Ruy Blas

Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle

Problématique générale : L'imposteur est-il coupable, victime ou héros ?

Support : Victor Hugo, Ruy Blas, coll. Livre de Poche, éd. LGF

Séance 01

Les "ténèbres d'un crépuscule"

Lecture

Soit ces deux extraits de préface de Victor Hugo.

Quelle vision du théâtre propose-t-il ?

Pistes

Document A

On commence à comprendre de nos jours que la localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les personnages parlants ou agissants ne sont pas les seuls qui gravent dans l'esprit du spectateur la fidèle empreinte des faits. Le lieu où telle catastrophe s'est passée en devient un témoin terrible et inséparable ; et l'absence de cette sorte de personnage muet décomplèterait dans le drame les plus grandes scènes de l'histoire. Le poëte oserait-il assassiner Rizzio ailleurs que dans la chambre de Marie Stuart ? poignarder Henri IV ailleurs que dans cette rue de la Ferronnerie, toute obstruée de haquets et de voitures ? brûler Jeanne d'Arc autre part que dans le Vieux-Marché ?

V. Hugo, préface de Cromwell, 1827.

Document B

Qu'on nous permette ce dernier mot, entre Hernani et Ruy Blas deux siècles de l'Espagne sont encadrés ; deux grands siècles, pendant lesquels il a été donné à la descendance de Charles-Quint de dominer le monde [...]. Ces grandes apparitions de dynasties, qui illuminent par moments l'histoire, sont pour l'auteur un beau et mélancolique spectacle sur lequel ses yeux se fixent souvent. Il essaie parfois d'en transporter quelque chose dans ses œuvres. Ainsi il a voulu remplir Hernani du rayonnement d'une aurore et couvrir Ruy Blas des ténèbres d'un crépuscule. Dans Hernani, le soleil de la maison d'Autriche se lève ; dans Ruy Blas, il se couche.

V. Hugo, préface de Ruy Blas, 1838.

Recherche

1. En vous appuyant sur les didascalies au début de chaque acte, indiquez quels sont tous les décors de la pièce.

2. Quelles remarques pouvez-vous faire sur ces décors ?

I II III IV V

Séance 02

"Ruy Blas, fermez la porte..."

Lecture

Quelle image du personnage de Ruy Blas est donnée dans ces deux extraits du premier acte ?

Explication

Commentez l'extrait de la première scène en vous appuyant sur les axes suivants :

- une scène d'exposition traditionnelle ;

- une scène d'exposition originale.

Pistes

Prolongement

Dans votre Journal de Lecteur, racontez l'histoire de Ruy Blas sous la forme d'un conte de fées.

Extrait A

Don Salluste de Bazan, Gudiel, par instants Ruy Blas.

Don Salluste

Ruy Blas, fermez la porte, - ouvrez cette fenêtre.

Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste, il sort par la porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre.

Ils dorment encore tous ici, - le jour va naître.

Il se tourne brusquement vers Gudiel.

Ah ! C'est un coup de foudre ! ... - oui, mon règne est passé,

Gudiel ! - renvoyé, disgracié, chassé ! -

Ah ! Tout perdre en un jour ! - L'aventure est secrète

Encor, n'en parle pas. - Oui, pour une amourette,

- chose, à mon âge, sotte et folle, j'en convien ! -

Avec une suivante, une fille de rien !

Séduite, beau malheur ! parce que la donzelle

Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle,

Que cette créature a pleuré contre moi,

Et traîné son enfant dans les chambres du roi ;

Ordre de l'épouser. Je refuse. On m'exile !

On m'exile ! Et vingt ans d'un labeur difficile, [...]

Vingt ans d'ambition, de travaux nuit et jour ;

Le président haï des alcades de cour,

Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ;

Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante ;

Mon crédit, mon pouvoir; tout ce que je rêvais,

Tout ce que je faisais et tout ce que j'avais,

Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s'écroule

Au milieu des éclats de rire de la foule !

Gudiel

Nul ne le sait encor, monseigneur.

Don Salluste

Mais demain !

Demain, on le saura ! - nous serons en chemin !

Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître !

Il déboutonne violemment son pourpoint.

