INSPE ANGERS - MEEF/DIU LETTRES

Didactique de la langue

La phrase et la ponctuation

Les définitions traditionnelles

La tradition pédagogique a coutume de caractériser la phrase par une série de critères hétérogènes qu'il est bien difficile d'appliquer de manière rigoureuse sans devoir remettre en cause tout ou partie de leur bien-fondé. Ils sont essentiellement de trois ordres : orthographique, phonétique, sémantique. (a) Sur le plan graphique, la phrase est délimitée, à son début, par une majuscule à l'initiale du premier mot et, à sa fin, par un point. (b) Sur le plan phonétique, elle est marquée par une intonation caractéristique (en général, montante puis descendante) et limitée par deux pauses importantes de la voix. (c) Sur le plan sémantique, elle se présente comme une "unité de pensée" ou encore comme un assemblage de mots ayant un "sens complet". En fait, si (a) permet d'isoler correctement certains segments de la chaine écrite (par exemple les "phrases" d'un texte), son application conjointe avec (b) et/ou avec (c) devient rapidement problématique. [...]. Ensuite, la prise en charge du critère (c) est, pour le moins, problématique : que faut-il entendre par "unité de pensée" ou "sens complet" ? Soient les deux phrases consécutives: Paul sortit. Il pleuvait. Comment expliquer que ces deux unités de pensée puissent n'en faire qu'une dans il pleuvait lorsque Paul sortit, ou encore dans Paul sortit sous la pluie. ?

Arrivé, M., Gadet, F., & Galmiche, M. (1986). La grammaire d'aujourd'hui : guide alphabétique de linguistique française.

Une fabrique de phrases

Construisez quatre phrases à partir des éléments suivants (vous n'ếtes pas obligé de tout utiliser).

Une triple définition

La phrase est l'unité fondamentale de la langue dans laquelle s'organisent les relations entre les mots. On peut la définir de trois points de vue.

Du point de vue syntaxique : la phrase est une structure complète et autonome. Elle n'est ni un "tas de mots", ni une simple suite linéaire de mots, mais un ensemble hiérarchisé de constituants de natures diverses. On analyse généralement la phrase en deux groupes: le Groupe Nominal (GN) et le Groupe Verbal (GV).

[L'année] [poursuivait son cours]. (M. Yourcenar, Quoi ? L'Éternité)

Du point de vue sémantique : la phrase canonique (phrase modèle) est constituée d'un thème et d'un prédicat Le prédicat apporte une information, "dit quelque chose" du thème.

[L'écrivain] [regarde son jardin clos]. (M. Cordier, Dans le secret des Dix)

Le thème correspond souvent au sujet de la phrase, mais ce n'est pas toujours le cas.

Du point de vue pragmatique : toute phrase sert à accomplir un acte de langage, qui correspond aux trois comportements communicatifs fondamentaux.

- La phrase déclarative sert à accomplir un acte de déclaration (ou fondamentaux. d'assertion).

La guerre fait partie de l'histoire de cet univers. (G. Klein)

- La phrase interrogative sert à accomplir un acte d'interrogation, de questionnement.

[...] quand donc disparaîtra ce nuage, que le soleil puisse nous chauffer nous aussi ? (B.-M. Koltès, Le Récit d'Alboury)

- La phrase injonctive sert à demander la réalisation ou la non-réalisation d'un acte (ordre, demande, conseil, prière).

Sois sage, Ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. (Baudelaire)

Pellat, Jean-Christophe, et al. Le Grevisse de l'enseignant : grammaire de référence notions pour l'analyse grammaticale, du son au texte. Nouvelle éd, Magnard, 2022. Grevisse.

Phrase graphique et phrase syntaxique

Au cœur de la syntaxe se situe la notion de phrase. Or, dans les descriptions grammaticales actuelles, il existe plusieurs "phrases" (Boivin et Pinsonneault, 2008 ; Riegel et al., 2004) : la phrase syntaxique, qui est constituée d'un sujet, d'un prédicat et, facultativement, d'un ou de plusieurs compléments de phrase ; la phrase de base, phrase syntaxique modèle dont les constituants sont placés dans l'ordre canonique (sujet, verbe, complément(s) du verbe, attribut, complément(s) de phrase) ; la phrase syntaxique subordonnée, une phrase syntaxique qui dépend d'une autre et y joue presque toujours une fonction grammaticale ; la phrase syntaxique autonome, phrase syntaxique qui ne dépend d'aucune autre et n'a pas de fonction grammaticale ; la phrase graphique, qui est comprise entre une majuscule et un signe de ponctuation forte.

