l'urbaniste Marc Leboucher - dont le nom apparaîtrait bientôt programmatique -, on lança les expropriations, le remembrement des parcelles, avant d'appeler les démolisseurs et d'édifier sur les décombres de grands ensembles unanimement qualifiés de hideux.

Ainsi débutait ma présentation pour convaincre Benoït Klincksieck de nous confier le projet. Mais, deux minutes avant de prendre la parole, j'avais été saisie d'une angoisse, et j'avais prié Bogaert de me remplacer. Sa notoriété et son léger accent feraient passer les impertinences en douceur. Peut-être aurions-nous raflé la mise si j'avais moi-même prononcé le discours, peut-être pas. Toujours est-il que je m'étais contentée de sourire pendant que Bogaert emportait la victoire.

A la Belle Époque, les forains exhibaient des fauves sur la place, et les riverains se plaignaient des rugissements que poussaient, la nuit, les bêtes en cage. Un siècle plus tard, c'étaient de tout autres fauves qui sévissaient sur la zone, gîtant toujours dans des cages, mais cette fois d'escalier. Ils s'y adonnaient à divers trafics, au vif mécontentement de l'humble population qui vivait là parce qu'elle n'avait pas les moyens de partir. Dans les années 2000, l'installation d'un commissariat de police permit d'éloigner les nuisibles, et le secteur se pacifia. Restaient les puddings de béton, fantasmes futuristes passés de mode avant même d'être achevés, et qui ne suscitaient plus chez le spectateur qu'un mélange de pitié, de terreur et de rire.

Je voulais réaménager cet espace. Puisqu'il était trop coûteux de détruire les tours, on apprendrait à les aimer, avec leurs façades muettes, leurs yeux de robot, leurs ascenseurs conduisant à des hauteurs déraisonnables ou à des profondeurs infernales. La scénographie que j'inventerais avec Bogaert ferait surgir leur beauté singulière, ainsi qu'un visage ingrat se rétablit sous une lumière favorable.

Nous travaillions sur la notion d'espace incertain. Je ne me rappelle plus lequel des deux se trouvait à l'origine du concept, mais lui l'avait fait fructifier avec beaucoup plus de succès que moi. Au lieu de proposer des équipements induisant des usages précis - jeux pour enfants, fontaine, amphithéâtre, tous aménagements qui avaient été expérimentés en vain dans le passé - nous suggérions d'assumer la nature incertaine du territoire. Notre projet rendait la dalle à une végétation dense mais légère, parsemée de matériels semi-amovibles afin de laisser les habitants inventer leurs propres usages. Nous installerions des serres, des chapiteaux, du mobilier en bois, déléguant aux associations locales la mission de les gérer pour favoriser l'adhésion du voisinage.

Julia Deck, Propriété privée, éd. de Minuit, 2019.

Document D

Ce projet, intitulé "Arboricole", réalisé par Vincent Callebaut Architectures, Bouygues Immobilier et l'Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), figurait parmi les cinq finalistes pour le site Gambetta lors du concours international "Imagine Angers" organisé par Christophe Béchu, maire d'Angers. Il associait végétal et technologies de pointe dans un bâtiment intelligent. Coup de cœur de la presse locale et plébiscité par le vote du public, il n'a malheureusement pas été retenu.

Séance 03

À l'intérieur

Oral

Prenez une photo de votre décoration d'intérieur ou d'une décoration d'intérieur qui vous plaît. Expliquez pourquoi.

Lecture

Que disent ces deux documents sur la relation entre la maison et ses habitants ?

Prolongement

Selon vous, notre maison nous ressemble-t-elle toujours ?

Pistes

Notes

1. Qui se situe à côté.

2. Petit salon élégant de dame.

3. Éclat, splendeur.

4. Tissu mince, léger et transparent, de fils fins de coton, de soie, etc.

5. Laisser s'écouler presque imperceptiblement un liquide.

6. Se dit d'une odeur forte, écœurante, répugnante.

7. Personne qui prête de l'argent, usurier.

8. Autrefois, surveillant chargé, dans les bagnes, de la garde des forçats.

Document A

Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné ; elle pue le service, l'office, l'hospice. [...] Eh ! bien, malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë1, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un boudoir2. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée une boîte à cases numérotées qui sert garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire. [...]

Cette pièce est dans tout son lustre3 au moment où, vers sept heures du matin, le chat de Mme Vauquer précède sa maîtresse, saute sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait entendre son rourou matinal. Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle4 sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis, elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte5 le malheur, où s'est blottie la spéculation, et dont Mme Vauquer respire l'air chaudement fétide6 sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l'escompteur7, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin8, vous n'imaginez pas l'un sans l'autre.

Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1834-1835

Document B

On peut mieux saisir ce qu'est une maison pour chacun de nous si nous nous éloignons d'elle. Elle nous manque, elle nous rend nostalgiques, nous l'idéalisons en oubliant ce qui nous déplaît en elle. Dans d'autres cas, nous nous sentons mieux loin d'elle, plus libres et allégés de la présence de quelqu'un qui nous déplaît. Elle nous semble étouffante, pesante. Toutefois, pour une majorité d'entre nous, elle représente notre port d'attache. Un lieu emblématique qui nous identifie, où les autres habitants nous reconnaissent dans nos compétences et dans nos besoins, et réciproquement, du moins l'espérons-nous. [...]

Notre maison est un lieu qui nous identifie. Nous la sentons comme notre possession ; en fait, c'est elle qui prend possession de nous : elle nous enivre de ses parfums et ses humeurs, nous hypnotise par ses charmes.

Sur les murs de la maison s'expriment nos goûts, nos orientations, nos préférences et ceux de notre famille et des amis. Du fait de leur décoration, les murs composent une fresque imaginaire dépeignant notre existence et nos tendances psychiques. Il y a des personnes qui en font un musée ; d'autres, un lieu sans histoire, très "dans le vent". Certains préfèrent un style baroque ou ne jurent au contraire que par un style minimaliste. Et même si la maison est décorée par un architecte d'intérieur, elle le sera en vertu de nos goûts et tendances.

Il n'est pas aisé d'échapper à la projection de notre habitat inconscient : la maison nous reflète. Car notre désir est de la faire participer à notre vie. Comme les animaux, nous aimons marquer notre territoire, mais les humains ont aussi besoin de signes venant des autres qui soient en résonance avec leurs signes propres. La décoration offre bon support à cela.

Alberto Eiguer, Une maison natale : Psychanalyse de l'intime, éd. Dunod, 2016.

Séance 04

Chambres d'enfant

Observation

1. Reliez chaque enfant à sa chambre.

2. Que nous disent ces chambres sur ces enfants ? Imaginez et écrivez une petite biographie de chaque enfant en vous appuyant sur ce que vous voyez dans sa chambre.

Pistes

Prolongement

La chambre d'enfant est-elle, selon vous, un luxe ou une nécessité ?

James Mollisonn "Dans ma chambre" (Where Children Sleep), 2011, éd. Textuel.

Joey, 11 ans, vit aux Etats-Unis, dans l'Etat du Kentucky, avec ses parents et sa grande soeur. Son père lui a transmis la passion de la chasse. Il a abattu son premier cerf à 7 ans et espère bien poursuivre ce hobby à l'âge adulte.

Alex, 9 ans, subsiste dans les rues de Rio de Janeiro. Il ne va pas à l'école mais passe ses journées à faire la manche, son seul moyen de survie, et à sniffer de la colle. Il lui arrive aussi de voler les montres des automobilistes. Alex est toujours en contact avec sa famille qu'il visite, parfois, le temps d'un repas.

Rhiannon, 14 ans, habite en Ecosse avec ses parents et son frère. Elle porte cette coupe de cheveux, la même que ses parents, depuis qu'elle a 6 ans : sa famille fait partie d'une communauté punk. Suivant l'exemple de son père, qui a son propre groupe, Rhiannon chante, joue de la guitare, de la batterie et de la basse.

Kaya, 4 ans, vit avec ses parents dans un petit appartement à Tokyo, Japon. Sa chambre est tapissée du sol au plafond de vêtements et de poupées. La mère de Kaya fait toutes ses robes, Kaya a 30 robes et manteaux, 30 paires de chaussures. Quand elle va à l’école, elle doit porter un uniforme scolaire. Elle veut être dessinatrice de Manga.

Douha, 10 ans, est réfugiée, avec ses parents et onze frères et soeurs, dans un camp, à Hebron, en Cisjordanie. La maison de sa famille a été détruite par l'armée israélienne en 1996, à la suite d'un attentat-suicide commis par son frère et qui a tué 23 civils israéliens. Douha cohabite avec ses cinq soeurs dans la même chambre. Elle travaille dur à l'école car elle veut devenir pédiatre.

Lamine, 12 ans, vit au Sénégal. Il est élève à l’école coranique du village. Il partage une chambre avec plusieurs autres garçons. A six heures chaque matin les garçons commencent à travailler sur la ferme-école, où ils apprennent à creuser, récolter le maïs et labourer les champs en utilisant des ânes. Dans l’après-midi, ils étudient le Coran. Dans son temps libre Lamine aime jouer au football avec ses copains.

Séance 05

Les secrets d'une maison

Observation

Regardez la publicité de Leroy Merlin "Prendre soin de sa maison c'est prendre soin de soi" (2021).

1. Que nous dit-elle sur le lien entre le logement et ses habitants ?

2. Êtes-vous d'accord avec le slogan "prendre soin de sa maison c'est prendre soin de soi" ?

Pistes

Lecture

1. Dans le texte ci-contre, quels sont les sentiments du narrateur vis-à-vis de sa maison d'enfance ?

2. Qu'est-ce qui manque dans les scènes d'enfance qu'il évoque ?

3. En quoi la seconde maison qu'il évoque est-elle troublante ?

Celui qui était autrefois mon père m'a annoncé il y a environ un mois que la vieille maison dans laquelle j'ai vécu enfant allait être détruite. Bien sûr, il a dû prendre sa décision en concertation avec la femme qui a été ma mère. Cela fait déjà plusieurs années qu'ils ont quitté cette vieille maison pour aller vivre paisiblement dans un appartement au bord de la mer. On peut dire qu'ils y passent leurs vieux jours.

Sa lettre mentionnait la date de démolition, mais aussi l'heure approximative à laquelle les travaux devaient commencer. Il espérait sans doute que je revienne devant notre ancienne maison au jour et à l'heure qu'il m'indiquait.

Mais j'ai décidé de ne pas répondre à son attente. Non que je n'aie pas voulu les voir. On a beau dire, ce sont tout de même mes parents. Prendre l'initiative de les rejeter serait impardonnable. J'avais tout simplement peur de ce qui pourrait sortir de cette vieille maison.

Le jour de la démolition, j'ai tué le temps en lisant et en écoutant de la musique dans mon appartement. Si je ne suis pas sorti de chez moi, c'est parce que je ne voulais croiser aucun regard.

Mais, tout en feignant de lire ou d'écouter de la musique, je n'ai cessé de penser à cette vieille maison. La chambre où autrefois je faisais mes devoirs, le salon où nous regardions la télévision autour de la table chauffante, la cuisine où je jetais un coup d'œil discret en rentrant de l'école, le cartable sur le dos, en me demandant ce qu'il y aurait à dîner. Le placard, le couloir, et aussi le sombre débarras.

Je pensais à l'anéantissement de la maison. Je voyais les murs se lézarder, le plancher se briser, la charpente s'écrouler. Peut-être la vieille pendule qui perdait cinq minutes chaque semaine était-elle toujours accrochée au pilier ? Peut-être le calendrier avec le nom d'un quotidien imprimé dessus était-il encore cloué au mur ?

Le bois de la galerie avait dû conserver la trace d'une brûlure de trois centimètres de diamètre. Je l'avais faite avec une loupe, à l'époque du primaire. Ce jour-là, j'ai cru que mes tympans allaient se déchirer sous les hurlements de mon père. Ces images passaient en boucle dans ma tête. Elles finirent par s'estomper, ne me laissant plus que des fragments de souvenirs aux tons sépia.