- Tu m'agrafes toujours comme on agrafe un prêtre,

Tu serres mon pourpoint, et j'étouffe, mon cher ! -

Il s'assied.

Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l'air,

Une sape profonde, obscure et souterraine !

- Chassé ! -

Il se lève.

Gudiel

D'où vient le coup, monseigneur ?

Don Salluste

De la reine.

Oh ! Je me vengerai, Gudiel ! Tu m'entends ?

Toi dont je suis l'élève, et qui depuis vingt ans

M'as aidé, m'as servi dans les choses passées,

Tu sais bien jusqu'où vont dans l'ombre mes pensées [...].

Comme un bon architecte, au coup d'œil exercé,

Connaît la profondeur du puits qu'il a creusé.

Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille,

Dans mes États, - et là, songer ! - pour une fille !

- Toi, règle le départ, car nous sommes pressés.

Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais.

À tout hasard. Peut-il me servir ? Je l'ignore.

Ici jusqu'à ce soir je suis le maître encore.

Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ;

Mais je veux que ce soit effrayant ! - de ce pas

Va faire nos apprêts, et hâte-toi. - Silence !

Tu pars avec moi. Va.

Gudiel salue et sort.

Don Salluste, appellant.

- Ruy Blas !

Ruy Blas, se présentant à la porte du fond.

Votre Excellence ?

Don Salluste

Comme je ne dois plus coucher dans le palais,

Il faut laisser les clefs et clore les volets.

V. Hugo, Ruy Blas, I, 1, 1838.

Extrait B

Ruy Blas

Je l'attends tous les jours au passage. Je suis

Comme un fou ! Ho ! Sa vie est un tissu d'ennuis,

À cette pauvre femme ! -oui, chaque nuit j'y songe. -

Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,

Mariée à ce roi qui passe tout son temps

À chasser ! Imbécile ! -un sot ! Vieux à trente ans !

Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre inhabile.

-Famille qui s'en va ! -le père était débile

Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.

-Oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main

À ce roi Charles Deux ! Elle ! Quelle misère !

-Elle va tous les soirs chez les soeurs du rosaire,

Tu sais ? En remontant la rue Ortaleza.

Comment cette démence en mon coeur s'amassa,

Je l'ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue

D'Allemagne... -je fais chaque jour une lieue,

Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.

J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.

J'en compose un bouquet, je prends les plus jolies...

-Oh ! Mais je te dis là des choses, des folies ! -

Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,

Je me glisse et je vais déposer cette fleur

Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre

Dans le bouquet, -vraiment, plains-moi, frère ! - une lettre !

La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut

Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut

Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles.

Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles.

Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sai.

Frère, tu le vois bien, je suis un insensé. [...]

- Oh! mon âme au démon ! je la vendrais pour être

Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,

Je vois en ce moment, comme un vivant affront,

Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front !

Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,

Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine

Avec un vêtement qui ne soit pas honteux !

Mais, ô rage ! être ainsi, près d'elle ! devant eux !

En livrée ! un laquais ! être un laquais pour elle !

V. Hugo, Ruy Blas, I, 3, 1838.

Séance 03

Portraits en paroles

Oral

1. Proposez une lecture orale de deux des extraits suivants. Vous veillerez à adresser votre lecture et à lui donner une intention.

2. Selon vous, qui sont les personnages qui prononcent ces paroles ?

Prolongement

1. Quelles sont les caractéristiques du mélodrame au xixe s. ?

2. Comment retrouve-t-on, dans Ruy Blas, les personnages traditionnels du mélodrame ?

3. Imaginez pour chacun un costume qui symbolise son rôle.

A

J'étais riche, j'avais des palais, des domaines,

Je pouvais largement renter les Célimènes.

Bah ! Mes vingt ans n'étaient pas encore révolus

Que j'avais mangé tout ! Il ne me restait plus

De mes prospérités, ou réelles, ou fausses,

Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses.

B

Orphelin, par pitié nourri dans un collège

De science et d'orgueil, de moi, triste faveur !

Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur.

Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées

Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées.

C

- Oh! mon âme au démon ! je la vendrais pour être

Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,

Je vois en ce moment, comme un vivant affront,

Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front !

Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,

Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine.

D

Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,

La poudre d'or du soir qui monte sur la route,

Les lointaines chansons que toute oreille écoute,

N'existent plus pour moi ! j'ai dit au monde adieu.

Je ne puis même voir la nature de Dieu !

Je ne puis même voir la liberté des autres !

E

En même temps qu'un ange, un spectre affreux me suit ;

Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit,

Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême,

Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime.

L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais.

Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés.

F

Si tu n'obéis pas, si tu n'es pas demain

Chez toi pour préparer ce qu'il faut que je fasse,

Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe,

Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer,

Celle pour qui tu crains, d'abord, pour commencer,

Par ta folle aventure, en cent lieux répandue,

Sera publiquement diffamée et perdue.

G

Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ;

Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;

Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ;

Et les tentations faites sur ma vertu

Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ;

Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne !

Séance 04

"Bon appétit ! messieurs !"

Présentation

Ruy Blas, survenant.

Bon appétit ! messieurs ! -

Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.

Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,

L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !

Donc vous n'avez pas ici d'autres intérêts

Que remplir votre poche et vous enfuir après !

Soyez flétris devant votre pays qui tombe,

Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !

- Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.

L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,

Tout s'en va. - Nous avons, depuis Philippe-Quatre,

Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;

En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;

Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ;

Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues

De côte, et Fernambouc, et les Montagnes Bleues ! [...]

Quel remède à cela ? - L'état est indigent ;

L'état est épuisé de troupes et d'argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères !

Et vous osez ! … - Messieurs, en vingt ans, songez-y,

Le peuple, - j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! -

Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d'or !

Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … -

Ah ! j'ai honte pour vous ! - Au dedans, routiers, reîtres,

Vont battant le pays et brûlant la moisson.

L'escopette est braquée au coin de tout buisson.

Comme si c'était peu de la guerre des princes,

Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,

Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,

Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !

Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;

L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'œuvres.

Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.

L'Espagne est un égout où vient l'impureté

De toute nation. - Tout seigneur à ses gages

A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.

Génois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid.

L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit.

La nuit, on assassine et chacun crie : à l'aide !

- Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! -

La moitié de Madrid pille l'autre moitié.

Tous les juges vendus ; pas un soldat payé.

Séance 05

"L'essentiel [...], c'est l'accessoire"

Recherche

1. "Accessoires, au théâtre ou au cinéma : Objets nécessaires à la représentation ou à la scène." Quels sont tous les accessoires et costumes qui apparaissent dans la pièce ? Quel est leur rôle ?

2. Parlant de l'importance des objets et des costumes au cinéma, le réalisateur Luc Dardenne affirme : "Le cinéma s'intéresse à l'accessoire. L'essentiel du cinéma, c'est l'accessoire." (Luc Dardenne, Au dos de nos images, 1991-2005, Paris, éd. du Seuil, 2005, p. 158.)

Cette réflexion ("L'essentiel [...], c'est l'accessoire") peut-elle, selon vous, s'appliquer à cette pièce ?

Vous pourrez vous appuyer, pour votre dissertation, sur le plan suivant :

I. Les objets et les costumes qui participent au spectacle mais restent secondaires quant à l'histoire

II. Les accessoires et les costumes qui suscitent des péripéties et changent le cours de l'histoire

III. Les accessoires et les costumes qui changent la nature des personnages

Séance 06

L'imposture

Contaction

Contractez le texte ci-contre en 180 mots environ.

Essai

Dans une interview, le psychanalyste et professeur de psychopathologie Roland Gori déclare : "Nous sommes dans une société de la norme qui a tellement le souci de calibrer les comportements et les modes de vie qu'on peut dire que l'imposture constitue presque une solution aux exigences normatives de notre société" (Mediapart, Roland Gori : "La société néolibérale fabrique des imposteurs", 7 avril 2014).

Selon vous, notre société favorise-t-elle l'imposture ?

Ces jeunes brillants persuadés d'être des "imposteurs"

Etudiants d'établissements prestigieux, employés de grandes entreprises: ces jeunes excellent mais vivent mal leur réussite. En proie au "phénomène de l'imposteur", ils sont persuadés de ne pas mériter leur succès et craignent d'être "démasqués" par leurs pairs.

