Ruy Blas

Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle

Problématique générale : L'imposteur est-il coupable, victime ou héros ?

Support : Victor Hugo, Ruy Blas, coll. Livre de Poche, éd. LGF

Séance 01

Un drame en Espagne

Lecture

Que dit Victor Hugo, dans cette préface, sur le théâtre ?

Pistes

"La localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les personnages parlants ou agissants ne sont pas les seuls qui gravent dans l'esprit du spectateur la fidèle empreinte des faits. Le lieu où telle catastrophe s'est passée en devient un témoin terrible et inséparable ; et l'absence de cette sorte de personnage muet décomplèterait dans le drame les plus grandes scènes de l'histoire. Le poète oserait-il assassiner Rizzio ailleurs que dans la chambre de Marie Stuart ? poignarder Henri IV ailleurs que dans cette rue de la Ferronnerie, toute obstruée de haquets et de voitures ? brûler Jeanne d'Arc autre part que dans le Vieux-Marché ?"

V. Hugo, préface de Cromwell, 1827.

Recherche

1. En vous appuyant sur les didascalies au début de chaque acte, indiquez quels sont tous les décors de la pièce.

2. Quelles remarques pouvez-vous faire sur ces décors ?

I II III IV V

Séance 02

"Un laquais"

Lecture

Quelle image du personnage de Ruy Blas est donnée dans ces deux extraits du premier acte ?

Explication

Sur le premier extrait :

1. Quels sont les différents mouvements du texte ?

2. Expliquez chacun des mouvements en suivant le fil de l'extrait : que dit le texte ? Comment le dit-il ? Pourquoi le dit-il comme ça ?

Pistes

Prolongement

Dans votre Journal de Lecteur, racontez l'histoire de Ruy Blas sous la forme d'un conte de fées.

Extrait A

Don Salluste de Bazan, Gudiel, par instants Ruy Blas.

Don Salluste

Ruy Blas, fermez la porte, - ouvrez cette fenêtre.

Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste, il sort par la porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre.

Ils dorment encore tous ici, - le jour va naître.

Il se tourne brusquement vers Gudiel.

Ah ! C'est un coup de foudre ! ... - oui, mon règne est passé,

Gudiel ! - renvoyé, disgracié, chassé ! -

Ah ! Tout perdre en un jour ! - L'aventure est secrète

Encor, n'en parle pas. - Oui, pour une amourette,

- chose, à mon âge, sotte et folle, j'en convien ! -

Avec une suivante, une fille de rien !

Séduite, beau malheur ! parce que la donzelle

Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle,

Que cette créature a pleuré contre moi,

Et traîné son enfant dans les chambres du roi ;

Ordre de l'épouser. Je refuse. On m'exile !

On m'exile ! Et vingt ans d'un labeur difficile, [...]

Vingt ans d'ambition, de travaux nuit et jour ;

Le président haï des alcades de cour,

Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ;

Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante ;

Mon crédit, mon pouvoir; tout ce que je rêvais,

Tout ce que je faisais et tout ce que j'avais,

Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s'écroule

Au milieu des éclats de rire de la foule !

Gudiel

Nul ne le sait encor, monseigneur.

Don Salluste

Mais demain !

Demain, on le saura ! - nous serons en chemin !

Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître !

Il déboutonne violemment son pourpoint.

- Tu m'agrafes toujours comme on agrafe un prêtre,

Tu serres mon pourpoint, et j'étouffe, mon cher ! -

Il s'assied.

Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l'air,

Une sape profonde, obscure et souterraine !

- Chassé ! -

Il se lève.

Gudiel

D'où vient le coup, monseigneur ?

Don Salluste

De la reine.

Oh ! Je me vengerai, Gudiel ! Tu m'entends ?

Toi dont je suis l'élève, et qui depuis vingt ans

M'as aidé, m'as servi dans les choses passées,

Tu sais bien jusqu'où vont dans l'ombre mes pensées [...].

Comme un bon architecte, au coup d'œil exercé,

Connaît la profondeur du puits qu'il a creusé.

Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille,

Dans mes États, - et là, songer ! - pour une fille !

- Toi, règle le départ, car nous sommes pressés.

Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais.

À tout hasard. Peut-il me servir ? Je l'ignore.

Ici jusqu'à ce soir je suis le maître encore.

Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ;

Mais je veux que ce soit effrayant ! - de ce pas

Va faire nos apprêts, et hâte-toi. - Silence !

Tu pars avec moi. Va.

V. Hugo, Ruy Blas, I, 1, 1838.

Extrait B

Ruy Blas

Je l'attends tous les jours au passage. Je suis

Comme un fou ! Ho ! Sa vie est un tissu d'ennuis,

À cette pauvre femme ! -oui, chaque nuit j'y songe. -

Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,

Mariée à ce roi qui passe tout son temps

À chasser ! Imbécile ! -un sot ! Vieux à trente ans !

Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre inhabile.

-Famille qui s'en va ! -le père était débile

Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.

-Oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main

À ce roi Charles Deux ! Elle ! Quelle misère !

-Elle va tous les soirs chez les soeurs du rosaire,

Tu sais ? En remontant la rue Ortaleza.

Comment cette démence en mon coeur s'amassa,

Je l'ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue

D'Allemagne... -je fais chaque jour une lieue,

Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.

J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.

J'en compose un bouquet, je prends les plus jolies...

