Ces objets qui nous envahissent...

Problématique : Quels rapports entretenons-nous avec les objets ?

Séance 01

L'immense variété des objets

Oral

Quelles définitions peut-on donner du mot 'objet' ?

Pistes

Prolongement

1. Comment le texte de Baudrillard approfondit-il la définition des objets ?

2. Que nous montrent ces deux documents sur le monde des objets ?

Dictée-flash

"Peut-on classer l'immense végétation des objets comme une flore ou une faune, avec ses espèces tropicales, glaciaires, ses mutations brusques, ses espèces en voie de disparition ? [...] Les objets quotidiens (nous ne parlons pas des machines) prolifèrent, les besoins se multiplient, la production en accélère la naissance et la mort, le vocabulaire manque pour les nommer."

Document A

Catalogue de la Manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne, 1910.

Document B

J. Baudrillard est un sociologue et philosophe atypique qui développe dans ses texte une critique radicale du monde contemporain.

Peut-on classer l'immense végétation des objets comme une flore ou une faune, avec ses espèces tropicales, glaciaires, ses mutations brusques, ses espèces en voie de disparition ? La civilisation urbaine voit se succéder à un rythme accéléré les générations de produits, d'appareils, de gadgets, en regard desquelles l'homme paraît une espèce particulièrement stable. Ce foisonnement, réflexion faite, n'est pas plus bizarre que celui des innombrables espèces naturelles. Or, celles-ci, l'homme les a recensées. Et, à l'époque où il a commencé de le faire systématiquement, il a pu aussi, dans l'Encyclopédie, donner un tableau exhaustif des objets pratiques et techniques dont il était environné. Depuis, l'équilibre est rompu, les objets quotidiens (nous ne parlons pas des machines) prolifèrent, les besoins se multiplient, la production en accélère la naissance et la mort, le vocabulaire manque pour les nommer. Peut-on espérer classer un monde d'objets qui change à vue et parvenir à un système descriptif ? Il y aurait presque autant de critères de classification que d'objets eux-mêmes selon leur taille, leur degré de fonctionnalité (quel est leur rapport à leur propre fonction objective), le gestuel qui s'y rattache (riche ou pauvre, traditionnel ou non), leur forme, leur durée, le moment du jour où ils émergent (présence plus ou moins intermittente, et la conscience qu'on en a), la matière qu'ils transforment (pour le moulin à café, c'est clair, mais pour le miroir, la radio, l'auto ? Or, tout objet transforme quelque chose), le degré d'exclusivité ou de socialisation dans l'usage (privé, familial, public, indifférent) etc. En fait, tous ces modes de classement peuvent paraître, dans le cas d'un ensemble en continuelle mutation et expansion, comme l'est celui des objets, à peine moins contingents que l'ordre alphabétique. Le catalogue de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne nous livre déjà, à défaut de structures, des subdivisions, mais il ne porte que sur les objets définis selon leur fonction. Chacun y répond à une opération, souvent infime et hétéroclite, nulle part n'affleure un système de significations.

J. Baudrillard, Le Système des objets, éd. Gallimard, 1968.

Séance 02

Trop d'objets ?

Oral

1. Combien d'objets possédez-vous ?

2. Est-ce que vous vous jugez matérialiste ?

3. De combien d'objets, selon vous, avez-vous besoin pour vivre ?

Pistes

Recherche

La démarche de Diogène et le challenge des 100 objets vous paraissent-ils similaires ? Justifiez votre point de vue.

Écriture personnelle

D'après vous, les objets ont-ils trop de place dans notre vie ?

Prolongement

Cherchez la définition de la syllogomanie et du syndrome de Diogène.

Document B

Le philosophe grec Diogène assis dans une jarre avait pour compagnons des chiens, emblèmes de sa philosophie cynique. Il est connu pour son mépris des richesses et des conventions sociales. Une anecdote rapporte qu'il parcourait les rues d'Athènes en plein jour, une lanterne à la main, déclarant à ceux qui lui demandaient ce qu'il faisait : « Je cherche un homme. »

J.-L. Gérôme, Diogène, 1860.

Document A

Dans sa liste, on a pioché: un tee-shirt rouge, une planche de surf, une bouteille en plastique, une bible d'occasion, un téléphone portable avec chargeur, une alliance, des cartes de visite, un chapeau en laine (que sa femme trouve trop moche), une paire de Docs Martens achetée le 20 mai 2009... Au total, cent objets tout rond, pas un de plus sinon c'est triché.

Le gars qui a fait cette liste s'appelle Dave - son blog guynameddave. Il est né à San Diego aux Etats-Unis, et il y vit avec sa femme, ses trois filles et son chien Piper. Le 12 novembre 2008, il se lance un défi: vivre avec cent objets maximum pendant un an. Le "100 Thing Challenge" doit l'aider à se libérer de la société de consommation à l'américaine. "Beaucoup de gens ont le sentiment que leur penderie et leur garage débordent de choses qui ne rendent pas vraiment leur vie meilleure". D'où cette idée qu'il résume en trois verbes: "réduire, refuser, et redéfinir" ses priorités.

"Une forme de militantisme"

A-t-on besoin d'avoir toujours plus pour être heureux ? L'interrogation n'est pas nouvelle, certains se la posent depuis belle lurette mais la crise aidant, elle revient en force. Et inspire ici et là des actes de rébellions. Ce challenge des 100 objets en est un, comme l'explique Sophie Dubuisson-Quellier, chercheur au CNRS et à Sciences Po. "C'est une forme de militantisme. Avec un but précis: Porter un message sur la place publique. Vivre avec 100 objets, cela tient presque du slogan. Ça parle aux gens tout de suite..."

Définir les objets prioritaires amène à des questions existentielles du genre: faut-il se limiter en livres ? En sous-vêtements ? Et que faire du canapé du salon? Dave a décidé d'exclure tout les "biens partagés" (lit, table de la salle à manger...) pour ne décompter que les objets strictement personnels. En s'accordant quelques libertés comme pouvoir changer un objet par un autre. Ou compter les caleçons dans un même groupe, comme un seul objet. Idem pour les chaussettes.

