INSPE ANGERS - MEEF/DIU LETTRES

Didactique de la langue

La ponctuation

Le problème

Une bonne moitié des répondants n'ont jamais reçu d'enseignement spécifiquement consacré à la ponctuation. Les deux sources majeures de leurs apprentissages sont les corrections de leurs textes par les enseignants ou l'observation de la ponctuation dans les textes qu'ils lisent. Et plus des trois quarts d'entre eux ne consultent pratiquement pas les ouvrages de référence et sont a fortiori incapables d'en citer un seul. En cas d'hésitations, ces adultes scripteurs se fient très généralement (le plus souvent ou assez souvent = 86 %) à leur intuition. Pour plusieurs d'entre eux, "une bonne compétence grammaticale (syntaxique) est [certes] nécessaire pour ponctuer correctement", mais pourtant "la ponctuation ne s'enseigne pas, elle s'apprend : on apprend à ponctuer avant tout en lisant et en observant les textes". Une certaine incohérence des réponses dans l'ensemble des opinions exprimées trahit bien un désarroi face à ce domaine de la rédaction. Notons finalement cette autre opinion quasi unanime "Dans son enseignement de la rédaction, l'école devrait se préoccuper plus de la ponctuation".

Bain, D. (2019). Didactique de la ponctuation : plaidoyer pour une approche textuelle. In S. Aeby Daghé, E. Bulea Bronckart, G. S. Cordeiro, J. Dolz, I. Leopoldoff, A. Monnier, … B. Védrines (éds.), Didactique du français et construction d'une discipline scientifique. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.78456

De quoi parle-t-on ?

La ponctuation englobe deux ensembles de signes : le premier (A), plus vaste, et le second (B), plus restreint, au sein du premier parce que plus particulier, un peu à la manière de poupées gigognes. Appartiennent au système de la ponctuation les éléments de l'ensemble A que sont le découpage en paragraphes, qui va de pair avec le retour à la ligne et l'alinéa, autant d'éléments devant être compris comme des marques "premières" ou macrostructurelles d'organisation d'un texte permettant de le découper, de le segmenter, de le rendre visuellement compréhensible – il s'agit d'une des premières fonctions de la ponctuation.

Le deuxième ensemble (B) comporte les signes considérés traditionnellement comme ceux de la ponctuation ; ils ont des usages nécessairement plus divers. Ce sont d'abord les signes pouvant terminer les phrases (ponctuation forte), c'est-à-dire le point et les points d'exclamation, d'interrogation et de suspension – les premiers signes que les enfants apprennent à utiliser. À ceux-ci s'ajoutent d'autres signes que les scripteurs découvrent progressivement. Mentionnons d'abord ceux qui fonctionnent par paire, et par paire seulement, soit les guillemets, les parenthèses et les crochets. Enfin, doivent être considérés le point-virgule, la virgule et le tiret, ces deux derniers pouvant ou non être utilisés par paire.

Dufour, M.-P. et Chartrand, S.-G. (2014). Enseigner le système de la ponctuation. Le français aujourd'hui, 187(4), 91-99. https://doi.org/10.3917/lfa.187.0091.

Observation

1. Comparez les différentes versions de ces phrases. Quelles différences percevez-vous ?

2. Observez la ponctuation dans cet extrait. Quels rôles jouent les virgules ?

Une approche textuelle

Rédiger, ce n'est pas "faire des phrases". On entre d'emblée dans un cadre textuel, ne serait-ce que par la syntaxe utilisée spontanément, le contenu abordé et le sens qu'on veut lui donner, parfois le style du discours ou encore l'objectif et la position de l'énonciateur, sans oublier le genre de texte. Ces cinq facteurs – syntaxique, sémantique, stylistique, énonciatif et générique – entrent d'emblée en jeu dans la phase de production initiale ou dans celle de révision. Le rédacteur a, par exemple, le choix d'utiliser une subordonnée causale ("Il était furieux parce qu'on lui avait refusé sa demande.") ; de couper la phrase en deux en introduisant la seconde par une conjonction de coordination précédée d'une virgule ("Il était furieux, car on lui avait refusé sa demande.") ; de relier les deux parties par un deux-points explicatif ("Il était furieux : on lui avait refusé sa demande") ou par un point-virgule éventuellement suivi de en effet et une virgule ("Il était furieux ; en effet, on lui avait refusé sa demande.") ; ou encore de découper la phrase de départ en deux phrases graphiques ("Il était furieux. On lui avait refusé sa demande.") pour mieux traduire une ironie de l'énonciateur ou/et adopter un certain style. Ces décisions ne sont pas conditionnées par le seul cadre phrastique, mais par le tissage de l'ensemble du texte et dans certains cas par le genre textuel (polémique vs informatif, par exemple). Et, comme on vient de le voir, la ponctuation entre pleinement dans ce cadre textuel.

Bain, D. (2019). Didactique de la ponctuation : plaidoyer pour une approche textuelle. In S. Aeby Daghé, E. Bulea Bronckart, G. S. Cordeiro, J. Dolz, I. Leopoldoff, A. Monnier, … B. Védrines (éds.), Didactique du français et construction d'une discipline scientifique. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.78456

Les fonctions de la ponctuation

Les signes de ponctuation ont trois fonctions, qui peuvent se cumuler.

1. Une fonction prosodique

Les signes de ponctuation peuvent correspondre aux pauses de la voix ou à l'intonation de la phrase.

- La virgule, le point-virgule et le point marquent des frontières syntaxiques qui correspondent à des pauses orales, d'importance croissante.

