La force de vivre

Victor Hugo, Les Contemplations, Livres IV et V. Nietzsche, Le Gai Savoir, Avant-Propos, Livre 4, trad. Wotling Svetlana Alexievitch, La Supplication.
L'héroïsme

Écrit en 1846, V, III, VI.

Hommes préparatoires, §283 ; L'"humanité" à venir, §337.

Victor Latoun, photographe, 189-194.

Arkadi Filine, liquidateur, de "Nous enterrions la forêt" à la fin, p. 97-100.

Sergueï Vassilievitch Sobolev, vice-président de l'Association biélorusse "Le Bouclier de Tchernobyl", de "Ces gens ne sont plus de ce monde" à "Parce que vous vous mentez à vous-mêmes", p. 138-141.

La tentation du renoncement

Veni, vido, vixi, IV, XIII.

"À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt", IV, XII.

Préface, §2, §340, la mort de Socrate ; §294, Contre les calomniateurs de la nature ; Les médecins de l'âme et la douleur, §326.

Alexandre Koudriaguine, liquidateur, p. 184-189.

L'amour de la vie

Les Malheureux, V, XXVI, v. 1 à 70.

"Elle était pâle, et pourtant rose", IV, VII.

Pour la nouvelle année, §276 ; Plaisir pris à la cécité, §287 ; Deux hommes heureux, §303 ; Le poids le plus lourd, §341.

Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur, de "J'étais tellement heureuse" à la fin, p. 246-250

La vie sous toutes ses formes

"Je payai le pêcheur", V, XXII ; "J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline", V, XXIV.

Larissa Z, une mère, p. 89-92.

Nadejda Afanassievna Bourakova, habitante de Khoïniki, p. 194-195.

La renaissance

À Villequier, v. 1 à 80, IV, XV.

Préface à la seconde édition, §1, et Pour la nouvelle année, §276.

Zinaïda Evdokimovna Kovalenka, résidente sans autorisation, de "Tout vit ici" à la fin, p. 42-44.

Comment comprendre ?

Préface, §4 ; Illusion des contemplatifs, §301 ; Image, §322.

Nikolaï Prokhorovitch Jarkov, p. 126-129.

Interview de l'auteur par elle-même, p. 30-32.

Exister et vivre

Trois ans après, IV, III.

Brèves habitudes, §295 ; la réputation de fermeté, §296 ; L'histoire de tous les jours, §308.

Gênes, §291.

Volonté et vague, §310.

Monologue sur l'éternel et le maudit, p. 200-204.

Monologues sur les symboles d'un grand pays, p. 163-166.

Thème 01

L'héroïsme

Extrait 01

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Pistes

Rien, au fond de mon cœur, puisqu'il faut le redire,

Non, rien n'a varié ; je suis toujours celui

Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui,

Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,

Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.

Seulement, un matin, mon esprit s'envola,

Je vis l'espace large et pur qui nous réclame ;

L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme.

Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.

L'histoire m'apparut, et je compris la loi

Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche,

Et montant l'escalier immense marche à marche.

Je restai le même œil, voyant un autre ciel.

Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel

Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles ?

Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles

Dans mon cœur frémissant, à ce cri : Liberté !

L'œil de cet homme a plus d'aurore et de clarté,

Tant pis ! prenez-vous-en à l'aube solennelle.

C'est la faute au soleil et non à la prunelle.

Vous dites : Où vas-tu ? Je l'ignore ; et j'y vais.

Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.

J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière ;

Et cela me suffit ; je brise la barrière.

Je vois, et rien de plus ; je crois, et rien de moins.

Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins.

Les hommes du passé, les combattants de l'ombre,

M'assaillent ; je tiens tête, et sans compter leur nombre,

À ce choc inégal et parfois hasardeux.

Mais Longwood et Goritz [1] m'en sont témoins tous deux,

Jamais je n'outrageai la proscription sainte.

Le malheur, c'est la nuit ; dans cette auguste enceinte,

Les hommes et les cieux paraissent étoilés.

Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés.

Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,

Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe ;

J'ai toujours consolé qui s'est évanoui ;

Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.

Ma mère aussi le sait ! et de plus, avec joie,

Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie ;

Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.

Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai ;

Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère

Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère ;

Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,

Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers,

Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure

De ce grand lendemain : l'humanité meilleure !

Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,

Rien de ce but profond ne distraira mon cœur,

Ma volonté, mes pas, mes cris, mes vœux, ma flamme !

Ô saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme !


Oh ! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,

La conscience en moi ne baissera le front ;

Elle marche, sereine, indestructible et fière ;

Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière,

À travers mon destin, quel que soit le moment,

Quel que soit le désastre ou l'éblouissement,

Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,

Dans l'aube, dans la nuit, l'œil de ma mère morte !

Paris, juin 1846.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre V, "En marche", III, V, 1856.

Extrait 02

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Pistes

283

Hommes préparatoires. - Je salue tous les signes indiquant le commencement d'un âge plus viril, plus guerrier qui avant tout remettra à l'honneur la bravoure ! Car il doit ouvrir la voie à un âge encore supérieur et rassembler la force dont celui-ci aura un jour besoin, - l'âge qui portera l'héroïsme au sein de la connaissance et mènera des guerres pour les pensées et leurs conséquences. Pour cela, il faut à présent bien des hommes préparatoires vaillants qui ne peuvent cependant pas surgir du néant - et pas davantage du sable et de la vase de la civilisation d'aujourd'hui et de la formation dispensée par nos grandes villes actuelles : des hommes qui sachent être silencieux, solitaires, résolus, satisfaits et persévérants dans l'activité invisible : des hommes qui en vertu d'un penchant intérieur recherchent en toutes choses ce qu'il faut surmonter en elles : des hommes qui possèdent en propre gaieté d'esprit, patience, simplicité et mépris pour toutes les grandes vanités, tout autant que générosité dans la victoire et indulgence envers les petites vanités de tous les vaincus : des hommes qui portent un jugement perspicace et libre sur tous les vainqueurs et sur la part de hasard inhérente à toute victoire et toute gloire : des hommes qui aient des fêtes propres, des jours de travail propres, des périodes de deuil propres, rompus au commandement et commandant avec assurance, prêts pareillement à obéir, là où il le faut, pareillement fiers dans l'un et l'autre cas, pareillement au service de leur propre cause : des hommes qui prennent plus de risques s'exposent davantage au danger, des hommes plus féconds, des hommes plus heureux ! Car, croyez-moi ! - le secret pour retirer de l'existence la plus grande fécondité et la plus grande jouissance, c'est : vivre dangereusement ! Bâtissez vos villes sur le Vésuve ! Lancez vos navires sur des mers inexplorées ! Vivez en guerre avec vos pareils et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être maîtres et possesseurs, hommes de connaissance ! Le temps ne sera bientôt plus où vous pouviez vous contenter de vivre, tels des cerfs farouches, cachés au fond des bois ! La connaissance finira par tendre la main vers ce qui lui revient de droit : - elle voudra devenir maître et possesseur, et vous avec elle !

337

L'humanité à venir. - Si je considère cette époque avec les yeux d'une époque lointaine, je ne sais rien trouver de plus remarquable dans l'homme d'aujourd'hui que sa vertu et sa maladie caractéristique, que l'on appelle "le sens historique". C'est une ébauche de quelque chose d'entièrement neuf et inconnu dans l'histoire : qu'on accorde à ce germe quelques siècles et plus, et il pourrait bien finir par donner le jour à une plante merveilleuse exhalant un parfum tout aussi merveilleux, grâce auquel notre vieille terre serait plus agréable à habiter que jusqu'à présent. Nous, hommes du présent, commençons tout juste à forger la chaîne d'un sentiment à venir très puissant, maillon après maillon, - nous savons à peine ce que nous faisons. Nous avons presque l'impression qu'il ne s'agit pas d'un sentiment nouveau, mais du dépérissement de tous les sentiments anciens : - le sens historique est encore quelque chose de si pauvre et de si froid, et il en saisit beaucoup comme un coup de gel, et les rend encore plus pauvres et plus froids. Il semble à d'autres le signe de l'âge qui s'approche à pas de loup, et notre planète leur paraît un malade mélancolique qui pour oublier son présent écrit l'histoire de sa jeunesse. En effet : c'est là l'une des colorations de ce sentiment nouveau : qui sait ressentir l'histoire des hommes dans son ensemble comme sa propre histoire éprouve, en une universalisation formidable, toute l'affliction du malade qui pense à la santé, du vieillard qui pense au rêve de sa jeunesse, de l'amoureux à qui l'on ravit la femme qu'il aime, du martyr qui voit périr son idéal, du héros au soir de la bataille qui demeure indécise et lui a pourtant valu des blessures et la perte de son ami - ; mais supporter, savoir supporter cette formidable somme d'affliction de tous genres et demeurer cependant le héros qui, lorsque se lève un second jour de bataille, salue l'aurore et son bonheur en homme qui a face à lui et derrière lui un horizon de millénaires, en héritier de toute l'aristocratie de tout l'esprit passé, et en héritier à qui incombent des obligations, en homme le plus noble de tous les nobles anciens et en même temps premier-né d'une noblesse nouvelle, telle que n'en vit et n'en rêva encore aucune époque : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien, le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l'humanité : détenir enfin tout cela au sein d'une seule âme et le condenser en un seul sentiment : - voilà qui devrait produire un bonheur que l'homme n'a pas encore connu jusqu'à présent, - un bonheur de dieu, débordant de puissance et d'amour, débordant de larmes et débordant de rire, un bonheur qui, tel le soleil le soir, prodigue et répand continuellement dans la mer les dons de son inépuisable richesse, et qui, comme lui, ne se sent jamais plus riche que lorsque même le plus pauvre des pêcheurs a encore, pour ramer, une rame en or ! Ce sentiment divin s'appellerait alors - humanité !

Extrait 03

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Pistes

MONOLOGUE SUR CE QU'IL FAUT AJOUTER À LA VIE QUOTIDIENNE POUR LA COMPRENDRE

"Vous voulez que je vous raconte les détails de ces jours-là ? Ou bien mon histoire ? Ainsi, par exemple, je n'ai jamais fait de photographie et là, soudain, je me suis mis à prendre des photos. J'avais emporté mon appareil par hasard. Et maintenant, c'est mon métier. Je n'ai pas pu me libérer des nouveaux sentiments que j'éprouvais. Ce n'étaient pas de brèves émotions, mais toute une histoire intérieure. Vous comprenez ?

(Tout en parlant, il étale des photos sur la table, les chaises, le rebord de la fenêtre : un tournesol gigantesque, grand comme la roue d'une charrette, un nid de cigogne dans un village vide, un cimetière campagnard avec un panneau "Hautement radioactif — Entrée interdite", une poussette dans la cour d'une maison aux fenêtres condamnées, une corneille posée dessus comme si elle y avait fait son nid, un vol de grues formant un caractère cunéiforme au-dessus d'un champ redevenu sauvage.)

On me demande pourquoi je ne prends pas de photos en couleur. Mais il s'agit de Tchernobyl... Littéralement, ce nom signifie "la réalité noire"... Les autres couleurs n'existent pas. Mon histoire ? C'est la légende de cela... (Il montre les photos.) D'accord, je vais essayer. Vous comprenez, tout se trouve là... (Il désigne encore une fois ses clichés.) À cette époque, je travaillais à l'usine tout en suivant mes études par correspondance, à la faculté d'Histoire. J'étais serrurier. J'ai été rappelé avec un groupe de réservistes et l'on nous a fait partir sur-le-champ, en urgence. Comme au front.

— Où va-t-on ?

— Là où on vous le dira.

— Et qu'est-ce qu'on va faire ?

— Ce qu'on vous ordonnera. Mais vous allez construire. Reconstruire.

Nous construisions des bâtiments de service : des lavoirs, des entrepôts, des préaux. J'étais affecté au déchargement du ciment. Comment il était fait et d'où il venait, personne ne le vérifiait. Nous chargions et déchargions. À la pelle, toute la sainte journée. Le soir, seules les dents brillaient. Nous étions des hommes de ciment, tout gris, vêtements compris. En rentrant, nous secouions nos affaires. Le matin, nous les portions encore. Nous avons eu droit à des causeries politiques : héros, exploit, première ligne... Le vocabulaire militaire. Mais nous posions des questions : Qu'est-ce qu'un rem, un curie, un röntgen ? Le commandant était incapable de nous répondre. Il n'avait pas appris cela à l'école militaire. Milli, micro... De l'hébreu !

— Qu'avez-vous besoin de savoir ? Exécutez les ordres. Ici, vous êtes des soldats.

Oui, nous étions des soldats, mais pas des zeks !

Une commission est venue nous calmer. "Dans votre coin, tout va bien. Le fond de la radiation est normal. À quatre kilomètres d'ici, la vie est impossible, on va évacuer la population, mais chez vous, c'est calme." Un dosimétriste les accompagnait. Il a mis en marche son appareil et a promené son capteur le long de nos bottes. Il a brusquement fait un bond de côté... Un réflexe...

Là commencent les choses intéressantes pour vous, en tant qu'écrivain. Combien de temps croyez-vous que nous avons conservé cela en mémoire ? À peine quelques jours. Le Soviétique est incapable de penser exclusivement à lui-même, à sa propre vie, de vivre en vase clos. Nos hommes politiques sont incapables de penser à la valeur de la vie humaine, mais nous non plus. Vous comprenez ? Nous sommes organisés d'une manière particulière. Nous sommes d'une étoffe particulière. Bien sûr nous buvions comme des trous. Le soir, plus personne n'était sobre. Après les deux premiers verres, la plupart soupiraient en se souvenant de leurs femmes et de leurs enfants ou se plaignaient du travail et pestaient contre les chefs. Mais, après une ou deux bouteilles, on ne parlait plus que du destin du pays et de l'organisation de l'univers. De Gorbatchev et de Ligatchev3. De Staline. Étions-nous un grand pays ou non ? Allions-nous vaincre les Américains ? L'année 1986... Quels avions étaient les meilleurs et quelles fusées les plus sûres ? D'accord, Tchernobyl avait explosé, mais nous étions les premiers à avoir envoyé un homme dans l'espace ! Nous discutions jusqu'à l'extinction de voix, jusqu'au petit matin. Et ce n'était qu'en passant que nous nous demandions pourquoi nous n'avions pas de dosimètres, pourquoi on ne nous donnait pas de comprimés par prophylaxie, pourquoi nous n'avions pas de machines à laver pour nettoyer nos vêtements de travail tous les jours et non deux fois par mois. Nous sommes ainsi faits, que diable !

