Pourquoi écrire ?

Séance 01

L'Astrologue ou les faux présages

Lecture

En vous appuyant sur les informations contenues dans cet article, expliquez qui est l'auteur de la pièce "L'Astrologue ou les faux présages".

Oral

Quelles réactions, quelles réflexions vous inspirent ce projet ?

Si une pièce montée "d'après" Molière n'est pas rare, un texte créé par intelligence artificielle, tel qu'il "aurait pu" l'écrire, l'est bien davantage. Pendant plus de deux ans, une équipe d'artistes et de chercheurs de la Sorbonne s'est attelée à faire émerger, grâce à l'IA, une pièce inédite (puisque jamais écrite) de l'illustre homme de théâtre : l'Astrologue ou les Faux Présages, montrée de jeudi à dimanche au théâtre de la Cité internationale à Paris.

Dès ses débuts, le projet intitulé "Molière ex machina", motivé par l'envie de mieux connaître la langue et les marottes de maître Poquelin, a reçu la bénédiction de l'historien Georges Forestier, spécialiste du Grand Siècle. Pour faire écrire cette pièce, personne n'a rédigé une seule ligne de sa main : l'algorithme a été nourri de références du domaine public dont la dramaturgie de Molière dans son intégralité mais aussi des ouvrages dramatiques, philosophiques ou scientifiques de l'époque.

Quelle différence, alors, avec un collégien pris d'une flémingite aiguë au moment de composer un récit d'invention à la manière de l'illustre homme de théâtre ? Les porteurs du projet assurent, en tout cas, que les gains de temps n'en sont pas puisque chaque scène peut demander jusqu'à 400 itérations. "S'il est très facile de faire quelque chose de médiocre avec l'intelligence artificielle, faire quelque chose de très bon avec est très long", souligne Pierre-Marie Chauvin, le vice-président Arts, sciences, culture et société de Sorbonne Université, dont dépend l'école-atelier théâtre Molière Sorbonne qui porte cette création.

Début janvier, lors d'une conférence au Cent-Quatre autour de la pièce, un spectateur demandait à raison qui en serait l'auteur. "Pas vraiment Molière", lui a-t-on répondu… Un flou artistique cultivé du fait de la débauche de personnes impliquées : jusqu'à une trentaine de cerveaux, dont des linguistes et des spécialistes du XVIIe siècle sollicités pour traquer les incohérences ou hallucinations de l'IA. Pour Gauthier Vernier, membre du collectif Obvious de création assistée par IA, engagé dans l'aventure en tant que coécrivant, l'intelligence artificielle s'imposait comme "le seul outil qui permet de faire de la création collective aussi simplement", en éclatant la paternité de l'œuvre dans une conversation avec le robot. Mistral a donc soufflé la fable que voici : Géronte, un vieux barbon, est mené à la baguette par Pseudoramus, astrologue de pacotille qui le convainc de marier sa fille Lucile au perruquier M. Merville, alors que la jeune fille est éprise de Cléonte. Les deux amoureux pourront compter sur Dorine, la servante pleine d'esprit, pour œuvrer à leur réunion. [...]

Revendiquant un "théâtre historiquement informé", les membres du théâtre Molière Sorbonne, investis dans le projet, cherchent à faire revivre l'art du dramaturge. "On fait de l'archéologie expérimentale", s'enthousiasme Delphine Desnus, en charge de réaliser les costumes d'époque, euxmêmes conçus avec l'aide de l'intelligence artificielle, tout comme la musique et les décors. [...]

Nina Lacour, "L'Astrologue ou les Faux Présages" : avec l'IA, un Molière imaginaire, Libération, 22 juin 2026.

Séance 02

Les pratiques d'écriture

Sondage

1. À quoi vous font penser les mots 'écrire' et 'écriture' ?

2. Est-ce que vous écrivez souvent ?

3. Quand vous écrivez, c'est plutôt pour communiquer avec autrui, pour vous-mêmes, pour créer des fictions, des chansons, etc. ? Expliquez.

4. Est-ce que vous écrivez plutôt sur papier, plutôt sur écran ? Pourquoi ?

5. Racontez un souvenir d'écriture positif.

Observation

Quelles réactions, quelles réflexions vous inspirent ces statistiques ?

L'enquête quantitative a été réalisée par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CREDOC) en novembre 2022, appuyée sur une enquête réalisée en ligne auprès de 1 500 jeunes, âgés de 14 à 18 ans, répartis en groupes de 300 jeunes de chaque âge. Elle a eu lieu du 2 au 18 mai 2022.

Mongenot C., Cordier A., (2023). Les adolescents et leurs pratiques d'écriture au XXIe siècle : nouveaux pouvoirs de l'écriture ?. INJEP Notes & Rapports/Rapport d'étude.

Séance 03

Ce qu'écrire veut dire

Lecture

Proposez un résumé de ce texte en quatre phrases d'environ 30-40 mots.

Vous reformulerez, de façon à ce qu'une personne qui n'aurait pas le texte puisse comprendre sans revenir à l'original.