Une heure, deux heures, trois heures ; la neige continue à tomber. Quatre heures ; la nuit ; on allume les âtres; il neige. Cinq heures. Six, sept; on allume les lampes ; il neige. (J. Giono)

- Le point d'interrogation et le point d'exclamation correspondent aux intonations interrogatives et exclamatives.

C'est Darnand qui t'envoie ? [...] Elle vous prend pour un émissaire de Darnand, allez savoir pourquoi ! (L. Salvayre, La Compagnie des spectres)

2. Une fonction syntaxique

Les signes de ponctuation peuvent indiquer seulement des séparations syntaxiques entre les phrases (le point) ou entre leurs parties (la virgule et le point-virgule), ou bien indiquer aussi des démarcations énonciatives, comme les citations ou le discours rapporté (deux-points, guillemets, parenthèses, tirets).

Elle a eu un rire de gorge et m'a dit : - Est-ce un travail pour un homme, celui que tu fais là? (M. Condé, Traversée de la Mangrove)

Les deux-points annoncent le discours direct et le tiret, le tour de parole.

Je viens d'écrire : "à glacer le sang". J'ai compris ce jour-là quelle vérité recouvrent d'autres expressions toutes faites : c'est vraiment "un silence de mort" qui s'est abattu après sa sortie. (E. Carrère, L'Adversaire)

Les guillemets isolent une citation.

3. Une fonction sémantique et énonciative

Les signes de ponctuation peuvent apporter diverses informations sémantiques et énonciatives. Ils jouent un rôle sémantique analogue à celui des connecteurs.

- Les signes placés en fin de phrase indiquent les types de phrases, principalement les points d'interrogation et d'exclamation.

- La ponctuation peut marquer un découpage sémantique de la phrase, en particulier la virgule.

Il n'y avait rien d'autre sur la terre, rien, ni personne. (J.M.G. Le Clézio, Désert)

La dernière virgule, facultative, détache le segment final ni personne et le met en relief.

- Certains signes indiquent un changement énonciatif.

- Sadie, dit mon père, on va quitter ce putain de pays. (N. Huston, Lignes de faille)

Les virgules isolent l'incise du discours direct, ouvert par le tiret et clos par le guillemet.

Pellat, Jean-Christophe, et al. Le Grevisse de l'enseignant : grammaire de référence notions pour l'analyse grammaticale, du son au texte. Nouvelle éd, Magnard, 2022. Grevisse.

Le bon usage de la virgule

Je me souviens que Jérôme Lindon avait une position très arrêtée sur la façon dont il fallait utiliser les virgules (c’était le violon d’Ingres de Lindon, les virgules). Sur le manuscrit de La Salle de bain, il a pratiquement procédé à une refonte complète de l’utilisation des virgules. Pour ma part, je le confesse, je n’avais pas vraiment d’avis sur la question, et je l’ai regardé faire avec attention. J’ai observé comment il procédait, quelles étaient les règles non dites qu’il appliquait (« et — virgule — si » plutôt que « et si » par exemple — moi je veux bien), et j’ai fini, au bout de quelques livres, par ponctuer inconsciemment comme Lindon, sans plus me poser davantage de questions. On est loin du fameux : « Je tiens absolument à cette virgule » écrit à la main par Baudelaire dans la marge des épreuves des Fleurs du mal, et il avait entouré sa remarque, on pourrait dire sa supplique, sa prière, son injonction, d’un cercle noir courroucé. On devine là, chez Baudelaire, à l’heure où il pressentait qu’il pourrait être privé de cette virgule vitale, une inquiétude tourmentée.

La ponctuation pour faciliter la compréhension

Il faut par ailleurs lutter contre une idée encore très répandue, même dans certains mémentos ou manuels récents, selon laquelle certaines ponctuations correspondent à des pauses plus ou moins longues. C'est ainsi que, dans la récente grammaire de référence de Balma et Tardin (2013, p. 50), "la virgule marque une pause légère". Cette définition est heureusement immédiatement corrigée par la précision : "Elle permet généralement de séparer un ou plusieurs éléments de la phrase et en facilite ainsi la compréhension." Ce qui nous rappelle que la ponctuation a effectivement pour fonction essentielle de faciliter, voire d'organiser, la compréhension du texte. Cette fonction prime pour nous sur toute autre considération.

Bain, D. (2019). Didactique de la ponctuation : plaidoyer pour une approche textuelle. In S. Aeby Daghé, E. Bulea Bronckart, G. S. Cordeiro, J. Dolz, I. Leopoldoff, A. Monnier, … B. Védrines (éds.), Didactique du français et construction d'une discipline scientifique. Villeneuve d'Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.78456

Vers la maîtrise

Faites les exercices proposés.

Repères de progression

Stade Âge Caractéristiques

Stade 1

De 6 à 9 ans

Utilisation dominante et souvent erronée de la majuscule et du point

Connecteurs utilisés à la place de la virgule pour la jonction de phrases syntaxiques (ces connecteurs incluent les conjonctions de coordination ainsi que certains adverbes: et, et puis, puis ("pis") là, après, etc.)

Stade 2

De 10 à 13 ans

Segmentation plus adéquate du texte en phrases graphiques

Augmentation de la fréquence des virgules

Stade 3

De 13 à 17 ans et adultes

Meilleure organisation du texte en paragraphes

Utilisation de la virgule dans les phrases syntaxiques à améliorer

Arseneau, R., Nadeau, M., Fisher, C., Giguère, M.-H., & Quevillon Lacasse, C. (2023). Améliorer la ponctuation des élèves : Expérimentation en classe et résultats dans des textes d'élèves du primaire et du secondaire au Québec. Didactique, 4(1), 81‑116. https://doi.org/10.37571/2023.01041

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