Il m'offre de me conduire à la salle des catalogues et de
m'y laisser seul, bien que ce soit en principe interdit, les
bibliothécaires seuls ayant le droit d'y travailler. Ainsi,
je me trouvai réellement dans le Saint des Saints de la
bibliothèque. J'avais l'impression, je t'assure, d'être entré
à l'intérieur d'un crâne. Il n'y avait rien autour de moi que
des rayons avec leurs cellules de livres, partout des
échelles pour monter, et sur les tables et les pupitres rien
que des catalogues et des bibliographies, toute la
quintessence du savoir, nulle part un livre sensé, lisible,
rien que des livres sur des livres : ça sentait diablement la
matière grise, et je ne me flatte pas en disant que j'avais
l'impression d'être arrivé à quelque chose ! Mais aussi bien,
naturellement, quand le type a voulu me laisser seul, je me
suis senti tout drôle, pas tranquille, pour tout dire :
recueilli et pas tranquille. Il grimpe comme un singe sur une
échelle, fonce sur un volume évidemment visé d'en bas, tombe
juste dessus, me le descend et dit : "J'ai là pour vous, mon
général, une bibliographie des bibliographies (tu vois ce que
c'est ?), c'est-à-dire la liste alphabétique des listes
alphabétiques des titres de tous les livres et travaux qui
ont été consacrés durant ces cinq dernières années aux
progrès des sciences éthiques, à l'exclusion de la théologie
morale et des belles-lettres…" Du moins est-ce à peu près ce
qu'il m'explique, après quoi il veut s'enfuir. J'ai juste le
temps de l'accrocher par son veston, et me cramponne à lui.
"Monsieur le bibliothécaire, m'écrié-je, vous ne pouvez pas
m'abandonner sans m'avoir révélé le secret grâce auquel vous
arrivez à vous retrouver dans ce… (oui, j'ai employé
imprudemment le mot de cabanon, parce que c'est l'impression
que j'avais eue tout à coup) dans ce cabanon de livres !" Il
a dû mal me comprendre : dans la suite, je me suis souvenu de
ce qu'on prétend, que les fous aiment toujours à reprocher
leur folie aux autres ; en tout cas, il ne quittait pas mon
sabre des yeux et ne tenait plus en place. Là-dessus, je puis
dire qu'il m'a fait une sacrée frousse. Comme je le tenais
toujours par son veston, le voilà qui tout à coup se
redresse, comme s'il devenait trop grand pour son pantalon
flottant, et me dit d'une voix qui s'attardait
significativement sur chaque mot, comme s'il allait
maintenant révéler le secret de ces murs : "Mon général !
Vous voulez savoir comment je puis connaître chacun de ces
livres ? Rien ne m'empêche de vous le dire : c'est parce que
je n'en lis aucun !"
Là, vraiment, c'en était trop ! Devant ma stupeur, il a
bien voulu s'expliquer. Le secret de tout bon bibliothécaire
est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est
confiée, que les titres et la table des matières. "Celui qui
met le nez dans le contenu est perdu pour la bibliothèque !
m'apprit-il. Jamais il ne pourra avoir une vue d'ensemble
!"
Le souffle coupé, je lui demande : "Ainsi, vous ne lisez
jamais un seul de ces livres ?
— Jamais. À l'exception des catalogues."
Musil, R. (2004). L'homme sans qualités
: roman. Seuil.
Ainsi les livres dont nous parlons ne sont-ils pas
seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture
intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais
aussi des livres-fantômes qui surgissent au croisement des
virtualités inabouties de chaque livre et de nos
inconscients, et dont le prolongement nourrit nos rêveries et
nos conversations plus sûrement encore que les objets réels
dont ils sont théoriquement issus.
On voit comment la discussion sur un livre ouvre à un
espace où les notions de vrai et de faux [...] perdent
beaucoup de leur validité. Il est d'abord difficile de savoir
avec précision si l'on a ou non lu un livre, tant la lecture
est le lieu de l'évanescence. Il est ensuite à peu près
impossible de savoir si les autres l'ont lu, ce qui
impliquerait d'abord qu'ils puissent eux-mêmes répondre à
cette question. Enfin, le contenu du texte est une notion
floue, tant il est difficile d'affirmer avec certitude que
quelque chose ne s'y trouve pas.
