Seuls avec tous

Exposés possibles : les hikikomori ; les kodokushi ; le harcèlement ; le coworking ; les fab-labs ; les bienfaits de la solitude ; les héros solitaires (cinéma, littérature, bande dessinée).

Séance 01

Seuls avec tous

Oral

Qu'évoquent pour vous ces mots : "Seuls avec tous" ?

Pistes

Observation

Que montre cette photograhie ?

Michael Wolf, Architecture of density, 2012.

A. Titarenko, City of Shadows, 1992-1994

Séance 02

La ville moderne

Synthèse

Selon vous, les villes dans laquelles nous vivons favorisent-elles les relations humaines ?

Appuyez-vous sur les documents ci-contre pour répondre.

Pistes

Notes

1. Ribote : Excès de table ou de boisson.

2. Interné : Contraint à résider dans une certaine localité sans permission d'en sortir.

3. Ineffable : impossible à exprimer.

1. "Urbanifié" (néologisme) : habitué à la vie urbaine.

Document A

Elle descendait l'avenue et, comme il commençait à pleuvoir, elle s'engagea sous les arcades du Lido. Elle s'arrêtait devant les vitrines du passage. Une femme, en sortant d'un magasin, la bouscula et, plus loin, elle croisa un homme qui lui sourit. Il fit demi-tour, lui emboita le pas et l'aborda au moment où elle quittait la galerie.

"Vous êtes seule ? Vous voulez prendre un verre avec moi ?"

Elle détourna aussitôt la tête et marcha rapidement vers l'avenue. L'homme voulu la rattraper mais s'arrêta sous le porche du Lido. Elle s'éloignait et il ne la quittait pas des yeux, comme s'il avait fait le pari de la garder à la porter de son regard le plus longtemps possible. Les gens sortaient d'un cinéma, par groupe compacts. Il voyait encore ses cheveux châtains et le dos de son imperméable, et, bientôt, elle se confondit avec les autres.

Elle est entrée chez Sinfonia. À cette heure-là, il y avait beaucoup de clients. elle s'est glissée jusqu'au fond du magasin. Elle a choisi un disque et l'a donné au vendeur pour qu'il lui fasse écouter. Elle a attendu que l'une des cabines soit libre et elle s'est assise en fixant les deux petits écouteurs à ses oreilles. Un silence d'ouate. Elle a oublié l'agitation autour d'elle. Maintenant, elle se laisse envahir par la voix de la chanteuse et elle ferme les yeux. Elle rêve qu'un jour, elle ne marchera plus dans cette foule et dans ce vacarme qui l'étouffent. Un jour, elle parviendra à crever cet écran de bruit et d'indifférence et elle ne sera plus qu'une voix, une voix qui se détache avec netteté, comme celle qu'elle écoute en ce moment.

Patrick Modiano, Une jeunesse, 1981.

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote1 de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poète jouit de cet incomparable privilége, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné2 comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable3 orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

C. Baudelaire, Les Foules, in Petits Poèmes en prose, 1869.

Document A

Le bonheur du citoyen convenablement "urbanifié1" consiste à s'agglutiner aux autres dans le désordre, abusé qu'il est par la chaleur hypnotique et le contact contraignant de la foule. La violence et la rumeur mécanique de la grande ville agitent sa tête "urbanifiées" - comme le chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les arbres, les cris des animaux ou les voix de ceux qu'il aimait remplissaient autrefois son coeur.

Au stade actuel, dans la machine que la grande ville de l'ère automobile est devenue, aucun citoyen ne peut créer autre chose que des machines. [...]

Le citoyen vraiment "urbanifié" devient un courtier en idées-rentables, un vendeur de gadgets, un commis-voyageur qui exploite les faiblesses humaines en spéculant sur les idées et inventions des autres, un parasite de l'esprit.

Une agitation perpétuelle l'excite, le dérobe à la méditation et à la réflexion plus profondes qui furent autrefois siennes lorsqu'il se vivait et se mouvait sous un ciel pur, dans la verdure dont il était, de naissance, le compagnon.

Il a échangé son commerce originel avec les rivières, les bois, les champs et les animaux, pour l'agitation permanente, la souillure de l'oxyde de carbone et un agrégat de cellules à louer posées sur la dureté d'un sol artificiel. "Paramounts", "Roxies", boîtes de nuit, bars, voilà pour lui l'image de la détente, les ressources de la ville. Il vit dans une cellule, parmi d'autres cellules, soumis à la domination d'un propriétaire qui habite généralement l'étage au-dessus. Propriétaire et locataire sont la vivante apothéose du loyer. Le loyer ! La ville n'est jamais qu'une forme ou une autre de loyer. S'ils ne sont pas encore de parfaits parasites, ses habitants vivent parasitairement.