À propos de maison, il y en a une autre que je ne pourrai jamais oublier.

Contrairement à l'habitation traditionnelle de mon enfance, il s'agit d'une petite maison blanche de style occidental. Elle se dresse, solitaire, dans un coin perdu de la montagne où personne ne va jamais.

Songer à cette maison me fait encore frissonner. Ma poitrine se serre sous l'emprise d'une horreur indicible. Quand j'y repense, seul dans mon lit, j'ai envie de me cacher la tête sous les couvertures.

Mais, en un sens, il m'arrive aussi d'être pris d'un sentiment proche de la nostalgie. Avec l'impression que quelqu'un m'appelle. Bien sûr je ne réponds pas. Et je suis le premier à savoir que c'est pour mon bien. J'ai visité cette maison blanche avec une femme. Dans le but d'y trouver quelque chose. Mais ni elle ni moi ne savions ce que nous cherchions. Seul le vague espoir de trouver une réponse à nos questions nous avait poussés à y aller. Aujourd'hui encore, je suis incapable de dire si nous avons eu raison de nous y rendre.

Keigo Higashino, La maison où je suis mort autrefois, 2011.

Séance 06

Les maisons de verre

Oral

Faites le plan de la maison de vos rêves.

Observation

Que nous disent ces trois documents sur les maisons de verre ? Proposez un plan de synthèse.

Pistes

Exposés

Préparez un exposé sur l'une des réalisations suivantes : (1) Le Familistère de Guise, 1859 ; (2) la prison de la Santé, 1867 ; (3) Ferdinand Cheval, Le Palais idéal, 1879-1912 ; (4) Sarah Winchester, La Maison Winchestern 1884 ; (5) La Maison Bleue, Angers, 1929 ; (6) Frank Lloyd Wright, Falling water, Pennsylvania, 1935-1937 ; (7) La maison des frères Collyer ; (8) Grand ensemble, Sarcelles, 1956 ; (9) Moshe Safdie, Habitat, Montreal, 1967 ; (10) les tiny houses ; (11) l'habitat participatif ; (12) la flexipropriété.

Débat

L'architecture a-t-elle, selon vous, le pouvoir de changer notre façon de vivre ?

Document A

À l'intérieur de la maison en verre. La très jeune fille et son père ont rejoint les trois femmes. La très jeune fille porte un petit sac à dos.

LA BELLE-MÈRE. Voilà, ça c'est notre chez-nous. Et ce chez-nous, j'espère, va bientôt devenir votre chez-vous à vous aussi !

LE PÈRE. On va tout faire pour ça en tout cas, je te promets !

(Se tournant vers sa fille : ) Hein... t'es d'accord, Sandra ?

La très jeune fille ne répond pas et regarde sa montre. Un temps.

SŒUR LA PETITE (se retenant de rire). T'as une grosse montre toi dis donc !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oui, c'est pour surveiller le temps qui passe et surtout pas oublier de penser à ma mère pendant trop longtemps de suite. Elle fait sonnerie en plus.

SŒUR LA GRANDE. Ah bon ? C'est quoi cette histoire ?

LA TRÈS JEUNE FILLE. Ma mère m'a demandé de jamais arrêter de penser à elle.

Sinon, si j'arrêtais de penser à elle pendant plus de cinq minutes, ça la ferait mourir pour de vrai.

LA BELLE-MÈRE (crispée). Ça c'est marrant ça comme histoire ! C'est joli ! [...]

(Petit temps.)

Bon, moi je voulais vous dire deux mots sur "votre" nouvelle maison très moderne et un peu particulière dans laquelle vous allez vivre à partir d'aujourd'hui. Cette maison, c'est une maison unique, non seulement parce qu'elle est entièrement transparente et construite en verre...

LE PÈRE. Oui, c'est très étonnant et très moderne.

SŒUR LA PETITE. D'ailleurs, les oiseaux n'arrêtent pas de s'écraser contre les vitres du fait qu'ils voient pas qu'y a des vitres justement.

SŒUR LA GRANDE. Et on ramasse tous les jours des dizaines de cadavres d'oiseaux morts.

Pendant ce temps, la très jeune fille sort un album de photos de son sac à dos et commence à le consulter. Elle se dirige vers les deux sœurs.

LA BELLE-MÈRE. Non seulement cette maison est en verre, mais elle a été construite par un architecte mondialement connu... Son nom va peut-être vous dire quelque chose...

LA TRÈS JEUNE FILLE (montrant les photos de son album aux deux sœurs). Tenez, ça c'est une photo de ma mère quand elle était jeune. Elle avait les cheveux courts à cette période. Mais après elle a toujours eu les cheveux longs ! Elle disait que ça lui allait beaucoup mieux.

(À son père.) T'en pensais quoi toi au fait ?

LE PÈRE. Tiens, range cet album dans ton sac maintenant !

La très jeune fille s'éloigne des deux sœurs mais ne cesse de regarder ses photos.

LA BELLE-MÈRE (troublée). Qu'est-ce que je disais ?

LE PÈRE. Tu parlais de la personne qui a construit la maison tout en verre.

LA BELLE-MÈRE. Oui, c'est quelqu'un de très moderne il a un nom très compliqué vous connaissez peut-être ? Il s'appelle...

Elle cherche.

SŒUR LA GRANDE. Comment il s'appelle ?

La très jeune fille se dirige à nouveau vers les sœurs.

LA BELLE-MÈRE (très perturbée). Euh, je sais plus...

Joël Pommerat, Cendrillon, 2011.

Document B

A Copenhague, la mode est aux façades en verre, y compris pour les immeubles résidentiels. Chacun vit sous les yeux des autres. Et de nouveaux codes sociaux se mettent peu à peu en place.

Au troisième étage, une femme en congé de maternité fait du rangement après une matinée agitée. Au premier trône, solitaire, un vélo d'appartement. Au rez-de-chaussée, une femme travaille sur son Mac tout blanc. Tels les habitants d'une maison de poupée, chacun vit sa vie, et nous pouvons tous les regarder, surtout à la tombée du jour.

Dans tout le Danemark, où l'immobilier est en plein essor, et en particulier à Copenhague, on construit en verre. La tendance architecturale et une nouvelle technologie permettant de réaliser d'importantes surfaces en verre se combinent pour créer un nouveau paysage urbain d'immeubles, d'entreprises et d'institutions transparents. "Nous n'avons plus besoin de nous cacher", explique Morten Schmidt, du cabinet d'architectes Schmidt, Hammer et Lassen, qui utilise le verre dans la plupart de ses projets. "Le verre permet de donner beaucoup plus de lumière au logement. Et, comme nous sommes devenus plus ouverts et plus tolérants, nous n'hésitons pas à préférer la lumière à l'intimité." "Dans un immeuble en verre, nous sommes des objets d'exposition, mais nous sommes également spectateurs du théâtre de la ville", souligne Anette Brunsvig Sørensen, professeur à l'école d'architecture d'Aarhus. [...] "De cette manière, le logement et la ville s'apportent mutuellement quelque chose. Les anciennes façades fermées, elles, n'apportaient rien du tout."

Pendant un an, l'anthropologue Marie Stender a travaillé sur le terrain parmi les habitants d'un nouvel immeuble en verre de Copenhague, pour étudier comment on vit dans une maison de verre. Sa conclusion diverge de celle des architectes. "L'ouverture et la cohérence entre le logement et le monde extérieur sont les maîtres mots de l'architecture actuelle, mais visibilité n'est pas synonyme de vie", remarque-t-elle. [...] Il ne suffit pas de démolir un mur ou une haie de troènes pour qu'ils disparaissent de la tête des gens. Une haie de troènes invisible prend parfois deux fois plus de place."

La plupart des nouveaux appartements aux grandes baies vitrées sont vendus avant même d'être achevés. Les brochures de vente montrent des croquis de l'appartement avec des meubles simples et une vue sur la grande ville. "Quand on peut regarder dehors avec une vue dégagée, le logement paraît beaucoup plus grand, assure Morten Schmidt. Et, avec toutes les nouvelles formes de persiennes et de cloisons, il est toujours possible de préserver son intimité." Lorsque les habitants des bâtiments en verre parlent de leur nouvel appartement, ils mettent en avant la lumière et le paysage. Une vue tellement belle qu'ils n'imaginent pas un instant suivre le conseil de l'architecte en fermant les persiennes. "Nous avions acheté de grands stores, que nous avons baissés les trois ou quatre premiers soirs. Maintenant, nous ne les utilisons qu'une fois par mois, et encore", raconte un habitant du quartier Ørestaden dans l'étude que Marie Stender a réalisée pour le Centre du logement et du bien-être. "Nous adorons la vue sur Fælleden [un terrain non construit] et la lumière de la ville de l'autre côté."

On regarde de travers ceux qui se protègent des regards extérieurs avec des plantes, des rebords de fenêtre bricolés ou, pire, de longs rideaux qui restent tirés même pendant la journée. Ce genre de comportement passe pour une faute de goût et est même jugé un peu suspect. "Ceux qui choisissent de vivre dans un immeuble aux grandes façades de verre ne le font pas par exhibitionnisme. Ils le font pour la lumière et la vue, fait remarquer Marie Stender [une antroplogue qui a travaillé sur le terrain parmi les habitants d'un nouvel immeuble en verre de Copenhague, pour étudier comment on vit dans une maison de verre pendant un an]. Mais on ne peut pas empêcher les gens de regarder à l'intérieur. Ils pourraient croire qu'on a quelque chose à cacher." La mode du verre dans l'architecture nous vient des Pays-Bas, où la tradition des grandes fenêtres nues date des piétistes [membres d'une secte luthérienne du XVIIIe siècle], pour lesquels des fenêtres sans rideaux étaient une marque de piété. "Il faut se garder de faire un parallèle avec une époque radicalement différente, mais je pense qu'il s'agit un peu de la même chose, ici, estime Marie Stender. Vouloir se cacher est un peu ostentatoire. Dieu et tout un chacun doivent pouvoir regarder." Ses interlocuteurs ont failli tomber à la renverse lorsqu'elle leur a dit qu'ils auraient pu faire installer des vitres sans tain, qui auraient empêché qu'on les voie. Dans leur esprit, une telle initiative aurait paru louche. "Les discussions dans les assemblées de copropriétaires tournent beaucoup autour de cela, explique l'anthropologue. Dans le parc Karen Blixen, à Ørestaden, les propriétaires ont des persiennes minimalistes, les locataires d'épais et lourds rideaux, ce qui agace les premiers, qui estiment que les rideaux nuisent à l'ensemble architectural." [...]

Sur la presqu'île de Holmen, les rideaux sont peu nombreux. La plupart des salles de séjour sont particulièrement bien tenues. Beaucoup de gens ont choisi de les aménager avec peu de meubles et d'accrocher aux murs des œuvres d'art, ce qui sied parfaitement au modernisme de l'ensemble. Les habitants assurent que c'est un pur hasard, et qu'ils ne pensent plus au fait que les gens peuvent les voir, même dans leurs activités privées. "Bien sûr, il peut m'arriver de tourner le dos à la fenêtre si je veux changer de chemisier, mais j'ai la flemme d'aller baisser les stores. Je suis chez moi, et ce sont les autres qui choisissent de regarder", explique une jeune femme interrogée par Marie Stender. Le fait que des passants puissent apercevoir une paire de seins nus ou surprendre une dispute dans le salon ne dérange pas les habitants. Mais ils sont plus mal à l'aise lorsqu'il s'agit de gens qu'ils connaissent.

