La force de vivre

THÈME Victor Hugo, Les Contemplations, Livres IV et V. Nietzsche, Le Gai Savoir, Avant-Propos, Livre 4, trad. Wotling Svetlana Alexievitch, La Supplication. Sujets de réflexion possibles
A. Les luttes et les rêves

Écrit en 1846, V, III, V et VI.

Hommes préparatoires, §283 ; Illusion des contemplatifs, §301 ; Danger du plus heureux, §302.

Monologue sur l'éternel et le maudit, p. 200-204.

Monologues sur les symboles d'un grand pays, p. 163-166.

Dans Une saison en enfer, Arthur Rimbaud écrit : "La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde."

Dans sa tragédie Antigone (1944), Jean Anouilh écrit : "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu'on vous tue. C'est trop lâche."

"C'est quoi une vie d'homme ? C'est le combat de l'ombre et de la lumière. C'est une lutte entre l'espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur. Je suis du côté de l'espérance, mais d'une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté." (Aimé Césaire, entretien dans Présence africaine).

B. La tentation du renoncement

Veni, vido, vixi, et Demain, dès l'aube, livre IV, XIII et XIV.

"À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt", IV, XII.

Aux navires !, §289 ; En faisant, nous ne faisons pas, §304 ; Maîtrise de soi, §305 ; Les Médecins de l'âme et la douleur, §326.

Nina Konstantinovna Jarkov, p. 123-126.

Nadejda Afanassievna Bourakova, habitante de Khoïniki, p. 194-195.

Alexandre Koudriaguine, liquidateur, p. 184-189.

"Il faut retenir, avec nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres" écrit Montaigne dans ses Essais (livre I, chp XXXIX, "Sur la solitude", 1580).

C. L'amour de la vie

Les Malheureux, V, XXVI, v. 1 à 70.

"Elle était pâle, et pourtant rose", ; Ô souvenirs ! printemps ! aurore !, IV, VII et IX.

Excelsior, §285 ; L'humanité à venir, §337 ; Incipit tragoedia, §342.

Volonté et vague, §310 ; Le poids le plus lourd, §341.

Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur, de "J'étais tellement heureuse" à la fin, p. 246-250

Arthur Schopenhauer écrit, dans Le Monde comme volonté et comme représentation : "La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme."

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus affirme : "L'important n'est pas de guérir mais de vivre avec ses maux" (1942).

D. Exister et vivre

Trois ans après, IV, III.

Préface, §3 ; Sagesse dans la douleur, §318 ; La volonté de souffrir et les compatissants, §338.

Loisir et oisiveté, §329.

Arkadi Filine, liquidateur, de "Nous enterrions la forêt" à la fin, p. 97-100.

Sergueï Vassilievitch Sobolev, de "Ces gens ne sont plus de ce monde" à "Parce que vous vous mentez à vous-mêmes", p. 138-141.

Victor Latoun, photographe, 189-194.

Dans Émile ou de l'éducation, Rousseau écrit : "Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir ; c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie."

Dans L'Ecclésiaste, on trouve l'affirmation suivante : "Pour tous ceux qui vivent il y a de l'espérance; et même un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort."

Dans ses Pensées, Pascal écrit : "Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le véritable."

E. La vie sous toutes ses formes

"Je payai le pêcheur", XXII, Pasteurs et troupeaux, XXIII, "J'ai cueilli cette fleur", XIV, livre V.

"Mugitusque boum", livre V, XVII.

Pour la nouvelle année, §276 ; En faisant, nous ne faisons pas, §304 ; In media vita, §324 ; Le poids le plus lourd, §341.

Zinaïda Evdokimovna Kovalenka, résidente sans autorisation, de "Tout vit ici" à la fin, p. 42-44.

Larissa Z, une mère, p. 89-92.

Dans Émile ou de l'éducation, Rousseau affirme : "C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudrait que vivre, vivrait heureux ; par conséquent il vivrait bon ; car où serait pour lui l'avantage d'être méchant ?"

"Les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes" écrit Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra (1985).

F. Comment comprendre ?

À Villequier, livre IV, XV.

Préface, § 2 ; En faveur de la critique, §307 ; Ce que signifie connaître, §333.

Vive la physique, §335.

Interview de l'auteur par elle-même, p. 30-32.

Nikolaï Prokhorovitch Jarkov, p. 126-129.

Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida écrit : "Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie."

Thème A

Les luttes et les rêves

Extrait 01

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Pistes

Prolongement

Dans sa tragédie Antigone (1944), Jean Anouilh écrit : "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu'on vous tue. C'est trop lâche."

V

[...]

Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,

Qu'une idée en l'esprit : servir la cause humaine.

La vie est une cour d'assises ; on amène

Les faibles à la barre accouplés aux pervers.

J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,

Plaidé pour les petits et pour les misérables ;

Suppliant les heureux et les inexorables,

J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,

Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,

Le laquais, le forçat et la prostituée ;

Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée,

Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or,

Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor.

Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,

Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle ;

Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi,

Tandis qu'en bas peut-être on me disait : merci,

J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées,

L'applaudissement fauve et sombre des huées ;

J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant ;

J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant ;

J'allais criant : Science ! écriture ! parole !

Je voulais résorber le bagne par l'école ;

Les coupables pour moi n'étaient que des témoins.

Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins

Que le front de Paris la tiare de Rome.

J'ai vu l'esprit humain libre, et le cœur de l'homme

Esclave ; et j'ai voulu l'affranchir à son tour,

Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour.

Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide,

J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide ;

Et me voici ; marchant toujours, ayant conquis,

Perdu, lutté, souffert. - Encore un mot, marquis. [...]

Puisque nous sommes là causant entre deux portes.

On peut être appelé renégat de deux sortes :

En se faisant païen, en se faisant chrétien.

L'erreur est d'un aimable et galant entretien.

Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.

La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,

Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt,

On la trahit, devient le spectre du chevet.

L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide.

Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide.

Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient

Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,

Use à tout ressaisir ses ongles noirs, fait rage ;

Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,

Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort !

Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.

L'avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme.

L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme

Demain ; mai tourne bride et plante là l'hiver ;

Qu'est-ce qu'un papillon ? le déserteur du ver ;

Falstaff se range ? il est l'apostat des ribotes ;

Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes ;

Ah ! le doux renégat des haines, c'est l'amour.

À l'heure où, débordant d'incendie et de jour,

Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres,

Le soleil frémissant renia les ténèbres.

Ô marquis peu semblable aux anciens barons loups,

Ô français renégat du celte, embrassons-nous.

Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.

VI

[...]

Rien, au fond de mon cœur, puisqu'il faut le redire,

Non, rien n'a varié ; je suis toujours celui

Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui,

Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,

Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.

Seulement, un matin, mon esprit s'envola,

Je vis l'espace large et pur qui nous réclame ;

L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme.

Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.

L'histoire m'apparut, et je compris la loi

Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche,

Et montant l'escalier immense marche à marche.

Je restai le même œil, voyant un autre ciel.

Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel

Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles ?

Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles

Dans mon cœur frémissant, à ce cri : Liberté !

L'œil de cet homme a plus d'aurore et de clarté,

Tant pis ! prenez-vous-en à l'aube solennelle.

drop-empty-paras

C'est la faute au soleil et non à la prunelle.

Vous dites : Où vas-tu ? Je l'ignore ; et j'y vais.

Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.

J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière ;

Et cela me suffit ; je brise la barrière.

Je vois, et rien de plus ; je crois, et rien de moins.

Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins.

Les hommes du passé, les combattants de l'ombre,

M'assaillent ; je tiens tête, et sans compter leur nombre,

À ce choc inégal et parfois hasardeux.

Mais Longwood et Goritz m'en sont témoins tous deux,

Jamais je n'outrageai la proscription sainte.

Le malheur, c'est la nuit ; dans cette auguste enceinte,

Les hommes et les cieux paraissent étoilés.

Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés.

Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,

Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe ;

J'ai toujours consolé qui s'est évanoui ;

Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.

Ma mère aussi le sait ! et de plus, avec joie,

Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie ;

Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.

Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai ;

Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère

Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère ;

Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,

Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers,

Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure

De ce grand lendemain : l'humanité meilleure !

Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,

Rien de ce but profond ne distraira mon cœur,

Ma volonté, mes pas, mes cris, mes vœux, ma flamme !

Ô saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme !

Oh ! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,

La conscience en moi ne baissera le front ;

Elle marche, sereine, indestructible et fière ;

Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière,

À travers mon destin, quel que soit le moment,

Quel que soit le désastre ou l'éblouissement,

Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,

Dans l'aube, dans la nuit, l'œil de ma mère morte !

Paris, juin 1846.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre V, "En marche", III, V, 1856.

Extrait 02

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Pistes

Prolongement

Dans sa tragédie Antigone (1944), Jean Anouilh écrit : "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu'on vous tue. C'est trop lâche."

À la lumière des oeuvres au programme, vous direz si cette conception vous paraît pertinente.

283

Hommes préparatoires. - Je salue tous les signes indiquant le commencement d'un âge plus viril, plus guerrier qui avant tout remettra à l'honneur la bravoure ! Car il doit ouvrir la voie à un âge encore supérieur et rassembler la force dont celui-ci aura un jour besoin, - l'âge qui portera l'héroïsme au sein de la connaissance et mènera des guerres pour les pensées et leurs conséquences. Pour cela, il faut à présent bien des hommes préparatoires vaillants qui ne peuvent cependant pas surgir du néant - et pas davantage du sable et de la vase de la civilisation d'aujourd'hui et de la formation dispensée par nos grandes villes actuelles : des hommes qui sachent être silencieux, solitaires, résolus, satisfaits et persévérants dans l'activité invisible : des hommes qui en vertu d'un penchant intérieur recherchent en toutes choses ce qu'il faut surmonter en elles : des hommes qui possèdent en propre gaieté d'esprit, patience, simplicité et mépris pour toutes les grandes vanités, tout autant que générosité dans la victoire et indulgence envers les petites vanités de tous les vaincus : des hommes qui portent un jugement perspicace et libre sur tous les vainqueurs et sur la part de hasard inhérente à toute victoire et toute gloire : des hommes qui aient des fêtes propres, des jours de travail propres, des périodes de deuil propres, rompus au commandement et commandant avec assurance, prêts pareillement à obéir, là où il le faut, pareillement fiers dans l'un et l'autre cas, pareillement au service de leur propre cause : des hommes qui prennent plus de risques s'exposent davantage au danger, des hommes plus féconds, des hommes plus heureux ! Car, croyez-moi ! - le secret pour retirer de l'existence la plus grande fécondité et la plus grande jouissance, c'est : vivre dangereusement ! Bâtissez vos villes sur le Vésuve ! Lancez vos navires sur des mers inexplorées ! Vivez en guerre avec vos pareils et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être maîtres et possesseurs, hommes de connaissance ! Le temps ne sera bientôt plus où vous pouviez vous contenter de vivre, tels des cerfs farouches, cachés au fond des bois ! La connaissance finira par tendre la main vers ce qui lui revient de droit : - elle voudra devenir maître et possesseur, et vous avec elle !

301

Illusion des contemplatifs. - Les hommes élevés se distinguent de ceux de rang subalterne en ce qu'ils voient et entendent indiciblement plus et qu'ils voient et entendent en pensant - et c'est justement cela qui distingue l'homme de l'animal et les animaux supérieurs des inférieurs. Le monde devient toujours plus plein pour celui qui croît jusqu'à atteindre la cime de l'humanité ; les hameçons de l'intérêt se lancent vers lui en nombre toujours croissant ; la foule de ses attirances s'accroît constamment et également la foule de ses genres de plaisir et de déplaisir, - l'homme supérieur devient sans cesse à la fois plus heureux et plus malheureux. Mais avec cela une illusion demeure son fidèle compagnon : il pense être en position de spectateur et d'auditeur face au grand spectacle visuel et sonore qu'est la vie : il qualifie sa nature de contemplative et laisse échapper en cela le fait qu'il est aussi par lui-même le véritable poète et prolongateur poétique de la vie, - que certes, il se distingue fortement de l'acteur de ce drame, le soi-disant homme d'action, mais plus encore d'un simple observateur et invité d'honneur installé face à la scène. Il possède certainement en propre, en tant que poète, la vis contemplativa et le regard rétrospectif sur son œuvre, mais en même temps et au premier chef, la vis creativa qui manque à l'homme d'action, en dépit de l'apparence et de la croyance commune. C'est nous, les hommes qui sentent en pensant, qui ne cessons de construire réellement quelque chose qui n'existe pas encore : tout le monde éternellement en croissance des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des gradations, des acquiescements et des négations. Ce poème que nous avons composé est constamment assimilé à force d'étude et d'exercice, traduit en chair et en réalité, et même en quotidienneté par ceux qu'on appelle les hommes pratiques (nos acteurs, ainsi que nous l'avons dit). Tout ce qui possède de la valeur dans le monde aujourd'hui ne la possède pas en soi, en vertu de sa nature, - la nature est toujours dénuée de valeur : - au contraire, une valeur lui a un jour été donnée et offerte, et c'est nous qui avons donné et offert ! C'est nous seuls qui avons d'abord créé le monde qui intéresse l'homme en quelque manière ! - Mais c'est justement le fait de le savoir qui nous manque, et s'il nous arrive de le saisir pour un instant, nous l'avons de nouveau oublié l'instant suivant : nous méconnaissons notre meilleure force et nous nous estimons, nous, les contemplatifs, un degré trop bas, - nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l'être.

302

Danger du plus heureux. - Avoir des sens subtils et un goût subtil ; être habitué comme à l'aliment approprié et le plus proche à ce que l'esprit a de recherché et de meilleur ; jouir d'une âme forte, audacieuse, téméraire ; traverser la vie l'œil calme et le pas ferme, être toujours prêt à l'extrême comme à une fête et plein de l'aspiration à des mondes et des mers, des hommes et des dieux encore à découvrir ; prêter l'oreille à toute musique pleine de gaieté d'esprit comme si des hommes intrépides, des soldats, des navigateurs s'accordaient en l'écoutant une courte halte et un plaisir, et se laissaient, dans la plus profonde jouissance de l'instant, vaincre par les larmes et toute la pourpre mélancolie de l'homme heureux : qui ne souhaiterait que tout cela soit précisément son bien, son état ! C'était le bonheur d'Homère ! L'état de celui qui inventa les dieux des Grecs, - non, s'inventa ses propres dieux ! Mais qu'on ne se le cache pas : avec dans l'âme ce bonheur d'Homère, on est aussi la créature la plus susceptible de souffrance sous le soleil ! Et ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert le plus précieux coquillage que les vagues de l'existence aient jusqu'à présent rejeté sur le rivage ! En le possédant, on devient toujours plus subtil dans la douleur et, pour finir, trop subtil : il ne fallut à la fin à Homère qu'une petite déconvenue et un petit dépit pour lui faire perdre goût à la vie. Il n'avait pas réussi à résoudre une absurde petite énigme que de jeunes pêcheurs lui avaient soumise ! Oui, les petites énigmes sont le danger des plus heureux ! -

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 03

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Pistes

Prolongement

Dans sa tragédie Antigone (1944), Jean Anouilh écrit : "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu'on vous tue. C'est trop lâche."