Ainsi, le citoyen parfaitement "urbanifié", perpétuel esclave de l'instinct grégaire, est soumis à une puissance étrangère, exactement comme le travailleur médiéval était l'esclave d'un roi ou d'un État. Les enfants poussent, parqués par milliers dans des écoles construites et dirigées comme des usines : des écoles qui produisent des troupeaux d'adolescents, comme une machine produit des souliers.

La vie elle-même est de moins en moins "tenable" dans la grande ville. La vie du citoyen "urbanifié" est artificielle et grégaire, elle devient l'aventure aveugle d'un animal artificieux.

F. L. Wright, The Living city, 1958 (cité dans F. Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, coll. Points, éd. du Seuil, 1965).

Document B

Les moralistes ont, depuis longtemps, observé que les citadins flânent dans les endroits les plus actifs, s'attardent dans les bars et les pâtisseries, boivent des sodas dans les cafétérias ; et cette constatation les afflige. Ils pensent que si les mêmes citadins avaient des logements convenables et disposaient d'espaces verts plus abondants, on ne les trouverait pas dans la rue.

Ce jugement exprime un contresens radical sur la nature des villes. Personne ne peut tenir une maison ouverte dans une grande ville, et personne ne le désire. Mais, que les contacts intéressants, utiles et significatifs entre citadins se réduisent aux relations privées, et la cité se sclérosera. Les villes sont pleines de gens avec lesquels, de votre point de vue ou du mien, un certain type de contact est utile ou agréable ; vous ne voulez pas, pour autant, qu'ils vous encombrent. Eux non plus, d'ailleurs. J'ai indiqué plus haut que le bon fonctionnement de la rue était lié à l'existence, chez les passants, d'un sentiment inconscient de solidarité.

Un mot désigne ce sentiment : la confiance. Dans une rue, la confiance s'établit à travers une série de très nombreux et très petits contacts dont le trottoir est le théâtre. Elle naît du fait que les uns et les autres s'arrêtent pour prendre une bière au bar, demandent son avis à l'épicier, au vendeur de journaux, échangent leur opinion avec d'autres clients chez le boulanger, saluent deux garçons en train de boire leur coca-cola, réprimandent des enfants, empruntent un dollar au droguiste, admirent les nouveaux bébés. Les habitudes varient : dans certains quartiers les gens s'entretiennent de leur chien, ailleurs de leur propriétaire.

La plupart de ces actes et de ces propos sont manifestement triviaux ; mais leur somme, elle, ne l'est pas. Au niveau du quartier, c'est la somme des contacts fortuits et publics, généralement spontanés qui crée chez les habitants le sentiment de la personnalité collective et finit par instaurer ce climat de respect et de confiance dont l'absence est catastrophique pour une rue, mais dont la recherche ne saurait être institutionnalisée.

J. Jacobs, The Death and life of Great American Cities, 1961 (cité dans F. Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, coll. Points, éd. du Seuil, 1965).

Séance 03

Les foules

Observation

Regardez la bande-annonce du documentaire de France 5, Le Monde en face : Harcèlement à l'école, 30/01/2015.

Qu'est-ce qui fait la force de cette vidéo ?

Pistes

Recherche

1. Cherchez l'étymologie du mot 'foule'.

2. Quelle image des foules est donnée dans ces documents ?

Exposé : le harcèlement

Écriture personnelle

Le groupe, la foule sont-ils selon vous synonymes d'isolement ou de solidarité ?

Vous répondrez en vous appuyant sur les oeuvres étudiées en cours et sur votre culture personnelle.

Document B

Dawn of the Dead est un film d'horreur américano-canado-français réalisé par Zack Snyder, sorti en 2004. C'est un remake du film Zombie réalisé par George A. Romero et sorti en 1978.

Zack Snyder, Dawn of the dead, 2004.

Document A

Dans son roman Germinal, Émile Zola raconte l'histoire d'une grève de mineurs. Réduits à la misère et affamés, les mineurs se livrent à des pillages. La foule arrive à l'épicerie de Maigrat, surnommé le chat.

Des huées, presque aussitôt, éclatèrent.

- Regardez ! regardez !… Le matou est là-haut ! au chat ! au chat !