Ce phénomène se caractérise par "le sentiment de ne pas être à sa place malgré les réussites objectives, les preuves d'intelligence et de compétences", cumulé à la conviction de "tromper les autres" et "la crainte au quotidien de pouvoir être démasqué", définit Kevin Chassangre, docteur en psychologie à l'Université de Toulouse Jean-Jaurès qui a consacré une thèse au sujet (2016).

Après le bac, Louise (prénom d'emprunt) a intégré Sciences Po Paris grâce "à un coup de pot énorme": le jury d'entrée lui a attribué une excellente note malgré une copie d'examen inachevée. Persuadée d'avoir "douillé le système", elle a espéré redoubler en licence, "comme s'il fallait avoir un échec pour (qu'elle) se légitime".

Les "grandes phases de transition", quand l'individu doit endosser "un nouveau rôle" comme passer de lycéen à étudiant ou d'étudiant à employé, sont "propices au développement du sentiment d'imposture", indique Kevin Chassangre, précisant que la France ne dispose pas d'étude épidémiologique sur le sujet.

Ce sentiment d'imposture a été conceptualisé comme "phénomène de l'imposteur" à la fin des années 70 par deux psychologues américaines à l'Université d'État de Géorgie, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes. D'abord identifié chez des femmes très qualifiées, d'âges variés, qui attribuaient à des causes externes (la chance, le réseau...) leurs succès, il s'est aussi révélé présent chez les hommes et dans divers milieux sociaux et professionnels.

Malgré la validation de son master de relations internationales et son expérience dans l'antiterrorisme qui lui ont permis d'obtenir un stage à l'ONU, Nathalie (prénom d'emprunt) "a l'impression d'être une fraude" et "vi(t) en permanence avec la peur de décevoir".

Et si "les gens découvrent que je n'ai pas ma place ? Que ça me coûte beaucoup plus qu'eux d'apprendre ?". Pendant ses études, chaque rendu de mémoire lui provoquait "une crise d'angoisse".

Bien qu'également connu du grand public comme "syndrome de l'imposteur", ce phénomène n'est "pas une maladie", précise Kevin Chassangre.

Toutefois, "en fonction de l'intensité et de la récurrence" des symptômes (peur de l'échec, culpabilité vis-à-vis du succès, procrastination ou travail frénétique...), il peut "entacher le bien-être de l'individu" qui est en proie à "l'anxiété" et peut tomber en "dépression".

Comme Lola (prénom d'emprunt), qui a "paniqué" lorsqu'on lui a confié son premier projet en autonomie. Obsédée par son "manque de jugeote", elle remet tout en cause, se convainc d'avoir validé "en passager clandestin" sa formation marketing. Même rédiger un courriel finit par la "terrifier". Mais Lola accomplit sa mission.

On lui propose une promotion. Loin de la rassurer, cette opportunité la persuade d'avoir "vraiment manipulé" ses collègues. Elle décline, meurtrie.

"Il faut apprendre à la personne à identifier de manière objective les causes de son succès", en "se définissant par rapport à ses ressources plus que par ses résultats", estime Kevin Chassangre.

"Mon directeur m'a un jour dit Tu n'es pas une erreur de casting", se souvient Nathalie, dont la jovialité ne laisse rien paraître de "son lourd secret". Cette simple phrase lui donne la force de tenir.

On peut "créer une conscience" sur ce phénomène de l'imposteur, estime de son côté Cornelia Woll, directrice des études et de la scolarité de Sciences Po Paris.

Le Service Carrières de son établissement dispense des "formations sur la présentation, la confiance en soi, la manière de nouer des relations professionnelles", mais Cornelia Woll "pense que l'on pourrait faire encore plus".

En juillet, lors de la cérémonie de remise de diplômes, elle a évoqué ce phénomène pour rappeler aux lauréats leur légitimité.

C'est la première fois que Noé, 24 ans, en entendait parler. Que des membres de la direction "verbalisent le sentiment" lui a redonné "confiance". Diplômé de deux masters, il ne se sent désormais plus "redevable" d'avoir réussi le concours d'entrée.