L'espace virtuel de la discussion sur les livres est donc
marqué par une grande indécision, qui concerne aussi bien les
acteurs de cette scène, inaptes à dire rigoureusement ce
qu'ils ont lu, que l'objet mobile de leur discussion. Mais
cette indécision ne présente pas que des inconvénients. Elle
offre aussi des opportunités si les différents habitants de
cette bibliothèque fugitive saisissent leur chance et en
profitent pour la transformer en un authentique espace de
fiction. [...]
Dans un autre de ses romans, Oreiller d'herbes,
Sôseki nous présente un peintre qui s'est retiré dans les
montagnes pour faire le point sur son art. Un jour entre dans
la pièce où il travaille la fille de sa logeuse, qui, le
voyant avec un livre, lui demande ce qu'il est en train de
lire. Le peintre lui répond qu'il l'ignore, puisque sa
méthode consiste à ouvrir le livre au hasard et à lire la
page qui lui tombe sous les yeux sans rien savoir du reste.
Devant la surprise de la jeune femme, le peintre lui explique
qu'il est pour lui plus intéressant de procéder ainsi :
"J'ouvre le livre au hasard comme je tirerais au sort et
je lis la page qui me tombe sous les yeux et c'est là ce qui
est intéressant." La femme lui suggère alors de lui
montrer comment il lit, ce qu'il accepte de faire, en lui
donnant au fur et à mesure une traduction japonaise du livre
anglais qu'il a en main. Il y est question d'un homme et
d'une femme dont on ignore tout sinon qu'ils se trouvent sur
un bateau à Venise. À la question de sa compagne, désireuse
de savoir qui sont ces personnages, le peintre répond qu'il
n'en sait rien, puisqu'il n'a pas lu le livre, et qu'il tient
précisément à ne pas le savoir :
- Qui sont cet homme et cette femme ?
- Moi-même je n'en sais rien. Mais c'est justement pour
cela que c'est intéressant. On n'a pas à se soucier de
leurs relations jusque-là. Tout comme vous et moi qui nous
retrouvons ensemble, ce n'est que cet instant qui
compte.
Ce qui est important dans le livre lui est extérieur,
puisque c'est le moment du discours dont il est le prétexte
ou le moyen. Parler d'un livre concerne moins l'espace de ce
livre que le temps du discours à son sujet. Ici, la véritable
relation ne concerne pas les deux personnages du livre, mais
le couple de ses "lecteurs". Or ceux-ci pourront
d'autant mieux communiquer que le livre les gênera moins et
qu'il demeurera un objet plus ambigu. C'est à ce prix que les
livres intérieurs de chacun auront quelque chance [...] de se
relier un bref moment les uns aux autres.
Ainsi convient-il, pour chaque livre surgi au hasard des
rencontres, de se garder de le réduire par des affirmations
trop précises, mais bien plutôt de l'accueillir dans toute sa
polyphonie, pour ne rien laisser perdre de ses virtualités.
Et d'ouvrir ce qui vient de ce livre – titre, fragment,
citation vraie ou fausse –, comme ici l'image du couple sur
le bateau à Venise, à toutes les possibilités de liens
susceptibles, en cet instant précis, d'être créés entre les
êtres.
Bayard P. (2007). Comment parler des
livres qu'on n'a pas lus.
Il n'y a donc pas une si grande différence entre un livre
« lu » – si tant est que cette catégorie ait un sens – et un
livre parcouru. Valéry est d'autant mieux fondé à feuilleter
les ouvrages dont il parle et Baskerville à les commenter
sans les avoir ouverts que la lecture la plus sérieuse et la
plus complète s'apparente très vite à un survol, et se
transforme après coup en parcours. Il suffit pour en prendre
conscience d'ajouter à l'acte de lecture cette dimension que
négligent de nombreux théoriciens, celle du temps. La lecture
n'est pas seulement connaissance d'un texte ou acquisition
d'un savoir. Elle est aussi, et dès l'instant où elle a
cours, engagée dans un irrépressible mouvement d'oubli.
Alors même que je suis en train de lire, je commence à
oublier ce que j'ai lu et ce processus est inéluctable, il se
prolonge jusqu'au moment où tout se passe comme si je n'avais
pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j'aurais
pu rester si j'avais été mieux avisé. Dire que l'on a lu un
livre fait alors surtout figure de métonymie. On n'a jamais
lu, d'un livre, qu'une partie plus ou moins grande, et cette
partie même est condamnée, à plus ou moins long terme, à la
disparition. Plus que de livres ainsi, nous nous entretenons,
avec nous-même et les autres, de souvenirs approximatifs,
remaniés en fonction des circonstances du temps présent.
