La force de vivre

Victor Hugo, Les Contemplations, Livres IV et V. Nietzsche, Le Gai Savoir, Avant-Propos, Livre 4, trad. Wotling Svetlana Alexievitch, La Supplication.
Les luttes

Écrit en 1846, V, III, V et VI.

Hommes préparatoires, §283 ; Incipit tragedia, §342.

Gênes, §291 ; Aux navires !, §289 ; Notre air, §293.

Arkadi Filine, liquidateur, de "Nous enterrions la forêt" à la fin, p. 97-100.

Sergueï Vassilievitch Sobolev, vice-président de l'Association biélorusse "Le Bouclier de Tchernobyl", de "Ces gens ne sont plus de ce monde" à "Parce que vous vous mentez à vous-mêmes", p. 138-141.

Victor Latoun, photographe, 189-194.

La douleur et la tentation du renoncement

"À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt", IV, XII.

Veni, vido, vixi, IV, XIII.

Préface, §3 ; Sagesse dans la douleur, §318 ; Socrate mourant, §340.

La volonté de souffrir et les compatissants, §338.

Alexandre Koudriaguine, liquidateur, p. 184-189.

L'amour de la vie

Les Malheureux, V, XXVI, v. 1 à 70.

"Elle était pâle, et pourtant rose", livre IV, VII.

Excelsior, §285 ; L'humanité à venir, §337 ; Le poids le plus lourd, §341.

Volonté et vague, §310.

Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur, de "J'étais tellement heureuse" à la fin, p. 246-250

Exister et vivre

Trois ans après, IV, III.

Brèves habitudes, §295 ; la réputation de fermeté, §296 ; Savoir contredire, §297.

Contre les calomniateurs de la nature, §294 ; En faisant, nous ne faisons pas, §304 ; Maîtrise de soi, §305.

Loisir et oisiveté, §329.

Monologue sur l'éternel et le maudit, p. 200-204.

Monologues sur les symboles d'un grand pays, p. 163-166.

La vie sous toutes ses formes

"Je payai le pêcheur", livre V, XXII et Pasteurs et troupeaux, livre V, XXIII.

"Mugitusque boum", livre V, XVII.

Préface à la seconde édition, §1 ; Pour la nouvelle année, §276 ; In media vita, §324.

Zinaïda Evdokimovna Kovalenka, résidente sans autorisation, de "Tout vit ici" à la fin, p. 42-44.

Larissa Z, une mère, p. 89-92.

Nadejda Afanassievna Bourakova, habitante de Khoïniki, p. 194-195.

Comment comprendre ?

À Villequier, livre IV, XV.

Vive la physique, §335.

Préface, § 2 ; En interprètes de nos expériences vécues, §319 ; Ce que signifie connaître, §333.

Illusion des contemplatifs, §301 ; Danger du plus heureux, §302.

Nikolaï Prokhorovitch Jarkov, p. 126-129.

Interview de l'auteur par elle-même, p. 30-32.

Thème 01

Les luttes

Extrait 01

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Pistes

Prolongement

"Toute la vie de l'homme parmi ses semblables n'est rien d'autre qu'un combat pour s'emparer de l'oreille d'autrui." (Milan Kundera, Le Livre du rire et de l'oubli, 1979)

"C'est quoi une vie d'homme ? C'est le combat de l'ombre et de la lumière. C'est une lutte entre l'espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur. Je suis du côté de l'espérance, mais d'une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté." (Aimé Césaire, entretien dans Présence africaine).

V

[...]

Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,

Qu'une idée en l'esprit : servir la cause humaine.

La vie est une cour d'assises ; on amène

Les faibles à la barre accouplés aux pervers.

J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,

Plaidé pour les petits et pour les misérables ;

Suppliant les heureux et les inexorables,

J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,

Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,

Le laquais, le forçat et la prostituée ;

Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée,

Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or,

Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor.

Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,

Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle ;

Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi,

Tandis qu'en bas peut-être on me disait : merci,

J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées,

L'applaudissement fauve et sombre des huées ;

J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant ;

J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant ;

J'allais criant : Science ! écriture ! parole !

Je voulais résorber le bagne par l'école ;

Les coupables pour moi n'étaient que des témoins.

Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins

Que le front de Paris la tiare de Rome.

J'ai vu l'esprit humain libre, et le cœur de l'homme

Esclave ; et j'ai voulu l'affranchir à son tour,

Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour.

Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide,

J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide ;

Et me voici ; marchant toujours, ayant conquis,

Perdu, lutté, souffert. - Encore un mot, marquis. [...]

Puisque nous sommes là causant entre deux portes.

On peut être appelé renégat de deux sortes :

En se faisant païen, en se faisant chrétien.

L'erreur est d'un aimable et galant entretien.

Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.

La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,

Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt,

On la trahit, devient le spectre du chevet.

L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide.

Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide.

Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient

Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,

Use à tout ressaisir ses ongles noirs, fait rage ;

Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,

Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort !

Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.

L'avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme.

L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme

Demain ; mai tourne bride et plante là l'hiver ;

Qu'est-ce qu'un papillon ? le déserteur du ver ;

Falstaff se range ? il est l'apostat des ribotes ;

Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes ;

Ah ! le doux renégat des haines, c'est l'amour.

À l'heure où, débordant d'incendie et de jour,

Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres,

Le soleil frémissant renia les ténèbres.

Ô marquis peu semblable aux anciens barons loups,

Ô français renégat du celte, embrassons-nous.

Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.

VI

[...]

Rien, au fond de mon cœur, puisqu'il faut le redire,

Non, rien n'a varié ; je suis toujours celui

Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui,

Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,

Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.

Seulement, un matin, mon esprit s'envola,

Je vis l'espace large et pur qui nous réclame ;

L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme.

Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.

L'histoire m'apparut, et je compris la loi

Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche,

Et montant l'escalier immense marche à marche.

Je restai le même œil, voyant un autre ciel.

Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel

Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles ?

Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles

Dans mon cœur frémissant, à ce cri : Liberté !

L'œil de cet homme a plus d'aurore et de clarté,

Tant pis ! prenez-vous-en à l'aube solennelle.

drop-empty-paras

C'est la faute au soleil et non à la prunelle.

Vous dites : Où vas-tu ? Je l'ignore ; et j'y vais.

Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.

J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière ;

Et cela me suffit ; je brise la barrière.

Je vois, et rien de plus ; je crois, et rien de moins.

Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins.

Les hommes du passé, les combattants de l'ombre,

M'assaillent ; je tiens tête, et sans compter leur nombre,

À ce choc inégal et parfois hasardeux.

Mais Longwood et Goritz m'en sont témoins tous deux,

Jamais je n'outrageai la proscription sainte.

Le malheur, c'est la nuit ; dans cette auguste enceinte,

Les hommes et les cieux paraissent étoilés.

Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés.

Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,

Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe ;

J'ai toujours consolé qui s'est évanoui ;

Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.

Ma mère aussi le sait ! et de plus, avec joie,

Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie ;

Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.

Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai ;

Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère

Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère ;

Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,

Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers,

Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure

De ce grand lendemain : l'humanité meilleure !

Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,

Rien de ce but profond ne distraira mon cœur,

Ma volonté, mes pas, mes cris, mes vœux, ma flamme !

Ô saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme !

Oh ! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,

La conscience en moi ne baissera le front ;

Elle marche, sereine, indestructible et fière ;

Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière,

À travers mon destin, quel que soit le moment,

Quel que soit le désastre ou l'éblouissement,

Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,

Dans l'aube, dans la nuit, l'œil de ma mère morte !

Paris, juin 1846.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre V, "En marche", III, V, 1856.

Extrait 02

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Pistes

Prolongement

Dans Une saison en enfer, Arthur Rimbaud écrit : "La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde."

283

Hommes préparatoires. - Je salue tous les signes indiquant le commencement d'un âge plus viril, plus guerrier qui avant tout remettra à l'honneur la bravoure ! Car il doit ouvrir la voie à un âge encore supérieur et rassembler la force dont celui-ci aura un jour besoin, - l'âge qui portera l'héroïsme au sein de la connaissance et mènera des guerres pour les pensées et leurs conséquences. Pour cela, il faut à présent bien des hommes préparatoires vaillants qui ne peuvent cependant pas surgir du néant - et pas davantage du sable et de la vase de la civilisation d'aujourd'hui et de la formation dispensée par nos grandes villes actuelles : des hommes qui sachent être silencieux, solitaires, résolus, satisfaits et persévérants dans l'activité invisible : des hommes qui en vertu d'un penchant intérieur recherchent en toutes choses ce qu'il faut surmonter en elles : des hommes qui possèdent en propre gaieté d'esprit, patience, simplicité et mépris pour toutes les grandes vanités, tout autant que générosité dans la victoire et indulgence envers les petites vanités de tous les vaincus : des hommes qui portent un jugement perspicace et libre sur tous les vainqueurs et sur la part de hasard inhérente à toute victoire et toute gloire : des hommes qui aient des fêtes propres, des jours de travail propres, des périodes de deuil propres, rompus au commandement et commandant avec assurance, prêts pareillement à obéir, là où il le faut, pareillement fiers dans l'un et l'autre cas, pareillement au service de leur propre cause : des hommes qui prennent plus de risques s'exposent davantage au danger, des hommes plus féconds, des hommes plus heureux ! Car, croyez-moi ! - le secret pour retirer de l'existence la plus grande fécondité et la plus grande jouissance, c'est : vivre dangereusement ! Bâtissez vos villes sur le Vésuve ! Lancez vos navires sur des mers inexplorées ! Vivez en guerre avec vos pareils et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être maîtres et possesseurs, hommes de connaissance ! Le temps ne sera bientôt plus où vous pouviez vous contenter de vivre, tels des cerfs farouches, cachés au fond des bois ! La connaissance finira par tendre la main vers ce qui lui revient de droit : - elle voudra devenir maître et possesseur, et vous avec elle !

293

Notre air. - Nous le savons bien : celui qui ne jette un coup d'œil en direction de la science que comme en passant, à la manière des femmes et hélas aussi de bien des artistes : pour celui-ci, la rigueur qu'exige son service, cette sévérité implacable en petit comme en grand, cette célérité à peser, juger, condamner ont quelque chose qui donne le vertige et qui fait peur. Ce qui l'épouvante particulièrement, c'est qu'on y exige le plus difficile, qu'on y fasse le meilleur sans que cela entraîne louange ni distinction, que l'on n'entende bien plutôt, comme entre soldats, que reproches et rappels à l'ordre cinglants, - car ici la réussite est considérée comme la règle, l'échec comme l'exception ; mais la règle, ici comme partout, a les lèvres closes. Il en va de cette « rigueur de la science » comme des formes et de la politesse dans le meilleur monde : - elle épouvante le profane. Mais celui qui y est habitué ne veut vivre nulle part ailleurs que dans cet air clair, transparent, vigoureux, saturé d'électricité, dans cet air viril. Aucun autre lieu ne lui paraît suffisamment pur et aéré : il soupçonne que son meilleur art n'y serait utile à personne et ne lui procurerait aucune joie, que la moitié de sa vie lui glisserait entre les doigts en raison de malentendus, qu'il faudrait continuellement de beaucoup de prudence, de beaucoup de secret et de retenue, - rien que de grandes et inutiles dépenses de force ! Alors que dans cet élément rigoureux et clair, il dispose de sa force en totalité : ici, il peut voler ! Pourquoi devrait-il redescendre dans ces eaux troublées où l'on doit nager et patauger et où l'on ternit la couleur de ses ailes ! - Non ! Il nous est trop difficile d'y vivre : qu'y pouvons-nous, si nous sommes nés pour l'air, l'air pur, nous qui rivalisons avec le rayon de lumière, et préférerions, comme lui, enfourcher une particule d'éther non pour nous éloigner du soleil, mais pour aller vers lui ! Mais nous ne le pouvons pas : - faisons donc ce que nous pouvons seuls : apporter la lumière à la terre, être « la lumière de la terre » ! Et pour ce, nous avons nos ailes, notre célérité et notre rigueur, et c'est en cela que nous sommes virils et même terrifiants, tel le feu. Qu'ils nous craignent donc, ceux qui ne savent pas se réchauffer et s'éclairer auprès de nous !

301

Illusion des contemplatifs. - Les hommes élevés se distinguent de ceux de rang subalterne en ce qu'ils voient et entendent indiciblement plus et qu'ils voient et entendent en pensant - et c'est justement cela qui distingue l'homme de l'animal et les animaux supérieurs des inférieurs. Le monde devient toujours plus plein pour celui qui croît jusqu'à atteindre la cime de l'humanité ; les hameçons de l'intérêt se lancent vers lui en nombre toujours croissant ; la foule de ses attirances s'accroît constamment et également la foule de ses genres de plaisir et de déplaisir, - l'homme supérieur devient sans cesse à la fois plus heureux et plus malheureux. Mais avec cela une illusion demeure son fidèle compagnon : il pense être en position de spectateur et d'auditeur face au grand spectacle visuel et sonore qu'est la vie : il qualifie sa nature de contemplative et laisse échapper en cela le fait qu'il est aussi par lui-même le véritable poète et prolongateur poétique de la vie, - que certes, il se distingue fortement de l'acteur de ce drame, le soi-disant homme d'action, mais plus encore d'un simple observateur et invité d'honneur installé face à la scène. Il possède certainement en propre, en tant que poète, la vis contemplativa et le regard rétrospectif sur son œuvre, mais en même temps et au premier chef, la vis creativa qui manque à l'homme d'action, en dépit de l'apparence et de la croyance commune. C'est nous, les hommes qui sentent en pensant, qui ne cessons de construire réellement quelque chose qui n'existe pas encore : tout le monde éternellement en croissance des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des gradations, des acquiescements et des négations. Ce poème que nous avons composé est constamment assimilé à force d'étude et d'exercice, traduit en chair et en réalité, et même en quotidienneté par ceux qu'on appelle les hommes pratiques (nos acteurs, ainsi que nous l'avons dit). Tout ce qui possède de la valeur dans le monde aujourd'hui ne la possède pas en soi, en vertu de sa nature, - la nature est toujours dénuée de valeur : - au contraire, une valeur lui a un jour été donnée et offerte, et c'est nous qui avons donné et offert ! C'est nous seuls qui avons d'abord créé le monde qui intéresse l'homme en quelque manière ! - Mais c'est justement le fait de le savoir qui nous manque, et s'il nous arrive de le saisir pour un instant, nous l'avons de nouveau oublié l'instant suivant : nous méconnaissons notre meilleure force et nous nous estimons, nous, les contemplatifs, un degré trop bas, - nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l'être.

289

Aux navires ! - Si l'on considère quel effet la justification philosophique globale de sa manière de vivre et de penser exerce sur chaque individu - à savoir celui d'un soleil qui réchauffe, bénit, féconde, rayonne spécialement pour lui, combien elle rend indépendant de la louange et du blâme, apte à se satisfaire de soi, riche, généreux en bonheur et en bienveillance, comme elle transforme sans cesse le mal en bien, fait éclore et mûrir toutes les forces et empêche de pousser la mauvaise herbe, petite ou grande, de l'affliction et de la contrariété : on finit par s'écrier transporté de désir : oh, si seulement l'on pouvait créer une foule de nouveaux soleils de ce genre ! Le méchant aussi, le malheureux aussi, l'homme d'exception aussi doivent avoir leur philosophie, leur bon droit, leur soleil éclatant ! Ce n'est pas la pitié envers eux qui est nécessaire ! - nous devons désapprendre cette trouvaille de l'arrogance, si longuement que l'humanité l'ait apprise et s'y soit exercée jusqu'à présent - ce ne sont pas des confesseurs, des êtres qui exorcisent les âmes et remettent les péchés qu'il nous faut instituer pour eux ! Mais une nouvelle justice ! Et un nouveau mot d'ordre ! Et de nouveaux philosophes ! La terre morale aussi est ronde ! La terre morale aussi a ses antipodes ! Les antipodes aussi ont droit à l'existence ! Il reste encore un autre monde à découvrir - et plus d'un ! Aux navires, philosophes !