À la lumière des oeuvres au programme, vous direz si cette conception vous paraît pertinente.

MONOLOGUE SUR L'ÉTERNEL ET LE MAUDIT : QUE FAIRE ET QUI EST COUPABLE ?

"Je suis un homme de mon temps. Aujourd'hui, c'est la mode de nous injurier... C'est sans danger... Tous les communistes sont des criminels. Nous sommes responsables de tout, y compris des lois de la physique. À l'époque, j'étais premier secrétaire d'un comité de district du parti. On écrit dans les journaux que les communistes étaient coupables, car ils construisaient des centrales de mauvaise qualité, par souci d'économie, et ne prenaient pas en compte les vies humaines. Que l'homme n'était pour eux que du sable, le fumier de l'histoire ! Questions maudites : que faire ? Et qui est coupable ? Questions éternelles, immuables. Mais ils sont tous impatients. Tout le monde veut se venger ! Du sang ! Sus aux communistes !

Si les autres se taisent, moi, je vais parler. On lit aujourd'hui dans les journaux : les communistes trompaient le peuple, lui cachaient la vérité. Mais nous avions notre devoir... Nous recevions des télégrammes du Comité central, du comité régional du parti... Notre mission était d'empêcher la panique. Les gens étaient pendus aux nouvelles. Il n'y a que pendant la guerre que l'on suivait avec autant d'attention les communiqués du front. Et il y avait la peur, les rumeurs. C'était cela qui assommait la population, et non la radiation... Nous devions... On ne peut pas dire que l'on dissimulait les choses volontairement. En fait, personne ne comprenait les dimensions de ce qui se passait. On agissait en vertu de considérations politiques supérieures. Mais si l'on met de côté les émotions et la politique, il faut reconnaître que personne ne croyait vraiment ce qui venait de se passer. Même les scientifiques ne parvenaient pas à y croire ! Il n'y avait aucun précédent, ni chez nous, ni dans le monde entier. Sur place, dans la centrale, les savants étudiaient la situation et prenaient des décisions. Récemment, j'ai regardé l'émission Moment de vérité, avec Alexandre Iakovlev, membre du Politburo. Celui qui était du côté de Gorbatchev... Il se souvient de quoi ? Eux, au sommet, ils ne s'imaginaient pas le tableau, non plus... Lors d'une séance du Politburo, un général disait : "Qu'est-ce que la radiation a de terrible ? Après un test nucléaire, nous avons bu du vin rouge, le soir, sur le champ de tir. Et personne n'a rien eu." On parlait de Tchernobyl comme d'un accident, un accident ordinaire.

Si j'avais déclaré qu'on ne pouvait pas sortir dans la rue, on m'aurait dit : "Vous voulez saboter la fête du Premier Mai ?" Cela serait devenu une affaire politique. J'aurais dû mettre ma carte du parti sur la table... (Il se calme un peu.) Ce n'est pas une blague ! C'est ce qui s'est vraiment passé... On raconte que Chtcherbina, le président de la commission du gouvernement, arrivé sur place peu de jours après l'explosion, a exigé d'être immédiatement conduit sur les lieux de l'accident. On lui a parlé des amas de graphite, des champs de radiation affolants, des températures très élevées... Impossible donc de l'y emmener. Mais il se mit à hurler : "Je dois tout voir de mes yeux. Ce soir, je dois faire mon rapport au Politburo." C'est le type même du comportement militaire. Nous ne connaissions rien d'autre. Nous ne comprenions pas que la physique existait... La réaction en chaîne... Et qu'aucun décret du gouvernement ne pouvait la changer. Mais si j'avais osé le dire ! Si j'avais osé annuler la manifestation du Premier Mai ! (Il s'échauffe de nouveau.) La presse écrit... Comme si le peuple était dans la rue et nous dans des bunkers souterrains ! Je suis resté debout à la tribune pendant deux heures, sous ce soleil, sans chapeau, sans manteau... Et pareillement le 9 mai, le jour de la Victoire. J'ai défilé avec les vétérans... Il y avait des airs d'accordéon. On buvait, on dansait. Nous faisions tous partie du système. Nous croyions ! Nous avions des idéaux élevés. Nous avions foi en la victoire ! Nous allions vaincre Tchernobyl ! Nous lisions des articles enthousiasmants sur la lutte héroïque pour dompter le réacteur que l'on ne maîtrisait plus. L'homme sans idéal ? C'est horrible... Que voyons-nous se passer, maintenant ? La débâcle. L'anarchie. Les idéaux sont indispensables... Ce n'est qu'avec eux qu'un État fort est possible ! Et nous les avions.

Dans les journaux, à la radio, à la télé, tout le monde criait : la vérité, nous voulons la vérité ! Dans les meetings, on exigeait la vérité ! Mais c'est mauvais, très mauvais ! Nous allons tous bientôt mourir ! Qui a besoin d'une telle vérité ? Lorsque les foules ont fait irruption à la Convention pour exiger la mise à mort de Robespierre, avaient-elles raison ? Se soumettre à la foule... Devenir la foule... Regardez ce qui se passe, maintenant... (Un silence.) Si je suis un criminel, alors pourquoi ma petite-fille... Mon enfant... Elle est malade, elle aussi. Ma fille l'a mise au monde ce printemps-là. Elle nous l'a amenée, à Slavgorod, quelques semaines après l'explosion de la centrale... Les hélicoptères faisaient toujours des allers-retours et les véhicules militaires encombraient les routes... Ma femme me suppliait de les renvoyer, de les faire partir. Mais moi, premier secrétaire du comité du parti, je l'ai interdit catégoriquement : "Que diront les gens si je mets ma fille et son bébé à l'abri, alors que leurs enfants restent ici ?" Ceux qui voulaient partir pour sauver leur peau, je les convoquais au bureau du comité de district : "Es-tu communiste ou non ?" C'était une véritable épreuve. Si j'étais un criminel, pourquoi alors est-ce que je condamnais mon propre enfant ? (Il prononce encore quelques phrases incohérentes.)

Vous m'avez demandé de vous parler des premiers jours... L'inquiétude régnait en Ukraine, mais tout était calme, en Biélorussie. La campagne des semailles battait son plein. Je ne me cachais pas, je ne restais pas cloîtré dans mon bureau, mais je parcourais les champs, les prés. Nous semions, nous labourions. Avez-vous oublié qu'avant Tchernobyl, l'atome était surnommé "le travailleur pacifique" ? Nous étions fiers de vivre à l'ère atomique. Je ne me souviens pas qu'on ait eu peur du nucléaire... Et le premier secrétaire d'un comité du parti, c'était qui ? C'est un homme ordinaire avec un diplôme d'études supérieures ordinaire, généralement ingénieur ou agronome. Certains avaient fait, en plus, des études à l'École supérieure du parti. Sur les radiations, je ne savais que ce qu'on nous avait dit au cours de défense civile. Je n'avais jamais entendu parler de césium dans le lait, ni de strontium... Or le lait avec le césium, nous le portions dans les laiteries. Et la viande, dans les boucheries industrielles. Nous fauchions de l'herbe à 40 curies. Nous exécutions le plan. Et j'exerçais des pressions pour le remplir. Car personne ne l'avait annulé...

Un détail sur ce que nous étions à l'époque : dans les premiers jours, les gens éprouvaient non pas seulement de la peur, mais aussi de l'enthousiasme. Je suis totalement privé de l'instinct de conservation. (Après un instant de réflexion.) J'ai un sens du devoir très développé... J'avais sur mon bureau des dizaines de demandes : "Je vous prie de m'envoyer à Tchernobyl." Des volontaires. Quoi que vous écriviez, le caractère soviétique a existé. Et l'homme soviétique aussi. Quoi que vous écriviez... [...]

L'évacuation... Si quelqu'un avait vu cela d'en haut, il aurait pensé que la Troisième Guerre mondiale venait de commencer. On évacue un village et l'on prévient celui d'à côté : évacuation dans une semaine. Et, pendant une semaine, les villageois font des meules, fauchent l'herbe, travaillent dans les potagers, coupent du bois... La vie suit son cours. Personne ne comprend ce qui se passe. Et, une semaine plus tard, on emmène tout le monde dans des camions militaires... Des réunions, des missions, des instructions, des nuits sans sommeil. Il y avait de tout. Je me souviens d'un homme, près du comité municipal du parti, à Minsk. Il tenait une pancarte : "Donnez de l'iode au peuple !" Il faisait chaud, mais il portait un imperméable.

(Il revient au début de notre conversation.)

Vous avez oublié... À l'époque, les centrales nucléaires, c'était l'avenir. J'ai fait plusieurs interventions... De la propagande... J'ai visité une centrale : tout était paisible, solennel. Dans un coin, des drapeaux rouges et des fanions de victoire à l'émulation socialiste. Notre avenir...

Je suis un homme de mon époque, pas un criminel..."

Vladimir Matveïevitch Ivanov, ancien premier secrétaire du comité du parti du district de Slavgorod.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème B

La tentation du renoncement

Extrait 04

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Pistes

Prolongement

"Il faut retenir, avec nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres" écrit Montaigne dans ses Essais (livre I, chp XXXIX, "Sur la solitude", 1580).

À la lumière des oeuvres au programme, vous direz si cette conception vous paraît pertinente.

XIII
VENI, VIDI, VIXI

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs

Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,

J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;

Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,

Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu ;

Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,

Ô ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes,

Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécu.

Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre.

Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.

J'ai vécu souriant, toujours plus adouci,

Debout, mais incliné du côté du mystère.

J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai servi, j'ai veillé,

Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.

Je me suis étonné d'être un objet de haine,

Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile,

Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,

Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,

J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi ;

Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;

Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme

Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,

Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit.

Ô seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,

Afin que je m'en aille et que je disparaisse !

Avril 1848.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre IV, XIII, 1856.

XIV

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.

J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 1847.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre IV, XIV, 1856.

Extrait 05

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Pistes

Prolongement

"Il faut retenir, avec nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres" écrit Montaigne dans ses Essais (livre I, chp XXXIX, "Sur la solitude", 1580).

À la lumière des oeuvres au programme, vous direz si cette conception vous paraît pertinente.

289

Aux navires ! - Si l'on considère quel effet la justification philosophique globale de sa manière de vivre et de penser exerce sur chaque individu - à savoir celui d'un soleil qui réchauffe, bénit, féconde, rayonne spécialement pour lui, combien elle rend indépendant de la louange et du blâme, apte à se satisfaire de soi, riche, généreux en bonheur et en bienveillance, comme elle transforme sans cesse le mal en bien, fait éclore et mûrir toutes les forces et empêche de pousser la mauvaise herbe, petite ou grande, de l'affliction et de la contrariété : on finit par s'écrier transporté de désir : oh, si seulement l'on pouvait créer une foule de nouveaux soleils de ce genre ! Le méchant aussi, le malheureux aussi, l'homme d'exception aussi doivent avoir leur philosophie, leur bon droit, leur soleil éclatant ! Ce n'est pas la pitié envers eux qui est nécessaire ! - nous devons désapprendre cette trouvaille de l'arrogance, si longuement que l'humanité l'ait apprise et s'y soit exercée jusqu'à présent - ce ne sont pas des confesseurs, des êtres qui exorcisent les âmes et remettent les péchés qu'il nous faut instituer pour eux ! Mais une nouvelle justice ! Et un nouveau mot d'ordre ! Et de nouveaux philosophes ! La terre morale aussi est ronde ! La terre morale aussi a ses antipodes ! Les antipodes aussi ont droit à l'existence ! Il reste encore un autre monde à découvrir - et plus d'un ! Aux navires, philosophes !

304

En faisant, nous ne faisons pas. - Au fond, j'ai en horreur toutes les morales qui disent : "Ne fais pas telle chose ! Renonce ! Dépasse-toi !" - je suis en revanche bien disposé envers les morales qui m'incitent à faire quelque chose, à le refaire et ce du matin au soir, et à en rêver la nuit, et à ne penser à rien d'autre qu'à : le faire bien, aussi bien que moi seul, justement, je le peux ! Qui vit de la sorte voit tomber continuellement, l'une après l'autre, les choses qui n'appartiennent pas à une telle vie : c'est sans haine ni répugnance qu'il voit aujourd'hui telle chose, demain telle autre prendre congé de lui, telles les feuilles jaunies que chaque petit coup de vent un peu vigoureux ravit à l'arbre : ou bien il ne voit pas du tout qu'elles prennent congé, tant son œil fixe fermement son but et regarde de manière générale en avant, non pas de côté, en arrière, en bas. "Notre faire doit déterminer ce que nous ne faisons pas : en faisant, nous ne faisons pas" - voilà ce qui me plaît, tel est mon placitum. Mais je ne veux pas tendre les yeux ouverts à mon appauvrissement, je n'ai nul goût pour toutes ces vertus négatives, - vertus qui ont pour essence la négation et le renoncement à soi eux-mêmes.

305

Maîtrise de soi. - Les professeurs de morale qui prescrivent avant tout et par-dessus tout à l'homme de parvenir à se maîtriser l'exposent à une maladie étrange : à savoir une excitabilité permanente à toutes les émotions et inclinations naturelles et pour ainsi dire une démangeaison. Quelle que soit la chose qui puisse désormais l'ébranler, le tirer, l'attirer, le stimuler, de l'intérieur ou de l'extérieur - il semble toujours à cet excitable que sa maîtrise de soi soit à l'instant mise en péril : il n'a plus le droit de se confier à aucun instinct, à aucun libre coup d'aile, mais se fige en permanence en une attitude défensive, armé contre lui-même, l'œil acéré et méfiant, éternel gardien de son château, en lequel il s'est lui-même transformé. Oui, il peut être grand en cela ! Mais qu'il est devenu insupportable désormais aux autres, qu'il est devenu lourd pour lui-même, appauvri et coupé de toutes les plus belles contingences de l'âme ! Voire même de toute instruction ultérieure ! Car on doit pouvoir se perdre soi-même pour quelque temps si l'on veut apprendre quelque chose de ce que l'on n'est pas soi-même.