La vodka était plus appréciée que l'or. Il était impossible d'en acheter. Nous avons bu tout ce qu'on pouvait trouver dans les villages des alentours : tord-boyaux, lotions, laques, sprays... On posait sur la table un récipient de trois litres de tord-boyaux ou un sac rempli de flacons d'après-rasage et on causait... On causait. Il y avait parmi nous des profs et des ingénieurs... C'était une vraie internationale : des Russes, des Biélorusses, des Kazakhs, des Ukrainiens... Et nous tenions des conversations philosophiques... Nous sommes prisonniers du matérialisme, disait-on, et ce matérialisme nous limite au monde des objets. Or Tchernobyl est une ouverture vers l'infini. Je me souviens aussi de discussions sur le sort de la culture russe, de son penchant pour le tragique. Impossible de rien y comprendre sans l'ombre de la mort. La catastrophe n'est compréhensible qu'à partir de la culture russe. C'est la seule qui s'y prête... Nous craignions la bombe, le champignon nucléaire et les choses ont pris une autre tournure... Nous savons comment brûle une maison incendiée par une allumette ou un obus... Mais ce que nous voyions ne ressemblait à rien... Les rumeurs disaient que c'était le feu céleste. Et même pas un feu, mais une lumière. Une lueur. Un rayonnement. Le bleu céleste. Et pas de fumée. Avant cela, les scientifiques étaient des dieux. Maintenant, ce sont des anges déchus. Des démons ! La nature humaine demeure toujours un mystère pour eux. Je suis russe. Je suis né près de Briansk. Chez nous, les vieux sont assis sur le seuil de leurs maisons de guingois qui ne vont pas tarder à tomber en ruine, mais ils philosophent, réorganisent le monde. Ainsi faisions-nous, près du réacteur...

Des journalistes passaient nous voir. Ils prenaient des photos. Des sujets inventés. Ils posaient un violon devant la fenêtre d'une maison abandonnée et appelaient cela la "symphonie de Tchernobyl". En fait, il n'y avait rien à inventer. Il y avait de quoi faire : un globe terrestre écrasé par un tracteur dans la cour d'une école ; le linge étendu sur le balcon depuis un mois, devenu tout noir, des fosses abandonnées ; l'herbe qui atteignait déjà la hauteur des soldats en plâtre sur le piédestal des monuments, et des oiseaux qui avaient fait leur nid sur les mitraillettes de plâtre ; les portes d'une maison défoncées par les pillards, mais les rideaux tirés aux fenêtres. Les habitants sont partis, mais leurs photos, chez eux, sont restées vivre à leur place. Comme leurs âmes.

Il n'y avait rien de superflu, dans tout cela. J'avais envie de tout mémoriser en détail et avec précision : l'heure à laquelle j'ai vu telle ou telle chose, la couleur du ciel, mes sensations. Vous comprenez ? L'homme s'en était allé pour toujours de ces endroits et nous étions les premiers à visiter ce "pour toujours". Nous n'avions pas le droit de laisser échapper un seul détail... Les visages des vieux paysans qui ressemblent à des icônes... Ils ne comprennent vraiment pas ce qui s'est passé. Ils n'ont jamais quitté leur maison, leur terre. Ils venaient au monde, faisaient l'amour, gagnaient leur pain dans la sueur, assuraient la lignée, attendaient les petits-enfants et, ayant vécu leur vie, ils quittaient la terre pour rentrer en elle. La maison biélorusse ! Pour nous, citadins, l'appartement est une machine pour la vie, mais pour eux, la maison représente un monde tout entier. Un cosmos. Et passer à travers des villages vides... On éprouve tellement le désir de rencontrer quelqu'un... Avec mon groupe, nous sommes entrés dans une église abandonnée, pillée... Cela sentait la cire. J'avais envie de prier...

C'est parce que je voulais me rappeler tout cela que je me suis lancé dans la photo... Voilà mon histoire.

Dernièrement, je suis allé à l'enterrement d'un ami qui était là-bas. Frappé de leucémie. Au repas funèbre, nous avons bu et mangé selon la coutume slave, vous voyez. Et les conversations ont duré jusqu'à minuit. On a d'abord parlé du défunt, puis du sort du pays et de l'organisation de l'espace. Les troupes russes vont-elles ou non quitter la Tchétchénie ? Une nouvelle guerre du Caucase est-elle en cours ou va-t-elle seulement commencer ? Quelles chances a Jirinovski de devenir président ? Et celles d'Eltsine de rester à son poste ? Nous avons parlé de la reine d'Angleterre et de la princesse Diana. De la monarchie russe. De Tchernobyl. Nous avons émis des hypothèses... Que les extraterrestres étaient au courant de la catastrophe et nous sont venus en aide... Que c'était une expérience cosmique qui donnerait naissance à des enfants géniaux... À moins que les Biélorusses ne disparaissent de la surface du globe comme d'autres peuples avant eux : les Scythes, les Sarmates, les Cimmériens... Nous sommes des métaphysiciens... Nous ne vivons pas sur terre, mais dans un monde de rêves et de bavardages. Il nous faut toujours ajouter quelque chose à la vie quotidienne pour la comprendre. Même quand on frôle la mort..."

Victor Latoun, photographe.

Thème 02

La tentation du renoncement

Extrait 04

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Pistes

À QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT

La nuit était fort noire et la forêt très sombre.

Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.

Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !

Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.

Les étoiles volaient dans les branches des arbres

Comme un essaim d'oiseaux de feu.


Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,

L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance.

Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !

Or, tout en traversant ces solitudes vertes,

Hermann me dit : Je songe aux tombes entr'ouvertes !

Et je lui dis : Je pense aux tombeaux refermés !


Lui regarde en avant : je regarde en arrière.

Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;

Le vent nous apportait de lointains angelus ;

Il dit : Je songe à ceux que l'existence afflige,

À ceux qui sont, à ceux qui vivent. — Moi, lui dis-je,

Je pense à ceux qui ne sont plus !


Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?

Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?

Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis.

Hermann me dit : Jamais les vivants ne sommeillent.

En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.

Et je lui dis : Hélas ! d'autres sont endormis !


Hermann reprit alors : Le malheur, c'est la vie.

Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! J'envie

Leur fosse où l'herbe pousse, où s'effeuillent les bois.

Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;

Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes

Dans tous les tombeaux à la fois !


Et je lui dis : Tais-toi ! respect au noir mystère !

Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.

Les morts, ce sont les cœurs qui t'aimaient autrefois !

C'est ton ange expiré ! c'est ton père et ta mère !

Ne les attristons point par l'ironie amère.

Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.

Octobre 1853.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre IV, "Pauca meae", XII, 1856.

Extrait 05

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Pistes

VENI, VIDI, VIXI

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs

Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,

J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;

Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,

Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu ;

Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,

Ô ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes,

Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécu.

Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre.

Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.

J'ai vécu souriant, toujours plus adouci,

Debout, mais incliné du côté du mystère.

J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai servi, j'ai veillé,

Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.

Je me suis étonné d'être un objet de haine,

Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile,

Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,

Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,

J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi ;

Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;

Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme

Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,

Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit.

Ô seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,

Afin que je m'en aille et que je disparaisse !

Avril 1848.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre IV, "Pauca meae", XIII, 1856.

Extrait 06

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Pistes

2

- Mais laissons là monsieur Nietzsche : que nous importe que monsieur Nietzsche ait retrouvé la santé ?… Un psychologue connaît peu de questions aussi attirantes que celle du rapport entre santé et philosophie, et au cas où il tombe lui-même malade, il entre dans sa maladie en y apportant toute sa curiosité de scientifique. On a en effet nécessairement, à supposer que l'on soit une personne, la philosophie de sa personne : mais il y a là une différence considérable. Chez l'un, ce sont les manques qui philosophent, chez l'autre, les richesses et les forces. Le premier a un besoin impérieux de sa philosophie, que ce soit comme soutien, soulagement, remède, délivrance, élévation, détachement de soi ; chez le second, elle n'est qu'un beau luxe, dans le meilleur des cas la volupté d'une reconnaissance triomphante qui doit finir par s'inscrire en majuscules cosmiques au ciel des concepts. Dans l'autre cas, plus fréquent toutefois, lorsque ce sont les états de détresse qui font de la philosophie, comme chez tous les penseurs malades - et peut-être y a-t-il une majorité de penseurs malades dans l'histoire de la philosophie - : qu'adviendra-t-il de la pensée qui se trouve soumise à la pression de la maladie ? Voilà la question qui importe pour le psychologue : et ici, l'expérimentation est possible. Exactement comme le fait un voyageur qui projette de s'éveiller à une certaine heure et s'abandonne ensuite calmement au sommeil : de même nous, philosophes, à supposer que nous tombions malades, nous nous livrons momentanément, corps et âme, à la maladie - nous fermons en quelque sorte les yeux sur nous-mêmes. Et de même que ce voyageur sait que quelque chose en lui ne dort pas, que quelque chose compte les heures, et le réveillera, de même nous savons que l'instant décisif nous trouvera éveillés, - que quelque chose surgira alors et prendra l'esprit sur le fait, je veux dire en flagrant délit de faiblesse, ou de demi-tour, ou de capitulation, ou d'endurcissement, ou d'assombrissement, ou de rechute dans l'un des états maladifs de l'esprit, quel que soit le nom qu'on leur donne, qui, les jours de santé, ont contre eux la fierté de l'esprit (car comme le veut à juste titre la vieille fable, "l'esprit fier, le paon et le cheval sont les trois animaux les plus fiers de la terre" -). On apprend, après une telle mise en question de soi et une telle tentation de soi, à considérer d'un œil plus fin tout ce sur quoi on a philosophé jusqu'à présent ; on devine mieux qu'auparavant les involontaires déviations, les chemins de traverse, les lieux de repos, les lieux ensoleillés de la pensée vers lesquels les penseurs souffrants ont été entraînés par séduction, en tant qu'ils souffrent justement, on sait désormais vers quoi le corps malade et son besoin poussent, tirent, attirent inconsciemment l'esprit - vers le soleil, le calme, la douceur, la patience, le remède, le soulagement à tous les sens de ces mots. Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute éthique présentant une version négative du concept de bonheur, toute métaphysique et toute physique qui connaissent un finale, un état ultime de quelque sorte que ce soit, toute aspiration principalement esthétique ou religieuse à un en marge de, un au-delà de, un en dehors de, un au-dessus de autorise à demander si ce n'est pas la maladie qui a inspiré le philosophe. Le déguisement inconscient de besoins physiologiques sous le costume de l'objectif, de l'idéel, du purement spirituel atteint un degré terrifiant, - et assez souvent, je me suis demandé si, somme toute, la philosophie jusqu'à aujourd'hui n'a pas été seulement une interprétation du corps et une mécompréhension du corps. Derrière les jugements de valeur suprêmes qui ont jusqu'à présent guidé l'histoire de la pensée se cachent des mécompréhensions relatives à la constitution du corps, que ce soit de la part d'individus, de classes ou de races entières. On est en droit de considérer toutes les téméraires folies de la métaphysique, particulièrement ses réponses à la question de la valeur de la vie, d'abord et toujours comme symptômes de corps déterminés ; et si dans l'ensemble, ces sortes d'acquiescement au monde et de négation du monde ne contiennent, du point de vue scientifique, pas un grain de signification, elles fournissent néanmoins à l'historien et au psychologue des indications d'autant plus précieuses, en tant que symptômes, comme on l'a dit, du corps, de sa réussite et de son échec, de sa plénitude, de sa puissance, de sa souveraineté dans l'histoire, ou bien de ses coups d'arrêt, de ses coups de fatigue, de ses appauvrissements, de son pressentiment de la fin, de sa volonté d'en finir. J'attends toujours qu'un médecin philosophe au sens exceptionnel du mot - un homme qui aura à étudier le problème de la santé d'ensemble d'un peuple, d'une époque, d'une race, de l'humanité - ait un jour le courage de porter mon soupçon à son degré ultime et d'oser cette proposition : dans toute activité philosophique, il ne s'agissait absolument pas jusqu'à présent de "vérité", mais de quelque chose d'autre, disons de santé, d'avenir, de croissance, de puissance, de vie…

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Contre les calomniateurs de la nature. - Ils me sont désagréables, les hommes chez qui tout penchant naturel se transforme aussitôt en maladie, en quelque chose qui dénature et déshonore, - ce sont eux qui nous ont incité à croire que les penchants et pulsions de l'homme sont mauvais ; ils sont la cause de notre grande injustice envers notre nature, envers toute nature ! Il y a bon nombre d'hommes qui ont le droit de s'abandonner à leurs pulsions avec grâce et insouciance : mais ils ne le font pas, par peur de cette imaginaire "essence mauvaise" de la nature ! De là vient le fait que l'on trouve si peu de noblesse parmi les hommes : le signe distinctif de celle-ci sera toujours de ne pas avoir peur de soi-même, de ne rien attendre de déshonorant de soi, de voler sans hésitation dans la direction où nous sommes poussés - nous, oiseaux qui sommes nés libres ! Quel que soit le lieu où nous parviendrons, nous y trouverons toujours autour de nous liberté et lumière du soleil.

326

Les médecins de l'âme et la douleur. - Tous les prédicateurs de morale, de même que tous les théologiens, ont en commun une indélicatesse : ils cherchent tous à persuader les hommes qu'ils se trouveraient dans un état désespéré et qu'une thérapie sévère, ultime et radicale serait nécessaire. Et comme les hommes dans leur ensemble ont prêté l'oreille avec trop de zèle à ces doctrines durant des siècles entiers, une part de cette superstition relative à leur état désespéré a réellement fini par passer en eux : de sorte qu'ils ne sont que trop disposés aujourd'hui à soupirer, à ne plus trouver aucun intérêt à la vie et à se présenter mutuellement des mines affligées comme si elle était vraiment des plus difficiles à supporter. En vérité, ils ont une confiance effrénée dans leur vie, ils en sont amoureux et regorgent d'indicibles ruses et subtilités pour briser le désagréable et ôter leur épine à la douleur et au malheur. J'ai l'impression que l'on parle toujours de la douleur et du malheur avec outrance comme si c'était une affaire de bonnes manières que d'outrer sur ce point : on tait intentionnellement, en revanche, le fait qu'il existe une foule de moyens pour soulager la souffrance, comme les stupéfiants, ou la hâte fébrile des pensées, ou une situation calme, ou de bons et mauvais souvenirs, intentions, espoirs, et bien des espèces de fierté et de compassion qui font presque l'effet d'anesthésiants : tandis que dans le cas des degrés de douleur les plus aigus, les pertes de conscience se produisent déjà d'elles-mêmes. Nous nous entendons parfaitement à verser des douceurs sur nos amertumes, notamment sur les amertumes de l'âme ; nous trouvons des ressources dans notre vaillance et notre sublimité, de même que dans les nobles délires de la soumission et de la résignation. Une perte est une perte pendant une heure à peine : avec elle, d'une manière ou d'une autre, un cadeau nous est aussi tombé du ciel - une nouvelle force par exemple : et ne serait-ce qu'une nouvelle occasion d'accéder à la force ! Que d'inventions n'ont pas été imaginées par les prédicateurs de morale au sujet de la "misère" intérieure du méchant ! Que de mensonges n'ont-ils pas racontés au sujet du malheur de l'homme passionné ! - oui, mentir est bien le mot juste ici : ils étaient parfaitement conscients du bonheur surabondant de cette espèce d'hommes, mais ils sont restés muets comme la tombe à son sujet parce qu'il constituait une réfutation de leur théorie, suivant laquelle tout bonheur n'apparaît qu'avec l'anéantissement des passions et le silence de la volonté ! Et enfin pour ce qui est de la prescription de tous ces médecins de l'âme, et de leur célébration d'une thérapie sévère et radicale : il est permis de poser la question suivante : cette vie qui est la nôtre est-elle vraiment assez douloureuse et importune pour qu'il y ait avantage à l'échanger contre une manière de vivre et une pétrification stoïciennes ? Nous n'allons pas assez mal pour devoir aller mal de manière stoïcienne !

