La rumeur

Quel texte d'idées ?

Elle peut être ciblée (sur une personne => harcèlement, persécution), ou au contraire diffuse (les extraterrestres sont parmi nous).

Elle peut être spontanée (?) ou instrumentalisée (fake news).

Comment la rumeur a-t-elle 'muté' avec les nouvelles technologies ?

Une histoire des rumeurs, de la bête du Gevaudan aux crocodiles dans les égouts.

Appropriation : créer une vidéo virale pour propager une rumeur (existante ou inventée).

Paradoxe : les juifs, pendant longtemps, n'ont pas cru ou ont traité de rumeur invraisemblable les camps de concentration. v. Charlotte ?

Croire ou ne pas croire ?

Séance 01

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2. Comment cet article est-il organisé ? Suit-il une progression chronologique ? Pourquoi cette organisation ?

Notion : Les agences de presse et les dépêches

Des rumeurs provoquent des expéditions punitives contre les Roms en Seine-Saint-Denis

Par Journaliste Figaro Yohan Blavignat Journaliste Figaro AFP agence Mis à jour le 27/03/2019 à 12:14 Publié le 26/03/2019 à 19:11

Seine-Saint-Denis : violences contres des Roms après des rumeurs d’enlèvements d’enfants

Une vingtaine de personnes a été interpellée dans la nuit du 25 mars en Seine-Saint-Denis après des violences contre des Roms. La raison ? Une fausse rumeur lancée sur les réseaux sociaux selon la préfecture de police de Paris.

VIDÉO - Après la propagation sur les réseaux sociaux de rumeurs évoquant des tentatives d'enlèvements d'enfants par des personnes circulant en camionnette blanche, une "chasse aux Roms" a eu lieu dans le département. 19 personnes ont été placées en garde à vue.

Après des violences visant des Roms, désignés par des rumeurs sur les réseaux sociaux comme étant à l'origine d'enlèvements d'enfants en Seine-Saint-Denis, vingt personnes en possession de battes de base-ball, de couteaux ou de cailloux ont été interpellées dans la nuit de lundi à mardi. Parmi elles, 19 dont deux mineurs ont été placées en garde à vue mardi soir pour "violences volontaires", "dégradations par incendie" et "participation avec arme à un attroupement", a indiqué le parquet de Bobigny dans un communiqué. Trois d'entre eux vont être jugés en comparution immédiate ce mercredi à Bobigny, et un mineur sera présenté à un juge pour enfants.

Lundi soir, "plusieurs rixes et violences" ont eu lieu à Clichy-sous-Bois puis à Bobigny "prenant à partie des personnes de la communauté du voyage", a indiqué une source policière. Une vingtaine de personnes avaient essayé de s'introduire dans un logement obligeant les Roms qui l'occupaient à se réfugier dans un magasin de bricolage situé non loin. Deux policiers ont été blessés lors des interpellations. "Aucun enlèvement n'est avéré"

Ces violences font suite à la multiplication, sur les réseaux sociaux, de messages alarmants évoquant des tentatives d'enlèvements d'enfants ou adolescents par des personnes circulant en camionnette blanche dans plusieurs localités d'Ile-de-France, en particulier des Hauts-de-Seine et de Seine-Saint-Denis. Évoquant une "rumeur infondée", la préfecture de police (PP) a affirmé ce mardi "qu'aucun enlèvement, ni dans les Hauts-de-Seine, ni en Seine-Saint-Denis" n'était "avéré". Idem du côté du parquet de Bobigny, qui signalait, mardi soir, n'avoir été saisi d'aucune enquête pour des faits d'enlèvement de mineurs par des personnes de la communauté Rom.

Lundi, la préfecture avait déjà tweeté un message avec le hashtag "#FakeNews", appelant à ne plus relayer la "fausse information" selon laquelle "une fourgonnette blanche circule entre les villes de Nanterre et Colombes pour enlever des jeunes femmes". "Suite au partage de cette rumeur sur les réseaux sociaux, deux personnes ont été injustement accusées puis lynchées", a-t-elle souligné.

"Une certaine psychose"

Le 16 mars à Colombes (Hauts-de-Seine), une vingtaine de jeunes avaient pris à partie les occupants d'une camionnette blanche, selon une source policière. Les deux hommes, légèrement blessés, ont réussi à s'extirper du véhicule pour se réfugier dans un hall d'immeuble. Ils n'ont pas porté plainte. En Seine-Saint-Denis, le commissaire de Clichy-sous-Bois/Montfermeil, David Moreira, avait adressé lundi un communiqué aux communes de son secteur, que certaines ont diffusé sur leur site internet. Il appelait à la "prudence car une certaine psychose commence à s'installer". Les "nombreux signalements" reçus par les services de police "sont analysés avec la plus grande précaution", indique une source proche du dossier, insistant sur le fait qu'il n'y avait "pas de cas avéré d'enlèvement de mineurs par des Roms" dans le département. Dès le 19 novembre, le parquet de Versailles s'était fendu d'un communiqué pour désamorcer les rumeurs d'enlèvements ou de tentatives d'enlèvements aux abords d'établissements scolaires des Yvelines.

Mardi, la député LFI de la neuvième circonscription de Seine-Saint-Denis, Sabine Rubin, a appelé au calme et à la prudence, tout en démentant ces rumeurs. "Il est de la responsabilité de chacun d'exercer son jugement critique vis-à-vis des rumeurs qui circulent sur internet", écrit-elle dans un communiqué.

Seine-Saint-Denis : des Roms pris à partie sur fond de rumeur d’enlèvements d’enfant

Depuis plusieurs semaines, des messages évoquent – à tort – des tentatives d’enlèvement de mineur par des personnes circulant en camionnette blanche.

Le Monde avec AFP Publié le 26 mars 2019 à 14h31 - Mis à jour le 26 mars 2019 à 14h31

Vingt personnes ont été interpellées et placées en garde à vue dans la nuit du lundi 25 au mardi 26 mars en Seine-Saint-Denis après des violences visant des Roms. Ces derniers avaient été désignés par des rumeurs sur les réseaux sociaux comme étant à l’origine d’enlèvements d’enfant.

Lundi à partir de 20 heures, "plusieurs rixes et violences" ont eu lieu à Clichy-sous-Bois puis à Bobigny. Aucun blessé n’a été déploré. Ces violences font suite à la multiplication, sur les réseaux sociaux, de messages alarmants évoquant des tentatives d’enlèvement d’enfant ou adolescent par des personnes circulant en camionnette blanche dans plusieurs localités d’Ile-de-France, en particulier des Hauts-de-Seine et de Seine-Saint-Denis.

Sur Twitter, la préfecture de police a déploré une " fake news" :

"Les rumeurs de kidnapping d’enfants avec une camionnette sont totalement infondées. Aucun enlèvement n’est avéré. Ne relayez plus cette fausse information, n’incitez pas à la violence." Deux hommes pris à partie à Colombes

Lundi, elle avait déjà signalé que "suite au partage de cette rumeur sur les réseaux sociaux, deux personnes ont été injustement accusées puis lynchées". Le 16 mars à Colombes (Hauts-de-Seine), une vingtaine de jeunes avaient pris à partie les occupants d’une camionnette blanche, selon une source policière. Les deux hommes, légèrement blessés, ont réussi à s’extirper du véhicule pour se réfugier dans un hall d’immeuble. Ils n’ont pas porté plainte.