337

L'humanité à venir. - Si je considère cette époque avec les yeux d'une époque lointaine, je ne sais rien trouver de plus remarquable dans l'homme d'aujourd'hui que sa vertu et sa maladie caractéristique, que l'on appelle « le sens historique ». C'est une ébauche de quelque chose d'entièrement neuf et inconnu dans l'histoire : qu'on accorde à ce germe quelques siècles et plus, et il pourrait bien finir par donner le jour à une plante merveilleuse exhalant un parfum tout aussi merveilleux, grâce auquel notre vieille terre serait plus agréable à habiter que jusqu'à présent. Nous, hommes du présent, commençons tout juste à forger la chaîne d'un sentiment à venir très puissant, maillon après maillon, - nous savons à peine ce que nous faisons. Nous avons presque l'impression qu'il ne s'agit pas d'un sentiment nouveau, mais du dépérissement de tous les sentiments anciens : - le sens historique est encore quelque chose de si pauvre et de si froid, et il en saisit beaucoup comme un coup de gel, et les rend encore plus pauvres et plus froids. Il semble à d'autres le signe de l'âge qui s'approche à pas de loup, et notre planète leur paraît un malade mélancolique qui pour oublier son présent écrit l'histoire de sa jeunesse. En effet : c'est là l'une des colorations de ce sentiment nouveau : qui sait ressentir l'histoire des hommes dans son ensemble comme sa propre histoire éprouve, en une universalisation formidable, toute l'affliction du malade qui pense à la santé, du vieillard qui pense au rêve de sa jeunesse, de l'amoureux à qui l'on ravit la femme qu'il aime, du martyr qui voit périr son idéal, du héros au soir de la bataille qui demeure indécise et lui a pourtant valu des blessures et la perte de son ami - ; mais supporter, savoir supporter cette formidable somme d'affliction de tous genres et demeurer cependant le héros qui, lorsque se lève un second jour de bataille, salue l'aurore et son bonheur en homme qui a face à lui et derrière lui un horizon de millénaires, en héritier de toute l'aristocratie de tout l'esprit passé, et en héritier à qui incombent des obligations, en homme le plus noble de tous les nobles anciens et en même temps premier-né d'une noblesse nouvelle, telle que n'en vit et n'en rêva encore aucune époque : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien, le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l'humanité : détenir enfin tout cela au sein d'une seule âme et le condenser en un seul sentiment : - voilà qui devrait produire un bonheur que l'homme n'a pas encore connu jusqu'à présent, - un bonheur de dieu, débordant de puissance et d'amour, débordant de larmes et débordant de rire, un bonheur qui, tel le soleil le soir, prodigue et répand continuellement dans la mer les dons de son inépuisable richesse, et qui, comme lui, ne se sent jamais plus riche que lorsque même le plus pauvre des pêcheurs a encore, pour ramer, une rame en or ! Ce sentiment divin s'appellerait alors - humanité !

342

Incipit tragœdia. - Lorsque Zarathoustra eut trente ans, il quitta son pays natal et le lac d'Urmi et gagna la montagne. Là, il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa pas dix années durant. Mais son cœur finit par se métamorphoser, - et un matin il se leva avec l'aube, avança face au soleil et lui parla ainsi : « Grand astre ! Que serait ton bonheur si tu n'avais ceux pour qui tu resplendis ! Dix années durant, tu es monté jusqu'à ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin sans moi, mon aigle et mon serpent ; mais nous t'attendions chaque matin, te déchargions de ta profusion et te bénissions pour cela. Vois ! Je suis repu de ma sagesse comme l'abeille qui a butiné trop de miel, j'ai besoin de mains qui se tendent, je voudrais prodiguer et partager jusqu'à ce que les sages parmi les hommes se réjouissent de nouveau de leur folie et les pauvres de leur richesse. Je dois pour cela descendre dans l'abîme : comme tu le fais au soir, lorsque tu disparais derrière la mer et portes encore la lumière au monde d'en bas, astre débordant de richesse ! - je dois, pareil à toi, décliner, comme disent les hommes vers qui je veux descendre. Bénis-moi donc, œil paisible, qui peut voir sans envie même un bonheur trop grand ! Bénis le calice qui veut déborder pour répandre l'or de son eau et porter partout le reflet de ton ravissement ! Vois ! Ce calice veut se vider à nouveau, et Zarathoustra veut redevenir homme." - Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 03

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Pistes

Je vous ai prévenue... Je n'ai rien de bien héroïque à raconter, rien pour la plume d'un écrivain. Je me disais que nous n'étions pas en guerre. Pourquoi devais-je prendre des risques pendant que quelqu'un couchait avec ma femme ? Pourquoi moi et pas lui ? En toute honnêteté, je n'ai pas vu de héros, là-bas. Tout juste des fous qui n'en avaient rien à foutre, de leur vie. Il y avait aussi pas mal de crâneurs, mais ce n'était pas ce dont nous avions besoin. J'ai obtenu des diplômes d'honneur et des remerciements... Mais c'était parce que je n'avais pas peur de mourir. Parce que je m'en foutais ! Cela me semblait même une solution : on m'aurait enterré avec les honneurs, sur le compte de l'État...

Là-bas, on entrait dans un monde fantastique, un mélange de fin du monde et d'âge de pierre. Je percevais tout d'une manière particulièrement aiguë, épidermique... Nous vivions dans des tentes, au milieu de la forêt, à vingt bornes du réacteur. Comme des partisans. On appelait d'ailleurs ainsi les réservistes qui avaient été convoqués comme moi. Des hommes entre vingt-cinq et quarante ans, beaucoup avec une éducation supérieure ou technique. Moi, j'enseigne l'histoire. En guise de fusils, nous avions des pelles. Nous retournions les décharges, les potagers. Dans les villages, les femmes nous regardaient et se signaient. Nous portions des gants, des masques, des tenues de camouflage... Le soleil était chaud... Nous apparaissions dans leurs potagers, comme des diables. Elles ne comprenaient pas pourquoi nous retournions leurs parcelles, arrachant les plants d'ail et les choux alors qu'ils semblaient parfaitement normaux. Les grand-mères se signaient et criaient : "Petits soldats, est-ce la fin du monde ?"

Dans une maison, le four était allumé et une bonne femme y faisait frire du lard. On a approché le dosimètre : ce n'était pas un four, mais un véritable petit réacteur. Ils nous ont invités : "Restez manger un morceau, les gars !" Nous avons refusé. Mais eux : "Nous allons trouver de la vodka. Asseyez-vous ! Racontez." Mais que pouvions-nous bien raconter ? Près du réacteur, les pompiers marchaient directement sur le combustible mou. Il luisait et ils ne savaient même pas ce que c'était. Alors, nous autres, que pouvions-nous savoir ?

Nous y allions. Nous avions un seul dosimètre pour une unité entière. Et la radiation n'était jamais la même à des endroits différents : l'un de nous travaillait là où il n'y avait que deux röntgens, et un autre là où il y en avait dix. D'un côté régnait l'arbitraire, comme dans les camps, et de l'autre la peur. Moi, je voyais tout comme de l'extérieur.

Un groupe de scientifiques est arrivé en hélicoptère. Ils portaient des vêtements spéciaux de caoutchouc, des bottes hautes, des lunettes de protection. Comme pour un débarquement sur la Lune... Une vieille femme s'est approchée de l'un d'eux :

- Qui es-tu ?

- Un scientifique.

- Un scientifique ? Voyez comment il est affublé. Et nous alors ?

Elle l'a poursuivi avec un bâton. Je me suis dit à plusieurs reprises que l'on finirait par faire la chasse aux savants pour les noyer, comme au Moyen Âge.

J'ai vu un homme dont on enterrait la maison devant ses yeux... (Il s'arrête.) On enterrait des maisons, des puits, des arbres... On enterrait la terre... On la découpait, on en enroulait des couches... Je vous ai prévenue... Rien d'héroïque.

Nous rentrions tard le soir parce que nous travaillions douze heures par jour. Sans congés. Nous ne nous reposions que la nuit. Nous retournions donc au campement, en véhicule blindé, lorsque nous avons vu un homme traverser le village vide. On s'est rapproché : c'était un jeune gars avec un tapis sur les épaules. Une Jigouli était garée près de là, le coffre plein de télés et de postes téléphoniques. Nous avons fait faire demi-tour à notre blindé pour éperonner la voiture. Elle s'est pliée en accordéon, comme une boîte de conserve. Personne n'a bronché.

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d'un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes... Avec des insectes, des scarabées, des araignées, des vers... Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces... Ce n'étaient que des insectes, des fourmis, mais ils étaient grands et petits, jaunes et noirs. Multicolores. Un poète a dit que les animaux constituaient un peuple à part. Je les tuais par dizaines, centaines, milliers, sans savoir même le nom de leurs espèces. Je détruisais leurs antres, leurs secrets. Et les enterrais...

L'écrivain Leonid Andreïev, que j'aime beaucoup, a une parabole sur Lazare qui a regardé derrière le trait de l'interdit. Après cela, il est devenu étranger parmi les siens, même si Jésus l'a ressuscité...

C'est assez, peut-être ? Je comprends que vous soyez curieuse : ceux qui n'ont pas été là-bas le sont tous. Mais c'était le même monde d'hommes. On ne peut pas vivre tout le temps dans la peur. C'est impossible. Un peu de temps passe et la vie ordinaire reprend le dessus. (Il s'emballe.) Les hommes buvaient de la vodka, jouaient aux cartes, draguaient les femmes, faisaient des gosses, parlaient beaucoup d'argent, mais ne travaillaient pas là pour de l'argent. Peu d'entre eux le faisaient par intérêt. Ils travaillaient parce qu'il le fallait : on nous l'avait ordonné. Et ils ne posaient pas de questions. Ils rêvaient de promotions. Ils trichaient, volaient en espérant jouir des privilèges promis : un appartement sans attendre son tour, l'inscription d'un enfant à la crèche, la possibilité d'acheter une voiture. Chez nous, un seul homme avait vraiment peur. Il craignait de quitter la tente, dormait dans sa combinaison de caoutchouc. Un lâche ! Il a été exclu du parti. Il criait : "Je veux vivre !"

Tout était mélangé... J'ai rencontré des femmes venues de leur plein gré. Elles avaient envie d'être là. On les dissuadait en leur expliquant qu'on avait besoin de conducteurs, de métalliers, de pompiers, mais elles venaient tout de même. Tout était mélangé... Des milliers de volontaires et on traquait tout de même les réservistes avec une fourgonnette spéciale ! Des détachements d'étudiants, des versements au fond de solidarité avec les victimes, des centaines de gens qui proposaient bénévolement leur sang ou leur moelle épinière... Et, en même temps, on pouvait tout acheter pour une bouteille de vodka : un diplôme d'honneur, un congé pour rentrer à la maison... Le président d'un kolkhoze apportait une caisse de bouteilles aux dosimétristes pour qu'ils n'inscrivent pas son village sur la liste des lieux interdits, alors que son collègue d'un autre patelin apportait une caisse semblable, justement pour obtenir l'évacuation, parce qu'on lui avait déjà promis un trois pièces à Minsk. Personne ne contrôlait les mesures de radiation. Le bordel russe habituel. C'est ainsi que nous vivons... On rayait des listes, on vendait des choses... D'un côté c'est dégoûtant, mais de l'autre... Allez tous vous faire foutre !

On nous a envoyé des étudiants. Ils déplantaient l'arroche dans les champs, ramassaient le foin en tas. Quelques jeunes couples se trouvaient parmi eux. Ils se tenaient encore par la main. C'était difficile à supporter.

Tous les jours, nous recevions les journaux. Je me contentais de lire les titres : "Tchernobyl, lieu d'exploit", "Le réacteur est vaincu", "La vie continue". Notre zampolit, l'adjoint politique de notre unité, organisait des réunions et nous disait que nous devions vaincre. Mais vaincre qui ? L'atome ? La physique ? L'univers ? Chez nous, la victoire n'est pas un événement, mais un processus. La vie est une lutte. Il faut toujours surmonter quelque chose. C'est de là que vient notre amour pour les inondations, les incendies, les tempêtes. Nous avons besoin de lieux pour "manifester du courage et de l'héroïsme". Un lieu pour y planter un drapeau. Le zampolit nous lisait des articles qui parlaient de "conscience élevée et de bonne organisation", du drapeau rouge qui flottait au-dessus du quatrième réacteur quelques jours après la catastrophe. Il flamboyait. Au propre : un mois plus tard, il était rongé par la radiation. Alors on a hissé un nouveau drapeau. Et un mois plus tard, un troisième... J'ai essayé de me représenter mentalement ces soldats qui grimpaient sur le toit... Des condamnés à mort... Le culte païen soviétique, me direz-vous ? Un sacrifice humain ? Mais, à l'époque, si l'on m'avait donné ce drapeau, j'y serais allé moi-même. Je suis incapable de vous expliquer pourquoi. Je ne craignais pas la mort. Ma femme ne m'a même pas écrit. Pas une seule fois en six mois... (Il marque une pause.)

Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètres autour de Tchernobyl. On finit par l'attraper. On le fait passer au dosimètre. Il "brille" à un point tel qu'il est impossible de le mettre en prison ou à l'hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté, non plus. Vous ne riez pas ? (Il rit.)

Je suis arrivé lorsque les oiseaux faisaient leurs nids et je suis reparti lorsque les pommes gisaient sur la neige... Nous n'avons pas pu tout enterrer. Nous enterrions la terre dans la terre... Avec les scarabées, les araignées, les larves... Avec ce peuple différent... Avec ce monde... Voilà la plus forte impression que j'ai gardée : ce petit peuple !

Je ne vous ai pas raconté grand-chose... Des bribes éparses... Je me souviens d'une autre nouvelle d'Andreïev : lors de la passion, Jésus passe près de la maison d'un habitant de Jérusalem qui a une rage de dents. Le Christ tombe, en portant la croix, et gémit. L'homme voit tout et entend tout - cela se passe devant chez lui -mais, à cause de sa rage de dents, il ne sort pas dans la rue. Deux jours plus tard, lorsque sa névralgie a cessé, on lui raconte que le Christ est ressuscité. Et il pense alors : "J'aurais pu assister à tout cela, mais j'avais mal aux dents."

C'est peut-être toujours ainsi ? Mon père a défendu Moscou en 1941. Mais il n'a compris qu'il avait participé à un très grand événement que des dizaines d'années plus tard, grâce aux livres et aux films. Quant à ses souvenirs : "J'étais dans une tranchée. Je tirais. Une explosion m'a enseveli. Des infirmiers m'ont tiré de là, à moitié mort." C'est tout...

Moi, au moment de Tchernobyl, ma femme venait de me quitter...

Arkadi Filine, liquidateur.

MONOLOGUE SUR CE QU'IL FAUT AJOUTER À LA VIE QUOTIDIENNE POUR LA COMPRENDRE

"Vous voulez que je vous raconte les détails de ces jours-là ? Ou bien mon histoire ? Ainsi, par exemple, je n'ai jamais fait de photographie et là, soudain, je me suis mis à prendre des photos. J'avais emporté mon appareil par hasard. Et maintenant, c'est mon métier. Je n'ai pas pu me libérer des nouveaux sentiments que j'éprouvais. Ce n'étaient pas de brèves émotions, mais toute une histoire intérieure. Vous comprenez ?

(Tout en parlant, il étale des photos sur la table, les chaises, le rebord de la fenêtre : un tournesol gigantesque, grand comme la roue d'une charrette, un nid de cigogne dans un village vide, un cimetière campagnard avec un panneau "Hautement radioactif - Entrée interdite", une poussette dans la cour d'une maison aux fenêtres condamnées, une corneille posée dessus comme si elle y avait fait son nid, un vol de grues formant un caractère cunéiforme au-dessus d'un champ redevenu sauvage.)

On me demande pourquoi je ne prends pas de photos en couleur. Mais il s'agit de Tchernobyl... Littéralement, ce nom signifie "la réalité noire"... Les autres couleurs n'existent pas. Mon histoire ? C'est la légende de cela... (Il montre les photos.) D'accord, je vais essayer. Vous comprenez, tout se trouve là... (Il désigne encore une fois ses clichés.) À cette époque, je travaillais à l'usine tout en suivant mes études par correspondance, à la faculté d'Histoire. J'étais serrurier. J'ai été rappelé avec un groupe de réservistes et l'on nous a fait partir sur-le-champ, en urgence. Comme au front.

- Où va-t-on ?

- Là où on vous le dira.

- Et qu'est-ce qu'on va faire ?

- Ce qu'on vous ordonnera. Mais vous allez construire. Reconstruire.

Nous construisions des bâtiments de service : des lavoirs, des entrepôts, des préaux. J'étais affecté au déchargement du ciment. Comment il était fait et d'où il venait, personne ne le vérifiait. Nous chargions et déchargions. À la pelle, toute la sainte journée. Le soir, seules les dents brillaient. Nous étions des hommes de ciment, tout gris, vêtements compris. En rentrant, nous secouions nos affaires. Le matin, nous les portions encore. Nous avons eu droit à des causeries politiques : héros, exploit, première ligne... Le vocabulaire militaire. Mais nous posions des questions : Qu'est-ce qu'un rem, un curie, un röntgen ? Le commandant était incapable de nous répondre. Il n'avait pas appris cela à l'école militaire. Milli, micro... De l'hébreu !

- Qu'avez-vous besoin de savoir ? Exécutez les ordres. Ici, vous êtes des soldats.

Oui, nous étions des soldats, mais pas des zeks !