"De nombreuses personnes que j'ai rencontrées estiment qu'elles vivent de cette façon parce qu'elles n'ont plus de tabous, observe la chercheuse. Mais ce n'est pas si simple, car les inhibitions ne s'effacent que dans l'anonymat. Les espaces publics n'exigent plus la même décence qu'autrefois, mais dans certaines situations nous sommes aussi pudiques qu'avant." Les habitants de la coopérative d'habitation Schifters Kvarter, à Holmen, racontent qu'ils évitent de se lier d'amitié avec leurs voisins d'en face, qui peuvent voir tout ce qui se passe dans leur salon. Il serait intimidant de pouvoir à tout moment observer ses amis et d'être observé par eux. C'est la raison pour laquelle l'emplacement de l'aire de jeux de la coopérative a fait l'objet de longs débats. Car personne ne veut avoir sa vue gâchée par une aire de jeux, ni avoir devant la fenêtre de sa chambre ses voisins assis avec leurs enfants. En fin de compte, l'aire de jeux a été reléguée dans le coin le plus éloigné du complexe.

Si l'on s'arrête devant l'appartement du rez-de-chaussée où la femme travaille à son Mac et qu'on la regarde, il ne s'écoule guère plus de 10 secondes avant qu'elle ne vous lance un regard qui vous fait immédiatement détourner les yeux. Dans les maisons aux grandes façades de verre, c'est aux passants, et non plus aux habitants, qu'incombe la responsabilité de préserver la vie privée. "Beaucoup d'habitants racontent qu'ils font un geste de la main à ceux qui les observent par la fenêtre. C'est un geste ironique, qui rappelle les règles aux passants : on a le droit de regarder, mais pas de s'arrêter pour regarder fixement", explique Marie Stender.

Une jeune femme raconte qu'un matin deux vieilles dames se sont mises à la dévisager alors qu'elle était assise en petite culotte sur son canapé. "Elles ont commencé à me regarder fixement, et j'ai vu que d'autres vieilles dames les rejoignaient. L'une d'elles a sûrement dû dire : ‘Regardez-la, celle-là, à moitié nue sur son canapé'", raconte la femme, que cela ne gêne pas d'être à moitié nue chez elle, mais qui ne supporte pas que des vieilles dames la fixent de manière ostentatoire. Ce sont elles qui ne respectent pas les règles de bienséance. Les habitants n'ont cependant pas souvent l'occasion d'intervenir, car les voyeurs sont rares et ils sont presque toujours en bande. Pour quelqu'un qui se promène seul entre les façades de verre, il est quasiment impossible de s'arrêter et de regarder à l'intérieur. Les grandes fenêtres encouragent la pudeur, car qui voudrait être pris pour un voyeur ? "Je n'entends pratiquement jamais d'habitants me dire qu'ils deviennent pudiques lorsqu'ils sont chez eux. C'est lorsqu'ils sont dehors qu'ils éprouvent de la pudeur. Par exemple, lorsqu'ils doivent poser leur vélo contre le mur et qu'ils se prennent soudain à regarder chez le voisin. Ainsi, la sphère privée est plus forte que la sphère publique. Et, si l'on enlève la limite entre les deux, c'est la sphère privée qui domine. Le verre privatise la sphère publique", analyse Marie Stender, qui est elle aussi devenue pudique lorsqu'elle a voulu prendre des photos du quartier Schifters Kvarter le soir, lorsque la lumière des fenêtres rend particulièrement visible la vie des habitants. "Je n'y arrivais pas. A la fin, j'ai dû sonner chez les gens pour leur demander l'autorisation. Ce que je n'aurais jamais fait s'il s'était agi d'une vieille maison en briques dans le centre."

Le quartier autour des maisons en verre de Holmen est assez désert. Les gens s'aventurent rarement sur les allées le long des beaux immeubles de Torpedohallerne, car ici les grandes vitres sont tellement proches que l'on a l'impression de pénétrer dans une sphère privée. Dans Schifters Kvarter, la grande pelouse verte entre les bâtiments n'est jamais utilisée. Cela paraîtrait tout simplement inconvenant de faire un barbecue, de jouer au ballon ou de prendre le soleil juste devant les grandes vitres. "Cet été, je suis descendue m'allonger sur l'herbe, mais j'avais l'impression étrange de rester là comme une fleur, que tout le monde pouvait voir", raconte une jeune femme.

Tout est désert aussi autour des immeubles de verre près d'Indiakaj, de l'autre côté du port de Christianshavn, et près des immeubles VM, à Ørestaden. La vie autour des édifices en verre contraste nettement avec le rêve de l'architecte d'une ville où tout le monde serait à la fois spectateur et acteur du théâtre de la cité. "Les espaces urbains autour des bâtiments en verre ont été conçus pour qu'on les traverse, et non pour qu'on y séjourne, rappelle Marie Stender. Il faut être fou ou ignorant de nos normes culturelles pour s'asseoir devant un immeuble en verre. Pour la plupart des gens, cela revient à s'installer dans le salon des autres sans y avoir été invité." L'espace urbain devant les façades en verre doit procurer une jolie vue. Les nouveaux immeubles en verre de Holmen se trouvent juste à côté d'une faculté d'art, ce qui permet aux habitants de regarder les jeunes étudiants passer devant chez eux à vélo. Mais ils n'ont pas apprécié que ces mêmes étudiants fassent la fête juste devant chez eux le vendredi soir. Marie Stender souligne que les projets de terrains de foot ou de cafés en terrasse n'auront guère les faveurs des quartiers où la majorité des façades sont en verre. "La question est de savoir si quelqu'un aura envie de s'asseoir à un café qui donne sur un salon. D'ailleurs, si un tel projet se réalisait, il serait accueilli par un concert de protestations de la part des habitants."

Anette Brunsvig reconnaît que la mode du verre a pris le dessus dans les constructions modernes. "La première fois que j'ai dessiné des bâtiments avec des façades en verre, c'était pour un projet dans le centre d'Aarhus, où l'habitat était déjà assez dense et où il y avait d'autres sortes de bâtiments à côté. Le verre ne fonctionne probablement pas de la même façon lorsqu'on construit tout un nouveau quartier en verre", avance-t-elle, en souhaitant qu'une étude plus systématique soit faite sur la façon dont nous vivons et habitons les projets d'architectes. "Il est insensé que les architectes disent que les gens n'ont qu'à cesser de vivre dans ces bâtiments s'ils ne leur plaisent pas. Les gens ne peuvent pas éviter le contact avec les immeubles en verre s'il y en a dans toute la ville." Marie Stender pense elle aussi que les architectes devraient tenir compte de la façon dont leurs bâtiments sont utilisés, mais elle souligne que les habitants des nouveaux immeubles en verre sont très satisfaits de leurs appartements. Le verre fait en effet obstacle à la solitude de l'homme moderne.

"Les technologies de communication perfectionnées d'aujourd'hui rendent encore plus important le fait de pouvoir constater qu'il y a d'autres êtres humains dans le monde. Beaucoup racontent combien ils apprécient de voir de la lumière dans les salons des autres lorsqu'ils se lèvent tôt pour aller travailler. Ils se sentent alors moins seuls, même s'ils vont probablement rester assis devant leur ordinateur toute la journée. Mais ils doivent se contenter d'être des individus qui passent devant l'immeuble à pied ou à vélo. Ils ne doivent pas vous regarder soudain dans les yeux et faire de vous un objet", affirme-t-elle.

Johanne Mygind, "LA TENDANCE ARCHITECTURALE AU DANEMARK. Vivre dans la transparence", Weekendavisen, in Courrier International, 13/12/2006.

Document C

Photogramme extrait du film Playtime de Jacques Tati, de 49' à 57'.

Synthèse

"faut-il pendre les architectes ?"

Oral

Quel est, selon vous, le rôle d'un architecte ? Présentez votre point de vue.

Pistes

Recherche

Vous proposerez une confrontation organisée de ces quatre documents.

Ecriture personnelle

Dans son texte, évoquant en particulier les immeubles de banlieue, Philippe Trétiak écrit : "l'architecture, c'est ce qui est moche et vieillit mal."

Discutez ce point de vue.

Document A

Dans la Charte d'Athènes, l'architecte Le Corbusier, à la suite d'un congrès international, énonce les principes qui doivent présider à l'architecture des villes modernes.

79. Le cycle des fonctions quotidiennes : habiter, travailler, se récréer (récupération), sera réglé, par l'urbanisme, dans l'économie de temps la plus stricte, l'habitation étant considérée comme le centre même des préoccupations urbanistiques et le point d'attache de toutes les mesures.

Le désir de réintroduire dans la vie quotidienne les "conditions de nature"semble, au premier abord, conseiller une plus grande extension horizontale des villes ; mais la nécessité de régler les diverses activités sur la durée de la course solaire s'oppose à cette conception, dont l'inconvénient est d'imposer des distances sans rapport avec le temps disponible. C'est l'habitation qui est le centre des préoccupations de l'urbaniste et le jeu des distances sera réglé d'après sa position sur le plan urbain en conformité de la journée solaire de vingt-quatre heures qui rythme l'activité des hommes et donne la mesure juste à leurs entreprises. [...]

82. L'urbanisme est une science à trois dimensions et non pas à deux dimensions. C'est en faisant intervenir l'élément de hauteur que solution sera donnée aux circulations modernes ainsi qu'aux loisirs, par l'exploitation des espaces libres ainsi créés.

Les fonctions clés, habiter, travailler et se recréer, se développent à l'intérieur de volumes bâtis soumis à trois impérieuses nécessités: espace suffisant, soleil, aération. Ces volumes ne dépendent pas seulement du sol et de ses deux dimensions mais surtout d'une troisième, la hauteur. C'est en faisant état de la hauteur que l'urbanisme récupérera les terrains libres nécessaires aux communications et les espaces utiles aux loisirs. [...]

84. La ville, définie dès lors comme une unité fonctionnelle, devra croître harmonieusement dans chacune de ses parties, disposant des espaces et des liaisons où pourront s'écrire, dans l'équilibre, les étapes de son développement.

La ville prendra le caractère d'une entreprise étudiée à l'avance et soumise à la rigueur d'un plan général. De sages prévisions auront esquissé son futur, décrit son caractère, prévu l'ampleur de ses développements, et limité à l'avance leur excès. Subordonnée aux nécessités de la région, destinée à encadrer les quatre fonctions clefs, la ville ne sera plus le résultat désordonné d'initiatives accidentelles. Son développement, au lieu de produire une catastrophe, sera un couronnement. Et l'accroissement du chiffre de sa population n'aboutira plus à cette mêlée inhumaine qui est une des plaies des grandes villes. [...]

87. Pour l'architecte, occupé ici à des tâches d'urbanisme, l'outil de mesure sera l'échelle humaine.

L'architecture, après la déroute des cent dernières années doit, de nouveau, être mise au service de l'homme. Elle doit quitter les pompes stériles, se pencher sur l'individu et créer pour le bonheur de celui-ci, les aménagements qui entoureront, les rendant plus aisés, tous les gestes de sa vie. Qui pourra prendre les mesures nécessaires pour mener à bien cette tâche, sinon l'architecte qui possède la parfaite connaissance de l'homme, qui a abandonné les graphismes illusoires et qui, par la juste adaptation des moyens aux fins proposées, créera un ordre portant en soi sa propre poésie ?

88. Le noyau initial de l'urbanisme est une cellule d'habitation (un logis) et son insertion dans un groupe formant une unité d'habitation de grandeur efficace.

Si la cellule est l'élément biologique primordial, le foyer, c'est-à-dire l'abri d'une famille, constitue la cellule sociale. La construction de ce foyer, depuis plus d'un siècle soumise aux jeux brutaux de la spéculation, doit devenir une entreprise humaine. Le foyer est le noyau initial de l'urbanisme. Il protège la croissance de l'homme, abrite les joies et les douleurs de sa vie quotidienne. S'il doit connaître intérieurement le soleil et l'air pur, il doit, en plus, être prolongé au-dehors par diverses installations communautaires. Pour qu'il soit plus facile de doter les logis des services communs destinés à réaliser dans l'aisance le ravitaillement, l'éducation, l'assistance médicale ou l'utilisation des loisirs, il sera nécessaire de les grouper en "unités d'habitation"de grandeur efficace.

89. C'est à partir de cette unité-logis que s'établiront dans l'espace urbain les rapports entre l'habitation, les lieux de travail et les installations consacrées aux heures libres.