326

Les médecins de l'âme et la douleur. - Tous les prédicateurs de morale, de même que tous les théologiens, ont en commun une indélicatesse : ils cherchent tous à persuader les hommes qu'ils se trouveraient dans un état désespéré et qu'une thérapie sévère, ultime et radicale serait nécessaire. Et comme les hommes dans leur ensemble ont prêté l'oreille avec trop de zèle à ces doctrines durant des siècles entiers, une part de cette superstition relative à leur état désespéré a réellement fini par passer en eux : de sorte qu'ils ne sont que trop disposés aujourd'hui à soupirer, à ne plus trouver aucun intérêt à la vie et à se présenter mutuellement des mines affligées comme si elle était vraiment des plus difficiles à supporter. [...] En vérité, ils ont une confiance effrénée dans leur vie, ils en sont amoureux et regorgent d'indicibles ruses et subtilités pour briser le désagréable et ôter leur épine à la douleur et au malheur. J'ai l'impression que l'on parle toujours de la douleur et du malheur avec outrance comme si c'était une affaire de bonnes manières que d'outrer sur ce point : on tait intentionnellement, en revanche, le fait qu'il existe une foule de moyens pour soulager la souffrance, comme les stupéfiants, ou la hâte fébrile des pensées, ou une situation calme, ou de bons et mauvais souvenirs, intentions, espoirs, et bien des espèces de fierté et de compassion qui font presque l'effet d'anesthésiants : tandis que dans le cas des degrés de douleur les plus aigus, les pertes de conscience se produisent déjà d'elles-mêmes. Nous nous entendons parfaitement à verser des douceurs sur nos amertumes, notamment sur les amertumes de l'âme ; nous trouvons des ressources dans notre vaillance et notre sublimité, de même que dans les nobles délires de la soumission et de la résignation. Une perte est une perte pendant une heure à peine : avec elle, d'une manière ou d'une autre, un cadeau nous est aussi tombé du ciel - une nouvelle force par exemple : et ne serait-ce qu'une nouvelle occasion d'accéder à la force ! Que d'inventions n'ont pas été imaginées par les prédicateurs de morale au sujet de la "misère" intérieure du méchant ! Que de mensonges n'ont-ils pas racontés au sujet du malheur de l'homme passionné ! - oui, mentir est bien le mot juste ici : ils étaient parfaitement conscients du bonheur surabondant de cette espèce d'hommes, mais ils sont restés muets comme la tombe à son sujet parce qu'il constituait une réfutation de leur théorie, suivant laquelle tout bonheur n'apparaît qu'avec l'anéantissement des passions et le silence de la volonté ! Et enfin pour ce qui est de la prescription de tous ces médecins de l'âme, et de leur célébration d'une thérapie sévère et radicale : il est permis de poser la question suivante : cette vie qui est la nôtre est-elle vraiment assez douloureuse et importune pour qu'il y ait avantage à l'échanger contre une manière de vivre et une pétrification stoïciennes ? Nous n'allons pas assez mal pour devoir aller mal de manière stoïcienne !

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 06

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Pistes

Prolongement

"Il faut retenir, avec nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres" écrit Montaigne dans ses Essais (livre I, chp XXXIX, "Sur la solitude", 1580).

À la lumière des oeuvres au programme, vous direz si cette conception vous paraît pertinente.

Elle :

"J'entends si souvent parler de la mort que je ne vais plus aux enterrements. Avez-vous entendu des conversations d'enfants sur la mort ? En sixième, ils se demandent si cela fait peur ou non. Il n'y a pas si longtemps, à leur âge, ils voulaient savoir comment naissent les bébés. Maintenant, ils s'inquiètent de savoir ce qui se passerait après une guerre atomique. Ils n'aiment plus les œuvres classiques : je leur récite du Pouchkine et ils me regardent avec des yeux froids, détachés... Un autre monde les entoure... Ils lisent de la science-fiction. Cela les entraîne dans un monde différent, où l'homme se détache de la terre, manipule le temps... Ils ne peuvent pas avoir peur de la mort de la même manière que les adultes... Que moi, par exemple. Elle les excite comme quelque chose de fantastique.

Je réfléchis à cela. La mort tout autour oblige à penser beaucoup. J'enseigne la littérature russe à des enfants qui ne ressemblent pas à ceux qui fréquentaient ma classe, il y a dix ans. Ils vont continuellement à des enterrements... On enterre aussi des maisons et des arbres... Lorsqu'on les met en rang, s'ils restent debout quinze ou vingt minutes, ils s'évanouissent, saignent du nez. On ne peut ni les étonner ni les rendre heureux. Ils sont toujours somnolents, fatigués. Ils sont pâles, et même gris. Ils ne jouent pas, ne s'amusent pas. Et s'ils se bagarrent ou brisent une vitre sans le faire exprès, les professeurs sont même contents. Ils ne les grondent pas parce que ces enfants ne sont pas comme les autres. Et ils grandissent si lentement. Si je leur demande de répéter quelque chose pendant le cours, ils n'en sont même pas capables. Parfois, je dis juste une phrase et leur demande de la répéter : impossible, ils ne la retiennent pas... Alors, je pense. Je pense beaucoup. Comme si je dessinais avec de l'eau sur une vitre : je suis seule à savoir ce que représente mon esquisse. Personne ne le devine, ne l'imagine.

Notre vie tourne autour... autour de Tchernobyl. Où était Untel à ce moment-là ? À quelle distance du réacteur vivait-il ? Qu'a-t-il vu ? Qui est mort ? Qui est parti ? Pour où ? Je me souviens que, dans les premiers mois après la catastrophe, les restaurants se sont de nouveau remplis. Les gens organisaient des soirées bruyantes... "On ne vit qu'une seule fois...", "Quitte à mourir, autant que ce soit en musique". Des soldats, des officiers sont venus. Mais Tchernobyl est désormais tout le temps avec nous... Une jeune femme enceinte est morte soudain, sans cause apparente. Le pathologiste n'a pas établi de diagnostic. Une petite fille de onze ans s'est pendue. Sans raison. Une petite fille... Et quoi qu'il arrive, les gens disent que c'est à cause de Tchernobyl. On nous dit : "Vous êtes malades parce que vous avez peur. À cause de la peur. De la phobie de la radiation." Mais pourquoi les petits enfants sont-ils malades ? Pourquoi meurent-ils ? Ils ne connaissent pas la peur. Ils ne comprennent pas encore.

Je me souviens de ces jours... J'avais la gorge irritée et me sentais lourde. "Vous vous faites des idées sur votre santé, m'a dit le médecin. Tout le monde se fait des idées à cause de Tchernobyl." Mais non, je me sentais réellement mal, avec des douleurs partout et les forces qui m'abandonnaient. Mon mari et moi étions gênés de nous l'avouer l'un à l'autre, mais nous commencions à perdre l'usage de nos jambes. Tout le monde autour de nous se plaignait, même nos amis, de ne plus avoir la force de marcher, d'avoir envie de s'allonger au milieu de la route. Les élèves étaient avachis sur les tables et perdaient connaissance pendant les cours. Tout le monde était devenu sombre. On ne rencontrait plus de gens souriants, de visages sympathiques. Les enfants restaient à l'école de huit heures du matin à neuf heures du soir. Il leur était strictement interdit de jouer dehors, de courir dans la rue. On leur avait distribué des vêtements : une jupe et un chemisier aux filles, un costume aux garçons, mais ils rentraient chez eux dans ces vêtements et l'on ne savait pas où ils traînaient avec. Normalement, les mères devaient laver ces vêtements chaque jour, de manière à ce que les enfants aillent tous les matins à l'école avec des habits propres. Mais on n'avait pas distribué de vêtements de rechange. De plus, les mères avaient leurs tâches domestiques. Elles devaient s'occuper des poules, des vaches, des cochons... Elles ne comprenaient pas pourquoi elles devaient se charger de ce surcroît de travail. Pour elles, des vêtements sales devaient porter des taches d'encre, de terre, de graisse et non des isotopes à courte période. Lorsque j'essayais d'expliquer la chose aux parents d'élèves, j'avais l'impression de leur parler en bantou. "Qu'est-ce que c'est que cette radiation ? On ne l'entend pas, on ne la voit pas... Mais moi, je n'ai pas assez d'argent pour finir le mois. Les trois derniers jours avant la paie, nous ne mangeons que des pommes de terre et du lait. Laissez tomber..." Et la mère faisait un geste las de la main. Or, justement, on a interdit de boire le lait et de manger les pommes de terre de la région. Les magasins étaient approvisionnés en conserves chinoises de viande et en sarrasin. Seulement, les villageois n'avaient pas assez d'argent pour se les payer. Les consignes étaient destinées à des individus cultivés. Elles supposaient une certaine éducation. Or cela manquait cruellement ! Le peuple pour qui les instructions étaient rédigées n'existe pas chez nous. Et il n'est pas si simple d'expliquer la différence entre un röntgen et un rem... De mon point de vue, je qualifierais ce comportement de fatalisme léger. Par exemple, la première année, il était interdit de consommer ce qui poussait dans les potagers. Et pourtant, non seulement les gens en ont mangé, mais ils en ont même fait des conserves. De plus, la récolte était extraordinaire ! Comment expliquer que l'on ne peut pas manger ces cornichons ou ces tomates... Cela veut dire quoi : on ne peut pas ? Leur goût est normal et ils ne donnent pas mal au ventre... Et personne ne "brille" dans l'obscurité... Pour changer leur plancher, nos voisins ont utilisé du bois local. Ils ont mesuré : la radiation était cent fois supérieure à la normale. Vous croyez qu'ils ont démonté ce parquet pour le jeter bien loin ? Pas du tout, ils ont vécu avec. Les gens se disent que tout cela va se calmer et finir par s'arranger tout seul. Au début, certaines personnes apportaient des produits alimentaires aux dosimétristes. Le niveau de radiation dépassait systématiquement la norme des dizaines de fois. Mais l'habitude a été vite perdue. "La radiation, on ne la voit pas, on ne l'entend pas. Ce sont des inventions des scientifiques !" Les choses ont repris leur cours : les labours, les semailles, la récolte... L'impensable s'est produit : les gens se sont mis à vivre comme avant. Renoncer aux concombres de son potager était plus grave que Tchernobyl. Pendant tout l'été, les enfants ont été forcés de rester à l'école. Les soldats l'ont lessivée à fond et ont enlevé une couche de terre autour d'elle. Mais, à la rentrée, on a envoyé ces écoliers récolter les betteraves, ainsi d'ailleurs que des étudiants et des élèves des écoles techniques. Ils étaient tous forcés d'y aller. Tchernobyl était moins grave que de laisser des légumes non récoltés dans les champs...

Qui est coupable ? Personne, à part nous-mêmes !

Avant, nous ne voyions même pas le monde autour de nous. Il était comme le ciel, comme l'air. Comme si quelqu'un nous l'avait donné à tout jamais et ne dépendait pas de nous. Comme s'il devait exister toujours. J'aimais me coucher sur l'herbe, dans la forêt, et admirer le ciel. Je me sentais heureuse au point d'en oublier mon nom. Et maintenant ? La forêt est toujours belle, il y a des myrtilles à foison, mais personne ne les ramasse. On y entend rarement une voix humaine à l'époque des champignons. Nous avons inconsciemment peur de nos sensations. Il nous reste la télé et les livres. L'imagination... Les enfants grandissent dans les maisons. Sans la forêt ou la rivière... Ils ne peuvent que les voir de loin. Ce sont des enfants différents. Et je leur récite, en classe, des vers de Pouchkine sur le bel automne. Ce Pouchkine qui me semblait éternel. Parfois, une pensée sacrilège m'envahit : et si toute notre culture n'était qu'une caisse avec de vieux manuscrits ? Tout ce que j'aime..."

Nina Konstantinovna Jarkov, professeure de littérature.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème C

L'amour de la vie

Extrait 07

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Pistes

Prolongement

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus affirme : "L'important n'est pas de guérir mais de vivre avec ses maux" (1942).

Dans quelle mesure les oeuvres au programme illustrent-elles cette affirmation ?

LES MALHEUREUX
À MES ENFANTS

Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,

Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.

Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir

Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,

Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce

Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,

Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,

Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.

La fumée avait peine à monter dans les branches ;

Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;

On eût dit que les rocs cachaient avec ennui

Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c'était lui

Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,

Plaignaient, tant il était chétif et misérable !

Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.

Comme je regardais ce chaume, un muletier

Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.

- Qui donc demeure là ? demandai-je à cet homme.

L'homme, tout en chantant, me dit : - Un malheureux.

J'allai vers la masure au fond du ravin creux ;

Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,

Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,

Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai

Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.

Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,

Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,

Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,

Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

J'entrai ; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme ;

Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.

- Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu'il était dur

De n'avoir même pas un volet à son mur ;

L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;

Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?

Là ! sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !

Vous devez être mal, vous devez avoir froid,

Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre ! -

- Fils, dit-il doucement, allez en plaindre un autre.

Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,

Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.

Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre

Toute cette forêt dont la senteur m'enivre,

Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison

De me plaindre, je suis le fils de la maison.

Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence

Et les haillons je vis en bonne intelligence,

Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.

Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,

Dans les arbres profonds où parle une voix douce,

Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,

Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.

Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai

Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne

Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,

Il est content de moi, je suis content de lui.

Je suis heureux. -

*

J'étais jadis, comme aujourd'hui,

Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.

Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,

Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,

Les apparences d'ombre et de clarté, je vais

Méditant, et toujours un instinct me ramène

À connaître le fond de la souffrance humaine.

L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sont

Les sondeurs frémissants de l'océan profond ;

Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies ;

Ils plongent dans les mers ; je plonge dans les plaies.

Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.

Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,

Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,

Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.

Victor hugo, Les Contemplations, livre V, XXVI, 1856.

Extrait 08

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Pistes

Prolongement

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus affirme : "L'important n'est pas de guérir mais de vivre avec ses maux" (1942).

Dans quelle mesure les oeuvres au programme illustrent-elles cette affirmation ?