Une commission est venue nous calmer. "Dans votre coin, tout va bien. Le fond de la radiation est normal. À quatre kilomètres d'ici, la vie est impossible, on va évacuer la population, mais chez vous, c'est calme." Un dosimétriste les accompagnait. Il a mis en marche son appareil et a promené son capteur le long de nos bottes. Il a brusquement fait un bond de côté... Un réflexe...

Là commencent les choses intéressantes pour vous, en tant qu'écrivain. Combien de temps croyez-vous que nous avons conservé cela en mémoire ? À peine quelques jours. Le Soviétique est incapable de penser exclusivement à lui-même, à sa propre vie, de vivre en vase clos. Nos hommes politiques sont incapables de penser à la valeur de la vie humaine, mais nous non plus. Vous comprenez ? Nous sommes organisés d'une manière particulière. Nous sommes d'une étoffe particulière. Bien sûr nous buvions comme des trous. Le soir, plus personne n'était sobre. Après les deux premiers verres, la plupart soupiraient en se souvenant de leurs femmes et de leurs enfants ou se plaignaient du travail et pestaient contre les chefs. Mais, après une ou deux bouteilles, on ne parlait plus que du destin du pays et de l'organisation de l'univers. De Gorbatchev et de Ligatchev3. De Staline. Étions-nous un grand pays ou non ? Allions-nous vaincre les Américains ? L'année 1986... Quels avions étaient les meilleurs et quelles fusées les plus sûres ? D'accord, Tchernobyl avait explosé, mais nous étions les premiers à avoir envoyé un homme dans l'espace ! Nous discutions jusqu'à l'extinction de voix, jusqu'au petit matin. Et ce n'était qu'en passant que nous nous demandions pourquoi nous n'avions pas de dosimètres, pourquoi on ne nous donnait pas de comprimés par prophylaxie, pourquoi nous n'avions pas de machines à laver pour nettoyer nos vêtements de travail tous les jours et non deux fois par mois. Nous sommes ainsi faits, que diable !

La vodka était plus appréciée que l'or. Il était impossible d'en acheter. Nous avons bu tout ce qu'on pouvait trouver dans les villages des alentours : tord-boyaux, lotions, laques, sprays... On posait sur la table un récipient de trois litres de tord-boyaux ou un sac rempli de flacons d'après-rasage et on causait... On causait. Il y avait parmi nous des profs et des ingénieurs... C'était une vraie internationale : des Russes, des Biélorusses, des Kazakhs, des Ukrainiens... Et nous tenions des conversations philosophiques... Nous sommes prisonniers du matérialisme, disait-on, et ce matérialisme nous limite au monde des objets. Or Tchernobyl est une ouverture vers l'infini. Je me souviens aussi de discussions sur le sort de la culture russe, de son penchant pour le tragique. Impossible de rien y comprendre sans l'ombre de la mort. La catastrophe n'est compréhensible qu'à partir de la culture russe. C'est la seule qui s'y prête... Nous craignions la bombe, le champignon nucléaire et les choses ont pris une autre tournure... Nous savons comment brûle une maison incendiée par une allumette ou un obus... Mais ce que nous voyions ne ressemblait à rien... Les rumeurs disaient que c'était le feu céleste. Et même pas un feu, mais une lumière. Une lueur. Un rayonnement. Le bleu céleste. Et pas de fumée. Avant cela, les scientifiques étaient des dieux. Maintenant, ce sont des anges déchus. Des démons ! La nature humaine demeure toujours un mystère pour eux. Je suis russe. Je suis né près de Briansk. Chez nous, les vieux sont assis sur le seuil de leurs maisons de guingois qui ne vont pas tarder à tomber en ruine, mais ils philosophent, réorganisent le monde. Ainsi faisions-nous, près du réacteur...

Des journalistes passaient nous voir. Ils prenaient des photos. Des sujets inventés. Ils posaient un violon devant la fenêtre d'une maison abandonnée et appelaient cela la "symphonie de Tchernobyl". En fait, il n'y avait rien à inventer. Il y avait de quoi faire : un globe terrestre écrasé par un tracteur dans la cour d'une école ; le linge étendu sur le balcon depuis un mois, devenu tout noir, des fosses abandonnées ; l'herbe qui atteignait déjà la hauteur des soldats en plâtre sur le piédestal des monuments, et des oiseaux qui avaient fait leur nid sur les mitraillettes de plâtre ; les portes d'une maison défoncées par les pillards, mais les rideaux tirés aux fenêtres. Les habitants sont partis, mais leurs photos, chez eux, sont restées vivre à leur place. Comme leurs âmes.

Il n'y avait rien de superflu, dans tout cela. J'avais envie de tout mémoriser en détail et avec précision : l'heure à laquelle j'ai vu telle ou telle chose, la couleur du ciel, mes sensations. Vous comprenez ? L'homme s'en était allé pour toujours de ces endroits et nous étions les premiers à visiter ce "pour toujours". Nous n'avions pas le droit de laisser échapper un seul détail... Les visages des vieux paysans qui ressemblent à des icônes... Ils ne comprennent vraiment pas ce qui s'est passé. Ils n'ont jamais quitté leur maison, leur terre. Ils venaient au monde, faisaient l'amour, gagnaient leur pain dans la sueur, assuraient la lignée, attendaient les petits-enfants et, ayant vécu leur vie, ils quittaient la terre pour rentrer en elle. La maison biélorusse ! Pour nous, citadins, l'appartement est une machine pour la vie, mais pour eux, la maison représente un monde tout entier. Un cosmos. Et passer à travers des villages vides... On éprouve tellement le désir de rencontrer quelqu'un... Avec mon groupe, nous sommes entrés dans une église abandonnée, pillée... Cela sentait la cire. J'avais envie de prier...

C'est parce que je voulais me rappeler tout cela que je me suis lancé dans la photo... Voilà mon histoire.

Dernièrement, je suis allé à l'enterrement d'un ami qui était là-bas. Frappé de leucémie. Au repas funèbre, nous avons bu et mangé selon la coutume slave, vous voyez. Et les conversations ont duré jusqu'à minuit. On a d'abord parlé du défunt, puis du sort du pays et de l'organisation de l'espace. Les troupes russes vont-elles ou non quitter la Tchétchénie ? Une nouvelle guerre du Caucase est-elle en cours ou va-t-elle seulement commencer ? Quelles chances a Jirinovski de devenir président ? Et celles d'Eltsine de rester à son poste ? Nous avons parlé de la reine d'Angleterre et de la princesse Diana. De la monarchie russe. De Tchernobyl. Nous avons émis des hypothèses... Que les extraterrestres étaient au courant de la catastrophe et nous sont venus en aide... Que c'était une expérience cosmique qui donnerait naissance à des enfants géniaux... À moins que les Biélorusses ne disparaissent de la surface du globe comme d'autres peuples avant eux : les Scythes, les Sarmates, les Cimmériens... Nous sommes des métaphysiciens... Nous ne vivons pas sur terre, mais dans un monde de rêves et de bavardages. Il nous faut toujours ajouter quelque chose à la vie quotidienne pour la comprendre. Même quand on frôle la mort..."

Victor Latoun, photographe.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème 02

La tentation du renoncement

Extrait 04

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Pistes

Prolongement

Dans sa tragédie Antigone (1944), Jean Anouilh écrit : "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu'on vous tue. C'est trop lâche."

À QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT

La nuit était fort noire et la forêt très sombre.

Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.

Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !

Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.

Les étoiles volaient dans les branches des arbres

Comme un essaim d'oiseaux de feu.

Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,

L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance.

Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !

Or, tout en traversant ces solitudes vertes,

Hermann me dit : Je songe aux tombes entr'ouvertes !

Et je lui dis : Je pense aux tombeaux refermés !

Lui regarde en avant : je regarde en arrière.

Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;

Le vent nous apportait de lointains angelus ;

Il dit : Je songe à ceux que l'existence afflige,

À ceux qui sont, à ceux qui vivent. - Moi, lui dis-je,

Je pense à ceux qui ne sont plus !

Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?

Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?

Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis.

Hermann me dit : Jamais les vivants ne sommeillent.

En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.

Et je lui dis : Hélas ! d'autres sont endormis !

Hermann reprit alors : Le malheur, c'est la vie.

Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! J'envie

Leur fosse où l'herbe pousse, où s'effeuillent les bois.

Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;

Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes

Dans tous les tombeaux à la fois !

Et je lui dis : Tais-toi ! respect au noir mystère !

Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.

Les morts, ce sont les cœurs qui t'aimaient autrefois !

C'est ton ange expiré ! c'est ton père et ta mère !

Ne les attristons point par l'ironie amère.

Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.

Octobre 1853.

Victor Hugo, Les Contemplations, livre IV, "Pauca meae", XII, 1856.

Extrait 05

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Pistes

Prolongement

Dans L'Écclesiaste, on trouve l'affirmation suivante : "Pour tous ceux qui vivent il y a de l'espérance; et même un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort. "

Préface, 3

- On devine que je ne voudrais pas me montrer ingrat au moment de prendre congé de cette époque de grave consomption dont je n'ai pas encore épuisé le bénéfice aujourd'hui : de même que je sais assez l'avantage que me procure ma santé aux variations nombreuses sur tous les monolithiques de l'esprit. Un philosophe qui a cheminé et continue toujours de cheminer à travers beaucoup de santés a aussi traversé un nombre égal de philosophies : il ne peut absolument pas faire autre chose que transposer à chaque fois son état dans la forme et la perspective les plus spirituelles, - cet art de la transfiguration, c'est justement cela, la philosophie. Nous ne sommes pas libres, nous philosophes, de séparer l'âme du corps, comme le peuple les sépare, nous sommes encore moins libres de séparer l'âme de l'esprit. Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, des instruments de mesure objective et d'enregistrement aux viscères congelés, - nous devons constamment enfanter nos pensées à partir de notre douleur et leur transmettre maternellement tout ce qu'il y a en nous de sang, de cœur, de feu, de plaisir, de passion, de torture, de conscience, de destin, de fatalité. Vivre - cela veut dire pour nous métamorphoser constamment tout ce que nous sommes en lumière et en flamme, et également tout ce qui nous concerne, nous ne pouvons absolument pas faire autrement. Et pour ce qui est de la maladie : ne serions-nous pas presque tentés de demander s'il nous est seulement possible de nous en dispenser ? Seule la grande douleur est l'ultime libératrice de l'esprit, en ce qu'elle est le professeur du grand soupçon, qui fait de tout U un X, un X véritable, authentique, c'est-à-dire l'avant-dernière lettre avant la dernière… Seule la grande douleur, cette longue, lente douleur qui prend son temps, dans laquelle nous brûlons comme sur du bois vert, nous oblige, nous philosophes, à descendre dans notre ultime profondeur et à nous défaire de toute confiance, de toute bonté d'âme, de tout camouflage, de toute douceur, de tout juste milieu, en quoi nous avons peut-être autrefois placé notre humanité. Je doute qu'une telle douleur « améliore" - ; mais je sais qu'elle nous approfondit. Soit que nous apprenions à lui opposer notre fierté, notre ironie, notre force de volonté et agissions comme l'Indien d'Amérique qui, si cruellement qu'il soit martyrisé, se dédommage sur son tortionnnaire par la méchanceté de sa langue ; soit que, face à la douleur nous nous retirions dans ce néant oriental - on l'appelle nirvāna -, dans cet abandon de soi, cet oubli de soi, cette extinction de soi muets, figés, sourds : on ressort de ces longs et dangereux exercices de maîtrise de soi en étant un autre homme, avec quelques points d'interrogation de plus, et surtout avec la volonté d'interroger désormais davantage, plus profondément, plus rigoureusement, plus fermement, plus méchamment, plus calmement que l'on n'avait interrogé jusqu'alors. La confiance dans la vie s'est évanouie : la vie elle-même est devenue problème. - Que l'on n'aille pas croire toutefois que cela nous ait nécessairement rendus sombres ! Même l'amour de la vie est encore possible, - on aime seulement de manière différente. C'est l'amour pour une femme qui suscite des doutes… Le charme exercé par tout ce qui est problématique, la joie prise à l'X est toutefois trop grande, chez de tels hommes plus spirituels, plus spiritualisés, pour ne pas dévorer comme un clair brasier toute la détresse du problématique, tout le danger de l'incertitude, et même toute la jalousie de l'amoureux. Nous connaissons un bonheur nouveau…

318

Sagesse dans la douleur. - Dans la douleur, il y autant de sagesse que dans le plaisir : elle fait partie, comme celui-ci, des forces de conservation de l'espèce de premier ordre. Si ce n'était pas le cas, elle aurait péri depuis longtemps ; qu'elle fasse mal ne constitue pas un argument contre elle, c'est son essence. J'entends dans la douleur le commandement lancé par le capitaine du navire : « Amenez les voiles !" L'intrépide navigateur « homme" doit être exercé à disposer les voiles de mille manières, sans quoi son sort ne serait que trop vite réglé, et l'océan ne serait que trop prompt à l'engloutir. Nous devons aussi savoir vivre avec une énergie restreinte : dès que la douleur lance son signal d'alarme, il est temps de la restreindre, - quelque grand danger, une tempête s'annonce, et nous faisons bien de nous « gonfler" le moins possible. - Il est vrai qu'il y a des hommes qui à l'approche d'une grande douleur entendent le commandement exactement inverse, et n'ont jamais le regard plus fier, guerrier et heureux que lorsque la tempête se lève ; oui, la douleur même leur offre leurs instants suprêmes ! Ce sont les hommes héroïques, les grands pourvoyeurs de douleur de l'humanité : ces hommes rares ou exceptionnels qui ont justement besoin de la même apologie que la douleur en général, - et en vérité ! on ne doit pas la leur refuser ! Ce sont des forces de conservation et de promotion de l'espèce de premier ordre : et ne serait-ce qu'en ce qu'ils s'opposent au confort et ne cachent pas leur dégoût pour cette espèce de bonheur.

340

Socrate mourant. - J'admire la vaillance et la sagesse de Socrate en tout ce qu'il fit, dit - et ne dit pas. Cet esprit malin et cet ensorceleur d'Athènes, moqueur et amoureux, qui faisait trembler et sangloter les jeunes gens les plus arrogants, ne fut pas seulement le bavard le plus sage qui ait existé : il fut grand également dans le silence. Je voudrais qu'il ait également gardé le silence au dernier instant de sa vie, - peut-être appartiendrait-il alors à un ordre d'esprits encore supérieur. Fut-ce la mort, ou le poison, ou la piété, ou la méchanceté - quelque chose lui délia la langue à cet instant, et il dit : "Oh, Criton, je dois un coq à Asclépios." Cette "dernière parole" risible et terrifiante signifie pour celui qui a des oreilles : "Oh, Criton, la vie est une maladie !" Est-ce possible ! Un homme tel que lui, qui a vécu gaiement et, aux yeux de tous, comme un soldat, - était pessimiste ! Il s'était contenté de faire bonne figure à la vie et avait, toute sa vie, caché son jugement ultime, son sentiment le plus intime ! Socrate, Socrate a souffert de la vie ! Et il en a encore tiré vengeance - par cette parole voilée, horrible, pieuse et blasphématoire ! Fallait-il que même un Socrate se venge ? Manquait-il un grain de générosité à sa vertu surabondante ? - Ah, mes amis ! Il nous faut dépasser jusqu'aux Grecs !

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 06

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Pistes

Prolongement

Dans sa tragédie Antigone (1944), Jean Anouilh écrit : "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes. C'est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n'y a qu'à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu'on vous tue. C'est trop lâche."

MONOLOGUE SUR LA LIBERTÉ ET LE RÊVE D'UNE MORT ORDINAIRE

"C'était la liberté... Là-bas, je me sentais un homme libre... Vous ne pouvez pas comprendre. Seuls le peuvent ceux qui ont fait la guerre. Ceux qui ont fait la guerre boivent un coup et commencent à parler. Je les ai entendus : ils ont encore la nostalgie de cette liberté, de cet envol... "Pas un pas en arrière !" Tel était l'ordre de Staline. Il y avait des détachements de barrage. Mais tu tirais, tu restais en vie. Tu recevais un verre de vodka et du tabac... Tu pouvais mourir cent fois, éclater en mille morceaux, mais si tu faisais des efforts et rasais la barbe du diable, de l'adjudant-chef, du commandant de bataillon, de quiconque portait un casque et une baïonnette étrangers, et même de Dieu tout-puissant, tu pouvais survivre ! La solitude de la liberté, je la connais. Nous la connaissons tous, nous qui travaillions au réacteur. Comme dans une tranchée en première ligne... La peur et la liberté ! Nous respirions pleinement. Vous autres qui avez des vies ordinaires, vous ne pouvez pas le concevoir... Souvenez-vous que l'on nous préparait en permanence à une guerre future. Mais la conscience n'était pas prête. Moi, en tout cas, je n'étais pas prêt. Deux militaires se sont présentés à l'usine où je travaillais. J'ai été convoqué : "Sais-tu faire la différence entre l'essence et le gasoil ?" J'ai demandé aussitôt :

- Où voulez-vous m'envoyer ?