La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar. Dans sa fièvre, malgré sa lourdeur, il avait monté au treillage avec agilité, sans se soucier des bois qui cassaient ; et, maintenant, il s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforçait d'atteindre la fenêtre. Mais la pente se trouvait très raide, il était gêné par son ventre, ses ongles s'arrachaient. Pourtant, il se serait traîné jusqu'en haut, s'il ne s'était mis à trembler, dans la crainte de recevoir des pierres ; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait à crier, sous lui :

- Au chat ! au chat !… Faut le démolir !

Et, brusquement, ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme une boule, sursauta à la gouttière, tomba en travers du mur mitoyen, si malheureusement, qu'il rebondit du côté de la route, où il s'ouvrit le crâne, à l'angle d'une borne. La cervelle avait jailli. Il était mort. Sa femme, en haut, pâle et brouillée derrière les vitres, regardait toujours.

D'abord, ce fut une stupeur. Étienne s'était arrêté, la hache glissée des poings. Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique, les yeux tournés vers le mur, où coulait lentement un mince filet rouge. Et les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans l'ombre croissante.

Tout de suite, les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang.

- Il y a donc un bon Dieu ! Ah ! cochon, c'est fini !

Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

- Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur ! dit la Maheude, enragée parmi les autres. Tu ne me refuseras plus crédit… Attends ! attends ! il faut que je t'engraisse encore.

De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment.

- Tiens ! mange donc !… Tiens ! mange, mange, toi qui nous mangeais !

Les injures redoublèrent, pendant que le mort, étendu sur le dos, regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'où tombait la nuit. Cette terre, tassée dans sa bouche, c'était le pain qu'il avait refusé. Et il ne mangerait plus que de ce pain-là, maintenant. Ça ne lui avait guère porté bonheur, d'affamer le pauvre monde.

Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât.

On entendit la voix aigre de la Brûlé.

- Faut le couper comme un matou !

- Oui, oui ! au chat ! au chat !… Il en a trop fait, le salaud !

Déjà, la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levaque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe :

- Je l'ai ! je l'ai !

Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée.

- Ah ! bougre, tu n'empliras plus nos filles !

- Oui, c'est fini de te payer sur la bête, nous n'y passerons plus toutes, à tendre le derrière pour avoir un pain.

- Tiens ! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte ? moi, je veux bien, si tu peux encore !

Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible. Elles se montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de mépris :

- Il ne peut plus ! il ne peut plus !… Ce n'est plus un homme qu'on va foutre dans la terre… Va donc pourrir, bon à rien !

La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton ; et, le portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Des gouttes de sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de viande à l'étal d'un boucher.

Émile Zola, Germinal, cinquième partie, VI, 1885.

Document A

À la fin du XIXe siècle, Gustave Le Bon s'est intéressé aux foules et à leurs caractéristiques. Il montre que la foule a une psychologie différente des individus qui la composent.

Nous savons aujourd'hui que, par des procédés variés, un individu peut être placé dans un état tel, qu'ayant perdu toute sa personnalité consciente, il obéisse à toutes les suggestions de l'opérateur qui la lui a fait perdre, et commette les actes les plus contraires à son caractère et à ses habitudes. Or les observations les plus attentives paraissent prouver que l'individu plongé depuis quelque temps au sein d'une foule agissante, se trouve bientôt placé - par suite des effluves qui s'en dégagent, ou pour toute autre cause que nous ne connaissons pas - dans un état particulier, qui se rapproche beaucoup de l'état de fascination où se trouve l'hypnotisé dans les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l'esclave de toutes les activités inconscientes de sa moelle épinière, que l'hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est entièrement évanouie, la volonté et le discernement sont perdus. Tous les sentiments et les pensées sont orientés dans le sens déterminé par l'hypnotiseur.

Tel est à peu près aussi l'état de l'individu faisant partie d'une foule psychologique. Il n'est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme chez l'hypnotisé, en même temps que certaines facultés sont détruites, d'autres peuvent être amenées à un degré d'exaltation extrême. Sous l'influence d'une suggestion, il se lancera avec une irrésistible impétuosité vers l'accomplissement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules que chez le sujet hypnotisé, parce que la suggestion étant la même pour tous les individus s'exagère en devenant réciproque. Les individualités qui, dans la foule, posséderaient une personnalité assez forte pour résister à la suggestion, sont en nombre trop faible pour lutter contre le courant. Tout au plus elles pourront tenter une diversion par une suggestion différente. C'est ainsi, par exemple, qu'un mot heureux, une image évoquée à propos ont parfois détourné les foules des actes les plus sanguinaires.

Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l'individu en foule. Il n'est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus.