La première des fonctions qui doit attirer l'attention de l'urbaniste c'est habiter et... bien habiter. Il faut aussi travailler, et le faire dans des conditions qui exigent une sérieuse révision des usages actuellement en vigueur. Les bureaux, les ateliers, les usines doivent être dotés d'aménagements capables d'assurer le bien-être nécessaire à l'accomplissement de cette deuxième fonction. Enfin ne faut-il pas négliger la troisième qui est : se récréer, se cultiver le corps et l'esprit. Et l'urbaniste devra prévoir les emplacements et les locaux utiles.

Le Corbusier, La charte d'Athènes, points de doctrine, 1942, éd. de Minuit.

Document B

C. Rochefort, dans son roman, raconte la jeunesse d'une jeune fille dans le milieu ouvrier des années 60. La sortie du livre est contemporaine de la construction des grands immeubles de la banlieue parisienne.

Maintenant, notre appartement était bien. Avant, on habitait dans le treizième, une sale chambre avec l'eau sur le palier. Quand le coin avait été démoli, on nous avait mis ici ; on était prioritaires ; dans cette Cité les familles nombreuses étaient prioritaires. On avait reçu le nombre de pièces auquel nous avions droit selon le nombre d'enfants. Les parents avaient une chambre, les garçons une autre, je couchais avec les bébés dans la troisième ; on avait une salle d'eau, la machine à laver était arrivée quand les jumeaux étaient nés, et une cuisine séjour où on mangeait ; c'est dans la cuisine, où était la table, que je faisais mes devoirs. C'était mon bon moment : quel bonheur quand ils étaient tous garés, et que je me retrouvais seule dans la nuit et le silence ! Le jour je n'entendais pas le bruit, je ne faisais pas attention ; mais le soir j'entendais le silence. Le silence commençait à dix heures : les radios se taisaient, les piaillements, les voix, les tintements de vaisselles ; une à une les fenêtres s'éteignaient. A dix heures et demie c'était fini. Plus rien. Le désert. [...]

Il faisait nuit. Presque toutes les fenêtres des grands blocs neufs, de l'autre côté de l'Avenue, étaient éclairées. Les blocs neufs étaient de plus en plus habités. Un bloc fini, et hop on le remplissait.

Je les avais vus construire. Maintenant ils étaient presque pleins. Longs, hauts, posés sur la plaine, ils faisaient penser à des bateaux. Le vent soufflait sur les plateaux, entre les maisons. J'aimais traverser par là. C'était grand, et beau, et terrible. Quand je passais tout près, je croyais qu'ils allaient me tomber dessus. Tout le monde avait l'air minuscule, et même les blocs de notre Cité auprès de ceux-là ressemblaient à des cubes à jouer.

Christiane Rochefort, Les Petits Enfants du siècle, 1961, Grasset, Coll. Poche

Document C

Dans son essai, Philippe Trétiak réfléchit sur les erreurs de l'architecture en France.

Par une dérive inquiétante, la préoccupation d'hier des architectes - transformer toute la société par l'architecture et l'urbanisme, rêve d'ordre nouveau porté par Le Corbusier et les CIAM (congrès international d'architecture moderne) - est reprise à présent par les politiques, qui, à coups de ministères et de secrétariat à la Ville, espèrent estomper la "fracture sociale". [...] On sait que Le Corbusier fut un architecte à philosophie autoritaire, on pensait les architectes revenus de cette idée qu'un bon plan urbain rendrait les foules radieuses pour ne pas dire dociles. [...]

La question de la banlieue est assurément essentielle. Il faut penser un urbanisme qui saurait l'intégrer, qui cesserait d'enclore les villes dans des périphériques-barrières de classe infranchissables ; on en est loin. Pour distraire les foules, on les hypnotise par quelques destructions spectaculaires de barres et de tours. on fait sauter les HLM pourries des Minguettes, de Vaulx-en-Velin, la Muraille de Chine à Saint-Etienne, les Tarterêts, l'immeuble Renoir aux 4000 à La Courneuve, et chaque explosion culpabilise un peu plus les architectes montrés du doigt. Rasons l'architecture maudite.

Il est vrai que les architectes, longtemps exclus du champ de la commande, se sont retrouvés dans les années 50, puis durant les années de la reconstruction d'après-guerre, investis d'un pouvoir extrême. Au début des années 70, on construisait 500 000 logements par an, et ce sont près de 13 millions et demi de logements neufs qui sont sortis de terre en quatre décennies, quantité bien supérieure à tout ce qui avait été bâti jusque-là. la France est un pays neuf, et la destruction spectaculaire de quelques barres n'est qu'une goutte d'eau dans la mer des "cités". On se souvient que les effets de cet urbanisme ravageur ont même donné naissance au néologisme infamant de "sarcellite"et le jugement populaire s'est fait plus radical. En résumé, l'architecture, c'est ce qui est moche et vieillit mal. Ce qui n'est pas complètement faux. Gardons toutefois à l'esprit que ces logements édifiés dans l'urgence étaient censés céder leur place à d'autres, de meilleure qualité. Près d'un demi-siècle plus tard, ils nécessitent tous des travaux de remise aux normes, ne serait-ce que pour satisfaire à des impératifs de sécurité. A défaut, ils passent pour ce qu'ils sont : un ersatz surdimensionné de l'électroménager des années 60. Plutôt que de les entretenir, on veut les mettre à la poubelle. L'architecture n'en sort pas grandie.

P. Trétiack, Faut-il pendre les architectes ?, coll. Points, éd. du Seuil, 2001.

Document D

Cette photo, qui représente une ville du nord de la Chine dans le brouillard, le 10 décembre 2015, a obtenu le premier prix du World Press Photo 2015, catégorie "Sujets contemporains".

Zhang Lei, "Brouillard en Chine", Tianjin Daily, 2015.

Sarcelles, avenue du 8 mai 1945, photographie de l'exposition "Le Grand ensemble: entre pérennité et démolition", Ecole Nationale Superieure d'Architecture Paris-Belleville.

Séance 07

L'architecture carcérale

Observation

Deanna Van Buren, Imaginer un monde sans prison, Ted Talks, 2017.

1. Quels sont les différents types de bâtiment évoqués par Deanna Van Buren ?

2. Selon elle, comment l'architecture influence-t-elle la vie des gens ?

Pistes

Lecture

1. Dessinez le système architectural prévu par Bentham et décrit par Foucault.

2. Que pensez-vous de ce système ?

Le Panopticon de Bentham est la figure architecturale de cette composition. On en connaît le principe : à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre, donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cel­lule de part en part. Il suffit alors de placer un sur­veillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l'effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt. En somme, on inverse le principe du cachot ; ou plutôt de ses trois fonctions – enfermer, priver de lumière et cacher – on ne garde que la première et on supprime les deux autres. La pleine lumière et le regard d'un surveillant captent mieux que l'ombre, qui finalement protégeait. La visibilité est un piège. Ce qui permet d'abord – comme effet négatif – d'éviter ces masses, compactes, grouillantes, houleuses, qu'on trouvait dans les lieux d'enfermement, ceux que peignait Goya ou que décrivait Howard. Chacun, à sa place, est bien enfermé dans une cellule d'où il est vu de face par le surveillant ; mais les murs latéraux l'empêchent d'entrer en contact avec ses compagnons. Il est vu, mais il ne voit pas ; objet d'une information, jamais sujet dans une communication. La disposition de sa chambre, en face de la tour centrale, lui impose une visibilité axiale ; mais les divisions de l'anneau, ces cellules bien séparées impliquent une invisibilité latérale. Et celle-ci est garantie de l'ordre. Si les détenus sont des condamnés, pas de danger qu'il y ait complot, tentative d'évasion collective, projet de nouveaux crimes pour l'avenir, mauvaises influences réciproques ; si ce sont des malades, pas de danger de contagion ; des fous, pas de risque de violences réciproques ; des enfants, pas de copiages, pas de bruit, pas de bavardage, pas de dissipation. Si ce sont des ouvriers, pas de rixes, pas de vols, pas de coalitions, pas de ces distractions qui retardent le travail, le rendent moins parfait ou provoquent les accidents. La foule, masse compacte, lieu d'échanges multiples, individualités qui se fondent, effet collectif, est abolie au profit d'une collection d'individualités séparées. Du point de vue du gardien, elle est remplacée par une multiplicité dénombrable et contrôlable ; du point de vue des détenus, par une solitude séquestrée et regardée. [...] C'est à la fois trop et trop peu que le prisonnier soit sans cesse observé par un surveillant : trop peu, car l'essentiel c'est qu'il se sache surveillé ; trop, parce qu'il n'a pas besoin de l'être effectivement. Pour cela Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant les yeux la haute silhouette de la tour centrale d'où il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s'il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu'il peut toujours l'être. Bentham, pour rendre indécidable la présence ou l'absence du surveillant, pour que les prisonniers, de leur cellule, ne puissent pas même apercevoir une ombre ou saisir un contre-jour, a prévu, non seulement des persiennes aux fenêtres de la salle centrale de surveillance, mais, à l'intérieur, des cloisons qui la coupent à angle droit et, pour passer d'un quartier à l'autre, non des portes mais des chicanes : car le moindre battement, une lumière entrevue, une clarté dans un entrebâillement trahiraient la présence du gardien. Le Panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu : dans l'anneau périphérique, on est totalement vu, sans jamais voir ; dans la cour centrale, on voit tout, sans être jamais vu.

M. Foucault, Surveiller et punir, Naissance de la prison, éd. Gallimard, 1975.

Séance 08

Les tâches domestiques

Oral

Qu'est-ce que vous mettez derrière ces mots : "tâches domestiques" ?

Synthèse

Qu'est-ce que ces deux documents nous disent sur les tâches domestiques ?

Pistes

Débat

Sandrine Rousseau, députée écologiste, a proposé en 2022 de créer un "délit de non-partage des tâches domestiques". Que pensez-vous de cette proposition ?

Document A

LA BELLE-MÈRE (explosant, à la très jeune fille). Mais qu'est-ce qu'on t'a dit tout à l'heure ?! On ne parle plus de ta mère ici, on en parle plus ! Plus jamais ! On s'en fout de ta mère ! On s'en fout qu'elle était gentille ! Ça suffit avec ta mère ! Ça suffit ! Ça suffit !

LE PÈRE. Qu'est-ce qu'on t'a dit tout à l'heure, Sandra !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Ah oui, c'est vrai ! J'avais oublié.

Un temps. La montre de la très jeune fille se met à sonner. Même musique que d'habitude.

LA BELLE-MÈRE (à la très jeune fille, avec une colère froide). Tu vas t'occuper de la cuisine ! Racler la cuisinière ! Et le four aussi ! T'occuper du gras dans la cuisine !

LA TRÈS JEUNE FILLE (comme satisfaite). Merci ! Très bien.

LA BELLE-MÈRE. À la place de la femme de ménage.

LA TRÈS JEUNE FILLE. Merci.

Un temps.

LA BELLE-MÈRE. Où j'en étais ?

(Aux sœurs.) Vous ! Une fois par mois, vous trierez les magazines publicitaires qui s'entassent sous la télévision.

SŒUR LA PETITE. Avec la femme de ménage ?

LA BELLE-MÈRE. Oui.

LA TRÈS JEUNE FILLE (assez bas, mais audible). Ma mère, les journaux publicitaires elle les jetait.

Le père fait signe à sa fille de se taire.

LA BELLE-MÈRE (à la très jeune fille). Et toi tu ramasseras les oiseaux morts qui s'écrasent contre les vitres dans le jardin et qui s'entassent par terre.

LA TRÈS JEUNE FILLE (satisfaite). Très bien, ça c'est bien, je vais aimer faire ça ramasser les cadavres d'oiseaux, ça va me faire du bien de ramasser des oiseaux morts, avec mes mains.

(Un petit temps.)

Ma mère, elle aimait bien les oiseaux.

Le père fait signe à sa fille de se taire.