Un peu trop facile au goût de Colin, beau gosse baroudeur, qui raconte sur son blog, photos à l'appui, comment il a réussi à tomber à 72 puis 51 objets, pour être libre comme l'air et déménager à la vitesse de l'éclair. Dans son règlement, précise-t-il, les lunettes de vue et son étui ne font qu'un, le papier toilette et la nourriture ne comptent pas.

"Le désordre est une forme de procrastination"

Plus pragmatique, le blog de RowdyKittens propose des conseils pratiques pour décrocher en douceur: "commencer petit, en donnant par exemple dix objets par semaine à une association caritative", "fuyez les galeries marchandes" et "les pubs à la télé" pour ne pas être tenté. Autre moyen de résister : se répéter chaque fois que nécessaire que "moins d'affaires simplifie le ménage" et que "le désordre est une forme de procrastination".

Sur sa liste, la blogueuse ne compte tout de même qu'un seul objet pour ses élastiques à cheveux. Elle affirme que "le challenge des 100 choses peut paraître arbitraire mais au fond, c'est un bon exercice. Il nous oblige à faire l'inventaire de tout ce qu'on a, nos buts dans la vie. Le plus gros défi est de décider ce qui compte et ce qui ne compte pas."

Caracolent en tête des objets indispensables: l'ordinateur portable, le wi-fi, MP3 et autres disques durs. "Ce grand écart entre un mode de vie dépouillé et un usage avancé des nouvelles technologies peut sembler paradoxal, reconnaît Sophie Dubuisson-Quellier. Mais pour eux, cela ne l'est pas du tout: les militants anti-consuméristes ont des pratiques très développées en matière d'usage des nouvelles technologies. C'est en accord avec leur objectif que de faire passer un message le plus largement possible".

Pour la sociologue Anne Chaté, aussi, "mettre dans sa liste un ordinateur est tout à fait défendable. C'est comme pour un régime minceur. Il vaut mieux des habitudes alimentaires saines qu'un régime sévère qui débouche sur des frustrations et les des excès. Il vaut mieux une modération... modérée."

Le 100 thing challenge n'est qu'un défi du genre. On en trouve à la pelle sur la toile, cheminant de blogs en blogs, de Facebook à Twitter, se revendiquant du courant de la "simplicité volontaire" bien ancré aux Etats-Unis...

Certains parviennent jusque dans les colonnes des journaux, indépendamment du nombre de personnes concernées d'ailleurs. Si le défi des 100 objets n'a pas trouvé d'écho, pour l'heure, en France, d'autres initiatives s'exportent bien: la journée mondiale sans achat ("Buy not day"), ou le freegan, qui consiste à consommer le moins possible en récupérant les aliments encore consommables dans les poubelles des magasins.

"Il est important de distinguer ces formes de militantisme, pensées pour être médiatisées, des pratiques plus diffuses et éparses de ces consommateurs qui s'interrogent au coup par coup sur l'opportunité de tel ou tel achat et qui décident de modifier leurs comportements", conclut Sophie Dubuisson-Quellier.

M. Piquemal, "Ils ont décidé de vivre avec 100 objets", Libération, le 16 août 2010.

Séance 03

L'objet de mon affection

Oral

Qu'est-ce que les objets "cultes" ? Proposez une définition et plusieurs exemples.

Synthèse

Vous proposerez une synthèse organisée sur les deux documents ci-contre.

Votre devoir sera entièrement rédigé (pas de titres apparents), avec des paragraphes nets ; dans chaque paragraphe, une idée, et des références aux documents, mais pas de citations (uniquement des reformulations).

Vous devez brièvement présenter les documents la première fois que vous y faites référence.

Pistes

Expression

Pensez-vous que les objets permettent d'atteindre à une certaine forme de bonheur ?

Prolongement

Préparez un exposé sur un objet culte. Vous expliquerez son concepteur, son histoire, ses qualités, et les raisons de son succès (populaire ou critique).

Dictée assistée

"Dans ma vie de consommateur, j'aurai connu trois produits parfaits. Ces produits je les aimés, passionnément, j'aurais passé ma vie en leur présence, rachetant régulièrement, à mesure de l'usure naturelle, des produits identiques. Cette joie simple, ne m'a pas été laissée. Leur fabrication a purement et simplement été stoppée."

Document A

Qu'on le veuille ou non, la société de consommation change. L'envie de consommer est toujours là, mais les moteurs du désir ne sont plus les mêmes que ceux qui ont marqué les décennies précédentes.

Les années 60 ont marqué le premier âge de la société de consommation, celui où les produits correspondaient à des besoins tangibles. On les achetait avant tout pour leur valeur d'usage, la fonction qu'ils accomplissaient et qui améliorait souvent le cadre de vie. Ainsi du réfrigérateur (10 % de la population équipée en 1958, 75 % en 1969), de la machine à laver (10 % en 1958, 66 % en 1974), de la télévision, de l'automobile, des couches-culottes, de la lessive et de bien d'autres encore. Par l'acquisition de biens matériels de plus en plus nombreux, la consommation a permis la transformation des modes de vie et s'est associée à la notion de progrès. En 1963, Edgar Morin écrivait dans le Monde l'entrée dans une nouvelle civilisation, "du bien-être, du confort, de la consommation, de la rationalisation".

Les années 80 ont incarné l'apogée du deuxième âge de la consommation, celui où la valeur d'image se substitue à la valeur d'usage. A l'âge de la dynamique individualiste, les objets ne répondent plus à des besoins collectifs mais se personnalisent. Ils visent essentiellement à différencier leurs utilisateurs. La consommation s'organise selon une logique de signes. Signes de réussite ou d'appartenance à un groupe social. Une voiture, des vêtements de marque, une maison bien équipée agissent avant tout comme des marqueurs sociaux. Ils ne répondent plus simplement à un besoin, mais sont choisis pour leur immatériel, l'imaginaire qu'ils incarnent, souvent construit par la publicité.

Trop souvent, les analystes comme les critiques en restent là. Pourtant, nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la société de consommation. Les objets ne répondent plus simplement à des besoins : on n'a généralement pas besoin de changer de voiture ou de lave-vaisselle. Aux logiques d'arbitrage de prix ou de marquage social, s'ajoute un nouveau moteur, d'ordre psychologique. Nous choisissons de plus en plus les marques ou les produits pour le bénéfice psychique qu'ils nous apportent. Et celui-ci est souvent inconscient. Comment faire un choix rationnel quand, dans un hypermarché, on doit arbitrer entre 22 000 produits ?