-Oh ! Mais je te dis là des choses, des folies ! -

Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,

Je me glisse et je vais déposer cette fleur

Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre

Dans le bouquet, -vraiment, plains-moi, frère ! - une lettre !

La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut

Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut

Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles.

Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles.

Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sai.

Frère, tu le vois bien, je suis un insensé. [...]

- Oh! mon âme au démon ! je la vendrais pour être

Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,

Je vois en ce moment, comme un vivant affront,

Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front !

Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,

Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine

Avec un vêtement qui ne soit pas honteux !

Mais, ô rage ! être ainsi, près d'elle ! devant eux !

En livrée ! un laquais ! être un laquais pour elle !

V. Hugo, Ruy Blas, I, 3, 1838.

Proposition

Au XIXe s., les règles du théâtre sont remises en question par de jeunes auteurs qui se qualifient de romantiques. Victor Hugo fait partie de ces jeunes écrivains qui veulent une scène avec plus d'action, plus de décors et plus de naturel. Dans Ruy Blas, il raconte l'histoire d'un jeune valet amoureux d'une reine en Espagne. L'extrait étudié constitue le tout début de la pièce. Don Salluste, un grand seigneur, y expose sa situation. Comment Victor Hugo parvient-il à rendre cette exposition vivante et originale ? Nous étudierons dans un premier temps le récit rétrospectif que Don Salluste fait de sa déchéance, puis les sombres plans qu'il dresse pour l'avenir.

Séance 03

Portraits en paroles

Oral

1. Proposez une lecture orale de deux des extraits suivants. Vous veillerez à adresser votre lecture et à lui donner une intention.

2. Selon vous, qui sont les personnages qui prononcent ces paroles ?

Prolongement

1. Quelles sont les caractéristiques du mélodrame au xixe s. ?

2. Comment retrouve-t-on, dans Ruy Blas, les personnages traditionnels du mélodrame ?

3. Imaginez pour chacun un costume qui symbolise son rôle.

A

J'étais riche, j'avais des palais, des domaines,

Je pouvais largement renter les Célimènes.

Bah ! Mes vingt ans n'étaient pas encore révolus

Que j'avais mangé tout ! Il ne me restait plus

De mes prospérités, ou réelles, ou fausses,

Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses.

B

Orphelin, par pitié nourri dans un collège

De science et d'orgueil, de moi, triste faveur !

Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur.

Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées

Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées.

C

- Oh! mon âme au démon ! je la vendrais pour être

Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,

Je vois en ce moment, comme un vivant affront,

Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front !

Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,

Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine.

D

Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,

La poudre d'or du soir qui monte sur la route,

Les lointaines chansons que toute oreille écoute,

N'existent plus pour moi ! j'ai dit au monde adieu.

Je ne puis même voir la nature de Dieu !

Je ne puis même voir la liberté des autres !

E

En même temps qu'un ange, un spectre affreux me suit ;

Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit,

Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême,

Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime.

L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais.

Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés.

F

Si tu n'obéis pas, si tu n'es pas demain

Chez toi pour préparer ce qu'il faut que je fasse,

Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe,

Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer,

Celle pour qui tu crains, d'abord, pour commencer,

Par ta folle aventure, en cent lieux répandue,

Sera publiquement diffamée et perdue.

Séance 04

La fabrique des imposteurs

Contraction

Contractez le texte ci-contre en 180 mots environ.

Essai

Dans son essai, Roland Gori affirme : "Une société comme la nôtre ne favorise[-t-elle] pas, davantage que d’autres, l’imposture ? Une civilisation des mœurs qui fait reposer le crédit d’un individu, d’un groupe, d’un État sur l’apparence, sur l’opinion n’incite-elle pas à l’imposture ?"

Partagez-vous ce point de vue ? Vous

Cette civilisation dominée par ce style de rationalité formelle et instrumentale, par son allégeance au semblant, son aveuglement au sens et à l’histoire, ressemble à s’y méprendre à la problématique de l’imposture mise en scène dans un film récent : À l’origine, de Xavier Giannoli.

Dans ce film, le héros, Paul, petit escroc, « chevalier d’industrie », qui vit d’abus de confiance et de combines, se trouve, à la suite d’une méprise, pris pour le chef de chantier d’une grande multinationale de travaux publics qui, en stoppant ses travaux de construction d’une autoroute, a mis au chômage toute la population d’une petite ville. L’attente désespérée de cette population au chômage depuis deux ans et les impostures de l’escroc suffisent à produire l’illusion. Appâté par les propositions de pots de vin des entrepreneurs locaux qui magouillent pour l’attribution des marchés, Paul décide de continuer la supercherie à son bénéfice avec l’aide active de la municipalité dont il séduit la représentante et de la population locale affamée autant de pain que d’espoir. Paul réussit à relancer les travaux en prenant la tête d’une filière fictive d’un grand groupe. La machine s’emballe, il suffit de l’alimenter avec des faux en écriture, des usurpations de titres et de résultats à court terme. Le mensonge tend à se transformer en vérité. En jouant d’astuces, de cavaleries et d’escroqueries diverses auprès de vraies entreprises de travaux publics et de banques, Paul avance dans une réalisation à laquelle lui-même croit de plus en plus, et ce, au point de renoncer au pactole de ces pots de vin qu’il a reçu et mis de côté pour lui. L’illusion collective s’effondre, l’escroc est arrêté, le tronçon d’autoroute achevé. Et la dernière image montre une route construite, mais isolée de tout et n’allant nulle part. Le film est adapté d’une histoire vraie qui s’est déroulée à proximité du Mans en 1997, au cours de laquelle un imposteur se fit passer pour un entrepreneur, parvint à reprendre des travaux interrompus par décision administrative pour la protection d’une espèce rare de scarabée, et finit par construire un tronçon d’autoroute parfaitement fonctionnel. Ce fait divers invraisemblable qui a inspiré le scénario du film me semble la parabole de la civilisation dans laquelle nous sommes plongés. La réalité dépasse la fiction puisque le tronçon de route construit sous la direction de l’escroc, techniquement irréprochable, fabriqué plus vite et moins cher qu’à l’habitude, fut détruit parce qu’il était construit illégalement…, formellement irrecevable et reconstruit par la suite aux frais de la population ! Notons au passage que le personnage du fait divers qui a inspiré le scénario du film a récidivé, notamment au moment de la tempête Xynthia, en procédant de la même manière, usant de cette grammaire du semblant qui avait si bien produit ses effets sociaux.