285

Excelsior ! - "Jamais plus tu ne prieras, jamais plus tu n'adoreras, jamais plus tu ne te reposeras dans une confiance illimitée - tu t'interdis de faire halte devant une sagesse ultime, un bien ultime, une puissance ultime et d'ôter le harnais à tes pensées - tu n'as nul gardien et ami permanent pour tes sept solitudes - tu vis sans avoir vue sur une montagne qui porte la neige à sa cime et le brasier dans son cœur - il n'y a plus pour toi de rétributeur, plus de correcteur ultime - il n'y a plus de raison dans ce qui arrive, plus d'amour dans ce qui t'arrivera - nul asile où il n'y aurait qu'à trouver et plus à chercher ne s'offre plus à ton cœur, tu te défends contre toute paix ultime, tu veux l'éternel retour de la guerre et de la paix : homme du renoncement, veux-tu en tout cela renoncer ? Qui t'en donnera la force ? Nul n'eut encore cette force !" - Il est un lac qui un jour s'interdit de s'écouler et jeta une digue là où il s écoulait jusqu'alors : depuis, le niveau de ce lac ne cesse de monter. Peut-être est-ce précisément ce renoncement qui nous donnera à nous aussi la force grâce à laquelle on peut supporter le renoncement lui-même ; peut-être à partir de ce moment l'homme ne cessera-t-il de s'élever là où il ne se déversera plus dans un Dieu.

337

L'humanité à venir. - Si je considère cette époque avec les yeux d'une époque lointaine, je ne sais rien trouver de plus remarquable dans l'homme d'aujourd'hui que sa vertu et sa maladie caractéristique, que l'on appelle "le sens historique". C'est une ébauche de quelque chose d'entièrement neuf et inconnu dans l'histoire : qu'on accorde à ce germe quelques siècles et plus, et il pourrait bien finir par donner le jour à une plante merveilleuse exhalant un parfum tout aussi merveilleux, grâce auquel notre vieille terre serait plus agréable à habiter que jusqu'à présent. Nous, hommes du présent, commençons tout juste à forger la chaîne d'un sentiment à venir très puissant, maillon après maillon, - nous savons à peine ce que nous faisons. Nous avons presque l'impression qu'il ne s'agit pas d'un sentiment nouveau, mais du dépérissement de tous les sentiments anciens : - le sens historique est encore quelque chose de si pauvre et de si froid, et il en saisit beaucoup comme un coup de gel, et les rend encore plus pauvres et plus froids. Il semble à d'autres le signe de l'âge qui s'approche à pas de loup, et notre planète leur paraît un malade mélancolique qui pour oublier son présent écrit l'histoire de sa jeunesse. En effet : c'est là l'une des colorations de ce sentiment nouveau : qui sait ressentir l'histoire des hommes dans son ensemble comme sa propre histoire éprouve, en une universalisation formidable, toute l'affliction du malade qui pense à la santé, du vieillard qui pense au rêve de sa jeunesse, de l'amoureux à qui l'on ravit la femme qu'il aime, du martyr qui voit périr son idéal, du héros au soir de la bataille qui demeure indécise et lui a pourtant valu des blessures et la perte de son ami - ; mais supporter, savoir supporter cette formidable somme d'affliction de tous genres et demeurer cependant le héros qui, lorsque se lève un second jour de bataille, salue l'aurore et son bonheur en homme qui a face à lui et derrière lui un horizon de millénaires, en héritier de toute l'aristocratie de tout l'esprit passé, et en héritier à qui incombent des obligations, en homme le plus noble de tous les nobles anciens et en même temps premier-né d'une noblesse nouvelle, telle que n'en vit et n'en rêva encore aucune époque : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien, le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l'humanité : détenir enfin tout cela au sein d'une seule âme et le condenser en un seul sentiment : - voilà qui devrait produire un bonheur que l'homme n'a pas encore connu jusqu'à présent, - un bonheur de dieu, débordant de puissance et d'amour, débordant de larmes et débordant de rire, un bonheur qui, tel le soleil le soir, prodigue et répand continuellement dans la mer les dons de son inépuisable richesse, et qui, comme lui, ne se sent jamais plus riche que lorsque même le plus pauvre des pêcheurs a encore, pour ramer, une rame en or ! Ce sentiment divin s'appellerait alors - humanité !

342

Incipit tragœdia. - Lorsque Zarathoustra eut trente ans, il quitta son pays natal et le lac d'Urmi et gagna la montagne. Là, il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa pas dix années durant. Mais son cœur finit par se métamorphoser, - et un matin il se leva avec l'aube, avança face au soleil et lui parla ainsi : « Grand astre ! Que serait ton bonheur si tu n'avais ceux pour qui tu resplendis ! Dix années durant, tu es monté jusqu'à ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin sans moi, mon aigle et mon serpent ; mais nous t'attendions chaque matin, te déchargions de ta profusion et te bénissions pour cela. Vois ! Je suis repu de ma sagesse comme l'abeille qui a butiné trop de miel, j'ai besoin de mains qui se tendent, je voudrais prodiguer et partager jusqu'à ce que les sages parmi les hommes se réjouissent de nouveau de leur folie et les pauvres de leur richesse. Je dois pour cela descendre dans l'abîme : comme tu le fais au soir, lorsque tu disparais derrière la mer et portes encore la lumière au monde d'en bas, astre débordant de richesse ! - je dois, pareil à toi, décliner, comme disent les hommes vers qui je veux descendre. Bénis-moi donc, œil paisible, qui peut voir sans envie même un bonheur trop grand ! Bénis le calice qui veut déborder pour répandre l'or de son eau et porter partout le reflet de ton ravissement ! Vois ! Ce calice veut se vider à nouveau, et Zarathoustra veut redevenir homme." - Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 09

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Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus affirme : "L'important n'est pas de guérir mais de vivre avec ses maux" (1942).

Dans quelle mesure les oeuvres au programme illustrent-elles cette affirmation ?

J'étais tellement heureuse ! À la maternité, je passais mes journées à l'attendre, près de la fenêtre. Je ne comprenais pas réellement ce qui m'arrivait, quand j'allais accoucher. Je n'avais besoin que de le voir... Je ne me lassais pas de le regarder, comme si je sentais que cela devait se terminer un jour. Le matin, je lui préparais le petit déjeuner et j'admirais sa manière de manger. Sa manière de se raser, de marcher dans la rue. Je suis une bonne bibliothécaire, mais je ne comprends pas comment on peut aimer son travail. Je n'aimais que lui. Lui seul. Et je ne peux pas vivre sans lui. La nuit, je crie... Je crie dans mon oreiller, pour que les enfants n'entendent pas...

Je n'imaginais pas une seconde la maison sans lui. Ma vie sans lui. Ma mère, mon frère me préparaient. Ils faisaient de discrètes allusions, me rappelaient que les médecins conseillaient de le faire entrer dans un hôpital spécial aux environs de Minsk. Là où, avant, on envoyait les malades incurables... Les victimes de l'Afghanistan... Des estropiés sans bras ni jambes... Et maintenant, c'était le tour des Tchernobyliens. Ils me suppliaient : il serait mieux, là-bas ! Il y aurait toujours des médecins à portée de la main. Moi, je ne voulais pas en entendre parler. Ils l'ont alors persuadé et c'est lui qui me demandait : "Amène-moi là-bas. Ne souffre pas."

Il a rempli de supplications tout notre cahier. Il m'a obligée à donner ma parole. Alors je suis allée en voiture, avec son frère. Au bout d'un village qui s'appelait Grebenka, se dressait une grande maison de bois avec un puits qui tombait en ruine et des toilettes dehors. Elle était tenue par de vieilles femmes vêtues de noir. Des religieuses... Je ne suis même pas sortie de la voiture... La nuit, je l'ai embrassé : "Comment as-tu pu me demander une chose pareille ? Jamais je ne le ferai. Jamais !" Je l'ai couvert de baisers...

Les dernières semaines furent les pires... Pendant des demi-heures entières, je l'aidais à uriner dans un petit bocal. Il ne levait pas les yeux. Il avait honte. Et moi, je l'embrassais. Le dernier jour, à un moment, il a ouvert les yeux, s'est assis, a souri et a dit : "Valioucha !"

Il est mort seul... L'homme meurt seul... Des collègues l'ont appelé, de son travail : "Nous allons lui apporter un diplôme d'honneur." Je lui ai dit : "Tes gars veulent venir." Il a fait "Non ! Non !" de la tête. Mais ils sont venus tout de même... Ils ont apporté de l'argent et le diplôme, dans une pochette rouge ornée du portrait de Lénine. En la prenant, j'ai pensé : "Mais pour quelle cause meurt-il ? Dans les journaux, on écrit que ce n'est pas seulement Tchernobyl qui a explosé, mais le régime communiste. Et le profil sur la pochette rouge n'a pas bougé..."

Les gars voulaient lui dire quelques mots d'encouragement, mais il s'est caché sous une couverture. Seuls ses cheveux dépassaient. Ils sont restés un moment debout, près de lui, et puis ils sont partis. Il avait peur des gens. J'étais la seule personne dont il n'avait pas peur.

Lorsqu'on l'a enterré, je lui ai recouvert le visage avec deux mouchoirs. Si quelqu'un voulait le voir, je le montrais. Une femme s'est évanouie. Elle était naguère amoureuse de lui. J'étais jalouse d'elle.

- Permets-moi de le voir pour la dernière fois, m'a-t-elle demandé.

- Regarde.

Quand il est mort, personne n'osait s'approcher de lui. Selon nos coutumes slaves, les membres de la famille n'ont pas le droit de laver et d'habiller le défunt. On a fait venir deux employés de la morgue. Ils ont demandé de la vodka.

- Nous avons vu de tout, m'ont-ils dit. Des victimes d'accident de la route, des personnes assassinées au couteau, des cadavres d'enfants calcinés dans des incendies... Mais une chose pareille, c'est bien la première fois ! Les Tchernobyliens meurent de la façon la plus horrible...

(Elle s'arrête.) Quand il est mort, il était très chaud. On ne pouvait pas le toucher... J'ai arrêté l'horloge de la maison. Il était sept heures du matin. Elle est restée ainsi jusqu'à ce jour : impossible de la remonter... On a fait venir un horloger : il a eu un geste dépité :

- Ce n'est ni mécanique, ni physique, a-t-il dit. C'est métaphysique !

Les premiers jours sans lui... J'ai dormi quarante-huit heures d'affilée. Il était impossible de me réveiller. Je me levais, buvais de l'eau, ne mangeais rien et retombais sur l'oreiller. Maintenant, cela me semble bizarre, inexplicable. Comment ai-je pu dormir ?

Lorsque le mari de l'une de mes amies mourait, il lui balançait la vaisselle. Pourquoi était-elle jeune et belle, alors que lui... ? Le mien n'arrêtait pas de me regarder... Il a écrit dans notre cahier : "Quand je mourrai, brûle mes restes. Je ne veux pas que tu aies peur." Pourquoi en a-t-il décidé ainsi ? Il y avait pas mal de rumeurs : on disait que les Tchernobyliens "luisaient" même après leur mort... J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivants ? Car personne ne sait ce qu'est Tchernobyl. Il n'y a que des suppositions. Des pressentiments. Il avait ramené de là-bas le costume de travail blanc qu'il utilisait. Un pantalon et une veste... Ce costume est resté dans le débarras, chez nous, jusqu'à sa mort. Et puis ma mère a décidé : "Il faut jeter toutes ses affaires." Elle avait peur... Moi, j'ai gardé ces vêtements malgré tout. J'étais une criminelle. J'avais quand même des enfants à la maison : ma fille et mon fils. Nous avons fini par enterrer ses affaires à la campagne...

J'ai lu beaucoup de livres, je vis parmi les livres, mais on ne peut rien expliquer. On m'a rapporté l'urne... Je n'ai pas eu peur. J'ai touché avec ma main ce qu'il y avait à l'intérieur : j'ai senti quelque chose de menu, comme des petits coquillages. C'était ce qui restait des os iliaques. Jusque-là, lorsque je touchais à ses affaires après sa mort, je ne le sentais pas. Et soudain, à ce moment, c'était comme si je l'avais embrassé. La nuit où il est mort, je m'en souviens, j'étais assise à côté de lui. Et soudain, j'ai vu une toute petite fumée... Et j'ai revu une fumée semblable au-dessus du crématorium... Son âme... Personne ne l'a remarquée, à part moi. J'ai eu le sentiment de l'avoir rencontré une fois de plus...

Oh ! Comme j'étais heureuse ! Lorsqu'il partait en mission, je comptais les jours et les heures jusqu'à son retour. Je ne pouvais pas me passer de lui... Une fois, nous avons rendu visite à sa sœur, à la campagne. Le soir, elle me dit :

- Je t'ai fait ton lit dans cette chambre et celui de ton mari dans celle-là...

Lui et moi, nous avons éclaté de rire. Nous n'imaginions même pas pouvoir faire chambre à part. Toujours ensemble. Sans lui je ne peux pas... Son frère m'a demandée en mariage... Ils se ressemblent tellement... Mais il me semble que, si quelqu'un d'autre me touche, je vais pleurer...

Qui me l'a pris ? De quel droit ? On lui a apporté la convocation barrée de rouge le 19 octobre 1986... Comme pour la guerre !

(Nous prenons le thé. Elle me montre les photos de famille. Les photos du mariage. Et lorsque je m'apprête à prendre congé, elle m'arrête.)

Comment vais-je vivre ? Je ne vous ai pas tout raconté... Pas jusqu'au bout. J'ai été heureuse... À la folie. Peut-être ne faut-il pas donner mon nom... Il y a des mystères... On récite des prières dans le mystère... On parle de soi en chuchotant... (Elle se tait.) Non, donnez mon nom ! Nommez-moi devant Dieu ! Je veux comprendre... Je veux aussi comprendre pourquoi les souffrances nous sont données. Pourquoi elles existent. Au début, j'avais l'impression qu'après tout cela, il me resterait quelque chose de sombre dans le regard... Quelque chose d'étranger... Ce qui m'a sauvée ? Ce qui m'a rendue à la vie ? Mon fils... J'ai encore un fils... Notre fils... Il est malade depuis longtemps. Il a grandi, mais il voit le monde avec les yeux d'un enfant de cinq ans... Je veux être avec lui... Je rêve d'échanger mon appartement pour être plus près de Novinki. Il se trouve là-bas, dans un hôpital psychiatrique... Tel est le verdict des médecins. Pour survivre, il doit rester là-bas. Je vais le voir tous les week-ends. Il m'accueille en me disant :

- Où est papa Micha ? Quand est-ce qu'il va venir ?

Qui d'autre peut bien me le demander ? Il l'attend...

Alors, nous l'attendrons ensemble. Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec des yeux d'enfant..."

Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème D

Vivre et exister

Extrait 10

Vous commenterez le texte ci-contre.

Pistes

Prolongement

Dans Émile ou de l'éducation, Rousseau écrit : "Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir ; c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. "

Dans quelle mesure les oeuvres au programme illustrent-elles cette affirmation ?

TROIS ANS APRÈS

Il est temps que je me repose ;

Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez pas d'autre chose

Que des ténèbres où l'on dort !

Que veut-on que je recommence ?

Je ne demande désormais

À la création immense

Qu'un peu de silence et de paix !

Pourquoi m'appelez-vous encore ?

J'ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l'aurore,

Peut s'en aller avant le soir.

À vingt ans, deuil et solitude !

Mes yeux, baissés vers le gazon,

Perdirent la douce habitude

De voir ma mère à la maison.

Elle nous quitta pour la tombe ;

Et vous savez bien qu'aujourd'hui

Je cherche, en cette nuit qui tombe,

Un autre ange qui s'est enfui !

Vous savez que je désespère,

Que ma force en vain se défend,

Et que je souffre comme père,

Moi qui souffris tant comme enfant !

Mon œuvre n'est pas terminée,

Dites-vous. Comme Adam banni,

Je regarde ma destinée,

Et je vois bien que j'ai fini.

L'humble enfant que Dieu m'a ravie

Rien qu'en m'aimant savait m'aider ;

C'était le bonheur de ma vie

De voir ses yeux me regarder.

Si ce Dieu n'a pas voulu clore

L'œuvre qu'il me fit commencer,

S'il veut que je travaille encore,

Il n'avait qu'à me la laisser !

Il n'avait qu'à me laisser vivre

Avec ma fille à mes côtés,

Dans cette extase où je m'enivre

De mystérieuses clartés !

Ces clartés, jour d'une autre sphère,

Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !

Pourquoi m'as-tu pris la lumière

Que j'avais parmi les vivants ?

As-tu donc pensé, fatal maître,

Qu'à force de te contempler,

Je ne voyais plus ce doux être,

Et qu'il pouvait bien s'en aller ?

T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,

Hélas ! perd son humanité

À trop voir cette splendeur sombre

Qu'on appelle la vérité ?

Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,

Que son cœur est mort dans l'ennui,

Et qu'à force de voir le gouffre,

Il n'a plus qu'un abîme en lui ?

Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies,

Et que désormais, endurci,

N'ayant plus ici-bas de joies,

Il n'a plus de douleurs aussi ?

As-tu pensé qu'une âme tendre

S'ouvre à toi pour se mieux fermer,

Et que ceux qui veulent comprendre

Finissent par ne plus aimer ?

Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire

Que je préférais, sous les cieux,

L'effrayant rayon de ta gloire

Aux douces lueurs de ses yeux ?

Si j'avais su tes lois moroses,

Et qu'au même esprit enchanté

Tu ne donnes point ces deux choses,

Le bonheur et la vérité,

Plutôt que de lever tes voiles,

Et de chercher, cœur triste et pur,

À te voir au fond des étoiles,

Ô Dieu sombre d'un monde obscur,

J'eusse aimé mieux, loin de ta face,

Suivre, heureux, un étroit chemin,

Et n'être qu'un homme qui passe

Tenant son enfant par la main !

Maintenant, je veux qu'on me laisse !

J'ai fini ! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse

Dans l'ombre qui m'emplit le cœur ?

Vous qui me parlez, vous me dites

Qu'il faut, rappelant ma raison,

Guider les foules décrépites

Vers les lueurs de l'horizon ;

Qu'à l'heure où les peuples se lèvent

Tout penseur suit un but profond ;

Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent,

Qu'il se doit à tous ceux qui vont ;

Qu'une âme, qu'un feu pur anime,

Doit hâter, avec sa clarté,

L'épanouissement sublime

De la future humanité ;

Qu'il faut prendre part, cœurs fidèles,

Sans redouter les océans,

Aux fêtes des choses nouvelles,

Aux combats des esprits géants !

Vous voyez des pleurs sur ma joue,

Et vous m'abordez mécontents,

Comme par le bras on secoue

Un homme qui dort trop longtemps.

Mais songez à ce que vous faites !

Hélas ! cet ange au front si beau,

Quand vous m'appelez à vos fêtes,

Peut-être a froid dans son tombeau.

Peut-être, livide et pâlie,

Dit-elle dans son lit étroit :

- Est-ce que mon père m'oublie

Et n'est plus là, que j'ai si froid ? -

Quoi ! lorsqu'à peine je résiste

Aux choses dont je me souviens,

Quand je suis brisé, las et triste,

Quand je l'entends qui me dit : Viens !

Quoi ! vous voulez que je souhaite,

Moi, plié par un coup soudain,

La rumeur qui suit le poëte,

Le bruit que fait le paladin !

Vous voulez que j'aspire encore

Aux triomphes doux et dorés !

Que j'annonce aux dormeurs l'aurore !

Que je crie : Allez ! espérez !

Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée… -

Oh ! l'herbe épaisse où sont les morts !

10 novembre 1846.

Victor hugo, Les Contemplations, livre IV, III, 1856.

Extrait 11

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Pistes

Prolongement

Dans Émile ou de l'éducation, Rousseau écrit : "Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir ; c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. "

Dans quelle mesure les oeuvres au programme illustrent-elles cette affirmation ?

Préface, 3

- On devine que je ne voudrais pas me montrer ingrat au moment de prendre congé de cette époque de grave consomption dont je n'ai pas encore épuisé le bénéfice aujourd'hui : de même que je sais assez l'avantage que me procure ma santé aux variations nombreuses sur tous les monolithiques de l'esprit. Un philosophe qui a cheminé et continue toujours de cheminer à travers beaucoup de santés a aussi traversé un nombre égal de philosophies : il ne peut absolument pas faire autre chose que transposer à chaque fois son état dans la forme et la perspective les plus spirituelles, - cet art de la transfiguration, c'est justement cela, la philosophie. Nous ne sommes pas libres, nous philosophes, de séparer l'âme du corps, comme le peuple les sépare, nous sommes encore moins libres de séparer l'âme de l'esprit. Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, des instruments de mesure objective et d'enregistrement aux viscères congelés, - nous devons constamment enfanter nos pensées à partir de notre douleur et leur transmettre maternellement tout ce qu'il y a en nous de sang, de cœur, de feu, de plaisir, de passion, de torture, de conscience, de destin, de fatalité. Vivre - cela veut dire pour nous métamorphoser constamment tout ce que nous sommes en lumière et en flamme, et également tout ce qui nous concerne, nous ne pouvons absolument pas faire autrement. Et pour ce qui est de la maladie : ne serions-nous pas presque tentés de demander s'il nous est seulement possible de nous en dispenser ? Seule la grande douleur est l'ultime libératrice de l'esprit, en ce qu'elle est le professeur du grand soupçon, qui fait de tout U un X, un X véritable, authentique, c'est-à-dire l'avant-dernière lettre avant la dernière… Seule la grande douleur, cette longue, lente douleur qui prend son temps, dans laquelle nous brûlons comme sur du bois vert, nous oblige, nous philosophes, à descendre dans notre ultime profondeur et à nous défaire de toute confiance, de toute bonté d'âme, de tout camouflage, de toute douceur, de tout juste milieu, en quoi nous avons peut-être autrefois placé notre humanité. Je doute qu'une telle douleur "améliore" - ; mais je sais qu'elle nous approfondit. Soit que nous apprenions à lui opposer notre fierté, notre ironie, notre force de volonté et agissions comme l'Indien d'Amérique qui, si cruellement qu'il soit martyrisé, se dédommage sur son tortionnnaire par la méchanceté de sa langue ; soit que, face à la douleur nous nous retirions dans ce néant oriental - on l'appelle nirvāna -, dans cet abandon de soi, cet oubli de soi, cette extinction de soi muets, figés, sourds : on ressort de ces longs et dangereux exercices de maîtrise de soi en étant un autre homme, avec quelques points d'interrogation de plus, et surtout avec la volonté d'interroger désormais davantage, plus profondément, plus rigoureusement, plus fermement, plus méchamment, plus calmement que l'on n'avait interrogé jusqu'alors. La confiance dans la vie s'est évanouie : la vie elle-même est devenue problème. - Que l'on n'aille pas croire toutefois que cela nous ait nécessairement rendus sombres ! Même l'amour de la vie est encore possible, - on aime seulement de manière différente. C'est l'amour pour une femme qui suscite des doutes… Le charme exercé par tout ce qui est problématique, la joie prise à l'X est toutefois trop grande, chez de tels hommes plus spirituels, plus spiritualisés, pour ne pas dévorer comme un clair brasier toute la détresse du problématique, tout le danger de l'incertitude, et même toute la jalousie de l'amoureux. Nous connaissons un bonheur nouveau…

318

Sagesse dans la douleur. - Dans la douleur, il y autant de sagesse que dans le plaisir : elle fait partie, comme celui-ci, des forces de conservation de l'espèce de premier ordre. Si ce n'était pas le cas, elle aurait péri depuis longtemps ; qu'elle fasse mal ne constitue pas un argument contre elle, c'est son essence. J'entends dans la douleur le commandement lancé par le capitaine du navire : "Amenez les voiles !" L'intrépide navigateur "homme" doit être exercé à disposer les voiles de mille manières, sans quoi son sort ne serait que trop vite réglé, et l'océan ne serait que trop prompt à l'engloutir. Nous devons aussi savoir vivre avec une énergie restreinte : dès que la douleur lance son signal d'alarme, il est temps de la restreindre, - quelque grand danger, une tempête s'annonce, et nous faisons bien de nous "gonfler" le moins possible. - Il est vrai qu'il y a des hommes qui à l'approche d'une grande douleur entendent le commandement exactement inverse, et n'ont jamais le regard plus fier, guerrier et heureux que lorsque la tempête se lève ; oui, la douleur même leur offre leurs instants suprêmes ! Ce sont les hommes héroïques, les grands pourvoyeurs de douleur de l'humanité : ces hommes rares ou exceptionnels qui ont justement besoin de la même apologie que la douleur en général, - et en vérité ! on ne doit pas la leur refuser ! Ce sont des forces de conservation et de promotion de l'espèce de premier ordre : et ne serait-ce qu'en ce qu'ils s'opposent au confort et ne cachent pas leur dégoût pour cette espèce de bonheur.

338

La volonté de souffrir et les compatissants. - Vous est-il salutaire pour vous-mêmes d'être avant tout des hommes compatissants ? Et est-il salutaire pour ceux qui souffrent que vous le soyez ? Mais laissons un moment la première question sans réponse. - Ce dont nous souffrons de la manière la plus profonde et la plus personnelle est incompréhensible et inaccessible pour presque tous les autres : en cela nous sommes cachés au prochain, même s'il partage avec nous un seul et même plat. Mais partout où l'on remarque que nous souffrons, notre souffrance est interprétée de manière plate ; il appartient à l'essence de l'affection compatissante de dépouiller la souffrance étrangère de ce qu'elle a de spécifiquement personnel : - nos "bienfaiteurs" sont, bien plus que nos ennemis, ceux qui rabaissent notre valeur et notre volonté. Dans la plupart des bienfaits qu'on témoigne aux malheureux, il y a quelque chose de révoltant qui tient à la légèreté intellectuelle avec laquelle le compatissant joue à la destinée : il ignore tout de l'enchaînement et de l'engrenage intérieurs qui s'appelle malheur pour moi ou pour toi ! Toute l'économie de mon âme et l'équilibre qu'elle atteint au moyen du "malheur", le surgissement de nouvelles sources et de nouveaux besoins, la cicatrisation des blessures anciennes, le rejet de pans entiers de passé - tout ce qui peut être lié au malheur, le brave compatissant ne s'en soucie pas : il veut aider et ne songe pas qu'il y a une nécessité personnelle du malheur, que la terreur, les privations, les appauvrissements, les minuits, les aventures, les entreprises audacieuses, les échecs me sont et te sont aussi nécessaires que leur contraire, que même, pour m'exprimer de manière mystique, le chemin qui mène à notre propre ciel passe toujours par la volupté de notre propre enfer. Non, de cela il ignore tout : la "religion de la pitié" (ou "le cœur") ordonne d'aider, et l'on croit avoir le mieux aidé quand on a été le plus prompt à aider ! Si vous autres, partisans de cette religion, nourrissez réellement à votre égard la même disposition d'esprit qu'à l'égard de vos semblables, si vous ne voulez pas laisser votre propre souffrance peser sur vous une heure durant et vous empressez de prévenir longtemps à l'avance tout malheur possible, si vous ressentez votre souffrance et votre déplaisir en général comme mauvais, haïssables, méritant d'être anéantis, comme souillure sur l'existence : alors vous avez dans le cœur, outre votre religion de la pitié, une autre religion encore, et celle-ci pourrait bien être la mère de la première : - la religion du confort. Ah, que vous en savez peu au sujet du bonheur de l'homme, vous, les confortables et les gentils ! car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui grandissent ensemble ou, comme chez vous, - restent petits ensemble ! [...]

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 12

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Pistes

Prolongement

Dans Émile ou de l'éducation, Rousseau écrit : "Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir ; c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. "

Dans quelle mesure les oeuvres au programme illustrent-elles cette affirmation ?

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d'un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes... Avec des insectes, des scarabées, des araignées, des vers... Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces... Ce n'étaient que des insectes, des fourmis, mais ils étaient grands et petits, jaunes et noirs. Multicolores. Un poète a dit que les animaux constituaient un peuple à part. Je les tuais par dizaines, centaines, milliers, sans savoir même le nom de leurs espèces. Je détruisais leurs antres, leurs secrets. Et les enterrais...

L'écrivain Leonid Andreïev, que j'aime beaucoup, a une parabole sur Lazare qui a regardé derrière le trait de l'interdit. Après cela, il est devenu étranger parmi les siens, même si Jésus l'a ressuscité...