En Seine-Saint-Denis, le commissaire de Clichy-sous-Bois/Montfermeil, David Moreira, avait adressé lundi un communiqué aux communes de son secteur. Il appelait à la "prudence car une certaine psychose commence à s’installer".

Les "nombreux signalements" reçus par les services de police "sont analysés avec la plus grande précaution", indique une source proche du dossier, insistant sur le fait qu’il n’y avait "pas de cas avéré d’enlèvement de mineurs par des Roms" dans le département.

Dès le 19 novembre, le parquet de Versailles s’était fendu d’un communiqué pour désamorcer les rumeurs d’enlèvement ou de tentatives d’enlèvement aux abords d’établissements scolaires des Yvelines.

Séance 02

"Les Brigands"

Présentation

Les Brigands

À Monsieur Henri Roujon.

Qu'est le Tiers-État ? Rien. Que doit-il être ? Tout.

Sully, - puis Sieyès.

Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles reliées par un chemin vicinal ouvert sous le régime des d'Orléans, chantonnaient, sous les cieux ravis, un parfait unisson de mœurs, d'affaires, de manières de voir.

Comme ailleurs, la municipalité s'y distinguait par des passions ; - comme partout, la bourgeoisie s'y conciliait l'estime générale et la sienne. Tous, donc, vivaient en paix et joie dans ces localités fortunées, lorsqu'un soir d'octobre il arriva que le vieux violoneux de Nayrac, se trouvant à court d'argent, accosta, sur le grand chemin, le marguillier de Pibrac et, profitant des ombres, lui demanda quelque monnaie d'un ton péremptoire.

L'homme des Cloches, en sa panique, n'ayant pas reconnu le violoneux, s'exécuta gracieusement ; mais, de retour à Pibrac, il conta son aventure d'une telle sorte que, dans les imaginations enfiévrées par son récit, le pauvre ménétrier de Nayrac apparut comme une bande de brigands affamés infestant le Midi et désolant le grand chemin par leurs meurtres, leurs incendies et déprédations.

Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient encouragé ces bruits, tant il est vrai que tout bon propriétaire est porté à exagérer les fautes des personnes qui font mine d'en vouloir à ses capitaux. Non point qu'ils en eussent été dupes ! Ils étaient allés aux sources. Ils avaient questionné le bedeau après boire. Le bedeau s'était coupé, - et ils savaient, maintenant, mieux que lui, le fin mot de l'affaire !... Toutefois, se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes citadins gardaient le secret pour eux tout seuls, comme ils aiment à garder toutes les choses qu'ils tiennent : ténacité qui, d'ailleurs, est le signe distinctif des gens sensés et éclairés.

La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit sonnant au beffroi de la Justice de Paix de Nayrac, chacun rentra dans son ménage d'un air plus crâne que de coutume et le chapeau, ma foi ! sur l'oreille, si bien que son épouse, lui sautant aux favoris, l'appela "mousquetaire", ce qui chatouilla doucement leurs cœurs réciproques.

- Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, je pars.

- Ah ! mon Dieu !

- C'est l'époque de la recette : il faut que j'aille, moi-même, chez nos fermiers...

- Tu n'iras pas.

- Et pourquoi, non ?

- Les brigands.

- Peuh !... J'en ai vu bien d'autres !

- Tu n'iras pas !... concluait chaque épouse, comme il sied entre gens qui se devinent.

- Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes angoisses et pour te rassurer, nous sommes convenus de partir tous ensemble, avec nos fusils de chasse, dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres sont circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, sèche tes larmes et, Morphée invitant, permets que je noue paisiblement sur mon front les deux extrémités de mon foulard.

- Ah ! du moment que vous allez tous ensemble, à la bonne heure : tu dois faire comme les autres, murmura chaque épouse, soudain calmée.

La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, carnage, abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent donc, frais et dispos, au gai soleil.

- Allons !... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant ses bas après un grand geste d'insouciance - et de manière à ce que la phrase fût entendue de son épouse, - allons ! le moment est venu. On ne meurt qu'une fois !

Les dames, dans l'admiration, regardaient ces modernes paladins et leur bourraient les poches de pâtes pectorales, vu l'automne.

Ceux-ci, sourds aux sanglots, s'arrachèrent bientôt des bras qui voulaient, en vain, les retenir...

- Un dernier baiser !... dirent-ils, chacun, sur le palier de son étage.

Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, sur la grand'place, où déjà quelques-uns d'entre eux (les célibataires) attendaient leurs collègues, autour de la carriole, en faisant jouer, aux rayons du matin, les batteries de leurs fusils de chasse - dont ils renouvelaient les amorces en fronçant le sourcil.

Six heures sonnaient : le char-à-bancs se mit en marche aux mâles accents de la Parisienne, entonnée par les quatorze propriétaires fonciers qui le remplissaient. Pendant qu'aux fenêtres lointaines des mains fiévreuses agitaient de mouchoirs éperdus, on distinguait le chant héroïque :

En avant, marchons Contre leurs canons ! À travers le fer, le feu des bataillons !

Puis, le bas droit en l'air et avec une sorte de mugissement :

Courons à la victoire !

Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de fouet dont le rentier qui conduisait enveloppait, à tours de bras, les trois chevaux.

La journée fut bonne.

Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en affaires. Mais sur le chapitre de l'honnêteté, halte-là ! par exemple : intègres à faire pendre un enfant pour une pomme.

Chacun d'eux dîna donc chez son métayer, pinça le menton de la fille, au dessert, empocha la sacoche de l'affermage et, après avoir échangé avec la famille quelques proverbes bien sentis, comme : - "Les bons comptes font les bons amis", ou "À bon chat, bon rat", ou "Qui travaille, prie", ou "Il n'y a pas de sot métier", ou "Qui paie ses dettes, s'enrichit", et autres dictons d'usage, chaque propriétaire, se dérobant aux bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, de ferme en ferme, - et, à la brune, l'on se remit en route pour Nayrac.

Toutefois, une ombre était descendue sur leurs âmes ! - En effet, certains récit des paysans avaient appris à nos propriétaires que le violoneux avait fait école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux scélérat s'était, paraît-il, renforcé d'une horde de voleurs réels et - surtout à l'époque de la recette - la route n'était positivement plus sûre. En sorte que, malgré les fumées, bientôt dissipées, du clairet, nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à la Parisienne.

La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs silhouettes noires sur la route, le vent faisait remuer les haies. Au milieu des mille bruits de la nature et alternant avec le trot régulier des trois mecklembourgeois, on entendit, au loin, le hurlement de mauvais augure d'un chien égaré. Les chauves-souris voletaient autour de nos pâles voyageurs que le premier rayon de la lune éclaira tristement... Brrr !... On serrait maintenant les fusils entre les genoux avec un tremblement convulsif ; on s'assurait, sans bruit, de temps à autre, que la sacoche était dûment auprès de soi. On ne sonnait mot. Quelle angoisse pour les honnêtes gens !

Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur ! - des figures effrayantes et contractées apparurent ; des fusils reluisirent ; on entendit un piétinement de chevaux et un terrible Qui vive ! retentit dans les ténèbres car, en cet instant même, la lune glissait entre deux noirs nuages.

Un grand véhicule, bondé d'hommes armés, barrait la grand'route.