La logique du désir s'est toujours articulée autour de la notion de manque. Mais ce manque est devenu psychologique. Les objets et les marques comblent des vides affectifs. Avec son fameux "Parce que je le vaux bien", la marque L'Oréal joue sur la satisfaction narcissique et aide les femmes à se sentir plus belles. Elle stimule leur confiance en elles et les aide à se sentir désirables, tout en véhiculant l'idée de contrôle, de maîtrise de soi et de son image. Le succès actuel des marques de luxe repose sur une mécanique similaire, celle du luxe "pour soi" plutôt que du symbole de statut.

Par la multiplication des objets, et des messages, la consommation protège de la panne de jouissance. Il n'y a plus de temps morts, ceux-ci sont comblés par des objets, qui ont une nouvelle fonction, celle de béquille identitaire. En identifiant le modèle de la "consommation compensatoire", les chercheurs anglo-saxons soulignent combien les objets du quotidien compensent des déficits identitaires. Ils deviennent une partie de nous-mêmes, traduisent qui nous sommes, ou qui nous rêverions d'être. Le choix paradoxal d'un 4x4, alors qu'on conduit en milieu urbain, vise avant tout à exprimer sa personnalité, à s'identifier à un style de vie rêvée. Dans une société de cols blancs, on se sent plus libre en Levi's, plus viril en Harley Davidson ! On se sent une meilleure mère en utilisant des couches de marque. On maîtrise son corps et son image en utilisant un nouveau shampooing à forte composante technologique. De même qu'on est plus féminine en Chanel. Les marques cultes développent une valeur ajoutée affective.

Dans une société vieillissante, en panne de repères et de projet collectif, la consommation devient une véritable thérapie. Le discours santé des marques alimentaires, les arguments sécurité des marques automobiles rassurent une société anxieuse et peu sûre d'elle. Les objets nous consolent, nous confirment dans notre existence, ou meublent le vide de sens auquel nous sommes confrontés. Il faut désormais aborder la société de consommation avec une nouvelle clé de lecture, où leur valeur affective l'emporte sur leur fonction.

N. Riou, Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es, Libération, 31 octobre 2005.

Document B

Lorsqu'il reprit la parole sa voix était douce, profonde, emplie d'une émotion naïve. "Dans ma vie de consommateur", dit-il, "j'aurai connu trois produits parfaits : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend. Ces produits je les aimés, passionnément, j'aurais passé ma vie en leur présence, rachetant régulièrement, à mesure de l'usure naturelle, des produits identiques. Une relation parfaite et fidèle s'était établie, faisant de moi un consommateur heureux. Je n'étais pas absolument heureux, à tous points de vue, dans la vie, mais au moins j'avais cela : je pouvais, à intervalles réguliers, racheter une paire de mes chaussures préférées. C'est peu mais c'est beaucoup, surtout quand on a une vie intime assez pauvre. Eh bien cette joie, cette joie simple, ne m'a pas été laissée. Mes produits favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur fabrication a purement et simplement été stoppée - et dans le cas de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n'aura vécu qu'une seule saison..." Il se mit à pleurer, lentement, à grosses gouttes, se resservit un verre de vin. "C'est brutal, vous savez, c'est terriblement brutal. Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d'années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais accordé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants, le diktat irresponsable et fasciste des responsables des lignes de produits qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés.

- Je comprends ce que vous voulez dire", intervint Jed, "je sais que beaucoup de gens ont eu le cœur brisé lors de l'arrêt de la fabrication du Rolleiflex double objectif. Mais peut-être alors... Peut-être faudrait-il réserver sa confiance et son amour aux produits extrêmement onéreux, bénéficiant d'un statut mythique. Je ne m'imagine pas, par exemple, Rolex arrêtant la production de l'Oyster Perpetual Day-Date.

- Vous êtes jeune... Vous êtes terriblement jeune... Rolex fera comme tous les autres."

M. Houellebecq, La Carte et le territoire, éd. Flammarions, 2010.

Document C

"Chaque année, mes parents recevaient un tailleur familial qui venait proposer ses services pour un pantalon ou une veste. Je garde un souvenir très vif du rituel qui présidait au choix de l'étoffe, de la coupe et aux différents modes d'essayage", raconte Serge Tisseron. Ce sont les vêtements qui ont amené le psychanalyste à s'intéresser aux objets. Notamment cette veste dont le petit Serge se demandait si elle était taillée pour lui ou s'il était fait pour elle. "Voyez Monsieur, la veste plisse là", disait sa mère. Le tailleur secouait les épaules de l'enfant : "Regardez comme il se tient ! "

Identification

Serge portait une veste en tout point identique à celle de son père. Et ce vêtement, si difficile à "satisfaire", représentait tout l'attachement de l'enfant pour ce parent. Ce souvenir d'enfance a amené Serge Tisseron à acquérir l'intime conviction qu'entre les objets et les êtres humains existe une espèce de partenariat qui se transforme, selon les circonstances, en une véritable assistance ou en une lutte permanente. Partenariat qu'il analyse tout au long de son dernier livre qui paraît ce mois-ci, Comment l'esprit vient aux objets (Aubier, 1999). Selon lui, tous participent à notre identité psychique. Les vêtements d'abord, car "nous ne sommes véritablement nous qu'avec eux. N'est-ce pas d'ailleurs le domaine où les objets nous “collent” le mieux à la peau ?". Les objets de la maison, ensuite, car "ils constituent autant de caves et de greniers interdits dont nous gardons parfois la clé accessible et dont, d'autres fois, nous oublions jusqu'à l'existence". [...]

