Cette part de rêve que chacun porte en soi

Bulletin officiel n° 9 du 27 février 2014

Lectures possibles :

  • Théophile Gautier, La Cafetière, La Morte amoureuse, Omphale, Le Pied de la momie, 1831-1840 (il existe un Folio 2€ intitulé La Cafetière qui regroupe ces nouvelles) ;
  • Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, 1865 ;
  • Howard P. Lovecraft, Les Contrées du rêve, 1927-1935 (lire Hypnos et les aventures de Randolph Carter, "La clef d'argent", "A travers les portes de la clé d'argent", et éventuellement "La Quête onirique de Kadath l'Inconnue") ;
  • Barack Obama, Les Rêves de mon père, 1995 ;
  • Grégoire Delacourt, La Liste de mes envies, 2012 ;
  • Sorj Chalandon, Le quatrième mur, 2013 ;

Films à voir :

  • Paul Verhoeven, Total recall, 1990 (un remake a été réalisé par Len Wiseman en 2012);
  • Alejandro Amenábar, Abre los ojos, 1998 (un remake, Vanilla sky, a été réalisé par Cameron Crowe en 2001) ;
  • Satoshi Kon, Paprika, 2006 ;
  • Christopher Nolan, Inception, 2010 ;
  • Ben Stiller, The Secret Life of Walter Mitty, 2013 ;
  • Hayao Miyazaki, Le Vent se lève, 2014 ;

Exposés possibles :

  • les grandes figures de la psychanalyse : Sigmund Freud, Carl Gustav Young ;
  • les découvertes faites en rêve : Frankenstein ; la machine à coudre d'Elias Howe ; L'Étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde ; les Cahiers de Ramanujan ; l'expérience sur la transmission des influx nerveux d'Otto Loewi ; etc.
  • les utopies et les villes idéales : la Saline royale d'Arc-et-Senans ; La Roche-sur-Yon ; Philadelphie ; le Phalanstère ; Louvain-la-Neuve ; etc.
  • les peintres qui ont exploré la thématique du rêve : Johann Heinrich Füssli ; Odilon Redon ; Salvator Dali ; etc.

Séance 01

Rêve et réalité

Cette séance est destinée à poser un certain nombre de repères sur la notion de rêve

Oral

Quelles idées évoque pour vous l'intitulé : "Cette part de rêve que chacun porte en soi" ?

Pistes

RÊVE n. m. dérivé implicite de rêver, est apparu tardivement (1674, Malebranche) pour désigner, à côté de songe, la suite d'images qui se présente à l'esprit durant le sommeil. Furetière (1690) précise qu'il "ne se dit guère que des songes de malades qui ont le cerveau aliéné ; il le dit "vieux" et le dictionnaire de Trévoux (1732), "bas et de peu d'usage". C'est au XVIIIe s. que le mot, en relation avec le verbe et dans un rapport de complémentarité avec rêverie, remplace peu à peu songe. Employé absolument, il désigne l'activité psychique pendant le sommeil, avec une confusion faite, jusqu'aux travaux sur la physiologie du rêve, entre l'activité psychique immédiate dans le sommeil et l'ensemble des représentations et souvenirs qu'a le dormeur. ♦ Il empiète cependant sur les valeurs de rêverie en désignant aussi une construction de l'imagination en état de veille (1718), sens qui, d'abord péjoratif (Voltaire : le rêve d'un homme en délire), prend avec Rousseau et les préromantiques une valeur poétique. Depuis la Révolution (1794), il désigne spécialement un projet chimérique, sans fondement, d'où (1819) la construction imaginaire destinée à satisfaire un besoin, un désir, dite spécialement au XXe s. selon la terminologie psychanalytique, rêve diurne, et entre dans les locutions usuelles de rêve, de mes rêves (1885), désignant par métonymie, l'objet d'un désir, d'où, familièrement avec une valeur affaiblie, une chose très charmante, dans c'est le rêve, et négativement ce n'est pas le rêve (déb. XXe s.).

Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert, 1992.

Synthèse

Proposez un tableau de confrontation du corpus ci-contre.

Expression

Dans Harry Potter à l'école des sorciers, J. K. Rowling écrit : "Ça ne fait pas grand bien de s'installer dans les rêves en oubliant de vivre". Selon vous, le rêve peut-il être néfaste ?

Exposés

Réalisez un exposé sur les grandes figures de la psychanalyse et leur théorie : S. Freud, C. Y. Young, Lacan.

Document A

Dans Sur le rêve, paru un an après L'Interprétation des rêves, S. Freud résume sa théorie sur le travail du rêve, en liant image et désir.

Je communiquerai donc quelques exemples de rêves d'enfants que j'ai réunis. Une petite fille de dix-neuf mois doit rester à jeun pendant tout un jour parce qu'elle a vomi le matin ; selon sa bonne, elle s'est rendue malade en mangeant des fraises. Pendant la nuit qui suit ce jour de diète, on l'entend prononcer son nom en dormant et ajouter "Fraises, groseilles, omelettes, bouillie". Elle rêve donc qu'elle mange, et souligne, dans son menu, ce qui, suppose-t-elle, lui sera chichement accordé dans un proche avenir. - De même, un garçon de vingt-deux mois rêve d'une jouissance qui lui a été refusée ; la veille il a reçu en cadeau de son oncle un petit panier de cerises fraîches, dont on ne lui a naturellement laissé goûter qu'un échantillon. Il se réveille en déclarant tout joyeux : "Hermann mangé toutes les cerises." Une petite fille de trois ans et demi avait fait, pendant le jour, une excursion sur un lac ; celle-ci n'avait pas duré assez longtemps pour elle, car elle se mit à pleurer lorsqu'elle dut revenir sur terre. Le lendemain matin, elle raconta qu'elle avait navigué sur le lac pendant la nuit, qu'elle avait donc continué la promenade interrompue. [...]

L'élément commun de ces rêves d'enfant saute aux yeux. Ils accomplissent tous des désirs qui ont été mis en branle pendant le jour et sont demeurés inaccomplis. Ce sont des accomplissements de désir simples et sans voile. [...]

Cette petite collection de rêves met réellement en lumière un second caractère des rêves d'enfants, leur corrélation avec la vie diurne. Les désirs qui s'y réalisent proviennent du jour, en règle générale du jour précédent, et ont été marqués, dans la pensée vigile, d'une intense accentuation affective. Ce qui est sans importance et indifférent, ou ce qui doit paraître tel à l'enfant, n'a pas trouvé d'accueil dans le contenu du rêve.

Chez les adultes aussi, on peut réunir de nombreux exemples de ces rêves de type infantile, qui, comme nous l'avons dit, offrent toutefois le plus souvent un maigre contenu. C'est ainsi que nombre de gens répondent normalement à un stimulus de soif nocturne par un rêve où ils boivent. [...]

Il n'est pas rare du tout qu'un fragment se détache avec une netteté particulière d'un rêve assez long, complexe et confus dans son ensemble, un fragment qui comporte un irrécusable accomplissement de désir, mais soudé à un matériel différent, inintelligible. Si l'on tente d'analyser aussi une série de rêves d'adultes apparemment transparents, on constatera avec surprise qu'ils sont rarement aussi simples que les rêves des enfants, et qu'ils peuvent cacher encore un autre sens que celui de l'accomplissement d'un désir.

Certes, une solution simple et satisfaisante de l'énigme du rêve serait que le travail d'analyse nous rende capables de ramener aussi les rêves absurdes et confus des adultes au type infantile de l'accomplissement d'un désir diurne intensément ressenti. Il semble, à coup sûr, que nous ne devions rien attendre de pareil. Les rêves sont le plus souvent remplis d'un matériel des plus indifférents et des plus hétérogènes, et on ne peut voir ce qui, dans leur contenu, pourrait être un accomplissement de désir.

Mais avant de quitter les rêves infantiles qui sont des accomplissements de désirs sans voile, nous ne devons pas omettre de mentionner un caractère essentiel du rêve, qu'on a relevé depuis longtemps et qui apparaît précisément le plus purement dans ce groupe. Je peux substituer à chacun de ces rêves une phrase exprimant un désir : Oh, si seulement la navigation sur le lac avait duré plus longtemps ! - si seulement j'étais déjà lavé et habillé ! - si seulement j'avais eu le droit de conserver les cerises au lieu de les donner à mon oncle ! Mais le rêve donne plus que cet optatif. Il montre le désir comme déjà accompli, il figure cet accomplissement comme réel et présent, et le matériel de la figuration onirique est constitué avant tout - quoique pas exclusivement - de situations et d'images sensorielles le plus souvent visuelles. Une sorte de transformation - qu'on a le droit de désigner du nom de travail du rêve - ne fait donc pas non plus complètement défaut à ce groupe : une pensée qui se formule à l'optatif est substituée à une vision au présent.

S. Freud, Sur le rêve, 1900.

Document B

La troisième nuit, il retrouva le chemin plus facilement et ne fit pas de mauvaises rencontres.

A nouveau, il vit son père et sa mère qui lui souriaient et un de ses grands-pères qui hochait la tête avec une expression de bonheur. Harry s'assit par terre, devant le miroir. Rien ne l'empêchait de rester ici toute la nuit à contempler sa famille. Rien, sauf peut-être...

- Alors ? Tu es encore là, Harry ?

Harry sentit son sang se glacer. Il regarda derrière lui. Assis sur un bureau, près du mur, il reconnut... Albus Dumbledore !

- Je... je ne vous avais pas vu, Monsieur, balbutia Harry.

- On dirait que l'invisibilité te rend myope, dit Dumbledore et Harry fut soulagé de voir qu'il souriait.

Albus Dumbledore vint s'asseoir par terre, à côté de lui.

- Comme des centaines de personnes avant toi, tu as découvert le bonheur de contempler le Miroir du Riséd.

- Je ne savais pas qu'on l'appelait comme ça, dit Harry.

- Mais j'imagine que tu as compris ce qu'il fait ?

- Il... il me montre ma famille...

- Et il montre ton ami Ron avec la coupe de Quidditch dans les mains.

- Comment savez-vous ?...

- Moi, je n'ai pas besoin de cape pour devenir invisible, dit Dumbledore d'une voix douce. Et maintenant, tu comprends ce que nous montre le miroir du Riséd ?

Harry fit "non" de la tête.

- Je vais t'expliquer. Pour l'homme le plus heureux de la terre, le Miroir du Riséd ne serait qu'un miroir ordinaire, il n'y verrait que son reflet. Est-ce que cela t'aide à comprendre ?

Harry réfléchit, puis il dit lentement :

- Il nous montre ce que nous voulons voir...

- Oui et non, répondit Dumbledore, il ne nous montre rien d'autre que le désir le plus profond, le plus cher, que nous ayons au fond de notre coeur. Toi qui n'a jamais connu ta famille, tu l'as vue soudain devant toi. Ronald Weasley, qui a toujours vécu dans l'ombre de ses frères, s'est vu enfin tout seul, couvert de gloire et d'honneurs. mais ce miroir ne peut nous apporter ni la connaissance, ni la vérité. Des hommes ont dépéri ou sont devenus fous en contemplant ce qu'ils y voyaient, car ils ne savaient pas si ce que le miroir leur montrait était réel, ou même possible. Demain, le miroir sera déménagé ailleurs, et je te demande de ne pas essayer de le retrouver. mais si jamais il t'arrive encore de tomber dessus, tu seras averti, désormais. Ça ne fait pas grand bien de s'installer dans les rêves en oubliant de vivre, souviens-toi de ça. Et maintenant, remets donc cette cape merveilleuse et retourne te coucher.

J. K. Rowling, Harry Potter à l'école des sorciers, 1997.

Séance 02

Rêveries

Cette séance est consacrée à une réflexion sur la question de la rêverie

Oral

Qu'est-ce qui vous fait rêver ?

Pistes

Synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents ci-contre.

Débat

Les rêveurs sont-ils des gens inutiles ?

Document A

Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait

Bien posé sur un coussinet,

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;

Ayant mis ce jour-là pour être plus agile

Cotillon simple, et souliers plats.

Notre Laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait, en employait l’argent,

Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;

La chose allait à bien par son soin diligent.

Il m’est, disait-elle, facile,

D’élever des poulets autour de ma maison :

Le Renard sera bien habile,

S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;

Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :

J’aurai le revendant de l’argent bel et bon ;

Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?

Perrette là dessus saute aussi, transportée.

Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;

La Dame de ces biens, quittant d’un œil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s’excuser à son mari

En grand danger d’être battue.

Le récit en farce en fut fait

On l’appela le Pot au lait.


Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous ?

Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;

Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;

On m’élit Roi, mon peuple m’aime ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;

Je suis gros Jean comme devant.

J. de La Fontaine, "La Laitière et le pot au lait", Fables, VII, 9, 1678.

Document B

FANTASME n. m. est emprunté (fin XIIe s.) au latin impérial phantasma "fantôme, spectre", en bas latin "image, représentation par l'imagination", transcription du grec phantasma, "apparition, vision, fantôme", de la famille de phainein "apparaître" (-> fantaisie). La graphie phantasme a aussi été usuelle...

♦ Introduit avec le sens d'"illusion", fantasme a signifié aussi "fantôme" (XIVe s.). Il devient un terme médical, avec le sens d'"image hallucinatoire" (1832); son emploi s'est restreint au sens de "production de l'imaginaire qui permet au moi d'échapper à la réalité" (1886, Amiel) ; le développement de la psychanalyse, où le mot marque l'opposition entre imagination et perception réelle, a rendu cette valeur courante au XXe s.

Document B

Sciences Humaines : Un adolescent rêve de devenir une star, un employé rumine une vengeance après une dispute avec un collègue de travail, une femme seule rêve de rencontrer le prince charmant, une mère s'angoisse que son fils, sorti avec des amis, n'ait un accident... Est-ce que pour vous, tout cela relève bien de la vie fantasmatique ?

Michèle Perron-Borelli : Tout à fait. Cela relève du monde de la vie fantasmatique consciente, de la rêverie. Et la rêverie, c'est le pôle conscient du fantasme. Cela prend une importance particulière à l'adolescence et est en liaison avec la réalisation d'un désir.

SH : Ce désir est-il toujours en lien avec la sexualité ?

M.P.-B. : Freud a souligné que les fantasmes adolescents sont toujours des rêveries érotiques et ambitieuses. Il les situe donc à la fois dans le registre de la sexualité (au sens large) et dans le domaine de ce l'on nomme le narcissisme : l'ambition, la valorisation de soi. Les ressorts de la rêverie - Freud parle de rêve diurne - sont les mêmes que ceux du rêve nocturne. Mais, alors que les rêves sont hallucinatoires, la rêverie évoque les fantasmes dans un monde virtuel, généralement projeté dans l'avenir. [...]

SH : Peut-on décrire un répertoire de la vie fantasmatique, de ses thèmes majeurs ?

M.P.-B. : Il existe un certain nombre de fantasmes majeurs et organisateurs. Freud a parlé de "fantasmes originaires". C'est une sorte de patrimoine de l'humanité, transmis par l'évolution. Il en a défini essentiellement trois : le fantasme de séduction, le fantasme de scène primitive (qui concerne essentiellement les relations sexuelles entre les parents) et le fantasme de castration. Ces trois fantasmes sont fondamentaux, car ils organisent progressivement le développement dans la vie psychique de l'enfant.

La vie fantasmatique s'organise à ses débuts à partir de relations très élémentaires. Elle concerne tout d'abord la relation duelle mère/enfant, dans laquelle s'inscrit notamment le fantasme d'abandon. Très tôt, l'enfant s'aperçoit que se mère n'est pas uniquement à lui, qu'il doit la partager avec son père. Intégrer cette réalité est difficile. Cela va être vécu sur le mode de l'exclusion, de la dépossession.