AFP, Sciences et Avenir, 11 novembre 2017 (741 mots)

Document B

Un imposteur piège les plus grands médias américains

Collectionneur de vinyles, employé de bureau, insomniaque incurable... Ryan Holiday a été interviewé sous différentes casquettes dans les médias et a notamment piégé Reuters, le New York Times et CBS. Par Le Figaro Publié le 23 juillet 2012 à 18:19, mis à jour le 24 juillet 2012 à 14:31 Même le prestigieux New York Times s'est fait duper. Même le prestigieux New York Times s'est fait duper. © Lucas Jackson / Reuters/REUTERS

Il était celui à qui c'est arrivé. Un reportage sur l'insomnie? Présent. Sur les collectionneurs de vinyles? Présent. Ryan Holiday a réussi en quelques semaines à piéger les plus grands titres de presse américains, comme le New York Times , CBS ou ABC News. Il a même posté un billet sur le blog manitouboats.com, où il a fourni des conseils sur les techniques d'entretien de son bateau en hiver.

Sa technique était simple. Quand un journaliste américain faisait appel à Help a Reporter Out (HARO), un service de mise en relation entre la presse et des témoins ou des sources, il répondait, peu importe la réalité de ses connaissances. Le jeune homme de 25 ans avait même engagé un assistant pour l'aider à répondre favorablement aux plus de sollicitations possibles. «Les journalistes ne sont pas incités à faire du bon travail»

Ryan Holiday voulait prouver que les journaux et les blogueurs, obsédés par la course à l'audience, étaient prêts à raconter n'importe quoi. Il détaille l'ensemble de son imposture dans un ouvrage paru le 19 juillet intitulé Trust me, I'm lying: confessions of a media manipulator («Faites-moi confiance, je suis un manipulateur»). «Un article fouillé et construit et un article bâclé font autant de clics», regrette Ryan Holiday, cité par Forbes . «Les journalistes ne sont pas incités à faire du bon travail», poursuit l'imposteur.

Roy Furchgott, journaliste au New York Times, a été piégé par Ryan Holiday: ce dernier lui a fait croire qu'il collectionnait les disques vinyles. Pour lui, le mensonge était quasi impossible à déceler. «Il était crédible, et son discours n'était pas différent de celui tenu par les autres collectionneurs que j'avais rencontrés», explique le journaliste. «Je suis dans le métier depuis longtemps et j'ai déjà vu d'autres confrères se faire piéger. Je ne pense pas que cela soit un fait isolé.»

Ryan Holiday, expert marketing d'American Apparel, raconte qu'un seul journaliste a eu des doutes sur son identité. Dans un billet publié sur le site de la prestigieuse école de journalisme Columbia, l'imposteur s'étonne de la facilité avec laquelle il a dupé la presse. «C'était tellement facile que c'en était terrifiant.»

Le Figaro, le 23 juillet 2012

Document B

Souffrez-vous du complexe de l'imposteur ? Vous avez l'impression que vos réussites sont des coups de chance ? Ce manque de confiance en soi chronique, qui touche aussi les enfants, porte un nom : le complexe d'imposture.

Qu'importent les compliments et les récompenses, le questionnement persiste : suis-je légitime? Ai-je la valeur que l'on m'accorde? Un autre que moi ne mériterait-il pas la place que j'occupe? Si ces questions vous taraudent, ou reviennent souvent dans le discours de vos enfants, peut-être s'agit-il du complexe de l'imposteur, opiniâtre doute de soi identifié en 1978 par les psychologues américaines Pauline Rose Clance et Suzanne Imes. Ce phénomène désigne l'impression de ne jamais être à la hauteur et de se montrer illégitime, malgré sa compétence et des succès que l'on a tendance à attribuer à des facteurs externes comme la chance ou le hasard.