LA BELLE-MÈRE (à la très jeune fille). Tu nettoieras les cuves des sanitaires, les cuves des sept sanitaires des trois étages.

LA TRÈS JEUNE FILLE (satisfaite). Je crois que je vais aimer faire ça les cuves des sept sanitaires, ça va me faire du bien de nettoyer les cuves des sept sanitaires.

LA BELLE-MÈRE. Voilà.

LE PÈRE (à la belle-mère). Ça va peut-être aller comme ça ? !

Un temps.

LA TRÈS JEUNE FILLE (au père). Tu te souviens, maman, elle détestait faire ça les sanitaires ?

Le père a l'air accablé.

LA BELLE-MÈRE (de plus en plus violente, à la très jeune fille). Et tu nettoieras les lavabos et les baignoires de toute la maison, tu les déboucheras aussi, partout où ils sont encombrés et bouchés, surtout dans la chambre des filles, tu retireras les touffes de cheveux, les touffes de mèches de cheveux emmêlés et mélangés avec la crasse.

LE PÈRE (à la belle-mère). Ça va aller !

LA TRÈS JEUNE FILLE. Oui, ça aussi, je crois que je vais aimer ça, retirer les cheveux des lavabos, c'est dégueulasse, ça va me faire du bien.

LA BELLE-MÈRE. Parfait.

LA TRÈS JEUNE FILLE. En plus, ma mère elle avait les cheveux longs et elle en mettait toujours partout.

Joël Pommerat, Cendrillon, éd. Actes Sud, 2011.

Document B

Le Deuxième Sexe est un essai féministe de Simone de Beauvoir : à la fois constat sur la situation des femmes après la Seconde Guerre mondiale mais aussi oeuvre philosophique sur la condition de la femme, ce livre reste à ce jour une référence majeure de la philosophie féministe.

Un reporter américain, qui a vécu plusieurs mois parmi les "pauvres Blancs" du sud des U.S.A., a décrit le pathétique destin d'une de ces femmes accablées de besogne qui s'acharnent en vain à rendre habitable un taudis. Elle vivait avec son mari et sept enfants dans une baraque de bois aux murs couverts de suie, grouillante de punaises ; elle avait essayé de "rendre la maison jolie" ; dans la chambre principale, la cheminée recouverte d'un crépi bleuâtre, une table et quelques tableaux pendus au mur évoquaient une sorte d'autel. Mais le taudis demeurait un taudis et Mrs. G. disait les larmes aux yeux : "Ah ! je déteste tant cette maison ! Il me semble qu'il n'y a rien au monde qu'on puisse faire pour la rendre jolie !" Des légions de femmes n'ont ainsi en partage qu'une fatigue indéfiniment recommencée au cours d'un combat qui ne comporte jamais de victoire. Même en des cas plus privilégiés, cette victoire n'est jamais définitive. Il y a peu de tâches qui s'apparentent plus que celles de la ménagère au supplice de Sisyphe ; jour après jour, il faut laver les plats, épousseter les meubles, repriser le linge qui seront à nouveau demain salis, poussiéreux, déchirés. La ménagère s'use à piétiner sur place ; elle ne fait rien : elle perpétue seulement le présent ; elle n'a pas l'impression de conquérir un Bien positif mais de lutter indéfiniment contre le Mal. C'est une lutte qui se renouvelle chaque jour. On connaît l'histoire de ce valet de chambre qui refusait avec mélancolie de cirer les bottes de son maître. "À quoi bon ? disait-il, il faudra recommencer demain." Beaucoup de jeunes filles encore mal résignées partagent ce découragement. Je me rappelle la dissertation d'une élève de seize ans qui commençait à peu près par ces mots : "C'est aujourd'hui jour de grand nettoyage. J'entends le bruit de l'aspirateur que maman promène à travers le salon. Je voudrais fuir. Je me jure que quand je serai grande, il n'y aura jamais dans ma maison de jour de grand nettoyage." L'enfant envisage l'avenir comme une ascension indéfinie vers on ne sait quel sommet. Soudain, dans la cuisine où la mère lave la vaisselle, la fillette comprend que depuis des années, chaque après-midi, à la même heure, les mains ont plongé dans les eaux grasses, essuyé la porcelaine avec le torchon rugueux. Et jusqu'à la mort elles seront soumises à ces rites. Manger, dormir, nettoyer..., les années n'escaladent plus le ciel, elles s'étalent identiques et grises en une nappe horizontale ; chaque jour imite celui qui le précéda ; c'est un éternel présent inutile et sans espoir.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, II, "La Femme mariée", éd. Gallimard, 1949.

Séance 09

Les violences dans la maison

Observation

Document A

On sentait en progressant dans la lecture que le contenu du journal de Yusuke se bornait presque exclusivement à l'intérieur de sa maison. Une tendance qui s'accentuait à partir de la mort de son père. Il était évident que la cause en était l'autre.

"26 juin. Pluie. L'autre a passé sa journée à boire. Alors j'ai fait attention à ne pas trop sortir de ma chambre. J'ai verrouillé ma porte de l'intérieur. La nuit est tombée et l'autre est venu frapper. Ouvre, ouvre, qu'il criait à tue-tête. Je sais pas ce qu'il est capable de faire si j'ouvre. J'ai très peur. Même si le silence est revenu, j'ose même pas aller aux toilettes."

"10 juillet. Nuageux. L'autre est rentré pendant que je dînais. Comme il avait l'air saoul, j'ai tout de suite voulu monter dans ma chambre. Il m'a vu, m'a demandé pourquoi je fuyais, et il m'a bousculé. J'ai failli me faire très mal. Maman a essayé de l'arrêter, mais il s'est énervé de plus en plus, et il a renversé tout ce qu'il y avait sur la table. Il va pas bien dans sa tête."

Il y a escalade. La violence de l'autre s'accentue au fur et à mesure des descriptions du jeune Yusuke.

"12 août. Pluie. L'autre n'a qu'à disparaître. Jusqu'ici on vivait dans le bonheur, mais à cause de lui tout est ruiné. Cette maison est détruite."

"31 août. Soleil. Aujourd'hui c'est la fin des vacances. Je suis soulagé. Quand je suis à l'école, j'ai pas à le supporter. Ce serait bien s'il y avait pas de dimanches ni de jours fériés."

"8 septembre. Soleil, pluie. L'autre s'est encore agité. Je ne sais pas du tout pourquoi il est fâché. Il crie, il jette des objets et il a même cassé des vitres. J'ai voulu m'enfuir, mais il m'a lancé un cendrier. Je l'ai pris sur la tête et ça m'a fait très mal. Quand je touche je sens une bosse. Je l'ai regardé, alors il s'est énervé encore plus. Il m'a donné un coup de pied dans le ventre sur le côté. Maman ne faisait que de pleurer."

Keigo Higashino, La maison où je suis mort autrefois, 2011.

Document B

La période d'assignation à domicile au printemps a provoqué une hausse importante du nombre de signalements. Augmentation liée à une aggravation des faits de violence mais aussi à une plus grande mobilisation des proches, et en particulier du voisinage.

Si l'on comprend les violences faites aux femmes comme une "guerre de basse intensité" (Falquet, 1997), alors le confinement instauré au printemps en réponse à l'épidémie de Covid-19 a marqué une nouvelle bataille, sur un terrain bien particulier. L'assignation à résidence et les restrictions de déplacement ont renforcé l'auteur de violences conjugales dans ses exigences de contrôle. En retour, le fait pour la femme victime de ne pas pouvoir sortir n'a pas seulement restreint la possibilité pour elle de trouver des relais et des témoins aux violences qui lui étaient faites, elle a aussi réduit les interactions dans lesquelles elle était considérée comme une personne à part entière. Le fait que les écoles et la plupart des services publics soient restés fermés après la fin du confinement a prolongé cette situation. La violence conjugale exercée par les hommes n'est pas soudaine ou ponctuelle. Elle s'inscrit dans une stratégie d'emprise : non seulement la victime est surveillée en permanence, mais également progressivement coupée des liens avec ses proches, et placée dans une dépendance matérielle et affective vis-à-vis de son agresseur. La question spatiale est cruciale dans ce processus de contrôle et d'isolement, ce que la chercheuse Evangelina San Martin Zapatero a mis en évidence à travers le terme de "déprise spatiale" (2019). S'inspirant du concept développé en sociologie du vieillissement, elle montre que les violences conjugales ont notamment pour conséquence une forte restriction des déplacements, une perte de compétence spatiale et une dépendance au conjoint pour la réalisation des déplacements. L'instauration du confinement en réponse à l'épidémie de Covid-19 a inévitablement été un atout pour les agresseurs dans leur stratégie d'emprise. C'est ce que montre l'augmentation considérable du nombre de signalements de faits de violence intraconjugaux pendant la période, que ce soit en France ou dans les autres pays concernés par des mesures de confinement. [...]Dès le 5 avril, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a appelé à un cessez-le-feu dans les violences faites aux femmes. L'organisation a estimé à la fin du mois d'avril que chaque nouveau trimestre de confinement se traduirait par 15 millions de cas supplémentaires de violence basée sur le genre (projections de l'Unfpra). Le rapport de la mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et pour la lutte contre la traite des êtres humains paru au cours de l'été fait état également d'une forte hausse des signalements de violences sur les plateformes d'écoute des victimes, en particulier via les modes de communications "silencieux". Ainsi, "les tchats de la plateforme de signalement des violences sexistes et sexuelles "Arrêtons les violences" ont été multipliés par 4,4 par rapport à 2019 pour tous les faits de violences et par 17 pour les faits de violences intrafamiliales". Comme l'indique le rapport, cette hausse des signalements est liée à une aggravation des faits de violence plutôt qu'à un déclenchement de nouvelles violences dans des couples non concernés avant le confinement. Elle est aussi imputable à une plus grande mobilisation des proches, et en particulier du voisinage. Car si le confinement assigne à résidence les victimes et leurs agresseurs, il transforme aussi les voisin·e·s en témoins à temps complet. Et grâce au colossal travail de sensibilisation des organisations de lutte contre les violences conjugales et au mouvement #MeToo, ces témoins ne se contentent plus de vous glisser entre deux paliers que les murs sont fins comme du papier à cigarettes, mais assument de plus en plus la responsabilité d'alerter les associations ou les forces de l'ordre. Si le confinement a donné des oreilles aux murs, il a aussi ôté des yeux aux institutions et aux professionnels de la protection, comme le souligne Edouard Durand, juge des enfants au TGI de Bobigny, dans son audition par la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes du Sénat. Il a également considérablement compliqué le travail des associations qui accompagnent les femmes victimes de violence et assurent leur hébergement d'urgence (Delage, 2020). Et révélé à quel point les moyens manquent pour offrir des solutions concrètes : favoriser le recueil des témoignages tourne court si les écoutant·e·s ne peuvent pas diriger les victimes vers des lieux d'accueil d'urgence. [...]Les 2 millions d'euros gouvernementaux issus du Grenelle contre les violences conjugales et du redéploiement des crédits du secrétariat d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes pendant le confinement sont bien maigres pour imaginer des solutions de logement à la hauteur des besoins. Et le financement de nuitées d'hôtel destinées à l'éloignement des hommes agresseurs sur cette enveloppe et non sur celle de la justice grève encore le budget.

Les politiques publiques menées (ou non menées) pendant la crise du Covid-19 au printemps 2020, en premier lieu le confinement, ont révélé l'ampleur des violences conjugales et la dimension proprement géographique de l'emprise des hommes violents. Elles ont montré que les violences conjugales ne sont pas autre chose, pour reprendre les termes d'Annick Billon (présidente de la délégation sénatoriale évoquée plus haut), qu'"un confinement sans fin". En 2000, la philosophe Marilyn Frye définissait déjà l'oppression comme un ensemble de forces et de barrières qui produisent des "vies confinées et contraintes". C'est ce qui rend si impérative une loi-cadre qui réponde de manière coordonnée aux différentes dimensions de l'oppression patriarcale. ?

Marion Tillous, "Violences conjugales, un confinement sans fin", Libération, 2 octobre 2020.