Intervient alors le fantasme de séduction ; pour garder sa mère, il faut la séduire et rivaliser avec le père. Tout cela va contribuer à organiser le complexe d'OEdipe.

D'autres fantasmes, comme ceux d'intrusion (peur d'être pénétré par une personne) sont également très archaïques. SH : Dans votre livre, vous évoquez le cas d'un patient, souffrant d'un "fantasme d'abandon", qui reproche à son entourage, et particulièrement à sa psychanalyste, de l'abandonner, de ne pas s'intéresser suffisamment à lui (au moment où elle part en vacances). Peut-on vraiment rapporter ce type de fantasme à une problématique sexuelle ?

M.P.-B. : L'angoisse d'abandon va plutôt dans le sens d'un autre versant du fantasme, du côté de la perte. Mais les deux sont liés : la crainte de l'abandon est d'autant plus grande que l'objet est investi de désir. Donc, l'abandon est le versant négatif du désir. Dans le fantasme d'abandon, comme dans tout fantasme, il y a une dynamique du conscient et du non-conscient. Il se peut par exemple que l'événement nous conduise à faire ce qu'on croyait vouloir éviter. C'est fréquent dans la relation amoureuse : on a peur que la personne qu'on aime vous quitte, mais on fait tout ce qu'il faut pour qu'elle vous quitte, souvent par culpabilité.

SH : Peut-on parler d'une fonction du fantasme ?

M.P.-B. : Aux origines, le fantasme a une fonction de substitution. Il se présente comme une satisfaction hallucinatoire du désir. Un enfant qui n'a pas sa mère au moment où il le voudrait se met à rêver, à imaginer son retour. Telle est l'origine du fantasme : une fonction de substitution par rapport à un manque.

Mais le fantasme ne se réduit pas simplement à cette fonction de substitution. Il prépare une action future. Le jeune homme qui rêve de séduire une femme élabore aussi un scénario pour l'avenir. Il va s'imaginer retrouver la femme à tel endroit, engager la conversation avec elle, l'emmener à l'hôtel, lui faire l'amour... Dans ce cas, le fantasme à une fonction d'anticipation et de préparation à l'action. Le jeune homme imagine des scénarios possibles pour essayer de penser son comportement futur. Ici, dans le fantasme, se mêlent le désir et la projection dans l'avenir. Il a un rôle d'élaboration préparatoire à l'action. C'est souvent cela, la rêverie.

SH : Dans certains cas aussi, le fantasme ne pourrait-il pas, au lieu de préparer l'action, la perturber ?

M.P.-B. : Effectivement, c'est par exemple le cas d'un patient qui souffre d'une phobie du toucher. Il refuse tout contact physique avec une autre personne, car ce contact génère chez lui des représentations (de souillure, d'intrusion) qui lui sont insupportables. Le fantasme est ici désorganisant. Au moment de la réalisation d'un désir, une personne phobique se trouve brusquement saisie d'une angoisse infantile : elle va être pénétrée, anéantie, détruite par autrui. Ces fantasmes, qui restent inconscients, entraînent une désorganisation psychique.

Les fantasmes de violence peuvent également être très perturbateurs. Si, à chaque fois que vous êtes en conflit, vous imaginez que vous allez sauter à la gorge de votre interlocuteur, le fantasme devient désorganisateur de l'action. Je cite le cas d'une patiente qui a une phobie d'impulsion. Lorsqu'elle est en colère contre son mari, elle s'imagine prendre un couteau et aller le poignarder. Ces fantasmes devien- nent pour elle un sujet de préoccupation et d'angoisse, qui inhibe ses capacités de communication. SH : Le fantasme se fixe toujours sur un "objet" particulier, avec lequel le sujet entretient une relation privilégiée.

M.P.-B. : En psychanalyste, ce que l'on nomme « l'objet" est en fait une personne. Les premiers "objets " d'attention, ce sont bien sûr les parents, mais ce sera plus tard un ami, un amant, un professeur... quelqu'un qui compte pour soi.

Il faut comprendre que "l'objet", sur lequel on se fixe, n'est pas seulement une personne réelle, mais tout autant l'image que l'on a en nous de cette personne. On peut fort bien avoir construit une image d'un père terrible dans son enfance, alors que la personnalité réelle du père est toute différente.

Certaines personnes, qui ont eu des relations difficiles avec leurs parents, se réconcilient parfois avec eux sur la fin de leur vie. Ayant appris à vivre, elles en découvrent une image différente et prennent conscience qu'elles ont affaire à des personnes réelles qui ont peu de points communs avec les gens qu'elles avaient imaginés. Les fantasmes inconscients ont à faire à ces "objets internes", qui orientent les choix d'objets réels. Lorsque vous êtes confronté à une personne réelle, il y a alors un nécessaire réajustement. Et les personnes qui ne parviennent pas à rencontrer l'objet dans sa réalité sont amenées à répéter constamment les mêmes attitudes et à réactiver les mêmes conduites. Le fantasme circule ainsi en permanence entre l'inconscient et le conscient. SH : Ne retrouve-t-on pas ces images idéales dans d'autres situations : des parents se construisent l'image d'un enfant idéal, qu'ils doivent réaménager en fonction de ses conduites réelles ? De même, chacun est amené à construire une image idéale - négative ou positive - de la personne aimée, de son professeur, de son supérieur hiérarchique...

M.P.-B. : Certainement : l'imago et les images internes sont constamment présentes. La relation à l'objet est fondamentale. Par exemple, un fantasme d'ambition suppose une rivalité avec d'autres. Il mobilise profondément les "objets" psychiques, les images d'autrui qu'on a en soi. L'écrivain qui pense constamment à un lecteur imaginaire. Il travaille pour quelqu'un qu'il a en tête, un lecteur fictif qui lui "commande" une certaine façon d'écrire. L'objet interne est donc toujours là. SH : Qu'en est-il des fantasmes agressifs ?

M.P.-B. : Ils coexistent toujours avec des fantasmes de désir. Ils sont produits par les frustrations inévitables et les rivalités. C'est souvent avec les personnes les plus proches que nous sommes le plus portés à des réactions agressives. SH : La vie fantasmatique est-elle selon vous une activité banale, ou au contraire, est-elle le produit de conflits psychiques ?

M.P.-B. : La vie fantasmatique est permanente et il n'y a pas de vie psychique sans conflits. Mais la production fantasmatique se réactive particulièrement dans toutes les situations de crise ou de changement, qui peuvent raviver des conflits refoulés. Tout événement qui remet en cause un équilibre acquis - un mariage, un décès, un divorce, la naissance d'un enfant - bouleverse l'équilibre psychique. Ces situations peuvent ramener l'individu à des vécus régressifs, de détresse, de peur, d'insécurité fondamentale, qui remobilisent une activité fantasmatique inhabituelle.

M. Berron-Borrelli, "Regards sur la vie fantasmatique", Sciences humaines, n°97, août-septembre 1999.

Document D

Si la rêvasserie et la rêverie ont pour point commun d'accorder plus d'importance au visionnage de "vidéos mentales" qu'à l'instant présent, il existe entre elles une différence majeure. Dans la rêvasserie, le vagabondage des pensées n'a aucun lien ni avec le passé, ni avec le présent, ni avec l'avenir du sujet. Il n'est qu'une façon de s'évader d'une réalité présente – ou du souvenir douloureux d'une réalité passée – au risque de se complaire dans des rêveries stéréotypées et compulsives qui consomment l'énergie psychique du sujet en pure perte.

Rêvasser

La rêvasserie prend du temps, de l'énergie, mais ne participe ni à la vie réelle, ni à la vie imaginaire. Tout y est facile et on y accomplit des choses extraordinaires, mais tout s'y passe en pensée sans aucune relation avec la vie réelle. Chez certaines personnes, elle prend même le pas sur tout le reste. Dès qu'elles le peuvent, elles se réfugient dans un monde intérieur fantastique. Du coup, elles sont moins disponibles pour la vie réelle. À l'extrême, cet attrait pour le monde intérieur prend l'apparence d'une véritable addiction. Il dissuade l'engagement dans la vie quotidienne et cela aussi bien du point de vue professionnel que social. La rêvasserie devient un refuge. Winnicott écrit même qu'elle possède celui qui s'y abandonne "comme un esprit malin". Le sujet y est accaparé par des images obsédantes qui exercent une forte pression sur son psychisme. Ce caractère passif peut être mal vécu et susciter un refus de la part d'une autre partie de la personnalité. Le sujet éprouve alors de la colère vis-à-vis de ses propres fantasmes, de l'angoisse, mais plus souvent de la honte. Les images qui l'envahissent ne correspondent pas à des sentiments ou à des sensations recherchés consciemment. Il ne parvient pas à arrêter ce défilement. [...]

J'ai suivi en thérapie une femme qui s'imaginait régulièrement dans la peau d'un personnage grandiose appartenant à une famille royale. Je me souviens aussi d'un célibataire qui s'imaginait plusieurs fois par jours sauver une jeune fille menacée par un groupe de malfrats, et se complaisait à l'imaginer tomber dans ses bras. Aucun des personnages de ce scénario n'avait d'équivalent dans la réalité. Il n'avait d'ailleurs pas rencontré de jeune fille dont il rêvait d'attirer l'attention, et encore moins les délinquants qu'il se plaisait à rosser en pensée. Et d'ailleurs, si une telle situation s'était produite dans la réalité, il l'aurait probablement fui aussitôt ! Pourtant il n'était pas psychotique et avait une bonne adaptation professionnelle. Il percevait très bien ces rêvasseries comme une forme de refuge et il en éprouvait de l'angoisse, voire de la honte. Mais dans une telle situation, le danger est que cette honte provoque un retrait social de telle façon que l'attrait pour une activité mentale dissociée s'en trouve renforcé, dans un cercle vicieux sans fin.

Inutile de dire que de telles productions psychiques sont ininterprétables. La seule façon de travailler avec ces patients est de les inviter à parler de choses concrètes de leur existence de façon à leur permettre de commencer à construire de vraies rêveries à leur sujet.

Rêver

Les rêveries à la différence des "rêvasseries", sont des constructions mentales à l'édification desquelles le sujet participe activement. Il met en scène des scénarios qui impliquent les différentes personnes qui constituent son entourage, derrière lesquelles se cachent les figures psychiques intériorisées constituées au cours de son histoire infantile. Comme dans le rêve, le désir y a une place motrice : il organise les représentations de manière à permettre une satisfaction de désir. Le rêve crée toujours du nouveau à partir des désirs mobilisés la journée, et la rêverie aussi. Elle a d'autant plus de chances de se trouver liée à la réalité que l'on est capable de l'interrompre et d'en prendre conscience.

Imaginer

Enfin, l'imagination est centrée sur la transformation de la vie réelle. C'est par exemple le cas lorsqu'on imagine un dialogue fictif avec quelqu'un afin de préparer – et souvent même de découvrir- ce que l'on souhaite lui dire. L'imagination est une orientation volontaire de l'esprit en vue de résoudre un problème ou d'anticiper un événement redouté ou désiré. L'imagination anticipe des transformations que le sujet se fixe pour but de réaliser. C'est une forme de pensée visuelle tournée vers le futur. Elle y projette le sujet en lui faisant constituer des projets dans une perspective de bonheur à venir.

Trois réponses possibles à une même situation

Prenons un exemple qui résume ces trois situations. Dans la même entreprise, trois employés sont en butte aux mêmes frustrations professionnelles. Le premier s'imagine en chevalier terrassant des dragons ou en résistant sauvant des enfants pendant la dernière guerre : il "rêvasse". Le second imagine qu'il est devenu le patron de l'entreprise et qu'il accorde plus de respect aux employés : il met en scène un accomplissement de désir, on peut dire qu'il rêve bien qu'il soit parfaitement éveillé. Son activité fantasmatique est proche de ce qui arrive dans le rêve. Quant au troisième, celui qui utilise les ressources de l'imagination, il se demande concrètement comment réclamer une augmentation, ou quelle formation professionnelle entreprendre pour changer sa situation. L'opposition entre rêvasser et rêver est, on le voit, bien tranchée, alors qu'elle est beaucoup moins nette entre rêver et imaginer. Les chemins de la rêverie peuvent en effet mener à l'imagination, et il faut parfois avoir beaucoup rêvé pour commencer à imaginer… La rêverie est parfois proche du fantasme d'élaboration tel que le définit Maria Torok. Elle tente de cerner un contenu traumatique en souffrance d'élaboration. Et lorsqu'elle s'ouvre sur l'imagination, cette élaboration est mise au service de la transformation de la réalité. Au contraire, la rêvasserie se confond toujours avec le fantasme d'accomplissement : elle tente de passer l'éponge sur une souffrance impossible à symboliser et de l'oublier à jamais. Le problème est que cette tâche n'est jamais terminée.

S. Tisseron, Rêver, fantasmer, virtualiser, éd. Dunod, 2012.

Document D

Dans la Bible, le livre de L'Ecclésiaste affirme : "Vanité des vanités, tout est vanité." Le mot "vanité" est à prendre au sens de "apparence sans réalité, illusion." En peinture, le genre des Vanités est, pendant la première moitié du XVIIe s., un lieu commun. La banière indique : "Aeterne pungit, cito volat et occidit" : "Il pique sans cesse, vole rapidement et tue."

Le rêve du chevalier

A. de Pereda, Le Rêve du chevalier, 1655.

Sempé, Tout se complique, 1963, éd. Denoël.

Bill Waterson, Calvin et Hobbes, On n'arrête pas le progrès, éd. Hors collection, 1991.

Bill Waterson, Calvin et Hobbes, On est fait comme des rats, éd. Hors collection, 1990.

Séance 03

Les usines à rêves

Cette séance est destinée à étudier l'industrie hollywoodienne sous l'angle du rêve

Synthèse

Proposez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Pistes

Expression

P. Coste déclare : "C'est au cinéma que l'on apprend à embrasser, à faire l'amour, à demander en mariage." Selon vous, nos rêves sont-ils à ce point stéréotypés ?

Document A

V. Fleming, Gone with the wind, 1939.

Document B

C’était en effet la cité la plus extravagante de la terre, où tout pouvait se produire et finissait toujours par arriver. Ici dix mille personnes avaient succombé à la mort avant de se relever en riant et de s’éloigner d’un pas nonchalant.

Des édifices entiers avaient été la proie des flammes sans pour autant se consumer. Toutes sirènes hurlantes, des voitures de police avaient foncé à l’angle des carrefours, et leurs passagers n’en étaient sortis que pour se dépouiller de leurs uniformes bleus, effacer à l’aide de crème démaquillante leur fond de teint ocre, puis rentrer dans les petits appartements de leurs bungalows d’habitation au sein de la grisaille du vaste monde.

Par ici des dinosaures avaient rôdé, tantôt en réduction, tantôt se dressant, hauts de quinze mètres, au-dessus de virginales héroïnes dépenaillées et glapissantes. De là étaient partis de valeureux croisés qui s’en allaient accrocher leurs armures et ranger leurs lances au magasin des accessoires. Henry VIII avait ici fait couper quelques têtes. Là Dracula avait erré sous sa forme charnelle avant de retomber en cendres. On y trouvait aussi les Stations de la Croix arrosées d’un sang toujours frais, celui des scénaristes fourbus montant au Calvaire, le dos ployé sous le fardeau des pages retouchées, persécutés par les metteurs en scène aux fouets cinglants et les censeurs aux ciseaux affutés comme des rasoirs. Et du haut de ces minarets les fidèles étaient conviés à se prosterner chaque matin au soleil levant, dans le sillage vrombissant des limousines aux vitres teintées dissimulant des puissances anonymes, tandis que les manants détournaient le regard de peur de devenir aveugles.