Nos bijoux

"L'alliance ou la bague de fiançailles font souvent partie des héritages transmis de mères en filles ou belles-filles. Au fil des générations, ces objets précieux sont tantôt porteurs de bénédictions tantôt de malédictions." Ainsi les objets feront partie tout autant de notre chair physique que psychique. Pourtant, ces " partenaires" sont parfois contre nous. Exemple : notre voiture qui décide de ne pas démarrer juste le jour où nous avons un rendez-vous important. "Nous nous habituons vite aux bénéfices que nous procurent nos objets familiers, commente Serge Tisseron. Et c'est lorsqu'ils tombent en panne qu'on réalise les services qu'ils nous rendent. Dans de tels moments, profitons-en pour faire le point et prendre conscience de ce qui fonctionne bien, à notre insu, autour de nous."

Mémoire

Les objets sont aussi de formidables réserves à mémoire. Ils masquent ou réactivent le souvenir. On se souvient volontiers de la grand-mère disparue lorsque, à l'occasion d'une fête de famille, on ressort rituellement la vaisselle jaune et bleue qu'elle nous a léguée. On évoque alors la vieille femme avec tendresse ou amertume comme jamais on ne le fait le reste de l'année. Car enfermer nos souvenirs dans les objets qui nous entourent, c'est aussi libérer notre esprit. [...]

"Ne nous débarrassons jamais impulsivement de nos biens en ayant l'impression de malmener les souvenirs qui y sont attachés", conseille Serge Tisseron. Avant de les envoyer ad patres dans une prosaïque poubelle, emballons-les pour les protéger des épluchures et des restes de repas. "Séparons-nous rituellement de nos choses comme si nous les enterrions." Car nos objets quotidiens sont le support d'attentes, d'attachements et de déceptions exactement semblables à celles que nous éprouvons pour les êtres humains. Les histoires que Serge Tisseron raconte page après page illustrent cette étrange relation.

Tous fétichistes ?

"Notre façon d'aborder les objets dépend de nos traits de personnalité", explique Serge Tisseron. Il nous arrive même d'entretenir avec eux une relation "obsessionnelle", "phobique", ou "fétichiste". Ainsi, l'obsessionnel range sans cesse gommes et crayons, déplace ses bibelots et vérifie si la porte est fermée. Il consacre plus de temps aux "choses" qu'aux personnes. Le phobique a véritablement "peur de l'objet". Lié à une expérience pénible, un accident de voiture par exemple, l'objet (la voiture) représente alors un état psychique insupportable. En s'éloignant de lui, le phobique s'éloigne de son angoisse. Enfin, des deuils non faits peuvent mener à des attitudes fétichistes : un bijou, une mèche de cheveux ayant appartenu à une personne disparue ou une photo la représentant entretiennent l'illusion que cette personne est toujours là.

M.-L. Auberti, "Quand nos objets ont une âme - Sur le livre de Serge Tisseron, Quand la vie vient aux objets, Psychologies, mars 1999.

Document D

Levi's, image tirée de la campagne publicitaire On4life, photographe Jonathan Tay pour OgilvyOne, 2008.

Séance 04

La tragédie électronique

Oral

Selon vous, le numérique nous libère-t-il des objets ?

Pistes

Recherche

1. Par groupes de 4, répartissez-vous les documents. Trois étudiants étudient chacun l'un des documents : il faut en dégager au moins 5 idées importantes. Le quatrième doit avoir une vue d'ensemble.

2. Confrontez les idées que vous avez dégagées : quels points communs pouvez-vous trouver ? Élaborez le plan d'une table ronde.

Oral

Dans sa célèbre émission de radio, l'animateur Bertrand Zistor reçoit :

- le journaliste Jay Greene, auteur d'un reportage sur les ateliers de recyclage en Chine (document A) ;

- la réalisatrice Cosima Dannoritzer, auteur d'un reportage sur les déchets électroniques diffusé en 2014 sur Arte Télévisions (documents B) ;

- Pascale Clark, journaliste, romancière et animatrice, qui a doublé l'ordinateur de bord de l'Axiom, dans Wall-E (document C) .

Le thème de l'émission : La tragédie électronique.

Pistes

Document A

Après avoir assisté à la naissance de l'iPhone dans les exploitations minières de minéraux rares, Jay Greene s'est interessé pour CNET.com au devenir d'un iPhone en fin de vie et au délicat problème du recyclage.

Il évoque tout d'abord la ville de Guiyu en Chine, un village sinistré écologiquement parlant pour les défenseurs de la cause verte, le "Tchernobyl des déchets électroniques". Les circuits qui atterrissent dans cette ville sont brulés pour récupérer le plomb et les cendres restantes sont déversées dans les rivières de la ville et les canaux alentour.

Ces déchets toxiques contaminent fatalement les puits et eaux souterraines. C'est pourquoi Guiyu est la ville qui détient le triste record du plus haut niveau de dioxines cancérigènes au monde. Il en résulte un grand nombre de fausses couches pour les femmes et beaucoup d'enfants souffrent de saturnisme. [...]

La triste ironie du cycle de vie des produits électroniques grand public, fait remarquer Jay Greene, est qu'ils sont créés en Chine. Les terminaux informatiques, moniteurs et téléphones mobiles usagés reviennent ensuite y finir leur vie après avoir été utilisés dans le monde entier.

L'iPhone et autres smartphones sont eux aussi concernés car ils contiennent de nombreuses substances toxiques et dangereuses. Malgré les réglementations internationales, leur valeur, même à l'état usagé ou cassé, font qu'ils finissent bien souvent leur vie dans les pays en voie de développement.

Une boutique de mobiles d'occasion en Chine

Apple a toutefois fait des efforts pour réduire la présence de produits toxiques sur ses téléphones comme l'indique un rapport sur l'iPhone 5 publié sur le site Apple. Certaines substances dangereuses comme les retardateurs de flamme bromés ou le chlorure de polyvinyle ont notamment été exclus pour la fabrication de l'appareil.

D'autres mesures ont été prises par Apple pour éviter que les déchets électroniques finissent leur vie dans des endroits comme Guiyu. Tous les appareils collectés par Apple sont traités dans la région où ils sont renvoyés par les consommateurs. La société propose en effet un programme de récupération pour lequel il rémunère les consommateurs qui renvoient leur matériel.

Certains appareils toujours fonctionnels sont remis en service par des sociétés spécialisées pour être revendus dans des pays en voie de développement. C'est le prolongement de la durée vie du produit qui est privilégiée avant le désassemblage. Logique, mais pas toujours souhaitable malheureusement.