Pistes

La caractérisation que les adolescents font de leur propre profil de scripteur dépend souvent davantage de normes intégrées que de la réalité de leur pratique. Comme déjà signalé plus haut à propos de la fréquence d'écriture déclarée dans l'enquête quantitative, nombre des jeunes interrogés en entretien ont une appréciation tout à fait subjective de leur activité d'écriture, de sa fréquence, et rencontrent de réelles difficultés à identifier leurs pratiques scripturales non formelles. Écrire des SMS ou des messages via une application dédiée en ligne – ce qu'ils déclarent faire quotidiennement – ou échanger des messages et des photos avec d'autres ne sont pas des activités vécues et caractérisées comme relevant de la pratique scripturale, de "l'écriture". Beaucoup d'enquêtés se caractérisent "P2" (= écrit parfois ou rarement) pour la seule raison qu'ils n'écrivent pas de fictions ou de "textes longs" (expression qui revient dans plusieurs entretiens).

Vahiné, interrogée dans le cadre de l'enquête qualitative, hésite ainsi lorsque la question de son profil de scriptrice lui est posée : "Souvent, quand on, enfin quand mes profs me parlent d'écriture, c'est vraiment des textes construits qui sont réfléchis, et moi je ne fais pas souvent ça, donc je pars du principe que je n'écris pas." (Vahiné, 15 ans, 2de gale, Île-de-France, P2). Aliyah, tout en déclarant une activité quotidienne d'écriture, ne se reconnaît pas le droit de se dire scriptrice pour autant : "Moi j'écris tous les jours, vraiment tous les jours, enfin après je ne sais pas “écrire” dans quel sens. Mais que ce soit scolaire, je dois prendre des notes, voilà aller en cours, donc oui prendre des notes et tout ça, ou alors écrire, tu écris forcément, je ne sais pas si ça compte, mais j'écris à mes amis tous les jours." (Aliyah, 14 ans, 2de générale, Île-de-France, P3). [...]

Au fil de l'entretien, l'adolescent peut être conduit à se démarquer de la norme surplombante et à nuancer ses réponses une fois des distinctions établies. C'est le cas de Sébastien, préparant un CAP d'électricité en alternance, qui corrige son auto-évaluation au vu des précisions apportées : "J'écris rarement. Vu que l'école va reprendre, là je vais écrire forcément pour les cours, mais en temps normal s'il n'y avait pas l'école j'écrirais très rarement. – Si on inclut tous les écrits numériques (SMS, DM, réseaux sociaux…), est-ce que tu dirais encore que tu écris rarement ? – Non, tous les jours, presque toutes les minutes !" (Sébastien, 18 ans, CAP, Auvergne-Rhône-Alpes, P3.)

De nombreux discours traduisent cette hésitation entre une définition restrictive, scolairement normée et légitime de l'écriture, et une vision extensive et dévalorisée, dichotomie résumée par Adeline, étudiante en L1 Lettres modernes : "J'écris tous les jours, mais ce n'est pas l'Écriture avec un grand "E". – Tu fais une différence Entre l'écriture du quotidien et celle qui viserait une production un peu plus créative ? – Oui, oui, je dirais qu'il y a une différence. Ce n'est pas le même travail, on n'utilise pas les mêmes choses. Pour l'écriture du quotidien, on réfléchit pas trop alors que l'écriture créative c'est un peu plus d'imagination, on travaille les mots, on les forme mieux. C'est plus développé, je dirais. [...] Évidemment, si on repense à l'écriture comme ça [sous toutes ses formes, comprenant les contenus et publications par messages et sur les Réseaux Sociaux par exemple], alors oui j'écris tous les jours, sans exception." (Adeline, 18 ans, L1 Lettres modernes, Île-de-France, P3.)

Mongenot C., Cordier A., (2023). Les adolescents et leurs pratiques d'écriture au XXIe siècle : nouveaux pouvoirs de l'écriture ?. INJEP Notes & Rapports/Rapport d'étude.

Séance 04

Toutes les formes de l'écrit

Oral

Faites-vous souvent des brouillons ? Pourquoi ? À quoi ressemblent-ils ?

Pistes

Observation

Classez les documents ci-contre en différentes catégories que vous expliquerez.

Notion : les écrits intermédiaires

Honoré de Balzac, quatrième épreuve corrigée (Bibliothèque de l’Institut de France, fonds Lovenjoul, A 53, f° 129)

Michel Butor, Notes sur La Fontaine(Collection de l’auteur).

Gustave Flaubert, scénario tabulaire pour Hérodias, rempli de chiffres, lettres grecques et becquets d’insertion (BnF, nafr. 23663, t. II, f° 708)

Cahier de laboratoire. Louis Pasteur, expériences sur la rage (BnF, nafr. 18019, f° 88 r°)

Picasso, Carnet de 1940 (reproduit dans Picasso, Écrits, édition établie par Marie-Laure Bernadec et Christine Piot, Paris, Réunion des musées nationaux et Gallimard, 1989, © S.P.A.D.E.M.)

George Sand, in La Mare au diable. (BnF, nafr. 12231, f° 25).