Aussi, par le fait seul qu'il fait partie d'une foule organisée, l'homme descend de plusieurs degrés sur l'échelle de la civilisation. Isolé, c'était peut-être un individu cultivé, en foule c'est un barbare, c'est-à-dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il tend à s'en rapprocher encore par la facilité avec laquelle il se laisse impressionner par des mots, des images - qui sur chacun des individus isolés composant la foule seraient tout à fait sans action - et conduire à des actes contraires à ses intérêts les plus évidents et à ses habitudes les plus connues. L'individu en foule est un grain de sable au milieu d'autres grains de sable que le vent soulève à son gré.

Et c'est ainsi qu'on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesures que réprouverait en particulier chacun des membres qui les composent. Pris séparément, les hommes de la Convention étaient des bourgeois éclairés, aux habitudes pacifiques. Réunis en foule, ils n'hésitaient pas à approuver les propositions les plus féroces, à envoyer à la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et, contrairement à tous leurs intérêts, à renoncer à leur inviolabilité et à se décimer eux-mêmes.

Et ce n'est pas seulement par ses actes que l'individu en foule diffère essentiellement de lui-même. Avant même qu'il ait perdu toute indépendance, ses idées et ses sentiments se sont transformés, et la transformation est profonde au point de changer l'avare en prodigue, le sceptique en croyant, l'honnête homme en criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous ses privilèges que, dans un moment d'enthousiasme, la noblesse vota pendant la fameuse nuit du 4 août 1789, n'eût certes jamais été acceptée par aucun de ses membres pris isolément.

Gustave Le Bon, Psychologie des foules, livre I, chapitre 1, 1895.

Séance 04

Le conformisme

Oral

Qu'est-ce que le conformisme ?

Observation

1. Observez l'extrait de Candid Camera intitulé 'Face the Rear' (1962). Quelles remarques cette expérience vous inspire-t-elle ?

2. Qu'est-ce que les deux documents ci-contre nous montrent sur l'individu et le groupe ?

Pistes

Prolongement

Selon vous, pour être soi, faut-il s'opposer aux autres ?

Document A

Auguste Landmesser, ouvrier du chantier naval Blohm & Voss de Hambourg, lors du lancement d'un navire-école, le Horst Wessel, le 13 juin 1936.

Document B

Dans son ouvrage La Réalité de la réalité, P. Watzlawick interroge notre perception de la réalité. Ce passage est consacré à une célèbre expérience du professeur Solomon Asch, de l'université de Pennsylvanie.

On y montrait deux cartes à des groupes de sept à neuf étudiants. Sur la première, il y avait une ligne verticale unique ; sur la seconde, trois lignes ver­ticales de longueurs différentes. On déclarait aux étudiants qu'il s'agissait d'une expérience de perception visuelle, leur tâche consistant à trouver laquelle des lignes de la carte 2 avait la même longueur que la ligne de la carte 1. Asch décrivit ainsi le cours des événements :

"L'expérience commence sans incidents. Les sujets annoncent leur réponse dans l'ordre où on les a assis, et au premier tour, chacun choisit la même ligne. Puis on leur montre une deuxiè­me paire de cartes; là encore, le groupe est unanime. Ses membres semblent être prêts à subir poliment une nouvelle et ennuyeuse expérience. Au troisième essai se produit une agita­tion inattendue. Un sujet est en désaccord avec tous les autres sur le choix de la ligne. Il a l'air vraiment incrédule, surpris du désaccord. A l'essai suivant, il est de nouveau en désaccord, tandis que les autres restent unanimes dans leur choix. Le dis­sident s'inquiète et devient de plus en plus hésitant tandis que le désaccord persiste dans la succession des essais; il pourra marquer une pause avant d'annoncer sa réponse et parler à voix basse, ou bien sourire d'un air embarrassé."

Ce que le dissident ne sait pas, explique Asch, c'est que les autres étudiants ont auparavant été soigneusement instruits de donner unanimement à certains moments des réponses fausses. Le dissident est le seul véritable sujet de l'expérience et se trouve dans une position des plus inhabituelles et des moins rassurantes: il lui faut contredire l'opinion générale du groupe et sembler étrangement perdu, ou bien douter du témoi­gnage de ses sens. Aussi incroyable que cela paraisse, 36,8 % des sujets choisirent dans ces conditions la deuxième solution et se soumirent à la trompeuse opinion du groupe.