340

Socrate mourant. - J'admire la vaillance et la sagesse de Socrate en tout ce qu'il fit, dit - et ne dit pas. Cet esprit malin et cet ensorceleur d'Athènes, moqueur et amoureux, qui faisait trembler et sangloter les jeunes gens les plus arrogants, ne fut pas seulement le bavard le plus sage qui ait existé : il fut grand également dans le silence. Je voudrais qu'il ait également gardé le silence au dernier instant de sa vie, - peut-être appartiendrait-il alors à un ordre d'esprits encore supérieur. Fut-ce la mort, ou le poison, ou la piété, ou la méchanceté - quelque chose lui délia la langue à cet instant, et il dit : "Oh, Criton, je dois un coq à Asclépios." Cette "dernière parole" risible et terrifiante signifie pour celui qui a des oreilles : "Oh, Criton, la vie est une maladie !" Est-ce possible ! Un homme tel que lui, qui a vécu gaiement et, aux yeux de tous, comme un soldat, - était pessimiste ! Il s'était contenté de faire bonne figure à la vie et avait, toute sa vie, caché son jugement ultime, son sentiment le plus intime ! Socrate, Socrate a souffert de la vie ! Et il en a encore tiré vengeance - par cette parole voilée, horrible, pieuse et blasphématoire ! Fallait-il que même un Socrate se venge ? Manquait-il un grain de générosité à sa vertu surabondante ? - Ah, mes amis ! Il nous faut dépasser jusqu'aux Grecs !

Extrait 07

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MONOLOGUE SUR LA LIBERTÉ ET LE RÊVE D'UNE MORT ORDINAIRE

"C'était la liberté... Là-bas, je me sentais un homme libre... Vous ne pouvez pas comprendre. Seuls le peuvent ceux qui ont fait la guerre. Ceux qui ont fait la guerre boivent un coup et commencent à parler. Je les ai entendus : ils ont encore la nostalgie de cette liberté, de cet envol... "Pas un pas en arrière !" Tel était l'ordre de Staline. Il y avait des détachements de barrage2. Mais tu tirais, tu restais en vie. Tu recevais un verre de vodka et du tabac... Tu pouvais mourir cent fois, éclater en mille morceaux, mais si tu faisais des efforts et rasais la barbe du diable, de l'adjudant-chef, du commandant de bataillon, de quiconque portait un casque et une baïonnette étrangers, et même de Dieu tout-puissant, tu pouvais survivre ! La solitude de la liberté, je la connais. Nous la connaissons tous, nous qui travaillions au réacteur. Comme dans une tranchée en première ligne... La peur et la liberté ! Nous respirions pleinement. Vous autres qui avez des vies ordinaires, vous ne pouvez pas le concevoir... Souvenez-vous que l'on nous préparait en permanence à une guerre future. Mais la conscience n'était pas prête. Moi, en tout cas, je n'étais pas prêt. Deux militaires se sont présentés à l'usine où je travaillais. J'ai été convoqué : "Sais-tu faire la différence entre l'essence et le gasoil ?" J'ai demandé aussitôt :

— Où voulez-vous m'envoyer ?

— Où ça ? Mais à Tchernobyl ! Tu partiras comme volontaire.

Ma profession militaire est spécialiste du combustible nucléaire. C'est une spécialité secrète. On m'a embarqué directement de l'usine, avec la chemisette que je portais. On ne m'a même pas autorisé à faire un saut à la maison. J'ai dit :

— Je dois prévenir ma femme.

— Nous nous en chargerons.

Dans le bus, nous étions une quinzaine, tous des officiers de réserve. Les gars m'ont plu : s'il faut y aller, on y va ; s'il faut travailler, on travaille ; si on nous envoie à la centrale, nous grimperons sur le toit du réacteur.

Près des villages évacués, il y avait des miradors avec des soldats en armes. Des barrières. Des panneaux : "Accotements contaminés. Arrêt strictement interdit." Des arbres gris arrosés du liquide de désactivation. Tout cela m'a mis la cervelle sens dessus dessous. Les premiers jours, nous avions peur de nous asseoir par terre, sur l'herbe. Nous ne marchions pas, mais courions. Nous mettions nos masques dès qu'une voiture passait en soulevant la poussière. Et nous restions dans les tentes après le travail. Ha ! Ha ! Deux mois plus tard, nous nous comportions normalement. C'était désormais notre vie. Nous cueillions des prunes, pêchions du poisson. Il y a là-bas des brochets énormes. Et des brèmes. Nous faisions sécher les brèmes pour les manger avec de la bière. Nous jouions au foot. Nous nous baignions ! (Il rit encore.) Nous avions foi en notre bonne étoile. Dans notre for intérieur, nous sommes tous des fatalistes et non des pharmaciens. Nous ne sommes pas rationalistes. C'est la mentalité slave... Je croyais en mon étoile... Ha ! Ha ! Me voici invalide au deuxième degré... Je suis tombé malade tout de suite après mon retour. Ce fichu mal des rayons. Avant cela, je n'avais même pas de dossier au centre médical. Mais je m'en fous ! Je ne suis pas le seul... La mentalité...

En tant que soldat, je fermais les maisons des gens et il m'arrivait d'y pénétrer. J'étais assailli par un sentiment très particulier. Une terre sur laquelle il est impossible de semer... Uns vache tente de pousser le portillon, mais il est fermé. La porte est cadenassée. Des gouttes de lait tombent par terre... Comment exprimer un tel sentiment ! Dans les villages qui n'avaient pas été évacués, les paysans produisaient du tord-boyaux. C'était leur gagne-pain. Ils nous le vendaient. Et de l'argent, nous en avions : trois fois le salaire mensuel plus des frais de séjour multipliés par trois. Plus tard, nous avons reçu une menace : ceux qui continueraient de boire rempileraient pour une autre période. Mais la vodka était-elle d'un quelconque secours contre les radiations, ou non ? Au moins, ses effets psychologiques étaient positifs. En tout cas, dans la zone, on croyait dur comme fer à ses vertus... La vie des paysans se déroulait en toute simplicité : les gens semaient et récoltaient. Tout le reste fonctionnait sans eux. Les paysans n'avaient rien à faire ni du tsar, ni du pouvoir soviétique, ni des vaisseaux spatiaux, ni des centrales nucléaires, ni des meetings dans la capitale. Et ils ne parvenaient pas à croire qu'ils vivaient à Tchernobyl : ils ne bougeaient pas pour autant... Ils ramassaient des bûches en cachette, arrachaient des tomates encore vertes pour en faire des conserves. Comment détruire, enterrer, transformer en déchets tout cela ? C'était cela, notre travail. Pour eux nous étions des ennemis... Moi, je brûlais d'envie de monter sur le toit du réacteur. "Ne sois pas si pressé, m'a-t-on dit. Le dernier mois avant la démobilisation, on expédiera tout le monde sur le toit." Notre période de service était de six mois. Le cinquième mois, notre lieu de cantonnement fut changé. Nous nous trouvions désormais tout près du réacteur. Cela a engendré pas mal de blagues, mais aussi des conversations sérieuses : nous prévoyions le passage sur le toit. Combien de temps nous resterait-il après cela ? Cela s'est passé sans bruit, sans panique.

— Les volontaires, un pas en avant.

Toute la compagnie a fait ce fameux pas en avant. Un moniteur de télévision est installé près du commandant. Il l'allume. Sur l'écran apparaît le toit du réacteur parsemé de morceaux de graphite, le bitume fondu.

— Vous voyez, les gars, il y a des décombres sur le toit. Il faut nettoyer la surface. Et ici, dans ce carré, vous allez faire un trou.

Quarante à cinquante secondes aller-retour. L'un de nous charge le bard, les autres en balancent le contenu dans le réacteur. Nous avions l'ordre de ne pas regarder en bas, mais nous l'avons fait tout de même. Les journaux écrivaient : "Au-dessus du réacteur, l'air est pur." Nous avons ri, nous avons juré. L'air est peut-être pur, mais les doses énormes ! Nous avions des dosimètres. L'un était étalonné jusqu'à cinq röntgens : l'aiguille venait aussitôt buter au maximum. Un autre, qui ressemblait à un stylo, pouvait mesurer jusqu'à deux cents röntgens. Il ne suffisait pas, non plus. On nous a dit que nous pourrions avoir de nouveau des enfants au bout de cinq ans... À condition de ne pas mourir avant ! (Il rit.) On nous donnait des diplômes d'honneur. J'en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des drapeaux rouges... Un gars a disparu. Nous pensions qu'il s'était enfui. On l'a retrouvé dans les buissons, deux jours plus tard. Il s'était pendu. Le zampolit nous a réunis pour nous parler.

Il a prétendu que le type avait reçu une lettre de sa famille : sa femme le trompait. C'était peut-être vrai. Qui sait ? Nous devions être démobilisés une semaine plus tard... Notre cuistot avait tellement la trouille qu'il vivait non pas dans sa tente, mais dans l'entrepôt : il s'était creusé une niche sous les caisses de beurre et de conserves de viande. Il y avait installé son matelas et son oreiller. Soudain arrive l'ordre de former une nouvelle équipe et de l'envoyer sur le toit. Mais nous y étions tous passés. Il fallait donc trouver des gens. Et on l'a pris. Il n'y est monté qu'une seule fois... Maintenant, il est invalide au deuxième degré. Il m'appelle souvent. Nous ne perdons pas le contact. Nous maintenons des liens les uns avec les autres. Notre mémoire vivra tant que nous vivrons. Vous pouvez l'écrire.

Dans la presse, tout était mensonge... Je n'ai lu nulle part que nous nous fabriquions une sorte de cotte de mailles... Des chemises de plomb... Des culottes... On nous distribuait des tabliers de caoutchouc recouvert d'une pellicule de plomb pulvérisé. Et nous, nous complétions cela avec des slips de plomb... C'était l'un de nos soucis. Dans un village, il y avait deux maisons closes clandestines. Vous imaginez ? Des hommes arrachés à leurs femmes pendant six mois, dans une situation extrême. Nous y allions tous. Et les filles du coin faisaient la noce. Elles disaient qu'elles allaient mourir bientôt, de toute façon. Des slips de plomb ! On les mettait par-dessus le pantalon. Vous pouvez le noter... On racontait des blagues sans arrêt. En voilà une : on envoie un robot américain sur le toit. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot japonais. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot russe. Il fonctionne pendant deux heures. Il avait reçu un ordre par radio : "Soldat Ivanov, dans deux heures, vous pourrez descendre pour fumer une cigarette !" Ha ! Ha !

Avant de monter sur le réacteur, le commandant nous a réunis pour le briefing. Quelques gars se sont rebellés : "Nous y sommes déjà montés. On doit nous renvoyer à la maison." Certains se trouvaient dans le même cas que moi : mon affaire, c'était le combustible, l'essence. Et l'on m'envoyait malgré tout sur le toit. Moi, je n'ai rien dit. Je voulais y aller. Mais d'autres ont refusé. Le commandant a réglé toute l'affaire :

— Les volontaires iront sur le toit et les autres chez le procureur.

Alors tout le monde est rentré dans le rang. Les réfractaires ont tenu conseil et ont fini par accepter. Tu as prêté serment, tu as embrassé le drapeau, tu es donc obligé... Il me semble qu'aucun d'entre nous n'avait de doute quant au fait qu'on pouvait nous emprisonner pour refus d'obéissance. On disait que la peine encourue était de deux ou trois ans. En revanche, si le soldat chopait plus de vingt-cinq röntgens, c'est le commandant qui allait en taule. Pour avoir irradié ses soldats. Personne ne devait avoir reçu plus de vingt-cinq röntgens.

Les gars étaient bien. Deux sont tombés malades, alors il s'en est trouvé un pour dire : "J'y vais !" Il y était déjà allé, ce jour-là. On l'a vraiment respecté. La prime était de cinq cents roubles. Un autre était chargé de percer un trou, sur le toit, pour insérer le tuyau qui devait permettre de faire descendre les décombres. On lui a fait signe qu'il était temps de partir, mais il a continué. Il a continué à percer, à genoux. Il ne s'est relevé que lorsqu'il a eu fini. Il a touché une prime de mille roubles. On pouvait s'acheter deux motos avec cela. Aujourd'hui, il est invalide au premier degré... Mais pour la peur, on payait tout de suite...

Lorsqu'on nous a démobilisés, nous sommes montés dans les camions et l'on a traversé toute la zone en klaxonnant. Aujourd'hui, lorsque je me remémore ces journées, je me dis que j'ai éprouvé un sentiment... fantastique. Je ne réussis pas à l'exprimer. Les mots "grandiose" ou "fantastique" ne parviennent pas à tout retranscrire. Je n'ai jamais éprouvé un tel sentiment, même pendant l'amour..."

Alexandre Koudriaguine, liquidateur.

Thème 03

L'amour de la vie

Extrait 08

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Elle était pâle, et pourtant rose,

Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent : Je n'ose,

Et ne disait jamais : Je veux.

Le soir, elle prenait ma Bible

Pour y faire épeler sa sœur,

Et, comme une lampe paisible,

Elle éclairait ce jeune cœur.

Sur le saint livre que j'admire

Leurs yeux purs venaient se fixer ;

Livre où l'une apprenait à lire,

Où l'autre apprenait à penser !