Dans un monde où règne la rationalité formelle, en perdant le sens et la valeur de ce que nous faisons, nous risquons tous de devenir des imposteurs, ou du moins nous risquons tous d’être invités à le devenir. Ou alors à devenir des « as if » ? [...]Car il ne faut pas s’y tromper : nous sommes bien les enfants trahis d’une civilisation, nous sommes bien les enfants trahis de la démocratie.

Dans un texte inaugural de 1934, Helene Deutsch décrit un type de fonctionnement psychique dont les modes de vie et les sensibilités la conduisent au diagnostic de personnalités « as if », personnalités « comme si ». Ce type de « pseudo-affectivité », comme elle la nomme, se rencontre chez des patients normaux en apparence, chez qui on ne remarque rien de maladif en particulier, souvent parfaitement adaptés à leur environnement, avec des réactions intellectuelles et affectives cohérentes et appropriées qui pourtant induisent chez le clinicien et l’entourage le sentiment de quelque chose d’insaisissable et d’indéfinissable, ce qui les amène inévitablement à la remarque : « Il y a pourtant chez eux quelque chose qui cloche. »

Tout se passe comme si l’expression des sentiments de ces patients « ne subsiste plus que dans la forme et toute expérience intérieure a été éliminée – un peu comme le jeu d’un acteur doté d’une bonne technique, mais animé d’aucune vie véritable ». [...]Et Deutsch précise : « Ce qui est important ici, c’est le fait que les patients eux-mêmes ne ressentent aucun manque dans leur vie affective. Pour eux, les formes vides dans lesquelles elle se manifeste ne diffèrent en rien de ce que vivent les autres. » Ces personnalités sont souvent douées d’une grande ouverture d’esprit, d’un talent certain mais sans la moindre originalité personnelle, capables d’un mimétisme psychique extraordinaire les amenant à se couler dans les modèles privilégiés de l’entourage, fluctuant dans leurs identifications autant que dans leurs opinions, elles se révèlent de parfaits caméléons.

Que nous enseignent ces personnalités dissociées des faux soi et des « comme si », ou de manière plus radicale des « imposteurs » ? Si ce n’est que les apprentissages prématurés, que les exigences normatives de l’environnement, les adaptations forcées qu’elles commandent, les identifications automatiques qu’elles prescrivent, le réalisme formel auquel elles réduisent la réalité et le vivant, se révèlent incapables de donner au sujet singulier autant que collectif un sentiment d’existence authentique et de consistance de l’expérience. Si on veut se représenter simplement ce qu’est la dissociation, il suffit d’évoquer ces moments que chacun d’entre nous a pu vivre et au cours desquels on lit quelques minutes un livre et on s’aperçoit au bout du compte que l’on ne sait pas ce que l’on a lu, que l’on était ailleurs et dans un autre temps, temps dissocié de celui de notre lecture. Nous avons lu automatiquement plusieurs pages du livre mais nous n’avons eu aucune expérience de ce que nous avons lu. Helene Deutsch et Winnicott évoquent cette figure de la clinique qui s’absentent des événements qu’ils traversent dans une distraction radicale. Ils jouent, ils peignent, ils rêvent, ils fument ou parlent compulsivement, ils ont des relations sexuelles, ils sont au milieu d’un groupe d’amis, ils sont sur le divan de leur analyste, ils remplissent leur temps mais ils ne sont pas là où leur comportement s’accomplit. Le « je suis », « being », dit Winnicott, se trouve alors dissocié du « faire », « doing ». Ils ne sont pas dans les scènes du spectacle qu’ils offrent, ils sont les accessoiristes des représentations dont les autres ont écrit le scénario et qu’en bon public ces mêmes autres consomment, plus ou moins distraitement. Ils sont les ouvriers, les prolétaires des œuvres et des actions que d’autres ont créées. Winnicott écrit : « On pourrait démontrer que chez certaines personnes, à certains moments, les activités indiquant qu’elles sont vivantes sont simplement des réactions à un stimulus. Une vie entière peut être construite sur ce modèle. Supprimez les stimuli et l’individu n’a aucune vie. Dans ce cas extrême, cependant, le mot “être” ne convient pas. Pour pouvoir être et avoir le sentiment que l’on est, il faut que le faire-par-impulsion l’emporte sur le faire-par-réaction. »

Roland Gori, La Fabrique des imposteurs, , éd. Les Liens qui libèrent, 2013

Quand une imposture est révélée, il est de bon ton de s'étonner de la crédulité de la personne dupée. Comment une femme aussi avisée et critique que la cinéaste Catherine Breillat a-t-elle pu faire confiance à Christophe Rocancourt, surnommé «l'escroc des stars», récemment condamné en France à huit mois de prison ferme à la suite des poursuites qu'elle avait engagées pour «abus de faiblesse» ? Catherine Breillat devait pourtant savoir que Christophe Rocancourt avait déjà été condamné à cinq ans de prison pour avoir arnaqué le tout-Hollywood.