Asch introduisit ensuite dans l'expérience certaines modifica­tions et put montrer que la force numérique de l'opposition - à savoir le nombre de personnes contredisant les réponses du sujet - était un élément important. Si seul un membre du groupe le contredisait, le sujet n'avait aucune peine à maintenir son indépendance. Dès qu'on faisait passer l'opposition à deux per­sonnes, la soumission du sujet grimpait à 36,8%. Avec trois opposants, la courbe d'échecs atteignait 31,8%, et à partir de là se stabilisait, toute nouvelle augmentation du nombre des opposants n'élevant le pourcentage qu'aux 36,8% cités plus haut. Inversement, la présence d'un partenaire solidaire repré­sentait une aide précieuse pour s'opposer à la pression du groupe: dans ces conditions les réponses incorrectes du sujet chutaient au quart du taux d'erreurs mentionné.

Il est particulièrement difficile d'apprécier l'impact d'un événement tel qu'un tremblement de terre avant d'en avoir fait réelle­ment l'expérience. L'effet de l'expérience d'Asch est compa­rable. Quand on donna la parole aux sujets, ils racontèrent qu'ils avaient, au cours du test, vécu toutes sortes d'inconforts émotionnels, de l'angoisse légère jusqu'à quelque chose tou­chant à la dépersonnalisation. Même ceux qui refusèrent de se soumettre à l'opinion du groupe et continuèrent de se fier à leur propre perception, le firent au prix de l'idée harcelante qu'ils pouvaient, après tout, se tromper.

On trouvait cette remarque caractéristique: "A moi il me semble que j'ai raison, mais ma raison me dit que j'ai tort, parce que je doute de pouvoir être le seul à avoir raison tandis que tant de gens se trompent." D'autres recourent à des façons tout à fait typiques de rationali­ser ou d'expliquer l'état de désinformation qui brouillait leur vision du monde: ils transférèrent leur inquiétude sur un défaut organique ("Je commençai à douter de ma vision"), ils déci­dèrent qu'il y avait une complication exceptionnelle (illusion d'optique), ou encore devinrent si soupçonneux qu'ils refusè­rent de croire l'explication finale, tenant qu'elle faisait elle-même partie de l'expérience et qu'on ne pouvait en conséquen­ce s'y fier. L'un des sujets résuma ce qu'apparemment la plu­part des dissidents ayant bien répondu avaient ressenti: "Cette expérience n'est semblable à aucune autre que j'aie vécue: je ne l'oublierai jamais".

Comme Asch le fit remarquer, le facteur sans doute le plus angoissant pour les sujets était le désir ardent et inébranlable d'être en accord avec le groupe.

P. Watzlawick, La Réalité de la réalité / Confusion, désinformation, communication, éd. du Seuil, 1978.

Document A

T. Todorov propose dans son essai une réflexion sur les fondements de la vie en société.

Il est certain que la question de la reconnaissance sociale ne se présente pas de la même manière dans une société hiérarchique (ou traditionnelle) et dans une société égalitaire, comme les démocraties modernes (Francis Fukuyama a posé quelques jalons pour une histoire de la reconnaissance de ce point de vue). D'une part, dans la première, l'individu aspire davantage à occuper une place qui lui a été désignée d'avance (son choix est plus réduit) ; s'il s'y trouve, il a le sentiment d'appartenir à un ordre et donc d'exister socialement : le fils de paysan deviendra paysan et aura par là même acquis le sentiment d'être reconnu. On peut donc dire que la reconnaissance de conformité prédomine ici. Cette place à laquelle on serait prédestiné disparaît dans la société démocratique, où le choix est, au contraire, théoriquement illimité ; ce n'est plus la conformité à l'ordre mais le succès qui devient le signe de reconnaissance sociale, ce qui est une situation beaucoup plus angoissante. Cette course à la réussite relève de la reconnaissance de distinction. Celle-ci n'est pourtant pas inconnue de la société traditionnelle : elle y prend la forme d'une aspiration à la gloire ou à l'honneur, qui consacrent ainsi l'excellence personnelle. C'est la voie choisie par les héros qui aspirent à une attention particulière pour les exploits qu'ils accomplissent. Dans la société moderne, cette dernière aspiration se transforme aussi : il s'agit maintenant d'une recherche de prestige. La réussite, aujourd'hui, est une valeur sociale qu'on s'empresse d'afficher ; mais le prestige ne suscite pas le même sentiment de respect que la gloire (on envie les personnes les plus prestigieuses, telles les vedettes de la télévision, plus qu'on ne les respecte). [...]