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,

Elle penchait son front charmant,

Et l'on aurait dit une aïeule,

Tant elle parlait doucement !

Elle lui disait : Sois bien sage !

Sans jamais nommer le démon ;

Leurs mains erraient de page en page

Sur Moïse et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse,

Sur Moloch et Léviathan,

Sur l'enfer que Jésus traverse,

Sur l'éden où rampe Satan.

Moi, j'écoutais… — Ô joie immense

De voir la sœur près de la sœur !

Mes yeux s'enivraient en silence

De cette ineffable douceur.

Et, dans la chambre humble et déserte,

Où nous sentions, cachés tous trois,

Entrer par la fenêtre ouverte

Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste,

Leurs cœurs, lisant avec ferveur,

Puisaient le beau, le vrai, le juste,

Il me semblait, à moi rêveur,

Entendre chanter des louanges

Autour de nous, comme au saint lieu,

Et voir sous les doigts de ces anges

Tressaillir le livre de Dieu !

12 Octobre 1846.

Extrait 09

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LES MALHEUREUX

À MES ENFANTS

Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,

Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.

Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir

Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,

Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce

Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,

Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,

Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.

La fumée avait peine à monter dans les branches ;

Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;

On eût dit que les rocs cachaient avec ennui

Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c'était lui

Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,

Plaignaient, tant il était chétif et misérable !

Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.

Comme je regardais ce chaume, un muletier

Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.

— Qui donc demeure là ? demandai-je à cet homme.

L'homme, tout en chantant, me dit : — Un malheureux.

J'allai vers la masure au fond du ravin creux ;

Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,

Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,

Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai

Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.

Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,

Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,

Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,

Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

J'entrai ; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme ;

Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.

— Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu'il était dur

De n'avoir même pas un volet à son mur ;

L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;

Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?

Là ! sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !

Vous devez être mal, vous devez avoir froid,

Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre ! —

— Fils, dit-il doucement, allez en plaindre un autre.

Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,

Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.

Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre

Toute cette forêt dont la senteur m'enivre,

Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison

De me plaindre, je suis le fils de la maison.

Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence

Et les haillons je vis en bonne intelligence,

Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.

Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,

Dans les arbres profonds où parle une voix douce,

Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,

Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.

Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai

Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne

Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,

Il est content de moi, je suis content de lui.

Je suis heureux. —

Extrait 10

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J'étais tellement heureuse ! À la maternité, je passais mes journées à l'attendre, près de la fenêtre. Je ne comprenais pas réellement ce qui m'arrivait, quand j'allais accoucher. Je n'avais besoin que de le voir... Je ne me lassais pas de le regarder, comme si je sentais que cela devait se terminer un jour. Le matin, je lui préparais le petit déjeuner et j'admirais sa manière de manger. Sa manière de se raser, de marcher dans la rue. Je suis une bonne bibliothécaire, mais je ne comprends pas comment on peut aimer son travail. Je n'aimais que lui. Lui seul. Et je ne peux pas vivre sans lui. La nuit, je crie... Je crie dans mon oreiller, pour que les enfants n'entendent pas...

Je n'imaginais pas une seconde la maison sans lui. Ma vie sans lui. Ma mère, mon frère me préparaient. Ils faisaient de discrètes allusions, me rappelaient que les médecins conseillaient de le faire entrer dans un hôpital spécial aux environs de Minsk. Là où, avant, on envoyait les malades incurables... Les victimes de l'Afghanistan... Des estropiés sans bras ni jambes... Et maintenant, c'était le tour des Tchernobyliens. Ils me suppliaient : il serait mieux, là-bas ! Il y aurait toujours des médecins à portée de la main. Moi, je ne voulais pas en entendre parler. Ils l'ont alors persuadé et c'est lui qui me demandait : "Amène-moi là-bas. Ne souffre pas."

Il a rempli de supplications tout notre cahier. Il m'a obligée à donner ma parole. Alors je suis allée en voiture, avec son frère. Au bout d'un village qui s'appelait Grebenka, se dressait une grande maison de bois avec un puits qui tombait en ruine et des toilettes dehors. Elle était tenue par de vieilles femmes vêtues de noir. Des religieuses... Je ne suis même pas sortie de la voiture... La nuit, je l'ai embrassé : "Comment as-tu pu me demander une chose pareille ? Jamais je ne le ferai. Jamais !" Je l'ai couvert de baisers...

Les dernières semaines furent les pires... Pendant des demi-heures entières, je l'aidais à uriner dans un petit bocal. Il ne levait pas les yeux. Il avait honte. Et moi, je l'embrassais. Le dernier jour, à un moment, il a ouvert les yeux, s'est assis, a souri et a dit : "Valioucha !"

Il est mort seul... L'homme meurt seul... Des collègues l'ont appelé, de son travail : "Nous allons lui apporter un diplôme d'honneur." Je lui ai dit : "Tes gars veulent venir." Il a fait "Non ! Non !" de la tête. Mais ils sont venus tout de même... Ils ont apporté de l'argent et le diplôme, dans une pochette rouge ornée du portrait de Lénine. En la prenant, j'ai pensé : "Mais pour quelle cause meurt-il ? Dans les journaux, on écrit que ce n'est pas seulement Tchernobyl qui a explosé, mais le régime communiste. Et le profil sur la pochette rouge n'a pas bougé..."

Les gars voulaient lui dire quelques mots d'encouragement, mais il s'est caché sous une couverture. Seuls ses cheveux dépassaient. Ils sont restés un moment debout, près de lui, et puis ils sont partis. Il avait peur des gens. J'étais la seule personne dont il n'avait pas peur.

Lorsqu'on l'a enterré, je lui ai recouvert le visage avec deux mouchoirs. Si quelqu'un voulait le voir, je le montrais. Une femme s'est évanouie. Elle était naguère amoureuse de lui. J'étais jalouse d'elle.

— Permets-moi de le voir pour la dernière fois, m'a-t-elle demandé.

— Regarde.

Quand il est mort, personne n'osait s'approcher de lui. Selon nos coutumes slaves, les membres de la famille n'ont pas le droit de laver et d'habiller le défunt. On a fait venir deux employés de la morgue. Ils ont demandé de la vodka.

— Nous avons vu de tout, m'ont-ils dit. Des victimes d'accident de la route, des personnes assassinées au couteau, des cadavres d'enfants calcinés dans des incendies... Mais une chose pareille, c'est bien la première fois ! Les Tchernobyliens meurent de la façon la plus horrible...

(Elle s'arrête.) Quand il est mort, il était très chaud. On ne pouvait pas le toucher... J'ai arrêté l'horloge de la maison. Il était sept heures du matin. Elle est restée ainsi jusqu'à ce jour : impossible de la remonter... On a fait venir un horloger : il a eu un geste dépité :

— Ce n'est ni mécanique, ni physique, a-t-il dit. C'est métaphysique !

Les premiers jours sans lui... J'ai dormi quarante-huit heures d'affilée. Il était impossible de me réveiller. Je me levais, buvais de l'eau, ne mangeais rien et retombais sur l'oreiller. Maintenant, cela me semble bizarre, inexplicable. Comment ai-je pu dormir ?

Lorsque le mari de l'une de mes amies mourait, il lui balançait la vaisselle. Pourquoi était-elle jeune et belle, alors que lui... ? Le mien n'arrêtait pas de me regarder... Il a écrit dans notre cahier : "Quand je mourrai, brûle mes restes. Je ne veux pas que tu aies peur." Pourquoi en a-t-il décidé ainsi ? Il y avait pas mal de rumeurs : on disait que les Tchernobyliens "luisaient" même après leur mort... J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivants ? Car personne ne sait ce qu'est Tchernobyl. Il n'y a que des suppositions. Des pressentiments. Il avait ramené de là-bas le costume de travail blanc qu'il utilisait. Un pantalon et une veste... Ce costume est resté dans le débarras, chez nous, jusqu'à sa mort. Et puis ma mère a décidé : "Il faut jeter toutes ses affaires." Elle avait peur... Moi, j'ai gardé ces vêtements malgré tout. J'étais une criminelle. J'avais quand même des enfants à la maison : ma fille et mon fils. Nous avons fini par enterrer ses affaires à la campagne...

J'ai lu beaucoup de livres, je vis parmi les livres, mais on ne peut rien expliquer. On m'a rapporté l'urne... Je n'ai pas eu peur. J'ai touché avec ma main ce qu'il y avait à l'intérieur : j'ai senti quelque chose de menu, comme des petits coquillages. C'était ce qui restait des os iliaques. Jusque-là, lorsque je touchais à ses affaires après sa mort, je ne le sentais pas. Et soudain, à ce moment, c'était comme si je l'avais embrassé. La nuit où il est mort, je m'en souviens, j'étais assise à côté de lui. Et soudain, j'ai vu une toute petite fumée... Et j'ai revu une fumée semblable au-dessus du crématorium... Son âme... Personne ne l'a remarquée, à part moi. J'ai eu le sentiment de l'avoir rencontré une fois de plus...

Oh ! Comme j'étais heureuse ! Lorsqu'il partait en mission, je comptais les jours et les heures jusqu'à son retour. Je ne pouvais pas me passer de lui... Une fois, nous avons rendu visite à sa sœur, à la campagne. Le soir, elle me dit :

— Je t'ai fait ton lit dans cette chambre et celui de ton mari dans celle-là...

Lui et moi, nous avons éclaté de rire. Nous n'imaginions même pas pouvoir faire chambre à part. Toujours ensemble. Sans lui je ne peux pas... Son frère m'a demandée en mariage... Ils se ressemblent tellement... Mais il me semble que, si quelqu'un d'autre me touche, je vais pleurer...

Qui me l'a pris ? De quel droit ? On lui a apporté la convocation barrée de rouge le 19 octobre 1986... Comme pour la guerre !

(Nous prenons le thé. Elle me montre les photos de famille. Les photos du mariage. Et lorsque je m'apprête à prendre congé, elle m'arrête.)

Comment vais-je vivre ? Je ne vous ai pas tout raconté... Pas jusqu'au bout. J'ai été heureuse... À la folie. Peut-être ne faut-il pas donner mon nom... Il y a des mystères... On récite des prières dans le mystère... On parle de soi en chuchotant... (Elle se tait.) Non, donnez mon nom ! Nommez-moi devant Dieu ! Je veux comprendre... Je veux aussi comprendre pourquoi les souffrances nous sont données. Pourquoi elles existent. Au début, j'avais l'impression qu'après tout cela, il me resterait quelque chose de sombre dans le regard... Quelque chose d'étranger... Ce qui m'a sauvée ? Ce qui m'a rendue à la vie ? Mon fils... J'ai encore un fils... Notre fils... Il est malade depuis longtemps. Il a grandi, mais il voit le monde avec les yeux d'un enfant de cinq ans... Je veux être avec lui... Je rêve d'échanger mon appartement pour être plus près de Novinki. Il se trouve là-bas, dans un hôpital psychiatrique... Tel est le verdict des médecins. Pour survivre, il doit rester là-bas. Je vais le voir tous les week-ends. Il m'accueille en me disant :

— Où est papa Micha ? Quand est-ce qu'il va venir ?

Qui d'autre peut bien me le demander ? Il l'attend...

Alors, nous l'attendrons ensemble. Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec des yeux d'enfant..."

Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur.

Extrait 11

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276

Pour la nouvelle année. - Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd'hui, chacun s'autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis aujourd'hui souhaité à moi-même et quelle pensée m'est venue à l'esprit la première cette année, - quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui !

287

Plaisir pris à la cécité. - "Mes pensées, dit le voyageur à son ombre, doivent m'indiquer où je suis : mais elles ne doivent pas me révéler où je vais. J'aime l'incertitude sur l'avenir et ne veux pas périr pour avoir été impatient et avoir voulu goûter d'avance aux choses promises."

303

Deux hommes heureux. - Cet homme, en dépit de sa jeunesse, est vraiment passé maître dans l'improvisation de la vie et suscite même l'étonnement de l'observateur le plus fin : il semble en effet ne jamais commettre d'erreur bien qu'il joue constamment le jeu le plus risqué. Il fait songer à ces musiciens virtuoses de l'improvisation auxquels l'auditeur voudrait attribuer aussi une infaillibilité divine de la main en dépit du fait qu'ils font une fausse note ici ou là, comme tout mortel fait des fausses notes. Mais ils sont entraînés et inventifs, et toujours prêts en un instant à intégrer immédiatement à l'organisation thématique la note la plus fortuite à laquelle les pousse une pression du doigt, un caprice, et à insuffler au hasard une belle signification et une âme. - Voici un tout autre homme : il rate au fond tout ce qu'il veut et projette. Ce à quoi il a, en telle occasion, attaché son cœur l'a déjà conduit à plusieurs reprises au bord de l'abîme et à l'extrême limite du naufrage ; et s'il en a réchappé une fois de plus, ce ne fut certes pas sans dommages. Croyez-vous qu'il en soit malheureux ? Il y a longtemps qu'il a décidé pour lui-même de ne pas accorder trop d'importance à ses propres vœux et projets. "Si je ne réussis pas telle chose, se dit-il, peut-être réussirai-je telle autre ; et au fond, je ne sais pas si je ne dois pas plus de reconnaissance à mon échec qu'à n'importe quelle réussite. Suis-je donc fait pour être têtu et porter des cornes de taureau ? Ce qui fait pour moi la valeur et le fruit de la vie tient à autre chose ; ma fierté et ma misère également tiennent à autre chose. Je connais mieux la vie pour avoir été si souvent sur le point de la perdre : et c'est justement pourquoi je possède plus, en fait de vie, que vous tous !"

304

En faisant, nous ne faisons pas. - Au fond, j'ai en horreur toutes les morales qui disent : "Ne fais pas telle chose ! Renonce ! Dépasse-toi !" - je suis en revanche bien disposé envers les morales qui m'incitent à faire quelque chose, à le refaire et ce du matin au soir, et à en rêver la nuit, et à ne penser à rien d'autre qu'à : le faire bien, aussi bien que moi seul, justement, je le peux ! Qui vit de la sorte voit tomber continuellement, l'une après l'autre, les choses qui n'appartiennent pas à une telle vie : c'est sans haine ni répugnance qu'il voit aujourd'hui telle chose, demain telle autre prendre congé de lui, telles les feuilles jaunies que chaque petit coup de vent un peu vigoureux ravit à l'arbre : ou bien il ne voit pas du tout qu'elles prennent congé, tant son œil fixe fermement son but et regarde de manière générale en avant, non pas de côté, en arrière, en bas. "Notre faire doit déterminer ce que nous ne faisons pas : en faisant, nous ne faisons pas" - voilà ce qui me plaît, tel est mon placitum. Mais je ne veux pas tendre les yeux ouverts à mon appauvrissement, je n'ai nul goût pour toutes ces vertus négatives, - vertus qui ont pour essence la négation et le renoncement à soi eux-mêmes.