Lefrançois, P. (2021). Enseigner et apprendre la notion de phrase pour améliorer la compétence à écrire des élèves du primaire à l'aide de la littérature de jeunesse. Rapport de recherche. Disponible à : https://frq.gouv.qc.ca/app/uploads/2021/06/pt_lefrancoisp_rapport-2014_enseigner-notion-phrase.pdf

La proposition, ou sous-phrase

Proposition fait double emploi avec phrase. On n'a pas plus besoin de ce terme emprunté à la logique et popularisé par l'analyse logique i.e. l'analyse des phrases, au sens étroit d'analyse = 'découpage', que la loi Guizot de 1833 avait imposée aux instituteurs français en complément de l'analyse grammaticale i.e. au sens large d'analyse = 'examen', l'étude des mots : natures et fonctions-que de son cortège d'épithètes : proposition "indépendante" ou "absolue" (= la phrase simple); propositions "principale" et " subordonnée" (= une phrase intégrante et une phrase intégrée formant ensemble une phrase complexe). [...]

La phrase intégrante peut être dite phrase matrice et la phrase intégrée sous-phrase (elle-même susceptible d'intégrer à la façon des poupées russes de nouvelles sous-phrases).

Wilmet, M. (2007). Grammaire rénovée du français. De Boeck.

La combinaison de phrases

Proposées depuis les années 1960 aux États-Unis, les activités de combinaison de phrases "[permettent] la pratique dirigée et réfléchie de manipulation et de réécriture de phrases simples en phrases syntaxiquement plus matures et variées" (Saddler, 2005). Ainsi, l’enseignant propose à l’élève ou à l’étudiant de construire une ou plusieurs phrases syntaxiquement riches à partir d’un ensemble de phrases simples et courtes. Contrairement aux exercices grammaticaux traditionnels, la combinaison de phrases met l’accent non pas sur le respect de règles ni sur les erreurs, mais plutôt sur la liberté de construire des phrases riches et variées en combinant des phrases simples. [...] Les résultats de plusieurs recherches américaines depuis les années 1970 montrent que la pratique régulière d’activités de combinaison de phrases a un effet positif sur le développement de pratiques d’écriture efficaces, et ce, à tout âge. [...] Précisons que les chercheurs des études les plus récentes sur cette pratique insistent sur l’importance de la discussion grammaticale autour du choix de procédés de combinaison plutôt que sur la recherche d’une bonne réponse (Graham et Perin, 2007; Saddler, 2005), et sur le réinvestissement explicite des habiletés développées au moment de la révision de texte (Andrews et autres, 2006).

Giguère, M.-H., Nadeau, M., Quevillon Lacasse, C. (2018). La combinaison de phrases : un dispositif stimulant et efficace pour développer la créativité syntaxique. Disponible à : https://correspo.ccdmd.qc.ca/document/la-combinaison-de-phrases-un-dispositif-stimulant-et-efficace-pour-developper-la-creativite-syntaxique/

Le problème de la ponctuation

Une bonne moitié des répondants n'ont jamais reçu d'enseignement spécifiquement consacré à la ponctuation. Les deux sources majeures de leurs apprentissages sont les corrections de leurs textes par les enseignants ou l'observation de la ponctuation dans les textes qu'ils lisent. Et plus des trois quarts d'entre eux ne consultent pratiquement pas les ouvrages de référence et sont a fortiori incapables d'en citer un seul. En cas d'hésitations, ces adultes scripteurs se fient très généralement (le plus souvent ou assez souvent = 86 %) à leur intuition. Pour plusieurs d'entre eux, "une bonne compétence grammaticale (syntaxique) est [certes] nécessaire pour ponctuer correctement", mais pourtant "la ponctuation ne s'enseigne pas, elle s'apprend : on apprend à ponctuer avant tout en lisant et en observant les textes". Une certaine incohérence des réponses dans l'ensemble des opinions exprimées trahit bien un désarroi face à ce domaine de la rédaction. Notons finalement cette autre opinion quasi unanime "Dans son enseignement de la rédaction, l'école devrait se préoccuper plus de la ponctuation".