R. Bradbury, Le Fantôme d'Hollywood, éd. Denoël, 1992.

Document C

C'est au cours des années trente que le studio system connaît son apogée, qui durera jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, et donne naissance aux plus beaux fleurons du classicisme hollywoodien. "Ce travail au studio, déplore Blaise Cendrars qui viste Movieland en 1936, n'a plus rien d'artistique, mais est un travail en série. [...] C'est que la discipline est très stricte sur les plateaux de Hollywood, et que la règle est inflexible : on ne vous demande pas d'avoir du génie, mais d'obéir, et de faire vite."

Le pouvoir est à New York, où les majors prennent toutes les décisions et fixent leur programmation. Sur la côte Ouest, les producteurs sont des éxécutaires omniprésents et tout-puissants. Toutes catégories confondues, ils étaient 34 en 1926-1927, pour un total de 743 films sortis. Dix ans plus tard, pour 484 films, ils sont... deux cent vingt, soit une progression de 800% !

La machine tourne vite, et bien. Son organisation repose sur une extrême division des tâches.

Rien n'est laissé au hasard : une fois terminés, les films sont testés auprès de publics types aux quatre coins des États-Unis, à l'occasion de premières non annoncées, les previews. Le premier Frank Capra a l'idée d'enregistrer sur le vif les réactions du public, afin de retravailler le montage de ses bandes.

Standardisation stérilisante parfois, il est vrai, mais le studio system a su générer une esthétique qui n'appartient qu'à lui : chaque film porte la marque de la compagnie qui l'a produit. Des générations de cinéphiles, du premier coup d'oeil, reconnaîtront le velouté des éclairages de la Paramount, le montage agile et les dialogues hachés de la Warner Bros ou la griffe de Cedric Gibbons, le décorateur de la Metro. [...]

En compulsant les mémoires des stars, les chroniques journalistiques et les pamphlets dénonçant l'orgie permanente de Hollywood, on mesure mal la réalité quotidienne de la vie de ces dieux de l'écran, laquelle doit être cherchée quelque part entre la légende noire des "forçats du rêve" et l'univers de débauche de Hollywood-Babylone.

Peu avant la guerre, six films sur dix sont adaptés de romans, nouvelles ou pièces de théâtre. L'avènement du parlant a propulsé sur la scène hollywoodienne un nouveau personnage : l'homme de lettres. Hollywood draine les meilleures plumes du roman américain recrutées au sein des milieux littéraires de New York, pour le meilleur et pour le pire.

D'emblée, les rapports entre producteurs, réalisateurs et auteurs sont conflictuels. "Les écrivains, déclarera le réalisateur Billy Wilder, venaient à Hollywood pour faire de l'argent à toute vitesse. Ils voulaient tous une part du gâteau, mais ils ne portaient pas de réel intérêt au cinéma ; ils le regardaient de haut, comme une chose de troisième ordre."

C'est l'homme de cinéma qui parle ; les écrivains, on s'en doute, ont une toute autre opinion de leur travail auprès des studios. Venus au pays du songe, ils découvrent une discipline de fer. "Je travaille, écrit le romancier Nathanael West, recruté par la Columbia en 1933, de dix heures du matin à six heures du soir, y compris le samedi. Cinq minutes après que je sois assis à mon bureau, on m'a donné du travail [...] et je dois tous les jours écrire des pages et des pages. On ne plaisante pas, ici. Tous les auteurs sont installés dans des rangées de boxs, et dès qu'une machine à écrire s'arrête, quelqu'un glisse sa tête pour voir si vous êtes en train de réfléchir."

C.-M. Bosséno, J. Gerstenkorn, Hollywood, l'usine à rêves, coll. Découvertes Gallimard, éd. Gallimard.

Document D

Quitte à choisir une nouvelle vie, autant qu'elle ressemble au paradis. Hollywood, l'usine des mythologies américaines et mondiales, est né dans les années 20 des ambitions d'une dizaine d'immigrés juifs d'Europe de l'Est. Les Zukor, Cohn, Fox, les Laemmle, Warner ou Mayer avaient fui autant les haines du Vieux Continent que leurs enfances de mal-aimés. Pour convaincre l'Amérique de leur ouvrir les bras, ils s'étaient résolus à lui concocter des rêves sur une colline aride du Sud californien. Des rêves qui durent encore... Ces valeurs, inventées et glorifiées à l'écran par les patrons de Paramount, Metro-Goldwyn-Mayer ou Universal, sont devenues le miroir d'une nation et alimentent l'inconscient planétaire. Pourtant, ce sont bien des valeurs «importées». Neil Gabler, professeur d'histoire du cinéma, essayiste, critique et auteur d'un grande saga sur ces titans créateurs (An Empire of Their Own), l'explique ici: seules leur soif d'Amérique, leur vision des espérances américaines et leur intelligence du public ont permis à ces pionniers de transformer le cinéma, ce petit bonheur du pauvre, en la plus grande richesse du Nouveau Monde. [...]

Dans les flamboyantes années 20, Hollywood va mettre en scène le rêve américain et fabriquer un imaginaire pour la planète entière. Dans le miroir du cinéma, le monde s'américanise... C'est sans doute le paradoxe le plus étonnant de notre culture: ce rêve que l'on dit américain est un produit d'importation! C'est un idéal d'Européens! L'industrie cinématographique américaine - la quintessence de ce que nous appelons l'Amérique - a en effet été fondée au début du siècle et dirigée pendant plus de trente ans par une poignée de juifs immigrés d'Europe de l'Est. L'imaginaire hollywoodien est avant tout le produit de la vénération qu'ils portent à leur nouvelle terre d'accueil. L'Amérique de Celluloïd, c'est l'Amérique qu'ils idéalisent: celle de leur réhabilitation personnelle.

L'antithèse des humiliations et de la souffrance de leurs anciennes vies européennes. Sans ces immigrés, il n'y aurait pas eu Hollywood?

Rien n'aurait été pareil dans une Amérique essentiellement anglo-protestante. Tocqueville, en son temps, avait été frappé par le pragmatisme de notre pays et par son faible penchant pour la poésie. La culture ne prenait aucun recul sur l'expérience américaine en marche. Seuls des nouveaux venus pouvaient révéler le mythe et créer, presque de toutes pièces, une fiction, qui, à son tour, les captiverait et les intégrerait.

Qu'avaient-ils donc de si différents, ces nouveaux venus?

Ces juifs venus de l'Est sont presque tous issus de familles que l'on qualifierait aujourd'hui de "dysfonctionnelles"... Carl Laemmle, le futur fondateur d'Universal, est né en 1867 dans un petit village du sud de l'Allemagne; après la mort de sa mère, il a traversé l'Atlantique pour échapper à l'emprise de son père, ruiné par la spéculation... Adolph Zukor, qui deviendra le patron de la Paramount, est un orphelin originaire de Hongrie qui a passé son enfance avec un oncle rabbin glacial, avant de s'enfuir en Amérique... William Fox, qui va fonder la Fox Film Corporation, est né de parents immigrés hongrois: il a vu son père mettre la famille sur la paille et il le détestait assez pour cracher sur son cercueil... Quant à Louis B. Mayer, de la Metro-Goldwyn-Mayer, il assure ne se souvenir ni du lieu ni du jour de sa naissance en Russie, et il se choisira comme date d'anniversaire le 4 juillet, fête de l'indépendance américaine... Tous ces hommes ont en commun autant leurs origines qu'un rejet profond de leur passé et de leur ancienne identité. Et tous ont été marqués par l'absence et l'échec de leurs pères, pour certains incapables de s'adapter au Nouveau Monde. [...]

Et ils veulent s'assimiler à tout prix dans la grande Amérique.

Oui. Le cinéma leur offre une nouvelle identité, un instrument d'assimilation rêvé et le moyen de bâtir leur propre univers, aussi bien à l'écran que dans la réalité: ils créent Hollywood. Pourquoi là? On sait que la lumière et le climat de ce patelin voisin de Los Angeles sont propices aux premiers tournages, qui ne bénéficient pas encore des technologies de l'éclairage. Mais aussi la Californie du début du siècle est un espace socialement vierge, sans caste dominante, sans syndicats... Un lieu idéal pour se réinventer.

Comment se lancent-ils dans le cinéma?

Pas par hasard, comme le prétend la légende. Certes, les frères Warner, les Warner Bros, se sont lassés du petit commerce de papa Benjamin, immigré polonais devenu cordonnier à Baltimore, et se sont cotisés pour acheter un projecteur. Mais la plupart des futurs moguls de Hollywood sont déjà riches lorsqu'ils découvrent le cinéma. Fox est dans la fripe; Mayer dans la ferraille; Zukor est un prince de la fourrure... Ces hommes-là ne sont pas pour autant coupés de la culture des immigrants: ils voient bien que, pour tous ces gens, le cinéma représente le seul loisir accessible. La 14e Rue de New York, ces Champs-Elysées du pauvre, offre alors des centaines de nickelodeons, où l'on projette des saynètes comiques de quelques minutes. Nos entrepreneurs commencent par racheter des salles de projection, d'autant plus facilement qu'aucun investisseur anglo-américain n'occupe la place: à l'époque, on ne voit dans ces images que des gadgets vulgaires et sans avenir. Au contraire, pour ces immigrants, faire de ce divertissement un art reconnu, c'est une manière d'élever le statut social de leur communauté... Zukor, le premier, a l'idée de tourner les pièces du théâtre du moment et d'en recruter les comédiens les plus cotés. Tout va très vite: à peine dix ans, de 1905 à 1914, s'écoulent entre l'ère des nickelodeons du pauvre et celle des majestueux movie palaces, les cathédrales de 6 000 places où se presse toute la classe moyenne américaine.

La révolution vient aussi de la technologie.

Oui. Grâce à elle, on peut enfin tourner des longs-métrages. Les propriétaires de salles développent un vrai sens du spectacle. Les scènes de bataille sont teintées en rouge, et les films muets tonnent du boucan d'énormes orchestres symphoniques. L'essor du cinéma tue même le monopole des patent companies, ces entreprises comme Edison ou Kodak, propriétaires des brevets de l'industrie, qui se ruinent en milliers de procès pour infractions. Ceux-là n'ont vu dans le cinéma qu'une rente; ils découvrent trop tard qu'il s'agit d'un phénomène de société. Essayez d'imaginer: dans les années 20, dans un pays de 120 millions d'habitants, on va atteindre les 80 millions d'entrées par semaine!

Le cinéma devient un énorme business.

Dans ces années-là, les studios maîtrisent toute la chaîne - production, distribution, projection - et sont capables de sortir un film par semaine. Les nouveaux patrons ont du flair pour dénicher les bons scénarios et les bons acteurs, et ils développent de véritables cultures maison. Chez Mayer, on allie le glamour de Garbo et la fraîcheur du jeune Mickey Rooney pour glorifier la famille, le travail et le sens patriotique. Zukor, lui, signe l'élégance très européenne et sensuelle de Paramount: Marlene Dietrich, Lubitsch et la première édition, osée, des Dix Commandements, de Cecil B. De Mille... Quant à la Warner, elle se veut urbaine et populaire: ce sera la tanière de Bogart, James Cagney et Betty Davis. La MGM, de son côté, représente les vertus de l'Amérique rurale et provinciale. Chaque studio a une identité bien typée.

Et puis, la grande crise de 1929 arrive. Comment le cinéma s'en sort-il?

Un cliché voudrait que les Américains se soient rués au cinéma pour oublier la misère. C'est faux: bien que les barons de Hollywood se soient endettés à millions pour ouvrir leurs réseaux de movie palaces, le box-office décline, Universal et Paramount se retrouvent en règlement judiciaire et MGM y échappe de justesse. La concurrence se traduit en une surenchère sur les cachets des stars, dont Hollywood savait jusqu'alors calmer les ego et les prétentions. L'industrie est en danger, et ses détracteurs en profitent pour donner l'assaut. Les frasques des Années folles reflètent la victoire de la culture urbaine sur l'ancienne société rurale. La grande crise a provoqué un nouveau changement des mentalités. On recherche des valeurs communes, plus conservatrices, glorifiées par les ligues de vertu. C'est l'époque où l'archevêque de Philadelphie promet l'excommunication à tout catholique repéré au guichet d'un cinéma. Hollywood, déjà en mal de public, vit dans la hantise du boycott. Il adopte sans discuter le nouveau code de production puritain concocté par les Eglises.

Ce code est un tue-l'amour intégriste. On ne peut rien montrer: pas un baiser hors mariage, pas un crime explicite. Comment le cinéma peut-il survivre?

Les producteurs se plient à la censure avec d'autant plus de zèle que l'offensive puritaine réveille leurs peurs d'immigrants. Pour des hommes qui rêvent d'assimilation, rien n'est pire que d'être déclarés antiaméricains. Mais l'influence du code n'est pas si négative: dans les années 30, les studios apprennent à jouer subtilement avec la censure, à suggérer plus qu'à montrer. Le 7e art y gagne en sophistication. Ne me dites pas que les Howard Hawks sont des navets, ni que Marlene Dietrich en costume de gorille n'est pas un chef-d'oeuvre d'insolence...

Hollywood va devenir la machine à fabriquer des rêves pour le monde entier. Comment se produit cette mondialisation ?

En 1918, l'usine à rêves est déjà internationalisée. Au temps du muet, l'acteur européen peut facilement jouer dans des films américains. La mondialisation perd pourtant du terrrain dans les années 30, car l'Allemagne, l'une des plaques tournantes de l'export, passe sous la botte nazie et expulse les filiales américaines. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hollywood apporte partout la bonne parole américaine, en particulier en Amérique latine. Mais la vraie popularisation de l'American way of life date de l'après-guerre: les vêtements américains, les attitudes américaines, les mythologies américaines deviennent, par le vecteur du film, un point de référence mondial.

Paradoxalement, alors que l'American way of life prend son essor dans les années 50, Hollywood mord la poussière.

En 1946, des millions de jeunes combattants sont revenus d'Europe. Le pays s'amuse et Hollywood mène la fête. Dès 1951, alors que le boom économique bat son plein, les entrées chutent de manière spectaculaire. Les Américains ont trouvé d'autres moyens de dépenser leur argent: au bowling, au restaurant... Et il y a la télévision, entrée en masse dans les foyers des nouvelles banlieues, où vit la middle class. [...] Le cinéma reste enfermé dans son ghetto urbain. De plus, la législation antimonopole exige la séparation des activités de production et de projection des films. De leur côté, les acteurs commencent à rompre les contrats d'exclusivité qui les lient à leur studio. Quant aux grands patrons visionnaires de Hollywood, ils ont vieilli et perdent peu à peu le contrôle. Dans ce marasme, Hollywood devient plus vulnérable aux attaques politiques et à la chasse aux sorcières. Au temps du maccarthysme, les studios acceptent sans broncher la liste noire et évincent les prétendus communistes de leurs rangs. Depuis, Hollywood n'a jamais retrouvé le paradis perdu des années 20, mais il reste le coeur des mythologies américaines. Oui. La vie, ce n'est pas un feuilleton télé, c'est un film sur grand écran. Nos moindres gestes, nos conversations, notre représentation de l' "américanité" sont issus des conventions hollywoodiennes. C'est au cinéma que l'on apprend à embrasser, à faire l'amour, à demander en mariage. [...]