Comment l'escroc Philippe Berre a-t-il pu récidiver l'exploit d'être l'homme providentiel pour construire un tronçon d'autoroute, en 1997, ou organiser, en tant que pseudo-fonctionnaire du ministère de l'Agriculture et de la Pêche, le déblaiement des dégâts causés par la tempête Xynthia, en mars 2010 ?

Comment divers couples ont-ils pu «adopter» Frédéric Bourdin, surnommé «le caméléon», qui a investi de nombreux alias d'enfants disparus, au point de réussir à se faire inscrire, adulte, dans une classe de quatrième dans un collège ? Ces exemples, sinistres ou cocasses, suscitent la même question : pourquoi croit-on les imposteurs, y compris quand la réussite de leur usurpation semble invraisemblable après coup ? Accessoirement, ils montrent aussi qu'une majorité d'entre eux tiennent à leur spécialité. Ils récidivent, certes, mais le plus souvent dans le même registre, et n'échangeraient pas leur imposture contre une autre.

L'écrivain et scénariste Philippe Di Folco (1), tout comme la psychanalyste Rachel Rosenblum, soulignent que l'imposture est une «coproduction» entre l'imposteur et le dupé. C'est parce que l'usurpateur répond à des attentes qu'il est cru. Le champ politique est-il propice aux impostures ? Oui, pense le philosophe Clément Rosset, «puisque celui qui dirait la vérité n'aurait aucune chance de se faire élire». Oui, dit également le philosophe Yves Michaud, qui constate une prolifération du «faux-semblant» dû à l'omniprésence de l'image : «Le moindre déplacement, le moindre meeting des hommes politiques est d'abord conçu pour être montré. Ce sont des représentations. Même les tweets et les pages Facebook sont gérés par des conseillers en image.»

Faute de pouvoir donner accès à leur «vrai moi», les politiques seraient condamnés à une forme d'imposture. Qui tient moins à l'usurpation de convictions, qu'à l'impossibilité d'établir l'authenticité de ce qui est raconté. Il est rare qu'un homme qui prétend au pouvoir organise toute sa vie autour d'une fausse identité.

«Une vie inventée»

Le psychanalyste Patrick Avrane (2) distingue trois types d'imposture : les capteurs d'identité, les mystificateurs - qui ne mentent pas sur leur identité mais prétendent à des compétences qu'ils n'ont pas -, et les hypocrites tel le Tartuffe de Molière. Patrick Avrane : «Dans tous les cas, le secret d'une imposture réussie est de dénicher la place à laquelle ses interlocuteurs le désirent.»

Dans son essai sur l'imposture, la psychanalyste Rachel Rosenblum (3) insiste aussi sur la collaboration du public. Elle prend l'exemple de Binjamin Wilkomirski, l'auteur de Fragments. Une enfance, 1939-1948 (4), qui obtint de nombreux prix avant d'être démasqué. «Il s'agit d'un texte narré du point de vue d'un enfant dans un camp de la mort en Pologne. Comme des milliers de lecteurs dans le monde entier, j'y ai cru. On savait qu'il y avait eu des enfants dans le camp de Majdanek, mais on ne les avait jamais entendus. Fragments satisfaisait une autre demande du public : il étanchait sa culpabilité de ne pas avoir su écouter les survivants, de les avoir accueillis avec indifférence, attitude qui murait d'avance toute parole.»

Le public mystifié et l'imposteur sont dans une relation d'interdépendance : c'est le public qui permet à l'imposteur de croire à son récit fictif, poursuit la psychanalyste qui développe une théorie : «Le plus souvent, comme chez Wilkomirski, c'est parce que l'imposteur est dépositaire d'un secret indicible, qui le mettrait en danger s'il le narrait, qu'il éprouve la nécessité de le recouvrir par le récit d'une vie inventée. Il peut être dangereux d'écrire sans le filtre de la fiction. Ce n'est pas un hasard si Primo Levi ou la philosophe Sarah Kofman se sont donné la mort peu après avoir publié leur récit autobiographique.» Wilkomirski a cessé d'être lu, alors même que son récit pourrait être apprécié en tant que fiction. On ne lui pardonne pas d'avoir trompé son monde sur le contrat de lecture.

Si l'imposteur est dépendant de son auditoire, existe-t-il lorsqu'il s'absente ? L'énigme des moments de solitude de Jean-Claude Romand - l'homme qui, pendant des années, a bluffé ses proches en se faisant passer pour un médecin à l'Organisation mondiale de la santé, et qui, en 1993, a tué sa famille lorsqu'il était sur le point d'être démasqué - a passionné Emmanuel Carrère, auteur de l'Adversaire (5).

«Son imposture devenait intenable sans public. Elle n'avait pas pour fonction de dissimuler une autre personnalité, mais un vide abyssal. Ce qui m'a intrigué, c'est qu'il aurait pu, en déployant la même énergie, devenir réellement le médecin qu'il prétendait être.»

