Pinocchio

Séance 01

Avant la lecture

Observation

Qu'est-ce que ces couvertures vous indiquent sur l'oeuvre de Joël Pommerat, écrivain et metteur en scène ?

Pistes

Joël Pommerat, Le Petit Chaperon rouge, 2005.

Joël Pommerat, Pinocchio, 2008.

Joël Pommerat, Cendrillon, 2013.

Oral

Que connaissez-vous de l'histoire de Pinocchio ?

Pistes

Lecture

1. Proposez une lecture à deux voix de cette scène.

2. Quelle image de Pinocchio nous est proposée ici ?

3. Quels liens peut-on établir avec L'Île des Esclaves ?

Observation

Quels défis pose la mise en scène d'une histoire comme celle de Pinocchio ? Appuyez-vous sur la photo.

Document A

LE PANTIN. Maintenant

j'ai faim

donne moi à manger s'il te plaît.

L'HOMME ÂGÉ. Je m'excuse de tout cœur mon petit chéri

mais tout est vide ici aujourd'hui j'ai rien à te donner mon pauvre.

LE PANTIN. Tu dois vraiment avoir des bouchons en plastique dans les oreilles à mon avis.

Je te dis de me donner à manger.

Je te demande de te dépêcher si tu veux bien parce que j'ai faim.

L'HOMME ÂGÉ. Je te dis que je suis désolé et que je m'excuse

mais tout est vide dans la maison.

LE PANTIN. Si tout est vide...tu remplis !

Tu sors dehors, t'as des jambes non ? Tu vas jusqu'au magasin et tu achètes ce qu'il faut.

C'est simple

y a pas besoin d'être un intellectuel pour comprendre ça quand même

j'aimerais que tu te dépêches un peu maintenant.

L'HOMME ÂGÉ. Tu ne comprend pas, pour pouvoir acheter dans les magasins il faut de l'argent.

LE PANTIN. Et alors ?

L'HOMME ÂGÉ. Je n'ai pas d'argent mon fils rien zéro néant.

LE PANTIN. T'as pas d'argent !!!???

T'es pauvre !!!???

L'HOMME ÂGÉ. Oui je suis pauvre.

LE PANTIN. Oh là là là là là là là !!!!

Non alors là non c'est pas vrai !

Fallait que ça tombe sur moi !

C'est pour ça que c'est moche ici et triste !

Je me disais aussi mais qu'est-ce que c'est moche !

On dirait une ferme pour les animaux. Il y a rien...

Tu sais mais moi je vais pas pouvoir rester ici, je vais pas tenir, je vais me tirer une balle moi.

L'HOMME ÂGÉ. Tu vas pas t'en aller maintenant que je t'ai fait.

LE PANTIN. Alors donne moi à manger au lieu de rester là à me regarder avec tes yeux de poisson cuit, comme si tu m'avais jamais vu.

Trouve une solution, réfléchis !

Il faut que je me déplace ?!

Je te dénonce si tu me donnes pas à manger immédiatement !

C'est pas vrai !

En plus d'être vieux t'es pauvre ! Alors ça c'est la meilleure de la journée.

L'HOMME ÂGÉ. Vraiment je te demande de m'excuser.

LE PANTIN. NON !

Joël Pommerat, Pinocchio, coll. Babel, éd. Actes Sud, 2015.

Document B

Pinocchio, photographies d'Elisabeth Carecchio

Séance

Présentation

On s’est demandé ce qu’est un Pinocchio moderne. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est illusoire ? Pinocchio est crédule. Il enterre les sous en croyant qu’ils vont se multiplier. On n’est pas loin du réel dans lequel on vit si l’on songe à la bourse et aux cinq milliards disparus par le jeu d’un trader qui croyait créer une fortune. Autre exemple : le départ pour le Pays de l’Amusement. Pensons aux migrants par exemple qui cherchent à venir en occident, miroir de tous les possibles. Ça parle de l’humain et de sa naïveté. Pensons aussi au Loto permanent, à l’univers télévisuel et son scintillement : la baraque – le théâtre de marionnettes du conte dans lequel va Pinocchio après avoir vendu son livre – c’est un peu aujourd’hui l’univers de la Star Academy. On y voit la fascination pour ce monde inaccessible des chanteurs qui nous attire par ses paillettes et le virtuel qui nous anesthésie.

