Héroïsme et amour

Séance 01

Le terrain de lice

Observation

La plate-forme – ils disent la Plate – est une portion de territoire longue de trente mètres environ, large de huit, un amalgame de grosses pierres concassées au bulldozer, assemblées en plan et cimentées d'une pâte crayeuse, grossière, friable. Elle est orange violine ou jaune-gris selon les heures et les saisons, mate aux extrémités du jour, rissolée à midi comme une assiette de nems, brûle alors la plante des pieds, et conserve la chaleur si bien que c'est délice le soir venu de s'y allonger sur le ventre, la peau nue, la joue posée à même la roche doucement cabossée. Quelques trous y réservent çà et là des mares d'eau stagnante qui puent le sel et la pisse, mais là où la mer affleure la roche se vernit de mousse topaze et glisse comme si nappée d'huile si bien que l'on se met à l'eau sur les fesses ; sinon une vieille échelle de piscine scellée dans la pierre, une poubelle, des touffes d'herbes maladives en jointure de blocs, quelques canettes, tubes de crème, éclats de verre, papiers gras et encore, derrière les rochers, une bouche d'égout hors service perce le mur de soutènement et propage aux heures chaudes un remugle de matériaux en décomposition et d'eaux usées, ça remonte par un tuyau de fer-blanc connecté au souterrain fangeux de la ville, et c'est comme une expiration soudaine sur la Plate, un souffle, l'haleine du plus noir et du plus honteux, ça stagne et ça s'évapore mais c'est bien à cause de ce trou que les habitants de la corniche évitent la Plate – ça pue l'égout, disent-ils, ça pue, types louches qui se branlent et morveux qui pétaradent, voilà, nous on n'y va pas. Mais, en avant du plateau, des rochers sont éparpillés dans la mer, comme s'ils avaient été catapultés au-delà de leur cible : engloutis, ils sont réformés en planques à oursins et friture future, en abris à poulpes ; émergés, les plus éloignés mutent îlots pour amoureux, radeaux à conspiration, plongeoirs à frime.

Puisque frimer précisément, tchatcher, sauter, plonger, parader, c'est ce qu'ils font quand ils sont là, c'est ce qu'ils viennent faire. La Plate est une scène où ils s'exhibent, terrain de jeu et place des lices, puisque filles et garçons, c'est un tournoi : il s'agit de se foncer dessus sans esquiver le rituel. Le prologue est invariable : les filles s'installent à proximité de l'échelle, en bordure de Plate, quand les garçons, eux, se regroupent sur les rochers, en recul, partition sexuelle du terrain vouée rapidement à l'explosion. Afin d'échauffer celui ou celle d'en face, les plus frontaux outrent leur genre et leur disponibilité – fausses salopes, faux baiseurs sans scrupules –, quand la plupart combinent des stratégies d'approche vieilles comme le monde – contournements ostentatoires, évitements, envoi de messagers dévoués : le théâtre ne peut se séparer de la vie.

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, 2008.

Séance 02

L'incipit

Présentation