On s'enorgueillit tous, à tort, d'être à l'abri des imposteurs. Or, nul n'est besoin d'être naïf. Il peut suffire d'être amoureux. Sans compter que croire quelqu'un qui a besoin de l'être est une forme d'amabilité. Qui oserait contester Victor Hugo, lorsqu'il explique que certains de ses poèmes ont été dictés par des tables tournantes ?

Le philosophe Clément Rosset a beaucoup travaillé sur l'envers de l'imposture - l'impossibilité d'être détrompé et d'accepter le réel. Il distingue l'imposteur «honnête» - l'escroc qui vend des bouts de tour Eiffel à des touristes, comme cela s'est pratiqué au début du siècle - de l'imposteur messianique, ou idéologique. Selon Rosset, l'imposteur escroc est un «bienfaiteur de l'humanité», car sa pratique de l'imposture la dénonce, l'escroquerie s'usant avec la répétition. Deux imposteurs vendaient des diplômes aux touristes redescendus en ascenseur de la tour Eiffel, heureux de repartir avec une médaille. «Ce type d'escroquerie "honnête" pose un problème juridique difficile, car nul n'était forcé d'acheter ces médailles.»

On peut aussi duper son prochain pour une cause. Comme l'agronome Lyssenko, qui promut des vaches et des arbres fruitiers extraordinaires, en URSS, dans les années 50. Là encore, l'imposture n'agit que chez ceux qui ont besoin d'y croire. Il est peu probable que les partisans du général de Gaulle aient pensé un instant que l'environnement favorable en Union Soviétique permettait de cultiver des pommes géantes ou de faire éclore un homme nouveau. Alors que des myriades de communistes français ont élevé leurs enfants dans cette conviction qui, des décennies plus tard, semble aussi absurde que de mener une croisade en faveur du Père Noël.

En droit, être imposteur n'est pas répréhensible. «C'est l'usage que l'on fait de cette fausse qualité qui peut l'être», explique la juriste Laure Duchâtel. Selon elle, Romain Gary ne risquait aucune poursuite pour avoir reçu deux fois le Goncourt, l'un sous son nom, l'autre sous le pseudonyme d'Emile Ajar, même si le règlement du prix l'interdit. «Car son imposture n'avait aucune intention fautive. Il n'a pas cherché à obtenir deux fois le Graal.»

En mauvaise posture

Les possibilités d'imposture augmentent-elles à l'ère d'Internet ? «Non, assure Philippe Di Folco. Que ce soit Platon qui dénonce dans Gorgias "les beaux parleurs", les moines copistes qui falsifient les textes au Moyen Age, ou les faux qui pullulent à l'époque alexandrine, chaque siècle apparaît à ses témoins comme le plus propice à l'imposture.»

En revanche, il y a sans doute des pays et des moments plus prompts à qualifier d'imposture tout mensonge. Bien que mort, l'auteur des Raisins de la colère, John Steinbeck, en a récemment fait les frais. Le New York Times l'a traité d'imposteur pour avoir brodé autour d'un voyage dans le Wisconsin, présenté comme autobiographique.

«En France, on serait sans doute plus indulgent à l'égard d'un romancier, toujours libre de mentir même quand il prétend agir en reporter», explique Pierre Bayard, professeur de littérature et psychanalyste (6). La frontière entre le vrai et le faux y est plus réversible. Au point qu'en 2011, les candidats à l'agrégation d'histoire ont eu à commenter à l'épreuve médiévale un pastiche publié en 1964, mais présenté aux étudiants comme vrai. Certes, c'était une erreur du jury qui ne cherchait pas à piéger les candidats. Ils ont tout de même été placés en mauvaise posture. Sans compter qu'après s'être aperçues de leur manquement, les instances conclurent en substance qu'un faux était aussi riche d'informations qu'un vrai. Un gouffre d'interrogations pour de futurs historiens.

Que devenir après une carrière d'imposteur ? Comment persuader ses interlocuteurs que, cette fois, on ne cherche plus à les escroquer ? La palme de la meilleure reconversion revient à Frank Abagnale Jr, dont la biographie a été adaptée en 2002 au cinéma sous le titre Catch Me if You Can par Steven Spielberg. Après de nombreuses escroqueries, Abagnale est, depuis trente-cinq ans, conseil en faux, auprès du FBI ! Sur son site, il indique qu'il est «l'une des autorités les plus respectées au sujet du faux, des détournements de fonds, et des documents sécurisés». Toutes les photos montrent qu'il a au moins des fausses dents.

Anne Diatkine, "Imposteur : toi-même", Libération, 19 mai 2012.

Étudiants d'établissements prestigieux, employés de grandes entreprises: ces jeunes excellent mais vivent mal leur réussite. En proie au "phénomène de l'imposteur", ils sont persuadés de ne pas mériter leur succès et craignent d'être "démasqués" par leurs pairs.

Ce phénomène se caractérise par "le sentiment de ne pas être à sa place malgré les réussites objectives, les preuves d'intelligence et de compétences", cumulé à la conviction de "tromper les autres" et "la crainte au quotidien de pouvoir être démasqué", définit Kevin Chassangre, docteur en psychologie à l'Université de Toulouse Jean-Jaurès qui a consacré une thèse au sujet (2016).