*
De ce processus d'oubli aucun lecteur ne peut se dire
protégé, y compris parmi les plus grands. Il en va ainsi de
Montaigne, que l'on a pris l'habitude d'associer à la culture
antique et aux bibliothèques et qui se présente pourtant sans
difficulté, et avec une forme de franchise qui n'est pas sans
annoncer celle de Valéry, comme un lecteur oublieux.
Le défaut de mémoire est en effet un thème persistant des
Essais. [...]
Ce défaut général de mémoire a évidemment des effets sur
les livres lus, et c'est dès le début du chapitre qu'il leur
consacre que Montaigne reconnaît sans ambages sa difficulté à
garder trace de ses lectures :
Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de
nulle rétention[42].
Un effacement progressif et systématique, puisqu'il s'en
prend successivement à toutes les composantes du livre – de
l'auteur au texte –, lesquelles s'évanouissent les unes après
les autres de sa mémoire, aussi vite qu'elles y sont entrées
:
Je feuillette les livres, je ne les estudie pas : ce qui
m'en demeure, c'est chose que je ne reconnois plus estre
d'autruy ; c'est cela seulement dequoy mon jugement a faict
son profict, les discours et les imaginations dequoy il s'est
imbu ; l'autheur, le lieu, les mots et autres circonstances,
je les oublie incontinent[43].
Effacement qui est d'ailleurs l'autre face d'un
enrichissement, et c'est parce qu'il a fait sien ce qu'il a
lu que Montaigne s'empresse de l'oublier, comme si le livre
n'était que le support transitoire d'une sagesse
impersonnelle et n'avait plus, sa charge accomplie, qu'à
disparaître après avoir délivré son message. Mais que l'oubli
n'ait pas seulement des aspects négatifs ne résout pas tous
les problèmes, notamment psychologiques, qui lui sont liés et
ne dissipe pas l'angoisse, accrue par la nécessité
quotidienne de parler aux autres, de ne rien pouvoir fixer
dans sa mémoire.
*
Il est vrai que chacun connaît des désagréments de ce
type, et il en va de toute lecture de ne produire qu'une
connaissance fragile et temporaire. Ce qui semble en revanche
particulier à Montaigne et indique l'ampleur de ses troubles
de mémoire est qu'il se révèle incapable de se rappeler s'il
a lu tel ou tel ouvrage :
Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire et à son
défaut, si extreme qu'il m'est advenu plus d'une fois de
reprendre en main des livres comme recents et à moy inconnus,
que j'avoy leu soigneusement quelques années auparavant et
barbouillé de mes notes, j'ay pris en coustume, depuis
quelque temps, d'adjouter au bout de chasque livre (je dis de
ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps
auquel j'ay achevé de le lire et le jugement que j'en ay
retiré en gros, afin que cela me represente au moins l'air et
Idée générale que j'avois conceu de l'autheur en le
lisant[44].
Le problème de la mémoire se révèle ici plus aigu, puisque
ce n'est plus sur le livre, mais sur sa lecture que l'oubli
intervient. Celui-ci n'efface plus seulement l'objet – dont
les contours demeureraient au moins vaguement à la pensée –,
mais l'acte même de lire, comme si la radicalité de
l'effacement finissait par gagner tout ce qui concerne
l'objet. Et on est en droit de ce fait de se demander si une
lecture dont on ne se souvient même pas qu'elle a eu lieu
peut encore garder le nom de lecture. [...]
*
Plus encore que les autres auteurs rencontrés, Montaigne,
avec ses expériences répétées d'éclipsé de soi, donne le
sentiment d'effacer toute limite entre lecture et
non-lecture. Dès lors en effet que tout livre lu commence
immédiatement à disparaître de la conscience, au point qu'il
devient impossible de se rappeler si on l'a lu, la notion
même de lecture tend à perdre toute pertinence, n'importe
quel livre, ouvert ou non, finissant par équivaloir à
n'importe quel autre.
Si elle semble grossir le trait, la relation de Montaigne
aux livres ne fait pourtant que dire la vérité de la relation
que nous entretenons avec eux. Nous ne gardons pas en notre
mémoire des livres homogènes, mais des fragments arrachés à
des lectures partielles, souvent mêlés les uns aux autres, et
de surcroît remaniés par nos fantasmes personnels : des
bribes de livres falsifiées, analogues aux souvenirs-écrans
dont parle Freud, qui ont surtout pour fonction d'en
dissimuler d'autres.
