À toute vitesse

Séance 01

À toute vitesse

Oral

"À toute vitesse" : qu'est-ce que ces trois mots évoquent pour vous ?

Séance 02

À fond la caisse !

Oral

Regarder la vidéo : Grand Format - El Mirage, les fous de vitesse !

Pourquoi cette passion pour la vitesse ?

« La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme. » Si l’on en croit cette citation de Milan Kundera – pourtant tirée d’un roman intitulé La Lenteur –, c’est donc une expérience jouissive d’une intensité inédite qui attend les ingénieurs, les mécaniciens et le pilote du projet Bloodhound SSC – pour Supersonic car –, actuellement à l’ouvrage dans un grand hangar près de Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

L’extase qu’ils espèrent atteindre se situe au carrefour du génie et de l’absurde, de la science et de la science-fiction, de l’automobile et de l’astronautique. Le moyen d’y accéder est une sorte de fusée horizontale orange et bleue équipée de quatre roues et d’un aileron, qui trône au milieu de leur hangar. Une réplique grandeur nature du véhicule qu’ils sont en train de fabriquer : la voiture la plus rapide du monde. L’engin supersonique porte le nom du missile sol-air développé dans les années 1960 par l’un des responsables actuels du projet.

Objectif pour Andy Green, le pilote : réaliser un nouveau record de vitesse terrestre, en roulant au-delà de la barrière des 1 000 miles à l’heure. C'est-à-dire à plus de 1 600 km/h. C’est-à-dire vingt-cinq fois plus vite que le comte Gaston de Chasseloup-Laubat, qui établit en 1898 le premier record du monde, en atteignant la vitesse étourdissante de 63,15 km/h au volant de sa voiture, une Jeantaud électrique, à Achères, dans les Yvelines. Plus vite qu’une balle de Magnum 357

L’engin piloté par Andy Green sera donc plus rapide qu’une Jeanteaud, mais aussi plus rapide que la plus rapide des formule 1, flashée à 397 km/h en 2006 ; plus rapide que le plus rapide des TGV, qui atteignit 574 km/h en 2007 ; plus rapide qu’un Airbus A380, qui dépasse à peine les 1 000 km/h en vol ; plus rapide qu’une balle de Magnum 357 à la sortie du canon ; et plus rapide qu’Andy Green lui-même.

En 1997, c’est déjà lui qui avait eu l’honneur d’emmener le bolide baptisé Thrust SSC au-delà du mur du son, une première pour un engin sur roues. Il y a quinze ans, ce pilote de chasse de la Royal Air Force, l’armée de l’air britannique, avait provoqué un « boom » dans le désert de Black Rock (Nevada) en roulant à 1 227,99 km/h. Cette fois, il s’agit d’aller 31 % plus vite. Et le lieutenant-colonel de 51 ans au regard bleu perçant, à l’esprit vif, et à la carrure aussi solide que son sens de l’humour tendance pince-sans-rire, ne fait pas semblant de trouver ça normal : « C’est moi qui serai assis à l’intérieur de cette voiture, et pourtant je suis toujours en train de m’efforcer de comprendre comment tout cela va se passer. »

Pour commencer, cela va se passer en Afrique du Sud, sur le site désertique de Hakskeen Pan, coincé entre la Namibie et le Botswana. Après un an et demi de recherches menées par satellite, cette zone de 20 kilomètres sur cinq a été retenue pour sa longueur, sa planéité, et la fermeté du sol, qu’il a tout de même fallu débarrasser de 6 000 tonnes de cailloux. « On a déjà battu un record du monde de nettoyage de désert », note Andy Green. L’équivalent de 180 formule 1 réunies sous un seul capot

A la fin de l’été 2106 – si tout se passe comme prévu –, le Britannique enfilera sa tenue ignifugée, glissera sa grande carcasse dans le cockpit situé à l’avant de son bolide long de 13,45 mètres et lourd de 7 786 kg (plein d’essence compris), enfilera son casque, et s’élancera vers des vitesses encore inconnues au niveau de la mer. « Il va faire chaud, ça va faire beaucoup de bruit, je vais ressentir beaucoup de vibrations, non pas à cause de la surface qui est parfaitement plate, mais à cause des moteurs. »

L’engin en abrite trois. Un prototype de moteur à réaction, initialement développé pour l’avion de chasse Eurofighter, enverra la voiture à 300 miles à l’heure (environ 500 km/h), avant qu’une fusée, dessinée sur mesure par une entreprise qui envoie des satellites dans l’espace, ne la propulse au-delà de la frontière des 1 000 miles à l’heure. Un troisième moteur, plus petit, aura pour seule fonction d’alimenter la fusée en combustible. Le tout représente une puissance de 135 000 chevaux. L’équivalent de 180 formule 1 réunies sous un seul capot.

L’engin passera de 0 à 1 000 miles à l’heure en cinquante-cinq secondes, dont dix-sept pour aller de 500 à 1000. « A partir de 500, à chaque seconde, ma vitesse va augmenter de 60 miles à l’heure. 500, 560, 620, 680, etc. Ça va être un sacré choc. » Andy Green n’aura pas le temps d’admirer le paysage. « J’ai déjà conduit une voiture supersonique, et je peux vous dire que le sol défile très vite. » A vitesse maximale, les roues subiront une rotation de 10 300 tours par minute. Bloodhound engloutira l’équivalent de quatre bons terrains de foot par seconde. Le temps de cligner des yeux, Andy Green aura parcouru 150 mètres.

« Assis dans cette voiture, si près du sol, on ne voit qu’à deux ou trois kilomètres au loin, à cause de la courbure de la Terre. Sachant qu’une seconde représente quasiment 500 mètres, l’horizon n’est en fait qu’à quatre ou cinq secondes devant moi. » Eviter un obstacle sera évidemment impossible, et si un oiseau a la mauvaise idée de passer par là, il risque d’y perdre quelques plumes. Le pare-brise du bolide, en revanche, est conçu pour résister à une collision à 1 600 km/h avec un oiseau de 800 grammes. Pour aider Andy Green à maintenir une trajectoire idéale, des lignes droites de 20 kilomètres seront tracées au sol. « C’est assez violent comme expérience »

La vitesse maximale sera atteinte et mesurée entre le 5e et le 6e mile de la piste, que le bolide traversera en 3,6 secondes. Et c’est presque là que les choses sérieuses commenceront. Car finalement 20 kilomètres, quand deux secondes suffisent à en parcourir un, ça n’est pas si long que ça. Alors Andy Green ne devra pas perdre un instant pour se mettre à freiner, sous peine de dépasser la fin de la piste et d’endommager son véhicule, voire de se blesser lui-même.