Parfois évoqué comme un syndrome, le phénomène de l'imposteur n'a toutefois rien d'une pathologie grave et semble très répandu : au moins 20 % de la population pourrait être touchée. Kévin Chassangre, psychologue docteur en psychopathologie et spécialiste du complexe de l'imposteur, détaille pour Le Parisien-Aujourd'hui en France les manifestations du phénomène et les mécanismes à mettre en place pour vivre avec, sans en souffrir. La peur d'être démasqué

Les manifestations sont multiples : on s'auto-déprécie sans cesse, minimise ses succès, peine à accepter les compliments et cherche désespérément une reconnaissance que l'on juge infondée lorsqu'on l'obtient. Cette mise en cause de ses capacités peut se traduire par un excès de zèle : « C'est l'attitude de Superman ou Superwoman, explique Kevin Chassangre. Lorsque tout n'est pas parfait, on a peur d'être démasqué. » Un cercle vicieux

Il existe souvent chez les personnes convaincues d'être une imposture une stratégie d'auto-sabotage. Se met en place un cercle vicieux lorsqu'il y a une tâche à réaliser et qu'émerge la peur d'échouer ou la peur de réussir. De cette anxiété découlent deux stratégies, soit la procrastination pour repousser ce que l'on craint, soit le travail frénétique pour surmonter l'angoisse. Dans les deux cas, les personnes finissent souvent par réussir, mais attribuent leur succès soit à la chance, soit à la montagne de travail qu'elles ont fourni. Elles continuent alors à douter de leur valeur et ce sentiment se renouvelle d'une expérience à l'autre. En parler à son entourage

« Quand on souffre du sentiment d'imposture, on a honte lorsqu'on ne connaît pas une réponse, lorsqu'on ne comprend pas quelque chose ou quand on demande de l'aide, constate Valerie Young, spécialiste américaine du phénomène. À l'inverse, au lieu d'avoir honte, on doit pouvoir en parler et arrêter d'en faire une anomalie. C'est plus fréquent qu'on ne le croit, en discuter avec son entourage aide à s'apercevoir qu'on n'est pas anormal et que le doute est commun. » Stop aux comparaisons

« On ne se débarrasse jamais de son complexe d'imposture, on essaie d'atténuer les mauvais côtés, affirme Kévin Chassangre. On ne lutte pas, on accepte. » Pour ce faire, il est important de se défaire de la comparaison avec autrui. Et pour épargner à vos enfants ce doute lancinant, il est important de valoriser l'effort dans leur éducation et pas seulement les résultats. Gardez les bons côtés

« C'est important de conserver les bons côtés du complexe d'imposture », insiste Kévin Chassangre. Il favorise la modestie, l'investissement dans ce qu'on entreprend. S'ils sont maîtrisés, ces deux éléments sont de véritables atouts !

Valentine Watrin, Le Parisien, 22 mai 2019

Document C

Le Monde.fr jeudi 20 juin 2019 1106 words

En Allemagne, retour sur le redoutable imposteur qui a piégé "Der Spiegel"

Six mois après avoir découvert que l'un de ses journalistes vedettes était un faussaire, le prestigieux magazine allemand publie un rapport édifiant sur la manière dont il s'est fait berner. Thomas Wieder

LETTRE DE BERLIN

Le 19 décembre 2018 paraissait sur le site du Spiegel un article sidérant. On y apprenait que Claas Relotius, l'une des plumes vedettes de l'hebdomadaire allemand, était en réalité un faussaire de haut vol. Que "toutes les sources" d'un article sur la guerre en Syrie - pour lequel il venait de recevoir le Prix du meilleur reportage de l'année - étaient "douteuses". Et qu'au moins quatorze de ses quelque soixante articles parus dans le magazine étaient "en partie falsifiés"...

"Après avoir commencé par nier, Relotius a fini par avouer" , indiquait ce jour-là le Spiegel , précisant que le reporter de 33 ans venait de quitter l'entreprise. Soucieux de sauver sa réputation, l'hebdomadaire annonçait en outre la mise en place d'une commission de "trois journalistes expérimentés", chargée de faire la lumière sur les "falsifications qui ont eu lieu".

Un excellent camarade

Six mois plus tard, c'est chose faite. Fin mai, la dite commission, composée de deux membres de la rédaction et d'une journaliste extérieure, a rendu ses conclusions. Long de dix-sept pages et publié en intégralité dans Der Spiegel , son rapport analyse de façon saisissante comment l'hebdomadaire fondé en 1947 et considéré comme le temple du journalisme d'investigation outre-Rhin s'est fait berner pendant des années par un jeune reporter qui passait pour un de ses meilleurs ambassadeurs et qui était en fait un parfait imposteur.