Quelles que soient les formes de la reconnaissance, une de ses caractéristiques premières ne doit pas être oubliée : la demande étant par nature inépuisable, sa satisfaction ne peut jamais être complète ou définitive. Avec la meilleure volonté du monde, les parents ne peuvent occuper tout le temps de veille du nourrisson : d'autres êtres les sollicitent, à côté de lui, et puis eux-mêmes ont besoin d'autres sortes de reconnaissance, et non pas seulement de celle que leur accorde, indirectement, leur bébé. Du reste, celui-ci élargit rapidement le rayon de son avidité : il n'y a pas que les parents qui doivent lui accorder toute leur attention, il y a aussi les visiteurs ; de proche en proche, il fait appel au monde entier. Pourquoi y aurait-il des personnes qui lui refuseraient leur regard ? L'appétit de la reconnaissance est désespérant. Comme le remarque plaisamment Sigmund Freud à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, "on peut tolérer des quantités infinies d'éloges". Même la reconnaissance de conformité, plus paisible que celle procurée par la distinction, exige qu'on en recommence quotidiennement la poursuite. Notre incomplétude est donc non seulement constitutive, elle est aussi inguérissable (autrement on serait "guéri", aussi, de notre humanité).

T. Todorov, La Vie commune, éd. du Seuil, 1995.

Séance 05

Les réseaux (a)sociaux

Synthèse

Vous proposerez une synthèse organisée des documents suivants.

Pistes

Écriture personnelle

Selon vous, les nouvelles technologies génèrent-elles du lien ou de la solitude ?

Document B

"Nous avons cru inventer une société de communication, nous avons en fait inventé une société de solitude." Cette sentence en forme de mea culpa, le publicitaire Jacques Séguéla l'a prononcée le 12 octobre dernier lors d'un de ces grands raouts pour professionnels de la communication. […] Au fur et à mesure que grandirait l'importance de la Toile dans nos vies, notre activité sociale se déplacerait inéluctablement vers nos correspondants en ligne ; des relations distantes, censées être moins solides. Et cette instabilité relationnelle provoquerait un sentiment croissant d'isolement. Mais voilà que paraissent deux livres iconoclastes, s'employant à démonter avec clarté et pédagogie ce qui pourrait bien n'être qu'un préjugé. Contrairement aux idées reçues, le Web n'inventerait-il pas d'autres formes de lien social tout aussi fécondes ?

D'où nous vient cette idée que les échanges par claviers interposés sont désocialisants, se demande ainsi Antonio A. Casilli – dans Les Liaisons numériques –, chercheur au centre Edgar-Morin de l'EHESS, où il enseigne la socio-anthropologie des usages numériques. L'idée, relativement récente, est apparue avec la miniaturisation des ordinateurs, devenus "personnels". Tout internaute serait aspiré par le cyber­espace, éloigné de son monde, de ses proches, de son corps même... En fait, explique Casilli, nous avons désormais un double habitat. Depuis toujours, "les espaces abstraits n'ont cessé de créer des trajectoires dans l'étendue physique pour que l'homme les suive. Les routes anciennes des caravanes, les lieux sacrés, les itinéraires maritimes : c'est dire que la notion de double habitat ne s'applique pas seulement à l'ère des réseaux !"

Surtout, ce "mythe" du cyberespace dans lequel nous serions aspirés néglige l'impossibilité de séparer pratiques sociales et usages informatiques. Ainsi les effets d'Internet sur les relations humaines peuvent être très différents. Selon les cultures nationales d'abord : si au Japon les tech­nologies numériques apparaissent comme des instruments d'enfermement, en Corée du Sud ou à Hong­kong elles deviennent des outils de socialisation. Différents aussi selon les pratiques. Entre ces jeunes Japonais reclus dans leur chambre que l'on dit "murés" (otaku), et l'utilisateur compulsif des réseaux sociaux, entre l'isolement angoissant et la collectivisation forcée des informations privées, il y a la plupart d'entre nous, qui nous servons d'Internet dans le cadre de contextes sociaux préexistants – pour entretenir les liens établis avec notre famille, nos collègues, nos connaissances...

Pourtant elle était pratique cette "vision hydraulique " de la sociabilité en ligne – si les flux de communication se déplacent trop vers Internet, la vie familiale ou amicale se trouve à sec. Le problème, c'est que si on coupe l'accès à la Toile, la réciproque n'est pas vraie. Les vases ne communiquent donc pas tant que ça. Petit à petit, les chercheurs se sont demandé si la désocialisation n'était pas le mobile de cette envie d'échanger en ligne. "De la peur de la solitude provoquée par Internet, on en est venu à regarder cette technologie comme un outil pour réduire la solitude", écrit Antonio Casilli.