Une fois franchi les 1 000 miles à l’heure, il coupera les gaz, et la voiture connaîtra une phase de décélération de 100 km/h par seconde. « Imaginez une voiture roulant à 100 km/h qui s’arrête en une seconde… Oui, c’est assez violent comme expérience. » Après une pression de 2G à l’accélération, son corps sera soumis à une pression de 3G dans le sens inverse lors du freinage. « Pendant une minute, je ne fais qu’accélérer, et j’ai le sang qui me monte au cerveau comme si j’étais suspendu à un arbre la tête en bas, ce qui est déjà très inconfortable. Et soudainement, vous inversez les G. Physiquement, c’est très dur à encaisser. Votre corps est complètement désorienté. » Le risque de black-out existe.

Redescendu à 800 miles à l’heure, Andy Green activera les freins aérodynamiques de son véhicule, semblables à ceux situés sur les ailes d’un avion. Des parachutes sont également prévus si un freinage d’urgence est nécessaire. C’est seulement autour de 200 miles à l’heure que le pilote pourra appuyer sur sa pédale pour activer les freins à disque.

En bout de piste, après avoir avalé 20 kilomètres en moins de deux minutes, il n’aura plus qu’à s’extraire de la voiture, reprendre son souffle, boire un coup... et tout refaire dans l’autre sens. Car, pour être validé par la Fédération internationale de l’automobile, le record doit être effectué sur un mile donné, parcouru dans deux directions opposées – un point de règlement destiné à annihiler l’effet d’un vent favorable. Les deux trajets devront être effectués dans une fenêtre d’une heure. « La fierté nationale de détenir le record de vitesse »

« Quand les choses se passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même », a encore écrit Milan Kundera. Andy Green est-il absolument sûr de ressortir vivant de cette voiture ? « En tant que pilote d’avion de chasse, je sais que voler n’est pas fondamentalement dangereux, mais qu’une erreur en vol est très vite impardonnable. Conduire vite en ligne droite, c’est pareil. » Alors, est-ce qu'aujourd'hui tout est précisément sous contrôle ? « Oui, ça l’est. » Est-ce que cela rend l’opération parfaitement sûre ? « “Parfaitement sûr”, ça n'existe pas. Mais le risque, sur ce projet, a été jugé faible. » Pas sûr, de toute façon, qu’un pilote ayant mené des opérations aériennes en Irak et en Libye ne tremble à l’idée de conduire 20 kilomètres, même à 1 600 km/h.

Reste une question cruciale. Pourquoi ? Quel est le sens d’une telle entreprise ? Andy Green évoque « la nature humaine », qui carbure aux défis ; le « privilège énorme de vivre une aventure qui rend la vie plus excitante, quand la plupart des gens, la plupart du temps, ont des boulots plutôt ennuyeux » ; « la fierté nationale de détenir le record de vitesse », alors que trois autres projets – aux Etats-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande – font de la concurrence à Bloodhound.

Le pilote philosophe aussi volontiers sur la dimension esthétique du projet, dans la lignée du Manifeste du futurisme, rédigé il y a plus d’un siècle par l’un des fondateurs du mouvement, Filippo Tommaso Marinetti, qui écrivait : « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. (…) Une automobile rugissante qui a l’air de courir sur de la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace. » Dans la bouche d’Andy Green, cela donne : « Je suis un mathématicien, je peux saisir la beauté dans les nombres, dans la science, dans la capacité de manipuler des concepts. Et il y a une véritable beauté dans l’excellence en matière d’ingénierie, dans l’innovation de très haute qualité, dans les performances extrêmes. La vitesse est un moyen de célébrer cette beauté. »

Mais notre homme supersonique n’essaie pas de vendre ce qu’il n’a pas en magasin. « Une voiture qui roule tout droit, convient-il, ça ne sert à rien. Personne n’aura jamais besoin d’une voiture qui va à 1 600 km/h pour emmener ses enfants à l’école ou faire ses courses. En soi, cet engin est vain, à 100 %. Mais ce qu’il représente, comme sommet de technologie, comme aventure scientifique, comme aventure humaine, c’est ça qui a une très grande valeur. » L’aspect éducatif avancé pour faire passer le projet

En ces temps de crise économique et d’impératif écologique, les responsables du projet se sont doutés que tout le monde ne comprendrait pas que l’on consume 50 millions d’euros – le coût total du projet, soutenu par plus de 200 sponsors privés dont l’horloger Rolex, déjà aux côtés dans les années 1930 de Sir Malcolm Campbell, premier homme à franchir la barre mythique des 300 miles/h – afin d’aller brûler 3 000 litres d’essence dans un désert. C’est pourquoi, lorsqu’il a été présenté au ministère des sciences britannique, le projet Bloodhound a été agrémenté d’un aspect éducatif, dont chaque membre de l’équipe rencontré assure qu’il en est l’aspect essentiel.

« On manque d’ingénieurs et de scientifiques en Grande-Bretagne, explique Andy Green. A l’avenir, on va avoir besoin de gens pour construire des ponts, des routes, des systèmes de filtrage de l’eau, etc. Mais vous aurez du mal à susciter la passion des sciences chez un gamin de 10 ans si vous lui parlez de ponts et de routes. Une voiture supersonique a plus de chances d’attiser sa curiosité et de l’amener vers la technologie. » Plus de 5 000 écoles se sont inscrites au programme éducatif Bloodhound dès les deux premières années du projet, dont on peut suivre l’évolution en temps réel et accéder aux données, publiées sur le site Internet (bloodhoundssc.com). Quelque deux millions d’écoliers et étudiants ont participé, au sein de leur établissement, à des projets basés sur celui de Bloodhound SSC.

Ultime interrogation : 1 000 miles à l’heure, et ensuite ? « Il faudra avoir une très bonne raison pour développer une technologie permettant d’aller plus vite, anticipe Andy Green. On va peut-être devoir attendre un bon moment. Je ne dis pas que personne n’ira jamais plus vite que Bloodhound, mais il faut reconnaître que ce sera très dur de construire une voiture plus rapide que ça. » En descendant de sa Jeantaud, en 1898, le comte Gaston de Chasseloup-Laubat se disait probablement la même chose.

Henri Seckel, Le Monde, "À fond la caisse", le 26 mai 2014

Séance 03

Trop vite !

Présentation

Document A

Dans son roman Vivre vite, l'écrivain Philippe Besson évoque le jeune acteur James Dean, mort à 24 ans d'un accident de voiture au volant de sa porsche Spyder 550.

Document B

James Dean devant sa Porsche Spyder 550.

Alec Guinness est un vrai froussard ! Il y a une semaine, en me voyant arriver au volant de ma Spyder 550 flambant neuve, que j'ai fait pétarader à ses oreilles, il a eu un brusque mouvement de recul et m'a dit que je n'étais qu'un fou. J'ai éclaté de rire et il a été encore plus terrorisé. Ces Anglais sont décidément impayables ! Et ça m'enchante tellement de lui faire perdre son flegme !