Séance 10

La maison encombrée

Oral

1. Combien d'objets possédez-vous ?

2. Est-ce que vous vous jugez matérialiste ?

3. De combien d'objets, selon vous, avez-vous besoin pour vivre ?

Pistes

Recherche

La démarche de Diogène et le challenge des 100 objets vous paraissent-ils similaires ? Justifiez votre point de vue.

Écriture personnelle

D'après vous, devient-on esclave de nos maisons ?

Prolongement

Cherchez la définition de la syllogomanie et du syndrome de Diogène.

Document B

Le philosophe grec Diogène assis dans une jarre avait pour compagnons des chiens, emblèmes de sa philosophie cynique. Il est connu pour son mépris des richesses et des conventions sociales. Une anecdote rapporte qu'il parcourait les rues d'Athènes en plein jour, une lanterne à la main, déclarant à ceux qui lui demandaient ce qu'il faisait : "Je cherche un homme. "

J.-L. Gérôme, Diogène, 1860.

Document A

Dans sa liste, on a pioché: un tee-shirt rouge, une planche de surf, une bouteille en plastique, une bible d'occasion, un téléphone portable avec chargeur, une alliance, des cartes de visite, un chapeau en laine (que sa femme trouve trop moche), une paire de Docs Martens achetée le 20 mai 2009... Au total, cent objets tout rond, pas un de plus sinon c'est triché.

Le gars qui a fait cette liste s'appelle Dave - son blog guynameddave. Il est né à San Diego aux Etats-Unis, et il y vit avec sa femme, ses trois filles et son chien Piper. Le 12 novembre 2008, il se lance un défi: vivre avec cent objets maximum pendant un an. Le "100 Thing Challenge"doit l'aider à se libérer de la société de consommation à l'américaine. "Beaucoup de gens ont le sentiment que leur penderie et leur garage débordent de choses qui ne rendent pas vraiment leur vie meilleure". D'où cette idée qu'il résume en trois verbes: "réduire, refuser, et redéfinir" ses priorités.

"Une forme de militantisme"

A-t-on besoin d'avoir toujours plus pour être heureux ? L'interrogation n'est pas nouvelle, certains se la posent depuis belle lurette mais la crise aidant, elle revient en force. Et inspire ici et là des actes de rébellions. Ce challenge des 100 objets en est un, comme l'explique Sophie Dubuisson-Quellier, chercheur au CNRS et à Sciences Po. "C'est une forme de militantisme. Avec un but précis: Porter un message sur la place publique. Vivre avec 100 objets, cela tient presque du slogan. Ça parle aux gens tout de suite..."

Définir les objets prioritaires amène à des questions existentielles du genre: faut-il se limiter en livres ? En sous-vêtements ? Et que faire du canapé du salon? Dave a décidé d'exclure tout les "biens partagés"(lit, table de la salle à manger...) pour ne décompter que les objets strictement personnels. En s'accordant quelques libertés comme pouvoir changer un objet par un autre. Ou compter les caleçons dans un même groupe, comme un seul objet. Idem pour les chaussettes.

Un peu trop facile au goût de Colin, beau gosse baroudeur, qui raconte sur son blog, photos à l'appui, comment il a réussi à tomber à 72 puis 51 objets, pour être libre comme l'air et déménager à la vitesse de l'éclair. Dans son règlement, précise-t-il, les lunettes de vue et son étui ne font qu'un, le papier toilette et la nourriture ne comptent pas.

"Le désordre est une forme de procrastination"

Plus pragmatique, le blog de RowdyKittens propose des conseils pratiques pour décrocher en douceur: "commencer petit, en donnant par exemple dix objets par semaine à une association caritative", "fuyez les galeries marchandes"et "les pubs à la télé"pour ne pas être tenté. Autre moyen de résister : se répéter chaque fois que nécessaire que "moins d'affaires simplifie le ménage"et que "le désordre est une forme de procrastination".

Sur sa liste, la blogueuse ne compte tout de même qu'un seul objet pour ses élastiques à cheveux. Elle affirme que "le challenge des 100 choses peut paraître arbitraire mais au fond, c'est un bon exercice. Il nous oblige à faire l'inventaire de tout ce qu'on a, nos buts dans la vie. Le plus gros défi est de décider ce qui compte et ce qui ne compte pas."

Caracolent en tête des objets indispensables: l'ordinateur portable, le wi-fi, MP3 et autres disques durs. "Ce grand écart entre un mode de vie dépouillé et un usage avancé des nouvelles technologies peut sembler paradoxal, reconnaît Sophie Dubuisson-Quellier. Mais pour eux, cela ne l'est pas du tout: les militants anti-consuméristes ont des pratiques très développées en matière d'usage des nouvelles technologies. C'est en accord avec leur objectif que de faire passer un message le plus largement possible".

Pour la sociologue Anne Chaté, aussi, "mettre dans sa liste un ordinateur est tout à fait défendable. C'est comme pour un régime minceur. Il vaut mieux des habitudes alimentaires saines qu'un régime sévère qui débouche sur des frustrations et les des excès. Il vaut mieux une modération... modérée."

Le 100 thing challenge n'est qu'un défi du genre. On en trouve à la pelle sur la toile, cheminant de blogs en blogs, de Facebook à Twitter, se revendiquant du courant de la "simplicité volontaire"bien ancré aux Etats-Unis...

Certains parviennent jusque dans les colonnes des journaux, indépendamment du nombre de personnes concernées d'ailleurs. Si le défi des 100 objets n'a pas trouvé d'écho, pour l'heure, en France, d'autres initiatives s'exportent bien: la journée mondiale sans achat ("Buy not day"), ou le freegan, qui consiste à consommer le moins possible en récupérant les aliments encore consommables dans les poubelles des magasins.

"Il est important de distinguer ces formes de militantisme, pensées pour être médiatisées, des pratiques plus diffuses et éparses de ces consommateurs qui s'interrogent au coup par coup sur l'opportunité de tel ou tel achat et qui décident de modifier leurs comportements", conclut Sophie Dubuisson-Quellier.

M. Piquemal, "Ils ont décidé de vivre avec 100 objets", Libération, le 16 août 2010.

Séance 11

Le mal-logement

Observation

Vocabulaire

Que désignent les mots et les expressions suivants : "marchand de sommeil", "habitat indigne", "taudis", "vétusté", "insalubrité".

Document A

Figurez-vous ces caves dont rien de ce que je vous ai dit ne peut vous donner l'idée ; figurez-vous ces cours qu'ils appellent des courettes, resserrées entre de hautes masures, sombres, humides, glaciales, méphitiques, pleines de miasmes stagnants, encombrées d'immondices, les fosses d'aisance à côté des puits ! Hé mon Dieu ! ce n'est pas le moment de chercher des délicatesses de langage ! Figurez-vous ces maisons, ces masures habitées du haut en bas, jusque sous terre, les eaux croupissantes filtrant à travers les pavés dans ces tanières où il y a des créatures humaines. Quelquefois jusqu'à dix familles dans une masure, jusqu'à dix personnes dans une chambre, jusqu'à cinq ou six dans un lit, les âges et les sexes mêlés, les greniers aussi hideux que les caves, des galetas où il entre assez de froid pour grelotter et pas assez d'air pour respirer !

Je demandais à une femme de la rue du Bois-Saint- Sauveur : pourquoi n'ouvrez-vous pas les fenêtres ? - elle m'a répondu : - parce que les châssis sont pourris et qu'ils nous resteraient dans les mains. - J'ai insisté : - vous ne les ouvrez donc jamais ? - Jamais, monsieur !

Figurez-vous la population maladive et étiolée, des spectres au seuil des portes, la virilité retardée, la décrépitude précoce, des adolescents qu'on prend pour des enfants, de jeunes mères qu'on prend pour de vieilles femmes, les scrofules, le rachis, l'ophtalmie, l'idiotisme, une indigence inouïe, des haillons partout, on m'a montré comme une curiosité une femme qui avait des boucles d'oreilles d'argent !

Et au milieu de tout cela le travail sans relâche, le travail acharné, pas assez d'heures de sommeil, le travail de l'homme, le travail de la femme, le travail de l'âge mûr, le travail de la vieillesse, le travail de l'enfance, le travail de l'infirme, et souvent pas de pain, et souvent pas de feu, et cette femme aveugle, entre ses deux enfants dont l'un est mort et l'autre va mourir, et ce filetier phtisique agonisant, et cette mère épileptique qui a trois enfants et qui gagne trois sous par jour ! Figurez-vous tout cela, et si vous vous récriez, et si vous doutez, et si vous niez... Ah ! vous niez ! Eh bien, dérangez-vous quelques heures, venez avec nous, incrédules ! et nous vous ferons voir de vos yeux, toucher de vos mains les plaies, les plaies saignantes de ce Christ qu'on appelle le peuple !

Victor Hugo, "Les caves de Lille", 1851.

Document B

Séance 12

Les nouvelles formes de propriété

Observation

Le Monde Dialogues, jeudi 17 février 2022 619 mots, p. 33

Idées

Chronique | par Philippe Askenazy

Une France de propriétaires ? par Philippe Askenazy

La question du patrimoine est revenue en force dans les débats présidentiels. Les droites rivalisent de propositions pour une "France de propriétaires", selon les mots de Valérie Pécresse. Un des plus précis est Eric Zemmour, qui propose une suppression des frais dits "de notaire"- qui représentent 7 % à 8 % du montant d'un bien pour les jeunes acquéreurs d'une résidence principale.

Sur le plan de l'économie politique, le "tous propriétaires"permet de contourner les débats sur une taxation des successions et, plus généralement, du patrimoine : d'une part, l'accès de tous au patrimoine réglerait la question de la répartition inégalitaire des patrimoines; d'autre part, plus il y aura de propriétaires, plus il y aura d'opposants à toute forme de taxation de la propriété, et plus les grandes fortunes seront préservées... Enfin, si chacun possède l'assurance de disposer d'un patrimoine, il est possible de réduire le capital de tous que représente la protection sociale, en particulier les systèmes de retraite.

Mais l'adhésion des droites françaises conservatrices à ce principe ne se résume pas à cette dimension politique. Elles demeurent convaincues des bienfaits de la propriété, notamment sous l'influence des travaux de Frédéric Le Play (1806-1882). Cet ingénieur, inventeur de la notion de "famille souche"vu par certains comme précurseur, voire fondateur, de la sociologie française , écrit : "plus j'étudie le problème social et plus je m'assure que le premier degré du bien-être ne consiste pas à étendre les satisfactions physiques, mais bien à créer les jouissances morales que donne la propriété"( La Réforme sociale en France : déduite de l'observation comparée des peuples européens , 1864). L'accès à la propriété renforce l'unité familiale. Il transforme l'individu en un membre plein d'une communauté locale, qui s'investit dans les associations, l'Eglise ou les affaires publiques. La valeur à long terme du bien familial dépendant des externalités positives d'un voisinage agréable, parents et enfants ont intérêt à entretenir leur bien, mais aussi à respecter la propriété des autres, s'éloignant ainsi de toute forme de délinquance.

Les travaux des sciences sociales peinent toutefois à en démontrer les bienfaits. Les dangers théoriques pour le fonctionnement de l'économie sont également difficiles à confirmer : plus le capital productif est mobile, plus l'inertie induite par la propriété serait individuellement et collectivement coûteuse. Car, en fixant les travailleurs dans leur logement, la propriété réduirait la mobilité de la main-d'oeuvre, accroîtrait les risques de chômage et la perte de compétitivité des territoires manquant de main-d'oeuvre.

Obstacle essentiel

Plus que le statut de propriétaires, la distinction pertinente pour éclairer ce débat se situerait entre propriétaires accédants endettés et "pleins propriétaires". Coincés par leur dette, les premiers ne peuvent changer de logement. C'est ce qu'ont vécu nombre d'ouvriers séduits par la politique thatchérienne d'acquisition à prix cassé de leur logement social : lorsque les entreprises ont fermé et que les services publics se sont dégradés, ils ont dû continuer à rembourser leur crédit pour des biens dépréciés. En France, les accédants sont moins mobiles et doivent, pour payer leurs traites, accepter des emplois locaux au risque d'un déclassement professionnel.