- Où ça ? Mais à Tchernobyl ! Tu partiras comme volontaire.

Ma profession militaire est spécialiste du combustible nucléaire. C'est une spécialité secrète. On m'a embarqué directement de l'usine, avec la chemisette que je portais. On ne m'a même pas autorisé à faire un saut à la maison. J'ai dit :

- Je dois prévenir ma femme.

- Nous nous en chargerons.

Dans le bus, nous étions une quinzaine, tous des officiers de réserve. Les gars m'ont plu : s'il faut y aller, on y va ; s'il faut travailler, on travaille ; si on nous envoie à la centrale, nous grimperons sur le toit du réacteur.

Près des villages évacués, il y avait des miradors avec des soldats en armes. Des barrières. Des panneaux : "Accotements contaminés. Arrêt strictement interdit." Des arbres gris arrosés du liquide de désactivation. Tout cela m'a mis la cervelle sens dessus dessous. Les premiers jours, nous avions peur de nous asseoir par terre, sur l'herbe. Nous ne marchions pas, mais courions. Nous mettions nos masques dès qu'une voiture passait en soulevant la poussière. Et nous restions dans les tentes après le travail. Ha ! Ha ! Deux mois plus tard, nous nous comportions normalement. C'était désormais notre vie. Nous cueillions des prunes, pêchions du poisson. Il y a là-bas des brochets énormes. Et des brèmes. Nous faisions sécher les brèmes pour les manger avec de la bière. Nous jouions au foot. Nous nous baignions ! (Il rit encore.) Nous avions foi en notre bonne étoile. Dans notre for intérieur, nous sommes tous des fatalistes et non des pharmaciens. Nous ne sommes pas rationalistes. C'est la mentalité slave... Je croyais en mon étoile... Ha ! Ha ! Me voici invalide au deuxième degré... Je suis tombé malade tout de suite après mon retour. Ce fichu mal des rayons. Avant cela, je n'avais même pas de dossier au centre médical. Mais je m'en fous ! Je ne suis pas le seul... La mentalité...

En tant que soldat, je fermais les maisons des gens et il m'arrivait d'y pénétrer. J'étais assailli par un sentiment très particulier. Une terre sur laquelle il est impossible de semer... Uns vache tente de pousser le portillon, mais il est fermé. La porte est cadenassée. Des gouttes de lait tombent par terre... Comment exprimer un tel sentiment ! Dans les villages qui n'avaient pas été évacués, les paysans produisaient du tord-boyaux. C'était leur gagne-pain. Ils nous le vendaient. Et de l'argent, nous en avions : trois fois le salaire mensuel plus des frais de séjour multipliés par trois. Plus tard, nous avons reçu une menace : ceux qui continueraient de boire rempileraient pour une autre période. Mais la vodka était-elle d'un quelconque secours contre les radiations, ou non ? Au moins, ses effets psychologiques étaient positifs. En tout cas, dans la zone, on croyait dur comme fer à ses vertus... La vie des paysans se déroulait en toute simplicité : les gens semaient et récoltaient. Tout le reste fonctionnait sans eux. Les paysans n'avaient rien à faire ni du tsar, ni du pouvoir soviétique, ni des vaisseaux spatiaux, ni des centrales nucléaires, ni des meetings dans la capitale. Et ils ne parvenaient pas à croire qu'ils vivaient à Tchernobyl : ils ne bougeaient pas pour autant... Ils ramassaient des bûches en cachette, arrachaient des tomates encore vertes pour en faire des conserves. Comment détruire, enterrer, transformer en déchets tout cela ? C'était cela, notre travail. Pour eux nous étions des ennemis... Moi, je brûlais d'envie de monter sur le toit du réacteur. "Ne sois pas si pressé, m'a-t-on dit. Le dernier mois avant la démobilisation, on expédiera tout le monde sur le toit." Notre période de service était de six mois. Le cinquième mois, notre lieu de cantonnement fut changé. Nous nous trouvions désormais tout près du réacteur. Cela a engendré pas mal de blagues, mais aussi des conversations sérieuses : nous prévoyions le passage sur le toit. Combien de temps nous resterait-il après cela ? Cela s'est passé sans bruit, sans panique.

- Les volontaires, un pas en avant.

Toute la compagnie a fait ce fameux pas en avant. Un moniteur de télévision est installé près du commandant. Il l'allume. Sur l'écran apparaît le toit du réacteur parsemé de morceaux de graphite, le bitume fondu.

- Vous voyez, les gars, il y a des décombres sur le toit. Il faut nettoyer la surface. Et ici, dans ce carré, vous allez faire un trou.

Quarante à cinquante secondes aller-retour. L'un de nous charge le bard, les autres en balancent le contenu dans le réacteur. Nous avions l'ordre de ne pas regarder en bas, mais nous l'avons fait tout de même. Les journaux écrivaient : "Au-dessus du réacteur, l'air est pur." Nous avons ri, nous avons juré. L'air est peut-être pur, mais les doses énormes ! Nous avions des dosimètres. L'un était étalonné jusqu'à cinq röntgens : l'aiguille venait aussitôt buter au maximum. Un autre, qui ressemblait à un stylo, pouvait mesurer jusqu'à deux cents röntgens. Il ne suffisait pas, non plus. On nous a dit que nous pourrions avoir de nouveau des enfants au bout de cinq ans... À condition de ne pas mourir avant ! (Il rit.) On nous donnait des diplômes d'honneur. J'en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des drapeaux rouges... Un gars a disparu. Nous pensions qu'il s'était enfui. On l'a retrouvé dans les buissons, deux jours plus tard. Il s'était pendu. Le zampolit nous a réunis pour nous parler.

Il a prétendu que le type avait reçu une lettre de sa famille : sa femme le trompait. C'était peut-être vrai. Qui sait ? Nous devions être démobilisés une semaine plus tard... Notre cuistot avait tellement la trouille qu'il vivait non pas dans sa tente, mais dans l'entrepôt : il s'était creusé une niche sous les caisses de beurre et de conserves de viande. Il y avait installé son matelas et son oreiller. Soudain arrive l'ordre de former une nouvelle équipe et de l'envoyer sur le toit. Mais nous y étions tous passés. Il fallait donc trouver des gens. Et on l'a pris. Il n'y est monté qu'une seule fois... Maintenant, il est invalide au deuxième degré. Il m'appelle souvent. Nous ne perdons pas le contact. Nous maintenons des liens les uns avec les autres. Notre mémoire vivra tant que nous vivrons. Vous pouvez l'écrire.

Dans la presse, tout était mensonge... Je n'ai lu nulle part que nous nous fabriquions une sorte de cotte de mailles... Des chemises de plomb... Des culottes... On nous distribuait des tabliers de caoutchouc recouvert d'une pellicule de plomb pulvérisé. Et nous, nous complétions cela avec des slips de plomb... C'était l'un de nos soucis. Dans un village, il y avait deux maisons closes clandestines. Vous imaginez ? Des hommes arrachés à leurs femmes pendant six mois, dans une situation extrême. Nous y allions tous. Et les filles du coin faisaient la noce. Elles disaient qu'elles allaient mourir bientôt, de toute façon. Des slips de plomb ! On les mettait par-dessus le pantalon. Vous pouvez le noter... On racontait des blagues sans arrêt. En voilà une : on envoie un robot américain sur le toit. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot japonais. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot russe. Il fonctionne pendant deux heures. Il avait reçu un ordre par radio : "Soldat Ivanov, dans deux heures, vous pourrez descendre pour fumer une cigarette !" Ha ! Ha !

Avant de monter sur le réacteur, le commandant nous a réunis pour le briefing. Quelques gars se sont rebellés : "Nous y sommes déjà montés. On doit nous renvoyer à la maison." Certains se trouvaient dans le même cas que moi : mon affaire, c'était le combustible, l'essence. Et l'on m'envoyait malgré tout sur le toit. Moi, je n'ai rien dit. Je voulais y aller. Mais d'autres ont refusé. Le commandant a réglé toute l'affaire :

- Les volontaires iront sur le toit et les autres chez le procureur.

Alors tout le monde est rentré dans le rang. Les réfractaires ont tenu conseil et ont fini par accepter. Tu as prêté serment, tu as embrassé le drapeau, tu es donc obligé... Il me semble qu'aucun d'entre nous n'avait de doute quant au fait qu'on pouvait nous emprisonner pour refus d'obéissance. On disait que la peine encourue était de deux ou trois ans. En revanche, si le soldat chopait plus de vingt-cinq röntgens, c'est le commandant qui allait en taule. Pour avoir irradié ses soldats. Personne ne devait avoir reçu plus de vingt-cinq röntgens.

Les gars étaient bien. Deux sont tombés malades, alors il s'en est trouvé un pour dire : "J'y vais !" Il y était déjà allé, ce jour-là. On l'a vraiment respecté. La prime était de cinq cents roubles. Un autre était chargé de percer un trou, sur le toit, pour insérer le tuyau qui devait permettre de faire descendre les décombres. On lui a fait signe qu'il était temps de partir, mais il a continué. Il a continué à percer, à genoux. Il ne s'est relevé que lorsqu'il a eu fini. Il a touché une prime de mille roubles. On pouvait s'acheter deux motos avec cela. Aujourd'hui, il est invalide au premier degré... Mais pour la peur, on payait tout de suite...

Lorsqu'on nous a démobilisés, nous sommes montés dans les camions et l'on a traversé toute la zone en klaxonnant. Aujourd'hui, lorsque je me remémore ces journées, je me dis que j'ai éprouvé un sentiment... fantastique. Je ne réussis pas à l'exprimer. Les mots "grandiose" ou "fantastique" ne parviennent pas à tout retranscrire. Je n'ai jamais éprouvé un tel sentiment, même pendant l'amour..."

Alexandre Koudriaguine, liquidateur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème 03

L'amour de la vie

Extrait 07

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"Il faut retenir, avec nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres" écrit Montaigne dans ses Essais (livre I, chp XXXIX, "Sur la solitude", 1580).

VII

Elle était pâle, et pourtant rose,

Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent : Je n'ose,

Et ne disait jamais : Je veux.

Le soir, elle prenait ma Bible

Pour y faire épeler sa sœur,

Et, comme une lampe paisible,

Elle éclairait ce jeune cœur.

Sur le saint livre que j'admire

Leurs yeux purs venaient se fixer ;

Livre où l'une apprenait à lire,

Où l'autre apprenait à penser !

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,

Elle penchait son front charmant,

Et l'on aurait dit une aïeule,

Tant elle parlait doucement !

Elle lui disait : Sois bien sage !

Sans jamais nommer le démon ;

Leurs mains erraient de page en page

Sur Moïse et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse,

Sur Moloch et Léviathan,

Sur l'enfer que Jésus traverse,

Sur l'éden où rampe Satan.

Moi, j'écoutais… - Ô joie immense

De voir la sœur près de la sœur !

Mes yeux s'enivraient en silence

De cette ineffable douceur.

Et, dans la chambre humble et déserte,

Où nous sentions, cachés tous trois,

Entrer par la fenêtre ouverte

Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste,

Leurs cœurs, lisant avec ferveur,

Puisaient le beau, le vrai, le juste,

Il me semblait, à moi rêveur,

Entendre chanter des louanges

Autour de nous, comme au saint lieu,

Et voir sous les doigts de ces anges

Tressaillir le livre de Dieu !

12 Octobre 1846.

Victor hugo, Les Contemplations, livre IV, 1856.

Extrait 08

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Pistes

LES MALHEUREUX
À MES ENFANTS

Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,

Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.

Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir

Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,

Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce

Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,

Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,

Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.

La fumée avait peine à monter dans les branches ;

Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;

On eût dit que les rocs cachaient avec ennui

Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c'était lui

Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,

Plaignaient, tant il était chétif et misérable !

Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.

Comme je regardais ce chaume, un muletier

Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.

- Qui donc demeure là ? demandai-je à cet homme.

L'homme, tout en chantant, me dit : - Un malheureux.

J'allai vers la masure au fond du ravin creux ;

Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,

Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,

Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai

Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.

Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,

Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,

Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,

Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

J'entrai ; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme ;

Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.

- Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu'il était dur

De n'avoir même pas un volet à son mur ;

L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;

Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?

Là ! sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !

Vous devez être mal, vous devez avoir froid,

Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre ! -

- Fils, dit-il doucement, allez en plaindre un autre.

Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,

Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.

Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre

Toute cette forêt dont la senteur m'enivre,

Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison

De me plaindre, je suis le fils de la maison.

Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence

Et les haillons je vis en bonne intelligence,

Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.

Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,

Dans les arbres profonds où parle une voix douce,

Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,

Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.

Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai

Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne

Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,

Il est content de moi, je suis content de lui.

Je suis heureux. -

*

J'étais jadis, comme aujourd'hui,

Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.

Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,

Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,

Les apparences d'ombre et de clarté, je vais

Méditant, et toujours un instinct me ramène

À connaître le fond de la souffrance humaine.

L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sont

Les sondeurs frémissants de l'océan profond ;

Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies ;

Ils plongent dans les mers ; je plonge dans les plaies.

Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.

Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,

Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,

Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.

Victor hugo, Les Contemplations, livre V, XXVI, 1856.

Extrait 09

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285

Excelsior ! - « Jamais plus tu ne prieras, jamais plus tu n'adoreras, jamais plus tu ne te reposeras dans une confiance illimitée - tu t'interdis de faire halte devant une sagesse ultime, un bien ultime, une puissance ultime et d'ôter le harnais à tes pensées - tu n'as nul gardien et ami permanent pour tes sept solitudes - tu vis sans avoir vue sur une montagne qui porte la neige à sa cime et le brasier dans son cœur - il n'y a plus pour toi de rétributeur, plus de correcteur ultime - il n'y a plus de raison dans ce qui arrive, plus d'amour dans ce qui t'arrivera - nul asile où il n'y aurait qu'à trouver et plus à chercher ne s'offre plus à ton cœur, tu te défends contre toute paix ultime, tu veux l'éternel retour de la guerre et de la paix : homme du renoncement, veux-tu en tout cela renoncer ? Qui t'en donnera la force ? Nul n'eut encore cette force !" - Il est un lac qui un jour s'interdit de s'écouler et jeta une digue là où il s écoulait jusqu'alors : depuis, le niveau de ce lac ne cesse de monter. Peut-être est-ce précisément ce renoncement qui nous donnera à nous aussi la force grâce à laquelle on peut supporter le renoncement lui-même ; peut-être à partir de ce moment l'homme ne cessera-t-il de s'élever là où il ne se déversera plus dans un Dieu.

337

L'humanité à venir. - Si je considère cette époque avec les yeux d'une époque lointaine, je ne sais rien trouver de plus remarquable dans l'homme d'aujourd'hui que sa vertu et sa maladie caractéristique, que l'on appelle "le sens historique". C'est une ébauche de quelque chose d'entièrement neuf et inconnu dans l'histoire : qu'on accorde à ce germe quelques siècles et plus, et il pourrait bien finir par donner le jour à une plante merveilleuse exhalant un parfum tout aussi merveilleux, grâce auquel notre vieille terre serait plus agréable à habiter que jusqu'à présent. Nous, hommes du présent, commençons tout juste à forger la chaîne d'un sentiment à venir très puissant, maillon après maillon, - nous savons à peine ce que nous faisons. Nous avons presque l'impression qu'il ne s'agit pas d'un sentiment nouveau, mais du dépérissement de tous les sentiments anciens : - le sens historique est encore quelque chose de si pauvre et de si froid, et il en saisit beaucoup comme un coup de gel, et les rend encore plus pauvres et plus froids. Il semble à d'autres le signe de l'âge qui s'approche à pas de loup, et notre planète leur paraît un malade mélancolique qui pour oublier son présent écrit l'histoire de sa jeunesse. En effet : c'est là l'une des colorations de ce sentiment nouveau : qui sait ressentir l'histoire des hommes dans son ensemble comme sa propre histoire éprouve, en une universalisation formidable, toute l'affliction du malade qui pense à la santé, du vieillard qui pense au rêve de sa jeunesse, de l'amoureux à qui l'on ravit la femme qu'il aime, du martyr qui voit périr son idéal, du héros au soir de la bataille qui demeure indécise et lui a pourtant valu des blessures et la perte de son ami - ; mais supporter, savoir supporter cette formidable somme d'affliction de tous genres et demeurer cependant le héros qui, lorsque se lève un second jour de bataille, salue l'aurore et son bonheur en homme qui a face à lui et derrière lui un horizon de millénaires, en héritier de toute l'aristocratie de tout l'esprit passé, et en héritier à qui incombent des obligations, en homme le plus noble de tous les nobles anciens et en même temps premier-né d'une noblesse nouvelle, telle que n'en vit et n'en rêva encore aucune époque : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien, le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l'humanité : détenir enfin tout cela au sein d'une seule âme et le condenser en un seul sentiment : - voilà qui devrait produire un bonheur que l'homme n'a pas encore connu jusqu'à présent, - un bonheur de dieu, débordant de puissance et d'amour, débordant de larmes et débordant de rire, un bonheur qui, tel le soleil le soir, prodigue et répand continuellement dans la mer les dons de son inépuisable richesse, et qui, comme lui, ne se sent jamais plus riche que lorsque même le plus pauvre des pêcheurs a encore, pour ramer, une rame en or ! Ce sentiment divin s'appellerait alors - humanité !