Alec est persuadé qu'on me retrouvera mort un jour prochain dans la carcasse de ma voiture. Il se trompe, bien sûr. Mais au fond, je préférerais une mort comme ça à l'agonie des vieillards. Ce genre de réflexion ne fait pas du tout rire Alec. Il me croit morbide alors que je n'aime que la vitesse.

J'ai quitté Los Angeles tout à l'heure, après avoir fait le plein sur Ventura Boulevard. Demain, je m'aligne au départ d'une course à Salinas. Ce sera certainement un peu étrange de me retrouver dans cette ville qui est devenue pour moi un décor de cinéma, puisque c'est là qu'on a tourné Éden. Mais je me fiche du cinéma. La seule chose vraiment importante, c'est la course.

J'ai demandé à Rolf de m'accompagner. C'est un mécanicien surdoué qui sait incroyablement bien faire les réglages sur mon petit monstre. J'ai toute confiance en lui. Un type qui a été pilote de guerre dans la Luftwaffe a forcément des nerfs d'acier et des gestes d'une précision redoutable et c'est justement ce qu'il me faut.

C'est aussi un homme charmant, ce qui ne gâche rien. Le vent met du désordre dans ses cheveux et fait claquer sa chemise. Je songe que nous ne serons pas jeunes éternellement.

Nous nous sommes fait arrêter par les flics parce que je roulais trop vite. J'ai écopé d'une contravention. Rolf s'étranglait de rire et j'ai bien cru que l'agent allait nous faire des histoires. Mais non, il m'a simplement conseillé de respecter les limitations. À quoi sert d'avoir une Porsche si c'est pour respecter les limites ?

Par le plus grand des hasards, nous avons croisé Lance Reventlow dans une station-service. Je ne l'avais pas revu depuis des mois. D'habitude, je n'aime pas trop les héritiers ni les play-boys, mais lui est un sacré conducteur, et incroyablement précoce avec ça ! Et son coupé Mercedes en jette. Nous nous sommes promis de nous retrouver à Paso Robles pour manger un morceau.

Voilà plus de deux heures que nous roulons. Nous approchons de Cholame. J'aime bien ce bitume sinueux dans les collines. Dès que la route redevient droite, j'en profite pour appuyer sur le champignon. Je m'amuse à causer des frayeurs aux bourgeois qui se traînent dans des voitures pépères.

D'ailleurs, c'est quoi, cette Ford qui se ramène ? Le conducteur n'a pas l'air de savoir où il va. Il a intérêt à nous voir, celui-là.

Philippe Besson, Vivre vite, 2014, éd. Julliard.

Séance 04

Faster than light

Oral

La vitesse en science-fiction.

Séance 05

"Citius, Altius, Fortius"

Oral

Document A
Document B

Usain Bolt gagne la finale du 200m et établit un nouveau record du monde, le 20 août 2008 à Beijing, Chine.

Tom Jenkins, Getty Images.

La vitesse est une notion centrale en sport. À un premier niveau elle constitue le critère de performance dans tous les sports chronométrés, tels que, par exemple pour ne citer que ceux-là, les courses athlétiques, les épreuves de natation ou encore les épreuves de ski alpin. C’est le plus rapide qui gagne ! Cependant, la durée de certaines épreuves chronométrées, comme par exemple le marathon, imposent une répartition de l’effort. Il ne s’agit plus d’être le plus rapide dans l’absolu mais de tenir la plus grande vitesse possible sur la distance ou la durée imparties : on parle alors de vitesse critique. [...]

La logique même de la pratique sportive inclut l’idée du dépassement de soi et des performances existantes. Tous les efforts des sportifs, tout l’environnement, qu’il soit technique, scientifique, médical, social, concourent à repousser des limites qui paraissent a priori infranchissables à l’homme.

Les performances sportives progressent de façon quasi constante depuis l’institutionnalisation des records par les instances sportives internationales. Cette progression peut-elle se concevoir avec une limite ? Certes, on peine à imaginer qu’un homme puisse un jour courir le 100 mètres en moins de 8 secondes, alors que le record du monde actuel est de 9,58 secondes. Mais il semble tout aussi inimaginable de concevoir une limite absolue à la performance humaine. En 1912, à l’issue d’une course « titanesque », le Français Jean Bouin fait descendre le record du monde du 5 000 mètres sous la barrière des 15 minutes. Les observateurs de l’époque considèrent ce record (14 minutes 36 secondes) comme « ultime ». Pourtant, en 1954, Vladimir Kuts pulvérise toutes ces prédictions pour porter le record du monde vers un sommet qui fut de nouveau considéré comme infranchissable : 13 minutes 35 secondes ! Puis, en 1960, Kip Keino et Ron Clarke relèguent la performance de V. Kuts à plus de 30 secondes ! Aujourd’hui, K. Keino et R. Clarke feraient figures de bons coureurs de niveau international, sans pouvoir toutefois prétendre à une médaille mondiale ou olympique. Ainsi vont les records… [...]

La prédiction des records et de leurs limites est un exercice difficile qui est sans cesse remis en cause par des exploits imprévisibles. Le saut de Bob Beamon en 1968 (8,90 m au saut en longueur) a paru, sur le moment, tellement invraisemblable aux juges, que ceux-ci ont, dans un premier réflexe, changé l’appareil de mesure pensant que celui en place était défectueux !

Usain Bolt court aujourd’hui en vitesse de pointe, à plus de 43 km/h. Cette performance sera-t-elle battue, et si oui dans combien de temps ? Les analyses statistiques nous montrent que nous approchons d’une valeur limite au-delà de laquelle la physiologie humaine ne permettrait pas d’aller. Cependant, l’histoire des records nous apprend que tous les records ont été un jour ou l’autre vaincus, même ceux qui paraissaient sur le moment infranchissables.

Il semble qu’il ne soit pas possible de conclure au sujet des limites des records autrement que par un oxymore qui postulerait que tous les records ont une limite sans fin.

Christian Miller et Guy Ontanon, "Vitesse limite ou les limites de la vitesse en sport", Le Genre humain, 2010/1 (N° 49).

Séance 06

Les Temps modernes

Présentation

Document A

Charlie Chaplin, Les Temps Modernes, 1936

Document B

La crise de 2008 a marqué un tournant inéluctable et irréversible pour les entreprises. Aussi soudaine qu’inattendue, cette rupture a fondamentalement remis en question et en cause les organisations.

Parallèlement, les outils informatiques et les nouvelles technologies accentuent et accélèrent le besoin d’adaptation et de transformation des organisations. Plus rien n’est acquis. Aucune entreprise n’est à l’abri de tomber de son piédestal, de perdre des parts de marché, d’être durement ébranlée par de petits challengers…

Les modèles traditionnels basés sur des strates hiérarchiques surabondantes et sur un fonctionnement en silos ont trouvé leurs limites. Les organigrammes fondent alors comme neige au soleil pour gagner en compétitivité, en agilité, et en rapidité d’exécution. Cette dernière est d’ailleurs aujourd’hui une compétence capitale, voire même vitale. [...]