Bain, D. (2019). Didactique de la ponctuation : plaidoyer pour une approche textuelle. In S. Aeby Daghé, E. Bulea Bronckart, G. S. Cordeiro, J. Dolz, I. Leopoldoff, A. Monnier, … B. Védrines (éds.), Didactique du français et construction d'une discipline scientifique. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.78456

Définitions de la ponctuation

La ponctuation englobe deux ensembles de signes : le premier (A), plus vaste, et le second (B), plus restreint, au sein du premier parce que plus particulier, un peu à la manière de poupées gigognes. Appartiennent au système de la ponctuation les éléments de l'ensemble A que sont le découpage en paragraphes, qui va de pair avec le retour à la ligne et l'alinéa, autant d'éléments devant être compris comme des marques "premières" ou macrostructurelles d'organisation d'un texte permettant de le découper, de le segmenter, de le rendre visuellement compréhensible – il s'agit d'une des premières fonctions de la ponctuation. Le deuxième ensemble (B) comporte les signes considérés traditionnellement comme ceux de la ponctuation ; ils ont des usages nécessairement plus divers. Ce sont d'abord les signes pouvant terminer les phrases (ponctuation forte), c'est-à-dire le point et les points d'exclamation, d'interrogation et de suspension – les premiers signes que les enfants apprennent à utiliser. À ceux-ci s'ajoutent d'autres signes que les scripteurs découvrent progressivement. Mentionnons d'abord ceux qui fonctionnent par paire, et par paire seulement, soit les guillemets, les parenthèses et les crochets. Enfin, doivent être considérés le point-virgule, la virgule et le tiret, ces deux derniers pouvant ou non être utilisés par paire.

Dufour, M.-P. et Chartrand, S.-G. (2014). Enseigner le système de la ponctuation. Le français aujourd'hui, 187(4), 91-99. https://doi.org/10.3917/lfa.187.0091.

Observation

Observez la virgule dans cet extrait. Quels rôles joue-t-elle ?

Les fonctions de la ponctuation

Les signes de ponctuation ont trois fonctions, qui peuvent se cumuler.

1. Une fonction prosodique

Les signes de ponctuation peuvent correspondre aux pauses de la voix ou à l'intonation de la phrase.

- La virgule, le point-virgule et le point marquent des frontières syntaxiques qui correspondent à des pauses orales, d'importance croissante.

Une heure, deux heures, trois heures ; la neige continue à tomber. Quatre heures ; la nuit ; on allume les âtres; il neige. Cinq heures. Six, sept; on allume les lampes ; il neige. (J. Giono)

- Le point d'interrogation et le point d'exclamation correspondent aux intonations interrogatives et exclamatives.

C'est Darnand qui t'envoie ? [...] Elle vous prend pour un émissaire de Darnand, allez savoir pourquoi ! (L. Salvayre, La Compagnie des spectres)

2. Une fonction syntaxique

Les signes de ponctuation peuvent indiquer seulement des séparations syntaxiques entre les phrases (le point) ou entre leurs parties (la virgule et le point-virgule), ou bien indiquer aussi des démarcations énonciatives, comme les citations ou le discours rapporté (deux-points, guillemets, parenthèses, tirets).

Elle a eu un rire de gorge et m'a dit : - Est-ce un travail pour un homme, celui que tu fais là? (M. Condé, Traversée de la Mangrove)

Les deux-points annoncent le discours direct et le tiret, le tour de parole.

Je viens d'écrire : "à glacer le sang". J'ai compris ce jour-là quelle vérité recouvrent d'autres expressions toutes faites : c'est vraiment "un silence de mort" qui s'est abattu après sa sortie. (E. Carrère, L'Adversaire)

Les guillemets isolent une citation.

3. Une fonction sémantique et énonciative

Les signes de ponctuation peuvent apporter diverses informations sémantiques et énonciatives. Ils jouent un rôle sémantique analogue à celui des connecteurs.

- Les signes placés en fin de phrase indiquent les types de phrases, principalement les points d'interrogation et d'exclamation.

- La ponctuation peut marquer un découpage sémantique de la phrase, en particulier la virgule.

Il n'y avait rien d'autre sur la terre, rien, ni personne. (J.M.G. Le Clézio, Désert)

La dernière virgule, facultative, détache le segment final ni personne et le met en relief.

- Certains signes indiquent un changement énonciatif.

- Sadie, dit mon père, on va quitter ce putain de pays. (N. Huston, Lignes de faille)

Les virgules isolent l'incise du discours direct, ouvert par le tiret et clos par le guillemet.