Plus que de lecture, c'est de délecture qu'il faudrait
alors parler à la suite de Montaigne, pour qualifier ce
mouvement incessant d'oubli des livres dans lequel nous
sommes entraînés : un mouvement fait à la fois de disparition
et de brouillage des références, qui transforme les livres,
souvent réduits à leurs titres ou à quelques pages
approximatives, en ombres vagues glissant à la surface de
notre conscience.
Que les livres ne soient pas seulement liés à la
connaissance, mais aussi à la perte de mémoire, voire
d'identité, est un élément qui doit demeurer présent à toute
réflexion sur la lecture, faute de quoi elle ne prendrait en
compte que le côté positif et accumulatif de la fréquentation
des textes. Lire, ce n'est pas seulement s'informer, c'est
aussi – et peut-être surtout – oublier, et c'est donc se
heurter à ce qui en nous est oubli de nous.
Le sujet de la lecture dont l'image se dégage de ces pages
de Montaigne n'est donc pas un sujet unifié et assuré de
lui-même, mais un être incertain, perdu entre des fragments
de textes qu'il peine à identifier, et que la vie ne cesse de
confronter à des situations terrifiantes où, devenu incapable
de séparer ce qui est à lui de ce qui est à l'autre, il court
le risque à tout moment, dans ses rencontres avec les livres,
de se heurter à sa propre folie.
Bayard, P. (2007). Comment parler des
livres que l'on n'a pas lus ? Les Editions de
Minuit.
Cette première incertitude sur les compétences des
interlocuteurs se double d'une seconde, déjà relevée chez
Balzac mais ici accentuée, portant cette fois sur le livre
lui-même. S'il est difficile de connaître ce que sait l'autre
et ce que l'on sait soi-même, c'est aussi qu'il n'est pas si
aisé de savoir ce qu'il y a dans un texte. Et ce doute ne
concerne pas seulement sa valeur, comme chez Balzac, mais
s'étend à son « contenu ».
Ainsi en va-t-il du roman de Frédéric Harrison, Theophano,
sur lequel il serait, d'après l'esthète aux lunettes à
montures dorées, possible de se tromper ou de leurrer
l'autre. Publié en 1904, il appartient à un genre que l'on
pourrait appeler celui du roman byzantin. Il commence en 956
après Jésus-Christ et s'étend jusqu'en 969, et raconte la
contre-attaque victorieuse menée contre l'Islam par
l'empereur de Constantinople, Nicéphore Phocas.
La question s'impose alors à l'esprit de savoir si
l'esthète raconte ou non des histoires en commentant la fin
dramatique de l'héroïne, ce qui est d'ailleurs une autre
manière de se demander si Sôseki parle ou non d'un livre
qu'il n'a pas lu. Peut-on dire ainsi que l'héroïne meurt, et,
dans l'hypothèse où la réponse serait affirmative, sa mort
émeut-elle au point de faire passer un frisson dans le
dos ?
Il n'est pas si simple de répondre à cette question. Il
est vrai que le personnage historique que l'on aurait
tendance à considérer comme l'héroïne, Theophano – épouse de
l'empereur Nicéphore, qu'elle aide à faire assassiner –, ne
meurt pas, mais, à la dernière page du livre, est faite
prisonnière et exilée. Il s'agit donc bien d'une forme de
mort, ou, à tout le moins, de disparition, et un lecteur
ayant effectivement lu le livre peut en toute bonne foi avoir
oublié les circonstances précises de son élimination et se
rappeler simplement qu'il lui arrive malheur, sans qu'on
puisse pour autant l'accuser de ne pas avoir lu le livre.
Le problème se complique encore si l'on remarque qu'il n'y
a pas une, mais deux héroïnes dans le roman. La seconde, la
princesse Agatha, héroïne discrète et positive, en apprenant
la mort au combat de son bien-aimé, Basil Digenes – compagnon
de l'empereur Nicéphore –, se retire dans un couvent. Le
passage est d'autant plus réussi qu'il ne donne pas lieu à
des excès de lyrisme. Il y a donc bien disparition émouvante
d'un personnage féminin, et se rappeler après-coup qu'il est
mort ne peut guère servir de critère pour évaluer la
probabilité que le soi-disant lecteur ait lu le livre.