Qu'était-ce que ces hommes ? - Évidemment des malfaiteurs ! Des bandits ! - Évidemment !

Hélas ! non. C'était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac. C'étaient ceux de Pibrac ! - lesquels avaient eu, exactement, la même idée que ceux de Nayrac.

Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux.

Blafards, ils s'entrevirent. L'intense frayeur qu'ils se causèrent, vu l'idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts, - de même qu'un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait monter le fond à sa surface, - il était naturel qu'ils se prissent, les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils redoutaient.

En un seul instant, leurs chuchotements, dans l'obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l'un des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une terrine d'excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme d'une égide.

Ah ! ce coup de feu ! Ce fut l'étincelle fatale qui met l'incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu'ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L'instinct de la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils d'une main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent ; un des chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches. Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître, dans la fumée !... En cette démence furieuse, si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que ceux-ci n'eussent payé de la vie leur dévouement. - Bref, ce fut une extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière énergie : celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables, lorsqu'on les pousse à bout !

Pendant ce temps, les vrais brigands (c'est-à-dire la demi-douzaine de pauvres diables coupables, tout au plus, d'avoir dérobé quelques croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à gauche) tremblaient affreusement dans une caserne éloignée, en entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois.

S'imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu'une battue monstre était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente partie de cartes autour de leur pichet de vin et s'étaient dressés, livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l'improviste, le brave homme était hagard. Ce qu'il entendait passait son intelligence.

Toutefois, au bout de quelques minutes d'égarement, comme la fusillade continuait, les bons brigands le virent soudain, tressaillir et se poser un doigt méditatif sur l'extrémité du nez.

Relevant la tête : - "Mes enfants, dit-il, c'est impossible ! Il ne s'agit pas de nous... Il y a malentendu... C'est un quiproquo... Courons, avec nos lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres blessés... Le bruit vient de la grand'route."

Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en écartant les fourrés, sur le lieu du sinistre, - dont la lune, maintenant, éclairait l'horreur.

Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à recharger son arme brûlante, venait de se faire sauter lui-même la cervelle, sans le vouloir, par inadvertance.

À la vue de ce spectacle formidable, de tous ces morts qui jonchaient la route ensanglantée, les brigands, consternés, demeurèrent sans parole, ivres de stupeur, n'en croyant par leurs yeux. Une obscure compréhension de l'événement commença, dès lors, à entrer dans leurs esprits.

Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes se rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.

- Ô mes bons amis ! grommela-t-il d'une voix affreusement basse - (et ses dents claquaient d'une peur qui semblait encore plus terrifiante que la première), - ô mes amis !... Ramassons, bien vite, l'argent de ces dignes bourgeois ! Et gagnons la frontière ! Et fuyons à toutes jambes ! Et ne remettons jamais les pieds dans ce pays-ci !

Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et les pensers en désordre, il montra du doigt les cadavres, en ajoutant, avec un frisson, cette parole absurde, mais électrique ! - et provenue, à coup sûr, d'une expérience profonde, d'une éternelle connaissance de la vitalité, de l'Honneur du Tiers-État :

- Ils vont prouver... que c'est nous...

Villiers de l'Isle-Adam, Contes Cruels, "Les Brigands", 1883.

Séance 03

Triple assassinat à Madagascar

Présentation

REPORTAGE : A Nosy Be, la folle rumeur qui a mené au lynchage de trois hommes

"Le Monde" a reconstitué la journée qui a vu deux touristes et un Malgache lynchés par la foule

Nosy Be (Madagascar) Envoyé spécial - Tout part de cette plage. Tout y ramène. En boucle, comme dans un cauchemar. Le corps de l'enfant rendu par la mer. Le lynchage, les hommes brûlés vifs, les cris de joie. Tout commence et tout finit sur cette plage de Madagascar, où le deuil d'un enfant s'est transformé, par le poison de la rumeur, en une furie collective qui vaudra à trois hommes de finir leurs jours sur un bûcher.

De ces trois hommes, on sait peu de chose, sinon que leur vie a été emportée en quelques heures par un phénomène sidérant d'hallucination collective. Sébastien Judalet, conducteur de bus en Seine-Saint-Denis de 38 ans et père d'une petite fille de 11 ans, n'était pas un aventurier. Son cadavre s'est consumé à l'aube, jeudi 3 octobre, à 9 000 kilomètres de chez lui, devant des dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants frappant dans leurs mains.

Roberto Gianfalla, cuisinier de 50 ans, originaire de Palerme, a quitté le 7 avril la région d'Annecy, où il a élevé ses trois enfants, pour refaire sa vie à Madagascar. Son journal intime, illustré de sa main, raconte cette renaissance : "Merci, je dis merci à ce qui m'arrive et ce que je vis en ce moment. Je crois que je suis arrivé au paradis..."

Ces deux hommes sont morts d'avoir rencontré Zaidou, un Malgache de 33 ans, brûlé vif quelques heures après ses deux compagnons de torture, sur la foi d'un soupçon.

Tout commence sur cette plage d'Ambatoloaka, village balnéaire de Nosy Be, petite île du nord-ouest de Madagascar, dont le chef-lieu est Hell-Ville. C'est là que, le mercredi 2 octobre aux alentours de 23 heures, la mer a rendu après l'avoir rongé le corps du petit Chaïno, 7 ans. Les orbites creuses, la langue manquante, le sexe mutilé, des lambeaux de chairs arrachés. "En le voyant, j'ai tout de suite compris qu'il avait été tué, raconte le père de l'enfant, Luciano, un mois après les faits. Le corps est resté sur la plage jusqu'au lendemain matin, et puis c'est devenu un spectacle." Ce "spectacle", autour duquel se rassembleront des dizaines de villageois, sera le point de départ d'une nuit de folie meurtrière.

La faute des forces de l'ordre

Mais le basculement des villageois dans l'irrationnel trouve sa source quelques jours plus tôt, dans un désir de justice contrarié par l'incurie des autorités de l'île. Quand Chaïno a disparu, le 27 septembre au soir en rentrant de la mosquée, sa famille a aussitôt lancé des battues et fait une déclaration d'enlèvement à la gendarmerie. Après cinq jours de vaines recherches, les soupçons du père, Luciano, se sont portés sur son cousin Zaidou, peu apprécié de la famille avec laquelle il est en conflit pour une histoire de terres. Ce "beach boy", qui propose ses services aux touristes sur la plage, a mauvaise réputation au village. Il aurait, en outre, montré peu d'entrain à retrouver la trace de l'enfant.

Le 2 octobre, en début de matinée, plusieurs heures avant que ne soit retrouvé le corps de Chaïno, un petit groupe emmené par Luciano va quérir Zaidou chez lui, le ligote et projette de l'emmener en voiture à la police de Hell-Ville, "pour qu'il s'explique, même si nous n'avions pas de preuves palpables", raconte Clément, un oncle de l'enfant.

Les responsables de police et de gendarmerie de l'île sont alors en réunion à la sous-préfecture pour préparer un meeting électoral du candidat Hery Rajaonarimampianina, qui doit se tenir le jour même à Hell-Ville, à quelques semaines d'une élection présidentielle cruciale censée mettre un terme à quatre ans de crise politique.