Les modèles de gouvernance sont, eux aussi, obligés de muer pour s’adapter, faciliter et fluidifier les prises de décision. Dernièrement c’est le Groupe Auchan qui s’est plié à l’exercice pour gagner en souplesse et en rapidité. Renommé Auchan Holding, le groupe a restructuré ses activités autour de trois entités autonomes : Auchan Retail pour le commerce alimentaire, Immochan pour l’immobilier commercial et Oney Banque Accord pour les activités financières. En termes de gouvernance, il va opter pour un conseil de surveillance et un directoire en lieu et place d’un conseil d’administration et d’un p-dg exécutif.

Être rapide pour rester dans une course devenue effrénée

La rapidité d’adaptation, d’action et d’exécution est en effet devenue un élément-clé pour conserver l’agilité nécessaire aux transformations et pour ne pas se faire distancer. D’autant que l’allure de la course ne cesse de s’accélérer ! La vitesse est devenue une caractéristique du monde actuel.

Ne vit-on pas dans un monde où les réputations se font et se défont à la vitesse d’un post sur les réseaux sociaux ? Dans ce monde où les consom’acteurs disposent d’une force de nuisance prodigieuse ? La seule parade est alors d’être en capacité d’agir et de réagir rapidement pour protéger son image de marque. Car le bad buzz guette. Et si transformer le bad buzz en good buzz n’est pas une mission impossible, cela nécessite doigté et rapidité. Ainsi, quand La Redoute se trouve dans la tourmente suite à la découverte d’un homme nu en arrière-plan d’une photo de son catalogue, l’entreprise présente, sans tarder, ses excuses et retire la photo incriminée. Mais surtout, elle rebondit en organisant un jeu où les internautes doivent trouver les erreurs qui ont été glissées dans les photos du site. Une réaction rapide et intelligemment orchestrée, saluée par les internautes !

Au-delà de ces crises de communication plus brutales et soudaines que jamais, la rapidité d’évolution des usages et des comportements bouleverse la structure même des entreprises : leur business model. Ne vit-on pas dans un monde où les "Uber et cie" sont déjà, eux-mêmes, en passe de se faire "ubériser" ? Le cycle de vie des business models se raccourcit. Il faut pouvoir être toujours en alerte, dans l’anticipation et l’innovation pour réagir aux signaux, même faibles, du marché, en réinventant son business model en un temps record. Toujours se remettre en question et s’adapter. Notamment à l’international. La fin de l’ère de la standardisation et l’essor du "glocal", qui peut être résumé par "think global, act local" (penser global, agir local), implique, là encore, une transformation rapide des modèles. Ainsi, un certain nombre de grands groupes, tel Airbus, essaiment des unités d’assemblage, voire de production, localement, entraînant leurs sous-traitants dans l’aventure internationale. Cette internationalisation soudaine et non anticipée n’est pas toujours aisée à gérer, surtout dans les délais impartis.

Qui peut, aujourd’hui, réellement agir avec promptitude ?

Le besoin de rapidité est donc omniprésent et touche indifféremment petites et grandes entreprises, et ce, quel que soit leur secteur d’activité. Une rapidité d’action qui s’avère pourtant parfois difficile à trouver, en particulier au sein d’organigrammes émaciés suite à la crise. C’est pourquoi les entreprises s’appuient de plus en plus souvent sur des partenaires externes, managers de transition, capables de leur apporter la promptitude nécessaire et un accompagnement opérationnel ponctuel, sur mesure et de haut niveau. En optant pour le management de transition, elles font le choix d’une solution qui leur garantira une mise en œuvre rapide et efficace de leurs projets stratégiques !

Philippe Soullier, Capital.fr, le 14/01/2016.

Séance 07

Urgent !

Présentation

Document B

Richard Allen, Slow Working (The Guardian), 2009.

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.

Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.

"Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point

Si tôt que moi ce but. - Si tôt ? Êtes-vous sage ?

Repartit l'animal léger.

Ma commère, il vous faut purger

Avec quatre grains d'ellébore.

- Sage ou non, je parie encore."

Ainsi fut fait : et de tous deux

On mit près du but les enjeux :

Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,

Ni de quel juge l'on convint.

Notre Lièvre n'avait que quatre pas à faire ;

J'entends de ceux qu'il fait lorsque prêt d'être atteint

Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,

Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir, et pour écouter

D'où vient le vent, il laisse la Tortue

Aller son train de Sénateur.

Elle part, elle s'évertue ;

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageure à peu de gloire,

Croit qu'il y va de son honneur

De partir tard. Il broute, il se repose,

Il s'amuse à toute autre chose

Qu'à la gageure. À la fin, quand il vit

Que l'autre touchait presque au bout de la carrière,

Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit

Furent vains : la Tortue arriva la première.

"Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?

De quoi vous sert votre vitesse ?

Moi l'emporter ! et que serait-ce

Si vous portiez une maison ?"

La Fontaine, Fables, "Le Lièvre et la Tortue", livre VI, 1668.

Document A

La récente attaque hostile de Covéa sur la SCOR a montré, grandeur nature, que la réactivité est une condition cruciale du bon management : ainsi le président Denis Kessler a illustré que le stratège doit savoir jouer "fond de court" tout autant qu'il doit savoir être un très patient joueur d'échecs.‬

Cette concomitance de l'urgence et du "temps laissé au temps", selon la formule d'Henri Queuille réactivée par François Mitterrand, nous la connaissons tous, mieux nous la subissons dans nos parcours professionnels qu'ils soient rectilignes ou sinueux selon notre rapport à ce qui ressemble à la chance. Dualisme contradictoire

Ce dualisme est exacerbé depuis dix ans et ne cesse de proliférer dans nos habitudes de travail. Pris dans le temps des bolides, nous finissons un courriel tout en lorgnant sur le dernier SMS entrant et parfois en répondant à un voisin d'open space, cette dernière trouvaille dont le bilan critique sérieux sera, le moment venu, à établir.

Dans "A reculons, Comme une écrevisse", l'esprit fécond que fût Umberto Eco (1932-2016) cite les travaux de Paul Virilio (1932-2018). "Il nous parle de notre époque comme hypnotisée par la vitesse. […] Mieux nous sommes tellement habitués à la vitesse que nous nous énervons si l'e-mail ne s'ouvre pas tout de suite ou si l'avion a du retard. Cette accoutumance à la technologie n'a rien à voir avec la science. […] Les 'mass media' confondent l'image de la science avec celle de la technologie."