Cette influence touche non seulement les Américains, mais le monde entier.

70% des entrées au box-office français reviennent aujourd'hui à des films américains. Selon vous, nous serions des impérialistes culturels, accueillis à bras ouverts par les colonisés. Et cela peut se comprendre: Hollywood produit des films à l'usage de son marché intérieur, et celui-ci est l'une des populations les plus diverses, les plus bigarrées au monde! De plus, la culture qu'il présente est psychologiquement l'une des plus acceptables et des plus valorisantes qui soient, car elle consacre la primauté de l'individu sur le groupe. [...] Lorsque je vois Le Crime de M. Lange, de Jean Renoir, je suis subjugué par la complexité de l'interaction sociale. Dans un film américain, il y a toujours un Tom Cruise qui sauve le monde ou casse la gueule au reste de la planète pour rétablir le bien. Un monument des sixties comme Easy Rider offre le même message, somme toute conservateur, que reprennent toutes les mégaproductions d'aujourd'hui: la décence, l'intégrité et le courage de l'individu face à la corruption du groupe.

Avec l'uniformisation qui l'accompagne...

Ni Zukor ni Mayer ne renieraient Mission: Impossible. Ces hommes croyaient à la noblesse du divertissement. Certes, le cinéma des années 20 et 30 était un art du compromis, capable de satisfaire des publics différents réunis dans la même salle. La crise des années 50 a ouvert la voie au marketing, à la segmentation des films en deux types: l'un, à grand spectacle, pour les jeunes hommes et l'export; l'autre, chic et "indépendant", pour les adultes plus âgés et les femmes. Avec Internet et la numérisation de la télévision, cette personnalisation va s'accentuer. Mais, c'est vrai, le pouvoir appartient toujours aux grosses productions. C'est même le cas en matière de littérature. Le produit divertissant marginalise celui qui ne l'est pas. Mais je n'y vois pas le résultat d'un conditionnement ou d'un complot mercantile que dénoncent des philosophes comme votre Baudrillard. Le divertissement est un besoin fondamental. Le nier, c'est nier l'attrait de Hollywood. Et c'est un peu nier la nature humaine.

P. Coste, Entretien avec Neil Gabler, L'Express, "Il était une fois l'Amérique", 5, publié le 03/08/2000

Séance 04

Les pouvoirs du rêve

Cette séance est destinée à étudier le lien entre rêve et invention

Oral

Proposez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Pistes

Exposés

Préparez un exposé sur une découverte ou une création née d'un rêve :

- Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818.

- Elias Howe, machine à coudre, 1846.

- Robert Louis Stevenson, L'Étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde, 1886.

- Srinivasa Ramanujan, Cahiers de Ramanujan, environ 1920.

- Otto Loewi, expérience sur la transmission des influx nerveux, 1921.

- Paul McCartney, Yesterday, 1965.

Ecriture

Le rêve peut-il être une source de connaissance et de progrès ?

Document A

L. de Vinci, Machine volante à ailes battantes, plume et encre sur papier, codex Atlanticus f.858r (image de L. Viatour).

Document B

Mystérieuse faculté que cette reine des facultés ! Elle touche à toutes les autres ; elle les excite, elle les envoie au combat. Elle leur ressemble quelquefois au point de se confondre avec elles, et cependant elle est toujours bien elle-même, et les hommes qu’elle n’agite pas sont facilement reconnaissables à je ne sais quelle malédiction qui dessèche leurs productions comme le figuier de l’Évangile.

Elle est l’analyse, elle est la synthèse ; et cependant des hommes habiles dans l’analyse et suffisamment aptes à faire un résumé peuvent être privés d’imagination. Elle est cela, et elle n’est pas tout à fait cela. Elle est la sensibilité, et pourtant il y a des personnes très sensibles, trop sensibles peut-être, qui en sont privées. C’est l’imagination qui a enseigné à l’homme le sens moral de la couleur, du contour, du son et du parfum. Elle a créé, au commencement du monde, l’analogie et la métaphore. Elle décompose toute la création, et, avec les matériaux amassés et disposés suivant des règles dont on ne peut trouver l’origine que dans le plus profond de l’âme, elle crée un monde nouveau, elle produit la sensation du neuf. Comme elle a créé le monde (on peut bien dire cela, je crois, même dans un sens religieux), il est juste qu’elle le gouverne. Que dit-on d’un guerrier sans imagination ? Qu’il peut faire un excellent soldat, mais que, s’il commande des armées, il ne fera pas de conquêtes. Le cas peut se comparer à celui d’un poète ou d’un romancier qui enlèverait à l’imagination le commandement des facultés pour le donner, par exemple, à la connaissance de la langue ou à l’observation des faits. Que dit-on d’un diplomate sans imagination ? Qu’il peut très bien connaître l’histoire des traités et des alliances dans le passé, mais qu’il ne devinera pas les traités et les alliances contenus dans l’avenir. D’un savant sans imagination ? Qu’il a appris tout ce qui, ayant été enseigné, pouvait être appris, mais qu’il ne trouvera pas les lois non encore devinées. L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentée avec l’infini.

Sans elle, toutes les facultés, si solides ou si aiguisées qu’elles soient, sont comme si elles n’étaient pas, tandis que la faiblesse de quelques facultés secondaires, excitées par une imagination vigoureuse, est un malheur secondaire. Aucune ne peut se passer d’elle, et elle peut suppléer quelques-unes. Souvent ce que celles-ci cherchent et ne trouvent qu’après les essais successifs de plusieurs méthodes non adaptées à la nature des choses, fièrement et simplement elle le devine. Enfin elle joue un rôle puissant même dans la morale ; car, permettez-moi d’aller jusque-là, qu’est-ce que la vertu sans imagination ? Autant dire la vertu sans la pitié, la vertu sans le ciel ; quelque chose de dur, de cruel, de stérilisant, qui, dans certains pays, est devenu la bigoterie, et dans certains autres le protestantisme.

Malgré tous les magnifiques privilèges que j’attribue à l’imagination, je ne ferai pas à vos lecteurs l’injure de leur expliquer que mieux elle est secourue et plus elle est puissante, et, que ce qu’il y a de plus fort dans les batailles avec l’idéal, c’est une belle imagination disposant d’un immense magasin d’observations.

C. Baudelaire, Critique d'art, Salon de 1859.

Document C

Il y a un siècle, un auteur, aujourd’hui totalement oublié, a publié un livre remarquable que plus personne ne lit. L’auteur s’appelait Théodule Ribot, l’une des stars de la psychologie française à la fin du XIXe siècle. Son livre, Essai sur l’imagination créatrice (1900), sorti la même année que l’Interprétation des rêves de Sigmund Freud, est tombé complètement dans l’oubli. On y trouvait déjà des idées très originales, redécouvertes par les chercheurs un siècle plus tard.

Dans cet ouvrage, T. Ribot aborde le thème de l’imagination "créatrice", grande oubliée selon lui de la recherche en psychologie. Jusque-là, dit-il, les psychologues se sont beaucoup intéressés à l’"imagination reproductrice" (on n’entendait pas les images mentales, considérées comme des résidus dégradés de la perception).

L’imagination créatrice est cette capacité extraordinaire qu’ont les humains à produire des rêves, des œuvres d’art mais aussi à construire des maisons, inventer des objets techniques, faire des projets, inventer des recettes de cuisine ou décorer leur appartement. Car, écrit T. Ribot, "dans la vie pratique, dans les inventions mécaniques, militaires, industrielles, commerciales, dans les institutions religieuses, sociales, politiques, l’esprit humain a dépensé autant d’imagination que partout ailleurs." Même l’économie n’y échappe pas : un chapitre est consacré à ce qu’il nomme joliment « l’imagination commerciale".

Au sens courant, l’imagination a longtemps renvoyé aux productions fantasmatiques de l’esprit humain. Elle est associée aux rêves, à la rêverie, à la fiction (roman, contes, récits, fables), à l’art, à l’utopie. Imaginer, c’est s’évader en pensée : l’enfant qui rêve de terrasser des monstres ou l’écrivain qui écrit un roman, le prophète ou le médium qui entre en communication avec les esprits de l’au-delà, etc. L’imagination nous transporte en pensée dans le futur, le passé, dans les mondes de l’au-delà, peuplés de personnages étranges.

Cette vision poétique et enchantée de l’imagination ne recouvre qu’une partie de l’immense domaine dans lequel s’exprime la créativité. De plus en plus d’experts admettent aujourd’hui que la création ne se réduit pas au monde des arts, des rêves et des utopies. L’imagination créatrice s’exprime aussi dans les sciences, la technologie, le travail et la vie quotidienne.

Construire des paysages mentaux

Partons d’abord au pays des mathématiques. A priori, nous voilà au royaume des formules, des raisonnements rigoureux, des chiffres, des modèles. Quoi de plus étranger à l’imagination ? Si l’on écoute les mathématiciens eux-mêmes, beaucoup admettent avoir recours à une pensée imaginative. Le mathématicien Jacques Hadamard l’avait déjà noté il y a un demi-siècle. L’imagination – c’est-à-dire la pensée en image – joue un grand rôle dans l’invention mathématique. La construction de théorie géométrique ou algébrique passe par des constructions mentales dans lesquelles interviennent des images de nature visuelle. Souvent, un mathématicien "voit" une solution en imaginant un chemin nouveau qui lierait deux domaines des mathématiques jusque-là séparés. Cette vision vient en premier, la démonstration suit. Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot "théorème" renvoie, selon l’étymologie grecque, au mot "vision".

De la création scientifique

Les sciences de la nature font aussi abondamment appel à l’imagination. La physique a même progressé par des « expériences de pensée" révolutionnaires. Galilée n’a jamais lancé de poids du sommet de la tour de Pise pour découvrir la loi de la chute des corps, il s’est contenté d’imaginer l’expérience. Ce n’est que bien plus tard que l’on a pu vérifier le résultat.

Albert Einstein, lui aussi, déclarait "penser en images " (et non à coup de formules et de raisonnements). La plupart de ses découvertes reposaient sur des expériences de pensée très visuelles : pour étudier la vitesse de la lumière, il s’imagine assis sur un rayon de lumière un miroir à la main ; pour étudier la relativité, il se voit installé dans un ascenseur cosmique. "Les mots ou le langage, écrit ou parlé, ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée (…). Les éléments de pensée sont, dans mon cas, de type visuel", écrit A. Einstein. Il ajoute que les mots conventionnels destinés à exposer sa pensée viennent après et "laborieusement". Des chimistes et des biologistes de renom ont également apporté leurs témoignages sur le rôle de l’imagination dans leur travail. Le chimiste allemand Friedrich Kekulé, fondateur de la chimie organique, raconte qu’il a découvert la structure (en cercle) de la molécule de benzène en rêvassant au coin du feu, voyant, tout à coup, les molécules former comme un serpent qui se mord la queue. Ce qui témoigne du rôle des analogies et métaphores, désormais reconnues par les philosophes des sciences comme des instruments de pensée décisifs.

François Jacob, prix Nobel de médecine en 1965, décrit ainsi la démarche du chercheur : "Contrairement à ce que j’avais pu croire, la démarche scientifique ne consistait pas simplement à observer, à accumuler des données expérimentales et à en tirer une théorie. Elle commençait par l’invention d’un monde possible, ou d’un fragment de monde possible, pour le confronter, par l’expérimentation, au monde extérieur. Et c’était ce dialogue entre l’imagination et l’expérience qui permettait de se former une représentation toujours plus fine de ce que l’on appelle la"réalité"."

En mathématique, en physique, en chimie, en biologie, etc., on réhabilite aujourd’hui le rôle fécond de l’imagination et de son cortège d’analogies et de métaphores, qui seraient de puissants générateurs de modèles. Les sciences humaines ne sont d’ailleurs pas en reste, à l’heure où l’on redécouvre la valeur heuristique du récit et de la littérature.

Le rêve dans la machine

La technique, longtemps mal aimée des philosophes et des poètes (qui y voyaient le règne de l’utilitaire), est redécouverte aujourd’hui sous son visage créatif. Regardons les objets qui nous entourent : téléphone portable, ordinateur, machine à café, montre, chaussures, etc. ont été rêvés avant d’être fabriqués. L’imagination créatrice intervient d’abord dans la motivation de l’ingénieur. Les frères Montgolfier ont inventé la montgolfière ou les frères Wrigth les avions non pas pour améliorer les moyens de transport, mais d’abord parce qu’ils rêvaient de voler. Charles Cros, l’un des inventeurs du phonographe, était un poète qui voulait garder la voix des gens disparus. Et la biographie des inventeurs, de Thomas Edison à Steve Job, révèle la part de rêve qui les anime depuis l’enfance.

Mais l’imagination intervient surtout dans l’acte de conception proprement dit. Construire une maison, un bateau, inventer un nouvel objet technique supposent un travail mental de construction de "mondes possibles", des objets techniques imaginés d’abord sous forme d’ébauches, de plans, de croquis et de schémas. Réalisée seule ou en équipe, la création d’une automobile suppose, du prototype initial au design final, des couches successives de créations techniques et esthétiques. L’imagination créatrice est ainsi présente dans nos assiettes, nos vêtements, le décor de mon appartement, et même sur l’étiquette de mon pot de moutarde. Tous les objets qui nous entourent sont des concentrés d’imagination gravés dans la matière. [...]

L’imagination commerciale

Le travail est aussi un foyer de création permanente. Beaucoup de professions exigent une part de création quotidienne. C’est évident pour les professions dites "créatives" : l’architecte, le décorateur, le directeur artistique dans une agence de communication. En fait, le spectre est beaucoup plus large si l’on y regarde de près : l’enseignant qui prépare sa classe (9), l’avocat qui écrit sa plaidoirie, le commerçant qui compose sa vitrine, le pâtissier qui réalise ses gâteaux.

Même les entrepreneurs, les commerciaux, les financiers sont des créateurs à leur manière : imaginer un produit, bâtir un business plan, établir une stratégie de commercialisation, trouver la bonne communication supposent de faire des hypothèses, d’échafauder des scénarios, d’anticiper, de risquer… Autant de formes de création que T. Ribot nommait "l’imagination commerciale".

L’imagination telle que l’entendait T. Ribot ne se réduit donc pas à sa vision poétique et enchantée, celle des rêves, des utopies et des œuvres d’art. Cette imagination n’est qu’un versant d’une imagination pratique qui se manifeste dans les sciences, la technique, le travail, la vie quotidienne.

Cette conception élargie de l‘imagination est aujourd’hui partagée par nombre de chercheurs. Elle conduit à voir celle-ci non plus comme une activité mentale débridée (un petit cinéma intérieur destiné à nous distraire), mais comme un processus cognitif très courant et répondant à une fonction cognitive centrale : produire les images mentales nécessaires pour résoudre des problèmes, élaborer des choix, anticiper, penser le monde qui nous entoure et le transformer.

Jean-François Dortier, "Nous sommes tous des créateurs", Sciences Humaines, n° 221 - décembre 2010 - Imaginer, créer, innover...Le travail de l'imagination

Document D

J.-L. Gérôme, Pygmalion et Galathée, 1890.

Document D

Quelque système que vous embrassiez, quelques vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que la mémoire remue votre cerveau, et que votre cerveau remue votre âme, il faut que vous conveniez que toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans vous et malgré vous : votre volonté n’y a aucune part. Il est donc certain que vous pouvez penser sept ou huit heures de suite, sans avoir la moindre envie de penser, et sans même être sûr que vous pensez. Pesez cela, et tâchez de deviner ce que c’est que le composé de l’animal.