Un brouillon du poème « Vivre encore », paru dans Les Amis inconnus de Jules Supervielle (BnF, Fonds Supervielle, Poésies, vol. II, f° 77.

Paul Valéry, un brouillon du poème « Été » (BnF, nafr. 19002, f° 57)

Zola, liste de 133 titres pour La Bête humaine (BnF, nafr. 10274, f° 298)

Grésillon, A. (1994). Éléments de critique génétique : Lire les manuscrits modernes. PUF.

Séance 05

Éloge de l'imperfection

Lecture

Résumez le texte suivant en huit phrases. Vous reformulerez.

Oral

Comment utilisez-vous l'Intelligence Artificielle Générative quand vous écrivez ?

Prolongement

Aymen Bouali nous invite à réhabiliter "le brouillon, la rature, l'essai, l'erreur".

Aymen Bouali, docteur en physique, est professeur agrégé de sciences physiques à l'Ecole normale supérieure de Tunis (université de Tunis).

Le danger le plus profond de l'intelligence artificielle (IA) n'est peut-être pas que les machines deviennent humaines. Il est plus discret, plus quotidien : que nous acceptions de penser un peu moins par nous-mêmes. Nous ne cherchons plus longtemps un mot ; nous le demandons à une machine. Nous ne commençons plus toujours un texte par une phrase maladroite ; nous demandons d'emblée une version correcte, présentable. Rien de tout cela ne paraît inquiétant, si les changements sont pris séparément. C'est même confortable. Mais c'est peut-être ainsi que commence la dépossession.

Nous avons longtemps pensé la technologie comme un prolongement naturel de nos capacités : écrire, calculer, nous informer, nous divertir plus vite. Chaque outil, isolément, semble raisonnable. La question naît de leur addition. Car l'ensemble dessine une transformation plus profonde : l'externalisation progressive de nos gestes, de notre mémoire, de notre attention, de notre jugement et, désormais, de notre droit à l'erreur. [...]

Prenons l'écriture. Une idée ne surgit pas de la même manière lorsqu'on l'écrit rapidement sur un clavier ou lorsqu'on la laisse naître au bout d'un stylo. La main ralentit la pensée ; mais ce ralentissement n'est pas une faiblesse. Il oblige à choisir, à hésiter, à revenir sur un mot, à sentir la phrase en train de se construire. Ecrire à la main, ce n'est pas seulement produire des signes. C'est faire travailler ensemble le regard, le geste, la mémoire motrice, l'attention et le langage.

C'est ici que l'IA générative pose une question éducative et civilisationnelle majeure. Utilisée après l'effort, elle peut aider à clarifier, comparer, traduire, prolonger une réflexion. Utilisée avant l'effort, elle risque d'offrir trop tôt une forme correcte à une pensée fragile, qui avait besoin de temps pour se chercher. Le danger n'est donc pas seulement l'outil, mais le moment où il est utilisé. S'il arrive trop tôt, il court-circuite ce que l'apprentissage a de plus précieux : la confrontation avec la difficulté. [...]

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'inquiétude face à l'IA. Le problème n'est pas que les machines possèdent une conscience ; aucune preuve sérieuse ne permet aujourd'hui de l'affirmer. Le problème est que nous pourrions finir par agir comme si elles devaient porter à notre place le poids de la conscience : écrire pour nous, corriger nos maladresses, anticiper nos désirs, lisser nos imperfections.

La perfection algorithmique exerce ici une séduction dangereuse. Elle promet de supprimer la faute, l'hésitation, la lenteur, la honte de mal formuler. Mais une société qui ne tolère plus l'erreur finit par ne plus tolérer l'humain. L'enfant qui apprend, l'étudiant qui cherche, le chercheur qui doute, le citoyen qui écrit maladroitement une idée juste : tous ont besoin d'un espace où l'imperfection n'est pas aussitôt corrigée, ridiculisée ou remplacée.

L'humanité n'a jamais vécu sans technique. La civilisation est elle-même une histoire d'outils. Mais il existe une différence décisive entre l'outil qui augmente une capacité et celui qui l'atrophie en la rendant inutile. La calculatrice n'interdit pas le calcul ; elle devient problématique lorsqu'elle dispense de comprendre ce qu'un calcul signifie. L'IA n'interdit pas d'écrire ; elle devient problématique lorsqu'elle rend l'écriture personnelle trop coûteuse, trop lente, trop risquée socialement.

Le retour nécessaire n'est donc pas un retour à la nature contre la civilisation, mais un retour du geste dans la civilisation. Reprendre le stylo. Lire longuement sans interruption. Résoudre un problème avant d'appeler l'assistance. Laisser le téléphone hors de la pièce lorsqu'il faut penser. Enseigner que l'IA peut venir après l'effort, mais qu'elle ne doit pas voler l'effort. Réhabiliter le brouillon, la rature, l'essai, l'erreur, non comme signes d'échec, mais comme conditions de la pensée. [...]

Aymen Bouali, "Une société qui ne tolère plus l'erreur finit par ne plus tolérer l'humain", Le Monde, 20 juin 2026.

Évaluation

Les grands écrits

Observation