Si l'effet socialisant des technologies informatiques a été sous-estimé, c'est selon lui parce qu'on a cru longtemps que le Web remplaçait la communication en face à face. Or les communications numériques ne s'y substituent pas, elles s'y ajoutent. Elles "devraient être mises sur le même plan que les appels téléphoniques ou les lettres – des techniques qui, depuis longtemps, articulent et complètent la communication "en chair et en os"". Rien d'étonnant alors à ce que les gens qui utilisent le plus intensivement Internet soient aussi ceux qui vont le plus au théâtre, au cinéma, qui lisent le plus..., et dont le niveau de communication interpersonnelle est le plus important.

Sophie Lerm, article paru dans Télérama n°3172, 27 octobre 2010.

Document A

De nos jours, le fait d’être connecté ne dépend pas de la distance qui nous sépare des autres, mais des technologies de communication qui sont à notre portée. Or nous les transportons avec nous presque tout le temps, à tel point que le fait d’être seul peut finir aujourd’hui par apparaître comme la condition sine qua none (sic) de l’être ensemble. Il apparaît en effet plus aisé de communiquer avec les autres si on peut rester concentré sur son écran sans interruption. Dans ce nouveau régime, une gare – ou un aéroport, un café, un parc – n’est plus un espace commun, mais un endroit où les gens sont rassemblés mais s’ignorent. Chacun est relié à un appareil mobile, ainsi qu’aux contacts et aux lieux auxquels il donne accès. J’ai grandi à Brooklyn, où les trottoirs avaient quelque chose de particulier : quelle que soit la saison (même en hiver, quand ils avaient été déneigés), on pouvait y trouver des marelles dessinées à la craie. Je discute avec un collègue qui habite aujourd'hui dans ce quartier. Les marelles ont disparu. Les enfants sont toujours dehors – mais sur leurs téléphones.

Quand les gens discutent au téléphone dans des espaces publics, ils n'ont pas l'impression d'exposer leur vie privée. Ils partent du principe que ceux qui se trouvent autour d'eux les traitent non seulement comme des personnes anonymes, mais aussi comme des personnes absentes. J'étais récemment assise dans le train entre Boston et New York à côté d'un homme qui racontait ses problèmes à sa petite amie. En essayant de ne pas écouter, j'ai pourtant pu apprendre les choses suivantes : cet homme sortait d'une période d'alcoolisme et son père ne voulait plus lui donner d'argent. Il trouvait sa petite amie trop dépensière et n'aimait pas sa fille entrée dans l'adolescence. Gêné, j'ai parcouru les couloirs pour trouver un autre siège, mais le train était complet. Je me suis donc résignée à me rasseoir à côté de l'homme, qui continuait de se plaindre. Certes, j'avais la consolation de savoir qu'il ne se plaignait pas à moi - mais j'avais tout de même envie de m'effacer. D'ailleurs, ce n'était même pas la peine : cet homme me traitait déjà comme si je n'étais pas là.

On peut envisager la situation dans le sens inverse : ne sont-ce pas ceux qui téléphonent qui se signalent d'eux-mêmes comme absents ? Parfois, les gens indiquent qu'ils sont "sur le départ" en sortant leur téléphone de leur poche et en le portant à l'oreille. Toutefois, le plus souvent, ces signes sont de nature plus subtile : un bref regard jeté sur un téléphone pendant un dîner ou un rendez-vous suffit. Au sens traditionnel du terme, un "lieu" renvoie à un espace physique et aux gens qui s'y trouvent. Mais que devient le "lieu" si ceux qui s'y trouvent ne prêtent attention qu'à des personnes absentes, et non plus à celles qui les entourent ? Dans un bar près de chez moi, presque tous les clients sont assis devant un ordinateur ou regardent leur téléphone portable pendant qu'ils boivent leur café. Ces gens ne sont pas mes amis. Pourtant, leur présence me manque.

Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines, 2011, éd. L'Échappée, 2015.

Document B

Ben Brand, 97%, 2014.

Séance 06

Enfin seul !

Lecture

1. Quelles sont les deux formes de solitudes évoquées dans ces documents ?

2. Laquelle est négative ? Laquelle est positive ? Pourquoi ?

Exposés : solitudes japonaises

Les hikikomori et les kodokushi.

Notes

1. Rangée régulière d'herbe fauchée.

Document B

Tombe du sculpteur Arman (Armand Pierre Fernandez), cimetière du Père Lachaise, Paris, wikimedia commons, 2009.

Document A

Walden ou la Vie dans les bois raconte la vie que l'écrivain Thoreau a passée dans une cabane pendant deux ans, deux mois et deux jours, dans la forêt appartenant à son ami Ralph Waldo Emerson, à côté de l'étang de Walden, dans le Massachusetts.