Une politique de promotion de l'accession à la propriété n'est donc pas synonyme de moins d'inégalités. Comment alors répondre à ceux qui désirent devenir propriétaires de leur logement alors qu'ils ne sont pas héritiers ? En levant l'obstacle essentiel : le niveau trop élevé des prix immobiliers. Plus qu'une politique de l'offre au long cours, cette baisse pourrait être enclenchée par une politique d'érosion des rendements immobiliers (encadrement des loyers...) ou en taxant les donations et héritages les plus imposants. Ainsi, paradoxalement, les programmes de candidats de gauche seraient les plus favorables à l'accès à la propriété immobilière pour le plus grand nombre...

Document B

Valérie Valin-Stein, "L'habitat participatif offre plus qu'un logement", Le Particulier, N°1152, Janvier 2019

Votre résidence n'a pas d'âme. Vous regrettez de ne pas connaître les autres occupants de votre immeuble. Vous souffrez du manque de lien social.

Pourquoi ne pas vous associer entre amis pour concevoir un cadre de vie commun ?

Vous entendez habitat participatif et vous pensez "bobo" parisien ou soixante-huitard? Vous n'y êtes pas! En vogue depuis plusieurs décennies dans les pays d'Europe du Nord, comme l'Allemagne ou la Suède, le concept gagne l'Hexagone où il séduit différentes tranches d'âge et catégories sociales. L'idée est séduisante: se réunir entre amis ou connaissances ayant les mêmes affinités pour trouver un terrain, concevoir les logements en les adaptant aux envies et besoins de chacun, et imaginer une manière de vivre autrement, en recréant du lien social. Découvrez cette opération d'un nouveau genre.

Une aventure collective

Si la structure juridique retenue pour porter un projet d'habitat participatif peut varier (voir p. 42), la philosophie reste, en revanche, toujours la même. Il est impensable de ne pas connaître ses futurs voisins. Soit les membres du groupe se côtoient déjà au moment de la constitution de l'opération (amis, voisins, collègues...), soit ils se lient pour l'occasion après s'être rencontrés par l'intermédiaire d'une petite annonce ou d'une plateforme internet spécialisée (Ôfildesvoisins, par exemple). Au fur et à mesure des réunions (elles sont nombreuses: une par mois, en moyenne, pendant 12 à 18 mois), le projet va se concrétiser... Certains participants abandonnent l'aventure en cours de route. Dans l'habitat participatif, il n'y a pas de logements standardisés imposés à tous. Chacun des futurs occupants conçoit, dans la limite du respect des règles d'urbanisme locales, l'appartement ou la maison qui correspond à son mode d'existence : plus ou moins grand, de plain-pied, en duplex, en triplex, etc.

Des espaces de vie mutualisés

L'autre spécificité de ce type d'habitat, c'est d'offrir des lieux partagés destinés à renforcer le lien social. Ils peuvent aussi permettre d'économiser certains mètres carrés superflus (par exemple, une chambre d'amis mutualisée). Systématiquement présente, la "salle commune" facilite l'organisation de réunions (les assemblées générales de copropriété notamment) et d'événements festifs tels que des anniversaires ou des réveillons. Cet endroit sert aussi, souvent de logement d'appoint. Parfois, il s'ouvre aux personnes étrangères à la résidence quand on y organise la distribution hebdomadaire de produits issus d'une Amap (association pour le maintien d'une agriculture paysanne). On peut aussi trouver d'autres formes de surface partagée dont l'usage varie en fonction des souhaits de chacun et de la place disponible : toit terrasse, jardin, potager, atelier de bricolage et de jardinage avec des équipements en libre-service (perceuses, machines à coudre, etc.), buanderie... Dans certaines résidences, des poulaillers ont même été installés.

Des aides pour un projet compliqué

Pour réussir une opération d'habitat participatif, il est souvent nécessaire de se faire accompagner à un ou plusieurs stades : lors de la constitution du groupe de coacheteurs, de l'acquisition du foncier, pour trouver des financements, sélectionner un professionnel chargé de la construction (architecte, promoteur ou bailleur social faisant de l'accession à la propriété...), suivre le chantier ou encore pour rédiger une charte de bonne conduite organisant la vie de la résidence. Différents types d'interlocuteurs sont à votre disposition.

Nous avons bâti la maison de nos rêves

En 2012, des voisins nous ont proposé d'intégrer un groupe qu'ils avaient constitué pour monter un projet immobilier. Au début, nous étions une dizaine de familles, mais plusieurs se sont écartées car elles n'avaient pas les mêmes attentes. Nous avons tâtonné jusqu'à ce que nous trouvions une parcelle de 1500m2 dans un écoquartier. Là, tout s'est enclenché d'autant plus facilement que nous avons deux architectes dans le groupe. L'opération, qui comprend 6 maisons, a été montée en copropriété. Chacun dispose d'un jardin privatif qu'il est interdit de clôturer. Nous partageons un espace vert, un grand local à vélos, un atelier de bricolage-jardinage, une salle commune qui sert pour les réunions de copropriété, les fêtes et peut être utilisée comme chambre d'amis. Mon regret? Ne pas avoir connu l'habitat participatif plus tôt !

SARAH BOULLAND, thermicienne

Document A

Un nombre croissant de villes encouragent cette forme solidaire et engagée d'accès au logement

Une petite consécration. Encore embryonnaire en France, l'habitat participatif, souvent présenté comme la "troisième voie" du logement, va bientôt bénéficier de nouveaux cadres juridiques. Le projet de loi ALUR (accès au logement et un urbanisme rénové), en cours d'examen au Parlement, y consacre, en effet, un article (le numéro 22) qui l'officialise et lui donne les outils pour se développer.

L'habitat participatif permet à des particuliers de réaliser ensemble une opération immobilière de cinq à vingt logements. Ces personnes élaborent un projet composé d'espaces privés (les logements) et partagés (buanderie, salle de réunion ou des fêtes, chambre d'amis, etc.).

Tous participent à la conception de l'immeuble et au choix des matériaux. La plupart mettent la main à la pâte lors de la phase de construction et assurent la gestion de la copropriété.

"On n'arrive pas sur ce type de projet par hasard. Cela relève d'une démarche active. C'est une façon de vivre ensemble même si nous avons tous notre espace privatif", explique Damien Artero, 35 ans. Ce réalisateur de films d'aventures vient d'emménager avec sa famille dans un duplex neuf de 75 m2, situé à Pontcharra-sur-Bréda (Isère). "Son" ensemble immobilier comporte huit appartements.

Pour y vivre, Damien et sa compagne ont déboursé 200 000 euros. "Nous ne voulions pas d'un bâti au rabais. Nous vivons dans un bâtiment neuf, moderne et "solaire", qui consomme moins d'énergie qu'il n'en produit. C'est un lieu de résidence adapté à notre mode de vie. Nous profitons des 2 600 m2 de jardin, d'un atelier et d'une laverie", se réjouit-il.

Le coût de construction de ces logements est généralement de 5 % à 15 % inférieur à ceux du neuf clés en main. Ce rabais équivaut à la marge empochée par le promoteur. Mais au bout du compte, le montant déboursé est quasiment le même, car les détails de conception sont plus sophistiqués et les matériaux plus coûteux. Autant de choix destinés à minimiser, ensuite, les charges de fonctionnement de l'immeuble.

Ce genre de projet met généralement entre trois et cinq ans, voire davantage, pour aboutir. "Il ne faut pas se décourager car certaines étapes comme la recherche d'un terrain et d'un financement sont difficiles", explique Claire Viallon, coprésidente de l'association Eco Habitat Groupé.

"Cela fait trois ans qu'avec les autres membres de notre groupe nous cherchons un terrain d'au moins 500 m2 à Pantin, Aubervilliers ou Romainville. Nous nous sommes fait souffler une fois le foncier par un promoteur", témoigne Claude Vicente, une engagée de la première heure.

Quelques associations et opérateurs se sont spécialisés pour guider les particuliers dans l'avancement de leur projet. "Nous les aidons à constituer des groupes et parfois à trouver un terrain", explique Julien Maury, fondateur du cabinet parisien COAB. Basées en Isère et dans l'Aveyron, les associations Relier et Les HabiLes informent et assurent le relais entre ceux qui sont tentés par cette aventure.

"Lien social"

En milieu urbain, l'habitat participatif est naissant mais il est encouragé par certaines villes comme Grenoble, Montreuil, Toulouse, Lille et Strasbourg, des communes membres du Réseau national des collectivités pour l'habitat participatif.

Pionnière du genre, la capitale d'Alsace a décidé, dès 2009, de réserver des terrains pour ce type d'opération. "C'est une façon de se laisser du temps pour lancer un appel à projets, de sélectionner un dossier solide porté par des habitants motivés et de les accompagner dans leur démarche", explique Alain Jund, adjoint au maire de Strasbourg chargé de l'urbanisme, du plan local d'urbanisme, des économies d'énergie et des écoquartiers. Actuellement, quinze projets sont en cours à Strasbourg, soit 120 logements avec des opérations impliquant de cinq à vingt-cinq ménages.

Même volonté politique à Lille, où une initiative analogue a été engagée en 2011. "Cette forme d'habitat crée du lien social et permet aux citoyens de mieux s'approprier l'endroit où ils vivent et donc de valoriser leur quartier", ajoute Audrey Linkenheld, députée et conseillère municipale chargée du logement à la mairie de Lille.

Laurence Boccara, Le Monde Économie et Entreprise, 18 novembre 2013.

Document B

La cherté des logements dans certaines villes de France oblige à inventer des montages juridiques et financiers, quitte à réduire le droit de disposer de son bien à l'infini

Et si le statut de propriétaire était démodé ? Si la propriété, au lieu d'aider les gens à se loger, aggravait le problème en favorisant la spéculation ? Entre les seniors qui ont pu acheter, il y a trente ans, un bien bon marché et les jeunes à qui ils le revendent aujourd'hui à un prix exorbitant ? Entre les chanceux qui résident dans les zones chères, dont le patrimoine se valorise sans effort, et ceux des secteurs délaissés qui voient fondre le fruit de leur épargne. Enfin, entre les héritiers et les autres ?

Ces questions taraudent élus et promoteurs qui cherchent de nouveaux modèles économiques pour abaisser le coût de la propriété, quitte à rogner le droit plein et entier de disposer ad vitam aeternam de son bien immobilier. "Il ne se passe pas une semaine sans qu'on me demande d'imaginer un montage juridique original permettant d'être propriétaire à moindre coût", témoigne Me Michèle Raunet, notaire à l'étude parisienne Cheuvreux.

Dissocier la propriété du terrain et celle du bâti, pour alléger la charge financière à l'achat, n'est pas une idée neuve. Elle est réapparue depuis 2017 dans les zones les plus chères avec les organismes fonciers solidaires (OFS), créés par la loi pour l'accès au logement et un urbanisme rénové de 2014, et avec le bail réel solidaire créé, lui, par la loi dite Macron, du 7 août 2015. C'est Audrey Linkenheld, alors députée du Nord et chargée du logement à la mairie de Lille, qui a porté ce projet de loi et fait en sorte que sa ville soit la première, en février 2017, à créer un OFS et mettre en route deux programmes d'immeubles vendus en bail réel solidaire.

Dans ce montage, un OFS sans but lucratif achète un terrain financé avec un prêt d'une durée de quatre-vingts ans consenti par la Caisse des dépôts, ce qui permet d'en lisser la charge. Ce terrain sera loué aux occupants des logements, sélectionnés en fonction de leurs ressources plafonnées et liés à l'OFS par un bail réel solidaire d'une durée limitée, dix-huit ou vingt ans. Ils sont donc à la fois locataires du terrain, pour quelques euros par mois le mètre carré, et propriétaires du bâti qu'il achète.

