Maîtres et valets

Séance 01

Pozzo et Lucky

Observation

Observez la mise en scène de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet. Que pensez-vous du personnage de Lucky ?

Pistes

Le vocabulaire du théâtre

Explication

1. En vous appuyant sur les ordres donnés par Pozzo, indiquez comment progresse cet extrait.

2. Pozzo déclare : "Voyez-vous, mes amis, je ne peux me passer longtemps de la société de mes semblables". Pozzo considère-t-il ceux qui l'entourent comme ses "semblables" ?

Pistes

Bilan

Cette scène vous paraît-elle "absurde" ?

Dans cette pièce écrite peu après la guerre, deux vagabonds, Vladimir et Estragon, attendent, au milieu de nulle part, un dénommé Godot, sans qu'on sache pourquoi. Soudain arrivent deux personnages : Pozzo et Lucky, attaché au bout d'une corde.

En attendant Godot, mise en scène de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet au théâtre de l'Union, Caen, 2015 (de 2' à 2'30 et de 3'10 à 4'42).

Un cri terrible retentit, tout proche. Estragon lâche la carotte. Ils se figent, puis se précipitent vers la coulisse. Estragon s'arrête à mi-chemin, retourne sur ses pas, ramasse la carotte, la fourre dans sa poche, s'élance vers Vladimir qui l'attend, s'arrête à nouveau, retourne sur ses pas, ramasse sa chaussure, puis court rejoindre Vladimir. Enlacés, la tête dans les épaules, se détournant de la menace, ils attendent.

Entrent Pozzo et Lucky. Celui-là dirige celui-ci au moyen d'une corde passée autour du cou, de sorte qu'on ne voit d'abord que Lucky suivi de la corde, assez longue pour qu'il puisse arriver au milieu du plateau avant que Pozzo débouche de la coulisse. Lucky porte une lourde valise, un siège pliant, un panier à provisions et un manteau (sur le bras) ; Pozzo un fouet.

POZZO (en coulisse). - Plus vite ! (Bruit de fouet. Pozzo paraît. Ils traversent la scène. Lucky passe devant Vladimir et Estragon et sort. Pozzo, ayant vu Vladimir et Estragon, s'arrête. La corde se tend. Pozzo tire violemment dessus.) Arrière ! (Bruit de chute. C'est Lucky qui tombe avec tout son chargement. Vladimir et Estragon le regardent, partagés entre l'envie d'aller à son secours et la peur de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Vladimir fait un pas vers Lucky, Estragon le retient par la manche.)

VLADIMIR. - Lâche-moi !

ESTRAGON. - Reste tranquille.

POZZO. - Attention ! Il est méchant. (Estragon et Vladimir le regardent.) Avec les étrangers. […]

POZZO (d'un geste large). Ne parlons plus de ça. (Il tire sur la corde.) Debout ! (Un temps.) Chaque fois qu'il tombe il s'endort. (Il tire sur la corde.) Debout, charogne ! (Bruit de Lucky qui se relève et ramasse ses affaires. Pozzo tire sur la corde.) Arrière ! (Lucky entre à reculons.) Arrêt ! (Lucky s'arrête.) Tourne ! (Lucky se retourne. À Vladimir et Estragon, affablement.)

Mes amis, je suis heureux de vous avoir rencontrés. (Devant leur expression incrédule.) Mais oui, sincèrement heureux. (Il tire sur la corde.) Plus près ! (Lucky avance.) Arrêt ! (Lucky s'arrête. À Vladimir et Estragon.) Voyez-vous, la route est longue quand on chemine tout seul pendant... (Il regarde sa montre)... pendant (il calcule)... six heures, oui, c'est bien ça, six heures à la file, sans rencontrer âme qui vive. (À Lucky.) Manteau ! (Lucky dépose la valise, avance, donne le manteau, recule, reprend la valise.) Tiens ça. (Pozzo lui tend le fouet, Lucky avance et, n'ayant plus de mains, se penche et prend le fouet entre ses dents, puis recule. Pozzo commence à mettre son manteau, s'arrête.) Manteau ! (Lucky dépose tout, avance, aide Pozzo à mettre son manteau, recule, reprend tout.) Le fond de l'air est frais. (Il finit de boutonner son manteau, se penche, s'inspecte, se relève.) Fouet ! (Lucky avance, se penche, Pozzo lui arrache le fouet de la bouche, Lucky recule.) Voyez-vous, mes amis, je ne peux me passer longtemps de la société de mes semblables, (il regarde les deux semblables) même quand ils ne me ressemblent qu'imparfaitement. (À Lucky.) Pliant ! (Lucky dépose valise et panier, avance, ouvre le pliant, le pose par terre, recule, reprend valise et panier. Pozzo regarde le pliant.) Plus près ! (Lucky dépose valise et panier, avance, déplace le pliant, recule, reprend valise et panier... Pozzo s'assied, pose le bout de son fouet contre la poitrine de Lucky et pousse.) Arrière ! (Lucky recule.) Encore. (Lucky recule encore.) Arrêt ! (Lucky s'arrête. À Vladimir et Estragon.) C'est pourquoi, avec votre permission, je m'en vais rester un moment auprès de vous, avant de m'aventurer plus avant. (À Lucky.) Panier ! (Lucky avance, donne le panier, recule.) Le grand air, ça creuse. (Il ouvre le panier, en retire un morceau de poulet, un morceau de pain et une bouteille de vin. À Lucky.) Panier ! (Lucky avance, prend le panier, recule, s'immobilise.) Plus loin ! (Lucky recule.) Là ! (Lucky s'arrête.) Il pue. (Il boit une rasade à même le goulot.) À la bonne nôtre. (Il dépose la bouteille et se met à manger.)

Silence.

Estragon et Vladimir, s'enhardissant peu à peu, tournent autour de Lucky, l'inspectent sur toutes les coutures. Pozzo mord dans son poulet avec voracité, jette les os après les avoir sucés. Lucky ploie lentement, jusqu'à ce que la valise frôle le sol, se redresse brusquement, recommence à ployer. Rythme de celui qui dort debout.

ESTRAGON. - Qu'est-ce qu'il a ?

VLADIMIR. - Il a l'air fatigué.

ESTRAGON. - Pourquoi ne dépose-t-il pas ses bagages ?

VLADIMIR. - Est-ce que je sais ? (Ils le serrent de plus près.) Attention !

ESTRAGON. - Si on lui parlait ?

VLADIMIR. - Regarde-moi ça !

ESTRAGON. - Quoi ?

VLADIMIR (indiquant). - Le cou.

ESTRAGON (regardant le cou). - Je ne vois rien.

VLADIMIR. - Mets-toi ici. (Estragon se met à la place de Vladimir.)

ESTRAGON. - En effet.

VLADIMIR. - À vif.

ESTRAGON. - C'est la corde.

VLADIMIR. - À force de frotter.

ESTRAGON. - Qu'est-ce que tu veux.

VLADIMIR. - C'est le nœud.

ESTRAGON. - C'est fatal.

Samuel Beckett, En attendant Godot, I, 1953, éd. de Minuit.