Après le bac, Louise (prénom d'emprunt) a intégré Sciences Po Paris grâce "à un coup de pot énorme": le jury d'entrée lui a attribué une excellente note malgré une copie d'examen inachevée. Persuadée d'avoir "douillé le système", elle a espéré redoubler en licence, "comme s'il fallait avoir un échec pour (qu'elle) se légitime".

Les "grandes phases de transition", quand l'individu doit endosser "un nouveau rôle" comme passer de lycéen à étudiant ou d'étudiant à employé, sont "propices au développement du sentiment d'imposture", indique Kevin Chassangre, précisant que la France ne dispose pas d'étude épidémiologique sur le sujet.

Ce sentiment d'imposture a été conceptualisé comme "phénomène de l'imposteur" à la fin des années 70 par deux psychologues américaines à l'Université d'État de Géorgie, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes. D'abord identifié chez des femmes très qualifiées, d'âges variés, qui attribuaient à des causes externes (la chance, le réseau...) leurs succès, il s'est aussi révélé présent chez les hommes et dans divers milieux sociaux et professionnels.

Malgré la validation de son master de relations internationales et son expérience dans l'antiterrorisme qui lui ont permis d'obtenir un stage à l'ONU, Nathalie (prénom d'emprunt) "a l'impression d'être une fraude" et "vi(t) en permanence avec la peur de décevoir".

Et si "les gens découvrent que je n'ai pas ma place ? Que ça me coûte beaucoup plus qu'eux d'apprendre ?" Pendant ses études, chaque rendu de mémoire lui provoquait "une crise d'angoisse".

Bien qu'également connu du grand public comme "syndrome de l'imposteur", ce phénomène n'est "pas une maladie", précise Kevin Chassangre.

Toutefois, "en fonction de l'intensité et de la récurrence" des symptômes (peur de l'échec, culpabilité vis-à-vis du succès, procrastination ou travail frénétique...), il peut "entacher le bien-être de l'individu" qui est en proie à "l'anxiété" et peut tomber en "dépression".

Comme Lola (prénom d'emprunt), qui a "paniqué" lorsqu'on lui a confié son premier projet en autonomie. Obsédée par son "manque de jugeote", elle remet tout en cause, se convainc d'avoir validé "en passager clandestin" sa formation marketing. Même rédiger un courriel finit par la "terrifier". Mais Lola accomplit sa mission.

On lui propose une promotion. Loin de la rassurer, cette opportunité la persuade d'avoir "vraiment manipulé" ses collègues. Elle décline, meurtrie.

"Il faut apprendre à la personne à identifier de manière objective les causes de son succès", en "se définissant par rapport à ses ressources plus que par ses résultats", estime Kevin Chassangre.

"Mon directeur m'a un jour dit Tu n'es pas une erreur de casting", se souvient Nathalie, dont la jovialité ne laisse rien paraître de "son lourd secret". Cette simple phrase lui donne la force de tenir.

On peut "créer une conscience" sur ce phénomène de l'imposteur, estime de son côté Cornelia Woll, directrice des études et de la scolarité de Sciences Po Paris. [...]

En juillet, lors de la cérémonie de remise de diplômes, elle a évoqué ce phénomène pour rappeler aux lauréats leur légitimité.

C'est la première fois que Noé, 24 ans, en entendait parler. Que des membres de la direction "verbalisent le sentiment" lui a redonné "confiance". Diplômé de deux masters, il ne se sent désormais plus "redevable" d'avoir réussi le concours d'entrée.

AFP, Sciences et Avenir, 11 novembre 2017 (741 mots)

Souffrez-vous du complexe de l'imposteur ? Vous avez l'impression que vos réussites sont des coups de chance ? Ce manque de confiance en soi chronique, qui touche aussi les enfants, porte un nom : le complexe d'imposture.

Qu'importent les compliments et les récompenses, le questionnement persiste : suis-je légitime? Ai-je la valeur que l'on m'accorde? Un autre que moi ne mériterait-il pas la place que j'occupe? Si ces questions vous taraudent, ou reviennent souvent dans le discours de vos enfants, peut-être s'agit-il du complexe de l'imposteur, opiniâtre doute de soi identifié en 1978 par les psychologues américaines Pauline Rose Clance et Suzanne Imes. Ce phénomène désigne l'impression de ne jamais être à la hauteur et de se montrer illégitime, malgré sa compétence et des succès que l'on a tendance à attribuer à des facteurs externes comme la chance ou le hasard.

Parfois évoqué comme un syndrome, le phénomène de l'imposteur n'a toutefois rien d'une pathologie grave et semble très répandu : au moins 20 % de la population pourrait être touchée. Kévin Chassangre, psychologue docteur en psychopathologie et spécialiste du complexe de l'imposteur, détaille pour Le Parisien-Aujourd'hui en France les manifestations du phénomène et les mécanismes à mettre en place pour vivre avec, sans en souffrir. La peur d'être démasqué

Les manifestations sont multiples : on s'auto-déprécie sans cesse, minimise ses succès, peine à accepter les compliments et cherche désespérément une reconnaissance que l'on juge infondée lorsqu'on l'obtient. Cette mise en cause de ses capacités peut se traduire par un excès de zèle : "C'est l'attitude de Superman ou Superwoman, explique Kevin Chassangre. Lorsque tout n'est pas parfait, on a peur d'être démasqué. » Un cercle vicieux