305

Maîtrise de soi. - Les professeurs de morale qui prescrivent avant tout et par-dessus tout à l'homme de parvenir à se maîtriser l'exposent à une maladie étrange : à savoir une excitabilité permanente à toutes les émotions et inclinations naturelles et pour ainsi dire une démangeaison. Quelle que soit la chose qui puisse désormais l'ébranler, le tirer, l'attirer, le stimuler, de l'intérieur ou de l'extérieur - il semble toujours à cet excitable que sa maîtrise de soi soit à l'instant mise en péril : il n'a plus le droit de se confier à aucun instinct, à aucun libre coup d'aile, mais se fige en permanence en une attitude défensive, armé contre lui-même, l'œil acéré et méfiant, éternel gardien de son château, en lequel il s'est lui-même transformé. Oui, il peut être grand en cela ! Mais qu'il est devenu insupportable désormais aux autres, qu'il est devenu lourd n'importe quelle réussite. Suis-je donc fait pour être têtu et porter des cornes de taureau ? Ce qui fait pour moi la valeur et le fruit de la vie tient à autre chose ; ma fierté et ma misère également tiennent à autre chose. Je connais mieux la vie pour avoir été si souvent sur le point de la perdre : et c'est justement pourquoi je possède plus, en fait de vie, que vous tous !"

341

Le poids le plus lourd. - Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : "Cette vie, telle que tu la vis et l'a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu'il y a dans ta vie d'indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement - et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières !" - Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : "Tu es un dieu et jamais je n'entendis rien de plus divin !" Si cette pensée s'emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t'écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, "veux-tu ceci encore une fois et encore d'innombrables fois ?" ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d'autre qu'à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? -

Thème 04

La vie sous toutes ses formes

Extrait 12

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Pistes

XXII

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,

Et je pris cette bête horrible dans ma main ;

C'était un être obscur comme l'onde en apporte,

Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;

Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.

Il ouvrait une bouche affreuse ; un noir moignon

Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;

Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,

Donne une place sombre à ces spectres hideux.

Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;

Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche ;

L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche ;

Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;

Je lui dis : Vis ! et sois béni, pauvre maudit !

Et je le rejetai dans la vague profonde,

Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,

Et qui sert au soleil de vase baptismal,

Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

XXIV

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.

Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,

Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.

L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ;

Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire

Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,

À l'endroit où s'était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.

Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ;

Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,

Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.

J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle, et n'a pas de corolle embaumée,

Sa racine n'a pris sur la crête des monts

Que l'amère senteur des glauques goëmons ;

Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,

Tu devais t'en aller dans cet immense abîme

Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.

Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,

Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour. —

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour

Qu'une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir !

Île de Serk, août 1855.

Extrait 13

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Pistes

"Ma fillette... Elle n'est pas comme tout le monde. Quand elle aura grandi, elle me demandera : "Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ?"

À la naissance, ce n'était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. Sur sa carte médicale, on a noté : "Née avec une pathologie multiple complexe : aplasie de l'anus, aplasie du vagin, aplasie du rein gauche..." C'est ainsi que l'on dit dans le langage scientifique, mais dans la langue de tous les jours, cela signifie : pas de foufoune, pas de derrière et un seul rein. Au deuxième jour de sa vie, je l'ai portée jusqu'au bloc opératoire... Elle a ouvert les yeux et elle a souri ! J'ai d'abord pensé qu'elle allait pleurer, mais elle m'a souri ! Les bébés comme elle ne survivent pas : ils meurent tout de suite. Mais elle n'est pas morte parce que je l'aime. En quatre ans, quatre opérations. En Biélorussie, c'est le seul enfant qui ait survécu avec une pathologie aussi complexe. Je l'aime énormément... (Elle se tait.) Je ne pourrai plus avoir d'enfant. Je n'oserais pas. Depuis que je suis rentrée de la maternité, je tremble chaque fois que mon mari m'embrasse, la nuit. Nous n'avons pas le droit... Le péché... La peur... J'ai entendu les médecins parler entre eux : "Si l'on montre cela à la télé, aucune mère ne voudra plus accoucher." Voilà ce qu'ils ont dit de notre fille... Comment faire l'amour après cela ?

Je suis allée à l'église. J'ai tout raconté au pope. Il a dit qu'il faut prier pour expier ses fautes. Mais dans notre famille, personne n'a commis de crime... De quoi donc serais-je coupable ? Au début, on voulait évacuer le village, mais il a été rayé de la liste par la suite : l'État n'avait pas assez d'argent. C'est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse et me suis mariée. J'ignorais qu'il ne fallait pas s'aimer, ici... Il y a des années, ma grand-mère a lu dans la Bible que viendrait une époque d'abondance où tout fleurirait et porterait des fruits. Les rivières seraient pleines de poissons et les forêts de bêtes, mais l'homme ne pourrait pas en profiter car il ne pourrait plus donner naissance à ses semblables, perpétuer la race. J'écoutais ces vieilles prophéties comme un conte terrible. Je n'y croyais pas. Mais parlez de ma fille à tout le monde. À quatre ans, elle chante, danse et récite des poèmes par cœur. Son développement intellectuel est normal. Elle ne diffère en rien des autres enfants, elle a seulement des jeux bien à elle. Avec ses poupées, elle ne joue pas "au magasin" ou "à l'école", mais "à l'hôpital" : elle leur fait des piqûres, leur met le thermomètre, les place sous perfusion, et lorsque la poupée meurt, elle la couvre d'un drap blanc. Depuis quatre ans, nous vivons à l'hôpital, elle et moi. On ne peut pas la laisser seule là-bas, et elle ne sait pas qu'il faut vivre à la maison. Lorsque je la prends chez nous, pour un mois ou deux, elle me demande quand nous allons retourner à l'hôpital. Elle a des amis qui y vivent et y grandissent. On lui a fait des fesses... On est en train de lui former un vagin... Après la dernière opération, l'évacuation d'urine a totalement cessé et les chirurgiens ne sont pas parvenus à lui insérer un cathéter. Il faut encore d'autres interventions. Mais on nous conseille de la faire opérer à l'étranger. Mais où trouver les dizaines de milliers de dollars nécessaires alors que mon mari n'en gagne que cent vingt par mois ?

Un professeur nous a donné un discret conseil : "Avec une telle pathologie, votre enfant représente un grand intérêt pour la science. Écrivez à des cliniques étrangères. Cela doit les intéresser." Et depuis, je n'arrête pas d'écrire... (Elle tente de retenir ses larmes.) J'écris que l'on presse l'urine toutes les demi-heures, avec les mains, que l'urine passe à travers des trous minuscules dans la région du vagin. Si on ne le fait pas, son rein unique cessera de fonctionner. Est-ce qu'il y a un enfant dans le monde à qui l'on doit presser les urines toutes les demi-heures ? Et combien de temps peut-on supporter cela ? Personne ne connaît l'importance des petites doses de radiation sur l'organisme d'un enfant. Je leur demande de prendre ma fillette, même pour des expériences... Je ne veux pas qu'elle meure... Je suis d'accord pour qu'elle devienne un cobaye, comme une grenouille ou un lapin, pourvu qu'elle survive. (Elle pleure.) J'ai écrit des dizaines de lettres... Oh ! Mon Dieu !

Pour l'instant, elle ne comprend pas, mais, un jour, elle nous demandera pourquoi elle n'est pas comme tout le monde, pourquoi aucun homme ne pourra l'aimer, pourquoi elle ne pourra pas avoir d'enfants, pourquoi elle ne connaîtra jamais ce que connaissent les papillons, les oiseaux... Tout le monde, sauf elle... Je voulais... Il me fallait trouver des preuves, obtenir des documents, pour qu'en grandissant, elle sache que ce n'est pas notre faute, à mon mari et à moi... Que ce n'est pas la faute de notre amour... (Elle s'efforce encore de retenir ses larmes.) J'ai lutté pendant quatre ans... Centre les médecins, contre les fonctionnaires... J'ai frappé aux portes de gens bien placés. Cela m'a pris quatre ans pour obtenir un certificat qui confirmait le lien entre des petites doses de radiations ionisantes et sa terrible maladie. Pendant ces quatre années, on me le refusait : "Les malformations de votre fille sont congénitales. Elle est invalide de naissance." Mais de quoi parlaient-ils ? Elle est invalide de Tchernobyl. J'ai étudié mon arbre généalogique : on n'a jamais eu ce type de pathologie dans la famille. Tout le monde a toujours vécu jusqu'à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Mon grand-père est mort à quatre-vingt-quatorze. Les médecins se justifiaient : "Nous avons des instructions. Pour le moment, nous devons considérer de tels cas comme des maladies habituelles. Dans vingt ou trente ans, lorsque l'on aura accumulé suffisamment de données sur Tchernobyl, on établira un lien entre ces maladies et les radiations ionisantes. Mais, pour l'instant, la médecine et la science ne disposent pas d'assez d'éléments." Or moi, je ne voulais pas attendre aussi longtemps. Je voulais faire un procès à l'État... On me traitait de folle. On riait. On disait que des gosses comme ma fille naissaient même dans la Grèce antique. Un fonctionnaire hurlait : "Vous voulez des privilèges en tant que victimes de Tchernobyl ! Vous voulez de l'argent !" J'ai failli m'évanouir dans son bureau...

Ils ne pouvaient pas comprendre une chose. Ou ne le voulaient pas... Je devais savoir que ce n'était pas notre faute... La faute de notre amour... (Elle ne peut plus se retenir et pleure.)

Cette fillette grandit. Elle est petite, quand même... Je ne veux pas que vous donniez mon nom... Même nos voisins de palier ne savent pas tout. Je lui mets une robe, je lui fais une natte, et ils me disent : "Votre petite Katia est si mignonne." Et moi, je regarde bizarrement les femmes enceintes... Comme de loin... Comme si je les épiais depuis le coin d'une rue. Je ressens un mélange d'étonnement et d'horreur, d'envie et de joie et même de désir de revanche. Une fois, je me suis surprise à penser que j'observe de la même manière la chienne enceinte des voisins ou une cigogne dans son nid...

Ma fille..."

Larissa Z., une mère

Thème 05

La renaissance

Extrait 14

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Pistes

À VILLEQUIER

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,

Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;

Maintenant que je suis sous les branches des arbres,

Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure

Je sors, pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de la grande nature

Qui m'entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,

Ému par ce superbe et tranquille horizon,

Examiner en moi les vérités profondes

Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre

De pouvoir désormais

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre

Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

Je reprends ma raison devant l'immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;

Je vous porte, apaisé,

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

Ouvre le firmament ;

Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,

Possédez l'infini, le réel, l'absolu ;

Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste

Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu !

Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive

Par votre volonté.

L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,

Roule à l'éternité.

Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ;

L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.

L'homme subit le joug sans connaître les causes.

Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude

Autour de tous ses pas.

Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude

Ni la joie ici-bas !

Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.

Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,

Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire :

C'est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;

Il vieillit sans soutiens.

Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;

J'en conviens, j'en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie

Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;

L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,

Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire

Que de nous plaindre tous,

Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,

Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,

Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;

Que la création est une grande roue

Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,

Passent sous le ciel bleu ;

Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ;

Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,

Au fond de cet azur immobile et dormant,

Peut-être faites-vous des choses inconnues

Où la douleur de l'homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre

Que des êtres charmants

S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre

Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses

Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.

Vous ne pouvez avoir de subites clémences

Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,

Et de considérer

Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme,

Je viens vous adorer !

Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,

Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,

Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,

Éclairant toute chose avec votre clarté ;

Que j'avais, affrontant la haine et la colère,

Fait ma tâche ici-bas,

Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,

Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie

Vous appesantiriez votre bras triomphant,

Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,

Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,

Que j'ai pu blasphémer,

Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette

Une pierre à la mer !

Considérez qu'on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,

Que l'œil qui pleure trop finit par s'aveugler,

Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,

Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre

Dans les afflictions,

Ait présente à l'esprit la sérénité sombre

Des constellations !

Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,

Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.

Je me sens éclairé dans ma douleur amère

Par un meilleur regard jeté sur l'univers.

Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire

S'il ose murmurer ;

Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,

Mais laissez-moi pleurer !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,

Puisque vous avez fait les hommes pour cela !

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre

Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,

Le soir, quand tout se tait,

Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,

Cet ange m'écoutait !

Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie,

Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,

Je regarde toujours ce moment de ma vie

Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler !

Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,

L'instant, pleurs superflus !

Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure,

Quoi donc ! je ne l'ai plus !

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,

Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !

L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,

Et mon cœur est soumis, mais n'est pas résigné.

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,

Mortels sujets aux pleurs,

Il nous est malaisé de retirer notre âme

De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,

Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,

Au milieu des ennuis, des peines, des misères,

Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,

Petit être joyeux,

Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée

Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même

Croître la grâce aimable et la douce raison,

Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime

Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste

De tout ce qu'on rêva,

Considérez que c'est une chose bien triste

De le voir qui s'en va !

Villequier, 4 septembre 1847.