Une deuxième vie du produit dans un pays en voie de développement signifie également que l'appareil ne bénéficiera pas forcément du même soin apporté au recyclage. La chine fait partie de ces pays. Même si le niveau de vie s'élève peu à peu dans les grandes villes, la pauvreté est encore très présente.

Au début du reportage un acheteur chinois avait proposé au reporter 362 dollars pour son iPhone 4S en bon état. Un autre acheteur a fait une estimation d'appareils similaires mais endommagés. Lorsque l'écran est cassé il ne vaut plus que 95 dollars, si c'est la carte mère qui est endommagée le prix descend à 31 dollars. En Chine où l'iPhone est plus un symbole de réussite sociale qu'un moyen de communication, les appareils sont réparés et revendus.

Visite d'un atelier de recyclage en Chine

Jay Greene s'est ensuite mis en quête d'un atelier de recyclage qu'il a finalement trouvé dans le village de Dashan. Dans une chaleur étouffante une dizaines d'ouvriers, principalement des femmes, s'affairent à désassembler les composants. Le plastique, les câbles, fils et circuits d'ordinateurs sont triés, pas de téléphones mobiles dans le local ce jour là.

Le responsable de l'atelier semblait fier de son travail : "Nous allons tout désassembler et le recycler. Nous ferons de nouveaux produits avec, nous ne jetons rien".

"Est-ce bon pour l'environnement ?"a demandé notre reporter en montrant des images prises ce jour là à Jim Puckett, de Basel Action Network qui milite pour réduire l'export de nos produits électroniques vers les pays en voie de développement. Sa réponse surprend : "Ce type de recyclage est pire que de ne rien faire. Il serait préférable de simplement les mettre en décharge."

Le responsable de l'ONG pense que les plastiques sont fondus dans des conditions dangereuses, rejetant ainsi des toxines dans l'air, pour fabriquer de nouveaux objets de la vie courante. Les métaux sont fondus pour la revente dans les même conditions, câbles et circuits finissent à Guiyu selon lui.

Jay Greene a également rencontré Du Huanzheng, professeur à l'Université de Jiaxing, qui se rend souvent à Guiyu pour sensibiliser les habitants aux risques pour leur santé. Mais c'est avant tout l'argent qui les préoccupe explique-t-il, ils font "le choix"de souffrir plus tard afin de pouvoir se nourrir aujourd'hui. Sans les déchets électroniques ils ne pourraient pas.

Durant son entrevue avec le professeur, il a utilisé son iPhone pour joindre un traducteur. En lui montrant l'appareil, il a demandé si des composants de l'iPhone parvenaient jusqu'à Guiyu. Pas encore a répondu Du Huanzheng, la plupart des iPhone ayant fait leur apparition fin 2009 lorsqu'Apple a lancé le produit en Chine. Mais c'est une bombe à retardement de 20 millions d'unités. "Tous deviendront des déchets électroniques et finiront à Guiyu"a-t-il conclu.

G. Bonvoisin, "Le difficile recyclage de l'iPhone et des produits électroniques en fin de vie", 28 septembre 2012, cnetfrance.fr.

Document B

Cinquante millions de tonnes de déchets électriques et électroniques sont produits chaque année dans le monde. A Accra, capitale du Ghana, échouent dans l'une des plus grandes décharges à ciel ouvert du monde ordinateurs, écrans, imprimantes, lave-linge… devenus trop encombrants dans nos pays occidentaux.

Cosima Dannoritzer est allée en 2011 visiter et enquêter sur ce sujet. Elle y est retournée cette année. Le constat est accablant et le problème ne fait qu'empirer. Comment se fait-il que ces milliers de tonnes de déchets électroniques toxiques continuent à arriver en masse au Ghana alors que, depuis le 22 mars 1989, la convention de Bâle, traité international ratifié, depuis, par près de 190 pays, en interdit le trafic ? La réponse est simple : le profit.

UN QUART DES DÉCHETS

Il faut dire que les revenus du trafic ont d'ores et déjà dépassé ceux de la drogue. Les systèmes mafieux, basés sur des sociétés écrans internationales, n'ont aucun mal à détourner les réglementations mises en place en Europe. Nos usines de recyclage, financées par des taxes comme l'éco-participation, ne reçoivent qu'un quart des déchets produits, comme l'a montré une expérience de traçage par balises réalisée en Espagne. Le reste disparaît sur des marchés parallèles, ferrailleurs ou déchetteries clandestins.

Aux Etats-Unis, premier producteur mondial de déchets électroniques, l'affaire est plus simple : n'ayant pas ratifié la convention de Bâle, le pays n'est pas obligé de vérifier les exportations de ses déchets. Ce sont entre 20 et 50 conteneurs de déchets chaque jour qui arrivent à Hongkong, plaque tournante d'un trafic en Chine, où des villes entières traitent dans des conditions inhumaines nos marées toxiques.

O. Dumons, "La tragédie électronique", Le Monde Télévisions, le 20/05/2014.

EEE = Équipement Électriques et Électroniques ; DEEE = Déchets d'Équipement Électriques et Électroniques.

Infographie tirée de Arte Future, "La Tragédie électronique", 2014.

Document C

Pixar, Wall-E, 2008.

Séance 05

Les objets et l'art

Observation

1. Dans quels mouvements artistiques s'inscrivent ces oeuvres ?

2. Comment les objets y sont-ils intégrés ?

3. Quel est l'intérêt artistique de chacune ?

Pistes

Document A

À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

F. Ponge, "Le Cageot", in Le Parti-pris des choses, © Éditions Gallimard, 1942.

Document B

Tandis que certains s'occupent ainsi de l'esthétisation de la vie quotidienne, d'autres entendent montrer que cette vie quotidienne recèle déjà des images qui méritent l'attention des esthètes. On a souvent dit que les combine paintings de Rauschenberg reprenaient à grande échelle le principe des collages de Kurt Schwitters où l'on trouve bouts de ficelle et vieux tickets de tramway. Quant à César et à Arman, le premier exposant des compressions de voiture, le second accumulant des quantités industrielles d'objets, ils systématisent le geste de Duchamps qui, lui, s'était approprié un porte-bouteilles, un porte-chapeaux, une pelle à neige... En avançant le fait que "les couleurs [étaient] fabriquées en usine"(Schwitters), que les "tubes de peinture [étaient] des produits manufacturés"(Duchamp), les deux dadaïstes, chacun de leur côté, avaient laissé entendre qu'il n'y avait pas de raison de ne pas utiliser aussi, dans les œuvres d'art, n'importe quel autre objet produit industriellement.