C'est assez, peut-être ? Je comprends que vous soyez curieuse : ceux qui n'ont pas été là-bas le sont tous. Mais c'était le même monde d'hommes. On ne peut pas vivre tout le temps dans la peur. C'est impossible. Un peu de temps passe et la vie ordinaire reprend le dessus. (Il s'emballe.) Les hommes buvaient de la vodka, jouaient aux cartes, draguaient les femmes, faisaient des gosses, parlaient beaucoup d'argent, mais ne travaillaient pas là pour de l'argent. Peu d'entre eux le faisaient par intérêt. Ils travaillaient parce qu'il le fallait : on nous l'avait ordonné. Et ils ne posaient pas de questions. Ils rêvaient de promotions. Ils trichaient, volaient en espérant jouir des privilèges promis : un appartement sans attendre son tour, l'inscription d'un enfant à la crèche, la possibilité d'acheter une voiture. Chez nous, un seul homme avait vraiment peur. Il craignait de quitter la tente, dormait dans sa combinaison de caoutchouc. Un lâche ! Il a été exclu du parti. Il criait : "Je veux vivre !"

Tout était mélangé... J'ai rencontré des femmes venues de leur plein gré. Elles avaient envie d'être là. On les dissuadait en leur expliquant qu'on avait besoin de conducteurs, de métalliers, de pompiers, mais elles venaient tout de même. Tout était mélangé... Des milliers de volontaires et on traquait tout de même les réservistes avec une fourgonnette spéciale ! Des détachements d'étudiants, des versements au fond de solidarité avec les victimes, des centaines de gens qui proposaient bénévolement leur sang ou leur moelle épinière... Et, en même temps, on pouvait tout acheter pour une bouteille de vodka : un diplôme d'honneur, un congé pour rentrer à la maison... Le président d'un kolkhoze apportait une caisse de bouteilles aux dosimétristes pour qu'ils n'inscrivent pas son village sur la liste des lieux interdits, alors que son collègue d'un autre patelin apportait une caisse semblable, justement pour obtenir l'évacuation, parce qu'on lui avait déjà promis un trois pièces à Minsk. Personne ne contrôlait les mesures de radiation. Le bordel russe habituel. C'est ainsi que nous vivons... On rayait des listes, on vendait des choses... D'un côté c'est dégoûtant, mais de l'autre... Allez tous vous faire foutre !

On nous a envoyé des étudiants. Ils déplantaient l'arroche dans les champs, ramassaient le foin en tas. Quelques jeunes couples se trouvaient parmi eux. Ils se tenaient encore par la main. C'était difficile à supporter.

Tous les jours, nous recevions les journaux. Je me contentais de lire les titres : "Tchernobyl, lieu d'exploit", "Le réacteur est vaincu", "La vie continue". Notre zampolit, l'adjoint politique de notre unité, organisait des réunions et nous disait que nous devions vaincre. Mais vaincre qui ? L'atome ? La physique ? L'univers ? Chez nous, la victoire n'est pas un événement, mais un processus. La vie est une lutte. Il faut toujours surmonter quelque chose. C'est de là que vient notre amour pour les inondations, les incendies, les tempêtes. Nous avons besoin de lieux pour "manifester du courage et de l'héroïsme". Un lieu pour y planter un drapeau. Le zampolit nous lisait des articles qui parlaient de "conscience élevée et de bonne organisation", du drapeau rouge qui flottait au-dessus du quatrième réacteur quelques jours après la catastrophe. Il flamboyait. Au propre : un mois plus tard, il était rongé par la radiation. Alors on a hissé un nouveau drapeau. Et un mois plus tard, un troisième... J'ai essayé de me représenter mentalement ces soldats qui grimpaient sur le toit... Des condamnés à mort... Le culte païen soviétique, me direz-vous ? Un sacrifice humain ? Mais, à l'époque, si l'on m'avait donné ce drapeau, j'y serais allé moi-même. Je suis incapable de vous expliquer pourquoi. Je ne craignais pas la mort. Ma femme ne m'a même pas écrit. Pas une seule fois en six mois... (Il marque une pause.)

Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètres autour de Tchernobyl. On finit par l'attraper. On le fait passer au dosimètre. Il "brille" à un point tel qu'il est impossible de le mettre en prison ou à l'hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté, non plus. Vous ne riez pas ? (Il rit.)

Je suis arrivé lorsque les oiseaux faisaient leurs nids et je suis reparti lorsque les pommes gisaient sur la neige... Nous n'avons pas pu tout enterrer. Nous enterrions la terre dans la terre... Avec les scarabées, les araignées, les larves... Avec ce peuple différent... Avec ce monde... Voilà la plus forte impression que j'ai gardée : ce petit peuple !

Je ne vous ai pas raconté grand-chose... Des bribes éparses... Je me souviens d'une autre nouvelle d'Andreïev : lors de la passion, Jésus passe près de la maison d'un habitant de Jérusalem qui a une rage de dents. Le Christ tombe, en portant la croix, et gémit. L'homme voit tout et entend tout - cela se passe devant chez lui -mais, à cause de sa rage de dents, il ne sort pas dans la rue. Deux jours plus tard, lorsque sa névralgie a cessé, on lui raconte que le Christ est ressuscité. Et il pense alors : "J'aurais pu assister à tout cela, mais j'avais mal aux dents."

C'est peut-être toujours ainsi ? Mon père a défendu Moscou en 1941. Mais il n'a compris qu'il avait participé à un très grand événement que des dizaines d'années plus tard, grâce aux livres et aux films. Quant à ses souvenirs : "J'étais dans une tranchée. Je tirais. Une explosion m'a enseveli. Des infirmiers m'ont tiré de là, à moitié mort." C'est tout...

Moi, au moment de Tchernobyl, ma femme venait de me quitter...

Arkadi Filine, liquidateur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème E

La vie sous toutes ses formes

Extrait 13

Vous commenterez les poèmes ci-contre comme s'il s'agissait d'un seul texte.

Pistes

Prolongement

"Les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes" écrit Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra (1985).

Vous commenterez et discuterez cette affirmation en vous appuyant sur les oeuvres au programme.

Prolongement

Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida écrit : "Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie."

Vous commenterez et discuterez cette affirmation en vous appuyant sur les oeuvres au programme.

XXII

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,

Et je pris cette bête horrible dans ma main ;

C'était un être obscur comme l'onde en apporte,

Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;

Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.

Il ouvrait une bouche affreuse ; un noir moignon

Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;

Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,

Donne une place sombre à ces spectres hideux.

Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;

Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche ;

L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche ;

Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;

Je lui dis : Vis ! et sois béni, pauvre maudit !

Et je le rejetai dans la vague profonde,

Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,

Et qui sert au soleil de vase baptismal,

Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

XXIII
Pasteurs et troupeaux

À Madame Louise C.

Le vallon où je vais tous les jours est charmant,

Serein, abandonné, seul sous le firmament,

Plein de ronces en fleurs ; c'est un sourire triste.

Il vous fait oublier que quelque chose existe,

Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,

On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.

Là, l'ombre fait l'amour ; l'idylle naturelle

Rit ; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,

Et la fauvette y met de travers son bonnet ;

C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt ;

De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ;

Car Dieu fait un poëme avec des variantes ;

Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,

Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois !

Une petite mare est là, ridant sa face,

Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,

Ironie étalée au milieu du gazon,

Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.

J'y rencontre parfois sur la roche hideuse

Un doux être ; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse

De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,

Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir ;

Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille ;

Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille ;

Chèvres, brebis, béliers, paissent ; quand, sombre esprit,

J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ;

Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.

Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,

Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,

Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,

Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.

Je passe ; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume ;

Le crépuscule étend sur les longs sillons gris

Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ;

J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière

Chanter derrière moi la douce chevrière,

Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif

De l'écume, du flot, de l'algue, du récif,

Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,

Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,

S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis

Et, dans l'ascension des nuages bénis,

Regarde se lever la lune triomphale,

Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale

Disperse à tous les vents avec son souffle amer

La laine des moutons sinistres de la mer.

Jersey, Grouville, avril 1855.

XXIV

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.

Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,

Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.

L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ;

Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire

Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,

À l'endroit où s'était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.

Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ;

Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,

Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.

J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle, et n'a pas de corolle embaumée,

Sa racine n'a pris sur la crête des monts

Que l'amère senteur des glauques goëmons ;

Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,

Tu devais t'en aller dans cet immense abîme

Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.

Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,

Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour. -

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour

Qu'une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir !

Île de Serk, août 1855.

Victor hugo, Les Contemplations, livre V, 1856.

Extrait 14

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Pistes

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"Les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes" écrit Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra (1985).

Vous commenterez et discuterez cette affirmation en vous appuyant sur les oeuvres au programme.

Préface, 1

Peut-être faut-il à ce livre plus qu'une unique préface ; et encore demeurerait-il toujours, en fin de compte, un doute quant à la possibilité que quelqu'un, sans avoir vécu quelque chose de semblable, se familiarise avec l'expérience vécue de ce livre grâce à des préfaces. On le dirait écrit dans la langue du vent de dégel : il est fait d'arrogance, d'inquiétude, de contradiction, de temps d'avril, de sorte qu'il rappelle constamment aussi bien la proximité de l'hiver que la victoire sur l'hiver, victoire qui arrive, doit arriver, est peut-être déjà arrivée… Il respire continuellement la reconnaissance, comme si était survenu précisément l'événement inespéré entre tous, la reconnaissance d'un homme qui guérit, - car ce fut bien la guérison, cet événement inespéré entre tous. "Gai savoir" : cela veut dire les saturnales d'un esprit qui a résisté patiemment à une terrible et longue oppression - patiemment, fermement, froidement, sans s'incliner, mais sans espoir -, et qu'envahit soudain l'espoir, l'espoir de la santé, l'ivresse de la guérison. Quoi d'étonnant qu'y apparaisse bien de la déraison et de la folie, bien de la tendresse espiègle, prodiguée même à des problèmes qui ont une peau hérissée de piquants et ne sont pas du genre à se laisser caresser et charmer. Tout ce livre n'est justement rien d'autre qu'une réjouissance qui succède à une longue privation et une longue impuissance, l'exultation de la force qui est de retour, de la foi ranimée en un demain et un après-demain, du brusque sentiment et pressentiment d'avenir, de proches aventures, d'un grand large de nouveau offert, de buts de nouveau permis, auxquels on croit de nouveau. Et que de choses je laissais désormais derrière moi ! Ce pan de désert, d'épuisement, d'incroyance, de glaciation au beau milieu de la jeunesse, cette sénilité insérée là où elle n'avait pas lieu d'être, cette tyrannie de la douleur, surpassée encore par la tyrannie de la fierté qui repoussait les conclusions de la douleur - et les conclusions sont des consolations -, cet isolement radical, légitime défense contre un mépris de l'homme devenu maladivement lucide, cette restriction principielle à l'amer, à l'âpre, au douloureux de la connaissance, décrétée par le dégoût qu'avaient fait croître peu à peu un régime et une mauvaise éducation intellectuels imprudents - on appelle cela le romantisme -, oh qui pourrait éprouver tout cela comme je l'ai éprouvé moi ! Mais celui qui le pourrait me pardonnerait à coup sûr bien plus qu'un peu de folie, d'exubérance, de "gai savoir", - par exemple la poignée de chants qui sont désormais ajoutés à ce livre - chants dans lesquels un poète tourne tous les poètes en ridicule de manière difficilement pardonnable. - Ah ! ce n'est pas seulement sur les poètes et leurs beaux "sentiments lyriques" que ce ressuscité doit passer sa méchanceté : qui sait quel genre de victime il recherche, quelle monstrueuse matière à parodie le charmera sous peu ? "Incipit tragœdia" - lit-on à la fin de ce livre dangereusement inoffensif : qu'on se tienne sur ses gardes ! Quelque chose de prodigieusement mauvais et méchant s'annonce : incipit parodia, à n'en pas douter…

276

Pour la nouvelle année. - Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd'hui, chacun s'autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis aujourd'hui souhaité à moi-même et quelle pensée m'est venue à l'esprit la première cette année, - quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui !

304

En faisant, nous ne faisons pas. - Au fond, j'ai en horreur toutes les morales qui disent : "Ne fais pas telle chose ! Renonce ! Dépasse-toi !" - je suis en revanche bien disposé envers les morales qui m'incitent à faire quelque chose, à le refaire et ce du matin au soir, et à en rêver la nuit, et à ne penser à rien d'autre qu'à : le faire bien, aussi bien que moi seul, justement, je le peux ! Qui vit de la sorte voit tomber continuellement, l'une après l'autre, les choses qui n'appartiennent pas à une telle vie : c'est sans haine ni répugnance qu'il voit aujourd'hui telle chose, demain telle autre prendre congé de lui, telles les feuilles jaunies que chaque petit coup de vent un peu vigoureux ravit à l'arbre : ou bien il ne voit pas du tout qu'elles prennent congé, tant son œil fixe fermement son but et regarde de manière générale en avant, non pas de côté, en arrière, en bas. "Notre faire doit déterminer ce que nous ne faisons pas : en faisant, nous ne faisons pas" - voilà ce qui me plaît, tel est mon placitum. Mais je ne veux pas tendre les yeux ouverts à mon appauvrissement, je n'ai nul goût pour toutes ces vertus négatives, - vertus qui ont pour essence la négation et le renoncement à soi eux-mêmes.

324

In media vita. - Non ! La vie ne m'a pas déçu ! Année après année, je la trouve au contraire plus vraie, plus désirable et plus mystérieuse, - depuis ce jour où la grande libératrice est descendue sur moi, cette pensée que la vie pourrait être une expérimentation de l'homme de connaissance - et non un devoir, non une fatalité, non une tromperie ! - Et la connaissance elle-même : elle peut bien être pour d'autres quelque chose d'autre, par exemple un lit offrant le repos, ou le chemin menant à un lit offrant le repos, ou un divertissement, ou une oisiveté, - pour moi, elle est un monde de dangers et de victoires dans lequel les sentiments héroïques aussi ont leurs lieux où danser et s'ébattre. "La vie, moyen de la connaissance" - avec ce principe au cœur, on peut non seulement vaillamment, mais même gaiement vivre et gaiement rire ! Et qui s'entendrait à bien rire et vivre en général, s'il ne s'entendait tout d'abord à la guerre et à la victoire ?

341

Le poids le plus lourd. - Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : "Cette vie, telle que tu la vis et l'a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu'il y a dans ta vie d'indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement - et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières !" - Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : "Tu es un dieu et jamais je n'entendis rien de plus divin !" Si cette pensée s'emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t'écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, "veux-tu ceci encore une fois et encore d'innombrables fois ?" ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d'autre qu'à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? -

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 15

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"Les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes" écrit Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra (1985).