L'île est sous tension, les autorités veulent éviter tout débordement. Elles jugent finalement préférable de se laver les mains de cette "affaire familiale" et confient Zaidou à la famille de l'enfant. "Nous n'arrivions pas à discuter, il y avait trop de monde, se justifie le commissaire de police Honoya Tilahizandry. Le but était d'éviter l'attroupement. Nous pensions au meeting qui devait avoir lieu."

Zaidou est exfiltré en voiture, accompagné de gendarmes et de la famille de Chaïno, vers une destination tenue secrète, sous des jets de pierres. La rumeur court alors qu'une glacière contenant des morceaux de cadavres d'enfants a été trouvée sur le port de Hell-Ville. Persuadés que le suspect a trouvé refuge à la gendarmerie, les villageois attaquent le bâtiment, brûlent un camion et vandalisent treize maisons de gendarmes. Ces derniers répliquent avec des grenades lacrymogènes, puis des tirs à balles réelles, faisant deux morts et une dizaine de blessés.

"Voleurs de coeur"

Le corps du petit Chaïno est découvert sur le sable à 23 heures. Son aspect, blanc comme le marbre, glacial et en partie amputé, frappe les esprits. "Quand nous étions petits, pour nous faire peur, on nous disait : "Ne sors pas la nuit, il y a des trafics d'enfants", raconte l'oncle Clément. Quand j'ai vu le corps, je me suis mis à penser que c'était vrai."

A Madagascar, le soir, on raconte des histoires terrifiantes aux enfants. Des histoires de voleurs de foies, de voleurs de coeurs. A Nosy Be, ces rumeurs de trafic d'organes se nourrissent d'un phénomène bien réel : une prostitution très visible, et des faits de pédophilie tolérés par les autorités.

Selon la police de l'île, les cas d'enlèvement d'enfants sont exceptionnels à Nosy Be. Mais la frustration est bien réelle, et la rumeur prend corps autour de la dépouille dénaturée de l'enfant. "Le cadavre a été congelé! Il est tout blanc! Maintenant, on a la preuve que le corps a été pris par quelqu'un!", s'écrient des villageois.

Aucune autopsie ne sera pratiquée avant l'inhumation du corps, et rien ne permet alors de conclure à un homicide : la blancheur du cadavre, de même que la disparition des chairs molles, est compatible avec un séjour prolongé dans l'eau et le travail des carnassiers, explique a posteriori Michel Sapanet, directeur de l'institut médico-légal de Poitou-Charentes.

Tentant de calmer la foule amassée sur la plage, le chef de quartier appelle la gendarmerie. Les forces de l'ordre répondent qu'elles ne se déplaceront pas avant le lendemain matin.

L'interrogatoire

"On va chercher le vahaza [le Blanc], ami de Zaidou! On va le tuer, on va le tuer!", s'écrient des villageois. Le "vahaza", c'est Sébastien Judalet, un touriste qui a fait la connaissance de Zaidou sur la plage quelques jours plus tôt. La rumeur court que le Français est lié d'une façon ou d'une autre à la disparition de l'enfant.

Capturé aux alentours de 3 heures du matin, Sébastien est emmené de force sur la terrasse qui prolonge la chambre de sa modeste pension, où a été installée une petite table. A compter de ce moment-là et jusqu'à la mort du chauffeur de bus, vers 6 heures, Joël Ho-Shing, le directeur de l'établissement, appellera sept fois la gendarmerie, où il finira par se réfugier lui-même, terrifié. Aucun gendarme ne se déplacera.

Commence alors un invraisemblable procès populaire, un interrogatoire surréaliste de près d'une heure, en partie enregistré par ses ravisseurs. Sur les bandes sonores que s'est procurées Le Monde, un dialogue de sourds, tournant de façon obsessionnelle autour des rumeurs de trafic d'enfants, se mue progressivement en soupçons de pédophilie :

Une voix de femme : "T'es pas homosexuel quand même?

Sébastien : Je ne suis pas homosexuel, Madame. Je n'aime pas les enfants, je n'aime pas, et surtout pas, les gens qui ont des rapports sexuels avec les enfants.

La femme : Tu n'aimes pas les enfants...

Sébastien : J'adore les enfants. J'ai une petite fille. J'aimerais pas qu'on lui fasse du mal.

La femme : Tu as dit que tu aimais pas les enfants.

Sébastien : J'ai dit, je n'aime pas les gens qui font du mal aux enfants. Moi j'aime les enfants.

Une voix d'homme : Si vous dites pas la vérité, je te tourne le dos et je vous laisse avec les gens.

Sébastien, en pleurs : Comment voulez-vous que je... Je raconte que la vérité, je raconte que la vérité.

L'homme l'interrompt : Vous êtes combien? Première question...

Sébastien : Je suis tout seul moi. Je suis venu ici seul en vacances...

L'homme : Mais non, par rapport aux vols d'enfants, vous êtes combien?

Sébastien : Mais je suis pas dans l'histoire des enfants, Monsieur!

L'homme : Si tu dis pas la vérité, je te laisse à la population. Il va te taper."

Sous couvert d'anonymat, un habitant de l'île affirme que Sébastien lui aurait confié, peu avant son interpellation, que Zaidou avait enlevé le petit Chaïno " pour éviter de donner son propre fils" . Tenait-il cette information de Zaidou lui-même? Avait-il simplement prêté l'oreille à la rumeur? Toujours est-il qu'une partie de l'interrogatoire va tourner autour de cette accusation.

Dans l'enregistrement de cet échange, fragmentaire et difficilement compréhensible, elle est pourtant vigoureusement démentie par Sébastien : "J'accuse personne. Nan, je peux pas accuser Zaidou. Je l'ai jamais vu faire ça. Je n'ai jamais dit ça", proteste le Français.

Cité par Sébastien durant son simulacre de procès, Roberto, avec qui il a sympathisé récemment, est emmené à son tour devant la chambre par une trentaine d'hommes alcoolisés et armés de bâtons pour y être interrogé. Peu après 4 heures, les deux hommes sont escortés vers la plage d'Ambatoloaka, où le corps de Chaïno a été retrouvé. Il leur reste deux heures à vivre.

Le bûcher On entend le bruit des vagues. Puis la voix de Sébastien. "On va à l'église, on va prier pour les enfants, on va prier pour tout le monde. Faut arrêter tout ça", lance-t-il dans une dernière tentative pour enrayer la folle mécanique qui va l'emmener sur le bûcher. Alors il comprend : "Donc, le jugement dernier, c'est aujourd'hui. Si vous tuez des innocents, paix à votre âme (...) . On va faire un feu de joie, on va me mettre au milieu et on va danser autour? Tous ceux qui regarderont, tous ceux qui verront ça seront coupables."

La foule s'excite. Les hommes s'agitent, les femmes crient. Il y a des enfants aussi. Des chants. Puis cette phrase, la dernière qui nous soit parvenue : "Je suis quelqu'un de bien. C'est ça, la vérité."

Les images filmées des lynchages, d'une insoutenable sauvagerie, montrent Sébastien étendu sur le sable, entièrement nu, un pneu autour de la taille, le crâne ensanglanté, tentant, sans force, de se redresser, avant d'être roué de coups et achevé à coups de bûches, en plein jour. Vraisemblablement mort, le chauffeur de bus est jeté sur le foyer et recouvert de feuilles de ravenales.