Ce débat à l'orée de l'essor de l'intelligence artificielle est capital. Relire Virilio est un délice pour l'esprit qui cherche à comprendre et non pas à accumuler du savoir comme un disque dur dépourvu du doute salvateur. Paul Virilio a déduit de ses travaux une conclusion fondamentale à travers la notion de dromologie qui vise à établir un bilan souvent négatif de notre compréhension du temps qui doit désormais être inséré dans la quête de la vitesse. En termes directs, ce chercheur attentif nous indique que nous sommes de plus en plus focalisés sur le point d'arrivée et que lors d'un voyage, nous ne sommes que peu réceptifs au départ et au trajet lui-même. [...]

Prenons un exemple simple : un manager qui veut se rendre de Paris en Australie peut changer d'avion à Hong Kong ou à Shanghaï, l'essentiel est de parvenir à Sydney. Le reste est littérature et relève finalement de l'accessoire.

La cupidité du chronomètre "intime"

Concrètement, cette soif du point d'arrivée alliée à l'instantanéité que permettent les réseaux contemporains a considérablement aiguisé notre appétit de vitesse et ce que l'on peut nommer la cupidité de notre chronomètre intime. De serviteurs d'un travail pourléché nous avons désormais l'ambition d'être des mousquetaires du travail le plus vélocement exécuté. [...]

A ce sujet, il est réaliste de penser que nos outils statistiques sont perfectibles. On détecte mal le travail au noir - et pour cause - et on patauge quand on veut attribuer une quantification crédible au travail gris que l'éventuelle réforme de la niche fiscale des emplois à domicile a remis sur le devant de l'actualité. Autant dire que la prudence est de mise pour qui veut déterminer la réalité des gains de productivité qui est techniquement harcelée par les biais cognitifs.

Notre rapport au temps se crispe sur l'instant sans garantie de bonne fin. Ne soyons pas rêveurs ou fourbes, tous nous commettons des erreurs par précipitation ou par vanité bureautique. Celle qui consiste à penser que nous sommes en capacité d'être vraiment multitâches.

Le coût de l'agressivité temporelle

Tels des grands félins, nous voulons être efficaces (vaste sujet) et sommes, la plupart du temps, agressifs face à la trotteuse. [...] qui nous mène pourtant à nos futurs derniers instants. On ignore, à ce stade, si la crainte du trépas apporte une explication causale à notre penchant pour la dictature de l'instant. Une chose est acquise, Peu d'entreprises ont intégré dans leur contrôle de gestion le coût de non-qualité découlant de décisions prises au mépris d'une réflexion posée et d'un niveau temporel adéquat.

Les responsables de la "compliance" (conformité, en français), fonction d'importance croissante, ne cessent de constater des manquements répréhensibles du fait d'actes opérationnels imparfaits car dénués de recul.

Les avocats d'affaires ne cessent d'élaborer des réponses judiciaires à la suite d'actes bâclés par tel ou tel opérationnel du département juridique de leurs clients. Bien des exemples mériteraient d'être cités pour illustrer ce point : l'excessive quête de la vitesse fait gagner des secondes, mais peut générer des heures de contentieux.

Le bilan coûts-avantages de la précipitation pourrait, ici et là être terrible et défaire des réputations de managers soi-disant performants. Alors, pour conclure, convenons de la densité intellectuelle prémonitoire de Gaston Bachelard qui a su écrire dans " L'intuition de l'instant" en 1932 : "Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l'instant et suspendue entre deux néants".

Cette peur du néant contrebalancée par l'envie frénétique de laisser une trace dans l'histoire forge le sceau de nos agitations parfois dignes de celles d'une mouche dans un bocal. C'est bien pour cela que des talents appliquent à leurs entreprises la préconisation du "slow speed". On peut valablement conclure que cette tendance de fond va devoir mécaniquement se conjuguer avec les progrès technologiques au prix de frottements dignes d'un arc électrique.

Jean-Yves Archer, les Échos, 8 février 2019.

Séance 08

J'ai pas le temps !

Présentation

"L'accélération technique peut être définie comme l'accroissement du "rendement" par unité de temps, c'est-à-dire du nombre de kilomètres parcourus par heure, ou du nombre d'octets de données transférés par minute, ou du nombre de voitures produites par jour.

Par conséquent, l'accélération technique implique nécessairement une diminution du temps requis pour accomplir des actions et processus quotidiens de production et de reproduction, de communication et de transport, la quantité de tâches et d'actions demeurant inchangée.

L'accélération technique devrait donc logiquement impliquer une augmentation du temps libre, qui à son tour ralentirait le rythme de vie ou au moins éliminerait ou réduirait la "famine temporelle". Puisque l'accélération technique signifie que moins de temps est nécessaire à l'accomplissement d'une tâche donnée, le temps devrait devenir abondant. Si au contraire dans la société moderne le temps devient de plus en plus rare, nous voici en présence d'un paradoxe qui appelle une explication sociologique.

Nous pouvons commencer à entrevoir une réponse si nous considérons les conditions requises pour atteindre l'abondance de temps ou la décélération : comme nous l'avons dit plus haut, les ressources en temps nécessaires pour accomplir les tâches de notre vie quotidienne diminuent de façon significative tant que la quantité de ces tâches demeure la même. Mais est-ce qu'elle demeure vraiment la même ? Pensez simplement aux conséquences de l'introduction de la technologie du courrier électronique sur notre budget temps. Il est correct de supposer qu'écrire un courrier électronique est deux fois plus rapide qu'écrire une lettre classique. Considérez ensuite qu'en 1990 vous écriviez et receviez en moyenne dix lettres par journée de travail, dont le traitement vous prenait deux heures. Avec l'introduction de la nouvelle technologie, vous n'avez plus besoin que d'une heure pour votre correspondance quotidienne, si le nombre de messages envoyés et reçus demeure le même. Vous avez donc gagné une heure de "temps libre" que vous pouvez utiliser pour autre chose. Est-ce que c'est ce qui s'est passé ? Je parie que non. En fait, si le nombre de messages que vous lisez et envoyez a doublé, alors vous avez besoin de la même quantité de temps pour en finir avec votre correspondance quotidienne. Mais je soupçonne qu'aujourd'hui vous lisez et écrivez quarante, cinquante ou même soixante-dix messages par jour. Vous avez donc besoin de beaucoup plus de temps pour tout ce qui touche à la communication que vous n'en aviez besoin avant que le Web ne soit inventé.

Il se trouve que la même chose s'est produite il y a un siècle avec l'introduction de la voiture, et plus tard avec l'invention de la machine à laver : bien sûr, nous aurions gagné d'importantes ressources de temps libre si nous avions parcouru les mêmes distances qu'auparavant et lavé notre linge à la même fréquence - mais ce n'est pas le cas. Nous parcourons aujourd'hui, en conduisant ou même en avion, des centaines de kilomètres, pour le travail ou pour le plaisir, alors qu'avant nous n'aurions sans doute couvert qu'un cercle de quelques kilomètres dans toute notre vie, et nous changeons maintenant de vêtements tous les jours, alors que nous n'en changions qu'une fois par mois (ou moins) il y a un siècle."

Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité, éd. La Découverte, 2012.

Séance 09

En série

Présentation

Document A

Netflix a bouleversé notre façon de regarder les séries télé. Au lieu de trépigner durant une semaine avant le prochain épisode de "Stranger Things", il est désormais possible de se gaver des trois saisons en un week-end, à condition toutefois de ne pas bouger de son canapé. La pratique n'est pas réservée aux drogués du petit écran. D'après un sondage de Médiamétrie, le "binge-watching" (ou "visionnage boulimique", en bon français) est pratiqué par au moins six jeunes sur dix.

Comment envisager aujourd'hui un service de vidéo à la demande qui ne proposerait pas cette option ? C'est pourtant ce que compte faire Disney. Le mastodonte de l'entertainment, qui promet de faire une entrée fracassante dans le monde du streaming cet automne avec Disney +, a annoncé qu'il diffusera ses nouvelles séries au rythme d'un épisode par semaine. Les fans de "Star Wars" vivront donc les mêmes tourments que les fans de "Dallas" à leur époque, en patientant durant sept jours avant chaque nouvel épisode de la série promise par Disney. Créer une base d'abonnés stable

Ce retour à l'ancienne formule risque de faire rager plus d'un téléspectateur, et pourtant il s'agit probablement de la tactique la plus prometteuse de Disney pour s'imposer sur le marché très concurrentiel de la vidéo à la demande. "En faisant cela, on verrouille l'abonné, explique Gilles Pezet, responsable du pôle économie des réseaux et usages numériques chez NPA Conseil. Pour une série en dix épisodes, on est assuré de garder l'abonné au moins trois mois". Disney ne risque pas de voir s'enfuir ses abonnés, gavés de séries après avoir profité de leur premier mois d'abonnement gratuit.

Alors que la croissance du nombre d'abonnés de Netflix dépend fortement de son calendrier de diffusion, la publication d'épisodes sur une période de quelques mois peut aider à créer une base d'abonnés plus stable. Disney devrait profiter de son portefeuille prometteur de séries pour diffuser une nouvelle production juste avant la fin de la diffusion de la précédente et ainsi s'assurer de garder l'attention de ses abonnés.

Disney marie séries, films, télé et sport pour concurrencer Netflix

"Disney ne devrait pas avoir de mal à recruter des abonnés. Tout se jouera sur la rétention, prédit Gilles Pezet. Leur objectif d'atteindre les 10 millions d'abonnés dès la fin de la première année ne devrait pas être difficile à atteindre, mais les garder en permanence pourrait être plus compliqué".

Le géant américain ne prévoyant pas de dépenser autant que Netflix dans la production de contenus originaux, il est donc essentiel pour lui de faire en sorte que les abonnés reviennent tout de même régulièrement sur son service. D'autant que la concurrence s'intensifie sur le marché du streaming, et qu'il pourrait être tentant pour les abonnés de basculer sur d'autres offres plus alléchantes. Pour qu'une série n'en enterre plus une autre

Mais la motivation de Disney + n'est pas uniquement financière. "Mettre fin au binge-watching correspond à son positionnement stratégique de se présenter comme un 'anti-Netflix'", souligne l'analyste.

Le président de la division streaming de Disney a ainsi annoncé que leur service privilégierait la qualité sur la quantité, en misant sur des marques fortes comme Marvel ou Star Wars. Proposer un seul épisode par semaine va dans le sens de cette image "premium" face à la consommation " fast-food" proposée par Netflix.

A Hollywood, Disney enclenche la riposte anti-Netflix

Mieux, cette technique permet de "maintenir la discussion" autour d'une série. Le succès de "Game of Thrones", qui a tenu en haleine des millions de téléspectateurs ces huit dernières années, en alimentant les théories les plus folles des fans avant chaque sortie hebdomadaire d'épisode, a sans doute inspiré Disney. "Même si une série est de qualité, si on sort tous les épisodes d'un coup, on n'a pas le temps de capitaliser sur ce succès ", note Gilles Pezet.

Sur Netflix, la durée de "buzz" d'une série n'excède pas quelques jours. Cet été, la nouvelle saison de " Stranger Things" n'a pas eu le temps de faire parler d'elle qu'elle était déjà enterrée par la sortie de "La Casa de Papel", elle-même éclipsée quelques jours plus tard par "Mindhunter"… Politique anti-spoil

Disney pourrait marquer des points sur un autre aspect, pouvant paraître plus anecdotique, mais qui fait pourtant " beaucoup parler sur les forums aux Etats-Unis", d'après Gilles Pezet : le "spoil".

Tout le monde n'ayant pas le même rythme de visionnage, il arrive que certains spectateurs plus avancés dévoilent aux autres des éléments clés de l'intrigue. En contrôlant le rythme de diffusion des épisodes, Disney s'assure ainsi que personne ne "divulgâche" la fin de ses séries, comme le disent si bien les Québécois.

Disney serait-il en train de signer la fin de l'ère du binge-watching ? L'entreprise de Bob Iger n'est pas la seule à avoir adopté ce modèle. Hulu fonctionne déjà de cette façon et Apple a également annoncé une diffusion hebdomadaire de ses contenus. A l'heure où Netflix est devenu le royaume de la surconsommation de contenus et des séries façon "fast-food", Disney fait le pari de la " slow video" et des contenus de qualité. Et ça pourrait bien marcher.

Leïla Marchand, Les Échos, 7 sept. 2019.

Document B

Toujours plus vite ! Les séries télévisées n’échappent pas à la règle non écrite du "fast and furious". Les plus accros à ce genre télévisuel sont en train de faire émerger une nouvelle manière de regarder Mad Men, Quantico ou Jour polaire, la dernière production de Canal +. Désormais, un épisode de cinquante-deux minutes de Game of Thrones peut se regarder en trente-neuf minutes grâce à une option proposée aussi bien par YouTube que par Chrome, le logiciel de navigation sur Internet de Google, ou encore VLC.