Pellat, Jean-Christophe, et al. Le Grevisse de l'enseignant : grammaire de référence notions pour l'analyse grammaticale, du son au texte. Nouvelle éd, Magnard, 2022. Grevisse.

Ponctuation et compréhension

Il faut par ailleurs lutter contre une idée encore très répandue, même dans certains mémentos ou manuels récents, selon laquelle certaines ponctuations correspondent à des pauses plus ou moins longues. C'est ainsi que, dans la récente grammaire de référence de Balma et Tardin (2013, p. 50), "la virgule marque une pause légère". Cette définition est heureusement immédiatement corrigée par la précision : "Elle permet généralement de séparer un ou plusieurs éléments de la phrase et en facilite ainsi la compréhension." Ce qui nous rappelle que la ponctuation a effectivement pour fonction essentielle de faciliter, voire d'organiser, la compréhension du texte. Cette fonction prime pour nous sur toute autre considération.

Bain, D. (2019). Didactique de la ponctuation : plaidoyer pour une approche textuelle. In S. Aeby Daghé, E. Bulea Bronckart, G. S. Cordeiro, J. Dolz, I. Leopoldoff, A. Monnier, … B. Védrines (éds.), Didactique du français et construction d'une discipline scientifique. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.78456

Utiliser la ponctuation

Dans les deux extraits proposés, utilisez la ponctuation pour aider à la compréhension.

Ponctuation et composition

Rédiger, ce n'est pas "faire des phrases". On entre d'emblée dans un cadre textuel, ne serait-ce que par la syntaxe utilisée spontanément, le contenu abordé et le sens qu'on veut lui donner, parfois le style du discours ou encore l'objectif et la position de l'énonciateur, sans oublier le genre de texte. Ces cinq facteurs – syntaxique, sémantique, stylistique, énonciatif et générique – entrent d'emblée en jeu dans la phase de production initiale ou dans celle de révision. Le rédacteur a, par exemple, le choix d'utiliser une subordonnée causale ("Il était furieux parce qu'on lui avait refusé sa demande.") ; de couper la phrase en deux en introduisant la seconde par une conjonction de coordination précédée d'une virgule ("Il était furieux, car on lui avait refusé sa demande.") ; de relier les deux parties par un deux-points explicatif ("Il était furieux : on lui avait refusé sa demande") ou par un point-virgule éventuellement suivi de en effet et une virgule ("Il était furieux ; en effet, on lui avait refusé sa demande.") ; ou encore de découper la phrase de départ en deux phrases graphiques ("Il était furieux. On lui avait refusé sa demande.") pour mieux traduire une ironie de l'énonciateur ou/et adopter un certain style. Ces décisions ne sont pas conditionnées par le seul cadre phrastique, mais par le tissage de l'ensemble du texte et dans certains cas par le genre textuel (polémique vs informatif, par exemple). Et, comme on vient de le voir, la ponctuation entre pleinement dans ce cadre textuel.

Bain, D. (2019). Didactique de la ponctuation : plaidoyer pour une approche textuelle. In S. Aeby Daghé, E. Bulea Bronckart, G. S. Cordeiro, J. Dolz, I. Leopoldoff, A. Monnier, … B. Védrines (éds.), Didactique du français et construction d'une discipline scientifique. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.78456

Repères de progression

Stade Âge Caractéristiques

Stade 1

De 6 à 9 ans

Utilisation dominante et souvent erronée de la majuscule et du point

Connecteurs utilisés à la place de la virgule pour la jonction de phrases syntaxiques (ces connecteurs incluent les conjonctions de coordination ainsi que certains adverbes: et, et puis, puis ("pis") là, après, etc.)

Stade 2

De 10 à 13 ans

Segmentation plus adéquate du texte en phrases graphiques

Augmentation de la fréquence des virgules

Stade 3

De 13 à 17 ans et adultes

Meilleure organisation du texte en paragraphes

Utilisation de la virgule dans les phrases syntaxiques à améliorer

Arseneau, R., Nadeau, M., Fisher, C., Giguère, M.-H., & Quevillon Lacasse, C. (2023). Améliorer la ponctuation des élèves : Expérimentation en classe et résultats dans des textes d'élèves du primaire et du secondaire au Québec. Didactique, 4(1), 81‑116. https://doi.org/10.37571/2023.01041

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