Une seconde vidéo montre Roberto, à demi-dévêtu, le visage déformé par les coups, gisant conscient sur le bitume dans une mare de sang, avant d'être traîné par les pieds sur une centaine de mètres, comme un animal mort, une chose sans âme, le visage raclant la route, sous les cris d'excitation des femmes, jusqu'à la plage, où on le jette inerte sur le bûcher de Sébastien, avant d'y mettre le feu devant des familles rassemblées. Comme au spectacle. A cinq mètres de là, le corps de Chaïno continue de se décomposer sur le sable chauffé par le soleil. Il sera inhumé dans la matinée, sans autopsie.

"Faites-en ce que vous voulez" Capturé de l'autre côté de l'île quelques heures plus tard, Zaidou est confié à un chef de quartier, qui prévient la gendarmerie. Et toujours cette même réponse : "Nous en avons marre, faites-en ce que vous voulez." Il est alors remis en main propre à Luciano, puis brûlé vif dans le village vers 17 heures, à quelques mètres de la mosquée, devant plusieurs centaines de personnes. Selon un témoin ayant assisté à la scène, il tentera de quitter le brasier, les habits en flammes, avant d'être assommé d'un coup de bâton et replongé dans le feu.

Le 22 octobre, faisant suite à une plainte des parents de Sébastien, les conclusions de l'enquête de personnalité initiée par parquet de Bobigny ont levé les soupçons de pédophilie et de trafic d'organes qui pesaient sur lui. La perquisition de son appartement, la saisie de son ordinateur et l'analyse de ses mails et comptes bancaires ont dessiné le portrait d'un homme sans aspérité. Aucune enquête n'a pu être menée en France sur Roberto, qui, malgré une vie passée à Annecy, est de nationalité italienne.

Le père de Sébastien, gardien de la paix à la retraite, décrit son fils comme quelqu'un de "simple", qui passait toutes ses vacances en France, par le biais du comité d'entreprise de la RATP. Habitant Montreuil, il avait découvert Madagascar en 2012, avec sa petite amie. Conquis par le charme tropical de Nosy Be et récemment séparé, il avait décidé d'y retourner seul le 15 septembre avec un visa de tourisme de soixante jours. Il avait 38 ans et prenait l'avion pour la deuxième fois de sa vie.

Sébastien Hervieu et Soren Seelow, Le Monde International, mercredi 13 novembre 2013.

Séance 04

Dénoncer la rumeur et ses formes modernes

Présentation

Editorial du "Monde". Ce président qui ne dort jamais ne veut pas que la France s’endorme. Ne souhaitant pas non plus que les journalistes s’assoupissent, il leur a réservé, lors de la cérémonie des vœux de Nouvel An à la presse, mercredi 3 janvier, l’une de ces annonces dont il ponctue chacune de ses apparitions publiques : le chef de l’Etat veut offrir à la démocratie française une loi sur les "fake news".

Quel beau sujet en effet ! Quoi de plus légitime que de s’attaquer à ce phénomène qui, décuplé par la puissance du Net, pourrit la vie démocratique en sapant la crédibilité de l’information et abuse de la crédulité des esprits non avertis ? Emmanuel Macron avait déjà réussi un très joli coup en mai dernier lorsque, recevant Vladimir Poutine à Versailles, il avait expliqué à une journaliste russe la différence entre information et propagande : à ses yeux, Russia Today (RT) et Sputnik étaient des organes de "propagande mensongère", diffuseurs de "contre-vérités", et donc indignes d’être accrédités pour couvrir sa campagne électorale.

Grâce à ce pilier des démocraties libérales qu’est la liberté d’expression, la chaîne de télévision RT en français a, depuis, été autorisée à émettre en France. Est-ce à dire qu’elle pourra en toute impunité déverser sa "propagande mensongère" dans le cadre de nos prochaines campagnes électorales ? En bonne logique, non. Il faut, a dit le président, en finir avec les "bobards inventés pour salir", traduction élyséenne des "fake news". Un domaine mouvant

La création délibérée de fausses nouvelles, ou la déformation de nouvelles réelles, et leur diffusion massive à travers les réseaux sociaux sont un fléau qui sape l’exercice électoral. Comme le montrent les travaux d’enquête réalisés depuis un an sur la campagne électorale américaine de 2016, la stratégie des "fake news" vise non seulement à salir mais à exploiter les divisions de nos sociétés ouvertes. C’est devenu l’une des armes de cette guerre technologique de l’information que livrent aujourd’hui aux démocraties occidentales certains régimes autocratiques, au premier rang desquels, sans la nommer, le président Macron place évidemment la Russie. La claire mise en garde du chef de l’Etat contre la "tentation illibérale", où, comme en Europe centrale, la liberté de la presse est menacée, est également opportune. Lire (en édition abonnés) : Après avoir été la cible de rumeurs pendant la présidentielle, Macron veut une loi contre les "fake news"

Mais une loi pour "protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles" est-elle la solution ? M. Macron a promis un texte sur le sujet dans les semaines à venir et nous l’examinerons avec intérêt. Une chose est, comme l’a fait sentencieusement Emmanuel Macron mercredi soir, de donner une leçon de journalisme sur "les propos d’antichambre" – que lui-même et son équipe ne dédaignent pas de dispenser par ailleurs –, qui ne sauraient rivaliser avec "l’expression publique". Une autre est de fixer un cadre juridique contraignant pour "imposer des obligations de transparence" aux plates-formes du Net, "afin de rendre publique l’identité des annonceurs et de ceux qui les contrôlent". Ce type d’ambition législative, dans un domaine aussi mouvant et complexe que les technologies numériques et sur un sujet aussi crucial que la liberté de la presse, est par nature périlleux. La sauvegarde de la qualité et de la crédibilité de l’information est un combat de fond, dans lequel Le Monde est engagé. Il commence par l’éducation et passe par la défense des modèles économiques des médias d’information. Modifier les lois qui existent déjà apparaît pour le moins risqué.

Fake news : en finir avec l'industrie de la crédulité (Nouvel Obs)

Fake news : en finir avec l'industrie de la crédulité Des élèves suivent une leçon sur les fake news, à Sao Paulo, en juin 2018. Des cours d'"éducation médiatique" sont au programme dans toutes les écoles brésiliennes. (Photo d'illustration.) (Miguel SCHINCARIOL/AFP) EDITO. Combattre les théories conspirationnistes ne passera pas par la limitation du droit d'informer, mais par la responsabilisation des acteurs, l'éducation, et la réanimation de la démocratie.

Par Pascal Riché Publié le 29 janvier 2019 à 08h12

La bête de Gévaudan, "les Protocoles des Sages de Sion", la rumeur d'Orléans… Les fausses rumeurs et théories conspirationnistes ont toujours existé. Mais depuis deux ans, c'est un tsunami auquel on assiste. Et en cette période nimbée de jaune et de violences, on a atteint les sommets. Pas une journée ne passe sans fausses informations, qu'elles viennent d'un camp ou d'un autre, d'ailleurs. Nous sommes plongés jusqu'au cou dans l'ère de la "post-vérité", dans laquelle s'ébattent avec délice les démagogues de tout poil.

Qui sont les responsables ? Ils sont légion.