Extrait 15

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PRÉFACE À LA SECONDE ÉDITION

1

Peut-être faut-il à ce livre plus qu'une unique préface ; et encore demeurerait-il toujours, en fin de compte, un doute quant à la possibilité que quelqu'un, sans avoir vécu quelque chose de semblable, se familiarise avec l'expérience vécue de ce livre grâce à des préfaces. On le dirait écrit dans la langue du vent de dégel : il est fait d'arrogance, d'inquiétude, de contradiction, de temps d'avril, de sorte qu'il rappelle constamment aussi bien la proximité de l'hiver que la victoire sur l'hiver, victoire qui arrive, doit arriver, est peut-être déjà arrivée… Il respire continuellement la reconnaissance, comme si était survenu précisément l'événement inespéré entre tous, la reconnaissance d'un homme qui guérit, - car ce fut bien la guérison, cet événement inespéré entre tous. "Gai savoir" : cela veut dire les saturnales d'un esprit qui a résisté patiemment à une terrible et longue oppression - patiemment, fermement, froidement, sans s'incliner, mais sans espoir -, et qu'envahit soudain l'espoir, l'espoir de la santé, l'ivresse de la guérison. Quoi d'étonnant qu'y apparaisse bien de la déraison et de la folie, bien de la tendresse espiègle, prodiguée même à des problèmes qui ont une peau hérissée de piquants et ne sont pas du genre à se laisser caresser et charmer. Tout ce livre n'est justement rien d'autre qu'une réjouissance qui succède à une longue privation et une longue impuissance, l'exultation de la force qui est de retour, de la foi ranimée en un demain et un après-demain, du brusque sentiment et pressentiment d'avenir, de proches aventures, d'un grand large de nouveau offert, de buts de nouveau permis, auxquels on croit de nouveau. Et que de choses je laissais désormais derrière moi ! Ce pan de désert, d'épuisement, d'incroyance, de glaciation au beau milieu de la jeunesse, cette sénilité insérée là où elle n'avait pas lieu d'être, cette tyrannie de la douleur, surpassée encore par la tyrannie de la fierté qui repoussait les conclusions de la douleur - et les conclusions sont des consolations -, cet isolement radical, légitime défense contre un mépris de l'homme devenu maladivement lucide, cette restriction principielle à l'amer, à l'âpre, au douloureux de la connaissance, décrétée par le dégoût qu'avaient fait croître peu à peu un régime et une mauvaise éducation intellectuels imprudents - on appelle cela le romantisme -, oh qui pourrait éprouver tout cela comme je l'ai éprouvé moi ! Mais celui qui le pourrait me pardonnerait à coup sûr bien plus qu'un peu de folie, d'exubérance, de "gai savoir", - par exemple la poignée de chants qui sont désormais ajoutés à ce livre - chants dans lesquels un poète tourne tous les poètes en ridicule de manière difficilement pardonnable. - Ah ! ce n'est pas seulement sur les poètes et leurs beaux "sentiments lyriques" que ce ressuscité doit passer sa méchanceté : qui sait quel genre de victime il recherche, quelle monstrueuse matière à parodie le charmera sous peu ? "Incipit tragœdia" - lit-on à la fin de ce livre dangereusement inoffensif : qu'on se tienne sur ses gardes ! Quelque chose de prodigieusement mauvais et méchant s'annonce : incipit parodia, à n'en pas douter…

2

- Mais laissons là monsieur Nietzsche : que nous importe que monsieur Nietzsche ait retrouvé la santé ?… Un psychologue connaît peu de questions aussi attirantes que celle du rapport entre santé et philosophie, et au cas où il tombe lui-même malade, il entre dans sa maladie en y apportant toute sa curiosité de scientifique. On a en effet nécessairement, à supposer que l'on soit une personne, la philosophie de sa personne : mais il y a là une différence considérable. Chez l'un, ce sont les manques qui philosophent, chez l'autre, les richesses et les forces. Le premier a un besoin impérieux de sa philosophie, que ce soit comme soutien, soulagement, remède, délivrance, élévation, détachement de soi ; chez le second, elle n'est qu'un beau luxe, dans le meilleur des cas la volupté d'une reconnaissance triomphante qui doit finir par s'inscrire en majuscules cosmiques au ciel des concepts. Dans l'autre cas, plus fréquent toutefois, lorsque ce sont les états de détresse qui font de la philosophie, comme chez tous les penseurs malades - et peut-être y a-t-il une majorité de penseurs malades dans l'histoire de la philosophie - : qu'adviendra-t-il de la pensée qui se trouve soumise à la pression de la maladie ? Voilà la question qui importe pour le psychologue : et ici, l'expérimentation est possible. Exactement comme le fait un voyageur qui projette de s'éveiller à une certaine heure et s'abandonne ensuite calmement au sommeil : de même nous, philosophes, à supposer que nous tombions malades, nous nous livrons momentanément, corps et âme, à la maladie - nous fermons en quelque sorte les yeux sur nous-mêmes. Et de même que ce voyageur sait que quelque chose en lui ne dort pas, que quelque chose compte les heures, et le réveillera, de même nous savons que l'instant décisif nous trouvera éveillés, - que quelque chose surgira alors et prendra l'esprit sur le fait, je veux dire en flagrant délit de faiblesse, ou de demi-tour, ou de capitulation, ou d'endurcissement, ou d'assombrissement, ou de rechute dans l'un des états maladifs de l'esprit, quel que soit le nom qu'on leur donne, qui, les peu un régime et une mauvaise éducation intellectuels imprudents - on appelle cela le romantisme -, oh qui pourrait éprouver tout cela comme je l'ai éprouvé moi ! Mais celui qui le pourrait me pardonnerait à coup sûr bien plus qu'un peu de folie, d'exubérance, de "gai savoir", - par exemple la poignée de chants qui sont désormais ajoutés à ce livre - chants dans lesquels un poète tourne tous les poètes en ridicule de manière difficilement pardonnable. - Ah ! ce n'est pas seulement sur les poètes et leurs beaux "sentiments lyriques" que ce ressuscité doit passer sa méchanceté : qui sait quel genre de victime il recherche, quelle monstrueuse matière à parodie le charmera sous peu ? "Incipit tragœdia" - lit-on à la fin de ce livre dangereusement inoffensif : qu'on se tienne sur ses gardes ! Quelque chose de prodigieusement mauvais et méchant s'annonce : incipit parodia, à n'en pas douter…

276

Pour la nouvelle année. - Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd'hui, chacun s'autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis aujourd'hui souhaité à moi-même et quelle pensée m'est venue à l'esprit la première cette année, - quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui !

Extrait 16

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Pistes

Tout vit ici. Absolument tout ! Le lézard vit, la grenouille vit. Et le ver de terre vit. Et il y a des souris ! Tout y est ! C'est surtout au printemps, que c'est beau. J'adore quand les lilas fleurissent. Les fleurs de merisier sentent si bon. Tant que mes jambes m'ont tenue, j'allais acheter le pain moi-même. Quinze kilomètres, rien qu'à l'aller. Jeune, je les aurais faits comme une promenade. J'avais l'habitude. Après la guerre, nous allions en Ukraine chercher des semences. À trente ou cinquante kilomètres. Les gens portaient un poud2, moi j'en portais trois. Et maintenant, il m'arrive de ne pas pouvoir traverser la maison. Comme on dit, la vieille femme a froid, même les fesses sur le poêle. Quand les miliciens viennent contrôler le village, ils m'apportent du pain. Mais qu'ont-ils à contrôler, ici ? Il n'y a que moi et le chat. J'ai un autre chat, maintenant. Les miliciens nous font signe, de loin, et nous sommes contents, lui et moi. Nous nous précipitons à leur rencontre. Ils lui apportent des os. Et moi, on me demande toujours : "Et si des bandits viennent ?" Et je leur réponds : "Mais que peuvent-ils me voler ? Je n'ai que mon âme à rendre." De bons gars... Ils rient... Ils m'ont apporté des piles pour la radio. Maintenant, je peux l'écouter. J'aime Lioudmila Zykina, mais elle chante rarement. Elle a dû se faire vieille, comme moi... Mon homme aimait à dire : "Le bal fini, on range les violons !"

Je vais vous raconter comment j'ai trouvé mon nouveau chat. Après la disparition de mon Vaska, j'ai attendu, un jour, un autre... Tout un mois... J'étais vraiment toute seule. Personne à qui parler. Je traverse le village en criant : "Vaska ! Mourka ! Vaska ! Mourka3 !" De tous les chats qu'il y avait au début, il n'en restait plus. L'élimination. La mort ne fait pas de distinction... La terre les accueille tous... Et je marche et je marche. J'ai appelé pendant deux jours. Le troisième, j'aperçois un matou assis devant le magasin. Nous nous sommes regardés. Il était content et moi aussi, j'étais contente. Seulement, il ne pipe mot. "Viens, lui dis-je. Viens à la maison." Et lui, il reste assis et il miaule... Je le supplie : "Pourquoi veux-tu rester tout seul ? Les loups vont te dévorer. Viens. J'ai des œufs, j'ai du lard." Mais comment lui expliquer ? Les chats ne comprennent pas la langue des hommes. Mais comment m'a-t-il comprise ? Il s'est mis à trottiner derrière moi. "Je vais te donner du lard..." Miaou... "Nous allons vivre à deux..." Miaou... "Je vais t'appeler Vaska..." Miaou... Et nous avons déjà passé deux hivers ensemble.

En hiver, je rêve que quelqu'un m'appelle... La voix de la voisine : "Zina !" Puis le silence... Et encore : "Zina !"

Cela me rend triste. Je pleure...

Je vais sur les tombes. Ma mère repose là... Ma fille, toute petite, morte de la typhoïde pendant la guerre... À peine l'avait-on enterrée que le soleil est sorti de derrière les nuages. Et il brillait ! On avait vraiment envie de la sortir du trou. Mon homme aussi est là... Mon Fedia... Je reste là, au milieu d'eux tous. Je soupire. On peut parler avec les morts comme avec les vivants. Je ne vois pas de différence. Je les entends, les uns comme les autres. Lorsqu'on reste tout seul... Et lorsque la tristesse vous gagne... Une tristesse immense...

Ivan Prokhorovitch Gavrilenko, l'instituteur, vivait près du cimetière. Il est parti chez son fils, en Crimée. Derrière lui, habitait Piotr Ivanovitch Miousski, un tractoriste... Un stakhanoviste... Jadis, tout le monde voulait être stakhanoviste. Plus loin, c'était Micha Mikhaliov. Il était chauffagiste, à la ferme collective. Micha est mort très vite. Il est parti et il est mort presque aussitôt. Plus loin encore, c'était la maison de Stepan Bykhov, l'éleveur... Elle a brûlé ! Une nuit, des scélérats y ont mis le feu. Des gens venus d'ailleurs. Stepan n'a pas vécu longtemps. Il est enterré quelque part dans la région de Moguilev. La guerre... Tant de gens sont morts ! Vassili Makarovitch Kovalev, Maxim Nikiforenko... Il m'arrive de fermer les yeux et de me promener dans le village... Et je leur dis : mais de quelle radiation parlez-vous, alors que les papillons volent et les abeilles bourdonnent. Et que mon Vaska attrape des souris. (Elle pleure.)

Et toi, ma petite, as-tu compris ma tristesse ? Tu vas la porter aux gens, mais je ne serai peut-être plus là. On me trouvera sous la terre... Sous des racines..."

Zinaïda Evdokimovna Kovalenka,

résidente sans autorisation.

Thème 06

Comment comprendre ?

Extrait 17

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Pistes

4

Enfin, pour ne pas passer sous silence ce qui est vraiment essentiel : on revient régénéré de tels abîmes, d'une aussi dure consomption, de la consomption du lourd soupçon, en ayant fait peau neuve, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus fin de la joie, avec une langue plus délicate pour toutes les bonnes choses, avec des sens plus joyeux, avec une seconde et plus dangereuse innocence dans la joie, à la fois plus enfant et cent fois plus raffiné qu'on ne l'a jamais été auparavant. Oh, quelle répugnance nous inspire désormais la jouissance, la jouissance grossière, lourde, sombre, telle que la comprennent les jouisseurs, nos "cultivés", nos riches et nos dirigeants ! Avec quelle méchanceté nous écoutons désormais le gros tintamarre de foire au son duquel l'"homme cultivé" de nos grandes villes se laisse aujourd'hui violer par l'art, le livre et la musique pour atteindre aux "jouissances spirituelles", avec le concours de boissons spiritueuses ! Que le cri théâtral de la passion nous fait à présent mal aux oreilles, qu'ils sont devenus étrangers à notre goût, tout ce tumulte romantique et ce méli-mélo des sens qu'aime la plèbe cultivée, avec ses aspirations au sublime, à l'élevé, au biscornu ! Non, lorsque nous avons encore besoin d'un art, nous qui guérissons, c'est d'un autre art - d'un art espiègle, léger, fugace, divinement serein, divinement artificiel qui telle une flamme claire s'élève en flamboyant dans un ciel sans nuages ! Et surtout : un art pour artistes, seulement pour artistes ! Nous nous entendons mieux, après coup, à ce qui en est la première et nécessaire condition, la gaieté d'esprit, toute gaieté d'esprit, mes amis ! comme artistes aussi - : j'aimerais en faire la démonstration. Il y a une chose que nous ne savons aujourd'hui que trop bien, nous hommes de savoir : oh comme nous apprenons désormais à bien oublier, à bien ne pas savoir, comme artistes ! Et pour ce qui est de notre avenir : il n'y a guère de chance pour qu'on nous trouve sur les traces de ces adolescents égyptiens qui, la nuit, font des temples des endroits peu sûrs, enlacent les statues, et veulent dévoiler, découvrir, exposer au grand jour absolument tout ce qu'on a de bonnes raisons de tenir caché. Non, ce mauvais goût, cette volonté de vérité, de "vérité à tout prix", cette démence d'adolescent dans l'amour de la vérité - nous fait horreur : nous avons trop d'expérience, nous sommes trop sérieux, trop joyeux, trop brûlés, trop profonds pour cela… Nous ne croyons plus que la vérité reste vérité si on lui ôte ses voiles ; nous avons trop vécu pour croire à cela. C'est pour nous une question de décence aujourd'hui que de ne pas vouloir tout voir dans sa nudité, de ne pas vouloir se mêler de tout, de ne pas tout comprendre et "savoir". "Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout ?", demandait une petite fille à sa mère : "mais je trouve cela inconvenant" - avis aux philosophes ! On devrait tenir en plus haute estime la pudeur avec laquelle la nature s'est cachée derrière des énigmes et des incertitudes chamarrées. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a de bonnes raisons de ne pas laisser voir ses raisons ? Peut-être son nom est-il, pour parler grec, Baubo ?… Oh ces Grecs ! Ils s'y connaissaient, pour ce qui est de vivre : chose pour laquelle il est nécessaire de s'arrêter courageusement à la surface, au pli, à la peau, d'adorer l'apparence, de croire aux formes, aux sons, aux mots, à tout l'Olympe de l'apparence ! Ces Grecs étaient superficiels… par profondeur ! Et n'est-ce pas à cela justement que nous revenons, nous casse-cou de l'esprit, nous qui avons escaladé le plus haut et le plus dangereux sommet de la pensée contemporaine et avons de là-haut regardé tout autour, nous qui avons de là-haut regardé en bas ? En cela, ne sommes-nous pas justement - des Grecs ? Adorateurs des formes, des sons, des mots ? Et pour ce justement - artistes ?

Ruta, près de Gênes,

Automne 1886.