341

Le poids le plus lourd. - Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : "Cette vie, telle que tu la vis et l'a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu'il y a dans ta vie d'indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement - et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières !" - Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : "Tu es un dieu et jamais je n'entendis rien de plus divin !" Si cette pensée s'emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t'écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, "veux-tu ceci encore une fois et encore d'innombrables fois ?" ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d'autre qu'à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? -

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 10

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"Il faut retenir, avec nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres" écrit Montaigne dans ses Essais (livre I, chp XXXIX, "Sur la solitude", 1580).

J'étais tellement heureuse ! À la maternité, je passais mes journées à l'attendre, près de la fenêtre. Je ne comprenais pas réellement ce qui m'arrivait, quand j'allais accoucher. Je n'avais besoin que de le voir... Je ne me lassais pas de le regarder, comme si je sentais que cela devait se terminer un jour. Le matin, je lui préparais le petit déjeuner et j'admirais sa manière de manger. Sa manière de se raser, de marcher dans la rue. Je suis une bonne bibliothécaire, mais je ne comprends pas comment on peut aimer son travail. Je n'aimais que lui. Lui seul. Et je ne peux pas vivre sans lui. La nuit, je crie... Je crie dans mon oreiller, pour que les enfants n'entendent pas...

Je n'imaginais pas une seconde la maison sans lui. Ma vie sans lui. Ma mère, mon frère me préparaient. Ils faisaient de discrètes allusions, me rappelaient que les médecins conseillaient de le faire entrer dans un hôpital spécial aux environs de Minsk. Là où, avant, on envoyait les malades incurables... Les victimes de l'Afghanistan... Des estropiés sans bras ni jambes... Et maintenant, c'était le tour des Tchernobyliens. Ils me suppliaient : il serait mieux, là-bas ! Il y aurait toujours des médecins à portée de la main. Moi, je ne voulais pas en entendre parler. Ils l'ont alors persuadé et c'est lui qui me demandait : "Amène-moi là-bas. Ne souffre pas."

Il a rempli de supplications tout notre cahier. Il m'a obligée à donner ma parole. Alors je suis allée en voiture, avec son frère. Au bout d'un village qui s'appelait Grebenka, se dressait une grande maison de bois avec un puits qui tombait en ruine et des toilettes dehors. Elle était tenue par de vieilles femmes vêtues de noir. Des religieuses... Je ne suis même pas sortie de la voiture... La nuit, je l'ai embrassé : "Comment as-tu pu me demander une chose pareille ? Jamais je ne le ferai. Jamais !" Je l'ai couvert de baisers...

Les dernières semaines furent les pires... Pendant des demi-heures entières, je l'aidais à uriner dans un petit bocal. Il ne levait pas les yeux. Il avait honte. Et moi, je l'embrassais. Le dernier jour, à un moment, il a ouvert les yeux, s'est assis, a souri et a dit : "Valioucha !"

Il est mort seul... L'homme meurt seul... Des collègues l'ont appelé, de son travail : "Nous allons lui apporter un diplôme d'honneur." Je lui ai dit : "Tes gars veulent venir." Il a fait "Non ! Non !" de la tête. Mais ils sont venus tout de même... Ils ont apporté de l'argent et le diplôme, dans une pochette rouge ornée du portrait de Lénine. En la prenant, j'ai pensé : "Mais pour quelle cause meurt-il ? Dans les journaux, on écrit que ce n'est pas seulement Tchernobyl qui a explosé, mais le régime communiste. Et le profil sur la pochette rouge n'a pas bougé..."

Les gars voulaient lui dire quelques mots d'encouragement, mais il s'est caché sous une couverture. Seuls ses cheveux dépassaient. Ils sont restés un moment debout, près de lui, et puis ils sont partis. Il avait peur des gens. J'étais la seule personne dont il n'avait pas peur.

Lorsqu'on l'a enterré, je lui ai recouvert le visage avec deux mouchoirs. Si quelqu'un voulait le voir, je le montrais. Une femme s'est évanouie. Elle était naguère amoureuse de lui. J'étais jalouse d'elle.

- Permets-moi de le voir pour la dernière fois, m'a-t-elle demandé.

- Regarde.

Quand il est mort, personne n'osait s'approcher de lui. Selon nos coutumes slaves, les membres de la famille n'ont pas le droit de laver et d'habiller le défunt. On a fait venir deux employés de la morgue. Ils ont demandé de la vodka.

- Nous avons vu de tout, m'ont-ils dit. Des victimes d'accident de la route, des personnes assassinées au couteau, des cadavres d'enfants calcinés dans des incendies... Mais une chose pareille, c'est bien la première fois ! Les Tchernobyliens meurent de la façon la plus horrible...

(Elle s'arrête.) Quand il est mort, il était très chaud. On ne pouvait pas le toucher... J'ai arrêté l'horloge de la maison. Il était sept heures du matin. Elle est restée ainsi jusqu'à ce jour : impossible de la remonter... On a fait venir un horloger : il a eu un geste dépité :

- Ce n'est ni mécanique, ni physique, a-t-il dit. C'est métaphysique !

Les premiers jours sans lui... J'ai dormi quarante-huit heures d'affilée. Il était impossible de me réveiller. Je me levais, buvais de l'eau, ne mangeais rien et retombais sur l'oreiller. Maintenant, cela me semble bizarre, inexplicable. Comment ai-je pu dormir ?

Lorsque le mari de l'une de mes amies mourait, il lui balançait la vaisselle. Pourquoi était-elle jeune et belle, alors que lui... ? Le mien n'arrêtait pas de me regarder... Il a écrit dans notre cahier : "Quand je mourrai, brûle mes restes. Je ne veux pas que tu aies peur." Pourquoi en a-t-il décidé ainsi ? Il y avait pas mal de rumeurs : on disait que les Tchernobyliens "luisaient" même après leur mort... J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivants ? Car personne ne sait ce qu'est Tchernobyl. Il n'y a que des suppositions. Des pressentiments. Il avait ramené de là-bas le costume de travail blanc qu'il utilisait. Un pantalon et une veste... Ce costume est resté dans le débarras, chez nous, jusqu'à sa mort. Et puis ma mère a décidé : "Il faut jeter toutes ses affaires." Elle avait peur... Moi, j'ai gardé ces vêtements malgré tout. J'étais une criminelle. J'avais quand même des enfants à la maison : ma fille et mon fils. Nous avons fini par enterrer ses affaires à la campagne...

J'ai lu beaucoup de livres, je vis parmi les livres, mais on ne peut rien expliquer. On m'a rapporté l'urne... Je n'ai pas eu peur. J'ai touché avec ma main ce qu'il y avait à l'intérieur : j'ai senti quelque chose de menu, comme des petits coquillages. C'était ce qui restait des os iliaques. Jusque-là, lorsque je touchais à ses affaires après sa mort, je ne le sentais pas. Et soudain, à ce moment, c'était comme si je l'avais embrassé. La nuit où il est mort, je m'en souviens, j'étais assise à côté de lui. Et soudain, j'ai vu une toute petite fumée... Et j'ai revu une fumée semblable au-dessus du crématorium... Son âme... Personne ne l'a remarquée, à part moi. J'ai eu le sentiment de l'avoir rencontré une fois de plus...

Oh ! Comme j'étais heureuse ! Lorsqu'il partait en mission, je comptais les jours et les heures jusqu'à son retour. Je ne pouvais pas me passer de lui... Une fois, nous avons rendu visite à sa sœur, à la campagne. Le soir, elle me dit :

- Je t'ai fait ton lit dans cette chambre et celui de ton mari dans celle-là...

Lui et moi, nous avons éclaté de rire. Nous n'imaginions même pas pouvoir faire chambre à part. Toujours ensemble. Sans lui je ne peux pas... Son frère m'a demandée en mariage... Ils se ressemblent tellement... Mais il me semble que, si quelqu'un d'autre me touche, je vais pleurer...

Qui me l'a pris ? De quel droit ? On lui a apporté la convocation barrée de rouge le 19 octobre 1986... Comme pour la guerre !

(Nous prenons le thé. Elle me montre les photos de famille. Les photos du mariage. Et lorsque je m'apprête à prendre congé, elle m'arrête.)

Comment vais-je vivre ? Je ne vous ai pas tout raconté... Pas jusqu'au bout. J'ai été heureuse... À la folie. Peut-être ne faut-il pas donner mon nom... Il y a des mystères... On récite des prières dans le mystère... On parle de soi en chuchotant... (Elle se tait.) Non, donnez mon nom ! Nommez-moi devant Dieu ! Je veux comprendre... Je veux aussi comprendre pourquoi les souffrances nous sont données. Pourquoi elles existent. Au début, j'avais l'impression qu'après tout cela, il me resterait quelque chose de sombre dans le regard... Quelque chose d'étranger... Ce qui m'a sauvée ? Ce qui m'a rendue à la vie ? Mon fils... J'ai encore un fils... Notre fils... Il est malade depuis longtemps. Il a grandi, mais il voit le monde avec les yeux d'un enfant de cinq ans... Je veux être avec lui... Je rêve d'échanger mon appartement pour être plus près de Novinki. Il se trouve là-bas, dans un hôpital psychiatrique... Tel est le verdict des médecins. Pour survivre, il doit rester là-bas. Je vais le voir tous les week-ends. Il m'accueille en me disant :

- Où est papa Micha ? Quand est-ce qu'il va venir ?

Qui d'autre peut bien me le demander ? Il l'attend...

Alors, nous l'attendrons ensemble. Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec des yeux d'enfant..."

Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème 04

Exister et vivre

Extrait 11

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Dans L'Âme Humaine (1891), Oscar Wilde affirme : "Vivre est la chose la plus rare. La plupart des gens se contentent d'exister."

TROIS ANS APRÈS

Il est temps que je me repose ;

Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez pas d'autre chose

Que des ténèbres où l'on dort !

Que veut-on que je recommence ?

Je ne demande désormais

À la création immense

Qu'un peu de silence et de paix !

Pourquoi m'appelez-vous encore ?

J'ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l'aurore,

Peut s'en aller avant le soir.

À vingt ans, deuil et solitude !

Mes yeux, baissés vers le gazon,

Perdirent la douce habitude

De voir ma mère à la maison.

Elle nous quitta pour la tombe ;

Et vous savez bien qu'aujourd'hui

Je cherche, en cette nuit qui tombe,

Un autre ange qui s'est enfui !

Vous savez que je désespère,

Que ma force en vain se défend,

Et que je souffre comme père,

Moi qui souffris tant comme enfant !

Mon œuvre n'est pas terminée,

Dites-vous. Comme Adam banni,

Je regarde ma destinée,

Et je vois bien que j'ai fini.

L'humble enfant que Dieu m'a ravie

Rien qu'en m'aimant savait m'aider ;

C'était le bonheur de ma vie

De voir ses yeux me regarder.

Si ce Dieu n'a pas voulu clore

L'œuvre qu'il me fit commencer,

S'il veut que je travaille encore,

Il n'avait qu'à me la laisser !

Il n'avait qu'à me laisser vivre

Avec ma fille à mes côtés,

Dans cette extase où je m'enivre

De mystérieuses clartés !

Ces clartés, jour d'une autre sphère,

Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !

Pourquoi m'as-tu pris la lumière

Que j'avais parmi les vivants ?

As-tu donc pensé, fatal maître,

Qu'à force de te contempler,

Je ne voyais plus ce doux être,

Et qu'il pouvait bien s'en aller ?

T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,

Hélas ! perd son humanité

À trop voir cette splendeur sombre

Qu'on appelle la vérité ?

Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,

Que son cœur est mort dans l'ennui,

Et qu'à force de voir le gouffre,

Il n'a plus qu'un abîme en lui ?

Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies,

Et que désormais, endurci,

N'ayant plus ici-bas de joies,

Il n'a plus de douleurs aussi ?

As-tu pensé qu'une âme tendre

S'ouvre à toi pour se mieux fermer,

Et que ceux qui veulent comprendre

Finissent par ne plus aimer ?

Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire

Que je préférais, sous les cieux,

L'effrayant rayon de ta gloire

Aux douces lueurs de ses yeux ?

Si j'avais su tes lois moroses,

Et qu'au même esprit enchanté

Tu ne donnes point ces deux choses,

Le bonheur et la vérité,

Plutôt que de lever tes voiles,

Et de chercher, cœur triste et pur,

À te voir au fond des étoiles,

Ô Dieu sombre d'un monde obscur,

J'eusse aimé mieux, loin de ta face,

Suivre, heureux, un étroit chemin,

Et n'être qu'un homme qui passe

Tenant son enfant par la main !

Maintenant, je veux qu'on me laisse !

J'ai fini ! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse

Dans l'ombre qui m'emplit le cœur ?

Vous qui me parlez, vous me dites

Qu'il faut, rappelant ma raison,

Guider les foules décrépites

Vers les lueurs de l'horizon ;

Qu'à l'heure où les peuples se lèvent

Tout penseur suit un but profond ;

Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent,

Qu'il se doit à tous ceux qui vont ;

Qu'une âme, qu'un feu pur anime,

Doit hâter, avec sa clarté,

L'épanouissement sublime

De la future humanité ;

Qu'il faut prendre part, cœurs fidèles,

Sans redouter les océans,

Aux fêtes des choses nouvelles,

Aux combats des esprits géants !

Vous voyez des pleurs sur ma joue,

Et vous m'abordez mécontents,

Comme par le bras on secoue

Un homme qui dort trop longtemps.

Mais songez à ce que vous faites !

Hélas ! cet ange au front si beau,

Quand vous m'appelez à vos fêtes,

Peut-être a froid dans son tombeau.

Peut-être, livide et pâlie,

Dit-elle dans son lit étroit :

- Est-ce que mon père m'oublie

Et n'est plus là, que j'ai si froid ? -

Quoi ! lorsqu'à peine je résiste

Aux choses dont je me souviens,

Quand je suis brisé, las et triste,

Quand je l'entends qui me dit : Viens !

Quoi ! vous voulez que je souhaite,

Moi, plié par un coup soudain,

La rumeur qui suit le poëte,

Le bruit que fait le paladin !

Vous voulez que j'aspire encore

Aux triomphes doux et dorés !

Que j'annonce aux dormeurs l'aurore !

Que je crie : Allez ! espérez !

Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée… -

Oh ! l'herbe épaisse où sont les morts !

10 novembre 1846.

Victor hugo, Les Contemplations, livre IV, III, 1856.

Extrait 12

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Pistes

295

Brèves habitudes. - J'aime les brèves habitudes et les considère comme le moyen inestimable d'apprendre à connaître beaucoup de choses et d'états jusqu'au fond de leurs aspects doux et amers ; ma nature est intégralement prédisposée aux habitudes brèves, même dans les besoins de sa santé corporelle et en général, pour autant que je puisse le voir : du bas jusque tout en haut. Je crois toujours que c'est telle chose qui m'apportera désormais une satisfaction durable - la brève habitude aussi possède cette croyance de la passion, la croyance à l'éternité - et que je suis enviable de l'avoir trouvée et connue : et elle me nourrit désormais le midi et le soir et répand autour d'elle et en moi un profond sentiment de contentement de sorte que, sans avoir à comparer ou à mépriser ou à haïr, je n'aspire à rien d'autre. Et un beau jour, elle a fait son temps : la bonne chose se sépare de moi, non comme quelque chose qui inspire désormais le dégoût - mais paisiblement et rassasiée de moi comme je le suis d'elle, et comme si nous devions être reconnaissants l'un envers l'autre et nous tendions la main pour nous dire adieu. Et déjà le nouveau attend à la porte, de même que ma croyance - incorrigible folle et sage ! - au fait que ce nouveau sera le bon, le bon définitif. C'est ainsi qu'il en va pour moi des mets, des pensées, des hommes, des villes, des poèmes, des musiques, des doctrines, des ordres du jour, des modes de vie. - Je hais en revanche les habitudes durables et j'ai l'impression qu'un tyran s'approche de moi et que l'air nécessaire à ma vie s'épaissit là où les événements prennent une configuration telle qu'ils semblent devoir engendrer nécessairement des habitudes durables ; par exemple par l'intermédiaire d'une fonction, de la fréquentation permanente des mêmes personnes, d'une habitation fixe, d'une espèce unique de santé. Oui, j'éprouve, du plus profond de mon âme, de la reconnaissance envers toute ma misère et mon état de malade, et tout ce qui en moi est toujours imparfait, - car tout cela m'offre cent portes dérobées par lesquelles je peux échapper aux habitudes durables. - La chose sans conteste la plus insupportable, la chose vraiment terrifiante serait pour moi une vie entièrement vierge d'habitudes, une vie qui exige continuellement l'improvisation : - ce serait mon exil et ma Sibérie.