À un tout autre niveau que celui de la question factuelle
de savoir si l'héroïne meurt ou non dans Theophano, l'esthète
est parfaitement fondé à vanter la qualité de ce passage, car
d'une certaine manière il s'y trouve bien, au moins à titre
de virtualité inaboutie. Il est peu de romans d'aventures de
cette époque qui ne comportent un personnage féminin, et on
voit mal comment entretenir un temps l'intérêt du lecteur
sans y placer une histoire d'amour. Et comment dès lors ne
pas en faire mourir l'héroïne, sauf à raconter une histoire
qui finit bien, ce à quoi la littérature est
traditionnellement peu propice ?
Il est donc doublement difficile de savoir si l'esthète a
lu ou non Theophano. Il n'est d'abord pas si inexact de dire
qu'il y est question de la mort d'une héroïne, même si le
terme de disparition serait plus approprié. Par ailleurs, se
tromper sur ce point ne prouve en rien qu'il ne l'a pas lu,
la prégnance de ce fantasme de la mort de l'héroïne étant
telle qu'il est normal qu'il s'associe au livre dès après sa
lecture et en fasse d'une certaine manière partie
intégrante.
Ainsi les livres dont nous parlons ne sont-ils pas
seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture
intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais
aussi des livres-fantômes qui surgissent au croisement des
virtualités inabouties de chaque livre et de nos
inconscients, et dont le prolongement nourrit nos rêveries et
nos conversations plus sûrement encore que les objets réels
dont ils sont théoriquement issus.
*
On voit comment la discussion sur un livre ouvre à un
espace où les notions de vrai et de faux, contrairement à ce
que croit l'esthète aux lunettes à montures dorées, perdent
beaucoup de leur validité. Il est d'abord difficile de savoir
avec précision si l'on a ou non lu un livre, tant la lecture
est le lieu de l'évanescence. Il est ensuite à peu près
impossible de savoir si les autres l'ont lu, ce qui
impliquerait d'abord qu'ils puissent eux-mêmes répondre à
cette question. Enfin, le contenu du texte est une notion
floue, tant il est difficile d'affirmer avec certitude que
quelque chose ne s'y trouve pas. L'espace virtuel de la
discussion sur les livres est donc marqué par une grande
indécision, qui concerne aussi bien les acteurs de cette
scène, inaptes à dire rigoureusement ce qu'ils ont lu, que
l'objet mobile de leur discussion. Mais cette indécision ne
présente pas que des inconvénients. Elle offre aussi des
opportunités si les différents habitants de cette
bibliothèque fugitive saisissent leur chance et en profitent
pour la transformer en un authentique espace de fiction.
Que la bibliothèque virtuelle de nos échanges sur les
livres relève de la fiction ne doit pas être pris de manière
péjorative. Elle est en effet en mesure, si ses données sont
respectées par ses occupants, de favoriser une forme de
création originale. Cette création peut se faire à partir des
échos que l'évocation du livre fait surgir chez ceux qui ne
l'ont pas lu. Elle peut être individuelle ou collective. Elle
vise, à partir de ces échos entremêlés, à construire le livre
le plus adéquat à la situation où se trouvent les
non-lecteurs. Un livre n'entretenant certes que des liens
faibles avec l'original (quel serait-il au juste ?), mais
aussi proche que possible du point de rencontre hypothétique
entre les différents livres intérieurs.
Dans un autre de ses romans, Oreiller d'herbes, Sôseki
nous présente un peintre qui s'est retiré dans les montagnes
pour faire le point sur son art. Un jour entre dans la pièce
où il travaille la fille de sa logeuse, qui, le voyant avec
un livre, lui demande ce qu'il est en train de lire. Le
peintre lui répond qu'il l'ignore, puisque sa méthode
consiste à ouvrir le livre au hasard et à lire la page qui
lui tombe sous les yeux sans rien savoir du reste. Devant la
surprise de la jeune femme, le peintre lui explique qu'il est
pour lui plus intéressant de procéder ainsi : « J'ouvre le
livre au hasard comme je tirerais au sort et je lis la page
qui me tombe sous les yeux et c'est là ce qui est
intéressant. ».
La femme lui suggère alors de lui montrer comment il lit,
ce qu'il accepte de faire, en lui donnant au fur et à mesure
une traduction japonaise du livre anglais qu'il a en main. Il
y est question d'un homme et d'une femme dont on ignore tout
sinon qu'ils se trouvent sur un bateau à Venise. À la
question de sa compagne, désireuse de savoir qui sont ces
personnages, le peintre répond qu'il n'en sait rien,
puisqu'il n'a pas lu le livre, et qu'il tient précisément à
ne pas le savoir :
— Qui sont cet homme et cette femme ?