Les songes ont toujours été un grand objet de superstition ; rien n’était plus naturel. Un homme vivement touché de la maladie de sa maîtresse songe qu’il la voit mourante ; elle meurt le lendemain : donc les dieux lui ont prédit sa mort.

Un général d’armée rêve qu’il gagne une bataille ; il la gagne en effet : les dieux l’ont averti qu’il serait vainqueur.

On ne tient compte que des rêves qui ont été accomplis ; on oublie les autres. Les songes font une grande partie de l’histoire ancienne, aussi bien que les oracles.

La Vulgate traduit ainsi la fin du verset 26 du ch. xix du Lévitique : "Vous n’observerez point les songes. " Mais le mot songe n’est point dans l’hébreu ; et il serait assez étrange qu’on réprouvât l’observation des songes dans le même livre où il est dit que Joseph devint le bienfaiteur de l’Égypte et de sa famille pour avoir expliqué trois songes.

L’explication des rêves était une chose si commune qu’on ne se bornait pas à cette intelligence ; il fallait encore deviner quelquefois ce qu’un autre homme avait rêvé. Nabuchodonosor, ayant oublié un songe qu’il avait fait, ordonna à ses mages de le deviner, et les menaça de mort s’ils n’en venaient pas à bout ; mais le Juif Daniel, qui était de l’école des mages, leur sauva la vie en devinant quel était le songe du roi, et en l’interprétant. Cette histoire et beaucoup d’autres pourraient servir à prouver que la loi des Juifs ne défendait pas l’onéiromantie, c’est-à-dire la science des songes.

Dans un de mes rêves, je soupais avec M. Touron, qui faisait les paroles et la musique des vers qu’il nous chantait. Je lui lis ces quatre vers dans mon songe :

Mon cher Touron, que tu m’enchantes

Par la douceur de tes accents !

Que tes vers sont doux et coulants !

Tu les fais comme tu les chantes.

Dans un autre rêve je récitai le premier chant de la Henriade tout autrement qu’il n’est. Hier, je rêvai qu’on nous disait des vers à souper. Quelqu’un prétendait qu’il y avait trop d’esprit ; je lui répondais que les vers étaient une fête qu’on donnait à l’âme, et qu’il fallait des ornements dans les fêtes.

J’ai donc, en rêvant, dit des choses que j’aurais dites à peine dans la veille ; j’ai donc eu des pensées réfléchies malgré moi, et sans y avoir la moindre part. Je n’avais ni volonté, ni liberté ; et cependant je combinais des idées avec sagacité, et même avec quelque génie. Que suis-je donc sinon une machine ?

Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764.

Séance 05

L'Utopie

Cette séance est destinée à étudier le rêve collectif

Synthèse

Proposez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Pistes

Oral

Présentez un exposé sur le sujet des cités idéales en choisissant l'une des cités suivantes :

  • la Saline royale d'Arc-et-Senans
  • La Roche-sur-Yon
  • Philadelphie
  • le Phalanstère
  • Louvain-la-Neuve

Ecriture

1. Un rêve peut-il être collectif ?

2. "Faire rêver les hommes est souvent le moyen le plus sûr de les tenir endormis" écrit G. Thibon. Partagez-vous cette opinion ?

Document A

La ville idéale d’Amaurote offre un cadre dans lequel les habitants ont une vie qui fait harmonieusement alterner travail et loisirs, comme en témoignent ces lignes.

Le jour solaire y est divisé en vingt-quatre heures d'égale durée dont six sont consacrées au travail: trois avant le repas de midi, suivies de deux heures de repos, puis de trois autres heures de travail terminées par le repas du soir. A la huitième heure, qu'ils comptent à partir de midi, ils vont se coucher et accordent huit heures au sommeil.

Chacun est libre d'occuper à sa guise les heures comprises entre le travail, le sommeil et le repas - non pour les gâcher dans les excès et la paresse, mais afin que tous, libérés de leur métier, puissent s'adonner à quelque bonne occupation de leur choix. La plupart consacrent ces heures de loisir à l'étude. Chaque jour en effet des leçons accessibles à tous on lieu avant le début du jour, obligatoires pour ceux-là seulement qui ont été personnellement destinés aux lettres. Mais, venus de toutes les professions, hommes et femmes y affluent librement, chacun choisissant la branche d'enseignement qui convient le mieux à sa forme d'esprit. Si quelqu'un préfère consacrer ces heures libres, de surcroît, à son métier, comme c'est le cas pour beaucoup d'hommes qui ne sont tentés par aucune science, par aucune spéculation, on ne l'en détourne pas. Bien au contraire, on le félicite de son zèle à servir l’État.

Après le repas du soir, on passe une heure à jouer, l'été dans les jardins, l'hiver dans les salles communes qui servent aussi de réfectoire. On y fait de la musique, on se distrait en causant. Les Utopiens ignorent complètement les dés et tous les jeux de ce genre, absurdes et dangereux. Mais ils pratiquent deux divertissements qui ne sont pas sans ressemblance avec les échecs. L'une est une bataille de nombres où la somme la plus élevée est victorieuse; dans l'autre, les vices et les vertus s'affrontent en ordre de bataille. Ce jeu montre fort habilement comment les vices se font la guerre les uns aux autres, tandis que la concorde règne entre les vertus; quels vices s'opposent à quelles vertus; quelles forces peuvent les attaquer de front, par quelles ruses on peut les prendre de biais, sous quelle protection les vertus brisent l'assaut des vices, par quels arts déjouent leurs efforts, comment enfin un des deux partis établit sa victoire.

T. More, L'Utopie, II, 1516, trad. de M. Delcourt, éd. Flammarion.

Document B

Un bâtiment gris et trapu de trente-quatre étages seulement. Au-dessus de l'entrée principale, les mots: CENTRE D'INCUBATION ET DE CONDITIONNEMENT DE LONDRES-CENTRAL, et, dans un écusson, la devise de l'Etat mondial: COMMUNAUTE, IDENTITE, STABILITE.

L'énorme pièce du rez-de-chaussée était exposée au nord. En dépit de l'été qui régnait au-delà des vitres, en dépit de toute la chaleur tropicale de la pièce elle-même, ce n'étaient que de maigres rayons d'une lumière crue et froide qui se déversaient par les fenêtres. Les blouses des travailleurs étaient blanches, leurs mains, gantées de caoutchouc pâle, de teinte cadavérique. la lumière était gelée, morte, fantomatique. Ce n'est qu'aux cylindres jaunes des microscopes qu'elle empruntait un peu de substance riche et vivante, étendue le long des tubes comme du beurre.

- Et ceci, dit le Directeur, ouvrant la porte, c'est la Salle de Fécondation.

Au moment où le Directeur de l'Incubation et du Conditionnement entra dans la pièce, trois cents Fécondateurs, penchés sur leurs instruments, étaient plongés dans ce silence où l'on ose à peine respirer [...], par quoi se traduit la concentration la plus profonde. Une bande d'étudiants nouvellement arrivés, très jeunes, roses et imberbes, se pressaient, pénétrés d'une certaine appréhension, voire de quelque humilité, sur les talons du Directeur. Chacun d'eux portait un cahier de notes, dans lequel, chaque fois que le grand homme parlait, il griffonnait désespérément. [...]

- Je vais commencer par le commencement, dit le D.I.C., et les étudiants les plus zélés notèrent son intention dans leur cahier: Commencer au commencement. - Ceci - il agita la main - ce sont les couveuses. - Et, ouvrant une porte de protection thermique, il leur montra des porte-tubes empilés les uns sur les autres et pleins de tubes à essais numérotés. - L'approvisionnement d'ovules pour la semaine. [...]

Toujours appuyé contre les couveuses, il leur servit, tandis que les crayons couraient illisiblement d'un bord à l'autre des pages, une brève description du procédé moderne de la fécondation; il parla d'abord, bien entendu, de son introduction chirurgicale [...]; il continua par un exposé sommaire de la technique de la conservation de l'ovaire excisé à l'état vivant et en plein développement; passa à des considérations sur la température, la salinité, la viscosité optima; fit allusion à la liqueur dans laquelle on conserve les ovules détachés et venus à maturité; et, menant ses élèves aux tables de travail, leur montra effectivement comment on retirait cette liqueur des tubes à essais; comment on la faisait tomber goutte à goutte sur les lames de verre pour préparations microscopiques spécialement tiédies; comment les ovules qu'elle contenait étaient examinés au point de vue des caractères anormaux, comptés, et transférés dans un récipient poreux; comment (et il les emmena alors voir cette opération) ce récipient était immergé dans un bouillon tiède contenant des spermatozoïdes qui y nageaient librement - "à la concentration minima de cent mille par centimètres cube" insista-t-il; et comment, au bout de dix minutes, le vase était retiré du liquide et son contenu examiné de nouveau; comment, s'il y restait des ovules non fécondés, on l'immergeait une deuxième fois, et, si c'était nécessaire, une troisième; comment les ovules fécondés retournaient aux couveuses; où les Alphas et les Bêtas demeuraient jusqu'à leur mise en flacon définitive, tandis que les Gammas, les Deltas et les Epsilons en étaient extraits, au bout de trente-six heures seulement, pour être soumis au procédé Bokanovsky.

"Au procédé Bokanovsky", répéta le Directeur, et les étudiants soulignèrent ces mots dans leurs calepins.

Un oeuf, un embryon, un adulte, - c'est la normale. Mais un oeuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de proliférer, de se diviser: de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé, et chaque embryon, un adulte de taille complète. On fait ainsi pousser quatre-vingt-seize humains là où il n'en poussait autrefois qu'un seul. Le progrès. [...]

"Des jumeaux identiques, mais non pas en maigres groupes de deux ou trois, comme aux jours anciens de reproduction vivipare, alors qu'un oeuf se divisait parfois accidentellement; mais bien par douzaines, par vingtaines, d'un coup."

- Par vingtaines, répéta le Directeur, et il écarta les bras, comme s'il faisait des libéralités à une foule. Par vingtaines.

Mais l'un des étudiants fut assez sot pour demander en quoi résidait l'avantage.

- Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas ? Vous ne voyez pas ? Il leva la main; il prit une expression solennelle. Le procédé Bokanosky est l'un des instruments majeurs de la stabilité sociale !

Instrument majeurs de la stabilité sociale.

Des hommes et des femmes conformes au type normal; en groupes uniformes. Tout le personnel d'une petite usine constitué par les produits d'un seul oeuf bokanovskifié.

- Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! - Sa voix était presque vibrante d'enthousiasme. On sait vraiment où l'on va. Pour la première fois dans l'histoire. - il cita la devise planétaire: "Communauté, Identité, Stabilité."

Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes, 1932, éd. Plon, 1977.

Document C

L'utopie retrouve dans la pensée contemporaine son rôle de songe protecteur, sa valeur de refuge. L'avenir de la science se confond avec l'avenir de l'humanité et, affirmant résolues les angoisses du présent, permet d'esquiver des problèmes sociaux qu'aucune technique de la matière ne pourra jamais résoudre.

Francis bacon avait choisi pour emblème de la science nouvelle une caravelle toutes voiles dehors franchissant les colonnes d'Hercule à la conquête du Nouveau Monde. Notre science a pris comme symbole un autre vaisseau gravitant autour de la Terre à la conquête de l'espace. Ces deux images nous montrent que l'esprit qui anime la découverte scientifique n'a pas changé depuis l'aube du XVIIe siècle.

Aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de la philosophie grecque, nous trouvons un mode de connaissance rationnel opposé à un mode irrationnel d'appréhension du monde. L'affrontement de la science et de la religion n'est pas un phénomène nouveau.

L'utopie se caractérise par l'accent particulier donné à la connaissance rationnelle, poursuivant en cela sa fonction de rêve apaisant négateur de toute anxiété. Peu à peu, les utopistes ont conçu un développement illimité de la science, du perfectionnement des techniques et, du même coup, des possibilités d'action de l'homme. Le rêve a dépassé la réalité sans pour autant la prévoir, car le rêve est beaucoup plus souvent une présentation particulière du passé qu'une prémonition.

La science-fiction est, comme l'utopie avec laquelle elle présente d'indéniables analogies, à la fois un genre littéraire et l'expression d'une époque : un rêve de l'Occident.

Le problème des villes du futur est souvent posé en termes affectifs (âge d'or ou pas ?). Comme si la venue de l'âge d'or, ou son report à une date ultérieure, pouvait être annoncée par le premier ordinateur venu, chacun ayant rêvé devant des données soigneusement triées, en fonction de ses aspirations personelles et de l'état de son foie.

Les utopistes attendent de la machine qu'elle facilite la vie de l'homme en lui laissant le temps de cultiver son esprit, d'améliorer son corps et son âme. Le progrès technique devient le moyen de perfectionner l'homme. Lorsque Mercier fait du télescope "le canon moral qui a battu en ruine toutes les superstitions", il résume la pensée du siècle des Lumières. Fourier annonce une humanité régénérée par la science, dotée même d'un sixième sens, « comme les habitants des autres planètes" — ce dont il ne savait rien.

La Révolution technétronique, de Zbigniew Brzezinski, ne fait que reprendre, pour l'essentiel, les promesses faites par Aristote quatre siècles avant notre ère dans un passage fameux de La Politique : "Lorsque les navettes tisseront toutes seules, lorsque les plectres joueront de la cithare...", attendant de ces découvertes l'abolition de l'esclavage, comme beaucoup attendent aujourd'hui, uniquement de la mécanique, une amélioration de la condition ouvrière.

Ainsi, la science et la cité radieuse sont étroitement liées dans la pensée des utopistes.

La nature est domptée, entièrement soumise à l'homme. Les maladies sont vaincues et "l'énigme douloureuse de la mort", comme dit Freud, est purement et simplement niée en tant qu'énigme. Ce que Freud appelle le narcissisme naturel de l'homme peut se développer librement, car le citoyen de la cité radieuse, grâce à la science, ne se sent plus ni faible ni désarmé devant la nature, il est protégé contre l'écrasante suprématie de la nature.

Jean Servier, L'Utopie, coll. "Que sais-je ?", éd. PUF, 1979.

Document

Si l'idéologie préserve et conserve la réalité, l'utopie la met essentiellement en question. L'utopie, en se sens, est l'expression de toutes les potentialités d'un groupe qui se trouve refoulé par l'ordre existant. L'utopie est un exercice de l'imagination pour penser autrement. L'histoire des utopies nous montre qu'aucun domaine de la vie en société n'est épargné par l'utopie; elle est le rêve d'un autre mode d'existence familiale, d'une autre manière de s'approprier les choses et de consommer les biens, d'une autre manière d'organiser la vie politique, d'une autre manière de vivre la vie religieuse. Il ne faut pas s'étonner, dès lors, que les utopies n'aient cessé de produire des projets opposés les uns aux autres; car elles ont en commun de miner l'ordre social sous toutes ses formes. Or, l'ordre a nécessairement plusieurs contraires. Ainsi, concernant la famille, on trouve des utopies en grand nombre allant depuis l'hypothèse de la continence monacale jusqu'à celle de la promiscuité, de la communauté et de l'orgie sexuelle; au plan proprement économique, les utopies varient de l'apologie de l'ascétisme le plus rigoureux jusqu'à celle de la consommation somptuaire et festive; le politique lui-même est contesté aussi bien par les rêveries anarchisantes que par les projections d'un ordre social géométriquement conçu et impitoyablement coercitif; au plan religieux, l'utopie oscille entre l'athéisme et la festivité culturelle en des rêves de christianisme nouveau ou de sacralité primitive. Il n'est pas étonnant que l'on ne puisse pas définir l'utopie par son contenu, et que la comparaison des utopies entre elles soit si décevante; c'est que l'unité du phénomène utopique ne résulte pas de son contenu, mais de sa fonction qui est toujours de proposer une société alternative. [...]