Il s’agit d’accélérer la vitesse de défilement des images de 20% à 50%. Les dialogues n’en sortent pas particulièrement déformés et le consommateur addictif peut en voir plus pour un temps équivalent, ou découvrir rapidement la solution de l’intrigue sans attendre 8 à 10 fois cinquante-deux minutes, la durée moyenne pour une série française. Certes, le phénomène est encore embryonnaire. Il est cependant la suite logique du "binge watching" – par analogie à l’ivrognerie du "binge drinking" –, cette possibilité désormais offerte par les chaînes de télévision, comme par les plateformes de diffusion du type Netflix de visionner tous les épisodes d’une série le même jour. Jusqu’à une époque récente, le téléspectateur devait patienter une semaine entre deux épisodes. Un timing qui, aujourd’hui encore, rythme l’écriture d’un scénario et notamment celle des cliffhangers (littéralement "au bord de la falaise"), ces moments culminants de suspense qui laissent le téléspectateur en haleine jusqu’à l’épisode suivant. Génération YouTube

Les plus pressés ne veulent maintenant plus s’encombrer des plans fixes un peu longs ou des dialogues qui ne vont pas à l’essentiel : ce que les jeunes, notamment, attendent avant tout, c’est la suite de l’histoire. Une série en devient alors réduite à son récit. Pourtant, si l’on ne regarde pas les détails de Breaking Bad, on en perd la saveur. "Ceux qui adoptent ce comportement nient le travail réalisé par l’auteur", regrette François Jost, professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle et directeur de la revue Télévision éditée par le CNRS.

Reste que le "speed watching" a ses adeptes convaincus. "J’accélère durant les séquences trop longues. Il y a des moments tellement attendus que l’on a déjà compris en regardant le début", confie, sous le couvert de l’anonymat, un auteur de séries policières, on ne peut plus bankable. La fracture en la matière est surtout générationnelle. "Il y a la génération Soprano âgée aujourd’hui de 40 à 60 ans, qui ne se sent pas concernée, et la génération plateforme de diffusion et YouTube, plus adepte de ce type de consommation", note Pascal Breton, producteur de Marseille pour Netflix et du Bureau des légendes pour Canal +.

Il semble également que visionner en accéléré ait valeur de test pour ceux qui ne connaissent pas encore un programme et veulent se forger une opinion, en minimisant le temps passé. D’autant que dans ce genre télévisuel, la production ne connaît pas la crise. L’an dernier, 455 séries ont été mises en chantier aux Etats Unis, soit une hausse de 71% depuis 2011. De plus en plus d’ellipses dans l’écriture ?

La France n’est pas en reste avec 81 "feuilletons" tournés en 2015. Et cette inflation se traduit dans les grilles de programmes. TF1 consacre trois soirées par semaine aux séries. Et, après avoir commencé par diffuser deux épisodes après 20h30, TF1 comme France Télévisions sont passés à trois. Au total, les chaînes hertziennes ont aligné 727 soirées de séries l’an dernier. Canal + et Netflix proposent, eux, l’intégralité d’une nouvelle saison dès le premier jour de diffusion.

La consommation en accéléré est donc la suite logique de ce changement de modèle et de cette profusion qui rend le choix du téléspectateur on ne peut plus complexe. Les conséquences pourraient maintenant intervenir sur l’écriture même des scénarios et la réalisation. Les ellipses qui permettent d’accélérer une narration en partant du principe que le spectateur a compris le déroulement d’une histoire sans qu’on le prenne par la main, sont promises à un bel avenir. Signe de l’air du temps, le producteur Pascal Breton développe, pour YouTube, le pilote d’une série dont chaque épisode ne dépassera pas dix minutes. En mode accéléré, une saison entière pourra alors être vue en moins de temps qu’il ne le faut pour un seul opus d’Engrenages

Franck Bouaziz et Olivier Levrault, Libération, "Speed watching": des séries à grande vitesse, 26 décembre 2016.

Séance 10

La culture Slow

Présentation

Faire plus, toujours plus vite, tel est le credo du monde industrialisé contemporain. Mais plus pour très longtemps si l'on en croit Carl Honoré, qui a repéré en différents points du monde des groupes prônant la lenteur dans tous les aspects de la vie: le travail, les loisirs, l'alimentation et même le sexe... "Rien ne sert de courir; il faut partir à point", lance la tortue au lièvre dans la célèbre fable de La Fontaine. Ce pourrait être le slogan du Slow Movement. Le Mouvement pour la lenteur s'implante, lentement mais sûrement, dans les pays du Nord, tout autour de la planète. L'auteur britanno-canadien Carl Honoré en retrace les sources multiples dans In Praise of Slow: How a Worldwide Movement Is Challenging the Cult of Speed, paru en mai dernier chez Knopf Canada. Et il recommande à chacun de prendre son temps...

"On vit de plus en plus vite depuis 200 ans, déclare-t-il en entrevue au Devoir. Des gens partout dans le monde se réveillent: la culture de la vitesse, de l'empressement et du "je suis trop occupé" est mauvaise. On le sent jusque dans nos os qu'on n'est pas heureux de vivre ainsi, que quelque chose ne tourne pas rond. Je crois qu'on s'approche d'un point tournant — si on ne l'a pas déjà atteint."

Des preuves? Le niveau de stress qui se répercute sur la santé, avec le nombre grandissant de dépressions et de cancers. La logique efficace du capitalisme commence sérieusement à tourner à vide quand l'obsession d'arriver bon premier l'emporte sur la qualité — des produits qu'on fabrique et de la vie qu'on mène. "La consommation de drogues (amphétamines) pendant le travail a grimpé de 70 % aux États-Unis depuis 1998", peut-on lire dans l'ouvrage qui tantôt aligne des chiffres, tantôt s'attarde à des récits plus anecdotiques — une première séance de méditation, la rencontre avec le fondateur du mouvement Slow Food (opposé au fast food).

Plus qu'un phénomène de mode passagère selon M. Honoré, le Slow Movement incarne un puissant courant social, qui ne se limite pas à une seule tranche de la population. "Toutes sortes de personnes en parlent — les bouchers autant que les banquiers. C'est un mouvement très organique, comme tous les mouvements prometteurs des dernières décennies. Je crois que le Slow Movement est rendu au même point que le féminisme il y a 35 ou 40 ans." Ce courant prend de nombreuses formes qu'une même philosophie sous-tend toutefois: faire vite n'est pas toujours mieux. Slower is better. Slow is beautiful. Tellement que le terme slow s'est répandu hors de l'anglophonie...

Prenant soin de les ancrer dans l'histoire de l'industrialisation, l'auteur signale l'existence de plusieurs courants, tel le Long Now Foundation sur la côte ouest américaine, qui compte beaucoup de travailleurs des nouvelles technologies (!), les Downshifters sur la côte est, qui ralliait déjà 12 millions d'adeptes en 2002, la Society for Decelaration of Time en Autriche, le Sloth Club au Japon. Tous prônent un mode de vie plus lent et respectueux de l'environnement.