296

La réputation de fermeté. - La réputation de fermeté fut autrefois une chose extrêmement utile ; et là où la société continue toujours d'être dominée par l'instinct du troupeau, il est aujourd'hui encore approprié au plus haut point pour tout individu de faire passer son caractère et son occupation pour immuables, - même si dans le fond ils ne le sont pas. "On peut compter sur lui, il ne varie pas" : - telle est, dans toutes les situations dangereuses de la société la louange qui a le plus d'importance. La société sent avec satisfaction qu'elle détient dans la vertu de tel homme, dans l'ambition de tel autre, dans la méditation et la passion d'un troisième un instrument fiable et disponible à tout moment, - elle décerne ses plus grands honneurs à cette nature instrumentale, à cette fidélité constante envers soi-même, à cette immutabilité des opinions, des aspirations et même des non-vertus. Une telle appréciation, qui prospère et a prospéré partout en même temps que la moralité des mœurs, éduque des "caractères" et jette le discrédit sur tout changement, toute réorientation, toute métamorphose de soi. Si grand que puisse être par ailleurs l'avantage de ce mode de pensée, il demeure qu'il constitue l'espèce de jugement universel la plus nuisible possible à la connaissance : car ce qui est ici condamné et voit sa réputation discréditée, - c'est précisément la disposition de l'homme de connaissance à se prononcer à tout moment avec intrépidité contre l'opinion qu'il a soutenue jusqu'alors et à se montrer méfiant de manière générale envers tout ce qui en nous veut se fixer avec fermeté. La disposition d'esprit de l'homme de connaissance, en tant qu'elle est en contradiction avec la "réputation de fermeté", est tenue pour déshonorante, tandis que la pétrification des opinions s'attire tous les honneurs : - c'est sous l'anathème de cette autorité qu'il nous faut vivre aujourd'hui encore ! Qu'il est difficile de vivre lorsque l'on sent que l'on a contre soi et partout autour de soi le jugement de nombreux millénaires ! Il est vraisemblable que pendant de nombreux millénaires, la connaissance a été affectée de mauvaise conscience, et que l'histoire des plus grands esprits a dû contenir bien du mépris de soi et de la misère secrète.

297

Savoir contredire. - Chacun sait aujourd'hui que savoir supporter la contradiction est un signe élevé de culture. Certains savent même que l'homme supérieur souhaite et suscite la contradiction à son égard afin d'obtenir un indice de sa propre injustice, inconnue de lui jusqu'alors. Mais le fait de savoir contredire, l'accession à la bonne conscience dans l'hostilité envers l'habituel, le transmis par la tradition, le consacré, - c'est plus que les deux choses précédentes et c'est ce qu'il y a de vraiment grand, nouveau, étonnant dans notre culture, le pas de géant de l'esprit libéré : qui sait cela ? -

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 13

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Pistes

MONOLOGUE SUR L'ÉTERNEL ET LE MAUDIT : QUE FAIRE ET QUI EST COUPABLE ?

"Je suis un homme de mon temps. Aujourd'hui, c'est la mode de nous injurier... C'est sans danger... Tous les communistes sont des criminels. Nous sommes responsables de tout, y compris des lois de la physique. À l'époque, j'étais premier secrétaire d'un comité de district du parti. On écrit dans les journaux que les communistes étaient coupables, car ils construisaient des centrales de mauvaise qualité, par souci d'économie, et ne prenaient pas en compte les vies humaines. Que l'homme n'était pour eux que du sable, le fumier de l'histoire ! Questions maudites : que faire ? Et qui est coupable ? Questions éternelles, immuables. Mais ils sont tous impatients. Tout le monde veut se venger ! Du sang ! Sus aux communistes !

Si les autres se taisent, moi, je vais parler. On lit aujourd'hui dans les journaux : les communistes trompaient le peuple, lui cachaient la vérité. Mais nous avions notre devoir... Nous recevions des télégrammes du Comité central, du comité régional du parti... Notre mission était d'empêcher la panique. Les gens étaient pendus aux nouvelles. Il n'y a que pendant la guerre que l'on suivait avec autant d'attention les communiqués du front. Et il y avait la peur, les rumeurs. C'était cela qui assommait la population, et non la radiation... Nous devions... On ne peut pas dire que l'on dissimulait les choses volontairement. En fait, personne ne comprenait les dimensions de ce qui se passait. On agissait en vertu de considérations politiques supérieures. Mais si l'on met de côté les émotions et la politique, il faut reconnaître que personne ne croyait vraiment ce qui venait de se passer. Même les scientifiques ne parvenaient pas à y croire ! Il n'y avait aucun précédent, ni chez nous, ni dans le monde entier. Sur place, dans la centrale, les savants étudiaient la situation et prenaient des décisions. Récemment, j'ai regardé l'émission Moment de vérité, avec Alexandre Iakovlev, membre du Politburo. Celui qui était du côté de Gorbatchev... Il se souvient de quoi ? Eux, au sommet, ils ne s'imaginaient pas le tableau, non plus... Lors d'une séance du Politburo, un général disait : "Qu'est-ce que la radiation a de terrible ? Après un test nucléaire, nous avons bu du vin rouge, le soir, sur le champ de tir. Et personne n'a rien eu." On parlait de Tchernobyl comme d'un accident, un accident ordinaire.

Si j'avais déclaré qu'on ne pouvait pas sortir dans la rue, on m'aurait dit : "Vous voulez saboter la fête du Premier Mai ?" Cela serait devenu une affaire politique. J'aurais dû mettre ma carte du parti sur la table... (Il se calme un peu.) Ce n'est pas une blague ! C'est ce qui s'est vraiment passé... On raconte que Chtcherbina, le président de la commission du gouvernement, arrivé sur place peu de jours après l'explosion, a exigé d'être immédiatement conduit sur les lieux de l'accident. On lui a parlé des amas de graphite, des champs de radiation affolants, des températures très élevées... Impossible donc de l'y emmener. Mais il se mit à hurler : "Je dois tout voir de mes yeux. Ce soir, je dois faire mon rapport au Politburo." C'est le type même du comportement militaire. Nous ne connaissions rien d'autre. Nous ne comprenions pas que la physique existait... La réaction en chaîne... Et qu'aucun décret du gouvernement ne pouvait la changer. Mais si j'avais osé le dire ! Si j'avais osé annuler la manifestation du Premier Mai ! (Il s'échauffe de nouveau.) La presse écrit... Comme si le peuple était dans la rue et nous dans des bunkers souterrains ! Je suis resté debout à la tribune pendant deux heures, sous ce soleil, sans chapeau, sans manteau... Et pareillement le 9 mai, le jour de la Victoire. J'ai défilé avec les vétérans... Il y avait des airs d'accordéon. On buvait, on dansait. Nous faisions tous partie du système. Nous croyions ! Nous avions des idéaux élevés. Nous avions foi en la victoire ! Nous allions vaincre Tchernobyl ! Nous lisions des articles enthousiasmants sur la lutte héroïque pour dompter le réacteur que l'on ne maîtrisait plus. L'homme sans idéal ? C'est horrible... Que voyons-nous se passer, maintenant ? La débâcle. L'anarchie. Les idéaux sont indispensables... Ce n'est qu'avec eux qu'un État fort est possible ! Et nous les avions.

Dans les journaux, à la radio, à la télé, tout le monde criait : la vérité, nous voulons la vérité ! Dans les meetings, on exigeait la vérité ! Mais c'est mauvais, très mauvais ! Nous allons tous bientôt mourir ! Qui a besoin d'une telle vérité ? Lorsque les foules ont fait irruption à la Convention pour exiger la mise à mort de Robespierre, avaient-elles raison ? Se soumettre à la foule... Devenir la foule... Regardez ce qui se passe, maintenant... (Un silence.) Si je suis un criminel, alors pourquoi ma petite-fille... Mon enfant... Elle est malade, elle aussi. Ma fille l'a mise au monde ce printemps-là. Elle nous l'a amenée, à Slavgorod, quelques semaines après l'explosion de la centrale... Les hélicoptères faisaient toujours des allers-retours et les véhicules militaires encombraient les routes... Ma femme me suppliait de les renvoyer, de les faire partir. Mais moi, premier secrétaire du comité du parti, je l'ai interdit catégoriquement : "Que diront les gens si je mets ma fille et son bébé à l'abri, alors que leurs enfants restent ici ?" Ceux qui voulaient partir pour sauver leur peau, je les convoquais au bureau du comité de district : "Es-tu communiste ou non ?" C'était une véritable épreuve. Si j'étais un criminel, pourquoi alors est-ce que je condamnais mon propre enfant ? (Il prononce encore quelques phrases incohérentes.)

Vous m'avez demandé de vous parler des premiers jours... L'inquiétude régnait en Ukraine, mais tout était calme, en Biélorussie. La campagne des semailles battait son plein. Je ne me cachais pas, je ne restais pas cloîtré dans mon bureau, mais je parcourais les champs, les prés. Nous semions, nous labourions. Avez-vous oublié qu'avant Tchernobyl, l'atome était surnommé "le travailleur pacifique" ? Nous étions fiers de vivre à l'ère atomique. Je ne me souviens pas qu'on ait eu peur du nucléaire... Et le premier secrétaire d'un comité du parti, c'était qui ? C'est un homme ordinaire avec un diplôme d'études supérieures ordinaire, généralement ingénieur ou agronome. Certains avaient fait, en plus, des études à l'École supérieure du parti. Sur les radiations, je ne savais que ce qu'on nous avait dit au cours de défense civile. Je n'avais jamais entendu parler de césium dans le lait, ni de strontium... Or le lait avec le césium, nous le portions dans les laiteries. Et la viande, dans les boucheries industrielles. Nous fauchions de l'herbe à 40 curies. Nous exécutions le plan. Et j'exerçais des pressions pour le remplir. Car personne ne l'avait annulé...

Un détail sur ce que nous étions à l'époque : dans les premiers jours, les gens éprouvaient non pas seulement de la peur, mais aussi de l'enthousiasme. Je suis totalement privé de l'instinct de conservation. (Après un instant de réflexion.) J'ai un sens du devoir très développé... J'avais sur mon bureau des dizaines de demandes : "Je vous prie de m'envoyer à Tchernobyl." Des volontaires. Quoi que vous écriviez, le caractère soviétique a existé. Et l'homme soviétique aussi. Quoi que vous écriviez...

Des scientifiques venaient nous voir. J'en pris un à part :

- Est-il nocif pour nos enfants de jouer dans du sable irradié ?

- Vous semez la panique, me répondit-il. Vous êtes des amateurs. Que savez-vous de la radiation ? Moi je suis un spécialiste. Vingt minutes après un essai nucléaire, j'allais en jeep, vers l'épicentre. Sur le sol vitrifié. Pourquoi semez-vous la panique ?

Je le crus. Je convoquais les gens dans mon bureau : "Les gars, vous allez fuir, je vais fuir. Mais que penseront les gens de nous ? Ne diront-ils pas que les communistes ont déserté ?" Si ces mots ne parvenaient pas à les convaincre, j'agissais différemment : "Es-tu ou non un patriote ? Si tu ne l'es pas, jette ta carte du parti sur la table !" Certains la jetaient...

Ce n'est que plus tard, que j'ai eu des soupçons... Nous avions un contrat avec l'Institut de physique nucléaire pour l'analyse de nos terres. Ils ont pris de l'herbe et des couches de terre arable pour les transporter à Minsk. Puis ils m'ont rappelé :

- Venez reprendre votre sol, s'il vous plaît.

Le combiné manqua de me tomber des mains.

- Mais, vous plaisantez ? Il y a quatre cents kilomètres jusqu'à Minsk... Reprendre des échantillons de terre ?

- Ce n'est pas une plaisanterie, me répondit-on. Les instructions exigent que ces échantillons soient enterrés dans un sépulcre en béton armé. Mais nous recevons de la terre de toute la Biélorussie. En un mois, nous avons rempli notre sépulcre.

Vous avez entendu ? Et nous labourions cette terre, semions. Nos enfants y jouaient. On exigeait de nous de remplir les plans de livraison de lait et de viande. L'alcool était distillé à partir de notre grain. On préparait des jus avec nos pommes, nos poires, nos cerises !

L'évacuation... Si quelqu'un avait vu cela d'en haut, il aurait pensé que la Troisième Guerre mondiale venait de commencer. On évacue un village et l'on prévient celui d'à côté : évacuation dans une semaine. Et, pendant une semaine, les villageois font des meules, fauchent l'herbe, travaillent dans les potagers, coupent du bois... La vie suit son cours. Personne ne comprend ce qui se passe. Et, une semaine plus tard, on emmène tout le monde dans des camions militaires... Des réunions, des missions, des instructions, des nuits sans sommeil. Il y avait de tout. Je me souviens d'un homme, près du comité municipal du parti, à Minsk. Il tenait une pancarte : "Donnez de l'iode au peuple !" Il faisait chaud, mais il portait un imperméable.

(Il revient au début de notre conversation.)

Vous avez oublié... À l'époque, les centrales nucléaires, c'était l'avenir. J'ai fait plusieurs interventions... De la propagande... J'ai visité une centrale : tout était paisible, solennel. Dans un coin, des drapeaux rouges et des fanions de victoire à l'émulation socialiste. Notre avenir...

Je suis un homme de mon époque, pas un criminel..."

Vladimir Matveïevitch Ivanov, ancien premier secrétaire du comité du parti du district de Slavgorod.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème 05

La vie sous toutes ses formes

Extrait 14

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Pistes

XXII

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,

Et je pris cette bête horrible dans ma main ;

C'était un être obscur comme l'onde en apporte,

Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;

Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.

Il ouvrait une bouche affreuse ; un noir moignon

Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;

Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,

Donne une place sombre à ces spectres hideux.

Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;

Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche ;

L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche ;

Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;

Je lui dis : Vis ! et sois béni, pauvre maudit !

Et je le rejetai dans la vague profonde,

Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,

Et qui sert au soleil de vase baptismal,

Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

XXIV

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.

Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,

Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.

L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ;

Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire

Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,

À l'endroit où s'était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.

Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ;

Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,

Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.

J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle, et n'a pas de corolle embaumée,

Sa racine n'a pris sur la crête des monts

Que l'amère senteur des glauques goëmons ;

Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,

Tu devais t'en aller dans cet immense abîme

Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.

Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,

Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour. -

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour

Qu'une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir !

Île de Serk, août 1855.

Pasteurs et troupeaux

Le vallon où je vais tous les jours est charmant,

Serein, abandonné, seul sous le firmament,

Plein de ronces en fleurs ; c'est un sourire triste.

Il vous fait oublier que quelque chose existe,

Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,

On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.

Là, l'ombre fait l'amour ; l'idylle naturelle

Rit ; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,

Et la fauvette y met de travers son bonnet ;

C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt ;

De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ;

Car Dieu fait un poëme avec des variantes ;

Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,

Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois !

Une petite mare est là, ridant sa face,

Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,

Ironie étalée au milieu du gazon,

Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.

J'y rencontre parfois sur la roche hideuse

Un doux être ; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse

De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,

Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir ;

Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille ;

Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille ;

Chèvres, brebis, béliers, paissent ; quand, sombre esprit,

J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ;

Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.

Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,

Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,

Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,

Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.

Je passe ; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume ;

Le crépuscule étend sur les longs sillons gris

Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ;

J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière

Chanter derrière moi la douce chevrière,

Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif

De l'écume, du flot, de l'algue, du récif,

Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,

Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,

S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis

Et, dans l'ascension des nuages bénis,

Regarde se lever la lune triomphale,

Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale

Disperse à tous les vents avec son souffle amer

La laine des moutons sinistres de la mer.

Jersey, Grouville, avril 1855.

Victor hugo, Les Contemplations, livre V, 1856.

Extrait 15

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Pistes

Prolongement

"Les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes" écrit Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra (1985).

Vous commenterez et discuterez cette afirmation en vous appuyant sur les oeuvres au programme.