Au moment même où l'utopie engendre des pouvoirs, elle annonce des tyrannies futures qui risquent d'être pires que celles qu'elle veut abattre. Ce paradoxe déroutant tient à une lacune fondamentale de ce que Karl Mannheim appelait la mentalité utopique, à savoir l'absence de toute réflexion de caractère pratique et politique sur les appuis que l'utopie peut trouver dans le réel existant, dans ses institutions et dans tout ce que j'appelle le croyable disponible d'une époque. L'utopie nous fait faire un saut dans l'ailleurs, avec tous les risques d'un discours fou et éventuellement sanguinaire. Une autre prison que celle du réel est construite dans l'imaginaire autour de schémas d'autant plus contraignants pour la pensée que toute contrainte du réel en est absente. Il n'est dès lors pas étonnant que la mentalité utopique s'accompagne d'un mépris pour la logique de l'action et d'une incapacité foncière à désigner le premier pas qu'il faudrait faire en direction de sa réalisation à partir du réel existant. [...] L'utopie fait évanouir le réel lui-même au profit de schémas perfectionnistes, à la limite irréalisables. Une sorte de logique folle du tout ou rien remplace la logique de l'action, laquelle sait toujours que le souhaitable et le réalisable ne coïncident pas et que l'action engendre des contradictions inéluctables, par exemple, pour nos sociétés modernes, entre l'exigence de justice et celle d'égalité. La logique de l'utopie devient alors une logique du tout ou rien qui conduit les uns à fuir dans l'écriture, les autres à s'enfermer dans la nostalgie du paradis perdu, les autres à tuer sans discrimination.

Mais je ne voudrais pas m'arrêter sur cette vision négative de l'utopie; bien au contraire, je voudrais retrouver la fonction libératrice de l'utopie dissimulée par ses propres caricatures. Imaginer le non lieu, c'est maintenir ouvert le champ du possible. Ou, pour garder la terminologie que nous avions adoptée dans notre méditation sur le sens de l'histoire, l'utopie est ce qui empêche l'horizon d'attente de fusionner avec le champ de l'expérience. C'est ce qui maintient l'écart entre l'espérance et la tradition.

Paul Ricoeur, "L'idéologie et l'utopie : deux expressions de l'imaginaire social", Cahiers du CPO, 1983.

Document D

Classée patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982, la Saline Royale d’Arc-et-Senans est le chef d’œuvre de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806). Elle fut construite de 1775 à 1779 et était la première grande réalisation d’architecture industrielle. Le but était de permettre une organisation rationnelle et hiérarchisée du travail. La Saline Royale fonctionnait comme une usine intégrée où vivait presque toute la communauté du travail. Construite en arc de cercle, elle comprend onze bâtiments, dont cinq abritaient les ateliers et logements des ouvriers.

Saline Royale d'Arc-et-Senans, Doubs, © Henri Bertand.

Séance 06

Le rêve américain

Cette séance est destinée à étudier un exemple célèbre de rêve collectif

Synthèse

Proposez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Pistes

Ecriture

Le rêve américain n'est-il qu'une illusion ?

Document A

M. Prazan, Ellis Island, Une histoire du rêve américain, 2014.

Document B

Qu'est-il au juste le rêve américain, ce fameux American Dream qui remplit tous les discours de tous les présidents des Etats-Unis, référence mythique qui suffit à structurer un programme électoral ou un discours? En existe-t-il encore un aujourd'hui? A l'origine, à n'en pas douter, le rêve américain des pèlerins du Mayflower, et de ceux qui ont suivi, était de construire sur terre, dans un pays inconnu, mais qui rapidement révéla ses incroyables richesses, une sorte de paradis. Pays de paix, de prospérité, où la guerre serait exclue, où les gens s'aimeraient, où l'éthique protestante serait appliquée et respectée, où la liberté de penser serait préservée.

Ce rêve de paradis à construire s'est petit à petit transformé en une ambition moins grande. Construire et faire vivre le meilleur pays du monde: le plus riche, le plus puissant, où les gens seraient les plus heureux, avec, encore une fois, l'idéologie wasp. En toile de fond le droit au bonheur et le développement du soi, qui débouche sur le droit d'entreprendre, de créer, d'innover. Cette ambition fut le moteur de l'essor américain du XIXe siècle et du début du XXe. L'objectif est atteint depuis 1945. Le résultat politique de la Seconde Guerre mondiale est bien l'établissement de la suprématie américaine. Sur les plans économique, politique, puis progressivement culturel (au sens étymologique).

Mais qu'est devenu ce fameux rêve? Le fait de toujours parler de rêve indique d'abord qu'un projet d'avenir, une vision du futur, une perspective individuelle et collective demeurent. Et qu'il faut se battre, lutter pour le réaliser. Dans ce rêve, à présent, se mêlent étroitement deux types de valeurs: efficacité, travail, prospérité, créativité, bien sûr, mais aussi des valeurs morales, le bien et le mal, l'éthique de la famille, la croyance en Dieu. Le président des Etats-Unis prête serment sur la Bible. Et lorsque l'Amérique intervient militairement ici ou là dans le monde, cette action est justifiée, devant le peuple, par une éthique de justice. Défendre les bons contre les méchants. Cela se retrouve également dans le fait que le mensonge reste dans ce pays non seulement un péché capital aux yeux de l'opinion publique, mais aussi un élément de délit de justice: Nixon et Clinton en ont subi les conséquences. [...]

Evidemment, le moyen pour parvenir à ce rêve s'appelle d'abord et avant tout efficacité économique. L'instrument du rêve, c'est le dynamisme économique. Et, petit à petit, l'Amérique a sacrifié le but au moyen. Avec, là encore, un extraordinaire succès. Le monde économique américain a donné naissance puis conforté la suprématie du dieu Dollar. [...]

Ainsi le "dieu vert" s'est emparé petit à petit d'une partie des esprits. Il a souvent transformé un rêve mystique en obligation de résultats matériels. L'individualisme protestant ajoute au désir de progrès: la volonté d'être un pays exemplaire a engendré la compétition à tous les niveaux, à tous les âges, pour tous les sujets. Elle a été pendant longtemps un moyen, elle est devenue dans de nombreux de cas une fin. Et l'Amérique, qui se voulait au départ solidaire, est désormais le pays de l'égoïsme individuel. L'idée de mutualisation des risques provoque une allergie chez beaucoup.

Cette compétition et cette course à la réussite laissent au bord du chemin une partie de la population dans une situation peu brillante. Pourtant, le rêve n'a pas disparu. Le Dieu du ciel et les valeurs qu'il véhicule n'a pas abdiqué devant le dieu vert. Dans ce pays de contrastes, le rêve est aujourd'hui un mélange d'ambition et de générosité, d'arrivisme et d'honnêteté scrupuleuse, de thésaurisation et de création. Chacun construit son rêve, ambigu sans doute, mais toujours présent. Oui, le rêve...

C. Allègre, "Le rêve américain", L'Express, mai 2001.

Document C

Dans un bref texte intitulé Le Rêve de Madoff, D. Manotti propose une autobiographie fictive de l'homme d'affaires américain impliqué dans une vaste escroquerie financière.

Aujourd'hui, je dois faire un effort pour me souvenir du maelström d'optimisme qu'a déclenché Reagan aux États-Unis en 1980. Surtout quand j'ouvre les yeux, et que je vois le jardin au cordeau, sa pelouse rase et son arbre en boule. Nous vivons une autre époque.

Reagan s'adressait à tous les citoyens américains avec simplicité et vitalité. A chaque discours, l'acteur de Western atteignait, sans ruse et sans détours, les racines de l'âme américaine elle-même.

Il disait aux Américains : oubliez la défaite subie au Vietnam. Une défaite qu'ils ressassaient tous avec amertume depuis cinq ans. C'était leur première vraie défaite, incontestable. Elle avait pris les allures d'une déroute honteuse, sans appel, devant un peuple misérable, jaune et communiste. Maintenant Reagan disait : vous n'avez pas été vaincus, vous le peuple américain, les soldats américains. L'Amérique n'a pas été vaincue. Les responsables de la défaite sont le gouvernement trop puissant qui a saboté la guerre, et la bureaucratie remplie d'incapables, qui envahit tous les échelons de la nation et écrase les initiatives des individus. Ce sont eux les responsables de la défaite, ce sont eux les vaincus. Brisons les entraves, libérons le héros qui sommeille en chaque Américain, et nous retrouverons le chemin de la victoire. Écoutez-moi, croyez-moi : America is back. Cela faisait des années que le peuple américain attendait qu'on lui dise ces mots, exactement ces mots-là.

Puis Reagan se tournait vers les hommes d'affaire, les industriels, les financiers, et leur disait : Allez-y. Faites des affaires, inventez, créez, tuez. retrouvez l'élan de vos père. Il n'existe qu'une seule loi, celle du marché. Nous supprimons tous les contrôles qui sont de véritables freins à la liberté d'entreprendre, et que le meilleur gagne.

Nous nous reconnaissions dans ce langage. Reagan était notre homme. Aucun d'entre nous ne pouvait imaginer de se retirer des affaires à ce moment-là. Nous étions comme une volée de gamins qu'on lâche dans la cour de récréation sans aucune surveillance. Explosion de joie et de testostérone. Nous nous sommes rués sur les marchés, et ce fut un feu d'artifice. L'argent affluait, les occasions de profits rapides semblaient infinies. L'économie nouvelle grandissait à une vitesse exponentielle et à l'aveugle. Personne ne savait ce que serait le lendemain. cela nous laissait une liberté absolue. [...]

Évidemment, dans un tel flot de prospérité, il y a eu quelques couacs, des échecs, des pots cassés, des victimes. Il en faut bien. Les marchés sont impitoyables, et le jeu qu'on y joue n'est pas à sommes nulles. Il y a des gagnants et des perdants. La fin de la décennie Reagan a vu l'effondrement des caisses d'épargne américaines. Il y avait près de 3000 caisses indépendantes à travers tout le pays, environ la moitié d'entre elles a fait faillite pour avoir prêté imprudemment. Mais pas seulement. Faillites frauduleuses a dit la justice. Disons que les propriétaires et les gestionnaires sont joué avec les fonds, et ont parfois perdu. Malheur aux perdants. Plus de 1000 d'entre eux se sont retrouvés devant les tribunaux. Évidemment, cela a entraîné, pour un temps et dans des conditions chaotiques, la fin du rêve d'accession à la propriété pour des millions d'Américains. Mais on n'y peut rien. Ce sont les aléas des marchés. Pour ma part, j'ai soigneusement tenu ma clientèle à l'écart de ces opérations que je savais douteuses. Cette fois-là il y a eu beaucoup de petits perdants. Mais les Américains sont courageux. Ils savent rebondir. Je leur fais confiance pour ça. Comme Reagan avait pris soin, en supprimant les contrôles sur la gestion des caisses, de maintenir la garantie de l'État vis-à-vis des grandes banques en cas de faillite, les contribuables ont payé la note de la faillite des caisses d'épargne. Il n'y a pas eu de gros perdants, et les répercutions de ce naufrage sur la conjecture économique ont donc été limités.

D. Manotti, Le rêve de Madoff, éd. Allia, 2013.

Dans les flamboyantes années 20, Hollywood va mettre en scène le rêve américain et fabriquer un imaginaire pour la planète entière. Dans le miroir du cinéma, le monde s'américanise... C'est sans doute le paradoxe le plus étonnant de notre culture: ce rêve que l'on dit américain est un produit d'importation! C'est un idéal d'Européens! L'industrie cinématographique américaine - la quintessence de ce que nous appelons l'Amérique - a en effet été fondée au début du siècle et dirigée pendant plus de trente ans par une poignée de juifs immigrés d'Europe de l'Est. L'imaginaire hollywoodien est avant tout le produit de la vénération qu'ils portent à leur nouvelle terre d'accueil. L'Amérique de Celluloïd, c'est l'Amérique qu'ils idéalisent: celle de leur réhabilitation personnelle.

L'antithèse des humiliations et de la souffrance de leurs anciennes vies européennes. Sans ces immigrés, il n'y aurait pas eu Hollywood ?

Rien n'aurait été pareil dans une Amérique essentiellement anglo-protestante. Tocqueville, en son temps, avait été frappé par le pragmatisme de notre pays et par son faible penchant pour la poésie. La culture ne prenait aucun recul sur l'expérience américaine en marche. Seuls des nouveaux venus pouvaient révéler le mythe et créer, presque de toutes pièces, une fiction, qui, à son tour, les captiverait et les intégrerait.

Qu'avaient-ils donc de si différents, ces nouveaux venus ?

Ces juifs venus de l'Est sont presque tous issus de familles que l'on qualifierait aujourd'hui de "dysfonctionnelles"... Carl Laemmle, le futur fondateur d'Universal, est né en 1867 dans un petit village du sud de l'Allemagne; après la mort de sa mère, il a traversé l'Atlantique pour échapper à l'emprise de son père, ruiné par la spéculation... Adolph Zukor, qui deviendra le patron de la Paramount, est un orphelin originaire de Hongrie qui a passé son enfance avec un oncle rabbin glacial, avant de s'enfuir en Amérique... William Fox, qui va fonder la Fox Film Corporation, est né de parents immigrés hongrois: il a vu son père mettre la famille sur la paille et il le détestait assez pour cracher sur son cercueil... Quant à Louis B. Mayer, de la Metro-Goldwyn-Mayer, il assure ne se souvenir ni du lieu ni du jour de sa naissance en Russie, et il se choisira comme date d'anniversaire le 4 juillet, fête de l'indépendance américaine... Tous ces hommes ont en commun autant leurs origines qu'un rejet profond de leur passé et de leur ancienne identité. Et tous ont été marqués par l'absence et l'échec de leurs pères, pour certains incapables de s'adapter au Nouveau Monde.

Et ils veulent s'assimiler à tout prix dans la grande Amérique.

Oui. Le cinéma leur offre une nouvelle identité, un instrument d'assimilation rêvé et le moyen de bâtir leur propre univers, aussi bien à l'écran que dans la réalité: ils créent Hollywood. Pourquoi là? On sait que la lumière et le climat de ce patelin voisin de Los Angeles sont propices aux premiers tournages, qui ne bénéficient pas encore des technologies de l'éclairage. Mais aussi la Californie du début du siècle est un espace socialement vierge, sans caste dominante, sans syndicats... Un lieu idéal pour se réinventer.

P. Coste, Entretien avec Neil Gabler, L'Express, "Il était une fois l'Amérique", 5, publié le 03/08/2000

Document D

Le rêve américain est en danger. Barack Obama a sonné l'alerte, lors d'un long discours principiel prononcé, mercredi 4 décembre, à Washington devant le Center for American Progress, un think-tank démocrate. La montée des inégalités des revenus et des chances, parce qu'elle ronge notre démocratie, constitue « le défi central de notre époque", a-t-il déclaré, promettant d'y consacrer les trois années qui lui restent à la Maison Blanche.