301

Illusion des contemplatifs. - Les hommes élevés se distinguent de ceux de rang subalterne en ce qu'ils voient et entendent indiciblement plus et qu'ils voient et entendent en pensant - et c'est justement cela qui distingue l'homme de l'animal et les animaux supérieurs des inférieurs. Le monde devient toujours plus plein pour celui qui croît jusqu'à atteindre la cime de l'humanité ; les hameçons de l'intérêt se lancent vers lui en nombre toujours croissant ; la foule de ses attirances s'accroît constamment et également la foule de ses genres de plaisir et de déplaisir, - l'homme supérieur devient sans cesse à la fois plus heureux et plus malheureux. Mais avec cela une illusion demeure son fidèle compagnon : il pense être en position de spectateur et d'auditeur face au grand spectacle visuel et sonore qu'est la vie : il qualifie sa nature de contemplative et laisse échapper en cela le fait qu'il est aussi par lui-même le véritable poète et prolongateur poétique de la vie, - que certes, il se distingue fortement de l'acteur de ce drame, le soi-disant homme d'action, mais plus encore d'un simple observateur et invité d'honneur installé face à la scène. Il possède certainement en propre, en tant que poète, la vis contemplativa et le regard rétrospectif sur son œuvre, mais en même temps et au premier chef, la vis creativa qui manque à l'homme d'action, en dépit de l'apparence et de la croyance commune. C'est nous, les hommes qui sentent en pensant, qui ne cessons de construire réellement quelque chose qui n'existe pas encore : tout le monde éternellement en croissance des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des gradations, des acquiescements et des négations. Ce poème que nous avons composé est constamment assimilé à force d'étude et d'exercice, traduit en chair et en réalité, et même en quotidienneté par ceux qu'on appelle les hommes pratiques (nos acteurs, ainsi que nous l'avons dit). Tout ce qui possède de la valeur dans le monde aujourd'hui ne la possède pas en soi, en vertu de sa nature, - la nature est toujours dénuée de valeur : - au contraire, une valeur lui a un jour été donnée et offerte, et c'est nous qui avons donné et offert ! C'est nous seuls qui avons d'abord créé le monde qui intéresse l'homme en quelque manière ! - Mais c'est justement le fait de le savoir qui nous manque, et s'il nous arrive de le saisir pour un instant, nous l'avons de nouveau oublié l'instant suivant : nous méconnaissons notre meilleure force et nous nous estimons, nous, les contemplatifs, un degré trop bas, - nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l'être.

322

Image. - Les penseurs chez qui tous les astres suivent des trajectoires cycliques ne sont pas les plus profonds ; qui voit en lui-même comme en un immense espace cosmique et porte en lui des voies lactées sait également combien toutes les voies lactées sont irrégulières ; elles conduisent jusque dans le chaos et le labyrinthe de l'existence.

Extrait 18

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Pistes

Lui :

"Vous savez, nous avons reçu une éducation militaire. On nous enseignait à riposter aux attaques nucléaires et à en liquider les conséquences. Nous étions censés être opposés aux guerres chimiques, biologiques et nucléaires. Nous n'apprenions pas à expulser des radionucléides de l'organisme... On ne peut pas comparer cela à une guerre. Ce n'est pas exact, même si tout le monde le fait. Dans mon enfance, j'ai vécu le blocus de Leningrad. Ce n'est pas du tout la même chose. Nous vivions comme au front, sur des tirs permanents. Et l'on a connu la famine pendant des années. L'homme se rabaissait alors jusqu'aux instincts animaux. Alors que maintenant : tout pousse dans les potagers ! Ce n'est pas comparable. Mais je voulais dire autre chose... Sous un bombardement, que Dieu te préserve ! La perspective de la mort est immédiate et non dans un avenir quelconque. En hiver, le froid était glacial. Dans notre appartement, nous avons brûlé tous les objets en bois, tous les livres, tous les vieux vêtements. Un homme s'asseyait dans la rue et, le lendemain, il était mort, gelé, et il restait ainsi jusqu'au printemps... Jusqu'au dégel. Personne n'avait la force de l'extraire de la glace. Les gens s'approchaient rarement de ceux qui tombaient, pour les aider. Les gens passaient à côté. En fait, je me souviens, ils ne marchaient pas, ils se traînaient très lentement. On ne peut comparer cela à rien !

Ma mère vivait encore avec nous lorsque le réacteur a explosé. Elle répétait : "Nous avons vécu la chose la plus horrible. Nous avons survécu au blocus. Rien de plus horrible ne peut nous arriver."

Nous nous préparions à la guerre. À la guerre nucléaire. Nous construisions des abris. Nous voulions nous cacher de l'atome comme des éclats d'obus. Mais il est partout... Dans le pain, dans le sel... Nous respirons la radiation, nous mangeons de la radiation... Je conçois qu'on puisse ne pas avoir du pain et du sel, qu'on mange n'importe quoi, qu'on puisse faire bouillir une ceinture et en respirer l'odeur, se nourrir d'odeur. Mais ce qui se passe aujourd'hui, je ne parviens pas à me le fourrer dans le crâne... Tout est empoisonné ? L'important, pour nous, c'est de comprendre comment vivre maintenant. Dans les premiers mois, les gens avaient peur. Surtout les personnes cultivées, les médecins, les professeurs. Ils abandonnaient tout et partaient. Ils fuyaient. Mais la discipline militaire... On les excluait du parti. On ne laissait partir personne... Qui est coupable ? Pour savoir comment nous devons vivre, il faut d'abord déterminer les responsabilités. À qui la faute ? Aux scientifiques ? Au personnel de la station ? Au directeur ? Aux opérateurs de service ? Mais, dites-moi, pourquoi ne combattons-nous pas l'automobile de la même manière que le réacteur ? Nous exigeons de fermer toutes les centrales nucléaires et de traîner en justice les spécialistes de l'atome ! Nous les maudissons ! Or, en soi, la connaissance ne peut pas être criminelle. Les scientifiques d'aujourd'hui sont également victimes de Tchernobyl. Je veux vivre après Tchernobyl et ne pas mourir de Tchernobyl. Je veux comprendre...

Les réactions des gens sont tellement différentes. Dix ans ont passé, déjà, et ils mesurent tout à l'aune de la guerre. La guerre, elle, n'a duré que quatre ans... Comptez donc que cela fait plus de deux guerres. Je vais vous énumérer les réactions typiques : "Tout est derrière nous", "Cela va s'arranger", "Après dix ans, ce n'est plus aussi terrifiant", "Nous allons tous mourir ! Ça ne va pas tarder !", "Je veux partir à l'étranger", "On doit nous aider", "Je m'en fous ! Il faut continuer à vivre !" Je crois avoir énuméré l'essentiel. Nous entendons cela tous les jours. De mon point de vue, nous sommes des cobayes pour des expériences scientifiques. Un laboratoire international... Sur les dix millions de Biélorusses, plus de deux vivent en zone contaminée. C'est un gigantesque laboratoire du diable... On vient chez nous de partout... On écrit des thèses... De Moscou et de Saint-Pétersbourg, du Japon, d'Allemagne, d'Autriche... Ils préparent l'avenir... (Une longue pause.)

À quoi je pense ? À une nouvelle comparaison... J'ai pensé que je pouvais parler de Tchernobyl, mais pas du blocus. On m'a invité à Saint-Pétersbourg, à une rencontre intitulée "Les enfants du blocus de Leningrad". J'y suis allé, mais je n'ai pas réussi à sortir un seul mot. Parler seulement de la peur ? Cela ne suffit pas... À la maison, nous ne parlions jamais du blocus. Ma mère ne voulait pas que nous nous en souvenions. Mais nous parlons de Tchernobyl. Ou plus exactement... Non... (Il marque une pause.) Nous n'en parlons pas entre nous. Cette conversation surgit lorsque quelqu'un vient nous voir : des étrangers, des journalistes, des parents d'autres régions. Pourquoi ne parlons-nous pas de Tchernobyl ? À l'école, avec les élèves ? Les gens en parlent avec eux en Autriche, en France, en Allemagne : là où ils vont en traitement. Il m'arrive de demander aux enfants de quoi on leur parle, là-bas. Ce qui intéresse les gens. Mais, pour la plupart, ils ne se rappellent même pas la ville ou les familles qui les ont accueillis. Ils énumèrent seulement les cadeaux qu'ils ont reçus, la bonne nourriture qu'ils ont mangée. Ils font des comparaisons entre eux : qui a reçu un magnétophone, qui autre chose. Ils reviennent dans des vêtements qu'ils n'ont pas gagnés, ni leurs parents. Comme s'ils étaient allés à une exposition, dans un grand magasin... Ils attendent en permanence d'y retourner. Ils veulent voir de jolis endroits, qu'on leur offre des cadeaux. Ils s'y habituent. Ils s'y sont déjà habitués. C'est leur façon de vivre, leur idée de la vie. Et, après ce grand magasin qui s'appelle l'étranger, après cette exposition d'objets précieux, je dois leur faire mon cours. En classe, je vois bien qu'ils sont devenus des observateurs... Ils observent au lieu de vivre. Je les conduis dans mon atelier, rempli de sculptures sur bois. Ces objets leur plaisent et je leur dis : "On peut tout faire à partir d'un simple morceau de bois. Vous n'avez qu'à essayer." Réveillez-vous ! Cela m'a aidé à sortir du blocus. J'ai mis des années à m'en sortir..."

Thème 07

Exister et vivre

Extrait 19

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Pistes

TROIS ANS APRÈS

Il est temps que je me repose ;

Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez pas d'autre chose

Que des ténèbres où l'on dort !

Que veut-on que je recommence ?

Je ne demande désormais

À la création immense

Qu'un peu de silence et de paix !

Pourquoi m'appelez-vous encore ?

J'ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l'aurore,

Peut s'en aller avant le soir.

À vingt ans, deuil et solitude !

Mes yeux, baissés vers le gazon,

Perdirent la douce habitude

De voir ma mère à la maison.

Elle nous quitta pour la tombe ;

Et vous savez bien qu'aujourd'hui

Je cherche, en cette nuit qui tombe,

Un autre ange qui s'est enfui !

Vous savez que je désespère,

Que ma force en vain se défend,

Et que je souffre comme père,

Moi qui souffris tant comme enfant !

Mon œuvre n'est pas terminée,

Dites-vous. Comme Adam banni,

Je regarde ma destinée,

Et je vois bien que j'ai fini.

L'humble enfant que Dieu m'a ravie

Rien qu'en m'aimant savait m'aider ;

C'était le bonheur de ma vie

De voir ses yeux me regarder.

Si ce Dieu n'a pas voulu clore

L'œuvre qu'il me fit commencer,

S'il veut que je travaille encore,

Il n'avait qu'à me la laisser !

Il n'avait qu'à me laisser vivre

Avec ma fille à mes côtés,

Dans cette extase où je m'enivre

De mystérieuses clartés !

Ces clartés, jour d'une autre sphère,

Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !

Pourquoi m'as-tu pris la lumière

Que j'avais parmi les vivants ?

As-tu donc pensé, fatal maître,

Qu'à force de te contempler,

Je ne voyais plus ce doux être,

Et qu'il pouvait bien s'en aller ?

T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,

Hélas ! perd son humanité

À trop voir cette splendeur sombre

Qu'on appelle la vérité ?

Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,

Que son cœur est mort dans l'ennui,

Et qu'à force de voir le gouffre,

Il n'a plus qu'un abîme en lui ?

Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies,

Et que désormais, endurci,

N'ayant plus ici-bas de joies,

Il n'a plus de douleurs aussi ?

As-tu pensé qu'une âme tendre

S'ouvre à toi pour se mieux fermer,

Et que ceux qui veulent comprendre

Finissent par ne plus aimer ?

Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire

Que je préférais, sous les cieux,

L'effrayant rayon de ta gloire

Aux douces lueurs de ses yeux ?

Si j'avais su tes lois moroses,

Et qu'au même esprit enchanté

Tu ne donnes point ces deux choses,

Le bonheur et la vérité,

Plutôt que de lever tes voiles,

Et de chercher, cœur triste et pur,

À te voir au fond des étoiles,

Ô Dieu sombre d'un monde obscur,

J'eusse aimé mieux, loin de ta face,

Suivre, heureux, un étroit chemin,

Et n'être qu'un homme qui passe

Tenant son enfant par la main !

Maintenant, je veux qu'on me laisse !

J'ai fini ! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse

Dans l'ombre qui m'emplit le cœur ?

Vous qui me parlez, vous me dites

Qu'il faut, rappelant ma raison,

Guider les foules décrépites

Vers les lueurs de l'horizon ;

Qu'à l'heure où les peuples se lèvent

Tout penseur suit un but profond ;

Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent,

Qu'il se doit à tous ceux qui vont ;

Qu'une âme, qu'un feu pur anime,

Doit hâter, avec sa clarté,

L'épanouissement sublime

De la future humanité ;

Qu'il faut prendre part, cœurs fidèles,

Sans redouter les océans,

Aux fêtes des choses nouvelles,

Aux combats des esprits géants !

Vous voyez des pleurs sur ma joue,

Et vous m'abordez mécontents,

Comme par le bras on secoue

Un homme qui dort trop longtemps.

Mais songez à ce que vous faites !

Hélas ! cet ange au front si beau,

Quand vous m'appelez à vos fêtes,

Peut-être a froid dans son tombeau.

Peut-être, livide et pâlie,

Dit-elle dans son lit étroit :

— Est-ce que mon père m'oublie

Et n'est plus là, que j'ai si froid ? —

Quoi ! lorsqu'à peine je résiste

Aux choses dont je me souviens,

Quand je suis brisé, las et triste,

Quand je l'entends qui me dit : Viens !

Quoi ! vous voulez que je souhaite,

Moi, plié par un coup soudain,

La rumeur qui suit le poëte,

Le bruit que fait le paladin !

Vous voulez que j'aspire encore

Aux triomphes doux et dorés !

Que j'annonce aux dormeurs l'aurore !

Que je crie : Allez ! espérez !

Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée… —

Oh ! l'herbe épaisse où sont les morts !

10 novembre 1846.