A leur départ, les occupants pourront revendre le bien mais aux conditions fixées par le bail réel solidarité : au prix initial, éventuellement indexé et majoré des travaux réalisés entre-temps.Ils renoncent certes à la plus-value mais récupèrent leur mise de départ, un avantage comparé au statut de locataire. Ce dispositif coupe court à toute spéculation et remet indéfiniment le logement à la disposition de personnes aux revenus tout aussi plafonnés, agréées à leur tour par l'OFS.

"Flexipropriété"

L'innovation du bail réel solidarité est d'avoir introduit la notion de bail rechargeable : à chaque vente ou succession, le bail réel repart pour sa durée initiale et conserve sa valeur, préservant le capital des acquéreurs. Résultat : un ménage peut ainsi se loger à prix décoté de 30 % à 50 %, comparé à la pleine propriété. A Lille, par exemple, un couple avec deux enfants va bientôt emménager dans un cinq-pièces de 90 m2 pour lequel il a déboursé 2 110 euros le mètre carré, dans un quartier où le prix de marché est de plus du double. Chaque mois, il honorera un loyer foncier de 90 euros.

"Il y a un réel engouement de la part des collectivités locales. Les obstacles comme, par exemple, la difficulté des acquéreurs à trouver des banquiers qui ne soient pas déroutés par ce montage innovant, sont en train de tomber", se félicite Christian Chevé, président de la Coopérative foncière francilienne qui a déjà vendu 300 logements en bail réel solidaire et en a autant en projet. "Nous croyons à ce produit et nous sommes en ordre de marche pour accorder des prêts aux acquéreurs, aux mêmes conditions que pour des achats classiques", assure Guy Leré, responsable du département logement social du Crédit mutuel.

Déjà dix-neuf OFS sont agréés, en France, et vingt-deux sont en projet, totalisant près de 9 500 logements qui seront livrés d'ici à 2024. La formule séduit à tel point que la promotion privée s'y intéresse pour l'étendre à une clientèle plus aisée, libérée des contraintes du bail réel solidarité.

Le député de Haute-Garonne Jean-Luc Lagleize (MoDem) a inscrit, dans sa proposition de loi, la création d'OFS et d'un bail réel libre dont le fonctionnement sera détaillé dans une future ordonnance. Sa proposition de loi a déjà été votée en première lecture à l'Assemblée nationale, le 28 novembre 2019, et doit revenir au Sénat le 1er avril, dans l'espoir d'une adoption définitive en fin d'année.

Des opérateurs privés testent aussi de nouveaux modèles de propriété. "Nous n'avons nul besoin de fonds publics ou de nouvelle loi car notre formule de "flexipropriété" fonctionne déjà : en six semaines, nous avons vendu plus de 200 logements", se félicite Xavier Lépine, président du directoire de La Française, société qui gère 70 milliards d'euros de fonds pour le compte d'investisseurs. Elle achète des logements qu'elle revend 70 % du prix du marché mais pour une durée de possession limitée à cinquante ans, dans le cadre d'un bail emphytéotique.

Des ménages ont donc pu acheter, à Villeneuve-d'Ascq, dans une banlieue résidentielle de Lille, des appartements à 194 000 euros, soit 1 000 euros de mensualité avec un prêt sur vingt ans. L'achat classique aurait coûté 324 000 euros, avec des remboursements de 1 700 euros par mois. Les acquéreurs disposent du bien comme bon leur semble, peuvent le louer, le prêter, le vendre mais la valeur de leur droit d'usage décroît avec le temps de 2 % par an : après cinquante ans, il ne vaut plus rien.

La Française s'engage à le racheter à tout moment, au prix initial moins la décote annuelle. "Cet achat ne présente aucune incertitude, aucun risque, et si le propriétaire est encore dans les lieux à l'expiration du bail de cinquante ans, il peut y habiter jusqu'à son décès, détaille M. Lépine. Nous permettons ainsi à des ménages d'habiter le quartier qu'ils souhaitent et qu'ils pensaient au-dessus de leurs moyens, à des familles recomposées de disposer de l'espace dont elles ont besoin, et nous accueillons les couples sans enfant peu préoccupés de laisser un héritage. A quoi sert d'ailleurs de laisser un bien à des enfants qui en hériteront à 60 ans ?"

La start-up Virgil a, elle, imaginé donner un coup de pouce pour acheter un logement en apportant à chaque acquéreur jusqu'à 100 000 euros. "Comme beaucoup de salariés, nos collaborateurs n'avaient pas les moyens de devenir propriétaires à Paris. D'où l'idée de leur proposer un apport de 100 000 euros qui permet d'acheter 10 m2 de plus", expliquent les fondateurs, Saskia Fiszel et Keyvan Nilforoushan.

"D'autres pistes à explorer"

Dans la pratique, la société co-investit et acquiert une part du logement correspondant à son apport. Société et acheteur sont liés par une convention d'indivision qui laisse à l'acquéreur toute latitude dans l'usage de son bien mais aussi tous les frais à sa charge. Il doit rembourser l'avance dans les dix ans : soit il rachète la part de Virgil, s'il en a les moyens, soit il vend l'appartement et reverse l'apport initial majoré d'une fraction de la plus-value. Lorsque l'apport représente 10 % du prix d'achat, Virgil récupère 15 % de la plus-value pour se rémunérer.

"Il y a beaucoup d'autres pistes à explorer,comme l'accession progressive, l'achat des parties communes de l'immeuble par un opérateur qui les entretient et les loue aux copropriétaires, allégeant ainsi l'investissement de départ, la vente de volume que les acquéreurs aménagent selon leurs souhaits..., témoigne Me Michèle Raunet. Ce foisonnement d'idées renouvelle la conception de la propriété, privilégiant l'usage plutôt que la détention, ce que les Français semblent prêts à accepter. Mais, pour clarifier le paysage, il faudra évaluer ces différentes expériences et choisir les meilleures."

Isabelle Rey-Lefebvre, "Les nouvelles manières de devenir propriétaire à moindre coût se multiplient", Le Monde, 6 mars 2020

Le Monde Dialogues, mercredi 27 octobre 2021 864 mots, p. 36

Idées

Analyse

Le modèle pavillonnaire au centre d'une "bataille culturelle" Isabelle Rey-Lefebvre(service société) Isabelle Rey-Lefebvre(service société) page 36

La ministre du logement, Emmanuelle Wargon, a touché un point sensible le 14 octobre. "L'idéal plébiscité par 75 % des Français, c'est la maison individuelle. Mais le modèle d'urbanisation pavillonnaire, ce rêve construit dans les années 1970, dépourvu d'espaces publics et qui dépend de la voiture, constitue aujour d'hui un non-sens écologique, économique et social. Il n'est pas soutenable et nous mène à une impasse", a-t-elle assuré, à Paris, en clôture des concertations nationales sur le thème "Habiter la France de demain", qu'elle avait lancées en février 2021.

Des critiques acerbes ont tout de suite fusé, venues, d'abord, des constructeurs qui déplorent "la stigmatisation persistante de l'habitat individuel, à contresens des aspirations des Français", mais aussi de la droite. Valérie Pécresse, candidate à la candidature (LR) pour l'élection présidentielle, a cosigné, avec Jean-Pierre Gorges, son porte-parole également maire de Chartres (Eure-et-Loir), une tribune publiée sur le site du Journal du dimanche du 20 octobre. Ils y instruisent un procès en "indifférence qui touche au mépris" de la ministre envers "trois Français sur quatre qui rêvent justement d'une maison individuelle avec jardin, si possible" . "Les technocrates qui nous gouvernent prétendent décider à notre place de notre bonheur", dénoncent-ils.

Le divorce entre certaines élites, experts ou urbanistes qui fustigent le "pavillon", terme péjoratif dans leur lexique, et les Français qui veulent une "vraie maison avec jardin, non mitoyenne et dont on peut faire le tour" n'est pas récent. Dans l'ouvrage Anachronismes urbains (Presses de Sciences Po, 2020), l'urbaniste Jean-Marc Offner qui a longtemps dirigé l'agence d'urbanisme de Bordeaux rappelle que la lutte contre "l'étalement urbain, la marée pavillonnaire, l'urbanisation discontinue, le mitage" s'est engagée dès les années 1970, avec une série de lois et d'injonctions.

La loi Solidarité et renouvellement urbain, de 2000, a scellé le lien entre densification et ville durable en imposant l'idée que le terrain est désormais une ressource rare, à préserver. Or, pour M. Offner, "ce n'est pas la maison individuelle qui pose problème, mais la maison construite dans le diffus, hors de tout aménagement, à coups de divisions parcellaires incontrôlées, qui représentent des deux tiers aux trois quarts de la production", suggérant d' "inventer enfin un urbanisme pour les maisons" .

Car loin d'être une lubie égoïste, la maison offre des qualités indéniables d'habitat, d'environnement, un cadre de vie sécurisant et épanouissant où il est loisible de bricoler, décorer, jardiner. "C'est aussi la promesse d'une sociabilité apaisée, le jardin permettant de mettre à distance le voisin sans pourtant parler d'un repli", estiment la sociologue Anne-Claire Davy et la géographe Lucile Mettetal, dans leur note de mars 2020 pour l'Institut Paris Région, "La maison individuelle en Ile-de-France : je t'aime... moi non plus."

Elle offre également la souplesse, la plasticité pour se confiner, télétravailler, installer un atelier, accueillir un parent âgé ou un enfant qui revient... Sur le plan énergétique, elle est certes coûteuse à l'usage mais plus facile à isoler et à équiper en toiture solaire ou géothermie. Le choix d'aller vivre loin des centres-villes, en périurbain, est, lui, un choix assumé des ménages, un compromis résidentiel pour accéder à la propriété. Car la maison est, pour les Français, synonyme de propriété : 80 % des propriétaires habitent une maison et 80 % des maisons sont occupées par des propriétaires.

Urbanisme plus intense

Les mêmes experts, architectes et décideurs politiques qui prônent la densité en habitat collectif choisissent d'ailleurs souvent, pour eux-mêmes, d'habiter une maison. Valérie Pécresse le fait remarquer avec malice dans sa tribune : "70 % des ministres du gouvernement actuel possèdent une maison individuelle, Emmanuelle Wargon aussi !"

Une maison individuelle intégrée dans la ville, un urbanisme plus intense permettant la desserte par les transports publics et la création d'équipements, écoles, crèches, commerces, et de lieux de rencontre : voilà en fait le sens de la pensée de la ministre, vite caricaturée dans le contexte d'un débat préélectoral.

Mme Wargon n'a pas oublié que, début 2019, elle avait été chargée d'animer le grand débat national en réponse à la révolte des "gilets jaunes . Elle avait, à cette occasion, sillonné la France des ronds-points devenus autant de lieux de sociabilisation... qui manquaient dans les lotissements. Pas question, pour elle, d'en faire table rase, mais, au contraire, de les faire évoluer et les rattacher à la ville en les considérant comme une source de foncier, à densifier.

En Ile-de-France, 27 % des ménages habitent 1,5 million de maisons qui occupent 80 % des surfaces destinées à l'habitat. Or, les propriétaires de grandes maisons construites sur de vastes parcelles au plus fort de la périurbanisation, dans les années 1970, vieillissent. "Ces grandes maisons risquent d'être financièrement inaccessibles aux jeunes ménages, notent Mmes Davy et Mettetal . L'Ouest francilien est particulièrement concerné. Quant à la Seine-Saint-Denis, c'est plutôt la paupérisation qui menace le tissu pavillonnaire, comme l'illustre la division des maisons en multiples locations vite insalubres", rappellent-elles.

Beaucoup de professionnels et de constructeurs prennent désormais conscience qu'il faut utiliser l'existant. La ministre propose une "bataille culturelle" pour faire évoluer les mentalités. Mais, à ce stade, elle n'avance pas de solution concrète, ne serait-ce que permettre l'assouplissement des règlements de lotissements qui bloquent toute évolution, division ou réunion de parcelles, tout comme la surélévation du bâti.