Au coeur du rapport : la personnalité de Relotius. Pigiste depuis 2014 et salarié depuis 2017, le jeune homme était "sympathique, gentil avec tout le monde" et n'hésitait pas à "demander des conseils" . Bref, un excellent camarade dont la modestie et la courtoisie eurent pour conséquence que "personne, dans la maison (...) ne pouvait s'imaginer qu'il travaillait mal ou trompait les autres délibérément" .

Humble avec ses confrères, le journaliste savait également être des plus affables avec ses lecteurs. Quand l'un d'eux pointait une erreur ou une invraisemblance dans un article, il lui répondait quasi immédiatement en se confondant en excuses, de sorte que le lecteur, touché par tant d'égards, cherchait rarement à le mettre davantage en difficulté.

Quand c'était le cas et que sa hiérarchie était tentée de publier une lettre de lecteur potentiellement embarrassante, Relotius parvenait généralement, grâce à ses amitiés dans la rédaction, à faire en sorte qu'elle ne paraisse pas...

"Pression exercée par les prix journalistiques"

Très régulièrement à l'étranger pour ses enquêtes, le journaliste trouva souvent des expédients pour éviter d'être confondu. L'un consistait à empêcher que ses articles soient traduits en anglais sur le site du Spiegel , de sorte que ses sources, qui étaient la plupart du temps anglophones, ne pouvaient les lire et étaient donc incapables d'évaluer leur véracité.

D'une habileté redoutable et d'un charme irrésistible, ce que tous ses collègues ont reconnu lors des auditions menées de janvier à mai par la commission d'enquête interne, Relotius n'aurait pu toutefois sévir si longtemps en ne comptant que sur lui-même. Deux autres facteurs expliquent, selon les rapporteurs, l'impunité dont il a joui.

Le premier est la "pression exercée par les prix journalistiques" . Distingué à de multiples reprises pour ses reportages, en Allemagne mais aussi à l'étranger et notamment par la chaîne américaine CNN, le jeune reporter avait fini par devenir intouchable. Chaque prix reçu était autant un certificat de garantie pour ses articles à venir qu'une récompense pour ceux qu'il avait déjà publiés. Plus il avait été cru, plus il était sûr de l'être à nouveau.

A lire le rapport, le second facteur d'impunité serait lié à l'organisation de la rédaction du Spiegel . Au sein de l'hebdomadaire, le jeune journaliste était en effet rattaché au service société, celui des "grands reporters", un corps d'élite considéré comme une sorte d'Etat dans l'Etat, en relation directe avec la rédaction en chef mais sans liens avec les services spécialisés.

Mea culpa du "Spiegel"

"En théorie, les reporters du service société sont censés coécrire avec les rédacteurs des services spécialisés qui sont là pour leur apporter leur expertise. En fait, ça ne marche que dans un sens. Quand les rédacteurs spécialisés demandent aux grands reporters de jeter un oeil aux passages qui concernent leur domaine de compétence, ils n'ont souvent pas de réponse. Ce travail de vérification interne au sein de la rédaction est rarement fait" , peut-on lire dans le rapport de la commission.

Dans celui-ci est ainsi raconté de façon très détaillée l'extrême difficulté qu'eut l'un des collègues de Relotius à convaincre la direction de la rédaction que ce dernier avait falsifié l'un de ses derniers reportages : n'appartenant pas lui-même au petit groupe de reporters vedettes du Spiegel , ce journaliste fut d'abord soupçonné de vouloir nuire à son brillant collègue par pure jalousie. C'est seulement au bout d'un mois d'échanges particulièrement pénibles avec sa hiérarchie qui ne voulut pas croire qu'elle avait été trompée que ce collègue finit par être pris au sérieux.