Il existe souvent chez les personnes convaincues d'être une imposture une stratégie d'auto-sabotage. Se met en place un cercle vicieux lorsqu'il y a une tâche à réaliser et qu'émerge la peur d'échouer ou la peur de réussir. De cette anxiété découlent deux stratégies, soit la procrastination pour repousser ce que l'on craint, soit le travail frénétique pour surmonter l'angoisse. Dans les deux cas, les personnes finissent souvent par réussir, mais attribuent leur succès soit à la chance, soit à la montagne de travail qu'elles ont fourni. Elles continuent alors à douter de leur valeur et ce sentiment se renouvelle d'une expérience à l'autre. En parler à son entourage

"Quand on souffre du sentiment d'imposture, on a honte lorsqu'on ne connaît pas une réponse, lorsqu'on ne comprend pas quelque chose ou quand on demande de l'aide, constate Valerie Young, spécialiste américaine du phénomène. À l'inverse, au lieu d'avoir honte, on doit pouvoir en parler et arrêter d'en faire une anomalie. C'est plus fréquent qu'on ne le croit, en discuter avec son entourage aide à s'apercevoir qu'on n'est pas anormal et que le doute est commun. » Stop aux comparaisons

"On ne se débarrasse jamais de son complexe d'imposture, on essaie d'atténuer les mauvais côtés, affirme Kévin Chassangre. On ne lutte pas, on accepte. » Pour ce faire, il est important de se défaire de la comparaison avec autrui. Et pour épargner à vos enfants ce doute lancinant, il est important de valoriser l'effort dans leur éducation et pas seulement les résultats. Gardez les bons côtés

"C'est important de conserver les bons côtés du complexe d'imposture », insiste Kévin Chassangre. Il favorise la modestie, l'investissement dans ce qu'on entreprend. S'ils sont maîtrisés, ces deux éléments sont de véritables atouts !

Valentine Watrin, Le Parisien, 22 mai 2019

Séance 05

Deux scénographies

Observation

1. Commentez le décor proposé par Rudy Sabounghy pour la mise en scène de Ruy Blas au Théâtre National Populaire de Villeurbanne par Christian Schiaretti en 2012.

2. Comparez-le au décor choisi par Jacques Weber pour son adaptation à la télévision de 2002 (les 15 premières minutes).

3. Observez la mise en scène de Christian Schiaretti de 18'40 à 27'20. Comment Ruy Blas est-il interprété ?

Pistes

Décor proposé par Rudy Sabounghy pour la mise en scène de Ruy Blas au Théâtre National Populaire de Villeurbanne par Christian Schiaretti en 2012

Séance 06

"L'essentiel [...], c'est l'accessoire"

Recherche

1. "Accessoires, au théâtre ou au cinéma : Objets nécessaires à la représentation ou à la scène." Quels sont tous les accessoires et costumes qui apparaissent dans la pièce ? Quel est leur rôle ?

2. Parlant de l'importance des objets et des costumes au cinéma, le réalisateur Luc Dardenne affirme : "Le cinéma s'intéresse à l'accessoire. L'essentiel du cinéma, c'est l'accessoire." (Luc Dardenne, Au dos de nos images, 1991-2005, Paris, éd. du Seuil, 2005, p. 158.)

Cette réflexion ("L'essentiel [...], c'est l'accessoire") peut-elle, selon vous, s'appliquer à cette pièce ?

Séance 07

"Que d'événements !"

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Reconstituez la chronologie, acte par acte, de Ruy Blas.

Oral

Préparez une lecture orale à une deux voix de cet extrait.

Recherche

Étudiez l'extrait proposé en vous appuyant sur les axes suivants :

- une scène de comédie ;

- le mélange des genres et des registres.

Pistes

Prolongement

Victor Hugo, dans la préface de Cromwell, écrit : "la poésie vraie, la poésie complète, est dans l'harmonie des contraires."

Comment cette citation éclaire-t-elle la pièce ?

Au début de l'acte IV, alors que le piège se resserre autour des personnages, Don César, disparu depuis le premier acte, réapparaît soudainement en tombant par une cheminée de la maison de Don Salluste.

- Ouf ! Que d'événements ! - j'en suis émerveillé

Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.

Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ;

Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;

Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ;

Et les tentations faites sur ma vertu

Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ;

Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne !

Puis, quel roman ! Le jour où j'arrive, c'est fort,

Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord !

Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ;

Je saute un mur ; j'avise une maison perdue

Dans les arbres, j'y cours ; personne ne me voit ;

Je grimpe allègrement du hangar sur le toit ;

Enfin, je m'introduis dans le sein des familles

Par une cheminée où je mets en guenilles

Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend ! ...

- Pardieu ! Monsieur Salluste est un grand sacripant !

Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.

- Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte.

Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup d'oeil vers la cheminée.

Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute !

Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l'un d'entre eux il trouve un manteau de velours vert clair, brodé d'or, le manteau donné par don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien.

- Ce manteau me paraît plus décent que le mien.

Il jette le manteau vert sur ses épaules et met le sien à la place dans le coffre, après l'avoir soigneusement plié ; il y ajoute son chapeau , qu'il enfonce sous le manteau d'un coup de poing ; puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement, drapé dans le beau manteau brodé d'or.

C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien.

Ah ! mon très cher cousin, vous voulez que j'émigre

Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre !

Mais je vais me venger de vous, cousin damné,

Épouvantablement, quand j'aurai déjeuné. [...]

Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves.