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Tout vit ici. Absolument tout ! Le lézard vit, la grenouille vit. Et le ver de terre vit. Et il y a des souris ! Tout y est ! C'est surtout au printemps, que c'est beau. J'adore quand les lilas fleurissent. Les fleurs de merisier sentent si bon. Tant que mes jambes m'ont tenue, j'allais acheter le pain moi-même. Quinze kilomètres, rien qu'à l'aller. Jeune, je les aurais faits comme une promenade. J'avais l'habitude. Après la guerre, nous allions en Ukraine chercher des semences. À trente ou cinquante kilomètres. Les gens portaient un poud, moi j'en portais trois. Et maintenant, il m'arrive de ne pas pouvoir traverser la maison. Comme on dit, la vieille femme a froid, même les fesses sur le poêle. Quand les miliciens viennent contrôler le village, ils m'apportent du pain. Mais qu'ont-ils à contrôler, ici ? Il n'y a que moi et le chat. J'ai un autre chat, maintenant. Les miliciens nous font signe, de loin, et nous sommes contents, lui et moi. Nous nous précipitons à leur rencontre. Ils lui apportent des os. Et moi, on me demande toujours : "Et si des bandits viennent ?" Et je leur réponds : "Mais que peuvent-ils me voler ? Je n'ai que mon âme à rendre." De bons gars... Ils rient... Ils m'ont apporté des piles pour la radio. Maintenant, je peux l'écouter. J'aime Lioudmila Zykina, mais elle chante rarement. Elle a dû se faire vieille, comme moi... Mon homme aimait à dire : "Le bal fini, on range les violons !"

Je vais vous raconter comment j'ai trouvé mon nouveau chat. Après la disparition de mon Vaska, j'ai attendu, un jour, un autre... Tout un mois... J'étais vraiment toute seule. Personne à qui parler. Je traverse le village en criant : "Vaska ! Mourka ! Vaska ! Mourka !" De tous les chats qu'il y avait au début, il n'en restait plus. L'élimination. La mort ne fait pas de distinction... La terre les accueille tous... Et je marche et je marche. J'ai appelé pendant deux jours. Le troisième, j'aperçois un matou assis devant le magasin. Nous nous sommes regardés. Il était content et moi aussi, j'étais contente. Seulement, il ne pipe mot. "Viens, lui dis-je. Viens à la maison." Et lui, il reste assis et il miaule... Je le supplie : "Pourquoi veux-tu rester tout seul ? Les loups vont te dévorer. Viens. J'ai des œufs, j'ai du lard." Mais comment lui expliquer ? Les chats ne comprennent pas la langue des hommes. Mais comment m'a-t-il comprise ? Il s'est mis à trottiner derrière moi. "Je vais te donner du lard..." Miaou... "Nous allons vivre à deux..." Miaou... "Je vais t'appeler Vaska..." Miaou... Et nous avons déjà passé deux hivers ensemble.

En hiver, je rêve que quelqu'un m'appelle... La voix de la voisine : "Zina !" Puis le silence... Et encore : "Zina !"

Cela me rend triste. Je pleure...

Je vais sur les tombes. Ma mère repose là... Ma fille, toute petite, morte de la typhoïde pendant la guerre... À peine l'avait-on enterrée que le soleil est sorti de derrière les nuages. Et il brillait ! On avait vraiment envie de la sortir du trou. Mon homme aussi est là... Mon Fedia... Je reste là, au milieu d'eux tous. Je soupire. On peut parler avec les morts comme avec les vivants. Je ne vois pas de différence. Je les entends, les uns comme les autres. Lorsqu'on reste tout seul... Et lorsque la tristesse vous gagne... Une tristesse immense...

Ivan Prokhorovitch Gavrilenko, l'instituteur, vivait près du cimetière. Il est parti chez son fils, en Crimée. Derrière lui, habitait Piotr Ivanovitch Miousski, un tractoriste... Un stakhanoviste... Jadis, tout le monde voulait être stakhanoviste. Plus loin, c'était Micha Mikhaliov. Il était chauffagiste, à la ferme collective. Micha est mort très vite. Il est parti et il est mort presque aussitôt. Plus loin encore, c'était la maison de Stepan Bykhov, l'éleveur... Elle a brûlé ! Une nuit, des scélérats y ont mis le feu. Des gens venus d'ailleurs. Stepan n'a pas vécu longtemps. Il est enterré quelque part dans la région de Moguilev. La guerre... Tant de gens sont morts ! Vassili Makarovitch Kovalev, Maxim Nikiforenko... Il m'arrive de fermer les yeux et de me promener dans le village... Et je leur dis : mais de quelle radiation parlez-vous, alors que les papillons volent et les abeilles bourdonnent. Et que mon Vaska attrape des souris. (Elle pleure.)

Et toi, ma petite, as-tu compris ma tristesse ? Tu vas la porter aux gens, mais je ne serai peut-être plus là. On me trouvera sous la terre... Sous des racines..."

Zinaïda Evdokimovna Kovalenka, résidente sans autorisation.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Extrait 16

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"Les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes" écrit Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra (1985).

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"Ma fillette... Elle n'est pas comme tout le monde. Quand elle aura grandi, elle me demandera : "Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ?"

À la naissance, ce n'était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. Sur sa carte médicale, on a noté : "Née avec une pathologie multiple complexe : aplasie de l'anus, aplasie du vagin, aplasie du rein gauche..." C'est ainsi que l'on dit dans le langage scientifique, mais dans la langue de tous les jours, cela signifie : pas de foufoune, pas de derrière et un seul rein. Au deuxième jour de sa vie, je l'ai portée jusqu'au bloc opératoire... Elle a ouvert les yeux et elle a souri ! J'ai d'abord pensé qu'elle allait pleurer, mais elle m'a souri ! Les bébés comme elle ne survivent pas : ils meurent tout de suite. Mais elle n'est pas morte parce que je l'aime. En quatre ans, quatre opérations. En Biélorussie, c'est le seul enfant qui ait survécu avec une pathologie aussi complexe. Je l'aime énormément... (Elle se tait.) Je ne pourrai plus avoir d'enfant. Je n'oserais pas. Depuis que je suis rentrée de la maternité, je tremble chaque fois que mon mari m'embrasse, la nuit. Nous n'avons pas le droit... Le péché... La peur... J'ai entendu les médecins parler entre eux : "Si l'on montre cela à la télé, aucune mère ne voudra plus accoucher." Voilà ce qu'ils ont dit de notre fille... Comment faire l'amour après cela ?

Je suis allée à l'église. J'ai tout raconté au pope. Il a dit qu'il faut prier pour expier ses fautes. Mais dans notre famille, personne n'a commis de crime... De quoi donc serais-je coupable ? Au début, on voulait évacuer le village, mais il a été rayé de la liste par la suite : l'État n'avait pas assez d'argent. C'est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse et me suis mariée. J'ignorais qu'il ne fallait pas s'aimer, ici... Il y a des années, ma grand-mère a lu dans la Bible que viendrait une époque d'abondance où tout fleurirait et porterait des fruits. Les rivières seraient pleines de poissons et les forêts de bêtes, mais l'homme ne pourrait pas en profiter car il ne pourrait plus donner naissance à ses semblables, perpétuer la race. J'écoutais ces vieilles prophéties comme un conte terrible. Je n'y croyais pas. Mais parlez de ma fille à tout le monde. À quatre ans, elle chante, danse et récite des poèmes par cœur. Son développement intellectuel est normal. Elle ne diffère en rien des autres enfants, elle a seulement des jeux bien à elle. Avec ses poupées, elle ne joue pas "au magasin" ou "à l'école", mais "à l'hôpital" : elle leur fait des piqûres, leur met le thermomètre, les place sous perfusion, et lorsque la poupée meurt, elle la couvre d'un drap blanc. Depuis quatre ans, nous vivons à l'hôpital, elle et moi. On ne peut pas la laisser seule là-bas, et elle ne sait pas qu'il faut vivre à la maison. Lorsque je la prends chez nous, pour un mois ou deux, elle me demande quand nous allons retourner à l'hôpital. Elle a des amis qui y vivent et y grandissent. On lui a fait des fesses... On est en train de lui former un vagin... Après la dernière opération, l'évacuation d'urine a totalement cessé et les chirurgiens ne sont pas parvenus à lui insérer un cathéter. Il faut encore d'autres interventions. Mais on nous conseille de la faire opérer à l'étranger. Mais où trouver les dizaines de milliers de dollars nécessaires alors que mon mari n'en gagne que cent vingt par mois ?

Un professeur nous a donné un discret conseil : "Avec une telle pathologie, votre enfant représente un grand intérêt pour la science. Écrivez à des cliniques étrangères. Cela doit les intéresser." Et depuis, je n'arrête pas d'écrire... (Elle tente de retenir ses larmes.) J'écris que l'on presse l'urine toutes les demi-heures, avec les mains, que l'urine passe à travers des trous minuscules dans la région du vagin. Si on ne le fait pas, son rein unique cessera de fonctionner. Est-ce qu'il y a un enfant dans le monde à qui l'on doit presser les urines toutes les demi-heures ? Et combien de temps peut-on supporter cela ? Personne ne connaît l'importance des petites doses de radiation sur l'organisme d'un enfant. Je leur demande de prendre ma fillette, même pour des expériences... Je ne veux pas qu'elle meure... Je suis d'accord pour qu'elle devienne un cobaye, comme une grenouille ou un lapin, pourvu qu'elle survive. (Elle pleure.) J'ai écrit des dizaines de lettres... Oh ! Mon Dieu !

Pour l'instant, elle ne comprend pas, mais, un jour, elle nous demandera pourquoi elle n'est pas comme tout le monde, pourquoi aucun homme ne pourra l'aimer, pourquoi elle ne pourra pas avoir d'enfants, pourquoi elle ne connaîtra jamais ce que connaissent les papillons, les oiseaux... Tout le monde, sauf elle... Je voulais... Il me fallait trouver des preuves, obtenir des documents, pour qu'en grandissant, elle sache que ce n'est pas notre faute, à mon mari et à moi... Que ce n'est pas la faute de notre amour... (Elle s'efforce encore de retenir ses larmes.) J'ai lutté pendant quatre ans... Centre les médecins, contre les fonctionnaires... J'ai frappé aux portes de gens bien placés. Cela m'a pris quatre ans pour obtenir un certificat qui confirmait le lien entre des petites doses de radiations ionisantes et sa terrible maladie. Pendant ces quatre années, on me le refusait : "Les malformations de votre fille sont congénitales. Elle est invalide de naissance." Mais de quoi parlaient-ils ? Elle est invalide de Tchernobyl. J'ai étudié mon arbre généalogique : on n'a jamais eu ce type de pathologie dans la famille. Tout le monde a toujours vécu jusqu'à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Mon grand-père est mort à quatre-vingt-quatorze. Les médecins se justifiaient : "Nous avons des instructions. Pour le moment, nous devons considérer de tels cas comme des maladies habituelles. Dans vingt ou trente ans, lorsque l'on aura accumulé suffisamment de données sur Tchernobyl, on établira un lien entre ces maladies et les radiations ionisantes. Mais, pour l'instant, la médecine et la science ne disposent pas d'assez d'éléments." Or moi, je ne voulais pas attendre aussi longtemps. Je voulais faire un procès à l'État... On me traitait de folle. On riait. On disait que des gosses comme ma fille naissaient même dans la Grèce antique. Un fonctionnaire hurlait : "Vous voulez des privilèges en tant que victimes de Tchernobyl ! Vous voulez de l'argent !" J'ai failli m'évanouir dans son bureau...

Ils ne pouvaient pas comprendre une chose. Ou ne le voulaient pas... Je devais savoir que ce n'était pas notre faute... La faute de notre amour... (Elle ne peut plus se retenir et pleure.)

Cette fillette grandit. Elle est petite, quand même... Je ne veux pas que vous donniez mon nom... Même nos voisins de palier ne savent pas tout. Je lui mets une robe, je lui fais une natte, et ils me disent : "Votre petite Katia est si mignonne." Et moi, je regarde bizarrement les femmes enceintes... Comme de loin... Comme si je les épiais depuis le coin d'une rue. Je ressens un mélange d'étonnement et d'horreur, d'envie et de joie et même de désir de revanche. Une fois, je me suis surprise à penser que j'observe de la même manière la chienne enceinte des voisins ou une cigogne dans son nid...

Ma fille..."

Larissa Z., une mère

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème F

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Extrait 17

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Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida écrit : "Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie."

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À VILLEQUIER

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,

Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;

Maintenant que je suis sous les branches des arbres,

Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure

Je sors, pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de la grande nature

Qui m'entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,

Ému par ce superbe et tranquille horizon,

Examiner en moi les vérités profondes

Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre

De pouvoir désormais

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre

Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

Je reprends ma raison devant l'immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;

Je vous porte, apaisé,

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

Ouvre le firmament ;

Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,

Possédez l'infini, le réel, l'absolu ;

Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste

Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu ! [...]

Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive

Par votre volonté.

L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,

Roule à l'éternité.

Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ;

L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.

L'homme subit le joug sans connaître les causes.

Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude

Autour de tous ses pas.

Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude

Ni la joie ici-bas !

Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.

Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,

Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire :

C'est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;

Il vieillit sans soutiens.

Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;

J'en conviens, j'en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie

Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;

L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,

Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire

Que de nous plaindre tous,

Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,

Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,

Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;

Que la création est une grande roue

Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,

Passent sous le ciel bleu ;

Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ;

Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,

Au fond de cet azur immobile et dormant,

Peut-être faites-vous des choses inconnues

Où la douleur de l'homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre

Que des êtres charmants

S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre

Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses

Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.

Vous ne pouvez avoir de subites clémences

Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,

Et de considérer

Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme,

Je viens vous adorer !

Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,

Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,

Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,

Éclairant toute chose avec votre clarté ;

Que j'avais, affrontant la haine et la colère,

Fait ma tâche ici-bas,

Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,

Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie

Vous appesantiriez votre bras triomphant,

Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,

Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,

Que j'ai pu blasphémer,

Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette

Une pierre à la mer !

Considérez qu'on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,

Que l'œil qui pleure trop finit par s'aveugler,

Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,

Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre

Dans les afflictions,

Ait présente à l'esprit la sérénité sombre

Des constellations !

Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,

Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.

Je me sens éclairé dans ma douleur amère

Par un meilleur regard jeté sur l'univers.

Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire

S'il ose murmurer ;

Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,

Mais laissez-moi pleurer !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,

Puisque vous avez fait les hommes pour cela !

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre

Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,

Le soir, quand tout se tait,

Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,

Cet ange m'écoutait !

Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie,

Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,

Je regarde toujours ce moment de ma vie

Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler !

Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,

L'instant, pleurs superflus !

Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure,

Quoi donc ! je ne l'ai plus !

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,

Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !

L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,

Et mon cœur est soumis, mais n'est pas résigné.