Certains politiques d'abord : ils n'hésitent plus à relayer des théories fumeuses, en suivant le modèle de Donald Trump, l'inventeur des "vérités alternatives". Les réseaux sociaux, ensuite, bien sûr. Ils sont guidés par le profit, et se laissent diriger aveuglément par leurs mystérieux algorithmes, nouveaux dieux abstraits. Pour faire plus de clics, de partages, de viralité, ces robots favorisent l'info-émotion, l'info-scandale, l'info-bidon. Autres accusés, les médias, et les chaînes d'info continue en particulier : ils ont perdu leur crédibilité, sont considérés comme les alliés des pouvoirs. Les Russes enfin, qui ont laissé tomber la propagande d'antan au profit d'industries répandant un poison diffus dans de nombreux pays démocratiques, jusqu'à fausser certaines élections… La chaîne RT plonge sur toute info-bidon qui sert son propos, sans vérifier. Dernier exemple en date, ce week-end : l'interview d'un imposteur parlant au nom des "foulards rouges", ces militants qui prônent l'arrêt des violences.

Le revers de la crise des représentations

Mais la racine des fake news est plus profonde. Face à la profusion des informations, à la complexification des problèmes économiques, au chômage qui semble ne jamais régresser, à la montée de l'exclusion et des inégalités, les citoyens ont perdu le sentiment de contrôler leur destin. Ils constatent que les pouvoirs (locaux, nationaux, européens…) sont impuissants à les aider dans leur vie concrète, et le monde leur est devenu indéchiffrable.

Plongée au cœur du système des fake news

Dans la revue "Esprit" de décembre, le philosophe Philippe de Lara analyse parfaitement le phénomène. L'on passe insensiblement "d'une indignation contre l'injustice et les connivences supposées entre les élites politiques, économiques et médiatiques à une sorte de complotisme diffus, sans idéologie". A quoi bon la vérité, puisqu'elle est inaccessible ? résume-t-il. La crise des représentations et le complotisme seraient donc les deux revers de la même médaille. Réglementer l'information, une impasse

Que faire ? Réglementer les informations, comme certains pays ont commencé à le faire, serait une impasse : le cœur battant de la démocratie, c'est le champ libre laissé à l'expression de tous. Forcer la "vérité" par des lois est le propre des régimes totalitaires. Mais chacun peut agir.

Faut-il une loi sur les fake news ?

Les médias, qui ne sont pas exempts de tout reproche, doivent redoubler de sérieux et de vigilance, savoir "penser contre eux-mêmes", cesser de cacher des faits qui ne vont pas dans le sens de leur sensibilité (la violence policière chez les uns, celle des "gilets jaunes" chez les autres), continuer à donner la priorité à l'enquête et au reportage. Et être davantage à l'écoute de leurs téléspectateurs, auditeurs, lecteurs ; à l'ère du web, et "l'Obs" en est convaincu, l'époque d'une information "octroyée" de haut en bas est révolue.

Les géants numériques, ensuite, doivent cesser de faire croire à la prétendue neutralité de leurs algorithmes, cette billevesée, et assumer leurs responsabilités. YouTube vient d'annoncer qu'il allait "réduire" les recommandations de vidéos "borderline" ou qui pouraient "désinformer les utilisateurs avec des conséquences préjudiciables"... un très modeste début.

L'apprentissage de l'information est une troisième nécessité : dès l'école primaire, il est impératif d'enseigner aux enfants comment travaillent les médias et comment fonctionne le web, les aider à faire le tri entre les sources.

Mais pour se débarrasser de cette "post-vérité" qui mine nos démocraties, il faudra revivifier en profondeur celles-ci : réinstaurer des mécanismes de délibération collective, à différents niveaux, pour que les citoyens ou leurs représentants retrouvent voix au chapitre et, collectivement, puissent faire des choix réfléchis et suivis d'effets.

Pascal Riché

Le Monde Dialogues, jeudi 7 juin 2018 964 words, p. 21

Débats & Analyses

Faut-il une loi contre les "fausses informations" ?

La désinformation, un phénomène économique

Pour enrayer la propagation de fausses informations, il faut s'en prendre au fonctionnement même du Web, explique la chercheuse Francesca Musiani Francesca Musiani

Al'ère des grandes plates­formes numériques Facebook et Google en tête, la classification, la diffusion et la priorisation de l'information sur Internet se font de plus en plus au moyen d'outils qui permettent de développer un profil de chaque utilisateur et de personnaliser les contenus proposés. Ces outils, puisqu'ils ont pour but d'influencer les comportements, peuvent poser des problèmes de manipulation. La manière dont les grandes plates-formes "choisissent" l'information qui nous est proposée est une question centrale pour toute tentative de régulation du phénomène dit "des fake news .

Pour comprendre les coulisses des "fake news", il faut partir d'une question : comment marche la propagation de l'infor­mation en ligne, et plus particu­lièrement sur les grandes plates-formes? Grâce à une logique ­d'affinité et de proximité : les inter­nautes citent, relaient, ce qu'ils jugent intéressant. Plusieurs études ont pu montrer que cette logique, en dépit de son potentiel direct et égalitaire, donne lieu à une compartimentalisation thématique ou idéologique (c'est ce que le militant et entrepreneur américain Eli Pariser a appelé "bulle de filtres").

mise à jour de la rumeur

Un exemple de ce phénomène est la navigation en "mode personnalisé" sur Google : le moteur de recherche pourrait, en certains cas, devenir un outil qui conforte une opinion déjà établie au lieu d'aider à explorer l'information... à cause d'un modèle économique qui consiste à montrer aux internautes ce qui leur plaît. De façon semblable, l'algorithme qui guide la classification des informations sur Facebook, suit un principe de proximité : l'information vue en premier est celle qui a été partagée par les contacts dont nous sommes les plus proches.

L'enjeu central pour les plates-formes, dans ces exemples et bien d'autres, est bien sûr économique : il s'agit de mettre à profit les données personnelles de ses utilisateurs (et donc retenir leur attention le plus longtemps possible pour pouvoir les collecter), pour ensuite générer des revenus en les exposant à des contenus publicitaires qu'on a une forte chance de les voir apprécier et échanger avec leurs proches. Ce que sous-tend l'infrastructure technique de Facebook est ainsi un principe assez classique de profilage publicitaire et de fidélisation. Y a-t-il donc un écueil qui serait spécifique aux plates-formes numériques, et qui rendrait ce phénomène moins identifiable et plus problématique? La réponse réside dans la place que les GAFA ont désormais pris dans notre vie : nés comme des outils de contact et de réseautage social, ils constituent désormais un de nos principaux points d'accès à l'information en ligne.

Or, de plus en plus fréquemment, une véritable " industrie de la désinformation" se superpose aux processus que l'on vient de décrire et puisque les grandes plates-formes ont une incitation économique à donner la priorité aux contenus sensationnalistes, car plus susceptibles de retenir l'attention finit par favoriser la polarisation et la radicalisation des débats.

Les "fake news" ne sont pas un phénomène nouveau : il s'agit en fin de compte d'une mise à jour de la rumeur, du bouche-à-oreille. Ce qui change avec les grandes plates-formes numériques, c'est que ces phénomènes sont industrialisés et réintermédiés : contrairement à ce que l'on pourrait penser, la désinformation sur les plates-­formes est loin d'être un phénomène spontané. Elle est artificielle et organisée, et, le plus souvent, n'a rien à voir avec l'engagement politique véritable, mais avec des acteurs qui ont très bien compris quels leviers de l'économie numérique ils devaient actionner pour voir leurs recettes publicitaires augmenter. La circulation de la désinformation sur le Web a un lien direct avec la façon dont les plates-formes cherchent à tirer un profit économique de leur audience; sa redoutable efficacité, comme le remarque Romain Badouard dans son livre Le Désenchantement de l'Internet (FYP Editions, 2017), est due au fait qu'elle est désormais inscrite dans les architectures techniques et les algorithmes qui font circuler les informations, et non plus dans les informations en tant que telles.