Voyons d'abord où m'ont jeté ses perfidies.

Après avoir examiné la chambre de tous côtés.

Maison mystérieuse et propre aux tragédies.

Portes closes, volets barrés, un vrai cachot.

Dans ce charmant logis on entre par en haut,

Juste comme le vin entre dans les bouteilles.

Avec un soupir.

- C'est bien bon, du bon vin ! -

Il aperçoit la petite porte à droite, l'ouvre, s'introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des gestes d'étonnement.

Merveille des merveilles !

Cabinet sans issue où tout est clos aussi !

Il va à la porte du fond, l'entr'ouvre, et regarde au dehors : puis il la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre.

Personne ! - Où diable suis-je ? - Au fait j'ai réussi

À fuir les alguazils. Que m'importe le reste ?

Vais-je pas m'effarer et prendre un air funeste

Pour n'avoir jamais vu de maison faite ainsi ?

Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt.

Ah çà ! mais - je m'ennuie horriblement ici.

Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du pan coupé.

Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque.

Il y va et l'ouvre. C'est un garde-manger bien garni.

Justement. - Un pâté, du vin, une pastèque.

C'est un encas complet. Six flacons bien rangés !

Diable ! sur ce logis j'avais des préjugés.

V. Hugo, Ruy Blas, IV, 2, 1838.

Évaluation

Le dénouement

Recherche

Vous réaliserez un début de commentaire. Sont attendus : une introduction complète ; une première partie complète.

Vous choisirez, pour votre partie, l'un des deux axes suivants :

- un dénouement tragique

- "le triomphe de l'amour"

Pistes

Conseils

1. Commencez par bien lire le texte.

2. Faites, au brouillon, un plan détaillé, avec, pour chaque sous-partie, l'idée, les mots-clés pour expliquer, au moins une citation, et ce que vous allez dire sur la citation. Utilisez vos connaissances !

3. Une fois le plan fini, rédigez votre introduction au brouillon d'abord.

4. Rédigez au propre.

Généralement, on divise le temps de l'épreuve en deux : la moitié pour le plan et l'introduction, l'autre moitié pour le reste.

LA REINE.

Que voulez-vous ?

RUY BLAS, joignant les mains.

Que vous me pardonniez, madame !

LA REINE.

Jamais.

RUY BLAS.

Jamais !

Il se lève et marche lentement vers la table.

Bien sûr ?

LA REINE.

Non, jamais !

RUY BLAS.

Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.

Triste flamme,

Éteins-toi !

LA REINE, se levant et courant à lui.

Que fait-il ?

RUY BLAS, posant la fiole.

Rien. Mes maux sont finis.

Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.

Voilà tout.

LA REINE, éperdue.

Don César !

RUY BLAS

Quand je pense, pauvre ange,

Que vous m'avez aimé !

LA REINE.

Quel est ce philtre étrange ?

Qu'avez-vous fait ? Dis-moi ! Réponds-moi ! Parle-moi !

César ! Je te pardonne et t'aime, et je te croi !

RUY BLAS.

Je m'appelle Ruy Blas.

LA REINE, l'entourant de ses bras.

Ruy Blas, je vous pardonne !

Mais qu'avez-vous fait là ? Parle, je te l'ordonne !

Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur ?

Dis ?

RUY BLAS.

Si ! C'est du poison. Mais j'ai la joie au coeur.

Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.

Permettez, ô mon Dieu, justice souveraine,

Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,

Car elle a consolé mon coeur crucifié,

Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !

LA REINE.

Du poison ! Dieu ! C'est moi qui l'ai tué ! - je t'aime !

Si j'avais pardonné ? ...

RUY BLAS, défaillant.

J'aurais agi de même.

Sa voix s'éteint. La reine le soutient dans ses bras.

Je ne pouvais plus vivre. Adieu !

Montrant la porte.

Fuyez d'ici !

- Tout restera secret. - je meurs.

Il tombe.

LA REINE, se jetant sur son corps.

Ruy Blas !

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

Merci !

V. Hugo, Ruy Blas, 1838.

Suggestions

I. un dénouement tragique

1. Au terme de la pièce, dans cet extrait, comment Ruy Blas se considère-t-il ?

2. Montrez que la mort de Ruy Blas était inéluctable.

3. Qu'est-ce qui rend Ruy Blas héroïque dans cette scène ?


II. "Le triomphe de l'amour"

1. Comment évolue l'attitude de la Reine au fil de l'extrait ?

2. Qu'est-ce qui rend l'aveu des sentiments de la Reine particulièrement émouvant ?

3. Finalement, quelle note d'espoir donne la fin ?

Séance 09

À la Une

Écriture

Dans votre journal de lecteur, réalisez l'une des activités suivantes.

1. À la une de la Gazette de Madrid, "L'ancien premier ministre Don Salluste retrouvé mort dans une mystérieuse maison avec le ministre Don César. Complot ou règlement de compte ?" Vous imaginerez et rédigerez l'article.

2. À la une de la Gazette de Madrid, Ruy Blas, ancien valet devenu roi d'Espagne et époux de la Reine, témoigne : "Au début, je devais me cacher et je vivais dans la peur." Vous imaginerez et écrirez l'interview.

3. Selon vous, que faut-il retenir de cette pièce ? Avez-vous aimé ? Dans 10 ans, dans 20 ans, vous en souviendrez-vous ? Pensez-vous que ce soit une oeuvre littéraire importante à transmettre ?