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,

Mortels sujets aux pleurs,

Il nous est malaisé de retirer notre âme

De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,

Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,

Au milieu des ennuis, des peines, des misères,

Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,

Petit être joyeux,

Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée

Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même

Croître la grâce aimable et la douce raison,

Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime

Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste

De tout ce qu'on rêva,

Considérez que c'est une chose bien triste

De le voir qui s'en va !

Villequier, 4 septembre 1847.

Victor hugo, Les Contemplations, livre IV, 1856.

Extrait 18

Prolongement

Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida écrit : "Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie."

Vous commenterez et discuterez cette affirmation en vous appuyant sur les oeuvres au programme.

Préface, 2

- Mais laissons là monsieur Nietzsche : que nous importe que monsieur Nietzsche ait retrouvé la santé ?… Un psychologue connaît peu de questions aussi attirantes que celle du rapport entre santé et philosophie, et au cas où il tombe lui-même malade, il entre dans sa maladie en y apportant toute sa curiosité de scientifique. [...]On a en effet nécessairement, à supposer que l'on soit une personne, la philosophie de sa personne : mais il y a là une différence considérable. Chez l'un, ce sont les manques qui philosophent, chez l'autre, les richesses et les forces. Le premier a un besoin impérieux de sa philosophie, que ce soit comme soutien, soulagement, remède, délivrance, élévation, détachement de soi ; chez le second, elle n'est qu'un beau luxe, dans le meilleur des cas la volupté d'une reconnaissance triomphante qui doit finir par s'inscrire en majuscules cosmiques au ciel des concepts. Dans l'autre cas, plus fréquent toutefois, lorsque ce sont les états de détresse qui font de la philosophie, comme chez tous les penseurs malades - et peut-être y a-t-il une majorité de penseurs malades dans l'histoire de la philosophie - : qu'adviendra-t-il de la pensée qui se trouve soumise à la pression de la maladie ? Voilà la question qui importe pour le psychologue : et ici, l'expérimentation est possible. Exactement comme le fait un voyageur qui projette de s'éveiller à une certaine heure et s'abandonne ensuite calmement au sommeil : de même nous, philosophes, à supposer que nous tombions malades, nous nous livrons momentanément, corps et âme, à la maladie - nous fermons en quelque sorte les yeux sur nous-mêmes. Et de même que ce voyageur sait que quelque chose en lui ne dort pas, que quelque chose compte les heures, et le réveillera, de même nous savons que l'instant décisif nous trouvera éveillés, - que quelque chose surgira alors et prendra l'esprit sur le fait, je veux dire en flagrant délit de faiblesse, ou de demi-tour, ou de capitulation, ou d'endurcissement, ou d'assombrissement, ou de rechute dans l'un des états maladifs de l'esprit, quel que soit le nom qu'on leur donne, qui, les jours de santé, ont contre eux la fierté de l'esprit (car comme le veut à juste titre la vieille fable, "l'esprit fier, le paon et le cheval sont les trois animaux les plus fiers de la terre" -). On apprend, après une telle mise en question de soi et une telle tentation de soi, à considérer d'un œil plus fin tout ce sur quoi on a philosophé jusqu'à présent ; on devine mieux qu'auparavant les involontaires déviations, les chemins de traverse, les lieux de repos, les lieux ensoleillés de la pensée vers lesquels les penseurs souffrants ont été entraînés par séduction, en tant qu'ils souffrent justement, on sait désormais vers quoi le corps malade et son besoin poussent, tirent, attirent inconsciemment l'esprit - vers le soleil, le calme, la douceur, la patience, le remède, le soulagement à tous les sens de ces mots. Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute éthique présentant une version négative du concept de bonheur, toute métaphysique et toute physique qui connaissent un finale, un état ultime de quelque sorte que ce soit, toute aspiration principalement esthétique ou religieuse à un en marge de, un au-delà de, un en dehors de, un au-dessus de autorise à demander si ce n'est pas la maladie qui a inspiré le philosophe. Le déguisement inconscient de besoins physiologiques sous le costume de l'objectif, de l'idéel, du purement spirituel atteint un degré terrifiant, - et assez souvent, je me suis demandé si, somme toute, la philosophie jusqu'à aujourd'hui n'a pas été seulement une interprétation du corps et une mécompréhension du corps. Derrière les jugements de valeur suprêmes qui ont jusqu'à présent guidé l'histoire de la pensée se cachent des mécompréhensions relatives à la constitution du corps, que ce soit de la part d'individus, de classes ou de races entières. On est en droit de considérer toutes les téméraires folies de la métaphysique, particulièrement ses réponses à la question de la valeur de la vie, d'abord et toujours comme symptômes de corps déterminés ; et si dans l'ensemble, ces sortes d'acquiescement au monde et de négation du monde ne contiennent, du point de vue scientifique, pas un grain de signification, elles fournissent néanmoins à l'historien et au psychologue des indications d'autant plus précieuses, en tant que symptômes, comme on l'a dit, du corps, de sa réussite et de son échec, de sa plénitude, de sa puissance, de sa souveraineté dans l'histoire, ou bien de ses coups d'arrêt, de ses coups de fatigue, de ses appauvrissements, de son pressentiment de la fin, de sa volonté d'en finir. J'attends toujours qu'un médecin philosophe au sens exceptionnel du mot - un homme qui aura à étudier le problème de la santé d'ensemble d'un peuple, d'une époque, d'une race, de l'humanité - ait un jour le courage de porter mon soupçon à son degré ultime et d'oser cette proposition : dans toute activité philosophique, il ne s'agissait absolument pas jusqu'à présent de "vérité", mais de quelque chose d'autre, disons de santé, d'avenir, de croissance, de puissance, de vie…

307

En faveur de la critique. - Quelque chose que tu as aimé autrefois comme une vérité ou une vraisemblance t'apparaît aujourd'hui comme une erreur : tu le repousses loin de toi et t'imagines que ta raison a remporté en cela une victoire. Mais peut-être cette erreur te fut-elle alors, quand tu étais encore un autre - tu es toujours un autre - aussi nécessaire que tes "vérités" d'à présent, comme une sorte de peau qui te dissimulait et te cachait bien des choses que tu n'avais pas encore le droit de voir. C'est ta nouvelle vie qui a tué pour toi cette opinion, non pas ta raison : tu n'en as plus besoin, et désormais elle s'effondre sur elle-même, et la déraison s'en échappe en rampant comme de la vermine pour apparaître au grand jour. Lorsque nous critiquons, cela n'est en rien arbitraire ni impersonnel, - c'est, très souvent tout au moins, une preuve qu'existent en nous des forces vivantes qui font pression et sont en train de percer une écorce. Nous nions et devons nier parce que quelque chose en nous veut vivre et s'affirmer, quelque chose que nous ne connaissons peut-être pas encore, ne voyons pas encore ! - Cela dit en faveur de la critique.

333

Ce que signifie connaître. - Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere ! dit Spinoza, de cette manière si simple et sublime qui est la sienne. Pour autant : qu'est-ce en dernière instance que cet intelligere sinon la forme sous laquelle ces trois processus justement nous deviennent soudain perceptibles ? Un résultat produit par les trois pulsions différentes et en opposition mutuelle que sont la volonté de se moquer, de déplorer et de maudire ? Avant qu'un connaître soit possible, il faut que chacune de ces pulsions ait d'abord exprimé son point de vue partial sur la chose ou sur l'événement ; ensuite est apparue la lutte de ces partialités, et à partir de celle-ci, parfois, un moyen terme, un apaisement, un assentiment concédé à l'ensemble des trois parties, une espèce de justice et de contrat : car, grâce à la justice et au contrat, toutes ces pulsions peuvent s'affirmer dans l'existence et s'imposer mutuellement leur point de vue. Nous, qui ne prenons conscience que des scènes ultimes de réconciliation et de la liquidation finale de ce long processus, nous pensons pour cette raison qu'intelligere est quelque chose qui réconcilie, quelque chose de juste, de bon, quelque chose d'essentiellement opposé aux pulsions ; alors que c'est seulement un certain rapport mutuel des pulsions. Durant des périodes extrêmement longues, on a considéré la pensée consciente comme la pensée en général : ce n'est qu'aujourd'hui que nous voyons poindre la vérité, à savoir que la plus grande partie de notre activité intellectuelle se déroule sans que nous en soyons conscients, sans que nous la percevions ; mais je suis d'avis que ces pulsions, qui sont ici en lutte mutuelle, sauront parfaitement à cette occasion se rendre perceptibles et se faire mal les unes aux autres - : cet épuisement violent et soudain qui frappe tous les penseurs pourrait bien trouver là son origine (c'est l'épuisement du champ de bataille). Oui, il y a peut-être dans notre intériorité en lutte bien de l'héroïsme caché, mais certes rien de divin, d'éternellement-au-repos-en-soi-même, comme le pensait Spinoza. La pensée consciente, et notamment celle du philosophe, est l'espèce de pensée la moins vigoureuse, et pour ce aussi, relativement, la plus douce et la plus paisible : et voilà pourquoi c'est précisément le philosophe qui peut le plus facilement être induit en erreur sur la nature du connaître.

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 19

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Pistes

Prolongement

Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida écrit : "Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie."

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INTERVIEW DE L'AUTEUR PAR ELLE-MÊME SUR L'HISTOIRE MANQUÉE

- Dix années ont passé... Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole. Et même une histoire. Des dizaines de livres ont été écrits, des milliers de mètres de bande-vidéo tournés. Il nous semble tout connaître sur Tchernobyl : les faits, les noms, les chiffres. Que peut-on y ajouter ? De plus, il est tellement naturel que les gens veuillent oublier en se persuadant que c'est déjà du passé... De quoi parle ce livre ? Pourquoi l'ai-je écrit ?

- Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j'aurais pu l'intituler. L'événement en soi - ce qui s'est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable -ne m'intéressait pas. Je m'intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l'inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu'il nous faut encore élucider. C'est peut-être une tâche pour le XXIe siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l'homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements.

Si, dans mes livres précédents, je scrutais les souffrances d'autrui, maintenant, je suis moi-même un témoin, comme chacun d'entre nous. Ma vie fait partie de l'événement. C'est ici que je vis, sur la terre de Tchernobyl. Dans cette petite Biélorussie dont le monde n'avait presque pas entendu parler avant cela. Dans un pays dont on dit maintenant que ce n'est plus une terre, mais un laboratoire. Les Biélorusses constituent le peuple de Tchernobyl. Tchernobyl est devenu notre maison, notre destin national. Comment aurais-je pu ne pas écrire ce livre ?

- Alors, c'est quoi, Tchernobyl ? Un signe ? Ou une gigantesque catastrophe technologique, sans commune mesure avec aucun événement du passé ?

- C'est plus qu'une catastrophe... Justement, tenter de placer Tchernobyl au niveau des catastrophes les plus connues nous empêche d'avoir une vraie réflexion sur le phénomène qu'il représente. Nous semblons aller tout le temps dans une mauvaise direction. Dans ce cas précis, notre vieille expérience est visiblement insuffisante. Après Tchernobyl, nous vivons dans un monde différent, l'ancien monde n'existe plus. Mais l'homme n'a pas envie de penser à cela, car il n'y a jamais réfléchi. Il a été pris de court.

Mes interlocuteurs m'ont souvent tenu des propos similaires : "Je ne peux pas trouver de mots pour dire ce que j'ai vu et vécu... Je n'ai lu rien de tel dans aucun livre et je ne l'ai pas vu au cinéma... Personne ne m'a jamais raconté des choses semblables à celles que j'ai vécues. » De tels aveux se répétaient et, volontairement, je n'ai pas retiré ces répétitions de mon livre. En fait, il y a beaucoup de répétitions. Je les ai laissées. Je ne les ai pas enlevées non seulement à cause de leur véracité, de leur "vérité sans artifice », mais encore parce qu'il me semblait qu'elles reflétaient le caractère inhabituel des faits. Chaque chose reçoit son nom lorsqu'elle est nommée pour la première fois. Il s'est produit un événement pour lequel nous n'avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience. Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles ni même notre vocabulaire. Tous nos instruments intérieurs sont accordés pour voir, entendre ou toucher. Rien de cela n'est possible. Pour comprendre, l'homme doit dépasser ses propres limites. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer...

- Mais l'homme et les circonstances ne sont pas toujours en phase. Le plus souvent, ils ne le sont pas...

- J'ai cherché un homme bouleversé. Un homme qui aurait été confronté à cela, face à face, et se serait mis à réfléchir.

Trois années durant, j'ai voyagé et questionné : des travailleurs de la centrale, des anciens fonctionnaires du parti, des médecins, des soldats, des émigrants, des personnes qui se sont installées dans la zone interdite... Des hommes et des femmes de professions, destins, générations et tempéraments différents. Des croyants et des athées. Des paysans et des intellectuels. Tchernobyl est le contenu principal de leur monde. Autour d'eux et dans leur for intérieur, il empoisonne tout. Pas seulement la terre et l'eau. Tout leur temps.

Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l'Histoire. Voilà le plus difficile : concilier les deux vérités, la personnelle et la générale. Et l'homme d'aujourd'hui se trouve à la fracture de deux époques...

Deux catastrophes ont coïncidé : l'une sociale - sous nos yeux, un immense continent socialiste a fait naufrage ; l'autre cosmique - Tchernobyl. Deux explosions totales. Mais la première est plus proche, plus compréhensible. Les gens sont préoccupés par le quotidien : où trouver l'argent pour vivre ? Où aller ? Que croire ? Sous quelle bannière se ranger ? Chacun vit cela. Mais tous voudraient oublier Tchernobyl. Au début, on espérait le vaincre, mais, comprenant la vanité de ces tentatives, on se tut. Il est difficile de se protéger de quelque chose que nous ne connaissons pas. Que l'humanité ne connaît pas. Tchernobyl nous a transposés d'une époque dans une autre.

Nous nous trouvons face à une réalité nouvelle.

Mais quel que soit le sujet dont parle l'homme, il se dévoile en même temps. Quel genre de personnes sommes-nous ?

Notre histoire est faite de souffrance. La souffrance est notre abri. Notre culte. Elle nous hypnotise. Mais j'avais envie de poser aussi d'autres questions, sur le sens de la vie humaine, de notre existence sur Terre.

Je voyageais, je parlais, je notais. Ces gens ont été les premiers à voir ce que nous soupçonnons seulement. Ce qui est encore un mystère pour tous. Mais je leur cède la parole...

Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.