Les réactions à ces pratiques sont de différents types et mobi­lisent des acteurs divers : les grands acteurs privés, les journalistes, les chercheurs et les pouvoirs publics. Pour le moment, ce sont les plates-formes elles-mêmes qui, en dépit de leur statut ambigu, ont réagi avec le plus de rapidité. Facebook a ainsi pris depuis 2016 un ensemble de mesures visant à lutter contre la désinformation sur sa plate-forme. Il a par exemple modifié son algorithme pour prendre en compte non seulement la popularité de certains contenus, mais éga­lement leur source, en favorisant certains médias considérés comme " légitimes . Google a, de son côté, modifié le sien pour appliquer un label aux sites considérés comme fiables.

La circulation de la désinformation sur Internet tire profit d'un certain nombre de facteurs techniques et économiques, tels que les modèles économiques des plates-­formes ou les infrastructures techniques qu'elles mettent en place. Une tentative de régulation des "fake news" ferait bien de prendre en compte ces causes plus profondes, au-delà de l'aspect qui nous est proche en tant qu'utilisateurs celui des contenus. Note(s) :

Francesca Musiani, spécialiste de l'architecture du Web, est chargée de recherche au CNRS

De la rumeur aux "fake news" Par Antoine Lilti, historien

Le Monde Idées, samedi 22 décembre 2018 655 words, p. IDH6

Idées En lumière

Résonances

Vous en avez entendu parler. Pendant le mouvement des " gilets jaunes", une rumeur a ­circulé, suscitant l'indignation. Emmanuel Macron ­s'apprêtait à signer le pacte de Marrakech, un traité par ­lequel la France abdiquait, au profit de l'ONU, sa souveraineté en matière migratoire. Le Monde a décrit l'itinéraire mondial de cette infox, alimentée par l'extrême droite américaine, relayée par divers groupuscules, puis par des citoyens scandalisés, à coups de messages et de vidéos ­virales. Le texte du pacte, en réalité, est une déclaration d'intention sans valeur contraignante. Comment comprendre le succès d'une rumeur aussi facile à démentir? La tentation est grande de blâmer les réseaux sociaux et, plus largement, le monde de "post-vérité" dans ­lequel nous serions, dit-on, entrés. C'est le refrain de l'époque : toutes les opinions se valent, Internet propage les ­rumeurs les plus folles, l'esprit critique a disparu et les infox se répandent comme des traînées de poudre.

"Pacte de famine"

Pourtant, la propagation de fausses nouvelles n'a rien d'une nouveauté, surtout en période de crises sociales et politiques. Au XVIIIe siècle, lors de chaque disette, une rumeur réapparaissait, celle du "pacte de famine", un complot organisé au sommet de la monarchie et visant à affamer le peuple. Cette rumeur, bien étudiée par l'historien américain Steven Kaplan, fut particulièrement vive en 1768 et 1775, lorsque les réformes libérales du commerce des grains se soldèrent par une hausse du prix du pain. Bruits publics, placards séditieux, émeutes : le peuple opposait une conception morale de l'économie, selon laquelle le roi se devait d'assurer la subsistance des sujets, à la nouvelle économie politique portée par les physiocrates. En face, les élites et les ministres éclairés comme Turgot s'étonnaient de la résistance populaire, au point d'imaginer, à leur tour, de sombres complots. En réalité, le succès de la rumeur reposait sur un imaginaire politique qui accordait au pain un rôle crucial, à la fois vital et symbolique. Par sa récurrence tout au long du siècle, le thème du complot de famine a contribué à désacraliser la personne du roi, à rompre les liens affectifs qui attachaient la population au souverain.

Longtemps, les historiens ont dédaigné les rumeurs. Marc Bloch (1886-1944), le grand médiéviste, fut un des premiers à en percevoir tout l'intérêt. Mobilisé pendant la première guerre mondiale, il fut frappé par la circulation rapide des fausses nouvelles, souvent invérifiables, qui exerçaient, y compris sur lui, une puissante attraction. Convaincu qu'il fallait appliquer à la compréhension du présent les mêmes méthodes qu'à l'étude du passé, il publia un texte court mais suggestif, Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Il invitait à étudier les "profonds frémissements sociaux" qui permettent aux rumeurs de soulever les foules et de déstabiliser les pouvoirs. "En elles, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, ­toutes leurs émotions fortes." Encore faut-il suivre leur diffusion : surgissement spontané ou manipulation ­malveillante, bouche-à-oreille ou caisse de résonance médiatique, méfiance ou désintérêt des autorités.

Les "fake news", ou infox, sont le nouveau nom d'un vieux phénomène. Ce n'est pas leur apparition qui ­surprend, mais leur persistance. Ni les progrès de l'éducation, ni l'accès de tous au marché de l'information, ni même la pratique journalistique du "fact checking" ne semblent avoir d'effet. Marc Bloch pensait que la censure favorisait la rumeur : en l'absence d'informations officielles, l'oralité reprendrait ses droits et l'incertitude alimenterait la crédulité. Aujourd'hui, l'inverse semble vrai : l'abondance des nouvelles et la liberté de la presse n'ont pas tari les rumeurs. Le paradoxe n'est peut-être qu'apparent : ce n'est pas tant la censure qui encourage la rumeur que la méfiance à l'égard des médias officiels, qu'ils soient muets ou bavards. Méfiance réciproque : les infox, comme les rumeurs de jadis, alimentent un complotisme inversé : derrière toute fausse nouvelle, nous imaginons désormais la main des hackeurs russes. Note(s) :

Antoine Lilti Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de l'histoire sociale et culturelle des Lumières.

Une fabrique de "vraies rumeurs" aux portes de l'Europe Cherki, Marc

Le Figaro, vendredi 9 mars 2018 590 words, p. 10

Sciences

LA PETITE VILLE de Veles, en Macédoine, est tristement célèbre aux États-Unis. C'est une fabrique de "fake news", de fausses informations diffusées par des sites Internet qui ont capté une audience très importante, initialement grâce à des comptes Facebook et Twitter de personnes imaginaires, créés sans doute dans la même ville de l'ex-Yougoslavie. Quelques mois avant l'élection de Donald Trump aux États-Unis en novembre 2016, le site américain BuzzFeed et celui du quotidien britannique The Guardian ont révélé que cette ville hébergeait une centaine de sites Internet pro-Trump.

Sur le site bidon politicspaper.com, aujourd'hui heureusement disparu, on pouvait à l'époque lire "Bill Clinton a admis être un meurtrier" ou "Michelle Obama trompait son mari avec Eric Holder", l'ancien procureur général des États-Unis. Il s'agissait, bien sûr, de fausses nouvelles.