Lorsque pour la première fois je fixai ma demeure dans les bois, c'est-à-dire commençai à y passer mes nuits aussi bien que mes jours, ce qui, par hasard, tomba le jour anniversaire de l'Indépendance, le 4 juillet 1845, ma maison, non terminée pour l'hiver, n'était qu'une simple protection contre la pluie, sans plâtrage ni cheminée, les murs en étant de planches raboteuses, passées au pinceau des intempéries, avec de larges fentes, ce qui la rendait fraîche la nuit. Les étais verticaux nouvellement taillés, la porte fraîchement rabotée et l'emplacement des fenêtres lui donnaient un air propre et aéré, surtout le matin, alors que la charpente en était saturée de rosée au point de me laisser croire que vers midi il en exsudrait quelque gomme sucrée. À mon imagination elle conservait au cours de la journée plus ou moins de ce caractère auroral, me rappelant certaine maison sur une montagne, que j'avais visitée l'année précédente. [...]

Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n'affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu'elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n'avais pas vécu. [...]

Notre vie se gaspille en détail. Un honnête homme n'a guère besoin de compter plus que ses dix doigts, ou dans les cas extrêmes peut-il y ajouter ses dix doigts de pied, et mettre le reste en bloc. De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! [...]

Je ne me suis jamais senti solitaire, ou tout au moins oppressé par un sentiment de solitude, sauf une fois, et cela quelques semaines après ma venue dans les bois, lorsque, l'espace d'une heure, je me demandai si le proche voisinage de l'homme n'était pas essentiel à une vie sereine et saine. Être seul était quelque chose de déplaisant. Mais j'étais en même temps conscient d'un léger dérangement dans mon humeur, et croyais prévoir mon rétablissement. Au sein d'une douce pluie, pendant que ces dernières pensées prévalaient, j'eus soudain le sentiment d'une société si douce et si généreuse en la Nature, en le bruit même des gouttes de pluie, en tout ce qui frappait mon oreille et ma vue autour de ma maison, une bienveillance aussi infinie qu'inconcevable tout à coup comme une atmosphère me soutenant, qu'elle rendait insignifiants les avantages imaginaires du voisinage humain, et que depuis jamais plus je n'ai songé à eux. Pas une petite aiguille de pin qui ne se dilatât et gonflât de sympathie, et ne me traitât en ami. Je fus si distinctement prévenu de la présence de quelque chose d'apparenté à moi, jusqu'en des scènes que nous avons accoutumé d'appeler sauvages et désolées, aussi que le plus proche de moi par le sang comme le plus humain n'était ni un curé ni un villageois, que nul lieu, pensai-je, ne pouvait jamais plus m'être étranger.

Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, trad. Louis Fabulet, coll. L'imaginaire/Gallimard, éd. Gallimard, première édition 1854.

Séance 07

Les évènements fédérateurs

Oral

1. Comment ces évènements permettent-ils de fédérer des individus isolés ?

2. Selon vous, ces évènements peuvent-ils recréer un véritable collectif ?

Pistes

Le dimanche 11 janvier 2015, des milliers de manifestants se sont réunis en hommage aux victimes des attentats commis contre le journal Charlie Hebdo.

20 minutes, 11 janvier 2015.

15 juillet 2018 : Les Français déferlent sur les Champs-Élysées après la victoire des Bleus lors de la Coupe du Monde de football.

Charly Triballeau/AFP.

Le mouvement des Gilets jaunes apparaît en France en octobre 2018 en réaction à la politique économique du gouvernement français.

Marianne, 11/12/2018.

La Cathédrale Notre-Dame de Paris, touchée par un violent incendie le 15 avril 2019, suscite de nombreuses promesses de dons.

Geoffroy Van der Hasselt/AFP.

Séance 08

L'économie collaborative

Oral

1. Définissez les mots suivants : AMAP, coworking, crowdfunding, SCOP.

2. Parmi les mots suivants : mutualisation, coopération, collaboration, solidarité, lesquels, selon vous, s'appliquent aux projets ci-contre ?

Prolongement

L'économie sociale et solidaire (ESS), est-elle, selon vous, viable ?

Reportage sur Fralib, ARTE, 2014.

Ministère de la Transition écologique et Solidaire, AMAP le circuit court, 2011.

Reportage sur Les Grands Voisins, ARTE, 2017.

Reportage sur HQ, espace de coworking, France 3 Centre-Val de Loire, 2018.