Chez les pop artistes, surtout ceux de la seconde génération comme Warhol, et chez les Nouveaux Réalistes, se trouve, en plus, l'idée que nombre de ces objets sont dignes de figurer au musée au même titre qu'un tableau ou qu'une sculpture classiques. César choisit chez le ferrailleur, au milieu des montagnes de compressions, celles qu'il trouve les plus belles et les plus expressives. Pour Warhol, une chose est entendue, "les grands magasins sont des sortes de musées", tellement entendue que les termes de la comparaison peuvent s‘inverser : "J'aime beaucoup Rome, parce que c'est une sorte de musée, comme le grand magasin Bloomingdale." Non seulement ces artistes renouent avec l'esprit d‘innovation du début du siècle, mais ils veulent en outre le faire comprendre. Au public scandalisé par les libertés de l'art moderne, ils montrent qu'en fait cette modernité s'autorise des formes et des images déjà admises dans l‘environnement quotidien.

Le message est double: il ne faut pas avoir peur de l'art moderne, et il ne faut pas en avoir peur parce qu'il ne faut pas avoir honte d‘aimer la vie moderne avec sa vaisselle en plastique et ses affiches de publicité aux couleurs criardes. Rauschenberg a déclaré vouloir se situer "dans l'écart entre l'art et la vie", formule qui fit son chemin.

C. Millet, L'Art contemporain, histoire et géographie, 1997-2006, coll. Champs-Art, éd. Flammarion.

Document A

M. Duchamp, Roue de bicyclette, 1913 (réplique réalisée en 1964 sous la direction de l'artiste).

Document B

Andy Warhol, Campbell's Soup Cans, 1962.

Séance 06

Moonrise Kingdom

Oral

1. Quelle scène avez-vous préférée ? Pourquoi ?

2. Sam et Suzie sont-ils, selon vous, deux âmes soeurs ?

3. Les adultes, sauveurs de deux enfants perdus ?

4. Qu'est-ce qui fait, selon vous, l'originalité des images de ce film ?

5. Quelle est la place des objets dans le film ?

Prolongement

Observez la scène du mariage (de 1'06'00 à 1'10'00). Vous parait-elle amusante, étrange ou émouvante ? Pourquoi ?

Wes Anderson, Moonrise Kingdom, 2012.

Séance 07

Ces objets qui nous remplacent

Synthèse

Vous proposerez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Document A

Dans le salon l'horloge vocale chanta : Tic-tac, sept heures, debout dormeurs, debout dormeurs, sept heures ! comme si elle craignait que personne ne se lève. La maison matinale était déserte. L'horloge continua à tictaquer et à réitérer ses injonctions dans le vide. Sept heures douze, à table tous, sept heures douze !

Dans la cuisine le fourneau spécialisé dans le petit déjeuner émit un sifflement et éjecta de ses chaudes entrailles huit toasts impeccablement grillés, huit œufs au plat, seize tranches de bacon, deux cafés et deux verres de lait frais.

«Nous sommes aujourd'hui le 4 août 2057, récita une deuxième voix au plafond de la cuisine, à Allendale, Californie. » Elle répéta trois fois la date pour en aider la mémorisation. «C'est aujourd'hui l'anniversaire de Mr. Featherstone. C'est aujourd'hui l'anniversaire du mariage de Tilita. Assurance à payer, ainsi que les factures d'eau, de gaz et d'électricité. »

Quelque part dans les murs, des relais s'enclenchaient, des bandes magnétiques défilaient sous des yeux électroniques.

Huit heures une, tic-tac, huit heures une, départ pour l'école, départ pour le travail, vite, vite, huit heures une! Mais nulle porte ne claqua, nul talon de caoutchouc ne pressa les tapis. Dehors, il pleuvait. La cellule météo de la porte d'entrée chantonnait : «Pluie, pluie, hors d'ici; impers et bottes pour aujourd'hui... » Et la pluie, en écho, de crépiter sur la maison vide.

Dehors, le garage carillonna et releva sa porte pour révéler la voiture qui attendait. Après avoir longtemps patienté, la porte se rabattit.

À huit heures et demie les œufs étaient tout racornis et les toasts durs comme pierre. Un grattoir d'aluminium les expédia dans l'évier ; là, un tourbillon d'eau bouillante les entraîna dans un gosier de métal qui les digéra et les propulsa vers la mer lointaine. La vaisselle sale bascula dans une machine à laver dont elle émergea sèche et étincelante. Neuf heures et quart, chanta l'horloge vocale, au ménage sans retard.

Surgies de leurs tanières dans le mur, de minuscules souris-robots s'élancèrent. Les pièces se mirent à fourmiller de petites bêtes nettoyeuses, tout caoutchouc et métal. Elles se heurtaient aux chaises, faisaient tourner leurs moustaches balais-brosses, pétrissaient les poils des tapis, débusquaient et aspiraient en douceur le moindre grain de poussière. Puis, tels de mystérieux envahisseurs, elles disparurent dans leurs terriers. Leurs yeux roses électroniques s'éteignirent. La maison était propre.

Dix heures. Le soleil perça à travers la pluie. La maison se dressait au milieu d'une cité qui n'était plus que cendres et décombres. C'était la seule maison restée debout. La nuit, la cité en ruine émettait une lueur radioactive visible à des kilomètres à la ronde.

Dix heures et quart. Les arroseurs rotatifs s'épanouirent en gerbes dorées, emplissant la douceur matinale d'une douche de lumière. L'eau cinglait les carreaux, ruisselait sur le flanc ouest de la maison, celui dont la peinture blanche avait cramé pour faire place à une surface uniformément noire. Sauf en cinq endroits. Ici, un reste de peinture dessinait la silhouette d'un homme en train de tondre sa pelouse. Là, comme dans une photographie, une femme se penchait pour cueillir des fleurs. Un peu plus loin, leurs images décalquées sur le bois brûlé en un titanesque instant, un petit garçon, les mains tendues en l'air; plus haut, la forme d'un ballon en pleine trajectoire; et de l'autre côté, une fillette, les bras levés pour attraper un ballon qui n'était jamais redescendu.