Dans leur petit texte introduisant le rapport de la commission d'enquête, le directeur de la publication et le rédacteur en chef du Spiegel écrivaient à propos de celui-ci la chose suivante : "La bonne nouvelle est qu'aucune preuve n'a été trouvée que quiconque dans cette maison a été au courant ou a cherché à cacher cette série de falsifications. La mauvaise nouvelle est que nous nous sommes laissés mener en bateau par Relotius et que cela nous a conduits à commettre des erreurs indignes d'une maison comme la nôtre. Quand les premiers doutes nous sont apparus, nous avons réagi trop lentement et avons continué à croire à de nouveaux mensonges de sa part."

"Procédures de sécurisation"

Six mois après ce qu'il a reconnu être "l'un des moments les plus difficiles de [ses] 70 ans d'histoire" , le Spiegel promet désormais de réorganiser ses "procédures de sécurisation", notamment en renforçant l'indépendance de son médiateur de sorte qu'il puisse "intervenir en cas de soupçons d'aberrations" dans les articles.

L'hebdomadaire assure aussi vouloir définir un "nouvel ensemble de règles journalistiques" tenant compte des recommandations formulées par les membres de la commission d'enquête à la fin de leur rapport.

Parmi celles-ci, le fait, pour un rédacteur, de citer les noms de ses sources, de pouvoir prouver qu'il s'est rendu là où il dit être allé en reportage, de s'en tenir aux faits et d'éviter au maximum toutes les facilités d'écriture qui "font tomber un auteur aux limites de la fiction". Bref, de rester journaliste, ce que Claas Relotius semble avoir un peu trop eu tendance à oublier.

Thomas Wieder

Séance 07

"Je m'appelle Ruy Blas"

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Commentez le dénouement, des v. 2233 à 2252.

Pistes

LA REINE.

Que voulez-vous ?

RUY BLAS, joignant les mains.

Que vous me pardonniez, madame !

LA REINE.

Jamais.

RUY BLAS.

Jamais !

Il se lève et marche lentement vers la table.

Bien sûr ?

LA REINE.

Non, jamais !

RUY BLAS.

Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.

Triste flamme,

Éteins-toi !

LA REINE, se levant et courant à lui.

Que fait-il ?

RUY BLAS, posant la fiole.

Rien. Mes maux sont finis.

Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.

Voilà tout.

LA REINE, éperdue.

Don César !

RUY BLAS

Quand je pense, pauvre ange,

Que vous m'avez aimé !

LA REINE.

Quel est ce philtre étrange ?

Qu'avez-vous fait ? Dis-moi ! Réponds-moi ! Parle-moi !

César ! Je te pardonne et t'aime, et je te croi !

RUY BLAS.

Je m'appelle Ruy Blas.

LA REINE, l'entourant de ses bras.

Ruy Blas, je vous pardonne !

Mais qu'avez-vous fait là ? Parle, je te l'ordonne !

Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur ?

Dis ?

RUY BLAS.

Si ! C'est du poison. Mais j'ai la joie au coeur.

Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.

Permettez, ô mon Dieu, justice souveraine,

Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,

Car elle a consolé mon coeur crucifié,

Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !

LA REINE.

Du poison ! Dieu ! C'est moi qui l'ai tué ! - je t'aime !

Si j'avais pardonné ? ...

RUY BLAS, défaillant.

J'aurais agi de même.

Sa voix s'éteint. La reine le soutient dans ses bras.

Je ne pouvais plus vivre. Adieu !

Montrant la porte.

Fuyez d'ici !

- Tout restera secret. - je meurs.

Il tombe.

LA REINE, se jetant sur son corps.

Ruy Blas !

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

Merci !

V. Hugo, Ruy Blas, 1838.

Séance 08

À la Une

Écriture

Dans votre journal de lecteur, réalisez l'une des activités suivantes.

1. À la une de la Gazette de Madrid, "L'ancien premier ministre Don Salluste retrouvé mort dans une mystérieuse maison avec le ministre Don César. Complot ou règlement de compte ?" Vous imaginerez et rédigerez l'article.

2. À la une de la Gazette de Madrid, Ruy Blas, ancien valet devenu roi d'Espagne et époux de la Reine, témoigne : "Au début, je devais me cacher et je vivais dans la peur." Vous imaginerez et écrirez l'interview.