En plein scandale de l'"Obamacare" – le site Internet qui doit vendre les nouvelles polices d'assurance-santé est un fiasco – et alors que sa cote de popularité est au plus bas, cette adresse aux accents solennels ressemble bien sûr à un dérivatif. Le président, qui s'est fait réélire voici un an en promettant un sort meilleur à la classe moyenne, paraît mal fondé, après cinq années de pouvoir, à se lamenter sur "les inégalités dangereuses et grandissantes et le manque de mobilité ascendant" qui menacent l'immense "middle class" américaine.

Historiquement, les 10 % d'Américains les plus riches se sont toujours arrogé un tiers du revenu national. Mais, « aujourd'hui, c'est la moitié", a-t-il lancé. Loin des joutes de Washington sur le budget fédéral ou le plafond de la dette dont la vanité désespère nombre d'électeurs, M. Obama a voulu se placer au niveau des préoccupations quotidiennes de ses concitoyens qui "craignent que leurs enfants n'aient pas une meilleure situation qu'eux".

LA MOITIÉ DES AMÉRICAINS GAGNENT MOINS DE 18 870 EUROS PAR AN

Ce déclin de l'"American dream" est largement inscrit dans les statistiques. La moitié des Américains gagnent moins de 26 000 dollars (18 870 euros) par an. Si les salaires avaient suivi les gains de productivité depuis trente ans, ce plafond s'élèverait à 40 000 dollars. Selon le bureau du recensement, les revenus réels sont en baisse, au point qu'une famille moyenne gagne aujourd'hui moins en termes réels qu'en 1989. La dépression de 2007 est loin d'avoir été comblée : le revenu médian actuel a perdu 8,3 % depuis cette année-là. Et près de 15 % des Américains – soit 46,5 millions – vivent sous le seuil de pauvreté. A l'autre extrémité de l'échelle sociale, 95 % de gains de revenus enregistrés depuis la fin officielle de la récession, à la mi-2009, ont profité aux 1 % les plus riches, selon une étude des économistes Emmanuel Saez et Thomas Piketty pour l'université de Californie.

Pour M. Obama, la faiblesse des salaires est aggravée par la panne de l'ascenseur social. Surprise en ces temps de déprime française, le président américain a cité en exemple… la France. "Non seulement notre niveau d'inégalité de revenus est proche de celui de la Jamaïque ou de l'Argentine, mais il est plus difficile aujourd'hui pour un enfant né aux Etats-Unis d'améliorer sa situation que chez la plupart de nos alliés développés – des pays comme le Canada, l'Allemagne ou la France. Ils ont davantage de mobilité que nous et non pas moins."

LA HAUSSE DU SALAIRE MINIMUM

L'inquiétude liée au creusement du fossé social a récemment fait son entrée dans le débat politique. « Combler le fossé entre riches et pauvres est un défi pour les deux partis", écrivait récemment le Financial Times. La mollesse persistante de la reprise économique et la montée flagrante des situations où travailler 40 heures par semaine ne garantit nullement de dépasser le seuil de pauvreté, rendent cette question cruciale pour les élections de mi-mandat de 2014.

M. Obama, qui se heurte à la majorité républicaine de la Chambre des représentants pour faire passer ses réformes (armes à feu, immigration, etc.), a ressorti un autre vieux projet : augmenter le salaire minimum fédéral. [...]Il souhaite le porter de 7,25 dollars de l'heure (5,27 euros) – un niveau inférieur en termes réels à celui en vigueur dans l'après-guerre – à 10,10 dollars (7,33 euros ; en France, le smic horaire brut est à 9,43 euros). L'idée a l'avantage d'être populaire – deux tiers d'opinions favorables dont une majorité d'électeurs républicains – et de diviser les républicains. Les uns y voient une intolérable ingérence de l'Etat dans l'économie et un frein à l'emploi, les autres un moyen de réduire le turnover des salariés et de relancer la consommation. Récemment, les électeurs du New Jersey ont approuvé une réévaluation du salaire minimum et la question est au programmes de référendums dans cinq Etats en 2014.

Mais ce projet, faute d'une majorité pour l'approuver à la Chambre, n'a guère de chances d'être mis en oeuvre. Au-delà même du jeu politique, la légitimité de l'Etat fédéral à lutter contre les inégalités sociales est combattue, et pas seulement parmi les classes privilégiées. La résistance tenace à laquelle se heurte la réforme Obama de la santé ("Obamacare") témoigne de la large impopularité de l'idée de redistribution des richesses. « "Redistribution" est un mot chargé qui évoque toutes sortes d'injustices dans l'esprit des gens", commentait William Daley, ancien chef de cabinet de M. Obama dans le New York Times. Au point qu'il n'est jamais prononcé par les défenseurs de l'"Obamacare".

Un dernier obstacle à la lutte contre les inégalités réside dans l'incessant et paralysant débat entre "race" et "classe" pour les analyser. Le premier président américain noir a tranché : croire que seules les "minorités" sont touchées relève du "mythe". "L'inégalité des chances en Amérique, a-t-il asséné, est à présent autant une question de classe que de race."

P. Bernard, "Barack Obama face au déclin du rêve américain", Le Monde, 10.12.2013.

Séance 08

Les vendeurs de rêve

Cette séance est destinée à étudier le rôle de la publicité dans la construction de l'imaginaire

Synthèse

Proposez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Écriture personnelle

1. "La pub pollue nos rêves" lit-on parfois sur les affiches. Partagez-vous cette opinion ?

2. "Comment réfléchir ensemble si personne ne sait plus vraiment dans quel monde on vit ?" écrit J.-C. Guillebaud. Les rêves nous empêchent-ils de voir la réalité ?

Document A

Je me prénomme Octave et m'habille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue l'univers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n'aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur PhotoShop. Images léchées, musiques dans le vent. Quand, à force d'économies, vous réussirez à vous payer la bagnole de vos rêves, celle que j'ai shootée dans ma dernière campagne, je l'aurai déjà démodée. J'ai trois vogues d'avance, et m'arrange toujours pour que vous soyez frustré. Le Glamour, c'est le pays où l'on n'arrive jamais. Je vous drogue à la nouveauté, et l'avantage avec la nouveauté, c'est qu'elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas.

Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l'a baptisée "la déception post-achat". Il vous faut d'urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre. L'hédonisme n'est pas un humanisme : c'est du cash-flow. Sa devise ? "Je dépense donc je suis." Mais pour créer des besoins, il faut attiser la jalousie, la douleur, l'inassouvissement : telles sont mes munitions. Et ma cible, c'est vous.

Je passe ma vie à vous mentir et on me récompense grassement. Je gagne 13 000 euros (sans compter les notes de frais, la bagnole de fonction, les stock-options et le golden parachute). L'euro a été inventé pour rendre les salaires des riches six fois moins indécents. Connaissez-vous beaucoup de mecs qui gagnent 13 K-euros à mon âge ? Je vous manipule et on me file la nouvelle Mercedes SLK (avec son toit qui rentre automatiquement dans le coffre) ou la BMW Z3 ou la Porsche Boxter ou la Mazda MX5. (Personnellement, j'ai un faible pour le roadster BMW Z3 qui allie esthétisme aérodynamique de la carrosserie et puissance grâce à son 6 cylindres en ligne qui développe 321 chevaux, lui permettant de passer de 0 à 100 kilomètres/heure en 5,4 secondes. En outre, cette voiture ressemble à un suppositoire géant, ce qui s'avère pratique pour enculer la Terre.)

F. Beigbeder, 99 francs (14,99 euros), éd. Grasset, 2000.

Document B

Le Photographe Publicitaire pourrait être l'amoureux poète de la boîte de conserves et de l'aspirateur, chantant les vertus des produits de l'industrie et du commerce, surprenant des femmes de rêve dansant de joie dans des baignoires, et des lessiveuses entourées de chocolat fondant et de fers à repasser, avec un peu de lumière et beau coup d'amour...

Mais les machines à laver n'amusent que les bricoleurs du dimanche, les femmes, rarement belles, attrapent des crises de foie grâce au chocolat fondant, aux esquimaux et au caramel mou. Le métro Saint-Lazare à 18 heures, les cors aux pieds et les bas qui filent restent la réalité d'une clientèle qui ne danse pas mais qui rêve. Le Photographe Publicitaire, affreux personnage, doit entretenir cette minute de rêve.

Non le rêve du roman de gare et des bandes dessinées, à dactylos amoureuses et sans boutons s'accouplant à un patron jeune et distingué (rêve inabordable), mais un rêve étudié, construit, mesuré et surtout possible et matérialisable. Il doit apporter à la ménagère le réflexe plaisir dans la crasse de la lessive, l'érotisme ou la sensualité dans le moulin à légume et le fer à friser.

Mais pour cela il faut que l'annonceur soit persuadé qu'une annonce médiocre donnera un rêve médiocre, et qu'il vaut mieux vendre son produit à la sauvette dans le métro s'il ne présente aucun intérêt.

La représentation fidèle de son produit a son importance, mais avant tout il faut donner le choc visuel, le charme et la suggestion. Préférer une image vivante, où le produit ne sera pas au premier plan, à une image morte, sans humour et sans intérêt, tuée par l'obligation de bien montrer la gaufrette ou le tube dentifrice. Un sourire ne s'imite pas : il est vrai ou faux. L'annonceur doit être persuadé également que sa secrétaire, quoique jolie, est plus utile à faire son courrier qu'à poser pour ses annonces; que les photos qu'il fait en vacances, quoique meilleures que celles du photographe, sont inutilisables; qu'une photo publicitaire est conçue spécialement pour son produit et ne concerne que le sien, qu'elle doit personnaliser sa marque, qu'il ne s'agit pas d'imiter l'annonce concurrente pour éviter les risques.

Le Photographe essayera de concrétiser les impératifs du client et de la conception publicitaire et d'en faire la synthèse, pour arriver à l'image-sommet : celle de la danseuse dans l'inertie de la pointe d'un mouvement, ou de la crêpe immobile au-dessus de la poêle. Sommet de l'expression dans l'expression, les gestes, les lumières et les formes, juste à l'avant-garde de la dimension du public à atteindre et non à l'avant-garde de notre dimension. Sommet sans conteste de l'image qui accroche, s'impose et vend, du concierge au président-directeur général. D'ailleurs, la croûte concierge est moins dure que la croûte président; l'esprit est moins littéraire, moins intellectuel, mais plus sensible et plus vrai. Ne le méprisons pas et n'essayons pas de le tromper avec des couleurs fausses et des sourires figés.

Donnons-lui des rêves de qualité.

J.-F. Bauret, "La Minute de rêve et le photographe publicitaire", Les Cahiers de la publicité, 1963, n°8.

Document C

On parle peu du message global dans lequel nous entortille, jour après jour, la publicité. Un message à la fois global et subliminal dont les effets, à bien réfléchir, sont effarants. Tous ces spots nous montrent des ménagères impeccables, astiquant de spacieuses cuisines, des chaumières pimpantes, des septuagénaires d’attaque, des tablées de convives dans la lumière, des enfants radieux dégustant des friandises sucrées, des amoureux au physique hollywoodien, des monospaces traversant des campagnes automnales, des grands-mères au teint de pêche et des couchers de soleil etc. Bref, il existe une féerie publicitaire dont personne n’est dupe sur le moment mais qui, à la longue, engendre malgré tout cette funeste conséquence : l’évacuation du réel.

En d’autres termes, nous sommes publicitairement assignés à une fausse vérité ; nous sommes précipités dans un monde aseptisé et gentil où la consommation d’objets procure à chacun une félicité ébahie. Cette théâtralisation finit par substituer son omniprésence au réel, de sorte que ce dernier se trouve littéralement congédié. Par le truchement de ces "cartes postales" enchantées, nous vivons ailleurs, à côté, dans le simulacre.

Nos sociétés n’ont évidemment rien à voir avec cette représentation manipulatrice. Elles sont infiniment plus dures, plus inégalitaires, plus souffrantes.

Aujourd’hui, l’écart entre le réel de tous les jours et cette image fantasmatique est devenu si grand que le fonctionnement de la démocratie elle-même en est affecté. Comment débattre, comment délibérer sérieusement, comment réfléchir ensemble si personne ne sait plus vraiment dans quel monde on vit ?

J.-C. Guillebaud, "La féerie publicitaire", TéléCinéObs n°55, septembre 2004.

Document D

Campagne de publicité pour le parfum "J'adore" de Dior avec Carmen Kass.

Évaluation

Rêve et révolution

Cette séance est consacrée à une étude du lien entre l'image, le corps et l'inconscient

Corpus

Synthèse

Vous proposerez une synthèse organisée des documents suivants.

Écriture personnelle

Pensez que rêver soit une manière pour les hommes de se libérer socialement et politiquement ? Vous répondrez à cette question en donnant votre avis personnel appuyé par votre réflexion et par vos lectures de l'année.

Document A

Je vous le dis aujourd'hui, mes amis, quand bien même nous devons affronter les difficultés d'aujourd'hui et de demain, je fais pourtant un rêve. C'est un rêve profondément enraciné dans le rêve américain.

Je fais le rêve qu'un jour cette nation se lèvera et vivra pleinement le véritable sens de son credo : "Nous tenons ces vérités pour évidentes que tous les hommes ont été créés égaux".

Je fais le rêve qu'un jour sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.

Je fais le rêve qu'un jour même l'État du Mississippi, un État qui étouffe dans la fournaise de l'injustice, qui étouffe dans la fournaise de l'oppression, sera transformé en une oasis de liberté et de justice.

Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau mais sur la nature de leur caractère.

Je fais aujourd'hui un rêve !

Je fais le rêve qu’un jour au fond de l’Alabama, où les racistes sont des brutes, où le gouverneur a la bouche qui dégouline des mots "interposition" et "nullification", qu’un jour, là en Alabama, les petits garçons noirs et les petites filles noires pourront se prendre par la main avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches comme frères et sœurs.

Je fais aujourd'hui un rêve !

Je fais le rêve qu’un jour "toute vallée soit comblée, toute montagne et toute colline abaissées, que les lieux accidentés se changent en plaine et les escarpements en large vallée, alors la gloire du Seigneur sera révélée, et tout ce qui est chair la verra."

Telle est notre espérance. Telle est la foi avec laquelle je repartirai dans le Sud. Forts de cette foi, nous pourrons tailler dans la montagne du désespoir une pierre d'espoir. Forts de cette foi, nous pourrons transformer les stridentes discordes de notre nation en une merveilleuse symphonie de fraternité. Forts de cette foi, nous pourrons travailler ensemble, prier ensemble, lutter ensemble, aller en prison ensemble, défendre la liberté ensemble, en sachant qu’un jour nous serons libres. Ce sera le jour où tous les enfants de Dieu pourront chanter en lui donnant un sens nouveau :

"Mon pays, c'est toi, douce terre de liberté, toi que je chante.

Terre où sont morts mes pères, terre de la fierté des pèlerins,

Du flanc de chaque montagne, que retentisse la liberté !"

Et si l'Amérique doit être une grande nation, cela doit devenir vrai.

Que la liberté retentisse depuis les sommets prodigieux du New Hampshire !

M. L. King, "I have a dream" (1963), Les Grands Discours. "I have a dream", éd. du Seuil, coll. Points Documents, 2009 pour la traduction française.