R. Bradbury, "Août 2057 : Viendront de douces pluies", Chroniques martiennes, 1946, 1948, 1949, 1950, 1958, trad. de J. Chambon et H. Robillot, coll. Folio SF, éd. Gallimard.

Document B

Aux caisses des supermarchés, dans les entrepôts, au chevet des malades à l'hôpital, dans les cabinets d'avocats, au guichet de Pôle emploi… Ils sont partout. Des robots qui assurent des tâches jusqu'ici dévolues aux humains, au cœur d'une ville lambda, dans un futur proche. Certains hommes décident d'apprendre à vivre avec, d'autres s'y opposent en créant un mouvement extrême "100 % humain". Ce scénario, établi dans la série suédoise Real Humans (Arte), pourrait devenir bien réel d'ici à dix ans. C'est ce que démontre le cabinet Roland Berger dans une étude dévoilée au JDD.

Son constat est édifiant : avec 20% de tâches automatisés d'ici à 2025 - un scénario que l'étude juge tout à fait probable - les robots mettraient sur le tapis plus de 3 millions de salariés en France. Agriculture, bâtiment, industrie, hôtellerie, administration publique, comme l'armée et la police, hôtellerie, services aux entreprises et aux particuliers… Tous les secteurs perdraient des emplois, sauf l'éducation, la santé et la culture. Le taux de chômage, en pertes brutes, s'élèverait à 18%. Seuls 500.000 postes seraient créés dans le domaine de l'environnement, des nouvelles technologies, de la relation clients. Les tâches restantes seraient très polarisées : d'une part, de la maintenance de robots, à faible valeur ajoutée. D'autre part, des métiers très pointus, avec une forte compétition au niveau mondial.

Après la mondialisation, le spectre de la robotisation

Cette nouvelle ère sera-t-elle celle des "robots tueurs"? Pour Hakim El Karoui, associé au cabinet Roland Berger, qui a piloté l'étude, "la robotisation pourrait être aux cols blancs ce que la mondialisation fut aux cols bleus". "Elle va toucher les classes moyennes, y compris les classes moyennes supérieures, souligne-t-il. C'est-à-dire certaines professions intellectuelles, dont on va pouvoir automatiser certaines tâches, comme les comptables, les juristes, les journalistes… La machine saura faire sans l'homme à très court terme."

Avec des conséquences en cascade sur l'économie française. Les robots assurant désormais les tâches des humains, des gains de productivité seront dégagés : cela permettra, selon l'étude, d'engranger 30 milliards d'euros de recettes fiscales et d'économies budgétaires, et de dégager des investissements privés de l'ordre de 30 milliards d'euros. Les entreprises mobiliseraient, en outre, quelque 60 milliards pour s'automatiser. Bonne nouvelle : ce bouleversement libérera également 13 milliards d'euros de pouvoir d'achat, sous forme de redistribution de dividendes et de baisse des prix.

Mais la population, soumise à une inactivité forcée, pourra-t-elle réellement en profiter? Charles-Édouard Bouée, PDG du cabinet et auteur de l'ouvrage Confucius chez les automates, prédit "une énorme déflagration économique". "Nous aurons plus de temps libre pour nos loisirs, mais moins de travail", assure-t-il. Cet accroissement des inégalités pourrait conduire, si rien n'est fait, à une explosion sociale. "Le numérique crée peu de croissance - c'est la surprise de la décennie - et peu d'emplois, complète Hakim El Karoui. Le système fiscal n'est pas adapté pour prélever une partie de la richesse engendrée ; l'effet de redistribution est donc très limité. C'est une industrie très inégalitaire, même si tout le monde peut se lancer en partant de zéro." Exemple : l'application américaine de messagerie WhatsApp, qui pèse 19 milliards de dollars et emploie seulement 55 salariés… devenus millionnaires à coup de stock-options!

La presse et la musique, premières victimes

Les défis posés à notre modèle social sont donc immenses. D'autant que la classe moyenne des services représente le "cœur de la démocratie", précise Hakim El Karoui. Selon lui, si on ne fait rien, la défiance envers les élites va encore augmenter, avec des impacts politiques graves. Le numérique a déjà remis en cause le modèle de la presse et de la musique. "On fait comme s'il s'agissait de cas isolés, regrette-t-il. Il n'y a aucun débat politique sur le sujet, alors qu'il faudrait anticiper, qualifier, dire la vérité… Il faut créer un électrochoc dans l'opinion dès maintenant, expliquer qu'un grand nombre de métiers seront potentiellement touchés. Lorsqu'un élu perdra une entreprise du tertiaire, dans sa ville, à cause des robots, il réagira peut-être. Mais ce sera trop tard."

"Les robots vont-ils tuer la classe moyenne ?", Le Journal Du Dimanche, 26 octobre 2014.

Robert Skidelsky est professeur émérite à l'université de Warwick.

Au début du XIXe siècle, Ricardo envisageait que les machines puissent remplacer l'homme, et Marx a fait de même par la suite. Sensiblement à la même époque, en Angleterre et en France dans des usines textiles, les ouvriers ont détruit les machines destinées à les remplacer.

Par la suite, la crainte des machines s'est apaisée. De nouveaux emplois furent créés, avec de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail pour un plus grand nombre de salariés. Pour autant, la crainte initiale n'était pas infondée. Elle est sans doute justifiée à très long terme : un jour ou l'autre, il n'y aura plus assez d'emplois. Néanmoins cette perspective inquiétante est bien plus proche pour certains pays. Si les machines les remplacent, que feront les travailleurs ?

Récemment, l'automatisation de la production s'est étendue à des secteurs à main-d'oeuvre relativement bon marché. En 2011, les entreprises chinoises ont dépensé 1,3 milliard de dollars pour des robots industriels. Foxconn, qui fabrique des iPad pour Apple, espère ouvrir dans cinq ou dix ans sa première usine entièrement automatisée.