On a exacerbé le côté insatiable de l’enfant qui a toujours faim, qui veut tout, tout de suite, alors que son père est très pauvre. La pauvreté nous intéresse, le grand dénuement nous touche. On s’est beaucoup intéressés aussi au rapport à l’autorité. Il y a dans cette histoire des résonances pour parler du monde dans lequel on vit. De sa violence, mais aussi de sa beauté. Notre volonté est de rester ancrés dans la simplicité du réel, de chercher la forme la plus simple, pour atteindre ce point de bascule où le réel devient magique et dévoile toute sa complexité.

Entretien avec Éric Soyer, scénographe de la compagnie Louis Brouillard, réalisé le 8 février 2008, in Pièce ( dé ) montée Les dossiers pédagogiques « Théâtre » du CRDP de Paris en partenariat avec L’Odéon-Théâtre de l’Europe, n°43, février 2008.

Quand j'écris, je vise quelque chose d'autre que l'anecdote.

Quand nous travaillons, je dis souvent : «Non, ça, ça ne m'intéresse pas, c'est anecdotique», anecdotique, cela veut dire pour moi qu'il n'y a rien d'autre derrière la chose que le reflet de la chose elle-même.

Les choses qui m'intéressent valent pour ce qu'elles sont capables de révéler d'autre, de différent, voire de contraire, c'est leur profondeur qui m'intéresse.

Je vise quelque chose derrière l'action, les mots, la situation. Quelque chose qu'on ne doit pas pouvoir désigner simplement, quelque chose qui doit apparaître, quelque chose qui doit s'immiscer, se glisser entre les lignes des gestes et des phrases prononcées comme une réalité fantôme bien plus présente, bien plus forte sous cette forme que si elle était désignée par le texte ou par le jeu des interprètes, par leurs intentions affirmées, soulignées.

Une réalité fantôme comme ces membres fantômes, ces jambes ou ces bras qui ont été amputés et dont la présence continue à se faire ressentir.

Joël Pommerat, extrait de Théâtres en présence, Actes Sud-Papiers, collection Apprendre, Arles 2OO7, pp. 25-27

Mentir, bien entendu, est aussi un besoin enfantin : celui de faire l’épreuve de sa liberté, fut-elle illusoire. Mentir, pour Pinocchio, c’est encore une façon de se déraciner, d’échapper à son appartenance pour tenter de se définir que par soi-même, dans ses propres termes. Le mensonge est donc également, du moins à un certain âge, un signe de vitalité : il réclame de l’initiative, de l’imagination, un certain sens de la transgression. S’il contribue à développer ces qualités, il peut ouvrir à une meilleur connaissance de soi (on l’appelle alors d’un autre nom : songe ou fiction, voire “histoire vraie “). [...] Pommerat a lié deux aliénations et deux besoins : richesse et mensonge. Dans son spectacle, l’un porte sur l’autre, l’une provoque l’autre. C’est que ces deux aliénations, au fond, ont une racine commune : l’aspiration à être plus et autre que soi-même, aspiration qui chez les enfants, oscillant entre être et avoir, s’appelle “grandir “

Daniel Loayza, dramaturge et traducteur

C’est qu’il y a deux âmes dans Pinocchio, deux logiques dans le livre : celle de Pinocchio le rebelle, celle de Pinocchio le petit garçon comme il faut. C’est la présence simultanée de ces deux âmes, de ces deux logiques, qui anime le livre et lui donne son mouvement, sa structure. [...] On est face à une spirale qui pourrait se dérouler sans fin, et que l’on pourrait formuler ainsi : aventure, échec, bonnes résolutions, nouvelle aventure, nouvel échec, nouvelles bonnes résolutions, et cela jusqu’au moment où il faudra trouver une fin qui paraît bien improbable tant que Pinocchio est ce qu’il est... »

Jean-Claude Zancarini, Extrait de Carlo Collodi : Pinocchio, édition bilingue, Paris, Flammarion

"L'histoire que je vais vous raconter ici ce soir est une histoire extraordinaire, une histoire plus extraordinaire que vos rêves; et pourtant une histoire vraie."