David Remnick, journaliste au New Yorker raconte que pendant la dernière campagne, Barack Obama et son directeur politique, David Simas, "ont discuté presque de manière obsessionnelle d'un article de BuzzFeed qui décrivait une ruée vers l'or numérique dans la ville de Veles, quand un groupe de jeunes gens de la ville avait publié plus d'une centaine de sites pro-Trump, avec des centaines de milliers de "followers" sur Facebook. Les sites avaient des noms comme WorldPoliticus.com ou TrumpVision365.com, et la plupart des informations étaient sensationnelles, recyclées de sites alternatifs d'extrême droite" . D'autres rumeurs fantaisistes, comme "le pape François soutient Trump", y étaient aussi annoncées.

"Le nouvel écosystème des médias veut dire que tout est vrai et rien n'est vrai", ajoute le grand hebdomadaire américain, en citant l'analyse de Barack Obama sur les réseaux sociaux. En apparence, les pages conspirationnistes ressemblent à s'y méprendre aux vraies pages Facebook ou à de véritables sites Internet. Car le mécanisme de la rémunération, notamment à travers Google AdSense, en quelque sorte la régie publicitaire du premier site de recherches sur Internet, dépend du nombre de visites. Plus il y a d'internautes qui s'y connectent, en particulier américains, plus la rémunération publicitaire reversée par Google augmente. D'où l'intérêt de propager des rumeurs pour attirer le chaland.

Des cours payants

Et à Veles, il s'agit d'une véritable industrie, a montré également une enquête de CNN. Car non seulement les faux sites ont permis à certains de leurs éditeurs de gagner jusqu'à 2 500 dollars par jour, mais des cours payants sont organisés pour enseigner les techniques pour créer les profils de personnages imaginaires. L'un des professeurs de ces méthodes, Mirko Ceselkoski, a expliqué à CNN qu'il y a une large communauté de jeunes gens qui n'ont rien à faire, et qu'il leur promet une rémunération mensuelle d'un millier d'euros. Et ce dernier d'estimer avoir au moins une centaine de ses élèves qui ont construit de faux sites d'informations sur la politique américaine, depuis Veles.

Face à ces mécanismes pervers, Google et Facebook ont mis en place des solutions techniques pour débusquer les faux sites et les comptes imaginaires, en recoupant les informations. Mais les techniques évoluent dans les deux sens. Les experts en Macédoine espèrent contourner les contrôles pour poursuivre leur commerce, lucratif, de la rumeur.

De la même manière, il est légitime de se demander si la coopération de Twitter à la substantielle analyse scientifique publiée dans Science n'est pas un moyen pour le réseau social de tenter de se dédouaner ? M. C.

La rumeur des sales caractères

La rumeur des sales caractères Par Edouard Launet — 25 septembre 2001 à 00:54 Où comment le hasard d'une police informatique alimente la psychose. Libération.

Plus vite et plus insidieusement qu'un virus, la rumeur court sur le Net. Malgré tous les démentis. Elle se répand par le biais de messages de ce genre: "Ouvrez le logiciel Word, tapez dans un texte "Q33 NYC", c'est-à-dire le numéro de vol de l'un des avions-suicide du 11 septembre. Puis changez la typographie du texte en choisissant le caractère Wingdings. Vous aurez une drôle de surprise."

Tête de mort. C'est effectivement surprenant: apparaissent soudain sur l'écran deux images incroyables. La première, correspondant à Q33, représente un avion fonçant vers deux tours. La seconde, "traduction" de NYC (pour New York City), réunit une tête de mort, l'étoile de David et un pouce levé en signe d'approbation. L'expérience peut être répétée avec succès sur de nombreux autres programmes de Microsoft ou d'autres éditeurs. Autres variantes signalées: AZ (signe de victoire et symbole de l'islam réunis) ou, le plus souvent, NY tout court (tête de mort et étoile de David, comme un appel au meurtre de juifs).

"Mais comment expliquez-vous cela?" s'indignent les nombreuses personnes qui, depuis le début de la semaine, appellent la rédaction de Libération pour dénoncer ces "messages cachés". Le logiciel Word de Microsoft a-t-il été "infiltré" à distance par les réseaux Ben Laden? Les programmeurs de Bill Gates ont-ils eu une sorte de prescience des événements de New York? Y a-t-il un complot mondial jusque dans l'informatique?

Réponses: non, non et non. La police de caractères Wingdings a été conçue au début des années 90 par Kris Holmes et Charles Bigelow, alors membres du groupe de recherches en typographie numérique de l'université de Stanford (Californie). Créée sous le nom de Lucida Icons pour compléter le jeu de caractères alphabétiques Lucida, cette police n'est composée que de symboles de natures diverses: icônes souvent utilisées en informatique, signes astrologiques, symboles religieux, signes de la main, etc.

En 1992, la police devient propriété de Microsoft, qui la rebaptise Wingdings et réorganise les correspondances entre touches et symboles. L'éditeur commence à la distribuer la même année avec la nouvelle version de son système d'exploitation Windows 3.1. C'est alors que les choses se gâtent.

"Program of Hate". En installant Windows 3.1 chez un client, un consultant en informatique new-yorkais remarque, de manière fortuite, que les initiales de sa ville, NYC, deviennent en Wingdings le fameux "message de mort". Dès le lendemain, le 29 avril 1992, l'affaire fait la manchette du tabloïd New York Post. Titre barrant toute la une: "Program of Hate" (programme de haine). Sous-titre: "Des millions d'ordinateurs contiennent un message secret appelant à la mort des juifs de New York." Et le reste à l'avenant.

Voilà comment est née, il y a près de dix ans, l'"affaire Wingdings". Et l'histoire refait surface presque chaque année depuis 1995 sur les newsgroups du Net, puis autour des machines à café, avec toujours les mêmes réactions étonnées ou scandalisées. Jamais, cependant, la rumeur n'avait resurgi avec autant de force que depuis les attentats du 11 septembre.

Bien évidemment, il n'y a pas de message secret. Il n'y a qu'une lecture subjective d'associations de symboles et des coïncidences de touches. Voilà cinq ans, l'un des créateurs de Wingdings s'en amusait lui-même sur un forum spécialisé en typographie: "C'est quasiment devenu un jeu. En tapant "LBJ JFK" (puis en le traduisant en Wingdings, ndlr), on peut avec suffisamment d'imagination découvrir que Lyndon Johnson a été impliqué dans l'assassinat de Kennedy. Certains tapent même le nom de leur épouse pour deviner si celle-ci a un amant", écrivait Charles Bigelow.

Reconstruction. "Nous sommes choqués de la récupération morbide et déplacée de cette coïncidence sur certains newsgroups d'Internet depuis plusieurs jours", déplorait cette semaine Pascal Brier, directeur du marketing de Microsoft France, dans l'une des multiples mises au point que la société a dû faire depuis 1992. Oui, mais tout de même, ce numéro de vol qui devient quasiment un story-board des attentats? Il se trouve que "Q33 NYC" ne correspond à aucun des quatre numéros de vol impliqués dans les attaques. C'est en revanche une jolie reconstruction a posteriori.

La rumeur a au moins un mérite: elle met sous les feux de l'actualité cet art presque ésotérique qu'est la typographie. Cela ne lui était pas arrivé depuis la Deuxième Guerre mondiale. "En 1941, l'Allemagne nazie avait pris un décret interdisant l'usage des caractères gothiques, jugés trop proches des caractères "hébreu carré", donc trop juifs, rappelle Yves Perrousseaux, fondateur de l'atelier typographique du même nom. Mais il faut bien dire qu'en dehors de ces cas exceptionnels, les débats sur la typographie sont rarement sortis du microcosme.".