Document B

Résister, c’est dire non. Non au mépris. Non à l’arrogance. Non au broyage économique. Non aux nouveaux maîtres du monde. Non aux pouvoirs financiers. Non au G8. Non au "consensus de Washington". Non au marché totalitaire. Non au libre-échange intégral. Non à la domination du "poker du Mal" (Banque mondiale, FMI, OCDE, OMC). Non à l’hyperproductivisme. Non aux organismes génétiquement modifiés. Non aux privatisations permanentes. Non à l’irrésistible extension du secteur privé. Non à l’exclusion. Non au sexisme. Non à la régression sociale. Non au démantèlement de la Sécurité sociale. Non à la pauvreté. Non aux inégalités. Non à l’oubli du Sud. Non à la mort, chaque jour, de 30 000 enfants pauvres. Non à la destruction de l’environnement. Non à l’hégémonie militaire d’une seule hyperpuissance. Non à la guerre préventive. Non aux guerres d’invasion. Non au terrorisme. Non aux attentats contre les populations civiles. Non aux racismes. Non à l’antisémitisme. Non à l’islamophobie. Non au tout-sécuritaire. Non à la surveillance généralisée. Non au flicage de la pensée. Non à l’abaissement culturel. Non aux nouvelles censures. Non aux médias qui mentent. Non aux médias qui nous manipulent.

Résister c’est aussi pouvoir dire oui. Oui à la solidarité entre les 6 milliards d’habitants de notre planète. Oui aux droits des femmes. Oui à l’existence d’une ONU renouvelée. Oui à un nouveau plan Marshall pour aider l’Afrique. Oui à l’éradication définitive de l’analphabétisme. Oui à une offensive internationale contre la fracture digitale. Oui à un moratoire international pour la préservation de l’eau potable. Oui aux médicaments essentiels pour tous. Oui à des actions décisives contre le sida. Oui à la préservation des cultures minoritaires. Oui aux droits des indigènes. Oui à la justice sociale et économique. Oui à une Europe plus sociale et moins marchande. Oui au "consensus de Porto Alegre". Oui à une taxe Tobin d’aide aux citoyens. Oui à un impôt sur les ventes d’armes. Oui à la suppression de la dette des pays pauvres. Oui à l’interdiction des paradis fiscaux.

Résister, c’est rêver qu’un autre monde est possible. Et contribuer à le bâtir.

Ignacio Ramonet, "Résistances", Le Monde diplomatique, mai 2004.

Document C

Le terme de révolution, Lacan le rappelle éloquemment, renvoie à l’origine au domaine astronomique et signale donc la circularité inaltérable d’un système condamné à revenir à son point de départ, en vertu du constat que « le réel insiste et revient à la même place ». Cette remarque est discutable si l’on considère, avec H. Arendt, que la dimension cyclique du phénomène peut aussi suggérer l’image d’une logique déferlante, « torrentielle », inexorable, dont le cours ne se confond pas avec la tendance irrépressible à revenir à son point de départ. Cette nuance est féconde et permet de comprendre que la révolution politique a pour vocation de transformer irrésistiblement une situation perçue comme insoutenable et injuste et de produire par conséquent des effets inattendus, une forme de « nouveauté », une modification de structure. Faire la révolution, c’est toujours prétendre renverser l’ordre ancien pour lui substituer des conditions jugées plus favorables, plus conformes à la « justice ». C’est donc prendre appui sur un « donné factuel » insoutenable pour y introduire une marque ineffaçable, ce dont témoignent les révolutions accomplies au XVIII siècle et au XX siècle dans le monde et, plus près de nous, les révolutions du « Printemps arabe ». C’est dire que non seulement sont décisifs et radicaux les moyens d’action employés, mais déterminants également les individus singuliers auxquels le peuple confie la prise en charge de la révolution (le parti d’avant-garde aurait dit Lénine), en vue d’une finalité s’incarnant dans la représentation d’un monde meilleur. De ce point de vue, l’action révolutionnaire, tout imprégnée qu’elle soit de rationalité et d’efficacité, n’est pas sans rapport avec une forme d’idéalisation. Mais jusqu’à quel point ?

Si les révolutionnaires de 1789, par exemple, ont pu « rêver » d’une autre société, ils n’en ont pas moins mis en œuvre des modalités fort peu apparentées au rêve… et l’on pourrait dire la même chose de la révolution bolchévique accomplie par Lénine et plus encore, en d’autres circonstances, de celle des Khmers Rouges au Cambodge, poursuivie dans la guerre civile. Il est a priori paradoxal de se réclamer d’une praxis imprégnée de violence afin d’incarner une visée révolutionnaire « juste » : des actes sanglants peuvent-ils prétendre concrétiser la pureté de l’idéal ? Engels répondrait que la violence révolutionnaire est « accoucheuse » de l’histoire et impossible à évincer. Mais ce que nous ne pouvons ignorer, c’est que l’actualisation de l’idéal révolutionnaire a souvent engendré dans l’histoire une inévitable désillusion, et dévoilé finalement ce que Lacan appellerait le « réel », i.e un trauma inassimilable, dont les révolutionnaires ne sont pas les seuls « agents » cela va de soi, toutes les formes de colonisation ou les répressions étatiques le prouvant à l’envie, la violence de légitimation de l’ordre établi se substituant, dans ce cas, à la violence de renversement de la domination. Mais lorsque des peuples revendiquent la liberté et le droit d’en rêver, le rêve se brise d’autant plus qu’il se voulait moteur et destiné à enchanter le monde. La Mort de Danton, de Büchner, évoque pathétiquement le « détournement » de l’idéal révolutionnaire à travers le drame qui oppose deux hommes, Danton et Robespierre. Dans cette pièce, Büchner s’émancipe de la réalité historique mais restitue néanmoins la « dialectique » qui a traversé la révolution française : Camille Desmoulins a réclamé du Comité de salut public la grâce d’en finir avec la Terreur (décembre 1793) et un discours de Robespierre lui-même a introduit, contre toute attente, les principes de la morale politique (5 février 1794). Dans la fiction en tout cas, Danton apparaît comme un révolutionnaire lassé par le sang répandu et Robespierre comme un homme implacable, absorbé passionnément par la nécessité d’ « achever » la révolution.

P. Desroches, "Rêve et révolution", Cahiers de psychologie clinique, n°42, éd. De Boeck Supérieur, 2014.

Si « rêve révolutionnaire » il y a, il est donc nécessairement collectif et soutenu en effet par la croyance en la révolution. Toute révolution relève de l’imaginaire (je crois « parce que l’autre croit à ma place »). Mais des raisons d’ordre symbolique commandent aussi l’action révolutionnaire : toute révolution est légitimée par des textes (Robespierre, Lénine, Mao Zedong …), par du discours, requiert vigilance critique, analyse acérée des circonstances historiques. Il existe donc des racines subjectives du projet révolutionnaire, mais cet imaginaire utilise le symbolique pour s’actualiser, dimension sans laquelle la révolution demeurerait pur fantasme.

Par ailleurs, les insurrections ne procèdent pas seulement, comme l’affirme Freud, du refus psychique de faire allégeance à la civilisation - sous l’effet de contraintes devenues insupportables - mais de la volonté de conquérir droits et liberté politique, même si la passion pour la liberté a pu égarer les révolutionnaires. Aucune révolution ne ressemble à une autre, même si des traits génériques sont repérables. À quel titre comparer la Révolution française de 1789, le « Printemps des peuples » de 1848 et, enfin, le récent « Printemps arabe » ? [16] Voir à ce propos l’article de Pierre Piccinin da Prata,... [16] Il n’existe pas d’explication « mono-causale » des révolutions arabes, les États concernés présentant des modes de fonctionnement politiques, socio-économiques, communautaires et religieux différenciés, qui ont démultiplié le visage de la contestation. Les révolutions font un sort au tyran, pratiquent un « régicide », mais elles ne symbolisent pas uniquement le « meurtre du Père », ou la « mise à mort » enivrante de l’ennemi. Freud n’a pas tort d’affirmer que lorsque l’oppression sociale devient insoutenable et le renoncement aux pulsions intolérable, l’homme n’a de cesse de rétablir les exigences du principe de plaisir. Mais ce « fatalisme » pulsionnel ne nous dit rien des conditions historiques justifiant les révolutions, ni de la violence engendrée par l’ordre établi lui-même. On ne voit pas pour quels motifs les révolutionnaires seraient plus agités par la pulsion de mort que ceux dont ils veulent mettre à bas l’oppression. Castoriadis se félicite d’ailleurs de ne pas partager la « santé » psychique de ceux qui décortiquent les motivations inconscientes des individus « déviants » en oubliant d’élucider les ressorts de leur propre conformisme. Ainsi, si le Réel est « impossible », c’est bien au sens où l’exigence de révolution est historiquement fondée mais tumultueuses les conditions de sa réalisation, et il ne semble pas qu’aucune révolution puisse faire l’économie de cette contradiction déchirante.

Document

Désirer que tout soit bien est le vœu du philosophe. J’entends par ce mot, dont on a sans doute abusé, l’être vertueux et sensible qui veut le bonheur général, parce qu’il a des idées précises d’ordre et d’harmonie. Le mal fatigue les regards du Sage, il s’en plaint ; on soupçonne qu’il a de l’humeur ; on a tort. Le Sage sait que le mal abonde sur la terre ; mais en même temps il a toujours présente à l’esprit cette perfection si belle et si touchante, qui peut et qui doit même être l’ouvrage de l’homme raisonnable.

En effet, pourquoi nous serait-il défendu d’espérer qu’après avoir décrit ce cercle extravagant de sottises autour duquel l’égarent ses passions, l’homme ennuyé reviendra à la lumière pure de l’entendement ? Pourquoi le genre humain ne serait-il pas semblable à l’individu ? Emporté, violent, étourdi dans son jeune âge ; sage, doux, modéré dans sa vieillesse. L’homme qui pense ainsi, s’impose à lui-même le devoir d’être juste.

Mais savons-nous ce que c’est que perfection ? Peut-elle être le partage d’un être faible et borné ? Ce grand secret n’est-il pas caché sous celui de la vie ? Et ne faudra-t-il pas dépouiller notre vêtement mortel pour percer cette sublime énigme ?

En attendant tâchons de rendre les choses passables, ou, si c’est encore trop, rêvons du moins qu’elles le sont. Pour moi, concentré avec Platon, je rêve comme lui. Ô mes chers concitoyens ! Vous que j’ai vu gémir si fréquemment sur cette foule d’abus dont on est las de se plaindre, quand verrons-nous nos grands projets, quand verrons-nous nos songes se réaliser ! Dormir, voilà donc notre félicité.

L. S. Mercier, L'An 2440, Rêve s’il en fût jamais., Avant-propos, 1774.

Document D

Le 21 octobre 1967, un million de manifestants défilent à Washington pour protester contre la guerre du Vietnam qui arrache à leur jeunesse 525 000 américains. En fin de journée, des manifestants tentent de pénétrer dans le Pentagone, encerclés par des gardes nationaux.

M. Riboud, "Manifestation pour la paix au Vietnam", 1967, Magnum Photos.

Fiche

Synthèse

Le rêve

10 citations

10 chiffres

10 anecdotes

10 oeuvres

Le rêve nocturne

"La vie est un songe."

Caldéron, La Vie est un songe,

"Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous sépare du monde invisible."

Nerval, Aurélia

Un individu rêve en moyenne 100 minutes chaque nuit.

Les femmes semblent rêver davantage que les hommes. Réveillées lors d?une phase de sommeil paradoxal, 95 % d?entre elles se souviennent de ce qu?elles étaient en train de rêver, contre 80 % des hommes seulement.

http://www.futura-sciences.com/

L'homme aux loups est un cas traité par Freud. Il s'agit de l'histoire d'un jeune homme russe de vingt-deux ans que Freud traita entre 1910 et 1914. Toute l'analyse est centrée autour d'un rêve que fit l'enfant quelques jours avant le Noël qui marquait son quatrième anniversaire. C'est le fameux rêve des loups : l'enfant rêve qu'il est dans son lit, soudain la fenêtre s'ouvre et il voit sur les branches d'un grand noyer face à la fenêtre 6 ou 7 loups blancs avec de grandes queues de renard. Terrifié à l'idée d'être mangé par les loups, l'enfant crie et s'éveille.

C. Nolan, Inception, 2010.

T. Gautier, La Cafetière, La Morte amoureuse, Le pied de la momie, Omphale.(nouvelles publiées entre 1830 et 21850)

L. Carroll, Alice au pays des merveilles

S. Spielberg, Minority report (les rêves des mediums qui prévoient les meurtres).

Guillermo del Toro, Le Labyrinthe de Pan, 2006.

La rêverie

"ça ne fait pas grand bien de s'installer dans les rêves en oubliant de vivre".

J. K. Rowling, Harry Potter à l'école des sorciers, 1997.

« Au cours de notre existence, nous voyons nos rêves déçus et nos désirs frustrés, mais il faut continuer à rêver, sinon notre âme meurt. »

P. Coelho, Le pèlerin de Compostelle

Euromillions : Le bureau des rêves

J. de La Fontaine, "La Laitière et le pot au lait", Fables, VII, 9

A. de Pereda, Le Rêve du chevalier, 1655.

B. Stiller, La Vie rêvée de Walter Mitty, 2013.

l'imagination créatrice

"Mystérieuse faculté que cette reine des facultés ! " [l'imagination]

C. Baudelaire, L'imagination est la reine du vrai, Salon de 1859

Galilée n?a jamais lancé de poids du sommet de la tour de Pise pour découvrir la loi de la chute des corps, il s?est contenté d?imaginer l?expérience.

Jean-François Dortier, Sciences Humaines, n° 221 - décembre 2010

Hayao Miyazaki, Le Vent se lève, 2013.

L. de Vinci, Machine volante à ailes battantes, xvie s.

La publicité, les usines à rêve : Hollywood

"Je me prénomme Octave et m'habille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue l'univers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n'aurez jamais."

F. Beigbeder, 99 francs (14,99 euros)

"La pub pollue nos rêves"

70% des entrées au box-office français reviennent aujourd'hui à des films américains.

P. Coste, L'Express, "Il était une fois l'Amérique", 5, publié le 03/08/2000

Hollywood est né dans les années 20 des ambitions d'une dizaine d'immigrés juifs d'Europe de l'Est. Les Zukor, Cohn, Fox, les Laemmle, Warner ou Mayer avaient fui autant les haines du Vieux Continent que leurs enfances de mal-aimés. Hollywood va devenir la machine à fabriquer des rêves pour le monde entier. En 1918, l'usine à rêves est déjà internationalisée.

Grégoire Delacourt, La liste de mes envies

Total recall.

L'utopie

Résister, c?est rêver qu?un autre monde est possible. Et contribuer à le bâtir.

Ignacio Ramonet, "Résistances", Le Monde diplomatique, mai 2004

"Faire rêver les hommes est souvent le moyen le plus sûr de les tenir endormis."

G. Thibon

La Cité radieuse, de Le Corbusier

T. More, L'Utopie, II, 1516

Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes, 1931

Saline Royale d'Arc-et-Senans, Doubs, construite de 1775 à 1779

Voltaire, Candide, L'Eldorado, pays utopique décrit dans le chapitre 17.

Le rêve américain

"Je fais le rêve qu'un jour cette nation se lèvera et vivra pleinement le véritable sens de son credo..."

M. L. King, "I have a dream" (1963)

La moitié des Américains gagnent moins de 18 870$ par an.

15 % des Américains ? soit 46,5 millions ? vivent sous le seuil de pauvreté.

10 % des Américains les plus riches se partagent 1/3 du revenu national.

Sous l'ère Reagan, la dérégulation du marché à permis à certains de s'enrichir, comme Madoff, tandis que beaucoup de petits épargnants finissaient ruinés. La fin de la décennie Reagan a vu l'effondrement des caisses d'épargne américaines.

D. Manotti, Le rêve de Madoff, 2013

Obama, Les Rêves de mon père.