Mais c'est en Italie que le mouvement s'est le plus unifié. Le Slow Food, qui privilégie une nourriture saine, consommée tranquillement et produite localement, y est né. Dans son sillage sont apparus le Slow Sex, enraciné dans le tantrisme, technique qui fait durer le désir et le plaisir, et les Citta Slow (villes lentes). En 1999, Bra et trois autres petites cités se sont engagées à devenir des refuges contre la frénésie du monde moderne. Elles sont maintenant une trentaine à respecter les 55 préceptes d'un manifeste invitant à ralentir la cadence: multiplier les zones piétonnes et les espaces verts, réduire le bruit, soutenir les fermiers et marchands locaux... Au-delà de ces applications pratiques, "c'est une déclaration philosophique indiquant que, dans cette ville, on comprend que c'est mieux de prendre son temps", souligne l'auteur.

Une myriade de tendances abordées dans ce livre vont déjà dans ce sens. Le yoga et la méditation attirent un nombre grandissant d'adeptes de ce côté-ci du monde. Les médecines alternatives sont de plus en plus reconnues par les collèges de médecins. Le mouvement altermondialiste s'en prend à la surproduction efficace et rentable au détriment de la qualité des produits et des échanges commerciaux. Le cocooning n'incarne-t-il pas le désir de se couper de l'urbanité trépidante?

Pour Carl Honoré, il s'agit là de symptômes d'un courant plus généralisé qui finira par les englober tous. À l'instar des sympathisants du mouvement, l'auteur ne prétend surtout pas que ralentir est toujours la solution. "La philosophie slow peut se résumer à un seul mot: l'équilibre, lit-on dans ce nouvel éloge de la lenteur. Soyez rapides si le bon sens le commande et lents quand la lenteur est requise." Car la vitesse a aussi ses charmes et son utilité. Qui reviendrait à l'Internet basse vitesse? "C'est amusant et excitant d'aller vite. Mais on s'est tellement emballés qu'on est restés pris sur le mode accéléré." Le nouveau slogan de Nike? "You're faster than you think"...

Carl Honoré déplore que le modèle de vie actuel (dans les pays industrialisés, du moins) repose quasi uniquement sur des principes d'efficacité et de rapidité. Sortis de l'univers du travail, ils se répercutent maintenant dans les gestes quotidiens: manger, conduire, faire l'amour, divertir les enfants, même dormir. L'auteur lui-même s'est lancé dans l'écriture de son livre parce qu'il s'est rendu compte qu'il faisait la lecture rapide à ses enfants avant le coucher. Et que dire du journaliste en quête de scoops et pressé par son heure de tombée...

"Il y a un préjugé culturel profond contre la lenteur qui est associée à la paresse, à quelque chose d'ennuyant et de mauvais." Un coup d'oeil au dictionnaire virtuel le confirme. Les synonymes de lenteur: idiotie, imbécillité, abrutissement, illogisme, inintelligence. "On a presque honte d'être lent. Il y a une fierté un peu machiste à paraître occupé et pressé." En bout de course (!), cette tendance cache souvent un mal de vivre plus fondamental. "Il y a un mécanisme de déni dans la rapidité, note le journaliste. On nage à la surface de sa vie au lieu de la vivre réellement. La vie manque de sens? Alors on va plus vite pour s'écarter de cette quête de sens. C'est un cercle vicieux."

Bref, le monde est prêt pour une petite révolution de la lenteur. Elle pourrait même passer par une loi, selon l'auteur, interdisant d'abuser des ressources humaines. Après tout, l'économie n'a pas tant pâti de la diminution du nombre d'heures de travail au XIXe siècle, ni des récentes réglementations pro-environnementales.

Frédérique Doyon, Ledevoir.com, "Éloge de la lenteur", 22/07/2004.

Séance 11

Paresse et procrastination

Observation

Observez la mini-série d'Arte On verra demain : excursion en Procrasti-Nation #02 D’autres chats à fouetter et #05 Inaction directe.

Document A

Van Gogh, La Sieste, 1890-1891.

Document B

De nos jours, la procrastination est vue comme un handicap, presque une tare sociale dont on s'avoue victime en ­baissant honteusement la tête, tel un ­lépreux improductif. Comme le laisse entendre Tim Urban, auteur du blog "Wait but why", le procrastinateur ­abriterait dans son cerveau un "singe de gratification instantanée" piratant sans cesse son système de prises de décisions rationnelles. Au quotidien, sous l'influence de ce macaque inconséquent, c'est avec une culpabilité latente que l'on se livre aux virées sans fin sur Instagram, à la lecture interminable de pages Wikipédia, aux recherches " ulysséennes" de destinations week-ends sur Airbnb. Autant d'activités menées de front durant les heures de travail dans une ambiance de semi-clandestinité dommageable pour les nerfs.

Lorsqu'on remet consciencieusement à demain ce que l'on pourrait faire aujourd'hui, on a toujours ce sentiment désagréable d'être un adolescent ­contraint de camoufler aux yeux de ­parents puritains une coupable activité masturbatoire. N'est-il pas curieux de se sentir ainsi en faute alors que l'on est simplement en train de mettre son esprit au ­repos? Rappelons que certains vont jusqu'à rapprocher le mot "travail" du latin tripalium, nom d'un instrument de torture... A la lumière crue de cette exhumation étymologique parfois contestée,il est donc grand temps de réviser nos a priori : non, la procrastination ne doit plus être envisagée comme l'expression d'une inadaptation sociale, mais plutôt comme un ­signe enviable de bonne santé mentale. D'après une étude menée par la revue Computers in Human Behavior, le fait de regarder des vidéos de chats permettrait notamment de dissiper les émotions négatives et de provoquer un regain d'énergie chez le travailleur.

Si elle ne devient pas un moyen de fuir nos responsabilités mais uniquement de les différer, la procrastination est sans doute la meilleure réponse qui soit à l'accélération du temps productif. "Distraction is the new concentration", professe même le poète américain ­Kenneth Goldsmith, qui propose, dans le cadre de l'université de Pennsylvanie, des cours de cyber-glandouille intitulés "Wasting Time on the Internet . Flâner sur le Web serait, pour Goldsmith, le moyen d'élargir son horizon créatif, de s'ouvrir à des sphères inexplorées de son propre inconscient et de cultiver sa capacité à tisser des liens inattendus, ce qui pourrait constituer une bonne définition de ce qu'est l'intelligence.

En ce qui me concerne, j'ai transformé ma tendance à la procrastination en véritable méthode de travail. Tel Lance Armstrong pratiquant l'autotransfusion sanguine, mon "moi présent" a ainsi pour habitude de déléguer à mon "moi futur" les tâches qui lui ­incombent, en vue de susciter in fine un état de transe productif pareil au coup de pédale qui permet de partir sans ­effort à l'assaut de l'Alpe-d'Huez. Est-ce que ça marche vraiment? Permettez-moi de ne pas conclure dans la précipitation et de terminer auparavant le visionnage de ce passionnant documentaire : L'Histoire cachée de la Grande Muraille de Chine.

Nicolas Santolaria, Le Monde, "Éloge de la glandouille", 27 novembre 2017.