Extrait 20

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Brèves habitudes. - J'aime les brèves habitudes et les considère comme le moyen inestimable d'apprendre à connaître beaucoup de choses et d'états jusqu'au fond de leurs aspects doux et amers ; ma nature est intégralement prédisposée aux habitudes brèves, même dans les besoins de sa santé corporelle et en général, pour autant que je puisse le voir : du bas jusque tout en haut. Je crois toujours que c'est telle chose qui m'apportera désormais une satisfaction durable - la brève habitude aussi possède cette croyance de la passion, la croyance à l'éternité - et que je suis enviable de l'avoir trouvée et connue : et elle me nourrit désormais le midi et le soir et répand autour d'elle et en moi un profond sentiment de contentement de sorte que, sans avoir à comparer ou à mépriser ou à haïr, je n'aspire à rien d'autre. Et un beau jour, elle a fait son temps : la bonne chose se sépare de moi, non comme quelque chose qui inspire désormais le dégoût - mais paisiblement et rassasiée de moi comme je le suis d'elle, et comme si nous devions être reconnaissants l'un envers l'autre et nous tendions la main pour nous dire adieu. Et déjà le nouveau attend à la porte, de même que ma croyance - incorrigible folle et sage ! - au fait que ce nouveau sera le bon, le bon définitif. C'est ainsi qu'il en va pour moi des mets, des pensées, des hommes, des villes, des poèmes, des musiques, des doctrines, des ordres du jour, des modes de vie. - Je hais en revanche les habitudes durables et j'ai l'impression qu'un tyran s'approche de moi et que l'air nécessaire à ma vie s'épaissit là où les événements prennent une configuration telle qu'ils semblent devoir engendrer nécessairement des habitudes durables ; par exemple par l'intermédiaire d'une fonction, de la fréquentation permanente des mêmes personnes, d'une habitation fixe, d'une espèce unique de santé. Oui, j'éprouve, du plus profond de mon âme, de la reconnaissance envers toute ma misère et mon état de malade, et tout ce qui en moi est toujours imparfait, - car tout cela m'offre cent portes dérobées par lesquelles je peux échapper aux habitudes durables. - La chose sans conteste la plus insupportable, la chose vraiment terrifiante serait pour moi une vie entièrement vierge d'habitudes, une vie qui exige continuellement l'improvisation : - ce serait mon exil et ma Sibérie.

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La réputation de fermeté. - La réputation de fermeté fut autrefois une chose extrêmement utile ; et là où la société continue toujours d'être dominée par l'instinct du troupeau, il est aujourd'hui encore approprié au plus haut point pour tout individu de faire passer son caractère et son occupation pour immuables, - même si dans le fond ils ne le sont pas. "On peut compter sur lui, il ne varie pas" : - telle est, dans toutes les situations dangereuses de la société la louange qui a le plus d'importance. La société sent avec satisfaction qu'elle détient dans la vertu de tel homme, dans l'ambition de tel autre, dans la méditation et la passion d'un troisième un instrument fiable et disponible à tout moment, - elle décerne ses plus grands honneurs à cette nature instrumentale, à cette fidélité constante envers soi-même, à cette immutabilité des opinions, des aspirations et même des non-vertus. Une telle appréciation, qui prospère et a prospéré partout en même temps que la moralité des mœurs, éduque des "caractères" et jette le discrédit sur tout changement, toute réorientation, toute métamorphose de soi. Si grand que puisse être par ailleurs l'avantage de ce mode de pensée, il demeure qu'il constitue l'espèce de jugement universel la plus nuisible possible à la connaissance : car ce qui est ici condamné et voit sa réputation discréditée, - c'est précisément la disposition de l'homme de connaissance à se prononcer à tout moment avec intrépidité contre l'opinion qu'il a soutenue jusqu'alors et à se montrer méfiant de manière générale envers tout ce qui en nous veut se fixer avec fermeté. La disposition d'esprit de l'homme de connaissance, en tant qu'elle est en contradiction avec la "réputation de fermeté", est tenue pour déshonorante, tandis que la pétrification des opinions s'attire tous les honneurs : - c'est sous l'anathème de cette autorité qu'il nous faut vivre aujourd'hui encore ! Qu'il est difficile de vivre lorsque l'on sent que l'on a contre soi et partout autour de soi le jugement de nombreux millénaires ! Il est vraisemblable que pendant de nombreux millénaires, la connaissance a été affectée de mauvaise conscience, et que l'histoire des plus grands esprits a dû contenir bien du mépris de soi et de la misère secrète.

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L'histoire de tous les jours. - Qu'est-ce qui chez toi fait l'histoire de tous les jours ? Considère les habitudes qui sont les tiennes et qui la constituent : sont-elles le produit d'innombrables petites lâchetés et paresses, ou de ton audace et de ton inventive raison ? Si différents que soient ces deux cas, il se pourrait que les hommes te décernent la même louange et que tu leur procures en réalité dans les deux cas la même utilité. Seulement, la louange, l'utilité et la respectabilité peuvent bien suffire à celui qui veut avoir bonne conscience, - mais non pas à toi, qui sondes les reins et possèdes une science de la conscience !

Extrait 21

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MONOLOGUE SUR L'ÉTERNEL ET LE MAUDIT : QUE FAIRE ET QUI EST COUPABLE ?

"Je suis un homme de mon temps. Aujourd'hui, c'est la mode de nous injurier... C'est sans danger... Tous les communistes sont des criminels. Nous sommes responsables de tout, y compris des lois de la physique. À l'époque, j'étais premier secrétaire d'un comité de district du parti. On écrit dans les journaux que les communistes étaient coupables, car ils construisaient des centrales de mauvaise qualité, par souci d'économie, et ne prenaient pas en compte les vies humaines. Que l'homme n'était pour eux que du sable, le fumier de l'histoire ! Questions maudites : que faire ? Et qui est coupable ? Questions éternelles, immuables. Mais ils sont tous impatients. Tout le monde veut se venger ! Du sang ! Sus aux communistes !

Si les autres se taisent, moi, je vais parler. On lit aujourd'hui dans les journaux : les communistes trompaient le peuple, lui cachaient la vérité. Mais nous avions notre devoir... Nous recevions des télégrammes du Comité central, du comité régional du parti... Notre mission était d'empêcher la panique. Les gens étaient pendus aux nouvelles. Il n'y a que pendant la guerre que l'on suivait avec autant d'attention les communiqués du front. Et il y avait la peur, les rumeurs. C'était cela qui assommait la population, et non la radiation... Nous devions... On ne peut pas dire que l'on dissimulait les choses volontairement. En fait, personne ne comprenait les dimensions de ce qui se passait. On agissait en vertu de considérations politiques supérieures. Mais si l'on met de côté les émotions et la politique, il faut reconnaître que personne ne croyait vraiment ce qui venait de se passer. Même les scientifiques ne parvenaient pas à y croire ! Il n'y avait aucun précédent, ni chez nous, ni dans le monde entier. Sur place, dans la centrale, les savants étudiaient la situation et prenaient des décisions. Récemment, j'ai regardé l'émission Moment de vérité, avec Alexandre Iakovlev, membre du Politburo. Celui qui était du côté de Gorbatchev... Il se souvient de quoi ? Eux, au sommet, ils ne s'imaginaient pas le tableau, non plus... Lors d'une séance du Politburo, un général disait : "Qu'est-ce que la radiation a de terrible ? Après un test nucléaire, nous avons bu du vin rouge, le soir, sur le champ de tir. Et personne n'a rien eu." On parlait de Tchernobyl comme d'un accident, un accident ordinaire.

Si j'avais déclaré qu'on ne pouvait pas sortir dans la rue, on m'aurait dit : "Vous voulez saboter la fête du Premier Mai ?" Cela serait devenu une affaire politique. J'aurais dû mettre ma carte du parti sur la table... (Il se calme un peu.) Ce n'est pas une blague ! C'est ce qui s'est vraiment passé... On raconte que Chtcherbina, le président de la commission du gouvernement, arrivé sur place peu de jours après l'explosion, a exigé d'être immédiatement conduit sur les lieux de l'accident. On lui a parlé des amas de graphite, des champs de radiation affolants, des températures très élevées... Impossible donc de l'y emmener. Mais il se mit à hurler : "Je dois tout voir de mes yeux. Ce soir, je dois faire mon rapport au Politburo." C'est le type même du comportement militaire. Nous ne connaissions rien d'autre. Nous ne comprenions pas que la physique existait... La réaction en chaîne... Et qu'aucun décret du gouvernement ne pouvait la changer. Mais si j'avais osé le dire ! Si j'avais osé annuler la manifestation du Premier Mai ! (Il s'échauffe de nouveau.) La presse écrit... Comme si le peuple était dans la rue et nous dans des bunkers souterrains ! Je suis resté debout à la tribune pendant deux heures, sous ce soleil, sans chapeau, sans manteau... Et pareillement le 9 mai, le jour de la Victoire. J'ai défilé avec les vétérans... Il y avait des airs d'accordéon. On buvait, on dansait. Nous faisions tous partie du système. Nous croyions ! Nous avions des idéaux élevés. Nous avions foi en la victoire ! Nous allions vaincre Tchernobyl ! Nous lisions des articles enthousiasmants sur la lutte héroïque pour dompter le réacteur que l'on ne maîtrisait plus. L'homme sans idéal ? C'est horrible... Que voyons-nous se passer, maintenant ? La débâcle. L'anarchie. Les idéaux sont indispensables... Ce n'est qu'avec eux qu'un État fort est possible ! Et nous les avions.

Dans les journaux, à la radio, à la télé, tout le monde criait : la vérité, nous voulons la vérité ! Dans les meetings, on exigeait la vérité ! Mais c'est mauvais, très mauvais ! Nous allons tous bientôt mourir ! Qui a besoin d'une telle vérité ? Lorsque les foules ont fait irruption à la Convention pour exiger la mise à mort de Robespierre, avaient-elles raison ? Se soumettre à la foule... Devenir la foule... Regardez ce qui se passe, maintenant... (Un silence.) Si je suis un criminel, alors pourquoi ma petite-fille... Mon enfant... Elle est malade, elle aussi. Ma fille l'a mise au monde ce printemps-là. Elle nous l'a amenée, à Slavgorod, quelques semaines après l'explosion de la centrale... Les hélicoptères faisaient toujours des allers-retours et les véhicules militaires encombraient les routes... Ma femme me suppliait de les renvoyer, de les faire partir. Mais moi, premier secrétaire du comité du parti, je l'ai interdit catégoriquement : "Que diront les gens si je mets ma fille et son bébé à l'abri, alors que leurs enfants restent ici ?" Ceux qui voulaient partir pour sauver leur peau, je les convoquais au bureau du comité de district : "Es-tu communiste ou non ?" C'était une véritable épreuve. Si j'étais un criminel, pourquoi alors est-ce que je condamnais mon propre enfant ? (Il prononce encore quelques phrases incohérentes.)

Vous m'avez demandé de vous parler des premiers jours... L'inquiétude régnait en Ukraine, mais tout était calme, en Biélorussie. La campagne des semailles battait son plein. Je ne me cachais pas, je ne restais pas cloîtré dans mon bureau, mais je parcourais les champs, les prés. Nous semions, nous labourions. Avez-vous oublié qu'avant Tchernobyl, l'atome était surnommé "le travailleur pacifique" ? Nous étions fiers de vivre à l'ère atomique. Je ne me souviens pas qu'on ait eu peur du nucléaire... Et le premier secrétaire d'un comité du parti, c'était qui ? C'est un homme ordinaire avec un diplôme d'études supérieures ordinaire, généralement ingénieur ou agronome. Certains avaient fait, en plus, des études à l'École supérieure du parti. Sur les radiations, je ne savais que ce qu'on nous avait dit au cours de défense civile. Je n'avais jamais entendu parler de césium dans le lait, ni de strontium... Or le lait avec le césium, nous le portions dans les laiteries. Et la viande, dans les boucheries industrielles. Nous fauchions de l'herbe à 40 curies. Nous exécutions le plan. Et j'exerçais des pressions pour le remplir. Car personne ne l'avait annulé...

Un détail sur ce que nous étions à l'époque : dans les premiers jours, les gens éprouvaient non pas seulement de la peur, mais aussi de l'enthousiasme. Je suis totalement privé de l'instinct de conservation. (Après un instant de réflexion.) J'ai un sens du devoir très développé... J'avais sur mon bureau des dizaines de demandes : "Je vous prie de m'envoyer à Tchernobyl." Des volontaires. Quoi que vous écriviez, le caractère soviétique a existé. Et l'homme soviétique aussi. Quoi que vous écriviez...

Des scientifiques venaient nous voir. J'en pris un à part :

— Est-il nocif pour nos enfants de jouer dans du sable irradié ?

— Vous semez la panique, me répondit-il. Vous êtes des amateurs. Que savez-vous de la radiation ? Moi je suis un spécialiste. Vingt minutes après un essai nucléaire, j'allais en jeep, vers l'épicentre. Sur le sol vitrifié. Pourquoi semez-vous la panique ?

Je le crus. Je convoquais les gens dans mon bureau : "Les gars, vous allez fuir, je vais fuir. Mais que penseront les gens de nous ? Ne diront-ils pas que les communistes ont déserté ?" Si ces mots ne parvenaient pas à les convaincre, j'agissais différemment : "Es-tu ou non un patriote ? Si tu ne l'es pas, jette ta carte du parti sur la table !" Certains la jetaient...

Ce n'est que plus tard, que j'ai eu des soupçons... Nous avions un contrat avec l'Institut de physique nucléaire pour l'analyse de nos terres. Ils ont pris de l'herbe et des couches de terre arable pour les transporter à Minsk. Puis ils m'ont rappelé :

— Venez reprendre votre sol, s'il vous plaît.

Le combiné manqua de me tomber des mains.

— Mais, vous plaisantez ? Il y a quatre cents kilomètres jusqu'à Minsk... Reprendre des échantillons de terre ?

— Ce n'est pas une plaisanterie, me répondit-on. Les instructions exigent que ces échantillons soient enterrés dans un sépulcre en béton armé. Mais nous recevons de la terre de toute la Biélorussie. En un mois, nous avons rempli notre sépulcre.

Vous avez entendu ? Et nous labourions cette terre, semions. Nos enfants y jouaient. On exigeait de nous de remplir les plans de livraison de lait et de viande. L'alcool était distillé à partir de notre grain. On préparait des jus avec nos pommes, nos poires, nos cerises !

L'évacuation... Si quelqu'un avait vu cela d'en haut, il aurait pensé que la Troisième Guerre mondiale venait de commencer. On évacue un village et l'on prévient celui d'à côté : évacuation dans une semaine. Et, pendant une semaine, les villageois font des meules, fauchent l'herbe, travaillent dans les potagers, coupent du bois... La vie suit son cours. Personne ne comprend ce qui se passe. Et, une semaine plus tard, on emmène tout le monde dans des camions militaires... Des réunions, des missions, des instructions, des nuits sans sommeil. Il y avait de tout. Je me souviens d'un homme, près du comité municipal du parti, à Minsk. Il tenait une pancarte : "Donnez de l'iode au peuple !" Il faisait chaud, mais il portait un imperméable.

(Il revient au début de notre conversation.) centrales

Vous avez oublié... À l'époque, les centrales nucléaires, c'était l'avenir. J'ai fait plusieurs interventions... De la propagande... J'ai visité une centrale : tout était paisible, solennel. Dans un coin, des drapeaux rouges et des fanions de victoire à l'émulation socialiste. Notre avenir...

Je suis un homme de mon époque, pas un criminel..."

Vladimir Matveïevitch Ivanov, ancien premier secrétaire du comité du parti du district de Slavgorod.