— Moi-même je n'en sais rien. Mais c'est justement pour
cela que c'est intéressant. On n'a pas à se soucier de leurs
relations jusque-là. Tout comme vous et moi qui nous
retrouvons ensemble, ce n'est que cet instant qui
compte[119].
Ce qui est important dans le livre lui est extérieur,
puisque c'est le moment du discours dont il est le prétexte
ou le moyen. Parler d'un livre concerne moins l'espace de ce
livre que le temps du discours à son sujet. Ici, la véritable
relation ne concerne pas les deux personnages du livre, mais
le couple de ses « lecteurs ». Or ceux-ci pourront d'autant
mieux communiquer que le livre les gênera moins et qu'il
demeurera un objet plus ambigu. C'est à ce prix que les
livres intérieurs de chacun auront quelque chance, comme dans
le temps distendu d'Un jour sans fin, de se relier un bref
moment les uns aux autres.
*
Ainsi convient-il, pour chaque livre surgi au hasard des
rencontres, de se garder de le réduire par des affirmations
trop précises, mais bien plutôt de l'accueillir dans toute sa
polyphonie, pour ne rien laisser perdre de ses virtualités.
Et d'ouvrir ce qui vient de ce livre – titre, fragment,
citation vraie ou fausse –, comme ici l'image du couple sur
le bateau à Venise, à toutes les possibilités de liens
susceptibles, en cet instant précis, d'être créés entre les
êtres.
Cette ambiguïté n'est pas sans faire penser à celle de
l'interprétation dans l'espace psychanalytique. C'est parce
que celle-ci peut se comprendre en différents sens qu'elle a
une chance d'être entendue par le sujet auquel elle
s'adresse, alors qu'elle risque, si elle est trop claire,
d'être vécue comme une forme de violence sur l'autre. Et,
comme l'interprétation analytique, l'intervention sur un
livre est étroitement dépendante du moment juste où elle est
faite, et n'a de sens qu'à ce moment-là.
Pour être pleinement efficace, l'intervention sur un livre
non lu implique également une mise entre parenthèses de la
pensée consciente et raisonnable, suspens qui n'est pas, là
encore, sans évoquer l'espace analytique. Ce qu'il nous est
possible de dire de notre rapport privé au livre aura
d'autant plus de force que nous n'y réfléchirons pas trop et
laisserons l'inconscient s'exprimer en nous et évoquer, en ce
temps privilégié d'ouverture du langage, les liens secrets
qui nous unissent au livre, et, par son biais, à
nous-même.
Cette ambiguïté n'est pas contradictoire avec la
nécessité, rappelée par Balzac, d'être affirmatif et
d'imposer son point de vue sur le livre. Elle en serait
plutôt l'autre face. Elle est une façon de montrer que l'on a
saisi les spécificités de cet espace de parole et la
singularité de chaque intervenant. Si c'est d'un livre-écran
que chacun parle, il est bon de ne pas briser l'espace commun
et de laisser aux autres, à propos des livres-fantômes qui
traversent nos conversations, la possibilité, comme pour
nous-même, de non-lire et de rêver.
*
Il n'est pas interdit dans ces conditions de penser que je
n'ai finalement rien inventé quand j'ai décidé plus haut de
sauver de l'incendie la bibliothèque du Nom de la rose,
d'unir Rollo Martins et la compagne de Harry Lime ou de
conduire au suicide le héros malheureux de David Lodge. Faits
certes non avérés directement par les textes, mais qui, comme
tous ceux que j'ai proposés au lecteur dans les œuvres dont
j'ai parlé, correspondent pour moi à l'une de leurs logiques
vraisemblables et en font donc à mes yeux intrinsèquement
partie.
Sans doute pourra-t-on me reprocher, comme à l'esthète aux
lunettes à montures dorées, de parler de livres que je n'ai
pas lus ou d'avoir raconté des événements qui, à proprement
parler, n'y figurent pas. Je n'ai cependant pas eu le
sentiment de mentir à leur propos, mais plutôt d'énoncer à
chaque fois une forme de vérité subjective en décrivant avec
la plus grande précision possible ce que j'en avais perçu,
dans la fidélité à moi-même et l'attention au moment et aux
circonstances où je ressentais la nécessité de faire appel à
eux.
Bayard, P. (2007). Comment parler des
livres que l'on n'a pas lus ? Les Editions de
Minuit.