Aujourd'hui, le remplacement de la main-d'oeuvre par des machines s'étend au-delà de la production industrielle. Un exemple tiré de la vie quotidienne : dans les supermarchés, les caissières sont peu à peu remplacées par une série de machines enregistreuses en self-service qui permettent aux clients de comptabiliser eux-mêmes leurs achats sous la surveillance d'un seul employé. Ce n'est peut-être pas de l'automatisation à proprement parler, le supermarché transférant simplement au client la tâche d'enregistrement des achats.

Pour ceux qui craignent la menace que l'automatisation fait peser sur les travailleurs non qualifiés, la première réponse qui vient à l'esprit est de former les salariés. Mais le progrès technologique commence aussi à supprimer des emplois qualifiés.

Dans ces conditions, quelle formation donner à la prochaine génération de travailleurs ?

Nous avons sous les yeux un aperçu de ce futur : Twitter, un géant des réseaux sociaux, est un nain en termes d'emploi. L'entreprise, évaluée à 9 milliards de dollars, n'emploie que 400 personnes dans le monde.

L'automatisation n'est pas la cause de la montée du chômage depuis 2008, mais le chômage structurel (celui qui reste même après un redémarrage économique) est à la hausse depuis vingt-cinq ans et il est de plus en plus difficile de créer des emplois.

Il est loin derrière nous le temps où le taux de chômage était de 2 % en Grande-Bretagne. On a considéré que le précédent gouvernement avait réussi un exploit lorsqu'il a fait descendre le taux de chômage à 5 % au plus fort d'un boom économique de courte durée. Et il n'y est parvenu qu'en subventionnant de nombreux emplois superflus et des formations inutiles.

Il est vrai que certaines des affirmations concernant le remplacement des hommes par des robots sont aussi exagérées aujourd'hui qu'hier. Mais il est difficile de contester l'idée que le « chômage technologique » (selon l'expression de Keynes) va continuer à croître - de plus en plus d'emplois devenant inutiles.

« Les pessimistes sont incapables d'imaginer tout l'éventail d'emplois fantastiques qui naîtra de l'automatisation », pourraient rétorquer les optimistes. Mais ce sont peut-être ces derniers qui sont incapables d'envisager une autre trajectoire, vers un monde dans lequel l'automatisation bénéficierait à tous sous forme d'une augmentation du temps de loisir, plutôt que d'un supplément de revenu.

Lors de la révolution industrielle, la création d'usines s'est accompagnée d'une augmentation de 20 % de la durée du travail, diminuant d'autant le temps libre. Aujourd'hui, à l'ère post-machinique, nous pouvons nous permettre d'abandonner un peu du sentiment de culpabilité puritain qui, depuis des siècles, nous enchaîne au travail.

Le partage du travail est souvent pratiqué dans les pays pauvres. C'est le moyen reconnu de répartir le peu de travail disponible. Les économistes parlent de « chômage caché ». Si l'objectif est de diminuer la pauvreté, le chômage caché est une mauvaise chose. Mais si les machines ont déjà permis d'échapper à la pauvreté, le partage du travail est une bonne solution pour « répartir l'emploi » qui doit encore être confié à de la main-d'oeuvre humaine.

Si les machines permettent de diviser par deux le nombre d'emplois, pourquoi ne pas conserver le même nombre de travailleurs tout en divisant par deux leur temps de travail ? Pourquoi ne pas tirer avantage de l'automatisation en réduisant la semaine de travail de 40 à 30 heures, puis à 20 et à 10, sans diminution de salaire ? Cela serait envisageable si les gains dus à l'automatisation ne bénéficiaient pas essentiellement aux riches et aux puissants mais étaient répartis équitablement.

Plutôt que de tenter de bloquer l'avancée de l'automatisation, la seule chose que les ouvriers révoltés du XVIIIe siècle ont imaginé, pourquoi ne pas préparer un avenir offrant davantage de temps libre, ce que permet l'automatisation ? Mais pour cela, il faut d'abord une révolution dans notre manière de penser la société.

Robert Skidelsky, "Quand les machines remplaceront les hommes", Les Echos, le 21/02/2013.

Document C

Après l'entrepreneur Elon Munsk et le physicien Stephen Hawkins, le fondateur de Microsoft a fait part à son tour d'inquiétudes quant au développement d'intelligences artificielles. A l'occasion d'une session d'AMA (pour Ask Me Anything, « demandez-moi n'importe quoi », littéralement) sur le site Reddit, Bill Gates s'est déclaré « dans le camp de ceux qui sont préoccupés par la superintelligence [artificielle] ».

Son inquiétude s'inscrit toutefois dans le long terme : « Au début les machines accompliront de nombreuses tâches pour nous et ne seront pas super intelligentes. Ce devrait être positif si nous le gérons bien. Quelques décennies après, cependant, l'intelligence sera assez forte pour devenir un sujet de préocuppation. Je suis d'accord avec Elon Munsk et plusieurs autres sur ce point, et je ne comprends pas ceux qui ne s'inquiètent pas. »

Elon Munsk, cofondateur de Paypal, mais aussi des start-up technologiques SpaceX, Tesla Motors et SolarCity, avait déclaré en août sur Twitter qu'il fallait « faire très attention avec l'intelligence artificielle », qui pouvait se révéler « potentiellement plus dangereuse que les bombes atomiques ».

Plus récemment, le célèbre physicien Stephen Hawkins avait déclaré dans un entretien que « le développement d'une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à l'humanité ».

Bill Gates s'est néanmoins voulu positif sur l'évolution de la technologie robotique durant la prochaine décennie, prévoyant un grand progrès dans « les problèmes comme la vision, la compréhension du langage et la traduction ». « Une fois que les ordinateurs-robots atteindront un niveau de compétence à partir duquel voir et bouger sera facile pour eux, estime Bill Gates, ils seront dès lors utilisés de manière intensive. »

"Bill Gates est « préoccupé par la superintelligence » artificielle", Le Monde.fr | 29.01.2015.

Document D

J. Mostow, Terminator III : Le Soulèvement des machines, Warner Bros., Columbia Pictures, 2003.