Préface, 1

Peut-être faut-il à ce livre plus qu'une unique préface ; et encore demeurerait-il toujours, en fin de compte, un doute quant à la possibilité que quelqu'un, sans avoir vécu quelque chose de semblable, se familiarise avec l'expérience vécue de ce livre grâce à des préfaces. On le dirait écrit dans la langue du vent de dégel : il est fait d'arrogance, d'inquiétude, de contradiction, de temps d'avril, de sorte qu'il rappelle constamment aussi bien la proximité de l'hiver que la victoire sur l'hiver, victoire qui arrive, doit arriver, est peut-être déjà arrivée… Il respire continuellement la reconnaissance, comme si était survenu précisément l'événement inespéré entre tous, la reconnaissance d'un homme qui guérit, - car ce fut bien la guérison, cet événement inespéré entre tous. "Gai savoir" : cela veut dire les saturnales d'un esprit qui a résisté patiemment à une terrible et longue oppression - patiemment, fermement, froidement, sans s'incliner, mais sans espoir -, et qu'envahit soudain l'espoir, l'espoir de la santé, l'ivresse de la guérison. Quoi d'étonnant qu'y apparaisse bien de la déraison et de la folie, bien de la tendresse espiègle, prodiguée même à des problèmes qui ont une peau hérissée de piquants et ne sont pas du genre à se laisser caresser et charmer. Tout ce livre n'est justement rien d'autre qu'une réjouissance qui succède à une longue privation et une longue impuissance, l'exultation de la force qui est de retour, de la foi ranimée en un demain et un après-demain, du brusque sentiment et pressentiment d'avenir, de proches aventures, d'un grand large de nouveau offert, de buts de nouveau permis, auxquels on croit de nouveau. Et que de choses je laissais désormais derrière moi ! Ce pan de désert, d'épuisement, d'incroyance, de glaciation au beau milieu de la jeunesse, cette sénilité insérée là où elle n'avait pas lieu d'être, cette tyrannie de la douleur, surpassée encore par la tyrannie de la fierté qui repoussait les conclusions de la douleur - et les conclusions sont des consolations -, cet isolement radical, légitime défense contre un mépris de l'homme devenu maladivement lucide, cette restriction principielle à l'amer, à l'âpre, au douloureux de la connaissance, décrétée par le dégoût qu'avaient fait croître peu à peu un régime et une mauvaise éducation intellectuels imprudents - on appelle cela le romantisme -, oh qui pourrait éprouver tout cela comme je l'ai éprouvé moi ! Mais celui qui le pourrait me pardonnerait à coup sûr bien plus qu'un peu de folie, d'exubérance, de "gai savoir", - par exemple la poignée de chants qui sont désormais ajoutés à ce livre - chants dans lesquels un poète tourne tous les poètes en ridicule de manière difficilement pardonnable. - Ah ! ce n'est pas seulement sur les poètes et leurs beaux "sentiments lyriques" que ce ressuscité doit passer sa méchanceté : qui sait quel genre de victime il recherche, quelle monstrueuse matière à parodie le charmera sous peu ? "Incipit tragœdia" - lit-on à la fin de ce livre dangereusement inoffensif : qu'on se tienne sur ses gardes ! Quelque chose de prodigieusement mauvais et méchant s'annonce : incipit parodia, à n'en pas douter…

276

Pour la nouvelle année. - Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd'hui, chacun s'autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis aujourd'hui souhaité à moi-même et quelle pensée m'est venue à l'esprit la première cette année, - quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui !

324

In media vita. - Non ! La vie ne m'a pas déçu ! Année après année, je la trouve au contraire plus vraie, plus désirable et plus mystérieuse, - depuis ce jour où la grande libératrice est descendue sur moi, cette pensée que la vie pourrait être une expérimentation de l'homme de connaissance - et non un devoir, non une fatalité, non une tromperie ! - Et la connaissance elle-même : elle peut bien être pour d'autres quelque chose d'autre, par exemple un lit offrant le repos, ou le chemin menant à un lit offrant le repos, ou un divertissement, ou une oisiveté, - pour moi, elle est un monde de dangers et de victoires dans lequel les sentiments héroïques aussi ont leurs lieux où danser et s'ébattre. « La vie, moyen de la connaissance" - avec ce principe au cœur, on peut non seulement vaillamment, mais même gaiement vivre et gaiement rire ! Et qui s'entendrait à bien rire et vivre en général, s'il ne s'entendait tout d'abord à la guerre et à la victoire ?

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 16

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Pistes

Tout vit ici. Absolument tout ! Le lézard vit, la grenouille vit. Et le ver de terre vit. Et il y a des souris ! Tout y est ! C'est surtout au printemps, que c'est beau. J'adore quand les lilas fleurissent. Les fleurs de merisier sentent si bon. Tant que mes jambes m'ont tenue, j'allais acheter le pain moi-même. Quinze kilomètres, rien qu'à l'aller. Jeune, je les aurais faits comme une promenade. J'avais l'habitude. Après la guerre, nous allions en Ukraine chercher des semences. À trente ou cinquante kilomètres. Les gens portaient un poud2, moi j'en portais trois. Et maintenant, il m'arrive de ne pas pouvoir traverser la maison. Comme on dit, la vieille femme a froid, même les fesses sur le poêle. Quand les miliciens viennent contrôler le village, ils m'apportent du pain. Mais qu'ont-ils à contrôler, ici ? Il n'y a que moi et le chat. J'ai un autre chat, maintenant. Les miliciens nous font signe, de loin, et nous sommes contents, lui et moi. Nous nous précipitons à leur rencontre. Ils lui apportent des os. Et moi, on me demande toujours : "Et si des bandits viennent ?" Et je leur réponds : "Mais que peuvent-ils me voler ? Je n'ai que mon âme à rendre." De bons gars... Ils rient... Ils m'ont apporté des piles pour la radio. Maintenant, je peux l'écouter. J'aime Lioudmila Zykina, mais elle chante rarement. Elle a dû se faire vieille, comme moi... Mon homme aimait à dire : "Le bal fini, on range les violons !"

Je vais vous raconter comment j'ai trouvé mon nouveau chat. Après la disparition de mon Vaska, j'ai attendu, un jour, un autre... Tout un mois... J'étais vraiment toute seule. Personne à qui parler. Je traverse le village en criant : "Vaska ! Mourka ! Vaska ! Mourka3 !" De tous les chats qu'il y avait au début, il n'en restait plus. L'élimination. La mort ne fait pas de distinction... La terre les accueille tous... Et je marche et je marche. J'ai appelé pendant deux jours. Le troisième, j'aperçois un matou assis devant le magasin. Nous nous sommes regardés. Il était content et moi aussi, j'étais contente. Seulement, il ne pipe mot. "Viens, lui dis-je. Viens à la maison." Et lui, il reste assis et il miaule... Je le supplie : "Pourquoi veux-tu rester tout seul ? Les loups vont te dévorer. Viens. J'ai des œufs, j'ai du lard." Mais comment lui expliquer ? Les chats ne comprennent pas la langue des hommes. Mais comment m'a-t-il comprise ? Il s'est mis à trottiner derrière moi. "Je vais te donner du lard..." Miaou... "Nous allons vivre à deux..." Miaou... "Je vais t'appeler Vaska..." Miaou... Et nous avons déjà passé deux hivers ensemble.

En hiver, je rêve que quelqu'un m'appelle... La voix de la voisine : "Zina !" Puis le silence... Et encore : "Zina !"

Cela me rend triste. Je pleure...

Je vais sur les tombes. Ma mère repose là... Ma fille, toute petite, morte de la typhoïde pendant la guerre... À peine l'avait-on enterrée que le soleil est sorti de derrière les nuages. Et il brillait ! On avait vraiment envie de la sortir du trou. Mon homme aussi est là... Mon Fedia... Je reste là, au milieu d'eux tous. Je soupire. On peut parler avec les morts comme avec les vivants. Je ne vois pas de différence. Je les entends, les uns comme les autres. Lorsqu'on reste tout seul... Et lorsque la tristesse vous gagne... Une tristesse immense...

Ivan Prokhorovitch Gavrilenko, l'instituteur, vivait près du cimetière. Il est parti chez son fils, en Crimée. Derrière lui, habitait Piotr Ivanovitch Miousski, un tractoriste... Un stakhanoviste... Jadis, tout le monde voulait être stakhanoviste. Plus loin, c'était Micha Mikhaliov. Il était chauffagiste, à la ferme collective. Micha est mort très vite. Il est parti et il est mort presque aussitôt. Plus loin encore, c'était la maison de Stepan Bykhov, l'éleveur... Elle a brûlé ! Une nuit, des scélérats y ont mis le feu. Des gens venus d'ailleurs. Stepan n'a pas vécu longtemps. Il est enterré quelque part dans la région de Moguilev. La guerre... Tant de gens sont morts ! Vassili Makarovitch Kovalev, Maxim Nikiforenko... Il m'arrive de fermer les yeux et de me promener dans le village... Et je leur dis : mais de quelle radiation parlez-vous, alors que les papillons volent et les abeilles bourdonnent. Et que mon Vaska attrape des souris. (Elle pleure.)

Et toi, ma petite, as-tu compris ma tristesse ? Tu vas la porter aux gens, mais je ne serai peut-être plus là. On me trouvera sous la terre... Sous des racines..."

Zinaïda Evdokimovna Kovalenka, résidente sans autorisation.

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Extrait 17

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Pistes

Prolongement

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus affirme : "L'important n'est pas de guérir mais de vivre avec ses maux" (1942).

Vous commenterez et discuterez cette afirmation en vous appuyant sur les oeuvres au programme.

"Ma fillette... Elle n'est pas comme tout le monde. Quand elle aura grandi, elle me demandera : "Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ?"

À la naissance, ce n'était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. Sur sa carte médicale, on a noté : "Née avec une pathologie multiple complexe : aplasie de l'anus, aplasie du vagin, aplasie du rein gauche..." C'est ainsi que l'on dit dans le langage scientifique, mais dans la langue de tous les jours, cela signifie : pas de foufoune, pas de derrière et un seul rein. Au deuxième jour de sa vie, je l'ai portée jusqu'au bloc opératoire... Elle a ouvert les yeux et elle a souri ! J'ai d'abord pensé qu'elle allait pleurer, mais elle m'a souri ! Les bébés comme elle ne survivent pas : ils meurent tout de suite. Mais elle n'est pas morte parce que je l'aime. En quatre ans, quatre opérations. En Biélorussie, c'est le seul enfant qui ait survécu avec une pathologie aussi complexe. Je l'aime énormément... (Elle se tait.) Je ne pourrai plus avoir d'enfant. Je n'oserais pas. Depuis que je suis rentrée de la maternité, je tremble chaque fois que mon mari m'embrasse, la nuit. Nous n'avons pas le droit... Le péché... La peur... J'ai entendu les médecins parler entre eux : "Si l'on montre cela à la télé, aucune mère ne voudra plus accoucher." Voilà ce qu'ils ont dit de notre fille... Comment faire l'amour après cela ?

Je suis allée à l'église. J'ai tout raconté au pope. Il a dit qu'il faut prier pour expier ses fautes. Mais dans notre famille, personne n'a commis de crime... De quoi donc serais-je coupable ? Au début, on voulait évacuer le village, mais il a été rayé de la liste par la suite : l'État n'avait pas assez d'argent. C'est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse et me suis mariée. J'ignorais qu'il ne fallait pas s'aimer, ici... Il y a des années, ma grand-mère a lu dans la Bible que viendrait une époque d'abondance où tout fleurirait et porterait des fruits. Les rivières seraient pleines de poissons et les forêts de bêtes, mais l'homme ne pourrait pas en profiter car il ne pourrait plus donner naissance à ses semblables, perpétuer la race. J'écoutais ces vieilles prophéties comme un conte terrible. Je n'y croyais pas. Mais parlez de ma fille à tout le monde. À quatre ans, elle chante, danse et récite des poèmes par cœur. Son développement intellectuel est normal. Elle ne diffère en rien des autres enfants, elle a seulement des jeux bien à elle. Avec ses poupées, elle ne joue pas "au magasin" ou "à l'école", mais "à l'hôpital" : elle leur fait des piqûres, leur met le thermomètre, les place sous perfusion, et lorsque la poupée meurt, elle la couvre d'un drap blanc. Depuis quatre ans, nous vivons à l'hôpital, elle et moi. On ne peut pas la laisser seule là-bas, et elle ne sait pas qu'il faut vivre à la maison. Lorsque je la prends chez nous, pour un mois ou deux, elle me demande quand nous allons retourner à l'hôpital. Elle a des amis qui y vivent et y grandissent. On lui a fait des fesses... On est en train de lui former un vagin... Après la dernière opération, l'évacuation d'urine a totalement cessé et les chirurgiens ne sont pas parvenus à lui insérer un cathéter. Il faut encore d'autres interventions. Mais on nous conseille de la faire opérer à l'étranger. Mais où trouver les dizaines de milliers de dollars nécessaires alors que mon mari n'en gagne que cent vingt par mois ?

Un professeur nous a donné un discret conseil : "Avec une telle pathologie, votre enfant représente un grand intérêt pour la science. Écrivez à des cliniques étrangères. Cela doit les intéresser." Et depuis, je n'arrête pas d'écrire... (Elle tente de retenir ses larmes.) J'écris que l'on presse l'urine toutes les demi-heures, avec les mains, que l'urine passe à travers des trous minuscules dans la région du vagin. Si on ne le fait pas, son rein unique cessera de fonctionner. Est-ce qu'il y a un enfant dans le monde à qui l'on doit presser les urines toutes les demi-heures ? Et combien de temps peut-on supporter cela ? Personne ne connaît l'importance des petites doses de radiation sur l'organisme d'un enfant. Je leur demande de prendre ma fillette, même pour des expériences... Je ne veux pas qu'elle meure... Je suis d'accord pour qu'elle devienne un cobaye, comme une grenouille ou un lapin, pourvu qu'elle survive. (Elle pleure.) J'ai écrit des dizaines de lettres... Oh ! Mon Dieu !

Pour l'instant, elle ne comprend pas, mais, un jour, elle nous demandera pourquoi elle n'est pas comme tout le monde, pourquoi aucun homme ne pourra l'aimer, pourquoi elle ne pourra pas avoir d'enfants, pourquoi elle ne connaîtra jamais ce que connaissent les papillons, les oiseaux... Tout le monde, sauf elle... Je voulais... Il me fallait trouver des preuves, obtenir des documents, pour qu'en grandissant, elle sache que ce n'est pas notre faute, à mon mari et à moi... Que ce n'est pas la faute de notre amour... (Elle s'efforce encore de retenir ses larmes.) J'ai lutté pendant quatre ans... Centre les médecins, contre les fonctionnaires... J'ai frappé aux portes de gens bien placés. Cela m'a pris quatre ans pour obtenir un certificat qui confirmait le lien entre des petites doses de radiations ionisantes et sa terrible maladie. Pendant ces quatre années, on me le refusait : "Les malformations de votre fille sont congénitales. Elle est invalide de naissance." Mais de quoi parlaient-ils ? Elle est invalide de Tchernobyl. J'ai étudié mon arbre généalogique : on n'a jamais eu ce type de pathologie dans la famille. Tout le monde a toujours vécu jusqu'à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Mon grand-père est mort à quatre-vingt-quatorze. Les médecins se justifiaient : "Nous avons des instructions. Pour le moment, nous devons considérer de tels cas comme des maladies habituelles. Dans vingt ou trente ans, lorsque l'on aura accumulé suffisamment de données sur Tchernobyl, on établira un lien entre ces maladies et les radiations ionisantes. Mais, pour l'instant, la médecine et la science ne disposent pas d'assez d'éléments." Or moi, je ne voulais pas attendre aussi longtemps. Je voulais faire un procès à l'État... On me traitait de folle. On riait. On disait que des gosses comme ma fille naissaient même dans la Grèce antique. Un fonctionnaire hurlait : "Vous voulez des privilèges en tant que victimes de Tchernobyl ! Vous voulez de l'argent !" J'ai failli m'évanouir dans son bureau...

Ils ne pouvaient pas comprendre une chose. Ou ne le voulaient pas... Je devais savoir que ce n'était pas notre faute... La faute de notre amour... (Elle ne peut plus se retenir et pleure.)

Cette fillette grandit. Elle est petite, quand même... Je ne veux pas que vous donniez mon nom... Même nos voisins de palier ne savent pas tout. Je lui mets une robe, je lui fais une natte, et ils me disent : "Votre petite Katia est si mignonne." Et moi, je regarde bizarrement les femmes enceintes... Comme de loin... Comme si je les épiais depuis le coin d'une rue. Je ressens un mélange d'étonnement et d'horreur, d'envie et de joie et même de désir de revanche. Une fois, je me suis surprise à penser que j'observe de la même manière la chienne enceinte des voisins ou une cigogne dans son nid...

Ma fille..."

Larissa Z., une mère

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.

Thème 06

Comprendre la vie

Extrait 18

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Prolongement

Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida écrit : "Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie."

À VILLEQUIER

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,

Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;

Maintenant que je suis sous les branches des arbres,

Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure

Je sors, pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de la grande nature

Qui m'entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,

Ému par ce superbe et tranquille horizon,

Examiner en moi les vérités profondes

Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre

De pouvoir désormais

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre

Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

Je reprends ma raison devant l'immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;

Je vous porte, apaisé,

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

Ouvre le firmament ;

Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,

Possédez l'infini, le réel, l'absolu ;

Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste

Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu !

Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive

Par votre volonté.

L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,

Roule à l'éternité.

Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ;

L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.

L'homme subit le joug sans connaître les causes.

Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude

Autour de tous ses pas.

Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude

Ni la joie ici-bas !

Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.

Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,

Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire :

C'est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;

Il vieillit sans soutiens.

Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;

J'en conviens, j'en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie

Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;

L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,

Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire

Que de nous plaindre tous,

Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,

Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,

Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;

Que la création est une grande roue

Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,

Passent sous le ciel bleu ;

Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ;

Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,

Au fond de cet azur immobile et dormant,

Peut-être faites-vous des choses inconnues

Où la douleur de l'homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre

Que des êtres charmants

S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre

Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses

Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.

Vous ne pouvez avoir de subites clémences

Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,

Et de considérer

Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme,

Je viens vous adorer !

Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,

Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,

Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,

Éclairant toute chose avec votre clarté ;

Que j'avais, affrontant la haine et la colère,

Fait ma tâche ici-bas,

Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,

Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie

Vous appesantiriez votre bras triomphant,

Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,

Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,

Que j'ai pu blasphémer,

Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette

Une pierre à la mer !

Considérez qu'on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,

Que l'œil qui pleure trop finit par s'aveugler,

Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,

Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre

Dans les afflictions,

Ait présente à l'esprit la sérénité sombre

Des constellations !

Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,

Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.

Je me sens éclairé dans ma douleur amère

Par un meilleur regard jeté sur l'univers.

Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire

S'il ose murmurer ;

Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,

Mais laissez-moi pleurer !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,

Puisque vous avez fait les hommes pour cela !

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre

Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,

Le soir, quand tout se tait,

Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,

Cet ange m'écoutait !

Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie,

Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,

Je regarde toujours ce moment de ma vie

Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler !

Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,

L'instant, pleurs superflus !

Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure,

Quoi donc ! je ne l'ai plus !

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,

Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !

L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,

Et mon cœur est soumis, mais n'est pas résigné.

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,

Mortels sujets aux pleurs,

Il nous est malaisé de retirer notre âme

De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,

Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,

Au milieu des ennuis, des peines, des misères,

Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,

Petit être joyeux,

Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée

Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même

Croître la grâce aimable et la douce raison,

Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime

Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste

De tout ce qu'on rêva,

Considérez que c'est une chose bien triste

De le voir qui s'en va !

Villequier, 4 septembre 1847.

Victor hugo, Les Contemplations, livre IV, 1856.

Extrait 19

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335

Vive la physique ! - Combien donc y a-t-il d'hommes qui sachent observer ! Et parmi les rares qui le sachent, - combien y en a-t-il qui s'observent eux-mêmes ? « Chacun est à soi-même le plus éloigné" - voilà ce que savent tous ceux qui sondent les reins, et ce qui cause leur malaise ; et la sentence « connais-toi toi-même !" proférée par un dieu et adressée à des hommes, est presque une méchanceté. Mais que la situation soit si désespérée pour ce qui est de l'observation de soi, rien n'en témoigne davantage que la manière dont presque chacun discourt sur l'essence d'une action morale, cette manière précipitée, empressée, convaincue, bavarde, avec son regard, son sourire, son ardeur obligeante ! On semble vouloir te dire : « Mais, mon cher, voilà justement ma spécialité ! Tu t'adresses avec ta question à celui qui a le droit de répondre : il se trouve que je ne suis en rien aussi expert qu'en ceci. Donc : si l'homme juge “voici qui est juste”, s'il en conclut “c'est pourquoi il faut nécessairement que cela se produise !” et qu'il fait désormais ce qu'il a reconnu pour juste et caractérisé comme nécessaire, - alors l'essence de son acte est morale !" Mais, mon ami, tu me parles là de trois actions au lieu d'une seule : ton jugement « voici qui est juste", par exemple, est aussi une action, - n'y aurait-il pas déjà une manière morale et une manière immorale de porter des jugements ? Pourquoi tiens-tu ceci et ceci précisément pour juste ? - « Parce que ma conscience me le dit ; la conscience ne parle jamais de manière immorale, c'est même elle seule qui détermine ce qui doit être moral !" - Mais pourquoi écoutes-tu le langage que te tient ta conscience ? Et dans quelle mesure as-tu le droit de considérer un tel jugement comme vrai et infaillible ? Pour cette croyance - n'y a-t-il plus de conscience ? N'as-tu pas la moindre idée d'une conscience en matière intellectuelle ? D'une conscience derrière ta « conscience " ? Ton jugement « voici qui est juste" a une préhistoire dans tes pulsions, inclinations, aversions, expériences et non-expériences ; « comment est-il apparu ?" dois-tu demander, et encore, ensuite : « qu'est-ce véritablement qui me pousse à y prêter l'oreille ?" Tu peux prêter l'oreille à son ordre comme un brave soldat qui entend l'ordre de son officier. Ou comme une femme qui aime celui qui ordonne. Ou comme un flatteur et un lâche qui a peur de celui qui lance un ordre. Ou comme un imbécile qui s'exécute parce qu'il n'a rien à objecter. Bref, tu peux écouter ta conscience de cent manières. Mais que tu entendes tel ou tel jugement comme langage de la conscience, donc que tu ressentes quelque chose comme juste, cela peut avoir sa cause dans le fait que tu n'as jamais réfléchi sur toi-même et que tu as admis aveuglément ce qu'on t'a désigné comme juste depuis l'enfance : ou dans le fait que tu as obtenu jusqu'à présent pain et honneur grâce à ce que tu appelles ton devoir, - cela passe à tes yeux pour « juste" parce que cela te semble ta « condition d'existence" (mais que tu aies droit à l'existence te semble irréfutable !). La fermeté de ton jugement moral pourrait encore être une preuve précisément de misère personnelle, d'impersonnalité, ta « force morale" pourrait avoir sa source dans ton entêtement - ou dans ton incapacité à entrevoir de nouveaux idéaux ! Et, d'un mot : si tu avais pensé de manière plus fine, mieux observé et plus appris, tu ne nommerais plus à tout bout de champ devoir et conscience ce « devoir" et cette « conscience" qui sont les tiens ; la compréhension de la manière dont sont toujours apparus les jugements moraux en général te ferait passer le goût de ces mots emphatiques, - tout comme t'est déjà passé le goût d'autres paroles emphatiques, par exemple « péché", « salut de l'âme", « rédemption". - Et à présent ne me parle pas de l'impératif catégorique, mon ami ! - ce mot me chatouille l'oreille, et je ne peux m'empêcher de rire malgré ta présence si sérieuse : cela me fait penser au vieux Kant, qui à titre de châtiment pour avoir fait main basse sur « la chose en soi" - chose également fort risible ! -, tomba aux mains de l'« impératif catégorique" et, cet impératif au cœur, retourna par erreur à « Dieu", « l'âme", « la liberté" et « l'immortalité", tel un renard qui retourne par erreur dans sa cage : et c'étaient sa force et sa perspicacité qui avaient brisé cette cage ! - Comment ? Tu admires l'impératif catégorique en toi ? Cette « fermeté" de ton soi-disant jugement moral ? Ce « caractère inconditionné" du sentiment que « tous doivent ici juger comme moi" ? Admire bien plutôt ton égoïsme en cela ! Et l'aveuglement, la mesquinerie et le manque d'exigence de ton égoïsme ! C'est de l'égoïsme en effet que de ressentir son jugement comme loi universelle ; et un égoïsme aveugle, mesquin et dénué d'exigence parce qu'il révèle que tu ne t'es pas encore découvert toi-même, que tu ne t'es pas encore créé un idéal propre et rien qu'à toi : et ce dernier ne saurait jamais être celui de quelqu'un d'autre, encore moins de tous, de tous ! - Celui qui continue de juger en disant « voici comment chacun devrait agir dans ce cas" n'a pas encore fait cinq pas dans la connaissance de soi : sans quoi il saurait qu'il n'y a pas et ne peut pas y avoir d'actions identiques, - que toute action qui a été effectuée a été effectuée d'une manière totalement singulière et qui ne se répétera jamais, et qu'il en ira exactement de même de toute action à venir, - que toutes les prescriptions de l'agir ne concernent que le grossier aspect extérieur (y compris même les prescriptions les plus intimes et les plus subtiles de toutes les morales qui ont existé jusqu'à présent), - que l'on peut bien atteindre grâce à elles une apparence d'identité, mais rien qu'une apparence, justement, - que toute action est et demeure, qu'on la considère par avance ou rétrospectivement, une chose impénétrable, - que nos opinions sur le « bon", le « noble", le « grand" ne peuvent être démontrées par nos actions parce que toute action est inconnaissable, - qu'à coup sûr nos opinions, évaluations et tables des biens font partie des ressorts les plus puissants dans l'engrenage de nos actions, mais que pour chaque cas particulier la loi de leur mécanisme est indémontrable. Tenons-nous-en par conséquent à épurer nos opinions et nos évaluations et à créer de nouvelles tables de biens qui nous soient propres : - mais nous ne voulons plus nous creuser la cervelle au sujet de la « valeur morale de nos actions" ! Oui, mes amis ! L'heure du dégoût pour tout ce bavardage moral des uns au sujet des autres a sonné ! Prononcer des verdicts moraux doit répugner à notre goût ! Laissons ce bavardage et ce mauvais goût à ceux qui n'ont rien de mieux à faire que traîner le passé un petit peu plus loin à travers le temps et qui eux-mêmes ne sont jamais le présent, - donc le grand nombre, la plupart des gens ! Mais nous, nous voulons devenir ceux que nous sommes, - les nouveaux, ceux qui n'adviennent qu'une seule fois, les incomparables, ceux qui se donnent à eux-mêmes leur loi, ceux qui se créent eux-mêmes ! Et il nous faut pour cela devenir ceux qui excellent à apprendre et découvrir tout ce qu'il y a de loi et de nécessité dans le monde : nous devons être physiciens pour pouvoir être, en ce sens, créateurs, - alors que jusqu'à présent toutes les évaluations et tous les idéaux étaient construits sur l'ignorance de la physique ou en contradiction avec elle. Et donc : Vive la physique ! Et vive plus encore ce qui nous y contraint, - notre probité !

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre 4, 1882, trad. Wotling.

Extrait 20

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Lui :

"Vous savez, nous avons reçu une éducation militaire. On nous enseignait à riposter aux attaques nucléaires et à en liquider les conséquences. Nous étions censés être opposés aux guerres chimiques, biologiques et nucléaires. Nous n'apprenions pas à expulser des radionucléides de l'organisme... On ne peut pas comparer cela à une guerre. Ce n'est pas exact, même si tout le monde le fait. Dans mon enfance, j'ai vécu le blocus de Leningrad. Ce n'est pas du tout la même chose. Nous vivions comme au front, sur des tirs permanents. Et l'on a connu la famine pendant des années. L'homme se rabaissait alors jusqu'aux instincts animaux. Alors que maintenant : tout pousse dans les potagers ! Ce n'est pas comparable. Mais je voulais dire autre chose... Sous un bombardement, que Dieu te préserve ! La perspective de la mort est immédiate et non dans un avenir quelconque. En hiver, le froid était glacial. Dans notre appartement, nous avons brûlé tous les objets en bois, tous les livres, tous les vieux vêtements. Un homme s'asseyait dans la rue et, le lendemain, il était mort, gelé, et il restait ainsi jusqu'au printemps... Jusqu'au dégel. Personne n'avait la force de l'extraire de la glace. Les gens s'approchaient rarement de ceux qui tombaient, pour les aider. Les gens passaient à côté. En fait, je me souviens, ils ne marchaient pas, ils se traînaient très lentement. On ne peut comparer cela à rien !

Ma mère vivait encore avec nous lorsque le réacteur a explosé. Elle répétait : "Nous avons vécu la chose la plus horrible. Nous avons survécu au blocus. Rien de plus horrible ne peut nous arriver."

Nous nous préparions à la guerre. À la guerre nucléaire. Nous construisions des abris. Nous voulions nous cacher de l'atome comme des éclats d'obus. Mais il est partout... Dans le pain, dans le sel... Nous respirons la radiation, nous mangeons de la radiation... Je conçois qu'on puisse ne pas avoir du pain et du sel, qu'on mange n'importe quoi, qu'on puisse faire bouillir une ceinture et en respirer l'odeur, se nourrir d'odeur. Mais ce qui se passe aujourd'hui, je ne parviens pas à me le fourrer dans le crâne... Tout est empoisonné ? L'important, pour nous, c'est de comprendre comment vivre maintenant. Dans les premiers mois, les gens avaient peur. Surtout les personnes cultivées, les médecins, les professeurs. Ils abandonnaient tout et partaient. Ils fuyaient. Mais la discipline militaire... On les excluait du parti. On ne laissait partir personne... Qui est coupable ? Pour savoir comment nous devons vivre, il faut d'abord déterminer les responsabilités. À qui la faute ? Aux scientifiques ? Au personnel de la station ? Au directeur ? Aux opérateurs de service ? Mais, dites-moi, pourquoi ne combattons-nous pas l'automobile de la même manière que le réacteur ? Nous exigeons de fermer toutes les centrales nucléaires et de traîner en justice les spécialistes de l'atome ! Nous les maudissons ! Or, en soi, la connaissance ne peut pas être criminelle. Les scientifiques d'aujourd'hui sont également victimes de Tchernobyl. Je veux vivre après Tchernobyl et ne pas mourir de Tchernobyl. Je veux comprendre...

Les réactions des gens sont tellement différentes. Dix ans ont passé, déjà, et ils mesurent tout à l'aune de la guerre. La guerre, elle, n'a duré que quatre ans... Comptez donc que cela fait plus de deux guerres. Je vais vous énumérer les réactions typiques : "Tout est derrière nous", "Cela va s'arranger", "Après dix ans, ce n'est plus aussi terrifiant", "Nous allons tous mourir ! Ça ne va pas tarder !", "Je veux partir à l'étranger", "On doit nous aider", "Je m'en fous ! Il faut continuer à vivre !" Je crois avoir énuméré l'essentiel. Nous entendons cela tous les jours. De mon point de vue, nous sommes des cobayes pour des expériences scientifiques. Un laboratoire international... Sur les dix millions de Biélorusses, plus de deux vivent en zone contaminée. C'est un gigantesque laboratoire du diable... On vient chez nous de partout... On écrit des thèses... De Moscou et de Saint-Pétersbourg, du Japon, d'Allemagne, d'Autriche... Ils préparent l'avenir... (Une longue pause.)

À quoi je pense ? À une nouvelle comparaison... J'ai pensé que je pouvais parler de Tchernobyl, mais pas du blocus. On m'a invité à Saint-Pétersbourg, à une rencontre intitulée "Les enfants du blocus de Leningrad". J'y suis allé, mais je n'ai pas réussi à sortir un seul mot. Parler seulement de la peur ? Cela ne suffit pas... À la maison, nous ne parlions jamais du blocus. Ma mère ne voulait pas que nous nous en souvenions. Mais nous parlons de Tchernobyl. Ou plus exactement... Non... (Il marque une pause.) Nous n'en parlons pas entre nous. Cette conversation surgit lorsque quelqu'un vient nous voir : des étrangers, des journalistes, des parents d'autres régions. Pourquoi ne parlons-nous pas de Tchernobyl ? À l'école, avec les élèves ? Les gens en parlent avec eux en Autriche, en France, en Allemagne : là où ils vont en traitement. Il m'arrive de demander aux enfants de quoi on leur parle, là-bas. Ce qui intéresse les gens. Mais, pour la plupart, ils ne se rappellent même pas la ville ou les familles qui les ont accueillis. Ils énumèrent seulement les cadeaux qu'ils ont reçus, la bonne nourriture qu'ils ont mangée. Ils font des comparaisons entre eux : qui a reçu un magnétophone, qui autre chose. Ils reviennent dans des vêtements qu'ils n'ont pas gagnés, ni leurs parents. Comme s'ils étaient allés à une exposition, dans un grand magasin... Ils attendent en permanence d'y retourner. Ils veulent voir de jolis endroits, qu'on leur offre des cadeaux. Ils s'y habituent. Ils s'y sont déjà habitués. C'est leur façon de vivre, leur idée de la vie. Et, après ce grand magasin qui s'appelle l'étranger, après cette exposition d'objets précieux, je dois leur faire mon cours. En classe, je vois bien qu'ils sont devenus des observateurs... Ils observent au lieu de vivre. Je les conduis dans mon atelier, rempli de sculptures sur bois. Ces objets leur plaisent et je leur dis : "On peut tout faire à partir d'un simple morceau de bois. Vous n'avez qu'à essayer." Réveillez-vous ! Cela m'a aidé à sortir du blocus. J'ai mis des années à m'en sortir..."

Svetlana Alexievitch, La Supplication, éd. J'ai Lu, 1997.